« Allegheny River » – Matthew Neill Null – Albin Michel/Terres d’Amérique, nouvelles traduites par Bruno Boudard

« Quelque chose d’indispensable

 

Threadgill avait été l’un d’entre eux, plus ou moins. Voilà quatre saisons que la Compagnie ne s’était plus aventurée dans cette partie du monde, et ce depuis qu’elle l’avait perdu – lui, le champion de ses commis voyageurs – dans les environs de la Blackwater River, où un paysan l’avait arraché d’un coup de fusil au corps de son épouse. Threadgill avait profité de ce que l’homme introduisait fébrilement une autre cartouche dans la culasse de son arme pour s’enfuir d’une course maladroite par la porte du fond avant de dégringoler le long de la falaise abrupte qui bordait l’arrière de sa bicoque. Sa chute avait été arrêtée par un majestueux épicéa qui l’avait recueilli dans ses bras. »

J’avais adoré « Le miel du lion », un très beau premier roman. Je suis très amatrice de nouvelles, et voici un recueil dans lequel certains textes m’ont absolument emballée et d’autres pas. Un peu inégal, mais néanmoins une grande cohérence du propos. au fil du livre. La première histoire – « Quelque chose d’indispensable » – a de cette cocasserie acidulée que j’avais trouvée dans le roman.

« Cartright jeta un coup d’œil à la caisse qui tressautait sous la bâche. Il dit : « Putain, les gars ! Je serais presque prêt à l’acheter moi-même pour me sortir de cette galère. »

Il s’essuya la figure avec sa cravate. La chaleur du soleil dissipa bientôt le brouillard et l’astre s’éleva dans le ciel.

« Les canassons, j’ai plus chaud que deux rats qui baisent dans une chaussette de laine, j’aime autant vous le dire, se lamenta-t-il.

Il but une autre gorgée. Les mouches à viande offraient leurs dos d’émeraude aux rayons brûlants. « 

J’ai été souvent perturbée, comme dans  « Le couple », une histoire d’une cruauté incroyable dont on parvient à comprendre d’où émane cette violence sans toutefois pouvoir entrer en empathie avec qui que ce soit. Sauf avec le pyrargue. Les lieux sont tristes, à mourir:

« Les stèles penchaient vers l’horizon et chuchotaient des causes de décès archaïques: hydrophobie et mort subite du nourrisson, scarlatine et grippe espagnole. Un obélisque solitaire pointait vers le ciel comme un doigt décharné indiquant le chemin du paradis. Fendues par la glace et l’eau, dévorées par les assauts doux et obstinés du lichen, les pierres tombales avaient grandement besoin d’être réparées. Certains noms avaient été tellement érodés par les intempéries qu’ils étaient maintenant illisibles, qu’ils ne témoigneraient plus jamais, que plus personne ne pourrait les balbutier à voix haute. »

En tous cas comme le dit la quatrième de couverture « …si le monde qui y est décrit peut nous sembler lointain, une chose est certaine : il s’agit bien du nôtre. » En effet, en lisant j’étais dans un monde totalement étrange et étranger, et en même temps tout ce qui fait le mien s’y trouvait aussi. Déstabilisant, dur, cruel, l’univers de ces nouvelles semble parfois très froid. Certains des personnages sont absolument détestables, leurs pratiques, leur façon de vivre, tout est détestable, comme dans  « Ressources naturelles » , sauf les ours: Démonstration du talent de l’auteur avec l’humour noir, la dérision cruelle :

« On appelait cela « le safari du pauvre ». Un jour une femme arriva en voiture avec ses enfants. Elle désirait un instantané de son petit dernier avec un ours; […]. Elle prit le garçon, lui barbouilla la main de miel et le planta devant le véhicule afin que la bête puisse lécher cette gourmandise suave sur ses doigts. Son appareil photo était prêt. Deux ours accoururent en bondissant.

Les services sociaux placèrent les trois autres enfants et le comté condamna par une clôture l’accès au site : la fête était finie. Et l’on raconte que cet endroit a jadis abrité les ours les plus heureux sur terre. Non seulement ils nous offrent leurs bambins, mais ils les trempent d’abord dans le miel.« 

 » La deuxième circonscription ».

« On trouve dans chaque bled une famille similaire aux Mavety, célèbre pas tant par la violence de ses délits que par la régularité métronomique de ceux-ci. Ils jettent leurs ordures dans la nature, chassent le cerf au phare, enseignent à leurs enfants bien portants l’art de  gruger le gouvernement pour toucher des allocations handicapés et celui de duper le plus inflexible des travailleurs sociaux. Il y a toujours une fille enceinte. »Le lumpenprolétariat. Ce sont aussi des électeurs », rappelait mon père. »

Même en regardant à distance leur milieu de vie, une relative pauvreté – tout autant intellectuelle que matérielle – on n’arrive pas à ressentir un poil d’empathie ou de compassion. En tous cas je n’y arrive pas. Mais là encore, c’est la nature non pas hélas la plus forte, mais la plus belle, après les cerfs, les ours, les pyrargues, ce sont les truites, l’eau, la rivière..Dans « Télémétrie »

« Les chaos rocheux, les espaces vides de tout être humain – une solitude qu’un citadin ne pourrait comprendre. Vous avez parfois l’impression de connaître plus intimement les animaux que les hommes. La tête des castors qui trace son sillage en fendant l’onde, les crottes d’ours serties de graines, les cerfs qui se désaltèrent dans l’eau fraîche. La famille de Kathryn vit ici depuis trois siècles. Mais c’est un pays extrêmement misérable et rétrograde, qui n’évoluera peut-être jamais. »

En fait, peu de personnages m’ont été sympathiques, sauf peut-être le père et sa fille, Nedermeyer et Shelly dans « Télémétrie », où finalement les sales types ne sont pas forcément ceux qu’on croit. Ou encore Sarsen, dans « La lente bascule du temps », qui tiendra sa promesse de ramener ses bottes à Ezekiel de la part de son frère Henry pour un résultat ma foi bien décevant. Une vérité pas très reluisante qui ternit l’éclat de l’histoire, finalement. C’est ma nouvelle préférée, la plus longue, dans laquelle on retrouve le monde des draveurs du roman « Le miel du lion « .

« Henry Gorby avait connu le sort parfait: mourir sur la crête de la rivière, dans la fleur de l’âge, chanté à jamais par les draveurs. Et non vivre ce long et misérable après. Sarsen aurait donné tout ce qu’il possédait pour échanger sa place avec lui Voilà ce qu’il déclara sans aucune honte à Ezekiel et à son épouse. Il n’avait plus guère de souvenirs d’un homme aux cheveux noirs et de sa famille éplorée, avait oublié la suggestion d’Henry de trahir la compagnie en fermant les yeux sur le vol du pouilleux de la rivière, oublié la mule mourante et le maskinongé qui se débattait, oublié qu’il avait laissé Henry se noyer; rien de tout cela, hormis un léger doute qui le travaillait, la sensation que quelque chose clochait dans ce récit. »

Je crois que Matthew Neill Null est meilleur avec un peu de souffle, son talent a besoin d’espace, comme ceux qu’il décrit si bien ici, atteints par l’incurie des hommes, par le pouvoir de l’argent et la ferme certitude que l’homme a tous les droits, ce funeste sentiment de toute puissance. Voici un livre surtout infiniment triste, un sentiment de honte et d’impuissance accompagne cette lecture, sur les ravages qu’infligent les hommes à l’environnement; et  quoi qu’il en soit, c’est le ton général qui fait la cohérence de l’ensemble. C’est impitoyable. Et parfois très très beau:

« Les Dolly Sods sont une toundra perdue, un morceau de Canada égaré quelques deux mille cinq cents kilomètres trop au sud, abandonné là au moment où les glaciers avaient entrepris leur grande migration vers le nord, gribouillant la région de cours d’eau. Chaos rocheux balayés par les vents et trembles tordus, rivières chargées en acide tannique et tourbières envahies de sphaignes, lichen des caribous et lièvres à raquettes. Épicéas en drapeau au tronc noueux. Plantes carnivores: sarracénies et droséras, étranges survivantes du pliocène. Des mouches disparaissent au fond de leur gosier ou subissent l’étreinte instantanée de leurs tentacules gluants. L’été, le paysage est un flamboiement d’azalées et de pieds d’alouettes, mais l’hiver le fige dans le froid et le durcit comme une lame forgée. »

Cette lecture laisse donc un goût amer, bien peu de joie et d’espoir, et une grande colère. En ça, c’est une réussite. Une bonne claque parfois est salutaire.

Plus sur les Dolly Sods  :  ICI

On trouve de jolies vidéos sur cette Virginie Occidentale, mais…rien à voir avec ce que je viens de lire, car ici on a le « background » et ça change le paradis en possible enfer.

« Revolver » – Duane Swierczynski – Rivages/Noir, traduit par Sophie Aslanides

« Stan Walczak

7 mai 1965

L’agent Stanislaw »Stan » Walczak avale généralement la bière par litres, mais cette après-midi chaude de printemps, il y va doucement. Du dos de sa main épaisse il essuie la sueur qui perle sur son front. Il fait 23° et l’air est très moite.  Son sang polonais ne supporte pas l’humidité.

Il jette un coup d’œil à son équipier, George W. Wildey. Contrairement à Stan, Wildey transpire rarement. Et il ne boit pratiquement jamais. mais il a décrété qu’après la semaine qu’ils viennent de passer, une petite mousse était tout à fait appropriée. Stan ne pouvait qu’être d’accord.

Ils sont en civil mais toute personne qui entrerait dans le bar les repérerait immédiatement. À North Philly, jamais un Blanc ne traînerait avec un Noir, à moins que ce ne soit de la flicaille sous couverture.

Techniquement, ils font tous deux l’école buissonnière. »

Très chouette lecture que cette enquête au long cours et cette histoire de famille, qui est au cœur du livre. Construit sur trois époques, trois générations de Walczak policiers, l’histoire commence avec Stan et son collègue George. Équipe peu classique pour cette époque puisque George est noir, et que le mouvement des droits civiques bat son plein dans cette Amérique raciste. Walczak et ses origines polonaises, lui, aime bien bosser avec George, le duo fonctionne. Stan et George sont abattus dans un bar cet été 1965.

La construction du roman est vraiment un  point fort – ça ferait à mon avis une excellente série – chaque chapitre fait de trois parties, une par époque, on suit ainsi un événement de son origine à l’interprétation qui en sera faite ensuite . En même temps que les enfants devenus eux aussi policiers on apprend pas mal de choses sur Stan, George, la police de Philadelphie, le racisme, l’immigration et ses strates, la politique de cette ville. De Stan on passe à Jim son fils, qui inlassablement va chercher à comprendre la mort de son père – un coupable a été arrêté et ressort de prison – puis la petite-fille Audrey qui va à son tour chercher à comprendre ce double meurtre dont la conclusion n’a jamais convaincu personne.

« Elle n’est pas belle à tomber, elle le sait. Mais elle attire l’attention d’un certain type d’hommes, quand elle veut. Surtout avec une main posée sur le juke-box, les hanches qui se balancent, en sirotant un cocktail. Assez rapidement, quelques hommes d’affaires entre deux âges cravatés l’entourent, étonnés qu’elle connaisse ces morceaux; ils lui donnent des billets d’un dollar (« tu choisis, jolie » ), et bientôt lui offrent des verres. Des vodkas.

Skyrockets in flight…

Elle n’aurait jamais du revenir. »

Dans sa playlist

Audrey est celle qui va dénouer les fils et reconstruire la véritable histoire, celle du double meurtre et celle de la famille . Formidable personnage que cette Audrey bien imbibée, directe et sans filtres, j’adore cette fille qui au fond contient beaucoup de colère et beaucoup de chagrins.

« Quand Audrey sort du terminal, l’air chaud et humide la gifle en plein visage. Ses longs cheveux noirs fouettent l’air en tous sens, comme les serpents de Méduse. Ses yeux se remplissent de larmes. Elle se cramponne à son petit sac de voyage – oh oui, cette visite sera courte, la culpabilité ne fournit de motivation que pour vingt-quatre heures, pas plus – et elle cherche la limousine. Pour sa peine, on lui a promis une limousine.

Pas de limousine.

En fait de limousine, c’est un minivan. Honda elle sait-pas-quoi bleu cyanose, vieux de quelques années, cabossé ici et là.

Pour l’accueillir, une belle-sœur, la seule qui lui parle; qui gesticule et crie, dépêche-toi, dépêche-toi, on va être en retard. Des gamins qui poussent des cris de joie derrière. Attends, non, ce ne sont pas des cris de joie. Des hurlements.

Ça va être un cauchemar.

Putain, on lui avait promis une limousine. »

C’est sans doute pour ça, comme vilain petit canard mis à distance, qu’elle va avoir tant de hargne, tant d’objectivité aussi, tant de culot qui vont lui permettre d’éclairer d’un jour tout nouveau cette enquête, sa propre histoire et celle des Walczak.

J’ai été heureuse de retrouver Sophie Aslanides sur la traduction de ce livre, en particulier pour l’humour bien présent ici et le ton décalé, des choses qu’elle maîtrise à merveille dans ses traductions de Craig Johnson.

J’ai lu ce livre d’un trait, c’est très très bon, c’est très visuel, on découvre un bout de l’histoire de Philly et de sa population, on voit aussi cette dynastie de flics « ordinaires » qui pour les générations les plus neuves cherchent une vérité et j’ai été très contente que ce soit Audrey la tatouée arrosée au bloody mary qui dénoue tout ça !  

Beaucoup d’empathie pour Jim aussi, un très beau personnage également:

« Aux veillées, on est censé s’agenouiller et dire une prière pour le défunt. Mais tout ce que Jim pensait, du haut de ses douze ans, c’était que son père avait un air pas du tout naturel. On aurait dit qu’ils l’avaient remplacé par un mannequin de cire. Le jeune esprit de Jim s’est attardé sur cette idée quelques instants. Quelque part, là, dehors, un gang retenait son père en otage, et attendait que son fils vienne le sauver.

Mais non. Quelqu’un l’avait abattu de plusieurs coups de feu. Maintenant que Jim était tout près, il voyait les dégâts que les pompes funèbres avaient eu du mal à réparer.

Alors, en touchant la manche de l’uniforme d’apparat de son père, il a dit une courte prière. Il a fait une promesse.

Je vais trouver l’homme qui t’a fait ça.

Et je vais le faire payer.« 

On entend Dylan, beaucoup, et puis  » de la soul de merde » – dixit Stan à George, et puis les Kinks ( je ne vous parle même pas d’une polka polonaise…mais si ça vous dit, c’est là https://www.youtube.com/watch?v=7uxyg1aUaoI

Atmosphère très bien rendue par une écriture sans fioritures mais pleine d’esprit et de second degré, bref, du bon polar à déguster d’un shot !

« Dry bones » – Craig Johnson – Gallmeister/AMERICANA, traduit par Sophie Aslanides

« Elle avait près de trente ans quand elle avait été 

tuée.

Cette grande fille aimait bien faire la bringue avec les garçons dans les abreuvoirs du coin, ce qui bien entendu avait donné naissance à beaucoup d’enfants illégitimes; cependant aux dires de tous, elle était une mère célibataire fort acceptable, tout à fait capable de s’occuper de sa progéniture, et d’elle-même. Mais une nuit, une bande avait du l’attaquer; venus en nombre, ils étaient tous plus jeunes, et peut-être du même sang qu’elle. Une fois qu’ils lui eurent brisé une jambe et l’eurent mise à terre, ce fut la fin.

Il n’y eut pas de funérailles. ils la tuèrent et abandonnèrent son corps là, à côté de l’eau, où les sédiments de la rivière disparue s’entassèrent sur elle, couche après couche, l’écrasèrent, la compactèrent jusqu’à ce que ses os s’érodent et soient remplacés par des minéraux.

C’était comme si elle s’était transformée en pierre juste pour échapper à l’oubli. »

Et c’est le retour de mon shérif préféré pour une nouvelle aventure, dans laquelle j’ai eu le plaisir de retrouver tout le petit monde du comté d’Absaroka, les Bighorn Mountains et l’inévitable mauvais temps, le vent, la pluie torrentielle… Pour moi, cet opus n’est pas le meilleur de la série ( dans les années précédentes, c’est clairement « Tous les démons sont ici » qui m’avait le plus impressionnée ); mais quant à l’écriture, quant au goût du détail, au sens de l’humour, on retrouve un Craig Johnson en grande forme, qui choisit de nous embarquer dans une histoire de grands dinosaures par un temps de chien. Et j’y ai pris beaucoup de plaisir, ce fut un moment de détente appréciable.

La jeune « fille » fossilisée retrouvée dans ces premières phrases est en fait un énorme T-rex.  Le gigantesque squelette est sur les terres de Danny Lone Elk, qui sera retrouvé mort sur son ranch peu de temps après la mise au jour du dinosaure par la jeune Jennifer Watt. Elle fait ici « une des plus grandes découvertes paléontologiques des temps modernes » et le monstre sera prénommé Jen en son honneur.

« L’immense créature était recroquevillée sur elle-même, avec l’énorme bassin au centre, et la longue queue qui montait et s’enroulait par-dessus le dos. Il y avait quelques autres ossements, un grand fémur et des vertèbres, dispersés un peu plus loin. Je ne pus m’empêcher d’aller jusqu’à la corniche où Jen avait surpris Jennifer. C’était comme si la vieille dame s’était recroquevillée en position fœtale. On avait du mal à imaginer ce qui pouvait tuer la reine incontestée de son temps, avec ses sept tonnes, mais la vie avait un don, peut-être même à cette époque-là, pour nous apprendre l’humilité. »

On apprend ici que le Wyoming est le berceau de nombreux dinosaures et autres bestioles en « aure ». On comprend vite qu’il y aura conflit entre le musée local, qui veut garder cette extraordinaire découverte pour l’attrait que ça donnerait à l’endroit, et de richissimes amateurs, ou musées plus prestigieux situés dans de grandes villes. Et puis le squelette est en territoire cheyenne et sur un terrain privé, ça ne simplifie pas les choses. D’autant que le propriétaire vient semble-t-il d’être assassiné.

Et puis, Walt a des visions et des rêves qui s’en approchent, des conversations dans lesquelles apparaissent des réminiscences des livres précédents, de la course avec Virgil par exemple…De l’intérêt d’avoir tout lu !

« Je me trouvais au sommet de la crête à côté d’un homme qui me tournait le dos, un homme grand, large, avec des cheveux argentés jusqu’à la taille. Malgré le froid, il était ne bras de chemise et il chantait – un chant cheyenne .

La nuit était claire, de ces nuits qui gèlent l’air à l’intérieur des poumons quand il n’y  arien entre la peau du visage et le froid scintillant de ces piqûres d’épingle dans les ténèbres infinies, la traînée d’étoiles formant la Voie suspendue qui dessinait un arc jusqu’au Camp des morts.

L’homme avait cessé de chanter et se mit à parler du bout des lèvres. C’était une voix que j’avais déjà entendue, même si je ne parvenais pas à l’identifier. Je m’entendis l’interpeller: « Virgil? »

Je vous laisse découvrir en lisant l’aventure – enquête périlleuse que va commencer Walt Longmire en compagnie de Henry l’Ours et du vieil Adrian . Longmire est fragilisé, on le ressentira au cours de cette course sous la pluie et dans la boue car sa famille vient d’être affectée douloureusement.

Henry Standing Bear, la Nation Cheyenne, ami solide et fidèle; alors que Walt est en difficulté sous l’orage, dans la boue, il vient de voir Vic disparaître sans comprendre comment et tente de se sauver ainsi que son chien:

« Sans attendre, j’attrapai le chien et le soulevai. La main le saisit par le collier pendant que l’autre enfouissait ses doigts vigoureux dans l’épaisse fourrure du dos de l’animal, et lui aussi disparut avec un petit cri.

Une nouvelle chute de pierres. Je baissai la tête et vis tout à coup l’eau se jeter sur mes jambes. Je me dis que je ferais mieux de tenter une sortie par un des côtés. Je commençai à partir en pataugeant vers ma gauche lorsque la main réapparut. Je ris. Soulever une femme de soixante-dix  kilos en était une autre, mais moi, ça n’avait rien à voir. Les doigts se replièrent et je me dis, et puis zut, si le fantôme de Danny Lone Elk pensait être assez fort pour revenir du Camp des morts et me sauver de la noyade, je n’allais certainement pas me mettre à discuter.

Levant un bras, je sentis les doigts puissants s’accrocher aux miens comme des câbles, et, incroyable, mes pieds se soulevèrent de terre comme si j’étais hissé par le treuil d’un hélicoptère Sikorsky.

Je tendis mon autre bras en le plaquant contre la paroi et la main enserra mon biceps comme un piège à ours et me hissa dans les airs. La pluie se déversait partout autour de nous. Un éclair embrasa le ciel à nouveau, une gerbe d’étincelles éclairant le sourire parfait et éclatant au milieu du visage sombre et voilé de Henry Standing Bear. »

 

Entre le meurtre de Danny Lone Elk et le combat qui se prépare pour le squelette mis aux enchères, la tâche de Walt ne sera pas aisée. Il y aura de nombreux suspects, une histoire d’amoureux en fuite, et vers la fin, une annonce qui pourrait bien générer des choses intéressantes dans les prochains romans…Bien sûr comme toujours l’éclaircie arrive à la fin, dans une ambiance amicale au Red Pony Bar and Grill, alors que les enchères de la vente de Jen suivies en direct font battre les cœurs. J’ai souvent souri, été touchée aussi par la vie familiale contrariée de Walt, Cady et sa petite Lola, et avec talent Craig Johnson sait parler de vies atteintes et de personnes qui se relèvent, parce qu’il y a les amitiés solides, l’amour, la tolérance, même si Walt entend bien, parfois se défouler un peu:

« Je m’apprêtai à rejoindre les autres, mais la partie la moins recommandable de ma nature l’emporta soudain et je m’arrêtai. Je pris une profonde inspiration et expulsai l’air en prononçant les mots suivants.

-Normalement, je ne fais pas ce genre de choses, mais je suis vraiment fatigué et je viens de passer trois jours difficiles.

Y mettant toutes mes forces, je me retournai et lui assénai un coup de poing fracassant qui le toucha à l’endroit idéal du menton et l’envoya valser en arrière. Il s’envola les quatre fers en l’air à un bon mètre du bord et s’écrasa dans l’eau du réservoir comme une grenade sous-marine.

Je regagnai mon pick-up et en passant à côté des autres, je fis ma dernière déclaration sur l’affaire:

-Vous pouvez le sortir de là ou le laisser en pâture aux tortues, je m’en fiche complètement. »

Chacun au fil du livre y va de son « Sauvez Jen », le T-Rex est devenu la cause locale du moment.

J’aime toujours, et tout autant que Walt, Vic la dure à cuire qui me régale de ses conversations fleuries.

« -Et si je te disais qu’il n’était pas de toi?

C’est un fait avéré que la Terre tourne à environ 1673 km par heure, mais parfois le monde s’arrête, tout simplement, pôles magnétiques ou pas. Et on arrête le monde rien qu’avec le poids de sa propre gravité dans ces moments de grande solitude.

-Quoi?

Elle sourit, du genre de sourire que les chats réservent à leurs jeux avec les souris, et ne bougea pas pendant ce qui me parut une éternité. Elle baissa la tête et passa les doigts dan son épaisse chevelure. Sa voix rebondit sur le crâne de la femelle préhistorique de soixante-sept millions d’années.

-Je plaisante, espèce d’idiot. Qui d’autre pourrais-je avoir envie de baiser, dans le coin, de toute manière. Ce n’est pas comme si l’offre était pléthorique. »

On aime être à nouveau en compagnie du shérif et de son chien. Retrouver cet homme cultivé, qui aime le Wyoming, les Cheyennes, la nature ici traversée d’éclairs alors qu’il monte un bel et indocile appaloosa, sa modestie, son humanité .

Ce roman reste fidèle à la ligne de cette série formidable marquée par le plaisir de l’aventure, l’intelligence des personnages, le fait qu’à chaque fois on apprend quelque chose sur le Wyoming, sur les Cheyennes, et que les paysages nous absorbent comme l’écriture, toujours de très bonne qualité.

Quelques bons extraits vous tenteront plus que ce que je pourrais dire, alors je m’en tiens là. En rencontrant outre un T-Rex, des Cheyennes, des tortues, du poison, deux Bobs, on n’a pas le temps de s’ennuyer.

Mais en tous cas j’aime toujours autant Craig Johnson, Walt Longmire et les siens. Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire de ces personnages, de série ou pas, qui entrent et restent dans notre vie et c’est parmi un des plus grands bonheurs de la lecture.

« Les Amazones » – Jim Fergus – Cherche-Midi, traduit par Jean-Luc Piningre

« Les journaux perdus de May Dodd et de Molly McGill, édités et annotés par Molly Standing Bear – Tome 3 de la trilogie « Mille femmes blanches »

 » 25 novembre 2018

Finalement, je préfère ne pas confier toute l’histoire à Jon W. Dodd. Elle m’appartient, à moi et à ma famille, au peuple cheyenne et plus encore aux Cœurs vaillants. Alors personne ne la racontera mieux que moi. Dois-je rappeler que les Blancs, après nous avoir envahis, avaient chargé leur armée de nous massacrer? Qu’ils nous ont confisqué nos terres, notre mode de vie, notre culture? Pour accélérer les choses, ils ont décimé notre frère le bison, qui était notre moyen d’existence et dont les troupeaux peuplaient jadis nos vastes prairies. Pratiquement exterminés, il n’en reste aujourd’hui que quelques centaines au parc de Yellowstone, contre trente millions au départ. Quant à nous, ceux qui ont survécu aux guerres, nous avons été parqués dans des réserves, avec interdiction d’en sortir. Les Blancs nous ont volé notre langue et nos enfants, qu’ils ont envoyés étudier dans leurs écoles religieuses après leur avoir rasé la tête »

Ainsi commence le dernier volume de cette belle trilogie. Une lecture facile, intelligente et intéressante et même si mon préféré des trois est « La vengeance des mères » – sans doute le plus noir des trois – on retrouve avec un intense plaisir la plume de Jim Fergus et son attachement à l’histoire tragique du peuple natif de son pays.

Sans angélisme, il aura su nous parler tout au long des pages de l’histoire de ces peuples, et en particulier les Cheyennes. Nous dépeindre leur cadre de vie, leur mode de vie, leur culture, leur richesse et leurs faiblesses, leurs défauts, ceux inhérents à l’espèce humaine dans son ensemble, ni plus ni moins. Sans doute il n’est pas facile pour un Blanc de parler ainsi de cette histoire avec autant de subtilité. Pari tenu.

Et puis bien sûr, sur ces trois livres il est question de femmes; et je sais gré à cet auteur d’avoir su si bien parler de ces mille femmes blanches et plus largement nous parler des femmes. Je ne révélerai rien en disant que l’échange des mille femmes blanches contre des chevaux à l’origine du roman est fictif, n’est-ce pas ? Bien que la rencontre entre Little Wolf et le président Grant et la proposition soient réels, l’échange, après avoir exploré plusieurs sources, semble ne pas avoir eu lieu.

Avec cette communauté aux multiples origines et aux tempéraments de toutes sortes, qu’on connait bien à présent et qu’on va quitter à regret, c’est un tendre et admiratif hommage aux femmes que nous offre Jim Fergus. C’est aussi une fresque sur une histoire de liens, d’amours possibles, de compréhension possible, de partage. Mais aussi évidemment l’histoire d’une dépossession totale, d’une extermination voulue, et de résistance. 

« -[…] Savais-tu que les trois-quarts des Indiens d’Amérique, l’Alaska y compris, vivent aujourd’hui dans des villes et non dans des réserves? Beaucoup de nos filles sont enlevées en pleine rue et tombent dans les griffes des réseaux de prostitution. Ils s’attaquent à nous puisqu’ils bénéficient d’une totale impunité. Ils profitent du racisme institutionnel de ce pays, du fait que l’État fédéral ne tient pas de base de données à jour des indigènes qui disparaissent chaque année. Portant les chiffres du FBI indiquent qu’elles sont deux fois plus nombreuses que les Blanches dans ce cas, alors que nous sommes un groupe de population moins important. »

On peut aisément dire et écrire pas mal de lieux communs sur le sujet, c’est pourquoi je vais ici mettre le focus sur un point abordé de façon assez brève mais qui me semble important – voire une entrée vers un autre roman ?  – , et sur une héroïne dont j’aimerais beaucoup savoir ce qu’il adviendra d’elle : Molly Standing Bear, descendante de ces femmes, celle qui va porter l’histoire des siennes et des siens à la connaissance du plus grand nombre, par le biais des journaux de May Dodd, de Molly McGill et de Margaret Kelly dont elle a en quelque sorte la garde.

Ces carnets que nous lisons depuis 2013 à raison d’un tome tous les 3 ans. Le récit se clôt avec cette nouvelle Molly du XXème siècle, guerrière nomade à sa manière, au caractère qui n’a rien à envier à celui de ses ancêtres, et prête à livrer un combat d’actualité : les disparitions de femmes autochtones non élucidées. Le problème est le même au Canada d’ailleurs, et voici quelques articles qui m’ont semblé intéressants:

https://theconversation.com/femmes-amerindiennes-assassinees-ce-genocide-qui-embarrasse-lamerique-du-nord-118526

Et vous pouvez regarder le film Wind River, que j’avais vu à sa sortie au cinéma.

Où l’on comprend que le peuple blanc n’en a pas fini avec l’humiliation et la spoliation des peuples natifs, ni avec la violence qui leur est faite par un traitement inégalitaire, le mépris et un refus des droits essentiels.

Outre le fait que ce livre nous décrit le courage de ces femmes, blanches ou pas, la nécessaire solidarité qui fera leur force, leur ouverture d’esprit aussi, Jim Fergus dénonce encore, sans grandes envolées mais par des détails toujours choisis et bien placés l’abandon dans lequel elles sont face à la violence des hommes et comment elles survivent à ça, malgré tout. Aucunement manichéen, toujours pesé, dosé, le texte prend alors une vraie crédibilité. Quelques scènes bien « sauvages » avec l’infect Jules Séminole qui pour la énième fois attaque May et son amie Wind:

« -Mon bel amour, en voilà des méchancetés ! Il est donc temps de la refermer ta gueule de putain, a-t-il rétorqué en nouant à nouveau son immonde foulard sur mes lèvres. Pour que Jules et ses amis profitent de toi sans entendre les horreurs que tu profères. Mais voilà qui devrait te mettre du baume au cœur,; quand nous en aurons fini avec toi et que Cuts Women t’aura découpée, c’est Jules qui aura le plaisir de porter ta petite chatte à son poignet, en souvenir de nos ébats… »

Enfin, j’ai lu des pages magnifiques sur les paysages, sur l’amour, sur les jeux et les travaux des jours ordinaires de ces peuples qui ont habité mon enfance et ont sans aucun doute modelé mon imaginaire sur l’Amérique, cette même Amérique où l’on construit des murs et où on continue à tuer. Jim Fergus de sa plume douce amère sait dire tout ça, et nous remplit d’affection pour ces femmes, blanches ou pas. Et nous offre aussi des scènes comme celle-ci:

« Nous avançons de front, Phemie, Pretty Nose et moi, chacune sur notre cheval, moi entre elles deux. Martha nous suit sur son courageux petit âne, Dapple, puis ce sont Astrid, Maria et Carolyn, côte à côte derrière elle. C’est une belle journée d’été. Après une vague de chaleur, la brise nous rafraîchit, l’air est plus doux et le ciel dégagé d’un bleu profond. Nous traversons une prairie vallonnée que les Indiens appellent le pays des herbes courtes, riche en herbe aux bisons, où les jumelles ont sans doute coupé les quelques brins que j’ai trouvés dans leur sac-médecine. Comme il a beaucoup plu en ce début d’été, l’herbe et les fleurs sauvages ont poussé en abondance. Assez hautes, cependant, pour effleurer le ventre des chevaux, elles ondulent sous le vent comme une houle légère en exhalant leur doux parfum. À distance, un troupeau épars de bisons profite paisiblement de ces riches pâtures. »

Je préfère donc avant tout vous proposer quelques extraits choisis. J’ai écouté Jim Fergus il y a quelques années à Brive, à la veille de l’élection de Donald Trump. En l’écoutant, j’ai entendu un homme calme, posé et bienveillant. Il a raconté comment il est arrivé à s’intéresser aux peuples autochtones, quand enfant avec ses parents il partait en promenade en voiture et passait aux portes des réserves. Il regardait, s’interrogeait, puis il a cherché, puis il a compris et enfin devenu adulte et l’écrivain que nous savons, il nous a écrit ces trois merveilleux romans. On ne peut que l’en remercier. Et le lire, bien sûr !

Je termine avec un extrait de la lettre que Molly Standing Bear  – son histoire en résumé de la page 160 à la page 170 – laisse à son amoureux Jon, le journaliste chargé de publier les carnets.

« Mon cher Jon, donc, je te laisse mes carnets et tu as la permission de les reproduire par petits bouts dans ton magazine. En revanche, tu n’as pas celle de modifier quoi que ce soit dans les récits de May et de Molly. Que tu approuves ou pas la façon dont je les ai arrangés, je veux qu’ils paraissent exactement tels quels. Si je découvre le moindre changement, je serai forcée d’attacher ton scalp à ma ceinture…et je ne plaisante pas. Cela vaut aussi pour mes commentaires. Comme je parle cru, notamment de sexualité, tu seras sans doute gêné par certains. Tu feras avec, petit Blanc. Tu n’allais pas te cacher derrière ton bureau, déguisé en rédacteur en chef jusqu’à la fin de ta vie. Il faut bien que je te mouille (façon de parler ).

Nous nous sommes bien amusés, hein cow-boy? »

« La vie en chantier » – Pete Fromm – Gallmeister/Americana, traduit par Juliane Nivelt

« Prologue

Lorsqu’elle le lui dit, Taz est à genoux; à force de manier le marteau ses bras vibrent, palpitent et picotent. Il lève les yeux, les oreilles bourdonnantes, la pince à levier et les doigts coincés sous encore quinze centimètres de sous-plancher en kryptonite de malheur.

Les pouces accrochés à sa ceinture à outils, comme si finalement elle comptait s’attaquer au fichu lattis, Marnie le regarde avec un sourire en coin et répète sa phrase.

Il cligne des yeux, hausse un sourcil et libère ses doigts, les frotte pour en retirer la poussière.

-C’est vrai ? demande-t-il .

Tachant de contenir son sourire, elle commence à extraire un test de grossesse de sa ceinture, à peine un centimètre ou deux, avant de l’enfoncer à nouveau.

-L’aiglon a atterri. »

C’est toujours avec plaisir que je retrouve l’univers de Pete Fromm. Depuis l’exceptionnel « Comment tout a commencé  » ( qui reste mon préféré pour sa tension dramatique ) , il explore avec tendresse, douceur et lucidité ce qui constitue un couple, une famille, une fratrie. Il installe un décor, un fond dessiné par la situation géographique, économique et sociale de ses personnages, puis par touches délicates, il nous les rend vivants et attachants. Soudain arrive le grain de sable dans les rouages et parfois bien pire que le grain de sable, le cataclysme.

C’est certes un scénario qui pourrait se ressentir comme routinier, j’ai eu un peu peur au début…mais c’est sans compter avec l’écriture si belle de Pete Fromm. Ce n’est pas un lyrique, non, c’est un conteur « naturel » ( je veux dire par là qu’il a le genre du conteur au coin du feu sous les étoiles, à voix pas trop haute, vous voyez ce que je veux dire ? ), il a une voix douce, on sent l’observateur humaniste dans sa manière simple de dire les émotions, les expressions; et pour la perfection de l’ensemble, son ton n’est pas dénué d’humour. Et tout nous apparaît comme si on y était.

« Les derniers jours, Marnie l’aide avec les finitions, les chambranles, tout ce qu’elle peut faire debout, mais une fois, Taz rentre de l’atelier et la trouve allongée par terre, énorme, occupée à poser une moulure de revêtement sur la plinthe. Elle ne prend même pas la peine d’utiliser la cloueuse, parce qu’elle préfère enfoncer les petits clous à la main. Il éclate de rire.

-J’appelle SOS échouage?

-Qui ça?

Elle a des clous plein la bouche et parle comme Elmer Fudd.

-Tu sais, les bénévoles qui aident à remettre à l’eau les baleines et les dauphins échoués à l’eau. »

Ici, c’est un jeune couple, Marnie et Taz, qui attend son premier enfant et il faut préparer cette arrivée. Taz est un menuisier très doué et Marnie l’aide dans cette maison où tout est à faire. Ils sont pleins de vie et d’optimisme, même si le travail et donc l’argent ne sont pas toujours au rendez-vous. Ils ont la vie devant eux et c’est la vie qu’ils ont voulue. Ils sont le tenon et la mortaise. Mais très vite, page 43, tout se renverse, rien ne va comme prévu, Marnie meurt d’une embolie pulmonaire en accouchant de la petite Midge.

« Embolie pulmonaire. EP.

Il continue de se balancer, la tête entre les mains, répétant les deux mots à voix basse, encore et encore, sans parvenir à en saisir le sens.

Autour de lui, les ballons tremblotent chaque fois que l’air conditionné se met en route. Quelqu’un finit par passer un bras dans la chambre pour éteindre les néons aveuglants. Plongé dans la pénombre, le gigantesque ours en peluche de Rudy semble perplexe. »

Je me permets de le dire, c’est sur la 4ème de couverture et si je ne dis pas ça, impossible de parler plus du roman. Tout le roman compté en jours au fil de courts chapitres va nous mettre en compagnie de Taz qui doit tout d’abord penser à cette petite Midge. Qui est préparé à ça? Une vie de couple qui se retrouve démontée si brutalement. Perdre la personne qu’on aime, et avoir contre soi un petit être dont il faut prendre soin malgré la peine, la désolation, malgré la tristesse donner le goût de la vie à une enfant.

C’est là que Pete Fromm déploie son très grand talent  en nous racontant ce fil des jours fait d’insomnies, d’angoisses, d’épuisement et malgré ça du plaisir de voir cette petite pousser; il faut assurer le quotidien, nourrir, laver, endormir Midge, et lui parler et la choyer.

« Déposer Midge à la garderie, c’est un peu comme être pendu et équarri. Il tremble en s’éloignant, transpercé par ses cris. La femme lui assure que c’est normal, tout à fait naturel, mais Taz ne peut imaginer chose moins naturelle qu monde. Marnie l’accompagne jusqu’au pick-up. Tu vas t’en sortir, tu vas t’en sortir, chuchote-t-elle, encore et encore. »

Et travailler pour garder la maison. C’est là que vont intervenir le formidable et véritable ami Rudy, Lauren, la belle-mère qui s’avérera précieuse, et puis la baby-sitter, Elmo. Taz entretient une conversation muette avec Marnie en permanence, elle est dans sa tête, au-dessus de son épaule, elle n’est pas partie, et ce père tente d’imprégner Midge de qui fut sa mère biologique, en en faisant une héroïne dans le conte du soir…

« -Marnie, crie-t-il, réprimant un sanglot.

Puis, incapable de se retenir, il laisse le chagrin l’envahir, lui arracher les tripes et le vider de l’intérieur, le mettre sens dessus dessous. Ses côtes se contractent, son sternum se fissure. Il bascule sur le ventre te se roule en boule, le visage enfoncé dans le matelas, l’oreiller, étouffant d’énormes sanglots, trempant les draps. Il sent Marnie l’envelopper dans se bras et l’étreindre, comme elle le faisait de son vivant, comme s’ils ne pourraient jamais être assez proches.

-Oh putain, gémit-il. Oh Marn.

Elle lui frotte le dos, le caresse. Shh, shh, tout ira bien, tu vas t’en sortir;

Dans la nursery, Midge commence à pleurer. Taz se martèle les tempes avec les poings. Marnie lui attrape les poignets et l’attire contre elle. Shh shh. « 

L’écriture de Pete Fromm est encore plus puissante bien que sobre dans les passages où soudain Taz sent le vide et où le chagrin qu’il n’a pas eu le temps de libérer le broie avec violence. Ces passages sont brefs, mais d’une telle intensité qu’ils vous serrent l’estomac. Ce sont des moments fugaces parce que la vie quotidienne ne lui permet pas de céder à ce chagrin : il y a Midge. Il emmène le bébé à l’endroit secret où il se rendait avec Marnie, où il va lui apprendre à nager. Des scènes exceptionnelles, fortes, bouleversantes. Car Marnie est là, avec eux…Et c’est l’occasion pour Pete Fromm de mettre en avant la nature qui même blessée elle-même ( le secteur a brûlé ) console, berce, apaise… On ne peut pas oublier les premiers récits « Indian Creek », ou les nouvelles « Chinook » et  » Avant la nuit  » . Ce livre embaume le bois raboté et poli, la nature humide au bord de la rivière, dans l’endroit secret de Taz et Marnie, il y flotte des pulsions de mort, Taz peine à vivre, mais c’est sans compter l’opiniâtreté de Elmo et la joie de vivre de Midge. 

Je m’arrête ici afin que vous puissiez savourer le récit et sa fin magnifique, mais comme toujours, c’est une histoire sans faute, pudique, douloureuse mais lumineuse, qui nous fait aimer intensément ce petit groupe, Taz, Marnie, Rudy, Lauren et le duo Midge-Elmo, tellement émouvant.

« La vie en chantier », une histoire de vie et de mort, de naissance et de renaissance.

« Taz court et plonge, le monde se fait bulles, courant, silence et lumière, puis il aperçoit leurs mains, paumes ouvertes, prêtes à le tirer à la surface, à le ramener à l’air libre. »