« Comme une lanterne sur les ruines » – Cécile Schouler, éditions du Panseur

« Chapitre 1

Si je compte jusqu’à trois et que mon ombre est toujours sur le sol, c’est que je suis vivante…Je me récite cette phrase entre deux respirations. Même si je dois aller vite, je prends le temps d’articuler distinctement chaque syllabe dans ma tête; je sais que si je bute ne serait-ce que sur un mot, je devrai tout recommencer. Ça ne plaisante pas les formules magiques, surtout celles qu’on utilise souvent. Moi, je compte dès que la vie devient trop grande. Je dois la réajuster sans cesse avec ces trois chiffres pour me sentir dedans. »

Voici le récit d’une collégienne un peu solitaire. Elle a bien Laetitia, sa copine futile qui aime le shopping, mais elle, elle est « à côté ». Elle, c’est une rêveuse qui lit Prévert. Elle croise régulièrement un jeune homme qui est manifestement et dans tous les sens du terme, à la rue. La rencontre va se faire, improbable, elle et sa vie tranquille, lui…on découvre vite qu’il se drogue, et qu’il utilise son corps pour payer sa dope. Il se vend à des hommes, furtivement, de nuit, il vit ainsi. Enfin si on appelle ça vivre. Elle, rêveuse, idéaliste, elle va bien sûr en tomber amoureuse et décider de le sauver, par son amour qui ne cessera de grandir au fil des jours. C’est cette rencontre qui est là racontée. Pour une histoire pleine de souffrances, de joies brèves mais lumineuses, une sorte de chaos émotionnel et physique plutôt douloureux. La lecture  et Prévert sont un lien entre eux de plus.

« Lire est la seule chose que je fais POUR DE VRAI, la seule chose importante. C’est parce que je n’entendais personne que je me suis mise à écouter les mots. Ils ont de suite su quoi faire. Au milieu des cours de récré et des dimanches pleins d’ennui, ils se sont glissés là où il fallait, dans des creux inconnus, pour les remplir tout entiers. « 

Certaines scènes sont à la limite du soutenable pour peu qu’on soit sensible à la jeunesse perdue – égarée? -. Des pages difficiles à soutenir sans avoir envie de chialer. Et de se dire que laisser ainsi de jeunes gens se perdre, c’est d’une infinie violence et d’une immense tristesse. Se perdre, certes, mais s’aimer par contre…d’un amour fou et sans amarres, qui se nourrit de lui-même et de poésie. Sous l’égide du grand Prévert qui les accompagne dans cette dérive amoureuse. Car c’en est une.

Selon moi il n’y a rien à dévoiler de plus. C’est une histoire d’amour terrible, intense et sauvage. Un amour désespéré. J’en sors assez bouleversée.

Une chanson dans l’histoire, « Maglia », texte de Victor Hugo et la voix de Serge Reggiani:

« Arpenté » – Alain Fraudiger, éditions La Baconnière

« Tout ceci doit être considéré comme vécu par un personnage de trois à sept ans.

« C’est en toute première année scolaire, pendant la récréation. Je suis assis par terre, dans la cour de l’école du village d’Orzens, dans le Gros-de-Vaud. Mon grand frère et notre ami Alexandre sont non loin de moi, il y a du gravier, et depuis ma position assise je brasse et fouille le sol. Je m’arrête et attrape un petit morceau de métal, une tige enroulée sur elle-même, ensuite coudée en dessinant un cadre de chaque côté de ce rouleau. Je joue un moment avec ce trésor, et toujours assis et sans bouger, je continue à fouiller le sol, il y en a quelques autres de ces pièces de métal. Ce sont des articulations de pinces à linge – ici on les appelle plutôt des « pincettes » – à ressort, dont les deux pièces en bois ont dû se perdre. »

Ainsi débute ce petit livre surprenant qui m’a tout de suite accrochée, dès la première petite phrase qui indique l’âge du narrateur dans son récit.

Récit d’enfance, oui, mais qui passe avant tout par la perception, tactile, olfactive, visuelle de l’environnement, le récit aussi donc d’une « géographie » à hauteur d’enfant. Je trouve cette idée formidable, touchante, tant chacun peut s’y retrouver. Je n’étais pas certaine en le commençant de lire ce livre jusqu’au bout, mais il n’a fallu que 5 ou 6 pages pour me capter totalement. Pourquoi? Parce que chacun de nous pourra s’y remémorer des miettes de vie. Dont moi-même. Le goût des choses:

« Je connais déjà les glaces, les glaces fusées surtout, ou alors la glace vanille ou chocolat qu’on mange parfois après le repas pour le dessert. Mais là, cette glace, d’un jaune orangé, est au « fruit de la passion ». Je la goûte, et – une extraordinaire explosion gustative en bouche – je découvre une saveur toute neuve et intense: le fruit de la passion! Une des choses remarquables dans ce goût outre son parfum et sa force aromatique, outre son absolue nouveauté, est le fait qu’il se forme sur le tard, comme un arrière-goût, dans un deuxième temps – et qu’il n’en explose que plus fort. »

Je suis finalement peu atteinte par la nostalgie de mon enfance. Si elle n’est pas toujours douce, notre environnement peut devenir un refuge, l’endroit où l’on se rassure, où les objets, les paysages, sont protecteurs. Et aptes au rêve et à l’imagination:

« Entre les racines d’un arbre, je dépose un jour au pied de l’arbre une petite voiture jaune, une Dyane, Citroën 2CV. C’est pour les lutins: je crois vraiment les voir, je crois voir une minuscule porte pour entrer chez eux, ce sont mes parents qui me parlent de ces lutins et moi je les vois, comme pour le cochon du village. La vision est-elle d’abord affaire de parole? Ce n’est même pas croire, croire est totalement court-circuité, les lutins sont là et je les vois, à partir du moment où on en parle. »

Dans le cas de l’auteur, il a clairement a eu une enfance choyée, attentive mais assez libre. Liberté d’explorer, d’expérimenter, de s’approprier ce qui l’entoure. Il nous raconte ici la découverte du monde par tous les sens. Il serait assez vain de faire long sur cet ouvrage, à moins de faire de la redite. La musique:

 » D’ailleurs une autre chanson de 1984, entendue ici et là, allait prendre encore plus de place dans cette voûte émotionnelle: « Un autre monde », de Téléphone. Ce morceau, avec cette voix venue comme de si loin, « Je rêêêêêvaaaaais…d’un autre monde »,  me bouleversait de beauté et me touchait profondément, et très longtemps je l’ai conservé comme un trésor de splendeur dans mon cœur, sans pouvoir le réentendre très souvent car je ne connaissais personne qui ait possédé le disque. »

J’y ai aimé ce que j’ai retrouvé de mes plus jeunes années, de mes premiers souvenirs. Comme l’auteur, à la campagne, avec des fermes aussi, avec de petites routes, des sentiers, et une cour de récréation, des forêts et des champs. 

Je vous insère ici quelques extraits caractéristiques. Ce n’est pas un roman, mais il y a du romanesque, de la poésie dans les découvertes de ce petit garçon, il y a des personnages marquants aussi. L’éditeur en dit:

« Il a quatre ans, il est assis par terre dans une cour et c’est son premier souvenir. Il évoque le sol comme élément primordial de cette période de vie, au sens propre comme au figuré. Le narrateur s’aventure dans ce territoire d’enfant, si souvent parcouru et si  précisément connu. Resurgissent alors les impressions de ces premières expériences: le rapport fort et sans filtre à la nature et aux lieux et surtout, la naissance des relations affectives. »

« Le ton joyeux du récit est celui de l’âge des découvertes et de l’émerveillement, qu’Alain Freudiger rend dans une langue sans affèterie à hauteur de vue d’un jeune garçon. Dans ce récit sociologique d’une enfance dans les années 80, on oscille entre le piquant de Colette et l’acuité de Perec. »

Ces quelques phrases résument bien le récit. Il vous suffit maintenant de le lire et d’accompagner ce petit garçon dans sa découverte du monde qui l’entoure. J’ai beaucoup aimé le faire par cette lecture inhabituelle.