« Celle que tu vois » – Catherine Prasifka -Globe -traduit de l’anglais par Laetitia Devaux (Irlande)

« Ceci est pour toi. Et pour moi »

Tu t’en souviens?
Pourquoi tu ne t’en souviens pas?

« Le sentier qui mène à  la plage est dangereux.Tu l’aperçois par la vitre de la voiture, il serpente entre deux vieux murets de pierre. Tu détaches ta ceinture et repêches ta chaussure droite sous le siège. […].
Le caméscope est calé entre Evan et toi sur la banquette arrière par une bouteille d’eau et une serviette pliée. Tu l’attrapes avec précaution et tu caresses son boîtier en plastique noir comme tu le ferais avec un animal apeuré. »

Un gros coup de coeur pour ce roman, lu d’une traite, sur un sujet qui à mon avis n’a pas souvent été abordé aussi bien, aussi finement et profondément.

Une jeune fille, fascinée par l’image, sur la plage des vacances, le caméscope de ses parents entre les mains. Elle filme. Sur la plage donc, sa famille et son petit frère, Evan et puis son meilleur ami Lorcan .
Plus tard, alors qu’elle n’a que sept ans, son père lui offre un PC, sur lequel elle joue avec des jeux d’enfant, des petits personnages colorés, etc…Puis se lassant, elle explore. Et ainsi va commencer une progression attisée par sa curiosité insatiable pour arriver  quasi inévitablement à des choses…clairement pas de son âge. cet extrait assez long suffira à comprendre:

« Au début, tu ne comprends pas ce que tu as sous les yeux; l’image est tellement étrange que les ombres et les lignes se mêlent et que les formes n’ont plus de sens. Il y a du beige, du marron, du rose. Tu crois discerner un visage, de la peau. C’est comme une illusion d’optique. Presque comme un poulet cru chez le boucher.
Tu tournes la tête, puis tu reviens à l’image. et tout à coup, tu vois une femme agenouillée, la caméra au-dessus d’elle. Sa silhouette se détache de l’amas de chair. L’espace d’un instant, tu imagines tenir la caméra comme tu l’as déjà souvent fait. Tu te représentes la scène en dehors de cette image, comme si tu y étais.

Les cheveux de la femme sont repoussés en arrière, et gras. Elle est mouillée , rouge et nue. Tu la fixes sans comprendre ce que tu regardes. »

Ce qui me surprend dans ces débuts sur internet de la fillette, jeune fille, c’est le peu de prévention des parents, le peu de vigilance. C’est la question qui me reste après cette lecture qui m’a parfois coupé le souffle. Je ne vais pas écrire un long post, ce roman est un voyage dans la tête d’une enfant, puis adolescente, adorable, qui, seule découvre les versants sombres du Net, à un âge bien trop précoce. Elle est certes très intelligente, mais…on va la suivre, la voir grandir, aller à l’école, puis au collège, puis au lycée, avec des ami-e-s, comme Kate. Les amitiés deviennent compliquées pour notre jeune fille qui a tant de secrets. On va suivre sa vie bien cachée à sa famille – que je trouve un peu inconséquente – celle du net, des rencontres plus ou moins sordides. Je crois que je n’ai encore jamais lu un livre sur ce sujet, et celui-ci m’a bousculée, bouleversée.

Je crois qu’il est d’abord d’une grande finesse, qu’il est délicat et d’une justesse qui fout des frissons. Parce qu’on l’aime cet adolescente, elle est très attachante, on a peur pour elle. Enfin moi, j’ai eu peur pour elle, pensant au monde réel dans lequel nombre d’ados se laissent emporter. Et ce sera son cas.
Ce roman parle de la découverte du corps qu’elle habite mais aussi, et surtout, de l’estime de soi, du respect de soi , du piège de l’image et des réseaux qui exposent au grand jour et au grand nombre des choses relevant de l’intime, sans réelle conscience ici de la jeune fille qui vit sur internet, son monde parallèle, textos, photos, conversations…Le petit frère qui grandit, Evan, voit sa soeur dériver, il sait qu’elle ne va pas bien:

« Tu as déjà publié un truc sur les réseaux sociaux? te demande Evan. T’as rien de mieux à faire?

-Mêle-toi de ton cul. »

Tu rafraîchis jusqu’à recevoir une notification de Jack.

-Merci, lui dis-tu.

-Ouais.

_ Vous êtes trop chelous. »

Evan pose son sac à côté de toi et s’éloigne sur la plage. Tu regardes son dos rapetisser. il est devenu très grand, même si ce n’est pas l’impression qu’il donne.

C’est comme si , ces derniers temps, une part de lui avait disparu. Ça fait des mois que vous n’avez pas eu de vraie conversation; vous n’avez rien à vous dire. Cette plage est peuplée de fantômes, des versions de vous-mêmes qui correspondent à la dernière fois que vos pieds ont foulé ce sable. L’espace d’une seconde, tu revois Evan petit garçon, seau jaune à la main. »

Bref, je ne dis pas plus, ce roman m’a bouleversée, il est d’une force rare dans sa façon de relater sans commenter et sans inclure de jugement. A aucun moment j’ai ressenti de la colère contre cet jeune fille, à aucun moment je l’ai « rejetée », mais au contraire, je l‘ai aimée comme si elle était ma fille. Imaginer …ce qu’on lit, si elle était ma fille. L’absence des parents dans cette histoire m’interroge aussi. alors on écoute les sentiments et pensées de la jeune fille – qu’on voit grandir jusqu’à l’université – la prise de conscience à un moment critique de ses errements, plutôt qu’erreurs  ceux qui l’emmènent vers une réelle destruction d’elle-même. Pas juste de son corps, mais de sa pensée, de son intimité, de sa vraie personnalité. Jusqu’à ce « trou dans son ventre » dont elle parle souvent. Heureusement la fin est lumineuse, le chemin de la jeune fille, devenue jeune femme, a été semé d’égarements, d’une sorte de quête obscure, d’une perdition. 

Je crois que je n’ai jamais lu un roman aussi beau sur un tel sujet, aussi dur, mais aussi tendre et empathique pour le personnage principal, une figure que je n’oublierai jamais je crois. La fin, sur la plage de l’enfance, avec Lorcan, l’ami, l’amour de toujours:

« Il t’aide à te relever et vous quittez les rochers. La marée est haute, la plage a changé. Il ne reste plus qu’une fine bande de sable où les gens sont assis, tout le reste est submergé. Ici, le changement est constant; tu ne comprends pas comment tu as pu mettre autant de temps à t’en rendre compte et à l’accepter. Tu patauges, tes pieds s’enfoncent dans le sable et y laissent des empreintes éphémères.
« Je pense qu’il y a assez de fond pour qu’on aille sauter du promontoire. Ça te tente? demande Lorcan.

-D’accord. Si tu sautes avec moi. »

Tu te mets en maillot et, lorsque tu passes la main sur ton ventre, elle ne trouve que ta peau lisse. Tu n’as plus peur. »

Magnifique, et cette belle chanson de Henri Tachan, « L’adolescence »

 

 

« D’ombres et de crocs » – François PACAUD – Rouergue noir

« Pour planter un piquet de clôture, pour peu que vous ayez le choix, il vous faut d’abord trouver le bon emplacement. Si la terre est trop meuble, ou à l’inverse trop friable, c’est peine perdue. Enfoncez-le aussi consciencieusement que vous le souhaitiez, et vous pouvez être certain que quelques jours plus tard, à la faveur d’un orage, d’un coup de vent un peu trop violent ou d’un animal qui sera venu s’y frotter l’échine, vous le retrouverez affaissé lamentablement. »

Ce livre est le premier roman de l’auteur, oscillant entre roman familial, roman fantastique, thriller… Je peux dire que j’ai été bien accrochée, mais pas tout de suite. Les premiers chapitres mettent en place le personnage principal, Etienne, dont la mère est en établissement pour personnes âgées, atteinte de troubles psychiques. Bien que mutique depuis longtemps elle va prononcer quelques mots qui vont éveiller chez son fils le besoin de retourner vers la maison natale, dans la Creuse, pour ce que j’appellerais une mise à plat de l’histoire familiale, un éclaircissement pour Etienne, qui n’a plus que sa mère, et c’est elle, qui bien que devenue mutique, lui a dit quelque chose qui le pousse à retourner dans la maison vide.

« Le jour se levait à peine. Étienne en contemplait les pâles lueurs à travers la vitre sale de la petite fenêtre de la cuisine. S’il avait dormi d’une traite, il n’avait pas pour autant le sentiment de s’être réellement reposé, et le café brûlant qu’il ingurgitait à petites gorgées dans l’espoir d’obtenir une dose d’énergie supplémentaire ne produisait pour l’instant aucun effet. Il repensait à son cauchemar. Ce n’était pas le premier, et ce ne serait sans doute pas le dernier, mais celui-ci se plaçait indubitablement dans le haut du panier. De l’angoisse haut de gamme. »

Etienne y entreprend un rangement, du déblai, et au final un grand dérangement dans la tête du jeune homme – la mise au jour de choses ignorées d’Etienne, ou enfouies, ou cachées, ou tues tout simplement. Dont un cahier, mais aussi des objets qui parfois lui évoquent ses jeux avec son petit frère Alexis; il ne comprend pas tout et nourrit un sentiment qui oscille entre une sorte de rancune –  » Je ne savais pas…Pourquoi?  « – et une peur larvée.
Le roman passe de quelque chose de classique à une histoire sans arrêt « parasitée » de souvenirs, peu à peu emplie d’inquiétude, avant une réelle angoisse . Etienne arrive à Arranches, passe devant la boucherie Venelles: « Au roi du boudin »,  et retrouve Fernand, le vieux voisin, qui en sait beaucoup sur l’histoire de cette maison, sur celle de la famille d’Etienne, qui lui n’a que peu de souvenirs, quelque chose d’occulté en lui. Chez Etienne, qui ne cesse de tenter de creuser dans sa mémoire, après une conversation entre Fernand et le vieux Dalton:

« Contre toute attente et malgré les talents de conteur discutables du chasseur rondouillard, Etienne s’était laissé prendre par le récit, si bien que le vieux Dalton avait temporairement chassé le reste de ses préoccupations. Mieux, il fournissait à Etienne une explication qui, à défaut d’être totalement rassurante, était beaucoup plus satisfaisante que tout ce que ses méninges angoissées étaient à même d’inventer.
 » Tu as simplement dû entendre parler de ce fait divers à la radio, et il se sera transformé en mauvais rêve. Il faut juste que tu foutes le camp d’ici fissa! Quant à cette pauvre malheureuse, elle est sans doute tombée dans les griffes du vieux Dalton ou d’un autre détraqué comme il y en a partout. Pas de raison que la campagne creusoise fasse exception! Tu n’as rien à voir là-dedans! Rien!

C’est donc de ça que tu as peur? »

Je sais, vous ne comprenez pas de quoi il s’agit, qui est la pauvre malheureuse, et le vieux Dalton? C’est là une histoire qui touche en quelque sorte au secret de famille, le genre de chose qui met au minimum mal à l’aise, des années après les faits, et puis quelque chose de plus collectif, lié à la population locale, au lieu, aux croyances…Je sais que je ne vous dis que bien peu à propos de ces fichues traditions par lesquelles peuvent passer des messages, parfois menaçants sans en avoir l’air. L’angoisse d’Etienne ne cesse de grandir, alimentée par le fait de ne pas trouver de réponse à ses interrogations et le mystère, en un silence pesant, dans les non-dits, le ronge peu à peu, mettant son cerveau et son mental à très rude épreuve. Moi je sais que je ne délivre rien, mais ce que j’affirme, c’est que l’angoisse se transmet fort bien à la lectrice que je suis. Si les romans avec un penchant vers le fantastique ne sont pas ce que je préfère, ici c’est un voyage dans le cerveau d’un homme inquiet, qui cherche des réponses à un pan de son histoire familiale, et qui ne trouve que des poussières, des traces à demi effacées, les souvenirs de rares témoins restant de cette époque. 

« -Je ne peux pas passer une nuit de plus ici. Je n’y arriverai pas, asséna-t-il au vide, qui lui répondit d’un épais silence.

Et de ces quelques mots sa décision fut scellée. Cet argument à lui seul venait de balayer tous les autres. Cela n’enlevait rien à son besoin d’aller jusqu’au bout, de ne pas réserver à l’histoire démentielle qui s’étalait par bribes devant lui le même sort qu’aux trouvailles poussiéreuses de la grange, agonisant désormais sur le carrelage glacé du salon et le tapis boueux de la cour. Mais si l’argument de la nuit à venir surpassait les autres, c’était parce que celui-ci s’accompagnait d’une préoccupation vitale. Si, dans un souffle, Etienne avait formulé ces mots, c’est parce qu’il ressentait au plus profond de ses tripes que cette dernière nuit hypothétique en Creuse pourrait bien être la dernière de toutes ses nuits. »

On a ici un roman très riche, dense, plein de détails qui mis tous ensemble permettent à Etienne de retisser un peu de la vérité, celle qu’il cherche, après la visite à sa mère.

C’est ce que j’ai trouvé le plus réussi dans ce livre, le talent à faire monter en puissance les peurs du personnage, peurs qui virent en terrible angoisse, attaquant la pensée rationnelle, le sommeil, la raison. Quand surgit le Morpal creusois:

« Au hasard d’une racine sur laquelle elle vint prendre appui, son faisceau révéla un long cou semblable au corps d’un serpent monstrueux avec, au bout, la tête du Morpal. Outre les deux yeux qu’il ne connaissait que trop bien, Etienne y distingua deux longues oreilles qui se mouvaient sans cesse, telles des antennes essayant de capter l’intégralité des détails du monde autour d’elle. Sa contemplation s’arrêta là car, agissant comme un lasso, le long cou serpentiforme envoya cette tête terrifiante en direction de celle du gendarme. Une gigantesque gueule garnie de crocs trop nombreux pour être comptés s’ouvrit en un éclair. De longues gerbes de sang s’élevèrent alors, retombant sur le cadavre mutilé et la terre alentour. »

Voici donc ce qui peut surgir, dans la Creuse, et ce n’est que le début de ces pages sur la rencontre d’Etienne avec le monstre. J’ai de la difficulté à parler de ce roman. Il ne faut pas trop en dire, évidemment, le scénario est complexe – il se déroule doublement dans le cerveau du personnage et dans la réalité.
La fin est encore elle aussi très angoissante, avec des visions fantastiques, métaphoriques je crois, je ressens là une grande compassion pour Etienne, qui au bout du compte repartira dans un état proche, tout proche de la sidération. Et puis la fin, assez folle, le retour d’Etienne auprès de sa mère.

Cette histoire oscille entre le monde bien réel et concret de cette Creuse qu’on perçoit ici comme un univers à part, fait de légendes, de mythes, et de quelque chose de menaçant à quoi il ne faut pas toucher. Comme les histoires de famille, entre autres sujets. On ressent beaucoup de sympathie pour ce pauvre Etienne, mis à très rude épreuve.

Je qualifierai plutôt ce roman de « fantastique » bien que ne tombant pas dans l’excès, sauf, sauf quand Etienne commence à perdre les pédales, mais c’est évidemment cohérent. Et je dois dire que j’ai ressenti une grande compassion pour Etienne, confronté ainsi à l’histoire de famille. On est soulagé – un peu – que le voisin Fernand soit présent. Lui qui connait tout de l’histoire d’Etienne et de sa famille.

Quant à la fin du roman, je ne sais trop quoi en penser, je veux dire les derniers jours que passe Etienne dans son hameau natal, après avoir « déterré » des souvenirs, des non-dits et vu, entendu des choses que moi, personnellement, je ne peux qualifier que de délire ( je suis extrêmement rétive face au « fantastique », et sur la fin, ça va assez loin dans ce sens…seraient-ce juste des métaphores? Je sais qu’en partie, oui, mais finalement, c’est bien fichu puisqu’on y croit, à ces « apparitions » plus qu’étranges, effrayantes. Moi qui ai envie depuis longtemps d’aller voir la Creuse, eh bien ça m’inciterait plutôt à y aller plus que le contraire, juste histoire d’être certaine que ce que décrit cet auteur est faux. Enfin j’espère…
Je ne vais pas vous raconter bien plus mais ce que je peux dire, c’est que j’ai été très accrochée sur la grande première partie, puis déstabilisée plus tard, – ce qui n’est pas du tout un défaut, bien au contraire – avec l’arrivée du « fantastique » dans le récit. On peut sans doute parler d’une écriture métaphorique – enfin, j’espère… -, en tous cas, j’ai été Etienne parfois, dans sa quête sur l’histoire de sa famille. Le personnage d’Etienne est très attachant, démuni parfois avec l’histoire qu’il cherche à démêler, à mettre au jour. Quant à moi, la seule chose que je n’ai pas beaucoup aimé, c’est le côté « fantastique », surtout vers la fin, même si je comprends bien l’usage qu’en fait l’auteur, mettant ainsi en « images » l’angoisse, la peur, les souvenirs malaisants et le chagrin. 
C’est en fait habile, dans cette Creuse rurale guère peuplée et qu’on sent encore sous l’influence de vieilles croyances, d’anciennes mythologies. Peut-être que mon « interprétation » – plus un ressenti – n’est pas celle voulue par l’auteur, mais sur toute la fin, j’ai été saisie par quelque chose proche de l’effroi. Sans pourtant y croire une seconde ! Un exemple de la violence qui a régné et règne encore dans ce coin perdu, Fernand raconte:

« -Ça remonte à quelques années maintenant. Ça s’est passé pas bien loin d’ici, à Lougnat. Le vieux Dalton tapait sur sa femme à longueur de temps.Ça se savait, mais personne n’osait trop rien dire vu le loustic que c’était. Il était pas fin l’animal, attention! Bref, toujours est-il qu’un soir, il a cogné plus fort que d’habitude. Si bien qu’elle a pris la fuite et est allée prévenir les bleus. les autres se sont pointés, mais le vieux Dalton les attendait.
– C’est peut-être bien une femme qu’il attendait! coupa Fernand

-Peut-être bien, oui. Peut-être bien…En tous cas le vingt-deux était chargé et quand les autres se sont approchés de la maison, PAN! Il en a refroidi un aussi sec. L’autre n’a pas demandé son reste, mais il a pas tardé à revenir avec du renfort. »

En conclusion, c’est un premier roman assez riche, je ne vous en livre pas totalement le coeur, bien sûr, mais la promenade – pas de tout repos- dans cette Creuse rurale et dépeuplée, pleine de légendes et de mystères, m’a tenue, puisque j’ai fini le livre, en compagnie d’Etienne auprès de sa mère pour une fin…fantastique et terrible. Étienne, perturbé…

« -Monsieur? Monsieur!

Cette voix , il le savait, était celle de l’infirmière sympathique dont il ne connaissait pas le nom, et dont il avait oublié le visage.

-Monsieur, est-ce que tout va bien?

La voix sa faisait plus pressante, mais Etienne se contenta de s’engager dans le jardin, en direction du banc sur lequel l’attendait sa mère. Il l’atteignit bientôt. La porte derrière lui était restée ouverte, si bien qu’il percevait vaguement des pas pressés qui allaient en s’éloignant sur le sol carrelé de l’hôpital. »

Et les mots de la fin, qui font froid dans le dos, beaucoup de compassion pour Étienne:

« -Il est ici.

De nouveaux pas résonnèrent alors sur le carrelage. Lourds. Rapides.

Cela n’avait plus aucune importance. Le regard d’Étienne s’éleva, parcourant les troncs des peupliers jusqu’à leurs cimes, animées d’un léger mouvement de balancier. Il contempla le spectacle quelques instants, puis il s’adressa à sa mère, une dernière fois.

-Un jour tu le reverras. Alors tu pourras lui donner à manger.
Sur quoi son regard s’éleva encore, quittant les peupliers majestueux pour aller se perdre dans l’immensité froide et impassible de l’azur. »

Avec cette fin mystérieuse, j’espère vous donner envie d’aller voir de plus près la Creuse d’Étienne, un beau livre, tordu, perturbant, j’ai bien aimé ça!

Et voilà…un article long, comme rarement…Tant de mystère…Une petite légende?

« Innocence et châtiment » – Ivo Andri

« Innocence et châtiment » – Ivo Andric -éditions des Syrtes poche/traduit (serbe) par Alain Cappon

« Le livre »

« C’est avec une certaine appréhension que je m’apprête à narrer la petite histoire d’une peur immense, durable. Cette peur-là ne se rattache pas aux craintes, aux frayeurs multiples et diverses qui envahissent l’homme dans son combat pour l’existence, dans sa lutte pour s’assurer une vie meilleure, des biens, une situation, la gloire et la suprématie, pour préserver ou accroître ses acquis. Non, il s’agit d’une tout autre peur, de la panique si difficilement exprimable qui gagne un innocent confronté aux événements de ce monde. »

Un petit livre, 6 textes courts qui mettent tous en scène des enfants confrontés au monde, en Bosnie dans les années 1920 à 1940. L’auteur reçut le prix Nobel de littérature en 1961 pour son oeuvre, et à travers ce recueil, j’ai saisi la beauté et la finesse de cette écriture. L’enfance, dans ces 6 textes apparait dans toute sa fragilité, mais néanmoins dans sa capacité de résistance dans un monde où règne une grande dureté, que ce soit dans l’éducation, à l’école ou dans les familles, une grande violence, pourtant cette enfance reste lumineuse et tendre, imaginative et où – ce mot galvaudé qui ici prend tout son sens- sa résilience est infinie.

« Pendant les cours où le professeur – un homme à la barbe grisonnante et taillée en pointe – explique l’alphabet grec, l’enfant fixe de l’autre côté de la fenêtre la cime des arbres à la verdure de septembre encore luxuriante et un petit coin de ciel lumineux dans le lointain. »

Je ne ferai pas un grand article, je vais juste vous mettre ici une phrase marquante de chacun de ces textes qui m’ont amusée, attendrie, mais surtout émue. L’écriture est très belle, imaginative, et rend la sensation que ces enfants sont un peu nous, leurs pensées m’ont rappelé les miennes à leur âge.
J’ai été très très touchée par ce recueil. Et beaucoup par le ballet d’Aska:

« Nos ignorons quelle énergie, quelles ressources dissimule un être vivant. Nous n’avons pas idée de tout ce dont nous sommes capables. Nous existons, nous passons, sans jamais avoir mis à jour tout ce que nous aurions pu devenir ou accomplir. Nous n’en avons la révélation qu’à l’occasion d’événements exceptionnels tel celui où Aska danse un ballet pour conserver une vie qui, déjà, ne lui appartient plus. »

A découvrir!

« Lalie en l’air » – Anne-Sophie Kalbfleisch – La Brune au Rouergue – Andrea Saltini, pour l’image de couverture

« Aux enfants

qui étaient

qui sont

qui seront »

 

« Ralph

Est-ce qu’un homme est quelque chose de dangereux, tu te le demandes en regardant manger monsieur Mark. Vous êtes assis dans sa cuisine. Il vient de te dire: smakerlijt, Lalie, bon appétit. Monsieur Mark veut t’apprendre des mots flamands, ce qui est gentil mais vain.
Il est assis en face de toi, de l’autre côté de la table en bois clair. Il garnit de gouda un sandwich au beurre, tu tapes une cuillère dans un bol de cornflakes. »

Voici les premières phrases de ce roman qui m’a émerveillée, un sujet plus complexe qu’il n’y parait au premier abord, et bien plus sombre aussi, je l’ai lu deux fois déjà, hier au soir, et ce matin à nouveau. Pourquoi? Parce qu’une fois que j’ai eu rencontré Lalie, Sophie, Mark, et tous les personnages plus « brefs » de ce roman, j’ai voulu être encore avec eux, surtout Lalie, merveilleuse fillette, et Mark. Sophie, parlant de son amie Lalie, après un exercice d’expression écrite sur un animal :

« Lalie n’est pas bonne élève. À sa manière elle est intelligente (sinon tu ne la fréquenterais pas), et cela te perturbe: tu croyais que les notes étaient une mesure fiable de l’intelligence humaine. Peut-être que celle-ci fonctionne comme une porte. Si la tienne est ouverte à tout vent, celle de Lalie ne s’ouvre que sur certaines choses – mais lesquelles et pourquoi? – Lalie reste à tes yeux un mystère, donc: elle t’attire.

Le jour de l’élocution, quand Lalie a obtenu un vingt pour le castor alors que tu n’avais obtenu qu’un dix-huit pour la pieuvre, tu as compris qu’une chose importante avait frappé à sa porte, et qu’elle l’avait laissée entrer. »

Le « problème » dans cette histoire, c’est Mark, mais on sent bien que sa place dans la communauté n’est pas confortable, au fil des chapitres, chacun ayant un prénom en titre, et on ne saura vraiment qu’à la fin ce qui le stigmatise. Ne pas paraphraser, mais tenter de dégager de cette lecture ce qui y a été essentiel pour moi. A savoir, mon regard sur cette fillette, celui aussi que lui porte son amie Sophie, fan d’histoire de détectives. Le regard porté sur la jeunesse en ce lieu et en cette époque inconfortable. Et puis Mark. Mark est un personnage merveilleux et tellement attachant.

Homme cultivé, solitaire, amateur de musique, passionné de nature, il va se laisser apprivoiser par Lalie, cette fillette si spontanée, curieuse de tout et d’une…je cherche mes mots, d’une curiosité, d’un naturel désarmants . Mais Mark – et il le sait – ne devrait pas poursuivre cette amitié, pourtant si sincère et sans ambigüité. Pour ces deux amis, l’émotion musicale:

« Monsieur Mark raconte que le violon joue l’oiseau et les autres instruments le vent. Tu entends? L’alouette se détacher du ciel? Son corps glisser sur des pistes invisibles? Tu aimerais, parler comme monsieur Mark, dire des pistes invisibles et te comprendre mais: non. Tu ne reconnais ni le violon ni les autres instruments, alors l’envol? Monsieur Mark se lève, monte le son et revient auprès de toi. Il sourit: ferme les yeux. Et tu fermes les yeux. »

Sans préjugés et sans crainte, Lalie et sa curiosité, Lalie et son naturel si touchant, sera l’amie de Mark auprès duquel elle apprendra de belles choses, sur la nature, sur la musique, auprès de qui elle grandira dans la douceur de cette sincère amitié. La nature, apprentissage avec Monsieur Mark, les orties:

« Monsieur Mark remue les feuilles sur sa paume: ne t’inquiètes pas, je les ai roulées en boules, elles ne piquent plus. Tu le regardes avec méfiance. C’est le genre de mauvaise blague que te ferait ton frère. Autant savoir tout de suite si tu peux lui faire confiance, alors tu y vas et saisis la boule verte. Tu n’en crois pas ta peau: la feuille ne pique plus. Au lieu des gélules multivitaminées hors de prix, dit monsieur Mark, c’est ça que les gens devraient avaler. Tu poses la boule sur ta langue et la mâchonnes avec application. Un jus herbacé suinte sous tes dents. Tu penses: personne ne me croira, je mange des orties. »

La Belgique, dans ces années 90, connait des séries de disparitions de fillettes, enlevées à leur famille. Il règne alors dans le pays et dans les esprits une peur bien compréhensible. Mais Lalie, elle , est sans méfiance et au demeurant, sa rencontre avec Mark ne sera que du bonheur et la joie de partager des moments tranquilles durant lesquels Mark « cultive » Lalie comme une jeune plante à stimuler. 
Mais j’ai tellement aimé cette enfant, tellement été touchée par Mark, jusqu’à la fin. 
Que voudriez vous que je dise de plus?Je pourrais tant ce livre est dense en émotions et sujets de réflexion, mais comme je le pense, il faut d’abord et avant tout le lire. Chaque chapitre a un prénom en titre, chaque chapitre apporte sa part d’histoire sur ce temps, sur des enfants, avec toujours l’axe Mark et Lalie, le bonheur de cette amitié emplie de culture, de nature, de musique, et pour Lalie d’une éducation si précieuse et si captivante pour elle.

Je ne sais absolument pas comment en dire plus, sans vous dire trop, je ne sais pas vraiment comment parler de ce si beau livre, à la construction formidable, à l’écriture au plus proche des personnages, à leurs voix. Beaucoup d’émotion en moi, en tous cas. J’ai toujours aimé les romans qui parlent d’enfance, de cet âge entre deux eaux, celui des jeux et de l’insouciance et celui de la gravité, des apprentissages et du regard changeant sur le monde. 
Située dans une période sombre de la Belgique, cette histoire d’amitié lumineuse et considérée comme « dangereuse » semble une parenthèse dans les laideurs de la vie et du monde. Les dernières pages du roman sont bouleversantes, l’écriture de cette autrice est exceptionnelle, comme l’est son sujet et surtout la manière dont elle le traite, subtile, délicate, bouleversante d’un bout à l’autre. 
Et je ne dis plus rien, ce serait bavardage.
Je ne saurais trop vous conseiller cette superbe lecture.
C’est difficile de parler d’un coup de coeur comme celui-ci qui me laisse très émue. Je veux surtout vous laisser découvrir, tranquilles, seuls avec le livre dans les mains, Lalie qui ouvre ses grands yeux curieux.

 

« Wallace » – Colin Niel – éditions du Rouergue

Wallace par Niel« Beaucoup n’auraient rien vu. Beaucoup auraient foulé cet humus-là sans marquer la moindre pause, pressés de retrouver la ville avant que n’arrive  la nuit. Mais pas Tiburce qui, fusil en bandoulière et machette en main droite, s’accroupit au-dessus des feuilles, et lit le sol brun comme un registre éphémère, un ouvrage où dans une écriture d’avant l’écriture seraient consignés les plus récents mouvements des faunes. Tiburce, il dirait que c’est un truc que toutes les choses vivantes ont en commun, le fait de semer des signes, de léguer des traces à qui saura les déchiffrer. »

J’ai lu d’une traite, d’une seule, ce roman à la fois fascinant, inquiétant aussi et impossible à lâcher. Sans doute dois-je dire qu’il faut avoir lu le précédent, « Darwyne », pour comprendre cette histoire, une suite en quelque sorte, dans laquelle vient se glisser le petit Wallace.

« C’est de ma faute si tu es triste comme ça. Je suis désolé, tu sais…

-Mais non. Pas du tout.

-D’accord. Alors c’est à cause de la fille qui est morte, c’est ça?

Elle soupire, les doigts dans sa tignasse.

-C’est ça, oui…Mais oublie cette histoire, hein. Je n’aurais jamais dû t’en parler.

Wallace grimace: Maman lui a déjà dit qu’il était trop jeune pour entendre ce gent=re de choses, mais lui, il se trouve assez grand pour comprendre. Bientôt dix ans, ce n’est pas rien. Si elle lui a raconté, c’est parce qu’il a beaucoup insisté, paraît-il, demandé vingt fois Pourquoi tu fais cette tête , Maman? Il attire sa joue vers lui, y dépose un baiser qu’elle lui rend juste après. Un baiser plein de cet amour qu’elle a pour lui, de cet amour à l’infini, de cet amour grand comme l’Amazonie toute entière, elle a tellement de façons de lui dire qu’elle l’aime, Maman. « 

Mathurine travaille pour la protection de l’enfance, vous vous en souvenez si vous avez lu le premier roman dans lequel elle rencontre l’étrange Darwyne, ce gosse négligé par une mère volage et peu intéressée par sa progéniture. Un enfant à la fois attachant et inquiétant, qui dans ce second roman devient bien plus inquiétant qu’autre chose. Mais j’ai été pourtant assez sidérée par sa connaissance de la forêt. Il en est en fait un élément à part entière, il connaît chaque creux, chaque plante, chaque créature, chaque bruit et son origine. Comme s’il en était un peu le maître. Dans ce second « épisode », va resurgir la fascination qu’exercent Darwyne et la forêt sur Mathurine.

Elle a un fils, Wallace, 9 ans, un gentil gamin qui adore sa mère;  elle l’élève seule et il a déjà beaucoup de maturité. Wallace pourtant ne correspond pas aux attentes de sa mère, qui voudrait d’un enfant qui comme elle aime la forêt, alors que le gamin ne jure que par son jeu vidéo, Fortnite. 

Darwyne va resurgir un jour et va exercer son pouvoir d’attraction sur la jeune femme. Alors Mathurine va le suivre sans penser à rien d’autre, à peine si l’image de Wallace l’effleure. Prise par un envoûtement total, ce sera une véritable dérive – enfin à mon sens – puisque Mathurine va suivre l’étrange créature et s’enfoncer avec elle toujours plus loin dans l’inquiétante et captivante forêt. Elle va se plonger avec lui dans l’inconnu, laissant seul Wallace à la maison. 

« Il y a des moments où elle et Darwyne se séparent un peu. Lorsqu’au cours de leur odyssée il file et disparaît dans le sous-bois, ou bien se hisse en haut des cimes et qu’alors elle devine sa trajectoire aux mouvements dans les feuilles. La nuit, aussi, quand tirée de ses rêves par le cri rauque d’un ibijau ou par la chute d’un arbre dans les bois alentour, elle se réveille et se découvre seule, et imagine alors Darwyne en train de s’affairer dans le secteur, d’explorer elle ne sait quel recoin, d’imiter elle ne sait quelle espèce nocturne, chuintant, pépiant, trillant. Mais de ces absences elle ne s’inquiète pas, non, au contraire elle aime le savoir autonome, elle aime savoir qu’il se sent bien ici. Elle aime savoir qu’il ne craint pas ce que craindrait tout autre enfant. Et dans ces moments-là, elle pense: il est incroyable. »

Et puis il y a Tiburce, le père d’une adolescente décédée alors qu’elle était placée en famille d’accueil. Tiburce qui dit avoir vu d’étranges choses en forêt. Tiburce qui lit les traces, et qui parle du Taskilili, un enfant qui n’en est pas vraiment un, qui a les pieds à l’envers, et ça lui sert à perdre les gens en forêt…

Je ne vais pas en dire plus. On pourrait parler d’enfant et de sortilèges, de la peur et de la fascination que peut exercer la nature « sauvage », et sans doute se demander qui est vraiment Darwyne. Reste Wallace, un enfant « ordinaire » qui livré à lui-même ne dira rien, et attendra le retour de sa mère. Et j’ai beaucoup de compassion pour ce gosse. Un dernier extrait qui parle de Wallace; il part rechercher sa mère et ces mots disent bien cet amour infini du gamin pour elle, son chagrin aussi de ne pas être tout à fait comme elle le souhaiterait, et je trouve ça très très triste:

« Sous la pluie, la forêt prend des allures de caverne monumentale, où pour toucher l’humus l’eau emprunte mille détours, comme glissée dans les failles d’un granit fracturé. Lorsque l’averse observe des pauses dans le ciel invisible, on le devine au grondement qui tout là-haut faiblit, mais dans le sous-bois les gouttes continuent de s’abattre en bombes à eau imprévisibles, tombées des feuilles basculées sous le poids, échappées des cavités en trop-plein naturels. La nuit passée sans accalmie durable, l’humidité a gagné la bataille, plus rien n’échappe à la mouillure, plus aucun tronc, plus aucun sol. Et au matin, quand le jour est revenu timide, il a fait froid.

Habits trempés, Wallace frissonne. Des rivières sur le crâne, entre les berges de ses tresse effilochées. […]

Maman, elle ne voudrait pas que tu aies peur de la forêt. Elle voudrait un garçon aventureux et dégourdi, pas un premier de la classe qui ne s’intéresse qu’à sa console et qui ne veut jamais sortir de la maison.

Mais surtout, Wallace se dit:

Tu n’as pas peur parce que tu es tout aussi courageux que son Darwyne.

Et à cette dernière pensée, il serre les poings. 

Et accélère le pas, plus déterminé encore. »

Sérieusement et pour parler clair, cette histoire est flippante. On retient souvent son souffle en s’enfonçant dans une nature inconnue, mystérieuse, fantasmagorique, où clairement l’être humain n’a pas sa place. Sauf peut-être Darwyne. Qui lui, me fait drôlement peur et dont je ne suis pas certaine qu’il soit humain.  Sans omettre de parler aussi de ces enfants abandonnés et des problèmes de société que ça évoque, voici une histoire pour moi sombre, triste et effrayante.

Frissons de tous genres garantis, belle écriture comme toujours avec Colin Niel. J’ai lu peu de livres qui m’ont filé la chair de poule comme celui-ci…

Un peu de … musique?