« Il est temps que je te dise – Lettre à ma fille sur le racisme – David Chariandy – éditions Zoé, traduit par Christine Raguet

Résultat de recherche d'images pour "il faut que je te dise livre Zoe"« L’occasion

(L’auteur et sa fille de trois ans vont manger un gâteau au chocolat )

…[…] C’était un moment ordinaire. Et une soif ordinaire nous a saisis à cause de la puissante saveur sucrée du gâteau, alors je me suis levé pour aller au robinet le plus proche afin de nous rapporter un verre d’eau à chacun. Une femme était en train de faire la même chose. Elle était bien habillée, léger tailleur d’été crème, discrètement maquillée, avec goût. Nous sommes pratiquement arrivés ensemble au robinet. Par politesse, j’ai marqué un temps d’arrêt et justement ce geste a semblé n’avoir d’autre effet que de l’irriter. Elle a joué des épaules pour passer devant moi et pendant qu’elle remplissait son verre, elle s’est retournée pour expliquer : « Je suis née ici. Je suis chez moi ici. »

Beaucoup de livres, romans, essais, nouvelles, récits, ont été édités sur le sujet de ce petit livre de 111 pages, le racisme. David Chariandry réussit à écrire un formidable petit livret, touchant et intelligent qui donne à réfléchir encore et encore non seulement sur le racisme, mais aussi sur ce qui sépare des groupes humains, tous humains, certains puissants et abusant de cette force de manière violente. Puissance basée sur un sentiment de supériorité dont on se demande bien d’où il vient tout comme sa légitimité auto-proclamée. C’est avec de beaux exemples et une belle vision que l’auteur parle à sa fille, sans pourtant lui cacher que rien n’est jamais gagné

« S’il y a quoi que ce soit à apprendre de l’histoire de nos ancêtres, c’est qu’on doit se respecter et se protéger soi-même; qu’on doit exiger non seulement la justice, mais la joie; qu’on doit voir, véritablement voir, la vulnérabilité, la créativité et l’immuable beauté des autres. « 

Je sors de cette lecture très impressionnée par le talent de cet homme qui raconte, explique à sa fille de 13 ans son histoire, celle de sa famille, celle de tous ceux qui comme lui n’ont pas la bonne couleur, pas la bonne forme des yeux, pas le cheveux adéquat, pas le même mode de vie et surtout sont ainsi pas au bon endroit.

« Se faire insulter a des conséquences; qu’on soit un « nègre » ou un « Paki », qu’on soit un « Chinetoque » ou une « salope’, ou un « pédé », ou un « gros lard » ou un « minable », ou tout autre mot qui n’est ni équivalent, ni interchangeable. Néanmoins, même dans le silence de cette page, et dans mon effort pour être honnête et protecteur aujourd’hui, ils blessent et sont pleins de sous-entendus. Ils ont un effet néfaste sur la personnalité. »

Quelle finesse, quelle intelligence ! Comme dit en 4ème de couverture, « pas de hargne » pour parler de son expérience d’enfant, puis de jeune homme, époux, père,…mais une grande justesse, et un récit dans lequel il met une infinie tendresse dans sa parole à sa fille. C’est aussi un hommage à ses parents, gens simples mais qu’il admire et aime profondément, on le sent bien. Et ce à quoi ils lui ont permis d’accéder, l’université:

« Je connais beaucoup de privilégiés qui prétendent qu’un diplôme en sciences humaines n’a aucune valeur « pratique ». Pour ces gens, semble-t-il, réfléchir ou lire abondamment sur la signification de l’humain ne présente guère d’intérêt. À l’inverse, j’ai rarement entendu ces affirmations désobligeantes chez les travailleurs comme mes parents qui, eux, ne sont jamais allés à l’université – des gens dont la nature humaine n’est pas automatiquement considérée comme allant de soi, et qui savent ce qu’on ressent quand on est relégué, sur un simple regard, à une vie de strictes « questions pratiques ». Je sais, personnellement à présent, que les universités ne sont qu’un aspect de la société dans son ensemble et reproduisent malheureusement ses multiples problèmes. Mais je sais aussi que ce n’est que grâce à mes cours à l’université que j’ai rencontré de nouveaux univers. »

David Chariandy vit au Canada où il a grandi, ses parents de Trinidad ont immigré dans les années 60, la mère d’abord comme employée de maison – ceci lui permettant d’échapper aux restrictions de l’immigration ( ça en dit, des choses ! ), puis elle se porta garante de son époux qui put la rejoindre, à Toronto. Là encore, parlant du Canada, on comprend qu’il y a un avant et un maintenant, avec la même tendance qu’en Europe à se méfier voire rejeter l’autre, celui qui vient d’ailleurs – et dont le Canada, soit dit en passant à extrêmement besoin – , ces Canadiens même dont les ancêtres arrivèrent un jour sur ces terres et qui les pensant à eux les arrachèrent violemment au peuples natifs qui ne leur semblaient pas des hommes sans doute. David Chariandy parle aussi de ça, des terres non cédées mais prises quand même…Une colonisation quoi, avec des semblants de discussion. Une tromperie, une spoliation favorisées par des langages et une pensée si différentes, divergentes. Il parle de sa famille à lui et de celle de son épouse, venue de la grande bourgeoisie canadienne. Une scène très touchante, la rencontre entre les deux familles avant le mariage, à table avec les arrière-grands-parents:

« C’était une chose de rencontrer ce genre d’invités […] . C’en était tout une autre de se retrouver coincé à une table en compagnie de deux vieillards de quatre-vingt-dix ans qui étaient déjà adultes quand la ségrégation raciale n’était pas seulement une habitude ancrée, mais était encore régie par la loi dans certaines régions du Canada. Je me suis donc préparé à affronter des conversations à sens unique portant sur les ancêtres et la « tolérance » vertueuse. Mais quand je me suis trouvé assis à côté de ton arrière-grand-mère, elle m’a simplement demandé: « Que lis-tu en ce moment? » »

Je trouve ce livre exemplaire par le ton, par l’écriture belle et sensible toute au profit du propos, le servant avec intelligence, tendresse et lucidité. C’est l’expression d’un amour infini d’un père pour sa fille, un amour qui donne tout et ne cache rien. Magnifique d’un bout à l’autre.

« Tu étais si petite. Tu ne criais même pas. N’étais-tu pas censé crier? N’allais -tu pas t’annoncer? « Garçon ou fille? »m’avait demandé le médecin. Maintenant tu énonces tes propres vérités et tu vas continuer à trouver les modes d’expression qui font honneur à ton corps, à ton expérience et à ton histoire, chacun de ces codes est un don et aucun d’eux n’est véritablement égal à la force sacrée qui t’habite.

Mais en cet instant, tu n’étais qu’une petite chose mouillée aux yeux écarquillés. Douloureusement humaine. Et en cet instant, j’ai fait la seule chose qu’un père pouvait faire. Je t’ai prise dans mes bras et j’ai écouté. »

 

"Ma maison au pied du volcan"- récit par Gísli Pálsson – éd. Gaïa, traduit par Carine Chichereau

« Bólstað

Les fantômes de ma jeunesse ont été enterrés de deux manières différentes: ils gisent sous les couches des débris de souvenirs accumulés au cours de ma vie, et sous la lave qui s’est écoulée le long des pentes du mont Helgafell, la « Montagne Sacrée » des îles Vestmann, en Islande, en 1973. Ces faits éveillent en moi à la fois une véritable curiosité et un sentiment de perte poignant. Chez moi, où est-ce? Comme tant d’autres à travers l’histoire, je  rêve d’un monde qui n’est plus, d’un lieu auquel j’appartiendrais mais qui ne peut être ressuscité. Que puis-je avoir en commun avec un champ de lave? Puis-je m’identifier à une montagne, me sentir un  lien avec un événement contemporain de l’histoire géologique de la Terre, à la manière dont d’autres personnes s’identifient à leur génération, leurs empreintes génétiques ou leur signe du zodiaque? Si l’on pense aux cérémonies funéraires chrétiennes, que sont cette terre, ces cendres dont nous venons et auxquelles nous retournons? »

Il est bon parfois de sortir de sa zone de confort. Et voici ce récit écrit par un anthropologue islandais qui enseigne à Reykjavik. Auteur de nombreux ouvrages scientifiques ( environnement, biomédecine, génome…), il a pour sa spécialité sillonné la planète.

Ici, il est question de géologie, certes, mais il est anthropologue, est né et a grandi au pied du volcan Helgafell sur l’île d’Heimaey, dans l’archipel des Vestmann.

« Bólstað », son premier habitat, petite maison de bois

« …construite sur la roche nue qui, des millénaires auparavant, était un flot de lave brûlante, jaillissant des profondeurs de la Terre ».

« Bólstað », littéralement signifie « habitat », et « Heimaey », le nom de cette île signifie « l’île où je suis chez moi ». Vivre dans un lieu dont le nom même est une appropriation aussi forte crée un lien extrêmement puissant entre l’habitant et l’habitat.

C’est très difficile pour moi de parler de cet ouvrage, en tous cas de son pan scientifique. Je ne suis pas très à l’aise avec le sismographe, les plaques tectoniques et tout le côté technique de l’histoire, je ne peux commenter ça, ce serait de la redite, c’est à lire; mais j’ai bien saisi le principe, et surtout le fait que tout ça , mesures ou pas, prévisions ou pas, est parfaitement aléatoire et c’est ce pourquoi j’ai trouvé beaucoup d’intérêt à cette lecture. Gísli Pálsson est  d’abord anthropologue. Et puis surtout il fut témoin d’un événement qui le traumatisa et éveilla une grande réflexion sur sa relation avec son environnement.  Et plus globalement la relation de l’homme avec son habitat.

« Je n’ai pas assisté à l’effondrement de Bólstað. Mais à peu près à l’époque où j’ai commencé à écrire ce livre, je suis tombé sur une photo, la dernière qui fut prise de la maison de mon enfance. Cette image m’a bouleversé. Lorsque je l’ai montrée à mes frères et sœurs, à ma mère, eux aussi étaient sous le choc. Aucune puissance ne surpasse celle de la Nature,ici. Une douce brise venant de l’ouest emporte les nuées de vapeur qui montent de la lave, donnant au photographe une bonne vue de ce qu’était Bólstað. La lave a déjà recouvert une extrémité de la maison, là où se trouvait « le lit où tu es né », dit ma mère. L’autre mur a été poussé de l’avant et la maison a pris feu; les flammes lèchent les toits et les fenêtres. Sous l’effet de la chaleur, le toit, recouvert d’amiante, explose en flocons blancs qui flottent au vent telle la neige sur les cendres noires du volcan déposées autour de la maison. »

On arrive ainsi à un propos plus anthropologique, plus écologique aussi, avec l’histoire d’une maison et de celle des gens qui y ont vécu et de son environnement. 

« Bateson soulignait le fait que les gens sont le produit de leur environnement, que nos outils et équipements font partie de nous-mêmes, au même titre que les personnes qui nous entourent et le sol sous nos pieds. La canne blanche et le sismomètre sont liés en ce sens que tous deux soulignent la volonté des humains de connaître leur environnement et de s’y adapter. Nous cherchons notre chemin sur la Terre vivante et mouvante grâce à toutes sortes d’aides sensorielles. »

De belles pages, un peu fatalistes d’ailleurs sur les dégâts que les hommes commettent, comme ici sur les flancs du Helgafell, une grosse cicatrice pour des usages tels que les pistes de l’aéroport, les forages de géothermie, etc…qui en 1973 seront autant de points faibles pour les coulées de lave opportunistes. Et cette éruption le 23 janvier d’un volcan considéré comme mort ( dernière éruption 6000 ans plus tôt ). L’éruption cessa le 28 juin ! Imaginez-vous ça ?  Helgafell, l’endormi qui soudain sort de sa léthargie et s’ébroue vigoureusement…

J’ai trouvé ce petit film, très impressionnant:

Un hommage aux quelques 300 femmes et hommes courageux qui restèrent sur l’île évacuée, cherchèrent et trouvèrent des moyens de ralentir la lave, tentèrent de préserver ce qui était précieux pour les gens, les maisons, les animaux et les outils de travail, le port de pêche, la poissonnerie, etc…peut-on imaginer cette faille qui s’ouvre en un torrent ardent et bouillonnant, peut -on imaginer des jets de lave incandescente pouvant atteindre 100 m de haut ? On peut dire que ça ressemble à l’enfer. On imagine la peur aussi des familles, près de 5000 personnes, sur  70 chalutiers qui quittèrent Heimaey pour la grande île, qui s’y installèrent et y vécurent, arrachés à leur habitat. 

« Tous autant qu’ils étaient, les habitants des îles Vestmann allaient bientôt devenir des réfugiés, contraints de fuir leur habitat. Pa étonnant que l’incertitude plane sur le moment où l’éruption a débuté. Le temps n’avait lus de sens: soit il passait à une vitesse vertigineuse, soit il semblait pétrifié. Les sciences modernes parlent « de temps géologique », une échelle temporelle presque infinie qui s’étend sur des millions, des milliards d’années, mais ce jour-là, le temps géologique sur Haimaey a fait un immense bond en avant en quelques minutes. »

C’est cette histoire qui m’a touchée. Le plan humain, l’histoire d’une population et de la nature qui l’entoure, des gens de bonne foi se croyant en bonne entente avec leur habitat au sens large du terme, mais ne l’étant pas, et bien que les légendes rôdent encore dans l’esprit des plus anciens, elles ne sont plus que folklore pour d’autres, alors qu’elles ont un sens métaphorique. Ce n’est pas moi qui vous donnerai les pistes de réflexions, mais si vous lisez ce récit, vous comprendrez très bien les enjeux et les enseignements livrés ici avec beaucoup de délicatesse, sans jugement sec, toujours avec beaucoup de tolérance, y compris pour nos ignorances. 

« Et puis les curieux sont arrivés. Un habitant a fait observer ceci: « Au milieu des cendres nous étions comme des Bédouins dans le désert; et quand les touristes sont arrivés, nous étions comme des pingouins dans un zoo.' »

J’espère que les extraits vous donneront envie de découvrir ce livre qui finalement se lit bien, avec un grand intérêt en ce qui me concerne. Un regard sur les hommes et la Terre passionnant. Un exercice difficile pour moi, non pas la lecture, mais parler de ce livre-ci. J’ai essayé ! Dans un mélange de sciences, de souvenirs, d’hommage tant aux hommes qu’à la nature, avec une pédagogie  douce, une réflexion proposée simplement, Gísli Pálsson m’a captivée.

Pour conclure en musique, alors que

« Le 4 novembre 1971, un groupe de l’école des beaux-arts locale a organisé une manifestation pacifique sur le site du volcan, où les grues et les camions continuaient d’extraire des scories pour l’aéroport. Brandissant des banderoles demandant qu’on protège la montagne et qu’on cesse l’exploitation de la carrière, ils ont bloqué la route pendant un moment et empêché toute activité sur le site? Après des cris et des négociations, les camions s’en sont retournés bredouilles. Les chauffeurs routiers, amis et anciens collègues de mon père, étaient divisés sur la question. Certains soutenaient les manifestants, tandis que d’autres les critiquaient. L’un d’eux a fait observer avec cynisme : « Est-ce qu’on est entrès en guerre? Est-ce que je suis un prisonnier de guerre?C’est à cause de cette foutue télévision que vous avez appris tout ça!  » Comme disait Bob Dylan, « The times they are a-changin » – les temps changent. »

« Triangle isocèle » – Elena Balzamo – éditions Marie Barbier

« Interview

-Vous vous appelez Elena Balzamo – vous êtes italienne?

-Non.

-Vous écrivez sur la Suède – vous êtes suédoise?

-Pas du tout.

– Vous avez un petit accent slave – vous êtes russe?

-Euh…Je suis née à Moscou.

-Française , alors?

-Hm…Selon l’état civil.

-Mais enfin, vous-même, vous vous sentez quoi?

Me voici plongée dans l’embarras:

-Je me sens…européenne.

Embarras chez mes interlocuteurs. »

Voici pour moi un exercice difficile, écrire sur le récit et la réflexion d’une femme érudite, née en 1956 dans la Russie soviétique, Russie qu’elle quitte définitivement pour la France en 1981.

Elena Balzamo est historienne des langues et littératures scandinaves et grande traductrice. Dans ce petit recueil, la première partie est consacrée en majeure partie au père suédois d’une amie de l’auteure, son amie Marina. Elena Balzamo va se pencher longuement sur la biographie de cet homme qui retourne assez vite en Suède et espace ses visites à sa famille russe, ce qui fait que Marina n’a pratiquement plus de lien réel avec son père.

« Venu en URSS comme journaliste au milieu des années 1950, son père avait rencontré sa mère, l’avait épousée, une fille était née de cette union. Peu après, il était retourné en Suède sans emmener sa famille. Qui ne l’avait pas voulu : lui, elle ou les autorités? Marina ne le savait pas, on évitait ces sujets chez eux. plus exactement, chez elles, car la fillette grandissait entre sa mère et sa grand-mère, laquelle ne portait pas son gendre dans son cœur, loin de là: « Elle disait qu’il lui avait gâché sa carrière. » »

Il va s’avérer que le bonhomme travaillait pour le KGB et Elena Balzamo va suivre le parcours de cet homme grâce aux bibliothèques, le suivre à Cuba , en Espagne, etc…

Puis il y a la découverte de la France par Elena, Paris, et surtout le sud de la France, très bonnes pages sur le choc total des perceptions. En effet, c’est la lumière, toutes les couleurs éclatantes, brillantes, la volubilité des gens et de la nature, de la vie globalement, tout ça est presque un traumatisme pour Elena qui émerge de la grisaille du béton soviétique, Elena qui n’aime pas le Sud, en France, en Italie , elle n’aime pas…

Il y a aussi la rencontre de l’instituteur communiste français – du Sud – , et sa bibliothèque…

« Fascinée, j’examinais les étagères: j’avais rarement vu une bibliothèque privée aussi amoureusement composée, aussi spécialisée et aussi exhaustive. Son propriétaire devait être un grand lecteur, une personne passionnée par le sujet. Cependant, au bout d’un moment, j’eus l’impression que quelque chose manquait: mais oui, les acquisitions ( et l’histoire ! ) s’arrêtaient à l’orée de la perestroïka – après il n’y avait plus rien. »

Le ton est souvent assez ironique , moqueur, de cette moquerie dont on peut user quand on ne risque plus rien. Car ce que raconte ici l’auteure de ces années à Moscou est de fait indéniable, et pas très drôle, sauf qu’elle y met du sien pour que ce ne nous soit pas sinistre. Ici, au centre de thalassothérapie des apparatchiks où elle est engagée comme interprète:

« À part nous, il y avait encore quelques étrangers, surtout des Africains – on était à l’époque de l’expansion soviétique en Angola et au Mozambique – flanqués de leurs interprètes, étudiants à l’Institut des relations extérieures, des diplomates en herbe. Mais la grande majorité des vacanciers se composait de secrétaires du Parti des régions, gros bonnets locaux, gens âgés – parfois souffrants – qui avaient été récompensés pour service rendu par un séjour ( quinze jours ou un mois, je ne sais plus ) dans ce paradis d’apparatchiks. […].

Pour atteindre la plage, vu l’âge et la forme physique de la plupart des vacanciers, on avait creusé un puits dans la roche pour y installer un ascenseur. Un fois en bas, on empruntait un tunnel qui débouchait sur la plage. Des poissons rouges nageaient dans des aquariums muraux, on marchait sur un tapis rouge qui se prolongeait sur les galets jusqu’à la mer. Un tableau surréaliste. »

Il me semble difficile de dire plus de ce court récit, court mais très riche en informations, en réflexions; celle que je retiendrai est celle sur la littérature comme vecteur de partage, de compréhension du monde, du nôtre et de celui des autres, ces mondes naturels, politiques, sociaux sur lesquels nous avons des idées finalement assez floues, en tous cas imprécises…On sent comme Elena Balzamo porte en elle cet amour de la littérature, ce sens du partage évidemment car traduire, c’est partager. Et vous savez comme j’aime la littérature étrangère et comme je respecte les traductrices et traducteurs. Pour moi, c’est l’axe de ce récit finalement, sur lequel s’enroule l’histoire de la vie de cette auteure vraiment intéressante.

Je reconnais que j’ai préféré la seconde partie où Elena Balzamo raconte un peu de son enfance russe, parle des modes de la vie quotidienne, de l’école, des livres de son enfance, de l’appétit que le manque engendre en fait, je crois. Puis de ce qu’elle perçoit des années plus tard, quand elle retourne en Russie bien après la fin du régime communiste. J’ai beaucoup aimé l’humour savoureux, fin et percutant, voire assez vache !

Je vous propose de lire ce qu’en a pensé ma camarade du blog Sur la route de Jostein.

Enfin, je vous conseille d’aller lire et écouter Elena Balzamo sur le site de son éditrice   https://mariebarbier.com/portfolio_page/alice-bellony-rewald-2/

« L’opticien de Lampedusa » – Emma-Jane Kirby – Equateurs, traduit par Mathias Mézard

opticien-de-lampedusa« Je ne sais pas comment vous décrire cette scène. Lorsque notre bateau s’est approché de ce vacarme. Je ne suis pas sûr d’y arriver. Vous ne pouvez comprendre : vous n’y étiez pas. Vous ne pouvez pas comprendre. On aurait dit des cris de mouettes. Oui, c’est ça. Des mouettes qui se chamailleraient autour d’une belle prise. Des oiseaux. De simples oiseaux. »

Une fois n’est pas coutume, je tenais absolument à vous parler un peu de ce livre qui n’est pas un roman, absolument parce qu’il me semble utile, salutaire, même si c’est également difficile, éprouvant, bouleversant de le lire.

Dans mon petit compte-rendu pour vous de mon séjour en Corrèze pour la Foire du Livre de Brive j’ai évoqué une conférence sur le thème de l’exil et des réfugiés, conversation passionnante qui réunissait trois auteurs dont Emma-Jane Kirby, qui nous a mis les larmes aux yeux en nous racontant la genèse de ce livre.

img_0371Emma-Jane Kirby est journaliste à la BBC, et a remporté le prix Bayeux-Calvados 2015 pour son reportage à l’origine du livre.

Les noms seuls ont été changés, mais cette histoire de l’opticien de Lampedusa qui un jour en mer se met à voir est une parabole bien involontaire, cruelle et véridique. L’opticien de Lampedusa ne s’est jusqu’alors pas senti vraiment concerné par ce qui se passe sur sa belle île, il travaille et vit sa vie de famille. Il est en vacances, son épouse et lui profitent de cette pause bienvenue dans une vie laborieuse pour profiter d’une soirée entre amis suivie d’une partie de pêche en mer sur le bateau de l’un d’eux. Les huit amis dorment sur ce bateau et aux aurores seul notre opticien est éveillé, savourant le petit jour qui résonne seulement des cris des mouettes…Sauf, sauf que ce ne sont pas des mouettes mais des cris d’effroi de dizaines de personnes en train de se noyer. Je ne vais pas écrire un long article, je ne vais pas vous refaire le récit de cet homme, d’en parler tout juste j’en ai les larmes aux yeux. Cet homme, son épouse et les trois autres couples vont vivre une épreuve qu’ils n’auraient jamais imaginé voir surgir dans leur vie.

« A genoux, la main tendue, l’opticien attend que les premiers doigts se referment sur les siens. Jamais il n’oubliera le contact de ces mains glissantes serrant la sienne. Jamais il ne s’est senti aussi vivant, animé d’une énergie née de ses entrailles. Son devoir est de transmettre cette vitalité à ceux qui en ont tant besoin. Il a l’impression d’être capable de tous les réanimer, si seulement il parvient à les atteindre à temps. Le zèle de ses amis le grise et le porte en avant. »

Alors leurs existences sont changées complètement, ils sont atteints jusqu’aux tréfonds d’eux-mêmes irréversiblement. Ils ne voyaient rien, ils ignoraient jusqu’à ce que ces corps en déroute, ces mains tendues, ces bras serrés sur de petits êtres déjà morts, ces plaintes les emplissent et les mettent à l’œuvre sans relâche. L’opticien ne voulait pas raconter cette histoire à l’auteure qui nous a dit que depuis, ce couple a perdu le sommeil et veut sauver encore et encore, l’opticien dit qu’il n’est pas un héros – l’idée seule qu’on le considère ainsi le met en colère – il n’est pas un héros et ce n’est pas un conte de fée, c’est un cauchemar. La plume de Emma-Jane Kirby retrace tout ce qui va passer par la tête de cet homme, les « et si », les  » j’aurais du, pu.. », les doutes, les angoisses et le fait que ce qu’il a réalisé l’a transformé fondamentalement. Enfin, peut-être pas autant qu’il ne le pense puisqu’il l’a fait sans réfléchir, comme une urgence, une évidence, spontanément, l’opticien de Lampedusa avait un courage et une humanité qu’il ignorait.

Je souhaite que le plus grand nombre lise un tel récit, et réfléchisse aux choix que nous faisons dans nos vies, aux mots que nous utilisons, aux clichés que nous véhiculons. Qu’aurions nous fait à la place de cet opticien ? Car avant lui, un autre bateau est passé, a vu, entendu et a poursuivi sa route…Qu’aurions nous fait ?

On rencontre dans ce court et intense récit des êtres humains, comme ce plongeur chargé de remonter les corps qui reposent au fond, et qui pleure; assis seul sur un rocher, la tête dans les mains il sanglote…Ce rescapé maigre et nu, honteux de sa nudité et à qui l’épouse donne son T shirt rose vif qu’il enfile comme un slip par les manches. Qu’aurions- nous fait, que ferions- nous et que faisons-nous? 

« J’étais en mer ce jour-là. Demain, je serai en mer de nouveau. Cela arrivera encore, un autre jour, un autre bateau. Il y aura davantage de mains, de corps battant l’eau, de voix suppliantes. Désormais, à chaque fois que je prends la mer, je les cherche. Je guette, le souffle court, les yeux rivés sur le frémissement de l’eau, sur l’ombre des vagues. »

Emma-Jane Kirby, dans ses remerciements : « Leur histoire me hante, mais leur courage me guide. »

Un texte inoubliable qui s’accroche au lecteur pour ne plus le quitter.

« Lettres pour le monde sauvage » – Wallace Stegner – Gallmeister, traduit par Anatole Pons

couv rivire « Curieusement, il est possible que ce soit l’amour de la nature qui nous enseigne en définitive notre responsabilité en tant que civilisation, car la nature, autrefois parent et enseignant, nous est devenue personne à charge. »

Voici un livre qui me tentait, que l’on m’a prêté il y a des mois déjà. Je l’avais commencé et refermé. Parce que ce n’était pas mon moment pour le lire, simplement. Repris cette semaine, alors que la nature explose autour de moi, en admirant la force comme à chaque printemps, à chaque printemps avec le même émerveillement ( je n’en serai jamais blasée ), en reprenant ce livre, donc, j’en ai goûté toute la justesse et toute l’intelligence.

Il s’agit non pas d’un roman mais de récits écrits à diverses époques, le plus ancien ( « Au paradis des chevaux ») de 1947 et les plus récents de 1989. Est-ce de la « nature writing » ? Pour moi oui, à de nombreux points de vue, bien sûr c’en est. Il serait intéressant de définir ce qu’on met dans cette expression au juste, mais « écrire la nature », au-delà de la description de paysages ou du récit d’expériences de vie dans la nature, c’est aussi une réflexion sur notre relation à ce monde sauvage ( à ce qu’il en reste encore ), une réflexion et une analyse sur ce qu’on en fait. En lisant les textes les plus anciens de ce recueil, on voit bien que la problématique ne date pas d’hier. L’évocation de l’Ouest et de la Frontière par Stegner est vraiment passionnante. Je suis toujours surprise, lisant les Américains qui écrivent sur leur territoire, de voir le nombre incalculable de façons de le dire, de l’envisager, de le comprendre, un très juste reflet de la diversité de cet immense pays.

utah-701186_1280 C’est ce que Stegner explique tellement bien, avec à la fin un long texte sur ce que serait le « stéréotype » de ce qu’il appelle « L’américain nouveau ». C’est à la place de l’homme dans le monde sauvage qu’il réfléchit, à son impact et à sa survie. Alors, c’est bien ici de la « nature writing », envisagée de façon philosophique, économique, anthropologique, et évidemment écologique. Quand l’auteur nous parle des problèmes liés à l’eau, dans ces états arides ( passionnant chapitre sur l’aridité ), et puis surtout, surtout quand il affirme – et je le ferais avec lui, le talent en moins ! – quand il affirme ce fait évident que nos décors nous façonnent, imprègnent notre esprit, nos modes de vie et de pensée. Ron Rash dit la même chose en parlant des Appalaches et des communautés isolées dans des vallées écartées ( « Une terre d’ombre  » ). Nos paysages nous façonnent. Mais nous avons voulu que ce soit l’inverse, et de cette volonté d’agir sur l’environnement nous constatons de plus en plus que nous ne sortirons jamais gagnants .

« Au lieu de nous adapter, comme nous avions commencé à le faire, nous avons tenté de faire correspondre la terre et le climat à nos habitudes et à nos désirs. Au lieu d’écouter le silence, nous avons hurlé dans le vide. »

Certaines descriptions de paysages sont précises, presque scientifiques sans être sèches, la poésie émanant de l’amour que Stegner porte à ces lieux imprègne l’écriture et nous place en état de voir.

« Auprès d’une telle rivière, il est impossible de croire que l’on sera un jour pris par l’âge et la fatigue. Chacun des sens fête le torrent. Goûtez le, sentez sa fraîcheur sur les dents : c’est la pureté absolue. Observez son courant effréné, le constant renouveau de sa force; il est éphémère et éternel. »

farm-174177_1280Il chante l’infini des grandes plaines, l’espace qui nous révèle à nous-mêmes.

« Vous ne fuyez pas le vent, mais apprenez à vous incliner et à vous accroupir contre lui. Vous n’échappez pas au ciel et au soleil, mais les portez dans vos yeux et sur votre dos. Vous devenez profondément conscient de vous-même. »

Je conseille de lire ce livre à quiconque s’intéresse à ce sujet, et puis, et puis il y a l’ouverture sur cette lettre écrite par Wallace Stegner à sa mère, « Lettre, bien trop tard », absolument bouleversante. Il va sans dire que les récits dans lesquels il parle de son enfance, avec son frère, un père quelque peu instable et une mère, elle, solide et fiable, qui assure le quotidien, ces récits-là sont splendides, plus romanesques et littéraires, mais tout est formidablement écrit et compréhensible. Je dirais que ce livre est éclairant sur l’Amérique mais pas que, un beau livre, un choix éditorial vraiment intéressant de la part de l’éditeur ( mais bon, on sait le talent de cet éditeur ). De nombreux textes de Wallace Stegner sont édités chez Phébus, et j’ai grande envie de lire, entre autres, « La montagne en sucre ».