« Évasion » – Benjamin Whitmer – Gallmeister/Americana, traduit par Jacques Mailhos

« Par la fenêtre, les montagnes scintillent, hirsutes et grises derrière la neige qui tombe, sous un soleil comme une lanterne qu’on abaisserait entre les pics. Mopar regarde. Travaille à se calmer. Respire, tête de nœud. C’est le premier coucher de soleil que tu vois en dix ans. Respire. »

J’attendais ce troisième roman depuis longtemps et le voici, plus long que les deux précédents, plus dense aussi, mais j’ai retrouvé ici l’écriture impressionnante de Benjamin Whitmer et son sens de la construction dans ce roman. Cette histoire impossible à brosser en quelques mots est en fait une mosaïque d’histoires et de destins qui furent plus ou moins imbriqués ou éloignés à un moment donné et qui du fait de cette évasion se percutent se fracassent et se racontent. À la manière de Whitmer, talentueuse:

« C’est Adam Belligham, le directeur adjoint. Un homme en début de cinquantaine, au teint terreux et au menton fuyant qui file tristement se tapir sous son nœud de cravate, aux misérables yeux marron qui ont constamment l’air de vous supplier de faire comme s’ils n’existaient pas. Mais il ne faut pas le juger aux apparences. Vingt-quatre années plus tôt, Bellingham avait filé en France et en était revenu avec plus de médailles qu’on ne peut en transporter dans un grand seau. Il est exactement l’homme que Jim n’a pas envie de voir en cet instant précis. »

Évasion spectaculaire de douze prisonniers à la prison d’Old Lonesome, Colorado, au pied des Rocheuses. C’est l’hiver 1968, un bon gros hiver plein de neige, de glace et de blizzard, une mobilisation conséquente va se mettre en place pour rattraper les fuyards, morts ou vifs.

« C’est le genre de tempête qui vous fait regretter jusqu’au dernier de vos petits mensonges minables. Garrett et Stanley ne sont qu’à mi-chemin d’Old Lonesome et la neige tombe par plaques, la voiture progresse en dérapant contre la blanche déflagration du faisceau de ses phares. »

Il y a donc là ce qui va constituer la trame formelle du roman : le groupe des détenus, le groupe des gardiens de prison, les journalistes locaux, un traqueur d’exception et une dealeuse d’herbe qui sait que son cousin est parmi les fuyards et veut le retrouver. Les 63 chapitres alternent les points de vue, et sont titrés selon ces différents groupes, le détenu, les journalistes, le traqueur, la hors-la-loi pour la plupart, avec ici et là quelques « écarts » avec Bad News ( nom d’un personnage ), le directeur, les gardiens, la ville.

« Vivre dans cette ville, c’est comme se faire étrangler, mais très lentement. Le genre de mort lente et suffocante à laquelle on met une vie entière à s’habituer. Et puis on meurt. »

 

( Ry Cooder and the Chicken Skin – « At the dark end of the street  »  )

Le directeur

« Il est assis à son bureau, il mange un blanc de poulet rôti avec un couteau et une fourchette en fixant le grand tableau sur lequel sont punaisées les photos des évadés. Il se voit déjà en train de finir son poulet, s’essuyer les mains avec sa serviette en tissu puis marcher jusqu’au tableau et tracer une croix sur le visage de Billy Hughes. Après il a prévu de s’allumer une nouvelle cigarette. Mme Jugg n’a pas besoin de savoir combien il en fume. »

Un journaliste :

« Le soleil s’est couché et il ne reste plus rien à voir du crépuscule. Ce qui ne signifie pas que ce soit déjà tout à fait la nuit noire. C’est un truc que Stanley a l’âge d’avoir appris. Les choses deviennent toujours plus noires. Quiconque n’a pas compris ça vit dans un autre monde. »

Pourquoi LE détenu ? Parce que l’on suit particulièrement Mopar, le cousin de la hors-la-loi Dayton. Mopar est mon personnage préféré pour plein de raisons et quelles que soient les actions violentes dont il use, c’est une humanité authentique, loin des images d’Épinal, c’est un réalisme cru, loin de la béatitude simpliste qu’on met parfois dans ce terme d’humanité. Tout dans ce livre nous crie que l’humanité n’est pas bonne ou mauvaise, mais est tout ensemble, l’humanité est errante et dissonnante, et Mopar en est un merveilleux exemple.

Le détenu, Mopar:

« Mopar n’a jamais été vraiment stupide. Mais il n’a jamais non plus été capable de repousser la moindre mauvaise idée. Une fois qu’il a un truc dans le crâne, il le rumine et le rumine jusqu’à ce qu’il en ait bien tiré le jus, ou qu’il n’en reste plus que de la poussière. Il y a les emmerdes qu’on vous refile, et il y a les emmerdes que vous vous créez vous-même. Mopar excelle dans cette catégorie. »

Le traqueur, Jim Cavey :

« Jim se souvient d’une autre évasion hivernale. Il n’y avait que lui et le Vieux, à cheval. Ils avaient traqué trois détenus jusqu’à une masure habitée par une famille mexicaine à une vingtaine de kilomètres de la ville. Il y avait un père, une mère et une fille à peu près du même âge que Jim à l’époque, onze ans peut-être. La fille était malade, terrorisée, enveloppée dans une couverture sur les genoux de sa mère, et elle frissonnait comme si elle avait de la fièvre. Elle cachait son visage au Vieux et à Jim. Elle tremblait et pleurait. Jim avait peur d’elle, et lui aussi avait envie de pleurer. »

Mais je n’ai pas l’intention de résumer ce roman impossible à résumer. La préface de Pierre Lemaître vous éclairera sur l’homme Whitmer, sur ses failles et sa force, mais cette préface confirme absolument ce que je trouve dans cette écriture. On trouve aussi dans ce roman de nombreuses références littéraires sans étalage tapageur, et l’homme en connaît un bout sur le sujet. Donc, ce dont je veux parler surtout et avant tout c’est de l’écriture de Benjamin Whitmer. Comment décrire cette force désespérée qu’il déploie ici avec tant de talent ? Sa manière d’écrire dans ce roman-ci est parfois théâtrale ou cinématographique – le présent pour décrire les scènes de la traque se lisent comme des didascalies- en phrases rythmées comme il sait le faire, parfois brèves et sèches et parfois en tirades plus longues, et au passé pour la narration de l’histoire de chacun des personnages – et il nous en raconte, des histoires de vies tordues-.Sans oublier de chouettes bordées d’injures ( oui, j’aime beaucoup ça ) 

« Bon Dieu de bordel de Christ boîteux ! »

« Bordel de merde miséricordieuse ! »

Il est évident que Whitmer n’est pas là pour nous réconforter, c’est noir, noir, noir et très violent. Comme l’est cet endroit, ce temps, comme la prison est violente, comme la police est violente.

« Ce monde n’est pas fait pour que vous vous en évadiez. Ce monde est fait pour tenir votre cœur captif le temps qu’il faut pour le broyer. »

Pourtant tout ça est traversé de moments de grâce totalement bouleversants par leur inattendue douceur ou par leur désespoir profond, par les soudaines faiblesses de ces durs à cuire, et par des parenthèses pour reprendre souffle, se remettre des pieds gelés et du cœur brisé, même si à la page suivante on a bien compris qu’il n’y a de remède ni aux pieds gelés ni au cœur brisé.

Mopar

« Il faut qu’il se protège du vent jusqu’à ce qu’il trouve un manteau. Mais le vent est partout. Il balaye tout par vagues, couvre le sol de neige. Pas un seul arbre dans le coin. Pas même une foutue branche pour briser la blancheur générale. S’il n’y avait pas de montagnes là-bas, juste à l’ouest de ce qu’il peut voir, il marcherait volontiers droit vers le néant, comme un idiot. Il faut vraiment être un crétin d’une race spéciale pour entretenir ce genre de pensées, se dit-il. »

« Je suis tellement fatigué, putain.

Il y a des trucs que vous vous dites que vous referez jamais. Des trous dans lesquels vous ne tomberez pas. Mais parfois, c’est moins dangereux de simplement se laisser glisser au fond de ces trous, de s’y cacher, d’attendre. Mopar se laisse glisser comme ça, juste une seconde. »

Vous allez croiser ici des femmes et des hommes bons et mauvais à la fois, certains penchant bien évidemment d’un côté ou de l’autre de manière plus ou moins vertigineuse, y sombrant ou y surnageant.

Tante Patsy

« Elle a l’air de s’être maquillée à l’aide d’un miroir tordu juste ce qu’il faut pour que tout se retrouve décalé d’un demi-centimètre. Mais ce n’est pas le maquillage. Le visage de Patsy à été plus souvent refait que le carburateur du pick-up de Dayton. »

Molly

« Le nez un peu tordu de Molly. Ces yeux capables de vous arracher le cœur par la trachée. »

Marjorie

« Il y a des moments où l’on peut voir exactement ce que l’on a fait à la vie de quelqu’un. Ils sont rares, mais ils existent. Marjorie, toute seule dans cette chambre de motel, bourrée au vin pas cher, pleurant sur l’épave qu’il a fait d’elle. Clamant qu’elle n’avait jamais voulu être avec personne d’autre. Mais qu’elle ne pouvait simplement pas supporter un jour de plus avec Stanley. »

(Stanley :« Sa barbe, son caban bleu, son costume orange sont comme une aube criarde sur une fumée de cheminée d’usine. » )

Avec leur passé, leurs histoires cabossées et douteuses, tous tentent de survivre quitte à pour cela tuer l’autre. Peut-on dire qu’il y a de vrais méchants et de faux gentils? Et de vrais gentils, de faux méchants? Je crois, oui, comme dans la vie. Il y a dans ce livre de fabuleux face à face, comme celui entre Mopar et Charles, le géant noir père de famille. Il y a des fenêtres claires sur de jolis moments revécus alors que la neige glace les os. Et le chapitre 50, une perfection à lui tout seul.

C’est ainsi, Benjamin Whitmer me touche avec une force assez déstabilisante  moi qui suis plutôt pacifique; il y a bien peu chez l’auteur de foi en l’humanité – peu de foi que je partage – , en la justice ou en quelque autre réparation ou consolation de nos douleurs. 

« Les pensées qui te viennent quand tu peux pas dormir. Celles qui te murmurent à l’oreille que t’es un abruti de te donner tout ce mal pour vivre un jour de plus. Qu’il n’existe ni abri ni réconfort en matière de souffrance et que même s’il en existe tu ne les mérites pas vu le genre de con que tu es. »

Il y a dans tout ça une grande pudeur, oui, une grande pudeur qui ressort dans une multitude de petites phrases comme ici, la pudeur des durs qui se fendillent:

« De l’eau coule des yeux de Mopar. Il le sent. Il ne s’agit pas tout à fait de larmes, mais il ne s’agit pas non plus tout à fait d’autre chose. »

Cet auteur me remue profondément, cette vision anxieuse, inquiète et rebelle, son regard lucide sur les hommes et le monde, et la société de son pays…tout ça me touche parce qu’il sait le dire si bien. L’écriture et le tempérament de l’auteur donnent sa qualité à ce livre qui sans ça serait un livre noir de plus bien violent, une traque un peu languissante ainsi paralysée par l’hiver. L’écriture donc, qui met Benjamin Whitmer au-dessus du lot en tous cas pour moi.

« Peu importe combien d’amour il y a dans le monde, cela ne suffit pas. Pas pour la paix et la lumière ni le soulagement de la douleur. Peu importe combien d’amour il y a dans le monde, cela ne suffit pour rien du tout. »

Il est évident qu’il faut saluer la traduction de Jacques Mailhos, parfaite, et je termine avec ces phrases de la fin qui certes n’éclairent aucun horizon, lucides, âpres et dépressives:

« Parce qu’on survit. C’est tout ce qu’il y a. Il n’y a rien dans ce monde qui vaille qu’on vive pour lui, mais on le fait quand même. On n’y pense pas, on se contente d’avancer. On survit et on espère seulement qu’on pourra s’accrocher à un bout de soi-même qui vaille qu’on survive. »

 

« Les jours de silence » – Phillip Lewis – Belfond, traduit par Anne-Laure Tissut

« Le bureau est resté tel qu’il l’a laissé. Le corbeau au mur, enfin, l’oiseau, quelle que soit l’espèce. Wolfe. Poe. Chopin. Un exemplaire de la première édition de L’étranger, l’étiquette du prix plusieurs fois arrachée, la couverture usée, écornée. Une édition originale signée de L’ange exilé, livre qui lui était plus cher qu’aucun autre. Une première édition des Contes fantastiques de Poe, signée par Harry Clarke à l’encre rouge sang. Une bible King James, avec couverture de cuir noir. Une bouteille d’Hill’s Absinth, vide. Deux bouteilles de vodka, vides. Une bouteille de vin espagnol, vide elle aussi. Une pochette d’allumettes. Une lampe, pas d’ampoule. Cinquante et un  cahiers de journaux, écrits à la main. La page de titre d’un roman non publié, avec une annotation en latin. Neuf années de poussière accumulée et une poignée de photographies qui devaient avoir une valeur pour lui. J’ouvre L’étranger pour lire la dédicace écrite de ma main. Je tourne la page et mes yeux tombent sur les premiers mots : Aujourd’hui, maman est morte. Je commence à comprendre. »

Et encore un premier roman venu de Caroline du Nord, les Appalaches. Henry Junior nous raconte l’histoire de sa famille, de son père en particulier, Henry Senior Aster. Un intéressant personnage pour lequel néanmoins je n’ai pas ressenti beaucoup de sympathie pour plusieurs raisons que j’évoquerai plus tard.

La famille compte donc ce père, bibliophile, homme de lettres autodidacte qui passe son temps à lire et à tenter d’écrire son œuvre propre. Il y a la mère Eleonore, une femme discrète, intelligente et cultivée, qui aime la nature et s’occupe d’un élevage de pur-sang, très beau personnage; et puis hormis Henry Junior, il y a Threnody, sa petite sœur adorée, qui aime les livres et les histoires à n’en plus finir.

« Elle était innocente comme sont les enfants et capable de s’émerveiller sans limites. L’hiver, elle était comme un petit oiseau duveteux qui observait, posé sur une branche gelée, attendant avec impatience l’arrivée du printemps. Au printemps elle était une fleur précoce qui s’élevait de toutes ses forces vers le ciel, sous un soleil encore froid mais plein d’espoir. Et nous l’avions tous abandonnée, tous sauf Mère. Nous l’avions abandonnée là, dans son univers qui empiétait sur le réel, et où son cœur magnifique s’amenuisait. Je traversai le territoire nous séparant, le cœur gros et lourd de tristesse. »

Il naîtra une petite fille plus tard, prénommée Maddy comme sa grand-mère, et qui mourra à l’âge de 4 ans en marquant à jamais sa famille, une petite flamme persistante dans les cœurs par sa grâce joyeuse.

Threnody*…Prénom peu simple à porter droit sorti d’un poème du père. Mais Threnody a été la personne que j’ai préférée dans ce roman où la famille est dépeinte comme une composition complexe, pas réellement harmonieuse sous l’ombre du père qui écrit, solitaire dans son bureau, et qui boit beaucoup aussi. Et de plus en plus au fil des pages.

La maison qu’il a choisie avec son épouse est une espèce de construction étrange et inquiétante qui à la réputation d’être maudite. Décider d’y vivre est une sorte de défi et dans tous les passages qui se passent dans cette maison flotte l’ombre de Poe et celle du poète Wolfe, deux auteurs que le père a mis dans son panthéon. Quant à notre adolescent grand frère exemplaire, il veille sur Threnody et vénère son père, assis par terre dans un coin avec un livre, silencieux – c’est la condition pour qu’il soit admis dans l’antre du grand homme occupé à écrire – il observe du coin de l’œil et parfois timidement questionne.

« -Et pourquoi passes-tu autant de temps à écrire? »

Je vis qu’il réfléchissait. Je lui avais posé une question dont il ignorait la réponse, mais qu’il avait passé sa vie à chercher.

« J’écris, dit-il, en me regardant dans les yeux, ce qu’il ne faisait presque jamais, parce que c’est l’une des seules choses qui me semblent réelles. » Il réfléchit encore quelques instants avant d’ajouter: »À part la mort, c’est la seule façon d’arrêter le temps. » Ce n’était pas une version simplifiée pour un enfant de dix ans. C’était sa vérité. »

Eleonore, elle, tient discrètement son rôle d’épouse et de mère et s’adonne à son amour de la nature. On sent chez elle une grande force et une loyauté assez merveilleuse pour son mari, mais pas de soumission. Et elle affrontera avec sang-froid et courage la disparition subite de Henry Senior dont la jeunesse nous est racontée par son fils dans les premiers chapitres.

« À quatorze ans, mon père écrivit quelques pièces de théâtre brèves, mais les garda pour lui. Tout le monde commençait à le remarquer en classe, où il écrivait sans cesse. À l’étude, il écrivait. Après la sonnerie, il restait assis à son pupitre et continuait à écrire. À seize ans, il obtint un emploi au journal de la ville, Les échos d’Old Buckram, d’abord comme livreur à vélo, puis il grimpa vite les échelons et se mit à écrire des articles. En quelques mois il se retrouva de facto rédacteur en chef. »

Sont aussi présentés les parents de Harry Senior, Maddy et Helton, un couple aimant et bienveillant, à l’esprit ouvert – ils sont la touche drôle du roman – . Maddy, s’adressant à son fils Henry J. qu’ils laisseront se vouer à sa passion de la littérature:

« Bon, ben disons que j’ai jamais vraiment compris cette fascination que tu as pour les livres. Dieu sait qu’on a essayé. Mais les livres, c’est pas tout, mon chéri. C’est pas tout d’écrire. La vérité, et ça va pas te plaire, c’est qu’on peut pas en vivre. Pas moyen. Tu peux me croire. J’en parlais à ton père l’autre soir, et il a dit – et c’était vrai : « J’ai jamais entendu parler d’un seul écrivain dans toute l’histoire de la langue à part Jésus H. Christ qui valait quelque chose. » Il a raison, mon chéri. Et regarde ce qui est arrivé à Jésus. »

Un jour le père admiré va disparaître; il sort et ne revient pas, son manuscrit disparaissant avec lui. Et il laisse dans la maison, hormis des bouteilles d’alcool vides, un froid et un vide assassins. Eleonore saura heureusement y pallier,  mais il restera à jamais comme un courant d’air glacé dans le cœur des deux enfants. Rien n’est pire pour un enfant qu’un tel abandon, muet, sans explication, sans raison connue, car ça laisse libre cours à toutes les suppositions et bien sûr aussi à la culpabilité.

Quand au moment de quitter la maison pour aller étudier Henry Junior promet à sa mère et surtout à sa petite sœur Threnody qu’il rentrera, téléphonera, donnera des nouvelles, il fuit. En fait il fuit les lieux silencieux et sombres, il fuit pour se trouver, pour quitter l’ombre du père disparu et d’abord sans vraiment en être conscient, puis avec acharnement, il va entamer une quête pour comprendre cet abandon dont ont été victimes sa mère, sa sœur et lui, comprendre qui était vraiment son père. Mais il ne rentrera pas, ainsi ne tenant pas sa promesse, vivant sa vie de jeune adulte étudiant, vivant comme on vit à son âge, mais négligeant terriblement sa mère et sa sœur. La mère sera stoïque, mais Threnody souffrira.

« Je serais partie avec toi, fit-elle. Tu le sais, ça? Je voulais partir. Je l’aurais fait. Une partie de moi-même pensait vraiment que tu allais m’emmener. C’est franchement débile, hein? Et quand tu es parti la première fois, les premiers mois, dans ma tête tu allais revenir tout de suite me chercher. J’avais même fait mes bagages.

-Tes bagages?

-J’avais une valise dans mon armoire, et chaque vendredi je la sortais, j’organisais tout et je la rangeais pour être prête. » Je ne respirais plus. « Mais tu n’es jamais revenu. Pas une fois, pas une seule.Tu es juste parti et tu n’es jamais revenu.La petite Maddy est partie, Père est parti, et puis tu es parti. »

Moi j’aime ces deux femmes, j’ai du mal à approuver ce que fait Henry, ce que font les deux Henry, père et fils. Junior appuie sur la douleur de sa sœur à grands coups de silence; tandis qu’en lui se livre une lutte entre sa dévotion et sa colère furieuse envers Senior et il provoque la même chose en Threnody à son encontre. Threnody qui parlera à la fin du livre de toute la souffrance endurée durant tous ces jours de silence, le silence de son père, de son frère, de cette maison maudite, peut-être bien:

« Je le déteste d’être parti , dit-elle. Je le déteste de m’avoir laissée. Il n’avait pas le droit de faire ça. Et je le déteste parce que, de toute mon enfance, je n’ai jamais eu la moindre idée de qui il était. Je ne l’ai pas connu. Il ne m’a rien laissé, que des dizaines de milliers de livres et un millier de questions, des souvenirs cauchemardesques de lui qui hantaient la maison comme des fantômes. »

J’ai beaucoup aimé cette histoire, le ressenti que je vous en donne ici est très personnel, mais si les deux Henry sont tout empreints de littérature et de grandes pensées ils n’en sont pas moins de piètres hommes quand ils doivent assumer autre chose. Bien sûr Junior est un formidable grand frère, Threnody l’adore mais il va trahir sa confiance au moment où elle en a le plus besoin. Et puis Threnody et sa mère elles aussi adorent la littérature, mais pour autant ça ne les extirpe pas totalement de leur vie quotidienne et de ce qu’il faut en assumer. En résumé, j’ai trouvé que ces deux femmes sont extrêmement courageuses et intelligentes. Je les comprends et les aime.

Ce roman est beau, triste et très émouvant, l’écriture est belle, classique et soignée sans être empesée, on saura à la fin ce qu’il advint de Senior et cette famille quelque peu disloquée se réunira, se réparera, un peu. Outre l’histoire familiale, reste la littérature dont il est ici très largement question. Qu’y cherchons-nous ? Quelle place occupe-t-elle dans notre vie, que nous soyons, lecteurs, écrivains, amateurs ou érudits? La littérature vaut-elle qu’on renonce à tout le reste? Comment lui donner une place en harmonie avec la vie. Est-elle la vie? Ou nos vies rêvées? Un vaste débat peut s’ouvrir avec ce roman qui soulève plein de questions. D’aucuns diront que vraiment tout ça ce sont des préoccupations bien anodines au vu des problèmes du monde. Peut-être, mais la littérature ouvre aux autres, ouvre à l’ailleurs, sort des gens de la solitude, fait réfléchir, fait grandir, offre des voyages à ceux qui jamais ne quitteront le tarmac…C’est une convaincue qui parle, à qui les livres et ceux qui les écrivent, les traduisent, sont chers et précieux. La littérature que j’aime doit être la vie, elle doit éclairer et non pas enfermer, elle nous invite à regarder vivre des personnages comme ceux de Phillip Lewis et à nous demander en quoi ils nous touchent s’ils le font, pourquoi on en exècre certains, et pourquoi d’autres nous semblent si familiers, si proches. Je crois qu’il est un peu question de ça dans ce roman, de la littérature non pas enfermée dans un cercle clos où il est difficile d’entrer ( comme Henry Junior n’arrive pas à entrer dans l’espace de son père quand il écrit ) , mais dans notre vie quotidienne. Superbe couverture et parfaite traduction.

En fond sonore, Chopin.

« Il échoit à certains d’entre nous, je suppose, de mener leur vie ainsi, et de mourir lentement, parfois si lentement que c’est imperceptible à tous sauf à eux. D’autres n’ont pas cette chance. Ils sombrent dans l’impossible obscurité qu’est la mort sans avoir connu le réconfort ne serait-ce que d’une floraison. Et pourtant nous menons nos vies comme avec l’assurance du lendemain. »

*Threnody, anglais pour « thrène »: lamentation funèbre chantée lors des funérailles, particulièrement à l’époque archaïque grecque. Je vous disais bien que ce n’est pas un nom facile à porter…

« Kentucky straight » – Chris Offutt – Gallmeister/Totem, traduit par Anatole Pons

                                                  En exergue :

« Voici le miroir

Où s’éteint la douleur

Voici le pays

Que nul ne visite. »

Mark Strand , »Another place »

« La sciure.

Personne  sur ce flanc de colline n’a fini le lycée. Par ici, on juge un homme sur ce qu’il fait, pas sur ce qu’il a dans la tête. Moi, je chasse pas, je pêche pas, je travaille pas. Les voisins disent que je réfléchis trop. Ils disent que je suis comme mon père, et maman a peur que peut-être ils aient raison. »

Gros plaisir de lecture avec ce court recueil de nouvelles, dont ces premiers mots disent déjà bien l’atmosphère de ce coin du Kentucky, qui en fait n’existe pas ( j’ai vérifié ), peut-être pour en rendre l’isolement avec encore plus de force et c’est une réussite.

Dans la première nouvelle, « La sciure », un jeune garçon nous parle de lui, de ses parents et de son frère, d’un chiot à la vie brève, et de ce qu’il sait et connaît:

« Je me baladais dans les collines en pensant à ce que je connaissais sur la forêt. Je sais dire le nom d’un oiseau à son nid et d’un arbre à son écorce. Je sais qu’une odeur de concombre signifie qu’une vipère cuivrée n’est pas loin. Que les mûres les plus sucrées sont près du sol et que le robinier fournit les meilleurs piquets de clôture. Ça m’a fait drôle d’avoir dû passer un test pour apprendre que je vivais en dessous du seuil de pauvreté. Je crois que c’est de savoir ça qui a déboussolé papa pour de bon. Quand il est mort, maman a brûlé ses cartes, mais j’ai gardé celle du Kentucky. Là où on vit, c’est pas dessus. »

Il va s’inscrire pour passer son certificat de fin d’études (diplôme du lycée) qui peut lui permettre d’obtenir un emploi. On se dit le voici tiré d’affaires:

« En passant le certificat, pour la première fois de ma vie je m’entêtais pour faire quelque chose, plutôt que pour ne rien faire. »

mais la chute de l’histoire est inattendue, ce qui en fait toute la qualité.

C’est en cela que ce recueil est si bon: rien ne va dans le sens de « la morale », du bon goût ni de la bienséance, rien ne va comme on pourrait le souhaiter. Il y a là de la violence, de la misère, le travail comme un bagne et de la magie aussi comme dans  « Ceux qui restent », encore un jeune garçon, Vaughn et son grand-père, Lije.

Il y a là la magie de la nature, son côté inquiétant bien sûr – car ici on n’est pas dans le romantisme béat, on en est même très très loin !  – qui est son côté fort, plus fort que nous autres humains.

« Un énorme cerf émergea des buissons, seize cors majestueux se dressant sur sa tête effilée. Il n’en avait jamais vu de taille pareille. Les chasseurs les tuaient avant qu’ils atteignent cet âge. La bête se tenait calme et immobile, observant Vaughn. Son regard sombre avait la profondeur de l’éternité.

-Grand-père, murmura Vaughn.

Le vent soulevait les feuilles autour du cerf qui battait en retraite. Vaughn dévala la pente jusqu’à Lije, qui se tenait devant les chênes géants. Le raffut du cerf résonnait au milieu des arbres.

-Je l’ai vu, dit Vaughn. J’ai vu le cerf.

-Non, répondit Lije. C’est lui qui s’est montré. »

Dans « Blue LickRiver », encore un bout de jeune vie, un gamin, son frère, son père fichu en prison,sa mère en allée, et Granny, la grand-mère gentiment surnommée « j’t’emmerde salope » ( ! ) . Et puis une dame de l’aide sociale, qui détecte le gamin précoce:

« La dame qui parlait bizarre m’a donné un test de dix pages du genre à vous rendre aveugle, où il fallait cocher des petits cercles pas plus gros qu’un œil de bébé poisson-chat. Quand j’ai terminé, elle a dit que j’étais précoce. puis elle m’a appelé son pauvre chéri et je me suis mis en rogne, rapport à papa qui m’a appris à jamais laisser quelqu’un dire qu’on était des pauvres. »

Scènes de chantier, scènes de billard, de tables de cartes, cultures illicites, scènes de chasse à l’ours, avec des pumas, des orages dantesques, la foudre et la pluie, un témoignage de solitude et de fatigue de la vie sur un magnétophone , « Dernier quartier »: :

« La pire chose que j’aie jamais faite a été de survivre à mon épouse. Les femmes ont la vie dure ici. J’dis pas que les hommes se la coulent douce, j’ai un frère bûcheron qui s’est pris un arbre sur la tête, c’est juste que les femmes ont même pas les petits moments de détente des hommes. Aujourd’hui, il ne me reste pas grand-chose à faire qu’attendre l’hiver, puis le printemps. le temps s’amasse comme les broussailles. On brûle à l’automne et tout ce qu’on retient, c’est la lueur des braises. Je vois des tas de cendres partout où je pose les yeux. »

Un point commun: la misère sous toutes ses formes, l’alcoolisme, l’illettrisme, la bêtise, la méchanceté aussi. Comme vous me connaissez bien, vous comprendrez que les nouvelles avec les gosses m’ont touchée, d’autant qu’on y trouve une sorte de destin tout  tracé, une inéluctabilité terriblement dramatique. 

Voici un très beau recueil, cruel et pourtant parfois tendre, impitoyable avec l’humanité et finalement assez désespéré à mon sens.

En jouant au billard, on écoute ça :

« Le miel du lion » – Matthew Neill Null – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Bruno Boudard


« Le conflit engendre le commerce. Le leur fut la guerre de Sécession.

Kennison Mountain, telle une houle blanche sous la floraison des châtaigniers. Les pétales s’accrochaient à la vareuse des soldats. Il suffisait de toucher une branche pour les voir tomber comme des flocons de neige. Quarante ans plus tard, un fléau dévasterait la châtaigneraie, mettant définitivement un terme à l’été blanc. Eugene Helena serait alors chef de la minorité au Sénat, un homme coutumier des pressions qui, à une poignée près, faillit devenir vice-président. »

Voici un grand roman, grand par le pan d’histoire qu’il nous raconte, par les personnages qu’il nous fait rencontrer et grand par l’écriture, riche et puissante, qui semble couler toute seule et quel résultat enthousiasmant !

Voici une fois encore tout ce que j’aime dans la littérature américaine : on me raconte une histoire avec un lyrisme plein de fougue mais sans emphase; l’auteur fait confiance à ses lecteurs, il compte sur leur intelligence pour percevoir, sentir, comprendre de quoi il s’agit, tout ce dont il s’agit car il y a foison de sujets, foison de personnages aussi. Point ici de lourdeur et de pré-mâché, ni de prêt-à-penser.

Voici un livre profondément politique, un tableau frappant par sa vérité, sa réalité humaine et sa beauté violente.

« Ils avaient grandi dans la famine. L’enfance, c’était la lecture épisodique de la Bible, les sermons éculés, l’abécédaire moisi, une page arrachée dans un catalogue et lue juste avant de se torcher le cul avec. Cur trouvait réconfortant de savoir que, de l’autre côté des océans, des hommes pensaient eux aussi de la sorte. Ils les considéraient comme des amis, comme des prophètes.  » Les modes de commerce actuels sont un leurre pour les membres méritants et actifs de la société, alors qu’ils enrichissent continuellement les vauriens. », répétait Neversummer à Cur. Neversummer était capable de réciter des passages entiers avec une précision telle que beaucoup croyaient ses discours improvisés.  « La civilisation finira dans le chaos si les travailleurs continuent à être ignorés. Le pouvoir est entre les mains des forces productives. Allons-nous l’utiliser? Le vote n’est qu’une considération secondaire. » »

Voici un livre très noir aussi car le constat qu’on en tire, le visage qui apparaît de nos sociétés dites modernes n’est guère souriant.

À travers le destin de plusieurs et nombreux personnages, ce nouvel auteur extrêmement doué raconte un désastre écologique, raconte des révoltes ouvrières, raconte des amitiés et des amours, il met en scène de manière magistrale les restes en lambeaux d’une guerre, et c’est en grand artiste qu’il nous plonge au cœur de la vie dans ces camps de bûcherons, à l’aube du XXème siècle. En Virginie – Occidentale en 1904, c’est la Cheat River Paper & Pulp créée par trois ex-soldats new-yorkais qui règne sur la chaîne des Allegheny:

« Le pays ressemblait à un barbouillage d’enfant dans les tons de vert: épicéas et sapins sur les sommets, feuillus sur les contreforts et sur les flancs des montagnes. On rase, on remonte deux kilomètres et on répète mille fois. »

Nous nous installons parmi « Les Loups des bois », bûcherons venus de toutes parts y compris d’Irlande, d’Italie, d’Europe de l’Est, on rencontrera même – un de mes personnages préférés – un syrien colporteur pacifique qui aime les livres. Et puis quelques femmes en ville à Helena, quand il y a un peu d’argent à dépenser pour boire un verre et chercher un peu d’amour, il y a Zala la Slovène qui se révélera importante dans l’histoire.

« Zala s’appelait maintenant Sally Cove – le nom lui seyait, comme on dit qu’une robe sied à une femme. Zala l’avait adopté voilà des années lorsqu’elle avait été embauchée au bureau de l’administration, sachant que les autres écorcheraient son nom d’épouse en riant, et depuis elle n’en avait jamais changé ni éprouvé le besoin. Elle préférait Sally Cove, voulait être américaine, anglophone, estimait qu’abandonner sa patrie n’était pas une grande perte – ce petit pays faible qui n’avait ni frontières, ni armée, ni même le vernis de la respectabilité. »

Sally/Zala recherche son mari Victor et défend le mouvement encore souterrain des Woodworkers, syndicat mené par l’Italien Caspani. Neversummer, l’agent Green, Sarah, McBride, Blue Ruin, Seldomridge et le bon Gayab…et tous les ébrancheurs,  scieurs, les Loups de la forêt et leur quotidien en un panorama vertigineux.

Mais le personnage principal est Cur, qui a en lui toutes les facettes de cette humanité laborieuse, tous les appétits et toutes les craintes, toutes les révoltes et les espoirs, et c’est lui qu’on retrouvera à la fin du roman, alors que des années plus tard les autorités du lieu envisagent de reboiser les montagnes , et qu’il va retrouver Sarah, son amour de toujours.

Je pourrais vous écrire des pages descriptives de tout se qui se passe dans ce roman, j’ai préféré vous en dire sobrement tout le bien que j’en pense. Dire aussi que cette lecture m’en a remémoré deux autres, chroniquées sur ce blog. La première, c’est celle de « Serena » de Ron Rash qui à sa façon magistrale a lui aussi décrit ces camps de bûcherons, mais dans un autre scénario, plus resserré. La seconde, plus proche, est celle du livre de Franck Harris « La bombe » traduit en français pour la première fois par les éditions de La dernière goutte. Il raconte le massacre de Haymarket et les révoltes des travailleurs derrière leur chef Louis Lingg, auquel fait allusion ici un des grands patrons de la compagnie, Randolph, avec un cynisme si représentatif de sa classe:

« Randolph regrettait de ne pas avoir siégé à la cour le jour où Louis Lingg s’était écrié:  » Je hais votre État ! Tuez-moi pour ce crime! » Il aurait répliqué: »D’accord! ». Comme cela aurait été cocasse. »

Je pourrais tout vous dire, mais je préfère vous mettre sur le chemin de l’article de mon ami Wollanup chez Nyctalopes. Il exprime très bien tout ce qu’il y a à dire, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter.

Si, une petite musique peut-être

Et un dernier extrait, superbe:

« Lorsque la Compagnie se retirerait, les chemins de rondins des Loups pourriraient et sombreraient dans la boue; leurs villes disparaîtraient des cartes; même les Absentéistes, leurs dieux, seraient effacés des mémoires, sans parler de leur modeste lutte. Nulle statue ne leur serait dressée. Seuls demeureraient le climat et ses caprices lointains, implacables. Il considéra Asa, à l’autre bout de la scie. Être aspiré par le sillage d’un autre était une vie exécrable. Ces pensées laissaient Cur de marbre. Il ne regrettait rien, il regrettait tout. Il fallait bien remplir le temps qui passe d’une manière ou d’une autre et c’était ce qu’il avait fait. Il n’était qu’un travailleur, maintenant, deux bras reliés à la machine qu’était son corps. Il détestait les essaims anonymes qui grouillaient dans ces cités où il n’avait jamais mis les pieds. Ils prenaient tout. Ils prenaient sa terre, sa vie et ses années. »

Très belle et très riche lecture !

« Meurtres sur la Madison » – Keith McCafferty – Gallmeister/Americana, traduit par Janique Jouin-de Laurens

« C’est le guide de pêche connu sous le nom de Rainbow Sam qui découvrit le corps. Ou, plutôt, le client qui lançait depuis la proue de son bateau, travaillant une Girdle Bug devant un amas de rondins qui séparait en deux le courant de la Madison River. Quand l’indicateur de touche s’enfonça sous la surface, Sam grimaça, supposant que la soie s’était accrochée quelque part. Le client, dont la plus grosse truite était de la taille d’une petite saucisse, se cambra pour ferrer un tarpon.

Le corps immergé sous le bois flotté se libéra de son attache, remonta soudain à la surface et se mit à flotter à plat ventre, l’hameçon enfoncé dans l’entrejambe de ses waders. »

Premier roman de cet auteur et retour vers l’Amérique, ici le Montana, les rivières, la pêche à la mouche…Un livre distrayant, facile à lire et à comprendre, avec une intrigue habilement tissée, bien amenée, bien déroulée.

Ce sera le début d’une série, et si j’ai trouvé agréable ce premier volume j’espère voir dans les suivants creuser un peu les personnages principaux, peut-être aérer un peu le récit, parfois dense sur les techniques de pêche et tout ce qui va autour. C’est un peu comme le base-ball dans de si nombreux romans américains, si on ne sait pas comment ça marche, ça reste un peu obscur. Reste que j’ai aimé les deux personnages principaux, Sean Stranahan, ex-détective devenu peintre, et surtout Martha Ettinger, shérif de son état. Elle, elle mérite vraiment d’être approfondie, car ce qui en apparaît ici est très séduisant – d’où une certaine frustration et une grosse envie de mieux la connaître ! -.

« Trente-sept ans, se dit-elle, et la marque de chacun de ces jours exposée à la face du monde. Martha Ettinger avait un visage rond sauvé de la banalité par des yeux bleus qui semblaient éclairés de l’intérieur; quand elle souriait, ce qu’elle ne faisait pas en se regardant dans le miroir, son visage rayonnait. »

L’autre personnage important de ce livre, c’est Rainbow Sam, guide de pêche, cette pêche à la mouche, « big business » du Montana. Qui comme tout business se prête à des choses peu claires – carrément louches, on peut le dire – et qui sont ici à la source de l’intrigue.

Sam donc va découvrir le cadavre d’un jeune homme inconnu des lieux, une Royal Wulff plantée dans la lèvre.

« Rainbow Sam gravit le talus escarpé. Pendant une courte seconde, il embrassa du regard les environs, la rivière qui réfléchissait les nuages du soir lavande et le mauve plus foncé des montagnes, le courant filant entre les berges bordées d’églantiers.C’était en partie ce qui attirait des pêcheurs du monde entier vers la Madison […] Et il y avait les truites, avec leurs rayures couleur rubis et leurs flancs luisants, aussi dures que du métal, les plus parfaites des créations de Dieu.

Bon, se dit Sam, ce pauvre bougre a pêché sa dernière. »

Alors va commencer cette enquête tortueuse, durant laquelle Sean tombera amoureux de la belle et mystérieuse Velvet Lafayette qui lui confie une enquête. Martha travaille avec son adjoint Walt et occasionnellement avec le pisteur blackfeet Harold Little Feather – intéressant personnage lui aussi – qui assiste la police pour lire les traces et empreintes et interpréter ainsi des scènes de crime.

« Little Feather s’accroupit dos au soleil, tendit la main vers le couteau enfoncé dans le fourreau de sa ceinture, le tint, étincelant, et traça le contour d’une empreinte de botte avec le bout de la lame en acier.

-Grand type, dit Martha.

Elle sentit sa peau frémir tandis que la base des poils de son avant-bras se dressait sous l’effet de la bise. »

Assez vite on va voir se profiler le « big business » en question autour d’une maladie qui atteint les truites arc-en-ciel de la Madison – et potentiellement des autres rivières, la maladie du tournis. Très belles scènes de nature, comme celle-ci:

« Une fois libérée, la fario s’installa au fond, dans trente centimètres d’eau, ses ouïes se gonflant pendant qu’elle reprenait des forces. Stranahan s’assit sur la berge en la regardant. Vingt pouces, se dit-il. Peut-être plus. Le crépuscule ressemblait à une traînée couleur ambre à l’horizon; la rivière scintillait dans la lumière déclinante. Dans quelques minutes, le brillant de la surface s’estomperait, la mélodie changeante du courant glisserait vers des notes graves et la nuit sauvage protesterait contre de nouvelles intrusions humaines. »

Ainsi de page en page, on va se trouver dans ce  décor grandiose de montagnes et de rivières; il y aura un canoë rouge, de belles prises, des waders et des float tube, Sam sera blessé et appréciera à sa manière la peinture de Sean

« Nan, j’aime bien votre peinture; je ne plaisantais pas, malgré l’absence de miches et de nichons. »

L’autre victime de ce roman, c’est la truite et son milieu naturel mais je vous laisse découvrir ça par vous-même. Un agréable moment de lecture, quelques frustrations aussi, mais je parie fort que l’auteur saura satisfaire l’envie suscitée de mieux connaître Martha surtout et Sean.

J’ai beaucoup aimé lire à la fin la note de l’auteur et ses remerciements, pleins d’humour, pleins aussi d’une belle humilité, ce qui le rend très sympathique.

Velvet Lafayette, chanteuse selon la serveuse Doris

« C’est un vrai petit chou, ceci dit, si tu aimes le rouge à lèvres rouge et les femmes à longues jambes. Et une bonne chanteuse. Trop bonne pour être honnête, si tu veux mon avis.( Elle pinça les lèvres.) Une vraie croyante comme moi a du nez pour reconnaître ce genre de femme. Je pourrais la résumer en un mot. (Elle marque un temps d’arrêt.). Ennuis. E-N-N-U-I-S. »

  Velvet se met au piano au Cottonwood Inn et entonne « Wayfaring stranger », ici interprétée sans piano par Nako Case, à Austin, Texas