« Une évidence trompeuse » – Craig Johnson – Gallmeister, traduit par Sophie Aslanides

« J’essayais de me rappeler combien de fois je m’étais accroupi sur le macadam pour déchiffrer des signes, mais je savais que c’était la première fois que je le faisais à Hulett. Situé dans le coin nord-est des Black Hills dans le Wyoming, Hulett est surtout connu pour être le lieu où se trouve Devils Tower.

Je contemplais l’asphalte, où les petits cailloux brillaient, encore mouillés après l’averse du matin, et soupirai. Avec l’avènement de l’ABS, il était vraiment difficile d’estimer correctement la vitesse d’un véhicule impliqué dans un accident, plus encore par temps de pluie. »

Je n’en rate aucun, Walt Longmire, Henry Standing Bear et l’indispensable Vic sont comme des amis qu’on est content de retrouver. Au fil des livres, j’aime de plus en plus Vic, pas lisse, pas délicate – en apparence – avec sa canine plus longue qui apparait presque comme une menace quand elle sourit. Ce sont ces détails qui font que j’aime lire Craig Johnson, cet humour tendre ou vache ou les deux, la profonde humanité que dégage son écriture, avec un Walt sensible, juste, un vrai bon shérif.

J’ai retrouvé ici avec plaisir ces personnages et cette écriture, alors que l’intrigue elle-même ne m’a pas tellement captivée. Beaucoup de moteurs et de gros engins qui font du bruit, pas mal d’armes à feu, des rassemblements de bikers

« La foule devant le Capt’n Ron’s Rodeo Bar au coin envahissait la rue dans une célébration joyeuse de la loi sur les conteneurs ouverts, qui autorisait la consommation de boissons alcoolisées en plein air pendant la semaine du rassemblement. La fête battait son plein, et les notes de Statesboro Blues des Allman Brothers nous parvenaient par les portes battantes du saloon.

Je me tournai vers l’Ours.

-Deux des Allman Brothers sont morts dans des accidents de moto, qu’est-ce que ça t’inspire?

-Que si tu es un des Allman Brothers, tu ne devrais pas piloter une moto. »

des fachos bas de plafond, sales types et de pauvres imbéciles. Lola est intéressante par contre. Parce qu’elle fut un amour de Henry qui se méfie d’elle comme de la peste, parce qu’elle est ambigüe, et c’est si bien écrit qu’on la tient nous aussi à distance en lisant.

« -Lola, il y a des vies en jeu.

Elle eut un petit rire narquois.

-C’est drôle, parce que c’est exactement ce dont j’essaye de te convaincre depuis deux jours.

Elle accrocha ses pouces dans les passants de son jean et se tourna d’un mouvement plein de coquetterie vers moi.

-Imaginez ma surprise: je suis venue ici à la recherche d’un chevalier rouge revêtu d’une armure étincelante, et tout ce que je trouve, c’est un Watson aux basques de son Sherlock Holmes. Vous n’avez qu’à remettre mon arme là où vous l’avez prise.

Sur cette dernière phrase, elle pivota sur ses talons et alla rejoindre la cohue du bar, les bras levés au-dessus de la tête, claquant des doigts et ondulant tout en chantant sur C.C.Rider de Jerry lee Lewis. »

J’ai préféré d’autres romans de Craig Johnson ( » Little bird » et « Tous les démons sont ici » en tête ) .

Pourtant j’aime tellement les personnages, et malgré une intrigue longue à démêler, un peu éclatée dans tous les sens, j’ai lu avec plaisir ce livre parce que cet écrivain est bourré d’humanité, de tendresse pour ses personnages, drôle dans ces deux cas aussi.

« J’ai reçu un appel il y a environ une demi-heure de la part de Mme Hirsch, qui vit en face, là. Elle a un problème de vessie irritable, et elle a aperçu un grand type en train de marcher sur le toit de ce bâtiment et un autre type qui entrait par la porte de devant.

-Pourtant je croyais que j’avais été vraiment furtif.

-Difficile d’échapper à la vigilance d’une vessie irritable.

-Je vais demander que quelqu’un me brode cette phrase au point de croix et je l’accrocherai sur le mur de mon bureau. »

Un jeune homme – le fils de Lola – est grièvement accidenté et hospitalisé entre le vie et la mort, un rassemblement de motards se prépare à Hulett. . Tout est très mêlé, gang de motards, Lola…et même Henry Standing Bear, l’enquête sera speed et pleine de nœuds. Pleine de bruit et de courses dans des véhicules monstrueux.

Vic est ici championne en tous genres, conduite de véhicules lourds, ball- trap, sans parler de son charme unique et de son verbe fleuri:

« Le sourire de Vic se crispa, et les muscles de sa mâchoire se contractèrent un tout petit peu.

-T’es venu pour me niquer le cerveau, Bob? Parce que si c’est le cas, tu vas finir par te faire niquer toi-même. (D’un grand geste elle désigna l’installation sophistiquée. )

Ce parcours de golf avec un fusil est amusant, mais j’essaye de toucher des salopards qui me tirent dessus depuis que j’ai vingt ans, alors si effectivement tu essayes de me niquer la tête, va te faire niquer, toi, sinon je te niquerai.

Abasourdi, il resta muet un moment, puis, visiblement ne sachant pas quoi faire d’autre, il me regarda. Je souris.

-C’est pas une blague, et ça fait mal.

Il resta encore quelques instants puis, sans dire un mot, partit à grandes enjambées.

-C’était de Hemingway.

Nutter rit.

-N’importe quoi.

-Elle a un T-shirt du département de la police de Philadelphie avec cette phrase écrite dessus, lui dis-je.

Vic sourit.

-J’adore ce T-shirt, c’est un de mes préférés. »

Comme toujours, des références littéraires, ici Sir Arthur Conan Doyle. Si la nature est moins présente – une des raisons pour lesquelles j’ai moins aimé ce livre que d’autres –  on sent l’amour de l’auteur pour son Wyoming, un des éléments constants de ses livres.

Walt Longmire, homme droit. Walt selon Vic, poésie…

« […] Walt; quelle que soit la manière dont tu considères ce que tu fais, que ce soit un boulot, un devoir ou – quand je te regarde en action –  un art, tu y excelles, et de mon point de vue, tu le fais pour de bonnes raisons, toujours. (Elle se planta devant moi .) Tu n’agis pas pour cette femme, ni poussé par une espèce de sens du devoir à la con ou une construction philosophique appelée justice, mais pour ce gamin qui n’a plus les moyens de se défendre. Je te jure, tu es l’enquêteur qui se met au service les laissés-pour-compte. Ceux dont plus personne n’a rien à foutre, tous ces gens qui sont à la marge – c’est pour eux que tu t’engages et c’est pour ça que je t’aime. (Je la regardai fixement.) Cette dernière phrase venait de moi seulement. (Je ne la quittai pas des yeux.) Et si tu ne dis pas ou ne fais pas quelque chose maintenant tout de suite, je vais te mettre un coup de pied dans les couilles. »

Voila, pas le meilleur, mais pour ma part le trio de choc Walt, Vic et Henry me réconforte toujours, et bon…on en a bien besoin ! Musique !

 

« Swag » – Elmore Leonard- Rivages/Noir, traduit par Elie Robert-Nicoud et préface – épatante – de Laurent Chalumeau

Message important : ON NE LIT LA PRÉFACE QU’APRÈS AVOIR LU LE ROMAN, D’ACCORD ?

« On voyait une photo de Franck sur un encart publicitaire dans le Detroit Free Press avec tous les autres vendeurs affables de Red Bowers Chevrolet. Et sus la photo on pouvait lire Franck J. Ryan. Il affichait un beau sourire, une moustache bien taillée et un costume d’été dans ce tissu un peu brillant avec ces fils qui font penser à des petits accrocs.

On voyait une photo de Stick sur le casier judiciaire de la police de Detroit au 1300 Beaubien. Et sous la photo on pouvait lire Ernest Stickley, Jr., 89037. Il portait une chemise hawaïenne avec des voiliers et des palmiers. Il l’avait achetée à Pompano Beach en Floride. »

Et ainsi commence ce roman, avec la sobre présentation des deux héros de cette histoire, Franck et Stick, première rencontre. Stick fauche une voiture, Franck appelle la police, et nos deux lascars se retrouveront à la sortie du tribunal qui prononce un non-lieu pour Stick. Un taiseux ce garçon, on ne le fait pas parler comme ça…Rencontre donc et première conversation:

« […]Ça remonte au temps où je jouais au basket. C’est le diminutif de mon nom de famille, Stickley.

-Ah ouais? Moi aussi je jouais au basket. Tu jouais dans l’Oklahoma?

-Non, ici. je suis né à Norman. Mais ça tu dois déjà le savoir, non ? « 

Franck hocha la tête.

-Pourtant t’as pas l’accent.

-Je l’ai perdu à force de déménager. Ma famille est venue s’installer ici finalement, mon père a travaillé chez Ford à l’usine de Rouge pendant vingt-trois ans. »

Franck avait l’air de trouver ça intéressant.

« On a beaucoup en commun. Mon vieux travaillait à l’usine Ford à Highland Park. Je suis né à Memphis dans le Tennessee, je suis arrivé à Detroit quand j’avais quatre ans et j’y ai vécu presque toute ma vie, à part les trois années que j’ai passées à L.A. »

Je n’avais jamais lu Elmore Leonard, mais à force d’en entendre parler…Et je dois dire que j’ai passé un très bon moment, j’ai beaucoup ri et en même temps il y a de la finesse dans ce livre, Stick est particulièrement attachant; c’est un gars du sud, qui vient de la cambrousse, ses raisonnements sont souvent pleins de bon sens, il réfléchit, soupèse…Et il sait être gentil avec les femmes et en pince pour Arlene.

« Arlene adorait leur appartement. Elle lui dit qu’elle le trouvait cool, on se serait cru en Californie. Stick trouvait qu’Arlene aussi était plutôt cool, assise sur  le tabouret en bambou dans son petit costume de bain, ses pieds nus qui s’enroulaient autour du barreau et les jambes légèrement écartées. Il lui prépara un Salty Dog une fois qu’elle lui eut expliqué comment il allait faire. Il gardait la bouteille de vodka à portée de la main et buvait son bourbon à petites gorgées pendant qu’elle lui expliquait ce que c’était d’enfiler une tenue métallique argentée avec des bottes blanches et poser pour des photos promotionnelles sous les spots brûlants et tout le reste. […] Et c’est comme ça qu’il l’avait amenée à prendre une douche. »

Quant à Franck, il joue le beau gosse avec son costume brillant, il a grandi à Detroit et ressent sûrement pas mal d’ennui à vendre des automobiles…Il attend donc Stick à la sortie du tribunal et les voici tous deux embarqués dans une nouvelle vie.

« -Stick…je te parle de simples braquages à main armée dans le genre quotidien. Les supermarchés, les bars, les pompes à essence, ce genre de trucs. Les statistiques montrent, et là, c’est pas moi qui parle, c’est les statistiques, que c’est avec les braquages à main armée qu’on a un maximum de rentabilité pour un minimum de risques. Et maintenant, écoute-moi bien. J’imagine parfaitement que deux types qui savent ce qu’ils font et qui font les choses professionnellement, qui bossent main dans la main, peuvent se faire trois à cinq mille dollars par semaine.

-Tu peux aussi faire vingt-cinq ans à Jackson, répondit Stick. »

C’est là un exemple caractéristique de ce roman et du brio développé dans les dialogues. Tout l’intérêt repose dans les désaccords constants entre Franck et Stick qui finissent pourtant toujours par trouver un consensus sur la base d’argumentations contradictoires. Sauf qu’ils ont le même but et que là dessus, ils sont d’accord !

Voici deux formidables personnages, deux braqueurs à la petite semaine, leur affaire marche bien, c’est parfois un peu sur le fil mais ça marche. Ils commencent à mener une vie entourés de jolies nanas au bord d’une piscine. Franck a les dents un peu plus longues que celles de Stick et lui propose un plan avec un dénommé Sportree épaulé par ses propres hommes, un coup dans le plus grand magasin de Detroit, un travail d’équipe, et Franck est plein d’assurance…

Bande -son, Billy Crash Craddock

Le point fort de ce roman, c’est ce duo Franck/Stick et en particulier les dialogues entre eux deux. Oh comme ils m’ont fait rire ! Et comme je l’ai dit plus haut, c’est Stick qui emporte mon attendrissement, parce qu’il est plus malin que Franck, plus fin, son côté méfiant et taiseux me plait sans oublier qu’il a un cœur tendre ( enfin… souvent…). L’écriture est formidable car jamais Elmore Leonard n’en fait trop, tout est à juste dose ce qui rend l’ensemble bien plus crédible, bien plus juste et bien plus percutant. Certaines scènes sont vraiment des morceaux de maître, comme les beuveries autour des filles et de la piscine, un humour à froid et sans emballage superflu, comme j’aime, et les dialogues au cordeau, très nombreux, sont un vrai régal. Enfin, tous ces gangsters se trucident entre eux, blancs ou noirs et il s’avère que finalement, presser la gâchette n’est pas si difficile pour Franck et Stick. Le roman se termine en beauté, avec un dialogue de maître, court extrait :

« Pourquoi est-ce que tu crois que j’ai pris la peine d’établir des règles? Tu te souviens des dix règles? On se conduit comme des hommes d’affaires et personne n’est au courant de nos affaires? Tu te souviens de ça? »

Et Stick lui répondit:

« Franck, tu pourrais pas fermer ta gueule? »

Point final ! Je ne vois rien à dire de plus, sinon je vous raconterai les aventures de Franck & Stick, ça vous gâcherait le plaisir; simplement il faut impérativement lire la préface après le roman, elle m’a vraiment intéressée et aussi bien fait marrer. Bonne lecture !

« La rivière en hiver » – Rick Bass – Christian Bourgois éditeur, traduit par Brice Matthieussent

« Elan

C’est Matthew qui a tué l’élan. J’essayais seulement d’apprendre comment on faisait.

Durant ma première année dans la vallée, j’ignorais presque tout, mais lorsqu’il ne resta qu’une semaine de chasse avant la fin de la saison et que je n’avais toujours pas de viande, j’en savais assez pour demander de l’aide à Matthew. Les gens m’ont dit qu’il n’aimait pas les nouveaux arrivants et qu’il ne m’aiderait pas, qu’il n’aiderait personne – , mais quand je suis allé à son chalet pour le lui demander, il m’a répondu qu’il le ferait, juste une fois, que je devrais observer et apprendre: il ne chasserait qu’une seule fois un élan pour moi. »

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé Rick Bass dans ce recueil de nouvelles. Très longtemps aussi que je n’avais pas lu un beau recueil de ce genre que j’affectionne, surtout quand c’est un auteur tel que celui-ci qui nous l’offre.

J’avais été émerveillée, enchantée par « Le livre de Yaak ». Rick Bass  a une écriture très poétique et son amour comme sa connaissance de la nature sont  un voyage avec lui et ses personnages.  Cette première nouvelle, qui pourtant raconte la chasse et la mort d’un élan ( terrible ) puis l’interminable trajet de retour pour ramener la dépouille de l’animal jusqu’à la maison, cette nouvelle est parfaite pour planter un décor et une atmosphère et pour cette raison parfaite pour ouvrir le recueil. Cela nous dit : voilà: ici, en hiver, la vie est comme ça, rude, glacée, vivre ici demande des ressources physiques et psychologiques de haut niveau. Et c’est ici que nous vivons et c’est ici que nous voulons et aimons vivre. 

Mais ce recueil a une autre particularité. Quand il y en a un, le narrateur est un homme, et surtout dans plusieurs nouvelles, on lit de merveilleuses choses sur les relations père/fille. Comme la seconde, « Ce dont elle se souvient », emplie de mélancolie, celle-ci m’a vraiment touchée. Les dernières phrases

« Elle se souvient s’être arrêtée à l’arche de pierre, au seuil du parc, pour qu’ils puissent faire une photo, son père installant l’appareil sur le capot, déclenchant le retardateur, puis courant vite la rejoindre. Haletant, après avoir sprinté contre le vent, comme s’il remontait le temps. Son bras enserra les épaules de Lilly. Que notre cerveau doit être vaste, pense-t-elle aujourd’hui, pour se rappeler des choses aussi infimes, fondamentalement inutiles et éphémères! Comment quiconque ose-t-il dormir ne serait-ce qu’un instant? »

Suit « L’arbre bleu », le père et ses deux filles. Wilson est bûcheron, il a eu pas mal d’os cassés durant ses années de travail mais tout s’est réparé. Lucy a neuf ans et Stephanie douze. Avec Belinda, mère et épouse, ce quatuor vit en pleine nature. Ce texte est d’une infinie beauté et parle d’éducation, d’enseignement au sens général de ce qu’on aimerait que sachent nos enfants, ce qu’on trouve important qu’ils sachent, aiment et comprennent. Wilson admire ses filles et leur apprend à connaître bien leur milieu de vie, savoir essentiel comme on le verra en lisant cette nouvelle. Savoir vivre et survivre sans trop d’encombres dans un milieu qui peut être hostile. Un léger différend entre Belinda et Wilson existe sur le sujet. Ces deux enfants sont intelligentes et elles devront partir pour étudier, et bien que Wilson l’admette, il a de la peine à l’imaginer.

Si dans « Elan » c’est cet animal qu’il fallait ramener, et c’était deux hommes, ici, c’est le sapin de Noël, papa et ses filles et c’est splendide, plein de subtilité et de tendresse attentive. Entre la vie quotidienne et ce que l’auteur appelle « le doux rêve de l’existence de Wilson « , on sent dans cette écriture la fragilité des êtres, la précarité de l’humain et la force de la nature, la force de ses éléments comme certains animaux, les arbres, le froid et le chaud. L’arbre bleu est celui éclairé le soir d’ampoules peintes en bleu devant la maison; la fin:

« Et Wilson a beau savoir qu’il ne peut pas faire que sa mémoire devienne leur mémoire, il s’attarde un moment, les yeux rivés à l’arbre bleu éclairant la nuit. Mais déjà la magie du moment s’estompe et, dans la seule obscurité après cette longue marche, ses filles n’étant plus à ses côtés, la vision se brouille comme un feu qui meurt, jusqu’à n’être rien de plus qu’un joli arbre bleu dans la forêt sombre. Et à son tour Wilson descend d’un bon pas vers le chalet, vers les vestiges de cet instant, en espérant qu’il n’a pas entièrement disparu. En espérant qu’eux-mêmes, tous les quatre, demeurent prémunis contre les ravages invisibles du temps. »

Deux nouvelles sont plus longues, « Chasseur de baux » et « Coach », la première parle de l’exploitation pétrolière et des procédés utilisés par les pétroliers pour acquérir des terres qui en recèlent, mais à la façon de Rick Bass. C’est par le récit que nous fait un de ces « chasseurs de baux », un brave jeune homme qui fait un travail dans lequel il a souvent peur de se perdre, de s’éloigner trop de ce qu’il est.

« Durant quelques mois, dans la banlieue de Tupelo, il y avait eu au bord de la route un jeune ours noir, à peine plus vieux qu’un ourson, enfermé dans une cage à barreaux mal soudés, pour attirer des spectateurs qui devenaient ensuite des clients, mais cet ours ressemblait à un pénitent bourrelé de remords; là non plus je ne me suis jamais arrêté, passant chaque fois à toute vitesse, jusqu’au jour où la cage et l’ours ont disparu. »

C’est un monde de requins, pour les hommes et pour la nature. Lui-même n’est pas toujours très net dans sa vie sentimentale, entre ses étapes régulières chez Geneviève, dans le Mississipi et la secrétaire du tribunal, Penny, qui est radieuse quand elle le voit, et à laquelle il ne cédera finalement pas. Mais surtout, il y a le travail de « sape » qu’il doit mener auprès de la vieille et pauvre Velda, peu glorieux, même s’il n’a pas vraiment le sentiment de mal se comporter. Il est poli, aimable, mais néanmoins il sait bien ce qu’il fait.

C’est un homme qui n’est pas vraiment tiraillé mais la fin de la nouvelle et les constats qu’il fait sur sa vie au cours de son récit montrent un homme insatisfait, qui a beaucoup de regrets, dont celui de s’être un peu perdu de vue.

« J’avais créé tout cela, j’étais responsable du monde que je contemplais à présent. Cette pensée m’a donné le vertige. J’ai battu en retraite loin du cercle de lumière brûlante, rugissante, j’ai gravi la pente d’une colline proche, à la lisière de la forêt. L’obscurité m’a apaisé. Je me suis allongé sur le flanc de la colline et j’ai regardé ce feu qui éteignait les étoiles, effaçait tout sauf lui-même. J’ai senti la terre trembler et cette flamme rugir non seulement au-dessus, mais en dessous, jaillir à la rencontre de nous tous. »

Dans « Coach », c’est un entraîneur d’équipes féminines de basket qui parle de sa vie, de ses errances, et qui se bat contre le postulat:  » forger le caractère est plus important que gagner des matchs », pour lui, il faut gagner pour prendre de l’assurance et la défaite finit par user au lieu de renforcer. La fin:

« C’est un spectacle enivrant: cette étape évanescente et néanmoins prolongée de la jeunesse. Une fois encore, il se tient sur cette lisière. Dissimulant son désir secret – « Je dois gagner » -, il leur sourit. Cela ne dure qu’un instant, qui s’enfuit déjà, mais il monte sur le podium, rejoint un lieu et un temps où et durant lequel personne ne vieillira jamais, ni ne se verra diminué, mais à la place brûlera d’une flamme claire, pure et propre, et où chacune d’elles – ainsi que Coach – sera, seulement si elles peuvent gagner, toujours aimée. »

Entre ces deux nouvelles longues une très courte, qui donne son  titre au recueil, et qui est glaçante à tous points de vue; on suit Brandon, 15 ans, qui va voir ressortir de la rivière gelée le pick-up dans lequel son père s’est noyé. Je ne dis rien de celle-ci, mais oui, glaçante, c’est le bon adjectif.

« Trente hommes et femmes et soixante mains, quatre chevaux: lorsqu’ils se mirent à tirer, le pick-up commença à bouger. La force requise dépassait l’entendement. La ligne, maintenant tendue, tressautait tel un muscle, comme si elle venait de prendre vie. Ils tirèrent, une main après l’autre, et sentirent le pick-up quitter le fond, son poids énorme malmené par le courant. »

Avant-dernière, à la fois touchante, énervante, drôle dans le genre douce-amère: Guide du Pérou et du Chili à l’usage d’un alcoolique. Où on retrouve Wilson et ses deux filles, mais il a eu les côtes cassées une fois encore et n’a plus retravaillé, Belinda l’a quitté et il boit consciencieusement et comme un trou. Stephanie a dix-huit ans et Lucy quinze. Elles aiment leur père de façon inconditionnelle. Elles en sont les gardiennes, les épaules et les bras, et aussi parfois le cerveau. Parce que Wilson, malgré tous ses efforts de résistance, boit et boit encore. En résumé, il part en voyage avec elles au Pérou et au Chili. Et elles auront beau veiller, il sombrera encore. C’est magnifique la façon dont Rick Bass parle sans jamais émettre de jugement moral, dans l’une ou l’autre des nouvelles on a du mal à se dire, tiens, le méchant est là, le gentil ici, non, pas possible, mais personnellement j’ai eu du mal à ne pas en vouloir à Wilson. La dernière nouvelle, « Histoire de poisson », et sa fin avec cette fête alcoolisée m’a donné un goût amer dans la gorge, et une vision de l’humanité proche de ce qu’on peut imaginer d’une fête en enfer.

Je ne peux résumer mon sentiment sur toutes les choses essentielles que dit Rick Bass à travers ses personnages – je pense aussi à la femme ivre et démontée dans « Ce dont elle se souvient », probablement ma nouvelle préférée. Ce livre est généreux, proposant avec objectivité une variation des angles de vue, de multiples façons de regarder le monde. J’ai été très émue par cette lecture et très impressionnée par le talent d’écriture de cet écrivain, qui même dans les situations les plus prosaïques sait amener de la poésie et de la réflexion, une philosophie parfois légèrement vacillante sous les coups du sort, c’est un livre rempli d’amour et ça fait du bien.

J’ai beaucoup beaucoup aimé.

« Drive » – James Salllis – Rivages/Noir, traduit par Isabelle Maillet

  • « Bien plus tard, assis par terre, adossé à une cloison dans un Motel 6 à la sortie de Phoenix, les yeux fixés sur la mare de sang qui se répandait vers lui, le Chauffeur se demanderait s’il n’avait pas commis une terrible erreur. Encore bien plus tard, bien sûr, il n’aurait plus le moindre doute. En attendant, le Chauffeur était dans l’instant, comme on dit. Et cet instant incluait le sang qui se répandait vers lui, la pression de la lumière tardive de l’aube sur les fenêtres et la porte, la rumeur de la circulation en provenance de l’autoroute proche, l’écho de sanglots dans la chambre voisine. »

En admiration devant le talent de James Sallis, et après avoir lu le magnifique « Willnot », j’ai acheté « Drive » ( je n’ai pas vu le film, mais ça va arriver ) .Quel bonheur de retrouver cette écriture, ce ton et cette intelligence.

James Sallis sait si bien créer une atmosphère qui même dans la violence d’un geste ou d’une situation semble être une bulle suspendue…Je ne sais pas bien dire ça, c’est sans fracas et pourtant intense, il y a comme du silence, ou plutôt une solitude qui imprègne les événements. Il y a des embardées, des coups de feu, des poursuites, et pourtant, en tous cas en lisant, on reste tenu à distance, spectateur ou voyeur. Rien d’autre. Ce chauffeur-là ne reste pas, ne s’installe pas, sans attaches.

« La notion de domicile était toute relative pour lui, bien sûr, mais il regagna néanmoins le sien. Le Chauffeur déménageait tous les deux ou trois mois. À cet égard, sa situation n’avait pas beaucoup changé depuis l’époque où il vivait dans le grenier de M. et Mme Smith. il évoluait légèrement en marge du monde ordinaire, restant en grande partie dissimulé, presque invisible  –  à peine plus qu’une ombre. Tout ce qu’il possédait, il pouvait le charger sur son dos, le traîner derrière lui ou l’abandonner sur place. Ce qu’il appréciait par-dessus en ville, c’était l’anonymat, la possibilité d’être à la fois participant et spectateur. »

Ici, le personnage est juste nommé par son métier, le Chauffeur;  cascadeur et chauffeur au service de braqueurs scrupuleusement choisis, homme taiseux, exigeant, inflexible et solitaire, beau personnage avec une éthique, des règles, et un passé qui l’habite encore. L’enfance comme souvent, et ses traces. Le Chauffeur est froid, il n’exprime rien, ou très peu, juste quand il est en confiance, comme avec Doc – qui rappelle beaucoup le personnage de Lamar dans « Willnot », aussi intelligent et humain – ou avec Shannon, son mentor en matière de cascade, et à la fin avec Bernie Rose, formidable et ambigu personnage:

«  »Vous croyez qu’on choisit sa vie? lança Bernie Rose quand ils voguèrent vers le café et le cognac.

-Non. Mais je ne crois pas non plus qu’on nous l’impose. Mon sentiment, c’est qu’elle sourd en permanence sous nos pieds. »

Bernir Rose hocha la tête.

« La première fois que j’ai entendu parler de vous, on m’a dit que vous conduisiez, c’est tout.

-C’était vrai à l’époque. Les temps changent.

-Mais pas vous. »

Je pourrais vous parler aussi de Manny, mais ce roman est court, pas utile d’en dire plus que ça.

James Sallis est un grand écrivain; dire ça est une banalité, mais il faut le dire encore pour qu’il soit encore lu, car maître du roman noir, il développe aussi une réflexion sur l’existence, son écriture est extrêmement poétique, cernée de notes de jazz, de la présence nonchalante d’un chat et sincèrement, son écriture ne ressemble à aucune autre. Cette lecture est un grand plaisir pour ça, pour une sorte d’étrange calme qu’elle procure – oui, malgré tout c’est bien ça – pour cette histoire et ce Chauffeur très émouvant que je vous laisse découvrir aussi. Ceci dit ce livre est déjà ancien ( 2006 ), nombre d’entre vous l’ont déjà lu ou ont vu le film, ou les deux…En tous cas, je n’ai pas fini de mettre Sallis sur ma bibliothèque. J’ai eu le grand plaisir de l’écouter en conférence l’an passé, avec Chris Offutt et  Ron Rash, et c’est inoubliable. James Sallis va au cœur des hommes, y pose son stéthoscope et nous donne à écouter battre la fragile machine avec ses ratés et ses emballements, et c’est magnifique. Plein de passages qui m’ont collé la chair de poule, touchants, profonds.

Près de la fin, le Chauffeur écrit à la famille Smith qui s’est occupée de lui, il part et leur laisse la chatte de son ami Doc avec cette lettre et de l’argent:

« Elle s’appelle Miss Dickinson. Je ne peux pas dire qu’elle appartenait à un ami qui vient de mourir, puisque les chats n’appartiennent jamais à personne, mais ils ont tous les deux suivi le même chemin rocailleux, côte à côte, pendant longtemps. Elle mérite de passer les dernières années de sa vie dans une certaine sécurité. Vous aussi. S’il vous plaît, occupez-vous de Miss Dickinson comme vous vous êtes occupés de moi, et veuillez accepter cet argent dans l’esprit où il est offert. Je m’en suis toujours voulu d’avoir pris votre voiture en partant. Soyez sûrs que j’apprécie tout ce que vous avez fait pour moi. »

A lire, relire, re – relire…Coup de cœur plein d’émotion.

« Le diable, tout le temps » – Donald Ray Pollock – Le Livre de Poche ( Albin Michel ) , traduit par Christophe Mercier

« Prologue

En un triste matin de la fin d’un mois d’octobre pluvieux, Arvin Eugene Russel se hâtait derrière son père, Willard, le long d’une pâture dominant un long val rocailleux du nom de Knockenstiff, dans le sud de l’Ohio. Willard était grand et décharné, et Arvin avait du mal à le suivre. Le champ était envahi de plaques de bruyère et de touffes fanées de mouron et de chardon, et la brume sur le sol, aussi épaisse que les nuages gris, montait aux genoux du garçon de neuf ans. Au bout de quelques minutes, ils tournèrent dans les bois et suivirent une étroite coulée de cerf qui descendait la colline, jusqu’au moment où ils parvinrent à un tronc couché dans une petite clairière, vestige d’un grand chêne rouge qui était tombé bien des années auparavant. Une croix usée par les intempéries, faite de planches prises à la grange en ruines derrière leur ferme, penchait un peu vers l’est dans la terre meuble à quelques mètres en dessous d’eux. »

Ma rencontre avec Donald Ray Pollock s’est faite avec « Une mort qui en vaut la peine ». Voici aujourd’hui, qui attendait depuis longtemps, le roman qui fit surgir cet auteur avec force parmi les grands noms du roman noir, et oh…quel talent immense. Pour être noir, ça l’est, noir de noir, et quelle écriture  !

Tout est dans cet assemblage précis entre une histoire crasseuse et triste et une écriture ciselée, mêlant langage grossier et narration délicate, oui, délicate. Comme ce début, le prologue qui pose deux des personnages parmi ceux qu’on va croiser dans des maisons délabrées, dans de vieilles voitures qui grincent et toussent, sur des routes d’où on peut saisir un chemin pour commettre des atrocités à l’abri des regards, dans des bars où des gamines aux yeux tristes et au corps déjà vieilli servent des hommes concupiscents. 

Aucun jugement dans le ton, mais Donald Ray Pollock nous raconte et nous encaissons et nous choisissons notre camp… ou pas d’ailleurs parce qu’il est bien difficile de se fixer. Toutes les notions apparentées à une morale de n’importe quelle sorte, toute notion de Bien est absente; déroutée, dévoyée, cette notion n’est plus que prétexte à justifier des actes douteux. Et ceci explique bien ce titre, « Le Diable, tout le temps », le grand gagnant.

« Tandis qu’il était assis, devant le large bureau de chêne, en face de l’homme de loi qu’il écoutait jacasser, Willard pensait au tronc à prières qu’il avait installé dans les bois, à la paix et au calme qu’il lui procurerait quand il serait rentré, qu’il aurait dîné, et qu’il irait y faire un tour. Parfois, dans sa tête, il répétait même une prière qu’il y disait toujours après sa visite mensuelle au bureau de Dunlap: « Merci, mon Dieu, de m’avoir donné la force de ne pas serrer entre mes mains le gros cou d’Henry Dunlap. Et que ce fils de pute obtienne tout ce qu’il peut souhaiter, même si, je dois l’avouer, Seigneur, j’aimerais un jour le voir étouffer dessous. »

Malgré tout pour moi, il y a Arvin et Sandy, ces deux – là m’ont touchée. Tout dans leur vie est affaire de hasards malheureux, être né dans telle famille, y avoir été aimé ou pas, avoir des rêves ou y avoir renoncé, vouloir sa revanche, sa vengeance ou pas, savoir à un moment donné prendre le bon chemin…ou s’avancer effrontément sur le « mauvais » si on peut estimer que dans ce décor, il y ait un bon chemin sans embûches.

De 1945 à 1965, on suivra ainsi le destin d’Arvin, celui de Sandy, on rencontrera brièvement des adolescentes de 16 ans usées, des salauds qui les exploitent, et puis, omniprésents, des pasteurs, vrais ou faux, croyants ou pas, qui surtout restent des hommes pleins de frustrations qui les rendent immondes et misérables. Comme Roy et Theodore:

« Après avoir été mordu par l’araignée, Roy passa la plus grande partie de son temps cloîtré dans la penderie de sa chambre, à attendre un signe. Il était persuadé que le seigneur l’avait forcé à ralentir afin de le préparer à de plus grandes choses. Quant à Theodore, le fait que Roy saute cette salope était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Il commença à boire et à passer la nuit dehors, jouant dans des clubs et des bouis-bouis illégaux dissimulés en pleine cambrousse. Il apprit des dizaines de chansons coupables qui parlaient de femmes infidèles, de meurtres de sang-froid et de vies gâchées derrière les barreaux. En général, celui en compagnie de qui il avait terminé la nuit, qui que ce soit, le déchargeait ivre et couvert de pisse devant la maison, et Helen devait sortir à l’aube pour l’aider à rentrer tandis qu’il la maudissait et maudissait ce soi-disant prédicateur qui la sautait. Elle finit bientôt par avoir peur des deux hommes, et elle changea de chambre avec Theodore, le laissant dormir dan sle grand lit à côté de la penderie de Roy. »

Certains pauvres et roublards, d’autres humainement vides, cyniques et même pervers. La religion ici en prend pour son grade, avec déjà dans le prologue cet autel à ciel ouvert où Willard traîne son petit garçon et fait des sacrifices en voulant ainsi sauver sa femme malade.

La construction, en une sorte de chemin au fil du temps et des générations, fait se croiser des personnages qui vont se percuter à un moment ou un autre. Parmi eux, Arvin et puis le duo infernal Carl et Sandy, bien pire que celui de Bonnie and Clyde, croyez-moi. Ils prennent en stop un brave garçon qui massacre Ring of fire, Johnny Cash : 

Ce livre pourrait être insoutenable, mais il y a l’écriture qui arrive à nous tenir la tête hors de ce marigot saumâtre avec des moments de lumière, surtout avec Arvin, garçon sensible au cœur inassouvi épris de justice et empli de chagrin. Un jeune homme coincé dans un piège qui l’a saisi si jeune qu’il est devenu partie de lui-même.

« Arvin se retourna une dernière fois vers le tronc couvert de mousse et les croix grises pourrissantes. Il ne reverrait jamais cet endroit ; sans doute ne reverrait-il jamais non plus Emma et Earskell, d’ailleurs. il fit demi-tour et prit la direction de la coulée de cerf. Quand il arriva au sommet de la colline, il frôla une toile d’araignée et sortit des bois obscurs. Le ciel sans nuage était du bleu le plus profond qu’il ait jamais vu, et le champ semblait flamber de lumière. On aurait dit qu’il s’étendait à l’infini. Il commença à marcher vers le nord, en direction de Paint Creek. En se dépêchant un peu, il pourrait être sur la 50 dans une heure. Avec un peu de chance, quelqu’un le prendrait. »

Un livre dur, impitoyable et souvent poignant par cette dureté même. Donald Ray Pollock, grand parmi les grands. Je termine avec cette phrase, emblématique:

« Quand du whisky ne lui coulait pas dans les veines, Willard se rendait à la clairière matin et soir pour parler à Dieu. Arvin ne savait pas ce qui était le pire, la boisson ou la prière. »