« Lalie en l’air » – Anne-Sophie Kalbfleisch – La Brune au Rouergue – Andrea Saltini, pour l’image de couverture

« Aux enfants

qui étaient

qui sont

qui seront »

 

« Ralph

Est-ce qu’un homme est quelque chose de dangereux, tu te le demandes en regardant manger monsieur Mark. Vous êtes assis dans sa cuisine. Il vient de te dire: smakerlijt, Lalie, bon appétit. Monsieur Mark veut t’apprendre des mots flamands, ce qui est gentil mais vain.
Il est assis en face de toi, de l’autre côté de la table en bois clair. Il garnit de gouda un sandwich au beurre, tu tapes une cuillère dans un bol de cornflakes. »

Voici les premières phrases de ce roman qui m’a émerveillée, un sujet plus complexe qu’il n’y parait au premier abord, et bien plus sombre aussi, je l’ai lu deux fois déjà, hier au soir, et ce matin à nouveau. Pourquoi? Parce qu’une fois que j’ai eu rencontré Lalie, Sophie, Mark, et tous les personnages plus « brefs » de ce roman, j’ai voulu être encore avec eux, surtout Lalie, merveilleuse fillette, et Mark. Sophie, parlant de son amie Lalie, après un exercice d’expression écrite sur un animal :

« Lalie n’est pas bonne élève. À sa manière elle est intelligente (sinon tu ne la fréquenterais pas), et cela te perturbe: tu croyais que les notes étaient une mesure fiable de l’intelligence humaine. Peut-être que celle-ci fonctionne comme une porte. Si la tienne est ouverte à tout vent, celle de Lalie ne s’ouvre que sur certaines choses – mais lesquelles et pourquoi? – Lalie reste à tes yeux un mystère, donc: elle t’attire.

Le jour de l’élocution, quand Lalie a obtenu un vingt pour le castor alors que tu n’avais obtenu qu’un dix-huit pour la pieuvre, tu as compris qu’une chose importante avait frappé à sa porte, et qu’elle l’avait laissée entrer. »

Le « problème » dans cette histoire, c’est Mark, mais on sent bien que sa place dans la communauté n’est pas confortable, au fil des chapitres, chacun ayant un prénom en titre, et on ne saura vraiment qu’à la fin ce qui le stigmatise. Ne pas paraphraser, mais tenter de dégager de cette lecture ce qui y a été essentiel pour moi. A savoir, mon regard sur cette fillette, celui aussi que lui porte son amie Sophie, fan d’histoire de détectives. Le regard porté sur la jeunesse en ce lieu et en cette époque inconfortable. Et puis Mark. Mark est un personnage merveilleux et tellement attachant.

Homme cultivé, solitaire, amateur de musique, passionné de nature, il va se laisser apprivoiser par Lalie, cette fillette si spontanée, curieuse de tout et d’une…je cherche mes mots, d’une curiosité, d’un naturel désarmants . Mais Mark – et il le sait – ne devrait pas poursuivre cette amitié, pourtant si sincère et sans ambigüité. Pour ces deux amis, l’émotion musicale:

« Monsieur Mark raconte que le violon joue l’oiseau et les autres instruments le vent. Tu entends? L’alouette se détacher du ciel? Son corps glisser sur des pistes invisibles? Tu aimerais, parler comme monsieur Mark, dire des pistes invisibles et te comprendre mais: non. Tu ne reconnais ni le violon ni les autres instruments, alors l’envol? Monsieur Mark se lève, monte le son et revient auprès de toi. Il sourit: ferme les yeux. Et tu fermes les yeux. »

Sans préjugés et sans crainte, Lalie et sa curiosité, Lalie et son naturel si touchant, sera l’amie de Mark auprès duquel elle apprendra de belles choses, sur la nature, sur la musique, auprès de qui elle grandira dans la douceur de cette sincère amitié. La nature, apprentissage avec Monsieur Mark, les orties:

« Monsieur Mark remue les feuilles sur sa paume: ne t’inquiètes pas, je les ai roulées en boules, elles ne piquent plus. Tu le regardes avec méfiance. C’est le genre de mauvaise blague que te ferait ton frère. Autant savoir tout de suite si tu peux lui faire confiance, alors tu y vas et saisis la boule verte. Tu n’en crois pas ta peau: la feuille ne pique plus. Au lieu des gélules multivitaminées hors de prix, dit monsieur Mark, c’est ça que les gens devraient avaler. Tu poses la boule sur ta langue et la mâchonnes avec application. Un jus herbacé suinte sous tes dents. Tu penses: personne ne me croira, je mange des orties. »

La Belgique, dans ces années 90, connait des séries de disparitions de fillettes, enlevées à leur famille. Il règne alors dans le pays et dans les esprits une peur bien compréhensible. Mais Lalie, elle , est sans méfiance et au demeurant, sa rencontre avec Mark ne sera que du bonheur et la joie de partager des moments tranquilles durant lesquels Mark « cultive » Lalie comme une jeune plante à stimuler. 
Mais j’ai tellement aimé cette enfant, tellement été touchée par Mark, jusqu’à la fin. 
Que voudriez vous que je dise de plus?Je pourrais tant ce livre est dense en émotions et sujets de réflexion, mais comme je le pense, il faut d’abord et avant tout le lire. Chaque chapitre a un prénom en titre, chaque chapitre apporte sa part d’histoire sur ce temps, sur des enfants, avec toujours l’axe Mark et Lalie, le bonheur de cette amitié emplie de culture, de nature, de musique, et pour Lalie d’une éducation si précieuse et si captivante pour elle.

Je ne sais absolument pas comment en dire plus, sans vous dire trop, je ne sais pas vraiment comment parler de ce si beau livre, à la construction formidable, à l’écriture au plus proche des personnages, à leurs voix. Beaucoup d’émotion en moi, en tous cas. J’ai toujours aimé les romans qui parlent d’enfance, de cet âge entre deux eaux, celui des jeux et de l’insouciance et celui de la gravité, des apprentissages et du regard changeant sur le monde. 
Située dans une période sombre de la Belgique, cette histoire d’amitié lumineuse et considérée comme « dangereuse » semble une parenthèse dans les laideurs de la vie et du monde. Les dernières pages du roman sont bouleversantes, l’écriture de cette autrice est exceptionnelle, comme l’est son sujet et surtout la manière dont elle le traite, subtile, délicate, bouleversante d’un bout à l’autre. 
Et je ne dis plus rien, ce serait bavardage.
Je ne saurais trop vous conseiller cette superbe lecture.
C’est difficile de parler d’un coup de coeur comme celui-ci qui me laisse très émue. Je veux surtout vous laisser découvrir, tranquilles, seuls avec le livre dans les mains, Lalie qui ouvre ses grands yeux curieux.

 

« Wallace » – Colin Niel – éditions du Rouergue

Wallace par Niel« Beaucoup n’auraient rien vu. Beaucoup auraient foulé cet humus-là sans marquer la moindre pause, pressés de retrouver la ville avant que n’arrive  la nuit. Mais pas Tiburce qui, fusil en bandoulière et machette en main droite, s’accroupit au-dessus des feuilles, et lit le sol brun comme un registre éphémère, un ouvrage où dans une écriture d’avant l’écriture seraient consignés les plus récents mouvements des faunes. Tiburce, il dirait que c’est un truc que toutes les choses vivantes ont en commun, le fait de semer des signes, de léguer des traces à qui saura les déchiffrer. »

J’ai lu d’une traite, d’une seule, ce roman à la fois fascinant, inquiétant aussi et impossible à lâcher. Sans doute dois-je dire qu’il faut avoir lu le précédent, « Darwyne », pour comprendre cette histoire, une suite en quelque sorte, dans laquelle vient se glisser le petit Wallace.

« C’est de ma faute si tu es triste comme ça. Je suis désolé, tu sais…

-Mais non. Pas du tout.

-D’accord. Alors c’est à cause de la fille qui est morte, c’est ça?

Elle soupire, les doigts dans sa tignasse.

-C’est ça, oui…Mais oublie cette histoire, hein. Je n’aurais jamais dû t’en parler.

Wallace grimace: Maman lui a déjà dit qu’il était trop jeune pour entendre ce gent=re de choses, mais lui, il se trouve assez grand pour comprendre. Bientôt dix ans, ce n’est pas rien. Si elle lui a raconté, c’est parce qu’il a beaucoup insisté, paraît-il, demandé vingt fois Pourquoi tu fais cette tête , Maman? Il attire sa joue vers lui, y dépose un baiser qu’elle lui rend juste après. Un baiser plein de cet amour qu’elle a pour lui, de cet amour à l’infini, de cet amour grand comme l’Amazonie toute entière, elle a tellement de façons de lui dire qu’elle l’aime, Maman. « 

Mathurine travaille pour la protection de l’enfance, vous vous en souvenez si vous avez lu le premier roman dans lequel elle rencontre l’étrange Darwyne, ce gosse négligé par une mère volage et peu intéressée par sa progéniture. Un enfant à la fois attachant et inquiétant, qui dans ce second roman devient bien plus inquiétant qu’autre chose. Mais j’ai été pourtant assez sidérée par sa connaissance de la forêt. Il en est en fait un élément à part entière, il connaît chaque creux, chaque plante, chaque créature, chaque bruit et son origine. Comme s’il en était un peu le maître. Dans ce second « épisode », va resurgir la fascination qu’exercent Darwyne et la forêt sur Mathurine.

Elle a un fils, Wallace, 9 ans, un gentil gamin qui adore sa mère;  elle l’élève seule et il a déjà beaucoup de maturité. Wallace pourtant ne correspond pas aux attentes de sa mère, qui voudrait d’un enfant qui comme elle aime la forêt, alors que le gamin ne jure que par son jeu vidéo, Fortnite. 

Darwyne va resurgir un jour et va exercer son pouvoir d’attraction sur la jeune femme. Alors Mathurine va le suivre sans penser à rien d’autre, à peine si l’image de Wallace l’effleure. Prise par un envoûtement total, ce sera une véritable dérive – enfin à mon sens – puisque Mathurine va suivre l’étrange créature et s’enfoncer avec elle toujours plus loin dans l’inquiétante et captivante forêt. Elle va se plonger avec lui dans l’inconnu, laissant seul Wallace à la maison. 

« Il y a des moments où elle et Darwyne se séparent un peu. Lorsqu’au cours de leur odyssée il file et disparaît dans le sous-bois, ou bien se hisse en haut des cimes et qu’alors elle devine sa trajectoire aux mouvements dans les feuilles. La nuit, aussi, quand tirée de ses rêves par le cri rauque d’un ibijau ou par la chute d’un arbre dans les bois alentour, elle se réveille et se découvre seule, et imagine alors Darwyne en train de s’affairer dans le secteur, d’explorer elle ne sait quel recoin, d’imiter elle ne sait quelle espèce nocturne, chuintant, pépiant, trillant. Mais de ces absences elle ne s’inquiète pas, non, au contraire elle aime le savoir autonome, elle aime savoir qu’il se sent bien ici. Elle aime savoir qu’il ne craint pas ce que craindrait tout autre enfant. Et dans ces moments-là, elle pense: il est incroyable. »

Et puis il y a Tiburce, le père d’une adolescente décédée alors qu’elle était placée en famille d’accueil. Tiburce qui dit avoir vu d’étranges choses en forêt. Tiburce qui lit les traces, et qui parle du Taskilili, un enfant qui n’en est pas vraiment un, qui a les pieds à l’envers, et ça lui sert à perdre les gens en forêt…

Je ne vais pas en dire plus. On pourrait parler d’enfant et de sortilèges, de la peur et de la fascination que peut exercer la nature « sauvage », et sans doute se demander qui est vraiment Darwyne. Reste Wallace, un enfant « ordinaire » qui livré à lui-même ne dira rien, et attendra le retour de sa mère. Et j’ai beaucoup de compassion pour ce gosse. Un dernier extrait qui parle de Wallace; il part rechercher sa mère et ces mots disent bien cet amour infini du gamin pour elle, son chagrin aussi de ne pas être tout à fait comme elle le souhaiterait, et je trouve ça très très triste:

« Sous la pluie, la forêt prend des allures de caverne monumentale, où pour toucher l’humus l’eau emprunte mille détours, comme glissée dans les failles d’un granit fracturé. Lorsque l’averse observe des pauses dans le ciel invisible, on le devine au grondement qui tout là-haut faiblit, mais dans le sous-bois les gouttes continuent de s’abattre en bombes à eau imprévisibles, tombées des feuilles basculées sous le poids, échappées des cavités en trop-plein naturels. La nuit passée sans accalmie durable, l’humidité a gagné la bataille, plus rien n’échappe à la mouillure, plus aucun tronc, plus aucun sol. Et au matin, quand le jour est revenu timide, il a fait froid.

Habits trempés, Wallace frissonne. Des rivières sur le crâne, entre les berges de ses tresse effilochées. […]

Maman, elle ne voudrait pas que tu aies peur de la forêt. Elle voudrait un garçon aventureux et dégourdi, pas un premier de la classe qui ne s’intéresse qu’à sa console et qui ne veut jamais sortir de la maison.

Mais surtout, Wallace se dit:

Tu n’as pas peur parce que tu es tout aussi courageux que son Darwyne.

Et à cette dernière pensée, il serre les poings. 

Et accélère le pas, plus déterminé encore. »

Sérieusement et pour parler clair, cette histoire est flippante. On retient souvent son souffle en s’enfonçant dans une nature inconnue, mystérieuse, fantasmagorique, où clairement l’être humain n’a pas sa place. Sauf peut-être Darwyne. Qui lui, me fait drôlement peur et dont je ne suis pas certaine qu’il soit humain.  Sans omettre de parler aussi de ces enfants abandonnés et des problèmes de société que ça évoque, voici une histoire pour moi sombre, triste et effrayante.

Frissons de tous genres garantis, belle écriture comme toujours avec Colin Niel. J’ai lu peu de livres qui m’ont filé la chair de poule comme celui-ci…

Un peu de … musique?

« Proies » – Andrée A. Michaud, Rivages/Noir

Proies par Michaud« La Brûlée »

Mardi 18 août

Le mardi 18 août d’une année dont on se souviendrait plus tard comme d’une année de deuil et de stupéfaction, trois adolescents de Rivière -Brûlée, un village perdu parmi les collines, avaient quitté la maison familiale sitôt après le déjeuner, aussi excités que s’ils partaient escalader l’Everest, pour aller camper près de la rivière qui avait donné son nom à leur localité, un cours d’eau ayant depuis longtemps oublié les feux qui avaient ravagé ses rives à l’époque où la région ne comptait que quelques âmes. »

Revoici Andrée A. Michaud au mieux de sa forme. Je n’ai pas lâché ce roman et me le suis engrangé en peu de temps. Comment dire à quel point j’aime cette plume? 

D’abord pour les raisons suivantes. Cette femme a un sacré tempérament, ça se sent vraiment dans sa façon d’écrire et ça ne se perçoit pas trop quand on la voit. Pour l’avoir « rencontrée » pour la seconde fois aux Quais du Polar, c’est une femme plutôt taiseuse, discrète, peut-être plus à l’aise dans l’écriture que dans la parole. Si c’est pour écrire comme elle le fait, aucun problème. Ce livre est pour moi une grande réussite, tant pour la qualité de l’écriture que pour celle du « scénario »  et du fond de cette histoire. Comme dans ces autres livres, elle situe ses personnages dans une zone de campagne, forêts, rivières, une communauté villageoise qui vit au rythme des saisons, ici enfin l’été, court, donc qui donne lieu à des fêtes où tout le monde se rassemble. Une vie de village, quoi. Tout le monde se connaît, et en apparence sous le soleil règne la paix. 

Ainsi, trois jeunes gens, Abigail- Aby Baby- Alex et Judith, Jude, ont décidé de camper trois jours au bord de la rivière, celle qui donne le nom du village, Rivière Brûlée. Dans une ambiance joyeuse, ces trois jeunes amis s’en vont, et doivent rentrer pour la fête annuelle du village. 

20180927_230126« Lorsque Jude, Abe et Alex avaient pris la route avec sur leur visage ce sourire espérant l’infini, rien ne laissait présager que la folie dont ils s’apprêtaient à croiser le chemin ferait entrer les loups des contes, avec leurs dents acérées et leurs gueules baveuses, dans une région n’ayant entendu leurs hurlements qu’aux premiers jours de la colonisation, quand des hommes aux mains noueuses abattaient des arbres qui, dans leur multitude, semblaient repousser au fur et à mesure, les empêchant de voir les ombres qui rôdaient. »

Non, en ce jour d’insouciance, seuls quelques nuages s’élevaient à l’horizon, qui amèneraient peut-être un peu de pluie aux campeurs le lendemain. »

Dans cet extrait, l’autrice nous avertit, on sait que ces jeunes gens vont au devant de moments pénibles, on ne sait pas encore à quel degré et comment. Mais ce procédé au lieu de tuer le suspense, nous met en tension, nous qui lisons et nous enfonçons dans la forêt avec ces trois adorables jeunes gens. Qui d’ailleurs aiment jouer à se faire peur. En quelques pages, le décor est campé, ainsi qu’une galerie de personnages, parmi lesquels quelques uns, on le comprend, sont un peu marginaux pour diverses raisons. Et puis il y a les amis, des villages voisins, la communauté est accueillante et tant que le calme règne, tout va bien.

Bref, la plume d’Andrée A. Michaud s’en donne à cœur joie avec ces portraits, ces scènes de vie aussi, dans lesquelles elle nous présente les familles, parents et enfants, les personnes qui comptent et celles qui se contentent d’être là à certains moments. Nos trois jeunes gens, avant de partir, ont décidé de se donner des frissons et ont regardé « Déliverance »:

popcorn-gb7663a3a6_640« Ils avaient  glissé le DVD dans le lecteur et, tout en plongeant les mains dans un énorme bol de pop-corn, ils avaient regardé les gars entrer dans le bois. Au bout de quelques minutes, le pop-corn passait de travers et ils s’étaient calés dans les coussins du sofa, faut que j’aille pisser, tu iras tantôt, devinant, bien avant la fin du film, que cette histoire se terminerait mal. »

Puis. Comme ce tableau idyllique n’est pas tenable, nous entrons dans la forêt derrière les trois jeunes gens, ils posent leurs tentes, rient, profitent de cette escapade. Ce ne serait pas de Mme Michaud si n’arrivait une menace presque silencieuse. Des yeux les regardent qu’eux ne voient pas mais sentent peser sur eux et soudain la forêt où on se sent libre se referme comme un étau, sous une menace invisible. Quelqu’un est là, c’est sûr, quelqu’un les regarde et la peur arrive. Je brûle de vous raconter, mais évidemment que je ne le ferai pas ! L’écriture est LE grand plus de cette histoire, comme des précédentes. C’est juste, toujours. On est immergé par cette plume précise, poétique et surtout qui sait manipuler et ses personnages, et les lecteurs pour les faire frémir et plus encore. Alors qu’une présence invisible mais palpable, flotte sur le campement:

« Mais on était pas dans « Deliverance ». On était au foutu royaume du bois de chauffage, où ce qui pouvait vous arriver de pire consistait à vous vomir les tripes au cours d’une partie de chasse bien arrosée ou à tomber nez à nez avec une moufette qui s’est levée du mauvais pied. Fini le niaisage, avait décrété Jude, elle était venue ici pour s’amuser et elle n’allait pas laisser un imbécile déguisé en courant d’air lui gâcher son plaisir. »

20180928_163122Il y a dans ce roman tout ce que j’aime et admire chez cette autrice. Un regard distancié, un œil d’entomologiste presque, un entomologiste qui donne un petit coup dans une fourmilière et regarde ce qui s’y passe. Ensuite, il y a l’intérêt qu’elle porte aux adolescents, avec toujours une grande tendresse, une grande justesse, beaucoup de respect et jamais cette forme de mépris qu’on leur voue parfois. Et envers et contre tout, un humour qui permet une pause respiratoire! Les trois jeunes, deux filles et un garçon, pris dans un traquenard, vont fuir, et je m’arrête là. Au village, la fête bat son plein et on découvre les parents, les gens qui comptent et ceux venus de l’extérieur. Gilbert Lavoie se remémore cette foire avec sa fille Jude alors âgée de onze ans:

« Jusqu’à ses onze ou douze ans, Jude devenait d’ailleurs intenable dès que la foire approchait. Eh, papa, tu vas m’amener voir les cochons, hein? Eh, papa, tu vas m’acheter un suçon cinq couleurs pis tu vas me gagner un ourson, hein, promis, ou une girafe, ça fait pareil. Du haut de sa petite taille, elle le suivait en tirant  les pans de sa chemise pour être bien certaine qu’elle prendrait un poussin dans  ses mains, un lapin dans ses bras, et qu’elle se gaverait de cochonneries. Avec l’âge, elle avait quelque peu déserté la foire. »

Tout cela dans une langue qui bien que québécoise n’en fait pas du « folklore » – l’autrice s’en est expliquée en conférence face à un modérateur qui n’était pas à la hauteur, vraiment pas. Et on comprend peu à peu, nous, extérieurs à l’histoire, ce qui remet en question l’apparente quiétude du village. Tout ce qui va se passer dans cette forêt si belle qui devient tout à coup si dangereuse et menaçante, je vous laisse le découvrir. Chez Shooter, avec Gerry, au village 

 » Empêtré dans son dernier rêve, Gerry avait râlé que le divan de Shooter était une ruine et qu’il avait une soif du diable. Shooter lui avait indiqué la cuisine, va te servir toi-même. Les yeux chassieux de Gerry et sa barbe d’une semaine, à laquelle adhérait un filet de salive, lui avaient donné envie de vomir. Comment avait-il pu devenir copain avec cette loque? Il voyait désormais Gerry tel qu’il était, un raté, un taré, et regrettait le jour où il était allé s’asseoir avec lui au bar du village, une dizaine d’années plus tôt, un peu fêlé mais drôle, et ç’avait été le début d’une virile camaraderie à laquelle l’alcool avait servi de liant. »

Je n’ai pas lâché ce roman, qui même s’il fait frémir, est aussi plein d’une grande et juste sensibilité. Juste, parce qu’Andrée Michaud ne force jamais le trait. Des vies ordinaires qui tout à coup se trouvent bouleversées. Très beaux personnages féminins aussi, et on s’attache fort aux trois jeunes gens. Bien sûr la police locale, aidée par des collègues américains ( le village, situé en Estrie, côtoie la frontière du Maine ) va se mettre au travail devant l’absence des jeunes gens au point de retour, quand les recherches des villageois échouent et que l’angoisse monte. Chouinard:

IMG_2769« Il aurait tout de même voulu ramener un cadavre avec un peu de chair dessus, pour les parents, pour qu’ils touchent cette chair de leur chair avec des gestes attendris, Alexandre, mon bébé. Un peu de peau sur les os, s’était-il répété, un peu de matière qui rendrait le gamin reconnaissable par-dessus la forme du visage ou des épaules, un peu de sang figé, des cheveux sur le crâne. » 

Croyez moi, si on commence, on ne s’arrête pas. En tous cas, moi j’ai adoré ce livre, avec parmi les personnages, autres que les jeunes gens, Laurette et Marie, et puis le chef Chouinard et Bennett et ces mères et pères effondrés et désespérés.  Depuis Bondrée, je lis cette plume originale, étonnante, qui dans un décor de ceux qu’on fantasme quand on pense au Canada installe des crimes affreux, des flics provinciaux et des gens « ben ordinaires ». Formidablement construit, écrit, j’en dit peu pour que vous puissiez vous délecter de cette lecture . J’aime et admire Andrée A. Michaud et ce livre entre parmi ceux que j’ai préférés. Tout au long du livre, cette chanson:

« Dernier meurtre avant la fin du monde » – Ben H. Winters, 10/18, traduit par Valérie Le Plouhinec (USA)

Dernier meurtre avant la fin du monde par Winters« J’observe fixement l’agent d’assurances qui me regarde de même, deux yeux froids et gris derrière des montures en écaille à l’ancienne, et il me vient cette sensation horrible et grisante à la fois, celle qui dit: nom de Dieu, c’est bien réel tout ça, et je ne suis pas sûr d’être prêt, vraiment pas. « 

Attention, addiction assurée !  Lisant le titre et éventuellement la 4ème de couverture, on peut être méfiant et craindre un de ces livres apocalyptiques de bas niveau, surfant sur le bruit, la terreur, etc etc, une mauvaise série B. Eh bien non, et bien au contraire, moi qui ne suis pas friande des histoires de fin du monde, j’ai été totalement happée par cette trilogie impossible à lâcher. Pour une raison majeure, le personnage Hank Palace, un jeune policier extrêmement doué et très intelligent dans un monde qui l’est nettement moins. Un caractère qui peut sembler rigide – parce que c’est un homme qui travaille avec la loi – mais dont le cerveau et le cœur sont plutôt élastiques. Moi, je le dis franco, Hank Palace, je l’aime. Comme je vais l’aimer tout au long de ces 3 livres impossibles à lâcher, parce que surprenants. En effet, l’argument de départ (allez vous renseigner, je ne dis rien) fait craindre un truc pas génial – je veux dire côté lecture – un peu « bateau »…et puis non, l’auteur donne à son histoire une bien autre tournure, une autre ampleur en mettant en scène des gens, ordinaires la plupart du temps, des villes et des villages avec leurs communautés et le tout qui se fractionne, éclate en éjectant des individus qui ne se montrent pas toujours sous leur meilleur jour. Il y a aussi dans cette fascinante histoire Palace et sa sœur, une histoire difficile, et une mise sous le microscope d’êtres humains aux abois, la fameuse « struggle for life »…Quant à la fin, moi, je n’ai pas honte de le dire, j’ai chialé – j’ai chialé souvent en lisant cette histoire , oui, je suis une lectrice qui s’immerge à fond ! – Et sincèrement, j’ai adoré entrer dans ce roman, riche sur beaucoup de sujets, et ne tombant jamais dans la facilité. 

Phrase finale:

« Je tiens la main de Ruthie et elle tient la mienne, et nous restons ainsi, à nous donner la force, comme des inconnus dans un avion qui tombe. »

Une chanson, Tom Waits