« Le Signal – Récit d’un amour et d’un immeuble » – Sophie Poirier – éditions Inculte

Le-Signal« Cette station balnéaire n’était pas comme les autres.

Les tamaris tordus? Mais tous les fronts de mer ont les mêmes arbres penchés.

Les trottoirs, de ce rose fané, avec des fissures?

Ces vieux panneaux de signalisation en ciment effacés, absurdes; une flèche bleu marine n’indique rien, sauf un but évident, une seule route; un sens interdit, d’un rouge pâle; une interdiction de tourner à droite devenue un monochrome blanc à peine lisible, on pouvait s’engager par erreur, s’en excuser.

Un front de mer délavé, souvent ensablé, inauguré en 1963. »

Un petit livre qui m’a émue, touchée et captivée aussi. J’en suis ressortie avec de nombreuses images en moi, des souvenirs, des souvenirs d’émotions.

« Le Signal n’a jamais été caché derrière de hauts murs, façon résidence sécurisée. Au contraire, seulement des bordures en ciment, la dune et le parking presque mélangés, Accès direct à la plage. Depuis l’évacuation, l’immeuble a été entouré d’un fin grillage à larges mailles, sur lequel sont accrochés quelques panneaux censés nous empêcher: Interdit d’entrer – Propriété privée. Certaines barrières sont déjà soulevées, d’autres affaissées. Sur la façade côté océan, des fenêtres brisées, et quelques baies au rez-de-chaussée largement ouvertes sur les appartements. »

Au-delà de ce Signal, cet immeuble pour vacanciers modestes, bâti désinvoltement sur la plage, au plus près de l’océan, au-delà de cet immeuble donc, voué à la destruction par l’érosion accélérée par le réchauffement climatique,  au-delà, il y a une réflexion merveilleuse et touchante sur les « objets » de nos attachements. Sur ce qui nous fait fondre le cœur, à nous seul parfois, sans que personne d’autre ne comprenne…Pourquoi Sophie Poirier est-elle tombée amoureuse de cet immeuble, barre de béton aux multiples yeux braqués sur l’océan?

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Ce petit livre lumineux et tendre nous raconte cet amour et je me suis sentie vraiment émue parce que je crois qu’il m’est arrivé aussi de tomber en arrêt devant des lieux, des bâtisses qui peuvent sembler – comment dit-on?… sans « âme », oui c’est ça, « sans âme »… Mais l’âme d’un lieu et d’un bâtiment, qu’est ce que c’est sinon ce que nous -mêmes y mettons? De nous, de ce qui nous constitue? En y posant simplement le regard, y sentir la vie, en lambeaux, en courants d’air. Un objet laissé là, une chaise, un rideau qui flotte, des livres…

« Comme je n’abîmais rien, ne faisant que passer et regarder, sur la pointe des pieds dans leur vie, je chuchotais au lieu de parler, je me sentais proche d’eux, de leur histoire, alors que j’étais illégalement chez eux, dans une propriété privée, et comme les autres, à pénétrer leur domicile. Une intruse de plus, animée d’une pulsion scopique double: voyeuse de vies et de mer. »

L’autrice ressent lors d’un voyage en Grèce la même émotion devant un hôtel désaffecté et sa vue sur la mer, ses jardins livrés à eux-mêmes. Il y a l’idée derrière ce récit, enfin c’est ce que j’ai ressenti, l’idée des fantômes, ceux des vies qui ont été bousculées par l’évidence de la destruction, de la fin inéluctable.

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« Pourtant, il fallait le voir dans la belle lumière du soir, quand la mer se retirait loin et qu’on le regardait depuis l’eau. L’équilibre de sa forme radicale, le soleil qui brillait dans les vitres, cette couleur beige qui éclatait – on peut dire de mille feux, il avait l’air en or.

Je suis tombée amoureuse de cet immeuble. »

Intéressant, le mot « verrue » qui vient à la bouche des passants, ceux qui ici n’avaient rien ni acheté ni loué, cet immeuble sans autre vraie ambition que d’être un lieu de vie sur la plage et face à la mer pour des personnes qui n’en auraient pas les moyens ailleurs. Ceux de derrière, invités devant. Si vous voyez ce que je veux dire. Erreur fatale, hélas, c’était sans compter avec les éléments naturels et est advenue l’expulsion, cette grande violence – l’immeuble doit être écroulé cette année. Et pour l’autrice, la gorge nouée:

« Je ne savais pas quoi faire de cette perspective. j’aurais voulu que mon amour s’arrête avant. Je ne savais pas si je serais capable d’assister à l’effacement.

Mais.

Je n’arrive pas à le dire.

Mais, 

Mais, c’est peut être du courage de le détruire.

Comme nous devrions trouver le courage de nous défaire de nos anciennes habitudes. »

Sophie Poirier – lisez-la – dit ici ce qu’elle a perçu, l’enchantement, le bruissement doux des murmures des murs, des pièces saccagées, des vitres brisées. Ce qu’elle a ressenti en passant derrière les palissades, clandestine et curieuse. Devant une baie fêlée face à la mer.

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On trouve aisément de nombreux articles de presse sur ce Signal, mais personnellement, je préfère le rencontrer, au bord de la destruction, sous la plume émouvante et poétique de Sophie Poirier. Obsolescence programmée, parfois sans s’en rendre compte, un bâtiment à la mauvaise place, alors qu’on le pensait à l’endroit idéal. Défaut d’anticipation…Reste la poésie, l’attachement. Beaucoup d’émotion à cette lecture. Plusieurs photos en noir et blanc en fin de recueil qui serrent le cœur. Je remercie l’autrice pour le prêt de ces trois si belles photographies d’Olivier Crouzel .

C’est un très beau récit, sur le sujet, sur la forme et le fond et à la presque fin:

« 1970, mon année de naissance et première date de livraison prévue pour les appartements de la résidence Le Signal. Cinquante ans entre les deux. Je grandis dans les antithèses: ce qui était bon est devenu dangereux, ce en quoi il fallait croire n’a pas eu lieu, ce qui a été conçu comme un confort moderne et inaltérable va disparaître un jour de marée haute.

Cela complique mon rapport au monde.

Cela induit de douter.

Cela induit l’humilité.

J’en reviens à la poésie: pour être heureux, regarder la mer tous les jours, ça pourrait suffire. »

Vous pouvez visiter le site de Sophie Poirier, autrice:

http://www.lexperiencedudesordre.com

Et celui d’Olivier Crouzel, artiste:

http://www.oliviercrouzel.fr

« Deux petites maîtresses zen » – Blaise Hofmann- éditions ZOE

« Elles sont les voyageuses que je ne suis plus, je retrouve avec elles une géographie sensible, un ensauvagement des yeux. Je voyage avec deux petites éponges amnésiques qui renaissent à chaque coin de rue, inventent des activités inutiles, coupent de l’herbe, caressent des troncs, récoltent des cailloux, parlent à haute voix à une cousine imaginaire. »

Ce ne sont pas là les premières phrases de ce livre, qui n’est pas un roman, mais quelques mots sur ces deux petites maîtresses zen, qui sont Eve et Alice, les deux petites filles de l’auteur et de son amoureuse – c’est ainsi qu’il la désigne-.

Grand plaisir de lecture pour ce qui semble être un récit de voyage mais qui est surtout une réflexion sur le voyage, celui de nos jours où tout semble à portée de nos envies, avec les possibilités de se rendre de l’autre côté de la planète ou aux antipodes en presque rien de temps. J’ajoute pourtant que ce n’est pas permis à tout le monde financièrement parlant, et plus largement matériellement ( emploi contraignant, etc…). Bon, ici en l’occurrence l’auteur et sa famille peuvent partir un long temps, avec un budget confortable. Mais leur regard sur le voyage est celui des explorateurs, des curieux, des amoureux des sentiers non battus par les tongs, des amateurs du non spectaculaire ( comprendre du non-spot ) et de la vraie rencontre.

« Luang Prabang – capitale historique du Laos –  mot-valise, mot-fleuve, mot pour s’élancer avec un large sourire au sommet du toboggan, si seulement les dealers de divertissements ne vendaient pas à chaque coin de rue leur waterfall, leur elephant bathing, leur farmer experience, leurs selfies pieds nus dans la boue des rizières, leurs visites de grottes en kayak, leurs dégustations dans un whisky village.

La procession des moines est un spectacle folklorique, parfois pratiquée par de faux religieux, sur des rues qui viennent d’être pavées de briquettes rouges. »

luang-prabang-g562ede4e7_640C’est très intéressant parce que Blaise Hofmann et sa compagne, lui grand voyageur depuis longtemps, elle en quête de tissus exotiques et rares pour son commerce en Suisse, sont accompagnées de deux petites, très petites, 3 et 2 ans pour un long périple en Orient, Japon, Inde…Ce qui pousse à réfléchir l’auteur tout au long du voyage – avec divers modes de transports, divers types de logement – c’est l’observation de ses filles, leur regard et le naturel avec lequel elles se fondent dans tout avec simplicité, par une sorte de mimétisme spontané avec les habitants, les animaux, les lieux eux-mêmes, la nourriture. C’est en cela qu’elles sont des « maîtresses zen ».* Elles ne sont pas encore conditionnées et l’esprit libre de leur jeune âge papillonne et capte, teste, examine, intègre, connaissances parmi les connaissances et les savoirs en cours d’acquisition.. Les enfants qui jouent dans la poussière sont leurs semblables et elles jouent avec eux. Les mets nouveaux ne sont pas plus nouveaux que ceux qu’elle découvrent à peine dans leur pays. Des petites personnes toutes neuves en tout.

* »L’approche du zen consiste à vivre dans le présent, dans l’ « ici et maintenant », sans espoir ni crainte. »

C’est pour moi le plus intéressant ici. Même si, évidemment, elles sont protégées, veillées, accompagnées, bien que Blaise Hofmann ne soit pas un père surprotecteur, les laissant vivre leurs expériences ( certaines malheureuses ), bien sûr que ces petites sont plus en sécurité que les enfants des rues indiennes, en tous cas en règle générale. Voilà: ces derniers mots… »en règle générale ». C’est bien là l’écueil qu’évite l’auteur dans son voyage et dans son livre: la règle générale. Je suis sceptique malgré tout, j’aimerais savoir comment il se sent vraiment dans cette peau de voyageur, au vu des critiques qu’il émet.

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« J’ai lu il y a quelques jours que Mike Horn avait traversé le pôle Nord, sans assistance – 87 jours à -40° tirant un traîneau de 140 kilos – il avait évidemment une fois encore frôlé la mort, il avait alors pensé à ses deux filles: » Elles m’offrent une sorte de deuxième vie en venant me déposer et me rechercher sur la glace. » Une énième entreprise coûteuse en énergie et en argent, qui n’apprendra rien à personne, un nouveau dépassement de soi sponsorisé, très masculin, compétitif, égoïste. À peine rentré en Suisse, il s’en ira en Arabie Saoudite pour rejoindre le team Red Bull et participer au Paris Dakar. »

Pourtant, moi qui ai si peu voyagé, j’ai pris un grand plaisir à partager sa route et celle des enfants. Parce que sans aucun doute je n’irai jamais ni en Inde ni au Japon, et que lui le fait et nous apporte son regard, et cette expérience. La seconde chose passionnante ici c’est bien ça, en fond la phrase de Claude Levi-Strauss qui comme on l’entend dans cette interview n’a pas tout à fait été comprise, parce qu’elle était brute, sinon brutale

« Je hais les voyages et les explorateurs. » 

Notre auteur, que je trouve personnellement extrêmement sympathique par sa capacité à remettre en question ce goût des voyages à l’heure de l’empreinte carbone, notre auteur donc pour autant ne peut renoncer au monde et ne peux renoncer à l’offrir à ses filles dont il va tirer des leçons en les voyant se l’approprier justement, qu’il soit celui de leur vie quotidienne ou celui du voyage. Elles appartiennent au monde, c’est tout. 

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La deuxième chose qui m’a marquée c’est ce que Blaise Hofmann décrit – concernant l’Inde et le Népal en particulier -s’incluant d’ailleurs dans le mouvement. Avec d’autres, tous ceux de la grande vague hippie il a parcouru, a occupé et intégré les lieux, les coutumes, les mystiques…ce qui amène des années plus tard à des rencontres comme cette occidentale qui est maîtresse d’un des plus grands ashrams du coin. Est-ce grave? Est-ce important? Lui, comme moi, ne peut l’affirmer. Il rencontre aussi des sociétés comme celle des Akhas, qui le ramènent à cette pensée:

« Je leur prête des convictions qu’ils n’ont pas: décroissance, résistance au consumérisme. Je lutte contre la vision romantique d’une vie sobre: le bon vieux temps. Je repense à l’exploitation des femmes, à l’opium. J’essaie de me situer par rapport au lieu où je me trouve. Depuis deux mois, notre maison tient dans deux sacs à dos, mais ce mode de vie est celui de ceux qui ont fauté et cherchent à se repentir, c’est un manque de respect total envers les pauvres, ces vrais minimalistes. »

Blaise réfléchit et tente d’analyser ce qu’il voit, et sa réflexion qui reste inaboutie, sans conclusion ferme et définitive sur le sujet donne à réfléchir parce que tout au long du livre, la nuance et le perpétuel questionnement dominent. Une très belle évocation aussi de Christian Bobin et cette citation:

rain-g51f416d40_640« Il y a peut-être autre chose à faire dans cette vie que de s’y éparpiller en actions, s’y pavaner en paroles ou s’y trémousser en danses. La regarder, simplement. La regarder en face, avec la candeur d’un enfant, le nez contre la vitre du ciel bleu derrière laquelle les anges, sur une échelle de feu, montent et descendent, descendent et montent. »

C’est le doute que j’ai aimé chez cet écrivain ou plutôt l’impossibilité de trancher, lui, regardant ses filles si à l’aise dans le monde, à n’importe quel point de la planète. Enfin quand Blaise Hofmann cite Nicolas Bouvier, ce grand et si fameux voyageur…je fulmine ! Dans « Poisson-scorpion », extrait d’une lettre que Bouvier envoie à son ami et compagnon de route Pierre Vernet, lui parlant de Manon, son amie du moment qu’il vient de plaquer avec grande élégance, lisez-moi ça…:

« Y a eu un enfant chez Manon, je l’ai fait cureter, y en a plus. Mais cette petite cérémonie pas bien compliquée ( qui a marché d’ailleurs à souhait ), quel monde quand on aime la  fille, et qu’elle vous aime, et qu’elle vous interroge des yeux quand même. »

(-Je ne sais pas vous, mais moi, ces quelques mots me font frémir. Il en ressort que le voyage ne rend pas les gens meilleurs, excusez-moi, mais un salaud est un salaud quel que grand voyageur et auteur fût-il. C’était ma parenthèse énervée.-)

Dernier point, le fait que ce voyage a lieu juste avant l’arrivée du virus Covid 19. Là, chapitre sur les grandes épidémies qui ont cheminé au fil du temps un peu partout et qui pour de nombreuses d’entre elles ont été éradiquées. Mais dans le monde des voyages – des gens et des choses – la contamination est accélérée de façon vertigineuse. Notre petite famille va être embêtée pour trouver le chemin du retour vers la douce Suisse natale…où le virus bosse à fond !

swing-g7f2b2bf67_640« En traversant un village, les filles voient un tape-cul, un tourniquet et un animal à ressort, arrête-toi, papa! Les installations sont habillées de rubans rouges et blancs; un panneau rappelle que jusqu’à nouvel ordre, la place de jeux restera fermée. »

Que dire de plus? J’ai fait un beau voyage par procuration, comme j’en ai fait tant en lisant, j’ai aimé cet auteur, ce papa, cet homme qui avec beaucoup de modestie et de respect énonce ses doutes, ses bonheurs, ses inquiétudes et l’amour infini qu’il a pour ses filles, ses deux petites maîtresses zen.

Beau récit, et large piste de réflexion.

 

« L’œil américain – Histoires naturelles du Nouveau Monde » – Pierre Morency – Le Mot et le Reste

couv_livre_3235« L’exubérance

« Écoute! – Je n’entends rien.- Là, dans les sapins, derrière la maison blanche…- C’est un oiseau qui chante? –  Une grive des bois.- En pleine ville? – Oui, une grive des bois en pleine ville, tu te rends compte ! »

Nous sommes restés là, debout sur le trottoir, figés dans le ravissement. Ce premier soir du vrai printemps nous avait, mon voisin et moi, sortis de nos logis, comme tant d’autres du quartier qui processionnaient, en souliers légers, tête nue. »

J’ai lu avec un grand plaisir ce recueil de textes de Pierre Morency, poète et ornithologue québécois et manifestement il a cet « œil américain » qui définit un œil scrutateur, perspicace, et la définition du Larousse de 1866 dit :

20190512_142757« Pop. Avoir l’œil américain, Avoir le coup d’œil perçant, scrutateur ou fascinateur, par allusion, sans doute, à différents personnages de Cooper, Œil-de-Faucon, etc., auxquels l’auteur prête des sens très-développés sous le rapport de l’ouïe et principalement de la vue[2]. »

Voilà pour ce qui est du titre. Pierre Morency est donc un observateur passionné de la nature qui l’entoure, dans les Laurentides et sur les berges du Saint Laurent avec une prédilection pour les zones de marais. Scrutateur et défenseur de cette magie du monde végétal et animal, il parle en homme avisé mais aussi en poète des pissenlits, des chauve-souris, du martinet, du monarque et de tout un monde qu’on perçoit si on sait être attentif et respectueux. Un chapitre m’a vraiment touchée, celui intitulé : »Bon génie à la robe de papier », il commence ainsi:

20190723_165534« Il y a une dizaine d’années, j’ai fait la connaissance d’une jeune fille d’un genre bien particulier. Parmi les arbustes qui séparent le chalet de la grève, elle se tenait toute droite dans sa robe miel foncé et offrait au vent d’est sa chevelure légère. Depuis, elle a beaucoup grandi. Elle porte maintenant une tunique blanche et sa chevelure, plus nourrie, a la même fluidité quand le vent la traverse. »

Devinez-vous qui est cette jeune fille? Ce chapitre est un de mes préférés.

Ma foi, j’ai l’impression depuis d’être moins ignorante à propos du martinet ou des cigales – dont les espèces sont bien plus nombreuses au Canada qu’en Provence -. Ce qui est très beau ici, c’est la capacité d’émerveillement de l’auteur, son talent à regarder et à dire et puis la simplicité avec laquelle il nous offre tout ce monde des bois, des marais et des villes aussi, le talent à nous raconter cette vie intense, exactement comme on conterait une histoire du monde humain.

porcupine-5499772_640Le porc-épic:

« Mais avant de mourir, le porc-épic a eu le temps de faire bien des choses dans sa vie. Peut-être a-t-il eu le temps d’assurer sa descendance? Je sens qu’en ce moment s’installe en vous un sentiment partagé entre la curiosité et l’inquiétude. Vous vous demandez comment deux pelotes d’épines peuvent réussir à s’unir sans trop d’offenses. Vous allez voir qu’il est toujours possible en ce domaine de faire des merveilles. […] Comment font-ils pour s’accoupler, voilà une question épineuse, n’est-ce pas? »

Intrigant, non? La suite de l’histoire est très jolie !

Le respect et la candeur d’un enfant qui découvre, et il n’y a là rien de péjoratif, bien au contraire, c’est l’œil neuf, toujours apte à deviner, fouiller, percer des instants suspendus durant lesquels on assiste à quelque chose de rarement visible, absorbés que nous sommes par nos propres tâches quotidiennes. 

Pierre Morency nous dit peut-être bien de nous arrêter un peu, de nous poser, et d’ouvrir nos yeux et nos cœurs. En ornithologue, il nous guide dans les plumages et les ramages, mais aussi dans les bruissements, chuchotements, stridences de notre environnement. J’ai trouvé dans ces récits mes souvenirs de gosse, les heures passées au fond des bois, dans les près, au bord du ruisseau du coin, et j’ai gardé tout ça précieusement, avec cette capacité à ne jamais en être blasée. Comme Pierre Morency:

640px-American_Robin_KSC01pp1005« Immanquablement, chaque année, au mois d’avril, j’attends que se manifeste un des plus claironnants parmi les signaux de la bonne saison. Cela se produit généralement le soir, vers six heures. Dans un arbre, près de la maison, en ville, un oiseau se met à chanter. Le Merle d’Amérique vient d’arriver: le printemps peut vraiment s’installer. Ce chant a pris pour moi valeur de libération. Cela aussi, c’est la vie sauvage de la ville. Cela et le pépiement affirmé du moineau, les sifflements grinçants de l’Etourneau sansonnet, le roucoulement du pigeon. »

J’ai lu Pierre Morency comme on écoute parler un ami, et ce fut vraiment très agréable. Je ne mets que quelques phrases, mais si vous êtes comme moi éprise du monde tapi au sein des grands espaces, résistant encore à notre sauvagerie technologique, si vous aimez cette poésie naturaliste, alors lisez ce livre, vous l’aimerez.

Il se termine avec le caribou:

800px-Caribou_au_soleil_en_novembre. » Considérons maintenant la fourrure de ce cervidé nordique. Cette fourrure n’a qu’une seule épaisseur de poils courts, alors que les autres mammifères arctiques ont deux épaisseurs à leur pelage. Et pourtant le caribou peut endurer des froids intenses, comme l’Inuit d’ailleurs, qui se couvrait, il y a encore peu de temps, de vêtements en peau de caribou. Où est donc ce secret? Dans le pelage de l’animal, bien sûr, qui est une merveille de confort. Chaque poil contient d’innombrables cellules remplies d’air. Ces poils, en forme de bâton, sont gonflés au bout extérieur. L’explorateur Fred Brummer nous apprend que le caribou est enveloppé dans une couche d’air chaud captif.[…] En somme, l’espèce humaine seule, parmi les animaux à sang chaud, est privée d’une protection épidermique naturelle contre le froid. »

Une très chouette lecture, oxygénante, intéressante, enrichissante et non sans humour. J’aime !

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Je dédie cet article à Thierry Morel, à qui ce livre devrait beaucoup plaire. 

« Ensemble, on aboie en silence » – Gringe – récit – éditions Harper Collins/ Traversée – Wagram Livres

« Mr Tranchant, bonjour. On est tombés un peu par hasard sur une interview où vous parlez de vos références littéraires et de la maladie de votre frère. Vous savez quoi ? On adorerait que vous puissiez en faire un livre. Imaginez : sous forme de récits alternés, vous raconteriez l’épopée de deux frères traversés par la fracture. Un objet littéraire capable de documenter l’air de rien, mais aussi d’éclairer, d’émouvoir, et même de sidérer le lecteur. Un récit qui lui ferait découvrir deux nouveaux auteurs par la même occasion… »

Je rédige ici un post très court. Ce livre, ce récit est court mais intense et bouleversant, il dit aussi pas mal de choses sur notre société, où le discours l’emporte sur l’action, en tous cas dans ce thème du trouble psychiatrique.

Je ne savais même pas qui est Gringe et je me dis qu’au fond, sa notoriété et ce qu’il fait dans la vie importe peu pour la lectrice. Face à ce qu’il raconte ici avec son frangin, face à cette histoire dure et tendre à la fois, ce qui compte, et ce qui me rend cet homme tout à coup important, c’est ce que dévoile ce livre, cet amour fraternel envers et contre tout. Cette histoire de dérives, ce grand frère et ce petit blondinet aux cheveux en pétard, sur la photo, ce duo fusionnel. Le grand frère Gringe/Guillaume et le petit Thibault qui s’avérera schizophrène, hanté par des voix qui brouillent le monde réel. Les deux écrivent. Et avec quel talent, et quelles émotions ce livre soulève en bourrasques…

De l’enfance évoquée ici, jusqu’au présent, ce sont des vies pleines de fracas, de perturbations, d’errements même, mais deux vies d’amour fou mis à l’épreuve de la maladie. Deux natures antagonistes qui se complètent comme deux pièces d’un puzzle, mais qui mettent du temps à trouver le bon sens de l’emboîtement, si vous voyez ce que je veux dire.

Il y aura une rencontre aussi, avec Boris le psychiatre, qui va marquer un pas dans l’histoire familiale où la culpabilité envahit tout l’entourage de Thibault, Boris va lever ce sentiment douloureux :

« Je viens de passer les dix dernières années de mon existence à tirer des conclusions sur les causalités de la maladie de Thibault. Me jugeant, jugeant mes parents.

Évidemment, apprendre que la schizophrénie de mon frère découlerait d’une anomalie génétique et pas seulement de son environnement me soulage d’un poids. Mais la recherche n’avance que trop lentement. Et si je me réjouis d’apprendre que, d’ici des années, elle pourrait considérablement aider les malades à mieux vivre, la seule chose qui m’intéresse est la santé de mon frère ici, et maintenant.

Verrai-je un jour sa guérison? »

L’humour n’est pas absent de ce récit; exemple:

Chapitre page 163,  Frères de légende, un « hommage aux pressés d’entrer en cours uniquement pour choper les places du fond, près du radiateur »

« Aux frères Coen, pour notre conversion au « dudéisme » avant l’heure, nos journées passées en robe de chambre et les samedis soir à siroter des white russians au bowling de Mondeville.[…]

Aux Blues Brothers, parce qu’on part toujours en « mission pour le Seigneur » et que seules Ses voix et celles dans la tête de mon frère sont impénétrables.

Aux frères Grimm, pour les histoires pas toujours féeriques qu’on vous raconte là et la cabane en pain d’épices qu’on fera construire avec l’argent du livre. »

Je ne peux que vous conseiller de lire « Ensemble, on aboie en silence  » – quel titre… – 

Un violent coup de cœur pour cette histoire d’amour.

« Décalcomanies » – Elena Balzamo – éditions Marie Barbier

« LES DATCHAS

-Bonjour, loueriez-vous cette datcha?

-Non.

-Merci, excusez-nous…

-Bonjour, loueriez-vous cette datcha?

-Non…

-Bonjour, loueriez-vous cette datcha?

Au mois de mai, l’air des environs de Moscou résonnait non seulement du chant des mésanges, mais aussi de ces dialogues au sujet des maisons de campagne à louer. Les citoyens soviétiques croyaient dur comme fer que les enfants devaient passer leurs trois mois de vacances à respirer » l’air frais », selon la formule consacrée, un dogme tout aussi inébranlable que le Codex moral des bâtisseurs du communisme ou la recette du bortsch. En soi, le désir de sortir les petits de la promiscuité des appartements communautaires pas toujours salubres, des baraquements et des préfabriqués miteux, n’avait rien de mauvais, sauf que la plupart des Soviétiques n’avaient pas de résidence secondaire. »

J’ai découvert Elena Balzamo avec « Triangle isocèle » chez la même éditrice. Une lecture qui n’est pas dans mes habitudes, des pas de côté de temps à autre ouvrent sur des sujets traités autrement qu’en littérature. Ici encore, l’auteur – sans « e » parce qu’elle n’aime pas ça… – nous raconte ses souvenirs, ceux de sa vie et son enfance en Union soviétique. Dans le premier livre, elle racontait essentiellement son parcours vers son métier de traductrice et historienne des langues et littératures scandinaves, et partageait son immense amour des langues et littératures. La Russie et la littérature:

«  »Les livres, écrit Brodsky ( toujours lui ! ), exerçaient sur nous – probablement à cause de leur perfection formelle – un pouvoir absolu. Dickens était plus réel que Staline ou Beria. Une amitié pouvait voler en éclats du moment que quelqu’un préférait Hemingway à Faulkner ». En l’absence de faits matériels, la cote des choses de l’esprit monte facilement en flèche. On a souvent dit que pour les Russes la littérature revêt un caractère quasi sacré…[…] »

On retrouve ici un beau sens de l’humour et de la dérision, et ça procure une lecture sans aucun ennui et comme ci-dessous, le sourire aux lèvres.

« Les années 60, époque des « touristes », enfants du « dégel » krouchtchevien, variante du mouvement hippie en quelque sorte, sans le rejet du consumérisme, du fait qu’il n’y avait rein à consommer. Une partie de la jeunesse soviétique, si surveillée, si corsetée, fut prise de bougeotte, rêvant de se retrouver loin des villes, tout en évitant les « maisons de repos » où la radio d’État était allumée du matin au soir et où un « préposé aux loisirs des masses » veillait à ce que vous vous divertissiez d’une façon digne des « travailleurs socialistes ». Désormais, l’étau s’étant un peu desserré, on pouvait concevoir ses vacances d’une manière plus « individualiste », même si les maisons de repos continuaient à être courues par la majorité de la population. »

La majeure partie du livre est consacrée d’abord à des souvenirs d’enfance; les vacances, le sport, la lecture, la vie quotidienne où tout est pénurie. Même si du point de vue d’une enfant qui n’a rien d’autre à quoi comparer sa vie, le canoë bricolé et le camping, ces vacances à la datcha sont des moments merveilleux de jeux et rires malgré tout.

« Vu le climat de la Russie centrale, un tel voyage n’était pas toujours un plaisir; il pouvait pleuvoir des jours durant, le sol était détrempé, le bois mouillé refusait de s’allumer, pas moyen de sécher les vêtements, ou encore le fourreau du canoë était percé, l’embarcation prenait l’eau, il fallait accoster, la décharger complètement, la retourner, colmater le trou, attendre que la colle sèche. Mais que pesaient de tels ennuis à côté du bonheur de ces semaines hors du monde? Rien, en ce qui me concernait, car à cet âge on est heureux partout et en toutes circonstances, et il en était probablement de même pour mes parents qui devaient être ravis de pouvoir par ce moyen se soustraire, ne serait-ce que l’espace de quelques semaines, à l’État par ailleurs omniprésent et omnipotent. »

J’ai beaucoup aimé le chapitre sur les trains aussi, sur la cuisine etc…La photo de couverture  m’a tellement rappelé mon enfance – bien que je n’aie pas vu le jour en URSS, non non  –  j’y ai trouvé des points communs dans les plaisirs et jeux simples et sans frontières de l’enfance dans ces décennies, 50/60. Et concernant la cueillette des champignons, comme pour Elena Balzamo et ses concitoyens russes, c’était un sport familial chez moi !

« L’art culinaire faisait en revanche partie de la littérature: les chapons et les pintades figuraient chez Gogol, les néfliers en fleurs embaumaient la Crimée dans les souvenirs de Nabokov; le repas commandé par Stiva Oblonski au début d’Anna Karénine – « huîtres de Flensburg », « soupe printanière »,  » turbot sauce Beaumarchais », « poularde à l’estragon », « macédoine de fruits » – ne faisaient même pas saliver: c’était d’une abstraction totale, personne ne savait ce qui se cachait derrière ces noms. »

Quand je dis que j’ai beaucoup aimé, ça ne signifie pas que j’ai trouvé tout ça charmant et spirituel SEULEMENT…Non, bien sûr, car l’auteur sait ironiser, être drôle et décalée, ce qui rend la lecture très instructive sans être ennuyeuse. Puis c’est la vie en Occident, où sans cesse elle s’étonne, s’émerveille, et c’est bien compréhensible. Et ainsi s’égrènent les souvenirs, faits de rencontres et il faut le dire, dans un milieu intellectuel où elle a sa place.

Elana Balzamo a quitté l’URSS de Brejnev à 25 ans, avec un aller simple. Et elle nous livre là un intéressant petit livre, riche en histoire(s), moqueur, parfois féroce, avec un petit arrière-goût « réactionnaire » sur la fin, au sujet du féminisme en particulier. Malgré ça, je la trouve très intéressante à écouter même si je n’adhère pas à chacun de ses propos, et je suis admirative face à son immense culture, littéraire en particulier.

Je vous suggère d’aller sur la page qui lui est consacrée sur le site des éditions Marie Barbier, et d’écouter les vidéos où elle s’exprime sur ses deux ouvrages. 

Elena Balzamo