Un cadeau pour moi, pour vous, un chapitre inédit de Valentine Imhof

009790030J’ai une chance inouïe d’avoir échangé constamment, depuis son tout premier roman « Par les rafales », avec Valentine Imhof. Son dernier livre, extrêmement impressionnant, « Le blues des phalènes » m’a réellement transportée dans l’Amérique des années 30 avec des personnages attachants, un récit d’une puissance à peu près égale à l’explosion de Halifax qui au milieu du livre apparait comme l’épicentre de toutes les destinées racontées. J’ai pour chaque livre, donc les deux précédents, réalisé un entretien avec Valentine, et cette fois, voici qu’elle m’offre à partager avec vous un chapitre inédit, qui n’a pas été gardé au moment de l’élaboration du roman. Comme vous allez le lire, il s’agit là de Steve, merveilleux personnage, homme de combat et de conviction, dans une harangue à ses troupes de pauvres gens, d’une actualité sidérante. Je ne saurais trop dire à Valentine à quel point je suis touchée par sa confiance, à quel point je suis admirative de son travail, et comme je l’assure de mon soutien total pour celui-ci. Accrochez-vous, c’est parti !

« CHAPITRE 18

L’impression de se trouver dans la gueule d’un ivrogne. Les exhalaisons lourdes de dents gâtées et de mauvaise bibine les extirpent tous du sommeil sans ménagement, en les crochetant par les narines. Le Kid, au bord de la nausée, se précipite sur la portière et la fait coulisser pour leur donner de l’air.

Mais c’est tout le dehors qui refoule du goulot.

Une haleine aigre de fûts éventés s’engouffre dans le wagon en épaisses bouffées tièdes. Des relents délétères de lendemain de beuverie. De part et d’autre de la voie, s’offre, à perte de vue, un paysage effrayant, un paysage qui se décompose. Une chaîne de montagnes brunes et pourries. Des tas de pommes à donner le vertige, et dont les crêtes dominent de très haut les arbres qui les ont portées.

Un substrat idéal, et sacrément fertile, sur lequel Steve se met à cultiver, sans attendre, sa diatribe matinale :

–  Regardez, mes petits gars ! Ouvrez grand vos mirettes et admirez-moi tout ce gâchis ! L’Oregon vous souhaite la bienvenue ! L’un des plus grands vergers de notre beau pays ! On y est ! Et respirez un bon coup ! Humez-moi cette pestilence ! Emplissez vos poumons de la douce puanteur de la Crise ! Une belle Marie-Salope, hein, la Crise ! Oui, une sacrée putain ! Faut dire qu’elle s’est dégotée un fieffé maquereau, la roulure ! Un souteneur de première, et qui la soigne bien, sa gagneuse ! Et qu’à eux deux ils forment un bien joli couple, du genre tordu, et comme il faut ! La Crise et le Profit ! On pourrait presque en faire une fable ! Et quand ils s’envoient en l’air, ces deux-là, sachez que c’est nous, et personne d’autre, qui l’avons dans l’os ! Dans l’os, oui, et bien profond ! Et vous avez là, sous vos grands yeux esbaudis, un exemple remarquable du cloaque dans lequel on nous force tous à barboter pour le bon plaisir de certains. Ouvrez bien vos naseaux et vos quinquets chassieux, parce que ce matin, les gars, c’est Leçon de choses… L’occasion est trop belle, je voudrais pas la louper ! Alors voilà… Pendant qu’il y a des millions de crève-la-dalle et de purotins dans ce pays, pendant qu’on en est tous à se vendre au plus offrant pour travailler comme des esclaves et gagner nib, pendant qu’on doit s’asseoir sur le peu d’amour-propre qu’on a réussi à retenir, sans trop savoir comment, et qu’on nous oblige à vivoter comme des cafards, y en a qui sont payés pour orchestrer le naufrage. Les organisateurs de la Grande Mouscaille ! Parce que tout ce foutoir, c’est ni de la négligence, ni de l’incompétence. Non, non, non ! Ils y travaillent nuit et jour, ils y travaillent comme des damnés. Et ils ont fini par trouver une martingale bien choucarde… Et que c’est même encore mieux que ça ! Parce qu’à la différence d’un rêve qui prétend domestiquer le hasard, la combine dont je vais vous causer rapporte à tous les coups. Y a pas d’impair et passe, dans ce jeu-là. Ça remplit des larfeuilles, ça alourdit des comptes en banque… De l’argent à plus savoir qu’en faire, en veux-tu en voilà ! Que je vous explique un peu… Donc, pendant que les petits, les comme nous, continuent à trimer et à maigrir, à ne plus avoir assez de trous dans leur ceinture, à le mâchouiller, le cuir de cette même ceinture, pour oublier qu’ils ont la dalle, les gros, eux, se laissent pas dépérir ! Et, au contraire, il font du gras ! Et même que c’est pas compliqué : suffit qu’ils entretiennent la Crise ! Qu’ils cultivent la misère bien comme il faut, et puis que, régulièrement, ils oublient pas de la tordre et de la retordre, de la traire et de la retraire encore un peu, pour être sûrs d’en soutirer tout le jus, jusqu’à la dernière larme. Et puis de recommencer. C’est tous les jours et c’est partout à la fois. Y a qu’à regarder ! Y a qu’à sentir. Quand j’étais dans l’Illinois, j’ai vu des tas d’épis de maïs de plus de dix mètres de haut sur un demi-mile de long ! je vous le jure, j’avais pas la berlue !  Des récoltes entières, abandonnées, livrées à la flotte, à la vermine et aux orgies des piaffes ! Pendant que des millions de bonshommes, des comme nous, sont désespérés et sautent par les fenêtres ou dans des trains pour échapper à la famine, d’autres arrêtent pas de manigancer et de jongler avec des chiffres, et décrètent qu’il faut détruire de la bouffe, quand ça les toque. Et c’est à cause de ces salauds-là qu’on a du vent dans le bide. Je vais vous expliquer, pour les tas de pommes. Vous allez voir, c’est facile à piger. Un matin, le Profit se réveille, mal embouché. Il a peut-être un peu trop bu la veille, l’a mal aux cheveux, la langue épaisse. Il ouvre grand son journal, le scrute de ses yeux jaunes pas encore clairs, et le voilà qui se fige : il vient de trouver, et ça l’a dégrisé tout à fait, que le cours des pommes est un peu moins bon, un peu faiblard. Une chute libre. Et il comprend, épouvanté, que sa marge est en train de se compoter et risque de se ratatiner. L’horreur ! Il en a le double menton qui tremblote, les guibolles qui flageolent, les boyaux qui font des nœuds. Rien ne va plus. La boule est sortie de la roulette. C’est le drame. Son café lui semble infect, son jus d’orange a tourné de dépit, il pourrait jurer que le beurre de ses toasts a un goût de rance, que le monde entier est en train de virer rance. Il en a des aigreurs, il est tout barbouillé. Alors, agitant sa clochette, il appelle au secours ses hommes de main, ses sbires. Toute une troupe de comptables et de gommeux, en costumes et petites lunettes cerclées. Et il les somme de faire remonter le cours de la pomme, et que ça saute ! Ils doivent sauver le monde, et vite, l’empêcher de sombrer dans une flaque de beurre rance et de café amer. Tous les coups sont permis. On peut pas lésiner. On voudrait quand même pas, surtout pas, que ceux qui se gavent à dégorger se mettent à tirer la langue ! Alors, pour commencer, on rabougrit l’aumône des troupeaux de journaliers, qui se cassent le dos pour un cent le boisseau. Et puis, comme ces animaux grossiers ont le toupet de grogner, et qu’ils font des histoires, et puis, comme ça suffit toujours pas pour encaisser des bénéfices bien baveux comme on les aime, y en a un qui a une idée du tonnerre, un génie, qui sort de sa caboche de machine à compter un truc tout simple, tout bête, pour éviter que les piffres s’étiolent : pourquoi pas foutre les fruits en l’air ?! Ben oui, évidemment !! N’en récolter qu’un tout petit peu et balancer tout le reste. On économise sur les cueilleurs, les cagettes, les trains et les camions et puis, comme y a moins de pommes, on peut les vendre plus cher ! Elle est pas bath, cette combine ?! Et voilà que le Profit en est tout requinqué ! Il retrouve ses couleurs d’origine, sa bonne humeur, il a une trique épatante et court dans la foulée tringler sa greluche, aussi sec ! Je vous l’avais dit, ces deux là, c’est vraiment des vicieux ! La Crise et le Profit, retenez bien leurs noms ! Ils s’engraissent l’un l’autre, l’un dans l’autre, et vice versa. Une partouze pas possible, presque un truc dégueulasse, pas net du tout, entre frangin frangine ! Plutôt que de les donner à bouffer aux hommes, voire aux bêtes, les pommes, eh ben qu’elles pourrissent ! Elles feront peut-être de l’engrais ! Pour de prochaines récoltes qui seront jetées à leur tour, le moment venu… Et c’est comme ça, les gars, que les gros continuent à faire du gras. Et comme ça qu’ils contrôlent le trop-plein de miséreux. Tous ceux qui canent de faim coûtent plus rien à personne. Ils sont plus là non plus pour réclamer de meilleurs salaires en faisant la grève… Des fois, je me dis qu’il vaudrait mieux qu’on soit des mouches ou même des guêpes. On aurait de quoi becqueter, tous les jours, on pourrait s’en mettre plein la lampe, à en crever. Et encore, c’est pas si sûr… Pas des mouches californiennes, en tout cas. Quand j’étais là-bas, j’ai vu, de mes yeux vu, ce qu’ils font des surplus d’oranges, de melons, de pastèques… Ils les arrosent d’essence, les vaches, et puis ils y fichent le feu ! Pour être bien sûr que personne en barbote, pour empêcher les prix de dégringoler, pour que tous les fumiers qui se partagent le pognon puissent continuer à se tailler de plus grosses parts… Voilà, les gars, ce quelle m’inspire, cette odeur de gangrène qui asphyxie le pays. Et ça me permet d’en venir à un projet, dont je vous ai pas encore parlé. Et que c’est pour ça qu’on est venus jusqu’ici, au pays des pommes qui fermentent pour que dalle. C’est pas pour faire la cueillette, vous l’aurez bien compris. Ni pour distiller du moonshine, et ça, ça me rend triste… c’est vraiment très dommage, parce qu’avec tout ce qu’il y a là, autour, y aurait de quoi en faire, des barils de gnôle de première bourre…Mais c’est pas grave, et c’est tant pis ! Et pour ce qui est de nous autres, on devrait arriver à Portland dans le courant de l’après-midi. Je pense que ce serait bien d’y faire une pause. Un jour ou deux, pas plus. On m’a refilé un tuyau, pendant qu’on était à Sacramento. Faut que j’explore un petit peu, que je rencontre des gars. Qui devraient pouvoir me procurer de quoi nous faire changer d’air. Dans un coin où y a ni élevage, ni culture, mais de l’ouvrage en quantité et des paies, je vous dis pas, qui vous feront pas regretter le dépaysement… En attendant, je vote qu’on boive un jus de fèves ! Savannah ! Sors-nous une boîte de Sterno et fais-nous chauffer de l’eau. Et toi, gamin, referme vite la portière ! Tu chancelles comme un soûlot ! Alors va pas nous tomber en route ! Et amène plutôt de ce bon café dont tu nous a régalés l’autre soir. Il faudra au moins ça pour nous changer la bouche et nous dégager le nez !

Le Kid plonge sa tête à moitié cuite dans le petit sac de poudre brune et inspire goulûment, voluptueusement, les arômes chauds et ronds. Il voudrait pouvoir s’y enfouir tout entier, s’y prélasser un peu, pour échapper aux miasmes qui lui donnent mal au crâne. »

MERCI VALENTINE ! 

« Celui qui veille » – Louise Erdrich, Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Sarah Gurcel

9782226455994-jSeptembre 1953

L’usine de pierres d’horlogerie de Turtle Mountain

Thomas Wazhashk saisit la bouteille thermos calée sous son bras et la posa sur le bureau en acier, à côté de sa mallette éraflée. Sa veste de travail atterrit sur la chaise, et sa gamelle sur le rebord glacé de la fenêtre. Lorsqu’il retira sa casquette matelassée, une pomme sauvage tomba du rabat cache-oreille. Un cadeau de Fee, sa fille. Il plaça le fruit sur le bureau pour le contempler, avant d’insérer sa fiche dans la pointeuse. Minuit. Il prit alors le trousseau de clés et la lampe-torche fournie par l’entreprise, puis fit le tour du rez-de-chaussée.

C’est dans cet endroit silencieux, toujours silencieux, que de nombreuses femmes de Turtle Mountain passaient leurs journées penchées sous la lumière crue des lampes de travail. »

Mais quel bonheur de lecture! Retrouver Louise Erdrich dans ce qu’elle a de meilleur – le livre précédent ne m’avait pas totalement convaincue – avec ce magnifique roman que j’ai eu peine à quitter.

Bandera_Turtle_MountainPour moi ce livre compte parmi les meilleurs de cette autrice que j’aime particulièrement depuis que je l’ai découverte avec « Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse ». S’emparant de l’histoire de son grand-père Patrick Gourneau qui présida le conseil consultatif de la Bande d’Indiens Chippewas de Turtle Mountain dans les années 50, elle retrace son combat contre la Résolution 108 du Congrès. La postface raconte comment l’autrice a reconstitué la mémoire de ces événements, et d’une histoire si personnelle, si émouvante elle a écrit un roman qui pour moi a toutes les qualités de cette plume hors pair. Pour une dénonciation ferme, têtue et toujours d’actualité du sort des peuples autochtones, pour dépeindre la vie de la réserve, dessiner des portraits, dérouler des dialogues avec grâce et humour.

« Une proposition de loi

…visant à 1) assurer la termination de la tutelle fédérale sur les terres de la Bande d’Indiens Chippewas de Turtle Mountain dans les États du Dakota du Nord, du Dakota du Sud et du Montana, ainsi que sur les membres individuels de la tribu susnommée, 2) faciliter la délocalisation pacifique de ces Indiens vers des zones offrant davantage d’opportunités économiques, 3)  d’autres choses… »

Arthur_Vivian_WatkinsLa réserve de Turtle Mountain est sous la menace de la « termination » que veut appliquer le sénateur Watkins. Il ne manque que le préfixe « ex » pour signifier la fin d’une communauté. Thomas Wazhashk et son épouse Rose, Noko la mère de Rose, leurs enfants et d’autres dont Rose prend soin, tous vivent à la ferme. Mais Thomas travaille à l’usine locale de pierres d’horlogerie, il y est veilleur de nuit et sa fille Patrice, alias Pixie – surnom qu’elle ne veut plus entendre –  est ouvrière dans cette même usine. On y trouve d’ailleurs essentiellement des femmes, plus habiles pour le travail précis et délicat. C’est surtout Patrice que l’on va suivre, jeune femme volontaire, audacieuse et très jolie car les prétendants ne manquent pas autour d’elle.

« Barnes courba le dos. Ce que venait de dire Thomas le réconfortait néanmoins. Ça ne les empêcherait pas de l’apprécier. Il serait reconnu, apprécié et c’était important, car, entre toutes les femmes du monde, son cœur avait élu Pixie. Oh, ce serait Pixie et rien que Pixie. Il devait se battre jour après jour pour se convaincre qu’elle pourrait, qui sait, malgré la figure toujours plus parfaite de Wood Montain, tourner son somptueux regard incandescent vers lui et le récompenser du genre de sourire qu’il n’avait jamais reçu, mais qu’il avait observé, une fois, quand elle avait ri d’admiration à quelque exploit de son frère. »

Un drame s’est produit dans la famille avec la disparition de sa sœur Vera, dont on apprend qu’elle a eu un enfant, quelque part en ville. C’est bien sûr un chagrin terrible et le jour où la famille arrive à avoir une piste, c’est Patrice qui ira la chercher, tenter de la retrouver et de la ramener dans sa famille, elle et son bébé. Thomas est l’oncle de Patrice, dont le père est un ivrogne répugnant que sa famille fuit autant que faire se peut. Thomas est donc un homme respecté et bienveillant, essentiel à la Bande. Thomas et un groupe iront à Washington, Patrice, seule, se rendra à Minneapolis. Tous deux voyageront sur des routes nouvelles pour eux et dans des univers inconnus.

De nombreuses chroniques ont déjà été écrites, la presse a parlé  de ce roman prix Pulitzer, alors pour ma part, je dirai simplement ce que j’ai tant aimé dans cette lecture

592px-Indian_-_Minnesota_-_DPLA_-_77899d62278ffd5b9cde437449d659b8Bien sûr il y a le sujet de fond, ces terribles spoliations, la confiscation des territoires autochtones et l’irrespect des traités signés, le mépris de ces cultures si anciennes, et surtout la façon de piétiner les origines du continent avec une arrogance effrayante. Ce sentiment répugnant de supériorité des « nouveaux venus du Nouveau monde » !!! Un leit- motiv chez Louise Erdrich qui à chaque fois fait mouche. Cependant elle parle de ce sujet d’une façon unique, et pas toujours sur le même registre. Si certains romans ont été très durs, ont dressé un constat affreux de l’effet « réserves » ( comme « Love Medicine » ), d’autres comme ce dernier, choisissent un ton plus ironique, avec un humour cinglant, beaucoup de fantaisie et de drôlerie et j’adore cette façon de faire. Exemple de la fantaisie de cette écrivaine:

« L’oncle de Barnes, qui avait accepté de venir partager sa science avec Wood Mountain, arriva le lendemain. C’était un homme maigre et monté sur ressorts, dont les cheveux – les mêmes que son neveu –  dépassaient de ses oreilles des deux côtés comme une botte de foin en pagaille. Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait La Musique: il y avait réellement de la musique au programme de l’entraînement. Il avait apporté un électrophone et passait des disques, les dernières nouveautés, à plein volume – des airs endiablés pour stimuler le saut à la corde, simple, double, croisé. Il poussait le rythme des combinaisons de Wood Mountain avec des versions accélérées de « El Negro Zumbón » et de « Crazy Man, Crazy » de Bill Haley et les Comets. Les chansons s’incrustaient dans le cerveau du jeune boxeur qui n’entendait plus qu’elles. Elles coloraient son univers. Ses poings avaient désormais une vie propre. »

 

L’autrice parle d’amour, d’amitié, de la vie quotidienne au travail, autour du foyer, avec la famille, toute la vie de la communauté, tout se mêle donnant au roman une écriture tonique, sans temps mort; outre la défense de la « Bande d’Indiens Chippewas », et le départ de Patrice à Minneapolis pour rechercher sa sœur aînée, tous les « petits événements » du Het_universum_van_de_Ojibweg.smallerversionquotidien, la boxe et ce qu’elle va offrir à la cause de la communauté, les émergences des traditions chippewa, les légendes et sortilèges, tout contribue, en chapitres assez courts, à rendre ce livre impossible à lâcher.

« Et pourquoi avons-nous résisté ? Parce que nous ne pouvons tout simplement pas devenir des Américains comme les autres. Nous pouvons en avoir l’air, parfois. Nous pouvons nous comporter comme tels, parfois. Mais en dedans, non. Nous sommes des Indiens. »

Pour Patrice commence une véritable aventure et la découverte d’un autre monde, celui d’une grande ville. Ce périple donnera lieu à une expérience qu’elle va négocier avec beaucoup d’habileté et de culot. Patrice est un merveilleux personnage, jeune femme vive, intelligente. Les filles des communautés autochtones sont ici bien plus libérées – plus libres en fait – que celles du reste de la population, soumises aux lois de la religion importée. Il y a d’ailleurs une belle moquerie de la religion chrétienne et surtout des Mormons qui viennent tenter leur chance dans la réserve, donnant lieu à des scènes hilarantes ( en tous cas, moi j’ai beaucoup ri avec ces deux benêts, Elder Elnath et Elder Vernon ). Thomas découvre à l’occasion de cette rencontre que Watkins est Mormon.

305px-The_Book_of_Mormon-_An_Account_Written_by_the_Hand_of_Mormon_upon_Plates_Taken_from_the_Plates_of_Nephi« On aurait dit que le sénateur voulait à la fois que les Indiens disparaissent et qu’ils lui soient reconnaissants de cette disparition. Et maintenant que Thomas était allé aussi loin dans Le Livre de Mormon que l’envie de dormir le lui permettait, il comprenait pourquoi cet homme ne tenait absolument pas compte de la force de loi des traités. Sa religion lui enseignait que les mormons avaient reçu de Dieu toutes les terres qu’ils souhaitaient. es Indiens n’étaient pas blancs et plaisants: une malédiction divine leur avait infligé une peau sombre, de sorte qu’ils n’avaient pas le droit de vivre là. Qu’ils aient signé des traités avec les plus hautes instances gouvernementales des États- Unis ne signifiait rien pour Watkins. La loi passait après la révélation personnelle. D’ailleurs tout passait après la révélation personnelle. Et la révélation personnelle de Joseph Smith, intégralement consignée dans Le Livre de Mormon, disait que son peuple était le meilleur qui soit et devait posséder la terre. »

.Que dire encore de Millie qui fait des études universitaires et qui est un peu particulière, peut -être un syndrome d’Asperger? Mais l’autrice ne présume de rien, c’est Millie, unique en son genre. Ses vêtements sont tous ornés de motifs géométriques, qu’elle assortit, elle, selon des critères mystérieux. C’est très drôle et aussi très émouvant.

« Grace tenait un chemisier à carreaux noirs et jaunes, exactement de la bonne taille, avec un col pointu, des manches trois quarts et des pinces. Millie admirait la trouvaille quand Grace plongea la main dans les profondeurs d’une pile et en retira une pièce remarquable. une robe longue, épaisse, composée de six tissus différents dont chacun présentait un motif géométrique propre. Les couleurs étaient les mêmes – bleu, vert, doré – , mais arrangées selon des combinaisons uniques et complexes. […]. Quand Millie fixait les motifs, ils l’entraînaient en-dedans, en profondeur, au-delà du magasin et du village, jusqu’aux fondations mêmes du sens, et puis au-delà du sens, dans un endroit où la structure du monde n’avait rien à voir avec l’esprit humain, et rien à voir non plus avec les motifs d’une robe. Un endroit simple, sauvage, ineffable et exquis. L’endroit où elle se rendait toutes les nuits. »

Et puis il y a Valentine, et puis Betty. Le monde de l’usine offre des scènes précises sur le travail dur, qui ankylose le corps, qui demande précision, attention. Ceci n’empêche pas les filles de discuter. Des garçons et des amours. Bien sûr comme dans tous les groupes humains, il y a des querelles, des « moutons noirs », des jalousies et des chicaneries, mais néanmoins aux moments graves les liens se resserrent, et c’est bien le minimum pour lutter contre les exactions des gouvernements successifs.

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Consolidated government day school. Turtle Mountain Res., North Dakota. – NARA – 285393

Les garçons, les hommes sont amoureux, tous. Plusieurs de Patrice, comme Barnes l’entraîneur de boxe et Wood Mountain, l’élève.

Très beau personnage, ce garçon-là. Il va s’occuper du bébé de Vera que Patrice va réussir à ramener au foyer, mais sans sa mère. Et Wood Mountain deviendra la nounou du bébé, tendre, attentionné, aimant. Espérant séduire Pixie, oh pardon, Patrice. Mais bon, ce livre est riche en péripéties, en scènes tendres, cocasses, avec des sentences telles que :

« L’homme moyen est la preuve que la femme moyenne a le sens de l’humour. »

 Il rend hommage au courage de Thomas – au grand-père de l’autrice –  et au reste de la Bande de Chippewas de la réserve de Turtle Mountain, à tout ce qu’il faut d’efforts de ces personnages pour affronter une culture puissante, dominante, et ce avec une volonté inébranlable, un immense courage, une solidarité admirable. Et beaucoup d’amour des siens. Cet oiseau est un des personnages du roman:

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Il ne faut pas manquer cette lecture, ce roman écrit en chapitres courts, dans un esprit qui rend hommage à ces Chippewas, au grand -père de l’autrice, et à tous ces personnages que l’on quitte à regret. Vraiment, Louise Erdrich est pour moi incontestablement une des plus belles voix féminines de la littérature contemporaine américaine, et elle est ici au sommet de son art sur les sujets qui lui sont chers, à savoir la défense des peuples autochtones, et les femmes. Il est impossible de dire tout, il ne le faut pas, mais zéro seconde d’ennui, jubilation fréquente, et émerveillement devant tant de talent, tant de finesse. Gros plaisir de lecture!

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« Le blues des phalènes » – Valentine Imhof, Rouergue Noir

009790030« Qui penserait à venir le trouver, au milieu des montagnes, dans cette concession minière épuisée puis abandonnée, dans cet endroit stérile entre tous, d’où plus rien ne peut être tiré, où rien ne sera jamais cultivé, dans ces paysages arides et acérés où il s’est installé pour ne plus cohabiter qu’avec les mouflons, des lézards, des cactus, des ruines, des morts?

Ailleurs, plus loin, les barrages, les canaux, l’irrigation, le maraîchage, les cohortes de cueilleurs à 1¢ de l’heure, les routes, les rails, les convois de désespérés qui affluent tous les jours plus nombreux pour fuir leur misère et découvrir qu’elle les accompagne où qu’ils aillent, où qu’ils soient, qu’elle les talonne, qu’elle les précède, qu’elle est partout, irrémédiable. »

Voici le troisième roman de Valentine Imhof. Le voici et pour moi, il entame une année avec un panache et un talent incontestables, et une fois encore une grande émotion. Si vous me suivez un peu, vous savez à quel point son premier livre, «Par les rafales», m’avait impressionnée, bouleversée même et à quel point je me suis attachée à cette autrice. Il y a eu « Zippo », très différent, plus « léger » sur son sujet, même si ça reste bien noir, et là…

Milton:

Tip_Top_north_1888 – Arizona

« Elle est toute petite. Elle est infime. Une esquille de métal. Qui se manifeste à l’improviste, joue de temps en temps avec l’articulation de sa hanche, lui fait vraiment un mal de chien.

La guerre, qui se rappelle à lui, la garce. Elle le titille. Et le fait grimacer. et sourire aussi. Oui, sourire. Et les occasions sont plutôt rares, dans ce recoin d’oubli où il est installé. Mais ce fragment fiché dans sa chair, qui le harcèle et qui racle ses os, qui le fait boîter et pester, et hurler, qui parfois le rend infirme et l’oblige à ramper, cet éclat minuscule est devenu son amulette. Un témoin. Une relique précieuse.

S’il n’était pas allé là-bas, tout aurait été bien différent. »

C’est un roman qui marquera l’année 2022, un roman absolument remarquable, riche en histoire, riche en vies jetées aux mouvements du monde, jetées au hasard des routes et des accidents. « Le blues des phalènes » est pour moi à la fois un roman d’aventures, un roman historique et une immersion dans des vies, des pensées, des destins qui se percutent, s’affrontent ou se soudent, c’est époustouflant. C’est pour moi l’infini bonheur de retrouver la si belle plume de Valentine Imhof, cette écriture travaillée comme un peintre travaille sa touche, son trait, profondeur et intensité, contrastes et lumières, sans oublier les trompe l’œil. Valentine Imhof est une artiste, mais je reviendrai plus tard sur ce sujet qui me tient à cœur.

Arthur:

« Tout petit déjà, Arthur collectionnait les bêtes mortes. Elles ne l’étaient pas toujours quand il les rapportait à la maison, mais mouraient presque invariablement, malgré les efforts qu’il déployait pour les sauver.

Elle le revoit courir, maladroitement, les mains en coupe, jointes devant sa poitrine, et appeler leur mère, crier Maman! Maman! devant la porte, s’égosiller, des larmes plein les yeux, pour qu’on la lui ouvre. Il n’a même pas trois ans, la première fois, elle bientôt sept. Et quand il écarte délicatement ses doigts potelés, minuscules, une mésange à l’aile cassée, le plastron palpitant, pépie, affolée, sa panique. »

Nous voici aux USA, essentiellement entre 1931 et 1935; les années 30, celles de la Prohibition, de la misère qui jeta les pauvres sur les routes en quête de subsistance, temps des révoltes des ouvriers et des grandes grèves des dockers, époque du suprémacisme blanc. Au cœur du livre, comme l’œil d’un ouragan, un événement marquant et dramatique, l’explosion qui ravagea Halifax en 1917 .

339px-Universal—The_Halifax_Disaster« Quand le bateau heurte la berge et semble chavirer son trop-plein de flammes comme une gamelle de soupe qui déborde par gros temps, tous les observateurs ont un léger mouvement de recul, instinctif, une obscure prémonition du danger, encore trop souterraine pour l’emporter sur leur fascination. Les appontements s’embrasent aussi sec, puis le feu se rue sur les docks, s’empare en un instant des marchandises qui y sont entassées et, comme une coulée de forge libérée du creuset, poursuit sa course opiniâtre pour atteindre les entrepôts qui se mettent à flamber à leur tour. La marée ardente se propage en un instant au cœur de la ville.

                       Et puis c’est l’EXPLOSION.

Considérable.             Titanesque.               INFERNALE.  »            

302px-Halifax_Explosion_blast_cloud_restoredPuis l’exposition universelle de Chicago de 1933/34 :  » Century of Progress », qui fricotera dangereusement avec les prémisses fascistes européennes en recevant l’aviateur Balbo et le Zeppelin allemand, et des expositions reflétant une anthropologie plus que douteuse. Cette exposition universelle, reflet d’une société qui se la joue moderne, avec du clinquant, de l’impressionnant se veut une « ode » à la grandeur de l’Amérique. De la même façon et dans la même idée, on assiste aussi à la naissance des sculptures du Mont Rushmore qui ont chassé des tribus de leurs terres, qui ont détruit un site naturel qui n’avait pas besoin de ça; bref, du tape-à-l’œil qui cache des morts et des morts.  Ce que pense Milton du Mont Rushmore:

« La colère et le cynisme qui, dans sa jeunesse, étaient ses deux piliers, qui l’animaient, très souvent, d’accès de rage irrépressibles, et qu’ont su éroder ses années de solitude, ont à nouveau submergé Milton ce jour-là et lui ont fait ourdir des rêves d’attentats pour anéantir ce projet écœurant né de l’hubris d’un fou. Il a joint son indignation à la fureur triste des Lakotas. Mais leurs cris, leur déploration, et les mots écrits sur leurs banderoles de toiles n’étaient que pépiements, vite couverts par le souffle des explosions et la poussière, étouffés par le crépitement des flashs et les applaudissements. »

Valentine Imhof nous tend un kaléidoscope qui nous fait envisager, percevoir la même image sous différents angles, les points de vue de ses personnages.

Elle a choisi les phalènes comme métaphore pour les protagonistes de cet exceptionnel roman. Pourquoi « phalènes » ? Voici la définition d’une de ces nombreuses espèces de papillons nocturnes :

Biston_betularia_02 (1)« La phalène est une espèce d’insectes de l’ordre des lépidoptères . C’est un papillon nocturne des régions tempérées, souvent cité comme exemple d’adaptation à l’évolution de son milieu naturel par mutation puis sélection naturelle. »

Sachant cela, vous avez une idée des personnages, phalènes en lutte dans les grands mouvements sociaux, en butte aux éléments, portés par le grand vent de l’histoire, celle dite « grande » et celle dite « petite », celle de leur existence au milieu des accidents de la vie. Leurs vies chaotiques où prendre à un moment précis une décision va générer un chemin duquel il sera difficile de se détourner. Ils pensent tenir les rênes, mais il n’en est rien. Et c’est ce qui rend ce roman aussi fort, c’est que rien n’est acquis. Et qu’en toute circonstance, il faut s’adapter, c’est là le maître mot, l’adaptation. Certains y parviennent d’autres pas, ou moins, mais quoi qu’il en soit, ici, il y a le sort qui s’acharne. Quant au résultat de leurs mutations au fil des événements, embarquez-vous avec Pekka, Arthur, Nathan et Milton, mais aussi Steve, Mary, Curtis, Gerold. Et Tsiishch’ili. Tout est porté par un mouvement irrépressible, celui du monde des hommes, de leurs erreurs, de leurs errances, de leurs égarements et de leurs folies. En quête d’une existence meilleure, en quête de justice et d’amour, ils m’ont touchée profondément. 

Nathan  – alias Iowa Kid – , extrait de pages déchirantes (159 – 163) :

drink-gf9d75e0ff_640« Quand il est rentré de l’école, un mardi après-midi. Un jour triste, un jour gris qui se couchait déjà, à même pas trois heures, sans s’être vraiment levé. Il a découvert Robert endormi, affalé sur la table de la cuisine, dos au poêle. Ses ronflements d’ivrogne diffusaient dans la pièce des effluves lourds qu’il a reconnus immédiatement: ceux de l’alcool de lampe, dont le bidon, ouvert, était posé par terre, contre la chaise, à portée de bras. Cette odeur entêtante, les pulsations douloureuses de l’onglée dans ses doigts, la chaleur presque asphyxiante de la cuisine après le froid extrême du dehors, la masse inerte, offerte, du beau-père, le tas de bûches à côté de l’évier.

Il en a saisi une et l’a abattue de toutes ses forces sur le profil absent.

Sans un sursaut, le corps s’est avachi un peu plus. Le sang a commencé à recouvrir la table comme de la peinture qui s’échapperait d’un pot renversé. Il pouvait sentir ses mains douloureuses, ses paumes incrustées dans l’écorce. Et rien d’autre. Il était tout entier condensé dans ses mains. La bûche était devenue un prolongement de lui-même, il était du même bois. Il l’a enfin lâchée. Le fracas sur le plancher lui a fait l’effet d’une grande claque. Et c’est alors seulement qu’il a compris. Il venait de tuer le beau-père. Et il ne pouvait pas rester là. Fallait qu’il parte, fallait qu’il se sauve.

Une poigne glacée lui a tordu tout l’intérieur à la pensée de quitter sa mère et Leah. Pour toujours. »

La première partie est la rencontre que nous faisons avec chacun des personnages. On apprend ce qui va les jeter dans la vie, sur les routes, dans les villes, dans des guerres, et découvrir ce qui va faire d’eux des « meurtriers ». On pourrait d’ailleurs discuter du terme qui dans l’histoire prend de nombreuses nuances. J’ai adoré être avec Steve et Nathan, accrochés sous les trains, le soir au bivouac, écouter Steve motiver ses troupes pour résister aux patrons, aux abus, à l’exploitation. Parmi mes scènes favorites, il y a celle où Nathan essaye des chaussures neuves en compagnie de Steve. Ce passage est d’une grande finesse, grande intelligence, pour dire comment ce jeune homme mal chaussé peine à trouver ses aises dans des chaussures neuves. Un grand sourire éclaire le visage de Nathan, enfin bien dans ses chaussures, comme si elles allaient lui ouvrir de nouveaux et beaux chemins, un nouvel avenir, lui offrir de la chance, de la joie de vivre et de l’assurance. C’est ça qu’on ressent en lisant cette scène. De l’importance des chaussures, dans une vie de hobo.

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« Elles sont un peu grandes, un peu larges, un peu raides, un peu lourdes. Comme s’il n’était pas tout seul dedans. La semelle en cuir épais ne plie pas. L’impression d’être perché sur deux bascules bancales et de ne plus savoir comment marcher. Il s’est dandiné tant bien que mal, contracté, l’allure d’un automate grippé, trois pas aller, trois pas retour, en écartant les bras pour garder l’équilibre. Et il a su qu’il ne les quitterait pas, qu’il ne les quitterait plus. pas question d’essayer une autre paire ayant appartenu à un autre mort. Et après tout, elles sont chics, elles sont belles. Trop belles pour jouer les délicats et y renoncer. Il a depuis longtemps passé l’âge des caprices. Et puis là où ils sont, les morts, ils n’en ont plus besoin, de leurs souliers! » 

Au cœur du livre est l’explosion en 1917 qui ravagea Halifax, qui l’anéantit, la plongea dans le chaos. C’est comme un nœud qui va réorienter fatalement les destinées de plusieurs des protagonistes. La description de cette histoire est sidérante de vérité, on est transporté dans le souffle de cette explosion et chahuté par et dans ses conséquences. On assiste à la « naissance » de Jane nommée ainsi car elle a perdu souvenir de tout et même de son nom. On retrouve Arthur et enfin Milton, mais certains se croisent seulement sans se connaître.

317px-Chicago_world's_fair,_a_century_of_progress,_expo_poster,_1933 (1)La seconde partie du roman, plus consacrée à l’exposition universelle de Chicago 1933/1934 et aux grands mouvements sociaux, en particulier celui des dockers de San Francisco. Je vous le dis : c’est magistral. Car là encore, on vit pas à pas avec Arthur – je ne vous dis pas comment il se retrouve ici – cette grande grève, résultat d’années d’humiliation, de mauvais traitements, mauvais salaires…On a suivi auparavant les saisonniers, avec le merveilleux Steve et sa troupe. Quel beau personnage, lui qui prend Nathan, encore gosse sous sa protection et dans son affection surtout. 

« Ce qui était déroutant, insupportable, et sans remède, c’était de voir que Steve avait pu être touché. D’en être les témoins, et de comprendre que toute son intelligence des manigances des grands du monde n’avait pas pu lui épargner les coups bas, que tous ses discours et sa révolte, qu’il avait essayé de leur transmettre, n’avaient servi à rien. Même Steve pouvait être mis à terre par le système. Ça les terrorisait. Ça ne leur laissait aucune chance, à eux, aucune chance.

Le Kid décide qu’un père, ça puisse se tromper. Même si c’est dur à avaler. Il a beau se dire qu’un père, après tout, c’est juste un homme comme les autres, ce n’est pas facile à accepter. Il faut sûrement un peu de temps pour le comprendre…On a envie qu’il soit fort, un père pour pouvoir l’aimer et vouloir être comme lui, ou du moins essayer. Et puis un jour, voilà qu’on prend en défaut sa solidité, qui semblait évidente, inébranlable. on se met à questionner ce qui fonde l’autorité. Les doutes s’insinuent, le regard commence à changer.

Ça doit être ça, grandir. Tout simplement. »

Portrait

Portrait

Steve est emblématique d’une part de ces luttes qualifiées de communistes par les autorités, donc violemment combattues, et d’autre part du « renversement » qui va se produire au milieu du roman, noir par ce bouleversement dans les routes des héros et des héroïnes, leurs vies et leurs projets se trouvant jetés à terre par la violence du monde, je ne sais pas si on peut parler de hasard, de fatalité, de destinée ? Non, je ne crois pas que ça relève de ça vraiment, mais plutôt de l’humanité elle-même, de ce qu’elle ambitionne, de ce qu’elle vise, en espérant toujours que ça marchera. Et les dés sont jetés sur un plateau beaucoup trop vaste et encombré, les espoirs, les rêves, les ambitions même ne se réalisent pas…Je pense à Mary et à son gâteau. C’est une scène et une des idées du livre que j’affectionne particulièrement. Mary a mis dans ce gâteau tant d’espoir, tant d’amour, et va s’y attacher avec une constance si triste que la voir verser le whisky, le pouce sur le goulot du jug, la voir mirer les cerises confites devant la fenêtre et la douceur de cette transparence sucrée, la délicatesse de ces passages sont empreints de compassion, de tendresse et de chagrin, car il ne restera vers la fin du livre de ce gâteau que le papier brun qui l’entourait, fripé.

« Tous les trois jours, sans déroger, elle dépliait une à une les trois étamines qui emmaillotaient le bloc compact de pâte brunie, comme on enlève, avec délicatesse, les épaisseurs de gaze qui bandent une blessure et collent parfois aux chairs. Puis se saisissant du jug de whisky, elle en couvrait partiellement le goulot de terre avec son pouce et le renversait pour en libérer, en un gros goutte à goutte, l’alcool qui garantirait le moelleux du cake et sa conservation. Elle frissonnait toujours en replaçant soigneusement les pans de coton souillés d’auréoles sombres. La sensation de plus en plus criante  d’accomplir un rite funéraire. »

Moi ? Cette image me chamboule, Mary me chamboule. Elle est une personne comme on dit « ordinaire », elle attend son mari James, qui ne rentrera pas, elle perd ses enfants dans des conditions atroces, elle va maudire Arthur, son frère, le seul être au monde qui lui reste encore. Enfin un peu, un court temps. Et elle l’aime et le déteste à la fois. C’est un peu le sort de chacun des personnages, de perdre ce qu’il aime le plus, que ce soit une personne ou une ambition, ou un sentiment, ou quelque chose d’intérieur et de secret. Nathan, Pekka, Milton, Arthur et Nathan, tous perdent ce qui les tient vraiment en vie. Et puisque ce roman est noir, évidemment tout est perte dans ces histoires, une dévastation .

Un petit peu sur les personnages majeurs, Milton, fils de bourgeois à qui sa famille a refusé des études d’art et qui tourne mal – selon moi, attention – , Arthur, jeune homme jailli d’un enfant sensible à la vie et à la mort et qui s’engage à 18 ans pour partir à la guerre en Europe, Pekka, la seule femme mais pas des moindres, forte personnalité, changeant de nom au fil de ses déplacements – nombreux – peut-être la plus « adaptative » mais ça a ses limites, et enfin Nathan, fils de Pekka mais ils ne font pas route ensemble, jeune Nathan absolument attachant qui trouvera un père en Steve. Ce sont là les personnages principaux, mais d’autres, tout aussi importants et tout aussi touchants viennent, comme des accidents malheureux ou comme des chances, apporter le mouvement dans la vie des autres, celui des idées, celui des sentiments. Ce qui est grand dans ce livre, c’est comme tout se renverse tout à coup, comme soudain nos personnages se retrouvent dépossédés de leur destinée.

243px-King-Kong-1933-RKOJe reviens sur la sidérante Pekka débordante de vie, de malice, et d’initiative, apte à se fondre au moment et au lieu, dont on croirait qu’elle résiste à tout mais non, elle est portée de ci de là, elle s’adapte, mais ça ne marche pas à tous les coups. Elle se sent bien avec Curtis, elle peut lui dire des choses qu’elle ne dit à personne. Curtis, cet homme qui ne ressemble plus qu’à une momie. À ce moment, Pekka est Gloria, elle maquille Curtis pour leur show.. Il y a entre eux des scènes épatantes, comme la conversation entre Curtis et elle, sortant de leur seconde séance de cinéma où ils ont vu King Kong. Cependant Pekka, à ce stade du roman commence à repenser à ses enfants. Nathan et Leah, la petite laissée chez les voisins. Elle commence à être fatiguée cette pauvre Pekka, et déjà le chemin vers sa fin avance, implacable.

Et Pekka entend: »Aint we got find »:

Je pourrais parler sur des pages de tout ce que ce livre m’a apporté en émotions, en savoirs, en plaisir de lecture. C’est pourquoi je ne terminerai pas sans parler de l’écriture remarquable de Valentine Imhof. Le roman débute et finit avec Milton. Un personnage qui n’a pas attiré ma sympathie, mais de la colère et aussi à certains moments de la pitié. Mais il est le plus trouble de tous et surtout il a choisi de vivre loin du genre humain, dans le désert et en pleine nature. En faire celui qui ouvre le livre et le referme est une riche idée, métaphore du cycle de la vie et de la terre qui finit par engloutir tout ce qu’on a laissé sur sa peau et dans ses entrailles. Il y a donc une construction parfaite, un cycle, une boucle tragique, et quant à l’écriture, la richesse du vocabulaire, la précision dans les descriptions qui même réalistes contiennent une grande poésie, les voix de tous ces êtres auxquels on s’attache si fort ajoutent une émotion, une inclusion aussi de la lectrice que je suis dans cette histoire. On s’immerge par la force des phrases, des tournures, par leur authenticité. Et je quitte ce livre les larmes aux yeux, forcément, mais plus riche de ces histoires et de ces rencontres. J’ai bien l’intention de partager ce livre exceptionnellement beau, puissant, intelligent, œuvre d’une grande plume avec mon entourage. Et avec vous alors allez-y, lisez Valentine Imhof, et lisez « Le blues des phalènes ».

« Une cathédrale à soi » – James Lee Burke – Rivages/Noir, traduit par Christophe Mercier

9782743653071« Vous savez comment c’est quand on a bourlingué trop longtemps et qu’on s’est trop souvent donné du cran à l’aide de quatre doigts de Jack accompagnés d’une bière pour faire passer, ou avec n’importe quelle sorte de cachetons à portée de main. Et si ça ne suffisait pas, peut-être en doublant la mise le matin venu avec une demi-douzaine de grands verres de vodka agrémentée de glace pilée, de cerises et de tranches d’orange, pour bien renvoyer à la cave araignées et serpents.

Waouh !  Quel pied ! Qui aurait cru que nous allions mourir un jour? »

Oublié, « New Iberia Blues ». Voici un roman d’une intense beauté, d’une intense profondeur dans le regard porté sur l’humanité. Et puis voilà, il y a tout le bonheur et l’émotion à retrouver Dave Robicheaux et Clete Purcell en très grande forme. L’amitié, la fraternité, la solidarité de ces deux-là sont ici extrêmement émouvantes, on sent l’affection forte que porte l’auteur à ces deux compères, et on les aime de la même manière. Je ne sais pas si c’est mon état du moment, mais ils m’ont bouleversée du début à la fin. Mangrove_Swamp_Wikstrom_1902Plus que jamais, James Lee Burke infiltre les tréfonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de plus laid comme dans ce qu’elle a de plus beau, les deux se confondant, se heurtant dans un combat constant. Un des personnages importants, Marcel LaForchette détenu à la prison de Huntsville:

« Je suis sorti du lycée, diplômé, à dix-sept ans. Au même âge, la même année, Marcel entamait une peine de trois à cinq ans dans une prison pour adultes pour vol de voiture. Il n’était encore qu’un petit poisson quand il fut dévoré et servit de jouet à une demi-douzaine de dégénérés. Vous savez ce qu’il y avait de plus bizarre, chez Marcel? Il ne se fit jamais tatouer, et ceci dans un environnement où les hommes portaient des manches longues, des épaules aux poignets, ce qui en disait long sur leur carrière de prisonniers. »

Clete et sa photo dans la poche, triste mémoire de la crasse que peut être un homme, un groupe d’hommes, une communauté entière, la photo de cette femme et de ses enfants marchant vers la mort dans une chambre à gaz que Clete brandit, Clete le vengeur et ses répliques percutantes prend ici je trouve une dimension de géant.

cadillac-1439944_640« Il y a des années, il avait arraché une photo en noir et blanc d’une histoire illustrée de la Deuxième Guerre Mondiale, et il la gardait dans son portefeuille, protégée par une pochette en celluloïd. La photo montrait une femme voûtée montant un chemin de terre avec ses trois petites filles. La femme et les enfants portaient des chiffons sur la tête, et avaient le dos couvert de manteaux bon marché. La plus jeune des fillettes était tout juste en âge de marcher. On ne pouvait voir ce qu’il y avait au bout du chemin. À l’arrière-plan, il n’y avait ni arbres, ni herbe.

Ce grand écrivain qu’est Burke est au plus juste dans cette confusion des sentiments qui par révolte contre des actes ignobles engendre une autre violence vengeresse. Rien n’est  simple dans cette histoire qui oppose les Balangie et les Shondell, Shakespeare fait son apparition, car Johnny et Isolde, jeunes et beaux, s’aiment, font de la musique ensemble et vont être les victimes des rivalités mafieuses de leur famille, prêts qu’ils sont à mourir si l’un d’eux disparait.

swamp-4544970_640« Nous roulâmes jusqu’au Vieux Carré, Clete gara sa Caddy à son bureau, puis nous prîmes un dîner tardif au Acme Oyster House, sur Iberville. Après avoir quitté le domaine des Balangie, nous avions peu parlé, en partie parce que nous étions en colère et honteux, que nous soyons ou non prêts à l’admettre. Des gens dont la fortune provenait des narcotiques, de la prostitution, de la pornographie, de prêts avec usure, du racket et du meurtre nous avaient virés comme si nous avions été de modestes flics en patrouille ignorants et indignes de se trouver dans leur maison. »

Dante aussi est de l’histoire, avec les descentes aux enfers, les revenants, les apparitions, les brumes et les flammes. J.L. Burke et Dave sont, comme « Dans la brume électrique », hantés par l’histoire. Celle des soldats confédérés, mais aussi celle des guerres du XXème siècle, mais aussi la leur propre avec tout ce qui les hante, les obsède et qui tout en les faisant avancer les abat parfois.

« Je me rappelle encore les étincelles dans le ciel du soir, la lueur des paillotes, les hurlements des enfants. Je me dis que je n’avais pas le choix. Est-ce que je dis la vérité? Encore aujourd’hui, je déteste ceux qui assurent que je n’ai  rien fait de mal. Je les déteste avant tout pour leur sophisme et pour la main qu’ils me posent sur l’épaule tandis qu’ils parlent de choses qu’ils ne comprennent pas. Et pour finir, je me déteste moi-même. »

raccoons-3854734_640Tout ceci donne lieu à des pages sublimes, et je pèse le qualificatif. Tant dans les scènes d’action que dans les contemplations mélancoliques, aussi bien dans les dialogues, en particulier les conversations des deux amis rehaussées d’humour, que dans les moments songeurs de Robo – joli surnom – , on atteint là un niveau impressionnant de talent pour parler de ce que sont les hommes et de la consolation que peut apporter la nature. Comme cette introspection de Dave, un soir.

« Ce soir- là je m’assis à la table de jardin, et nourris mes chats, deux ratons-laveurs et une opossum qui portait ses bébés sur son dos et s’invitait à un repas gratuit à chaque fois qu’elle en avait l’occasion. Si l’on est enclin à la dépression, le déclin du jour peut s’infiltrer dans votre âme, vous serrer le cœur et éteindre la lumière dans vos yeux. Lors de ces moments où je suis tenté de laisser dériver mes pensées dans l’ombre finale, je recherche la compagnie des animaux et essaie de prendre plaisir à voir la transfiguration de la terre au moment où le dernier éclat du soleil est absorbé par les racines et les troncs des arbres, les bouquets de belles-de-nuit et le Teche lui-même à marée haute, alors que la lumière est scellée sous l’eau et brille dans le courant comme des pièces d’or ondulantes. »

Les deux familles abritent en leur sein des horreurs, des perversions et commettent des actes immondes; ici surgit le Moyen Age, celui de l’Inquisition, et plus tard la légende arthurienne où là encore les apparitions surviennent au-dessus des eaux. Dave et Clete sont ici chevaliers en mission en un duo impeccable et implacable, dans les brumes du bayou Teche et de ses revenants; ces deux hommes imparfaits mais qu’on aime tant ( peut-être pour leurs « imperfections » ), mènent l’enquête avec leurs tripes, leur cœur et leur cerveau. Je les aime.

cajun-5354597_640 Histoire, poésie, la grande culture de l’auteur qui pour autant ne renonce pas à l’humour… un roman impressionnant.

Les dernières phrases un rien apocalyptiques avant l’épilogue:

« De petits grêlons commencèrent à cliqueter sur le toit du pont, puis grossirent en taille, en volume et en rapidité jusqu’au moment où ils rebondirent comme des balles de ping-pong sur tout le bateau, la fraîcheur de leur blanche pureté nous coupant du monde, faisant cesser le vent, dentelant les vagues gonflées, créant un opéra métallique de glace et de métal que n’aurai pu atteindre la Cinquième Symphonie de Beethoven.

Mais ce n’est pas terminé. Je vais essayer de vous expliquer. Vous voyez, tout ça est la faute de Clete Purcel. Comme l’aurais dit Clete, j’te raconte l’essentiel, Marcel. J’te raconte pas d’craques, Jack. »

Un très grand James Lee Burke.

« Devenir quelqu’un » – Willy Vlautin – Albin Michel / Terres d’Amérique, traduit par Hélène Fournier

__multimedia__Article__Image__2021__9782226401984-j    « Horace Hopper ouvrit les yeux et regarda son réveil: cinq heures du matin. Il pensa aussitôt à sa mère,  qu’il  n’avait pas vue depuis près de trois ans. Puis il se rappela que, dans un peu plus d’une semaine, il serait seul dans un car qui le conduirait à Tucson. À peine réveillé et déjà la boule au ventre.

Le jeune homme se leva, enfila un jean et une chemise écossaise à manches longues, mit ses bottes et tenta d’émerger. Il se servit un verre d’eau puis examina les photos de boxeurs qu’il avait collées sur le mur de son camping-car. Il les avait découpées dans le magazine The Ring, et elles représentaient toutes des combattants mexicains. »

Willy Vlautin récidive avec à nouveau un personnage jeune, plus un adolescent, mais âgé de 21 ans seulement. Comme dans « La route sauvage », il nous met en contact proche d’un jeune garçon qui souffre d’une perte ou d’une absence d’identité, avec une mère qui l’a délaissé et un père dont il ne sait rien sinon qu’il est métissé blanc et indien. Horace ne connait à peu près que la vie au ranch du couple Reese. De braves gens qui l’aiment comme leur fils. Les pages qui décrivent Eldon allant chercher Horace chez Doreen, sa grand-mère sont d’une grande tristesse. Tout comme celles un peu plus loin sur le départ d’Horace pour aller à Tucson chez sa tante Briana afin de commencer sa vie de boxeur .

« – Sa chambre est derrière la cuisine. » La voix de Doreen avait faibli et les larmes lui étaient montées aux yeux. « Dites- lui qu’il passe me voir de temps en temps. Dites-lui que je vais me sentir seule sans lui et que je l’aime. »

Eldon avait traversé la cuisine, poussé une petite porte et découvert une espèce de garde-manger où il y avait à peine la place de mettre un lit une place. La hauteur sous plafond devait être d’un mètre cinquante. « 

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Horace s’imagine Hector Hidalgo, boxeur mexicain, sa chambre est tapissée de ses héros du ring, jusqu’au moment où il se décidera à chercher un entraîneur, à partir et à tenter de « devenir quelqu’un » par la force de ses poings.

« Âgé de vingt et un ans, Horace mesurait un mètre soixante-dix et pesait cinquante-sept kilos. Il était moitié blanc, moitié indien païute, il avait des cheveux noirs qui lui arrivaient sous les épaules, des yeux marron foncé, un long nez fin, et malgré son âge il ne se rasait que rarement. Il s’était fait tatouer le biceps gauche avec, de haut en bas, « Slayer » ( Tueur )  écrit à l’encre rouge, « Hell awaits » ( L’Enfer attend ) à l’encre noire, et un crâne cornu couleur charbon aux yeux écarlates. »

Si vous connaissez cet auteur, vous savez comme ce genre d’histoire sous sa plume devient émouvante, et bien plus que ça. J’ai souvent eu une boule dans la gorge en lisant ce très très beau roman. Et ce n’est pas du tout de la « pleurnicherie à deux sous », non, c’est une véritable émotion qui saisit au détour d’une phrase, d’un geste ou comme ici, avec cette discussion entre Eldon et Louise.

« -Pourquoi veut-il à tout prix être boxeur?

-Je ne sais pas trop, murmura Eldon. J’y ai beaucoup réfléchi et je n’ai pas de réponse. Mais n’oublie pas qu’il est jeune et que beaucoup de jeunes gens veulent faire leurs preuves.

-Est-ce qu’il va se faire mal? 

-C’est assez inévitable.

-Est-ce que tu crois qu’il reviendra ?

Louise se retourna et regarda son mari.

-« Oui.

-Tu en es convaincu ou tu dis ça pour me rassurer?

-Il reviendra, je te le promets.

Ils se turent et Eldon caressa la hanche de sa femme jusqu’à ce qu’elle se rendorme. »

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Une chose caractérise Willy Vlautin, c’est qu’il ne truffe pas son livre d’une grande violence, exception faite, mais c’est inévitable, celle des combats de boxe, ou de vrais salauds, non. Il y a ici de pauvres types, certes, qui bricolent de la piteuse arnaque à la petite semaine. Ici, on a un entraîneur alcoolique, qui vole Hector sur ses gains quand il combat. Le monde de la boxe n’est pas le plus loyal, le plus droit et les arrangements entre les organisateurs, les entraîneurs, sont douteux. Mais peut-on dire que ce sont de grands mauvais? Ruiz est un pauvre type, mais au fond, il aime quand même bien Hector et l’entraîne avec ce qui lui reste d’énergie. 

« Horace mit l’argent dans sa poche et s’éloigna. Il s’installa tout au fond de la salle pour assister au combat suivant et essaya, en vain, de chasser de son esprit l’image de Ruiz en train d’accepter l’enveloppe. Interprétait-il mal ce geste? Il ne le pensait pas. Ruiz avait touché de l’argent pour le match, sinon il ne lui aurait pas donné deux cents dollars aussi facilement. Son entraîneur l’avait arnaqué. Le combat commença mais plus Horace restait là, plus il déprimait, si bien qu’il décida de partir. »

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Dans ce livre domine la présence des Reese, et en particulier celle de Eldon. Magnifique personnage, intelligent, attentif, bon et compréhensif. Jamais il ne se mettra en travers des envies d’Horace, contre ses aspirations, mais il veillera toujours, silencieusement mais attentivement à ce que le gamin ne s’échoue pas dans la rue. Le couple Reese n’est plus jeune, Louise a des soucis avec sa mémoire et Eldon souffre du dos. J’ai aimé ces gens si fins, si tendres. Et bien sûr Horace/Hector, en quête de lui-même dans un monde impitoyable. Les scènes de ring sont dures, violentes, il y a même des enfants qui combattent, allant vers un rêve dont la plupart ne sortiront pas indemnes, voire fracassés. 

Mais l’impression que j’ai en sortant de cette lecture, c’est celle d’un amour inconditionnel des Reese pour ce garçon, et d’un jeune homme qui est allé au maximum de ses possibles pour trouver qui il est. Les paroles d’ Eldon restent en Horace dans les situations critiques, ils sont sa colonne vertébrale.

« Mr Reese lui avait expliqué que la vie, en elle-même, est un fardeau bien cruel car nous savons tous que nous venons au monde pour mourir. Nous naissons avec un regard innocent, mais ce regard finit inéluctablement par se poser sur la douleur, la mort, la fourberie, la violence, le chagrin. Avec un peu de chance, on vit suffisamment longtemps pour voir mourir tout ce que nous chérissons. Mais, avait ajouté le vieux rancher, on peut adoucir un peu les choses en faisant preuve de respectabilité et d’honnêteté, et la vie devient alors plus supportable. Pour lui, les menteurs et les lâches étaient de la pire espèce car ils vous brisent le cœur dans un monde qui est fait précisément pour cela. Ils jettent de l’huile sur un feu impitoyable qu’on a déjà bien du mal à maîtriser, tous autant que nous sommes. »

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Acte douloureux, cruel, sauf que Willy Vlautin, bienveillant, a créé les Reese, juste pour aimer Horace. Devenir quelqu’un, c’est ce à quoi chaque jeune personne aspire, ici c’est avec des lacunes familiales, affectives, avec cette lacune identitaire des enfants abandonnés. Et Eldon et Louise Reese sauront tout combler, combler d’amour.

J’ai eu les larmes aux yeux souvent et je sais grâce à cet écrivain de m’avoir touchée à ce point. Comme le dit la 4ème de couverture sous la plume de William Boyle : »Un magnifique western et un grand livre sur la boxe, mais par-dessus tout un immense roman américain sur l’empathie, l’identité et l’espoir. Etourdissant et poignant. »  J’ajoute « déchirant ».

A ne pas manquer.

Horace aime le metal et son baladeur ne le quitte pas. Il écoute entre autres « Show no mercy » de Slayer