« Ceci est mon corps » – Patrick Michael Finn – éditions Les Arènes / Equinox, traduit par Yoko Lacour

« Sitôt qu’après le dîner ses parents eurent quitté la maison pour leur bowling du vendredi, Suzy Kosasovich aida Busha à débarrasser la table de la cuisine des restes de chou rouge et de poisson. Elles posèrent la vaisselle dans l’évier, qu’elles remplirent ensuite d’eau pour la mettre à tremper. La vieille femme tapota la joue de sa petite-fille et l’appela « mon petit ange ». »

Pour le moment, tout va bien…Mais attention, ce livre ne fera pas consensus; pas forcément pour ce qu’il dit mais plutôt sur la manière brute, brutale. Et puis plutôt qu’un propos orienté, ce livre décrit sans avis, sans jugement, sans rien ajouter de commentaires, il décrit et nous met sous les yeux cette nuit épouvantable, violente jusqu’à la nausée, quelque chose dont on se dit : en réalité, ce n’est pas possible, ça n’existe pas…Et se disant ça, on sait très bien que si, ça doit exister, en petits bouts ici réunis, ce qui donne une sorte de galerie de monstres, un enfer nauséabond, glauque et désespérant.

Pourtant ça commence gentiment avec cette grand-mère polonaise qui prend soin de sa petite-fille Suzy, 14 ans, et qui va fêter les pâques à l’église St Cyril de Joliet, Illinois. Cependant la petite Suzy n’est pas absorbée dans la prière, elle s’ennuie vite et son esprit part en vadrouille à travers le décor doré et les icônes:

« Suzy cessa bientôt de s’intéresser aux mystères et aux rites de la cérémonie liturgique et laissa son esprit divaguer, comparant les martyrs qui ornaient l’église à la souffrance vivante, réelle, de ceux qui vivaient à l’extérieur, dans les maisons étriquées de la rue Pulaski, ces martyrs en chair et en os qui n’étaient ni peints sur le dôme, là-haut, ni sculptés en pied, le regard triste, au milieu de fleurs et de bougies, et dont les souffrances n’excédaient pas les limites de la rue Pulaski. »

La couverture du livre est très belle et quand on finit sa lecture, on se dit que rien ne fut pur et propre comme le blanc de cette couverture. Ce qui se tapit sous cette couverture, bien loin du blanc, est très très noir. Et je ne vois aucun intérêt à vous en faire le rapport, mais seulement en quelques lignes mon point de vue.

J’ai lu ce texte d’une traite. Très bien écrit, un gros coup de poing, et en même temps la démonstration est si affreuse qu’elle perd un peu de sa crédibilité et que j’ai pris de la distance. Et heureusement parce que tout ce qui se déroule au Zimne Piwo Club le bar de Fat Kuputzniak cette nuit-là est immonde. Toute cette jeunesse aux dents déjà pourries, aux mains mutilées et au cerveau dérangé – pauvre Mickey Grogan…-, en dégoûtante débauche sexuelle – oh, Darly Shapinka… – toute cette jeunesse donne une vision de ces quartiers populaires des périphéries totalement noire et sordide, c’est le no future noyé dans l’alcool et le sexe avec la complicité d’adultes comme Fat qui sait parfaitement l’âge de ses clients:

« Suzy se fraya un chemin jusqu’au bar et se hissa sur un tabouret. Fat Kupuzniak se leva, rota, fit une grimace, tituba vers elle sans un sourire puis rota à nouveau dans son poing.

-Choisis ton poison, mon cœur. »

Cette petite Suzy dont on comprend vite que parce qu’elle est éprise de Joey Korosa, le petit ami de Darly, elle va tout tenter, tout accepter, dans les quelques brumes de naïveté enfantine qu’il lui reste, malgré quelques sursauts de lucidité, elle va céder à tout et c’est d’une infinie tristesse…14 ans…Vivre à Joliet, Illinois, dans cette banlieue où l’aciérie et sa vie de misère dévore les hommes, quand on a 14 ans, même avec une gentille grand-mère, ça ne sauve pas de la cruauté du monde, ça ne sauve pas de la débâcle.

Ce texte peut être lu comme un roman d’initiation au pire, c’est dérangeant mais aussi par moments touchant parce que Suzy est fichue, enfin on ne voit pas d’autre possibilité et c’est le matin:

« La fumée de l’usine écrasait le ciel d’un linceul plat et sombre. L’ivresse de Suzy s’était diluée en une lucidité propre aux faibles, aux vaincus. Elle demeurait choquée par les abysses d’une cruauté qui lui était restée inconnue jusqu’à cette nuit. Les gens étaient méchants, dissimulateurs, abjects; plus jamais elle ne pourrait regarder personne comme avant. Et le fardeau soudain de cette vérité transmua le trajet dans l’obscurité vers la maison, par-delà la colline, en un châtiment implacable. Une raclée de plus. »

Un livre implacable et triste. Nécessaire? Je ne sais pas, mais je l’ai lu.

NB: la prison de Joliet est ce que la ville a de plus célèbre; elle apparaît dans « The Blues Brothers » et dans « Prison Break »

 

« La route sauvage » – Willy Vlautin – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Luc Baranger

« Ce matin-là, très tôt, quand j’ai ouvert l’œil, c’était déjà l’été. Sans quitter mon sac de couchage, j’ai regardé par la fenêtre. Le ciel était clair et bleu, presque sans nuages. Je me suis tourné vers le Polaroid scotché au mur, près de l’endroit où je dors. Je m’y suis vu, au bord d’une rivière, en compagnie de ma tante Margy en maillot de bain. »

Coup de cœur pour Charley et Lean on Pete !

Alors bien sûr, on peut dire que l’écriture n’est pas impressionnante, des phrases courtes, pas de fioritures, Charley nous raconte en direct son chemin cabossé. Et au final c’est tout à fait bouleversant et cette écriture simple, parfois maladroite, colle absolument à la voix de ce gosse de 15 ans, un gentil garçon qui aime courir, qui aime les chiens, qui aime le football.

« Je me suis réveillé à midi passé. J’ai jeté un œil dans la chambre de mon père mais il n’y était pas. Son pick-up n’était pas garé dans l’allée. J’ai bu un verre d’eau et fait une centaine d’abdos. J’ai enfilé mes baskets et je suis sorti. J’ai pris le même chemin que la veille. Après le pont de chemin de fer, au loin, j’ai aperçu le champ de courses de Portland Meadows. »

Charley, délaissé d’abord par sa mère il y a longtemps, puis par son père – pas méchant mais inconséquent – décide de trouver un petit boulot pour être « indépendant financièrement » et il se retrouve sur le champ de courses de Portland où sévit Del Montgomery. Découvrant cet univers et au contact de la cruauté de Del, Charley va se prendre d’affection pour Lean on Pete, cheval fourbu par des courses trop dures et trop nombreuses, beau cheval maltraité et surexploité et qui après une blessure est au départ pour l’abattoir.

« Je suis donc retourné à la grange, et quand Lean on Pete m’a reconnu, il s’est approché du portillon. Je l’ai gratté en lui parlant. Ses yeux noirs étaient perdus dans le vide et de temps en temps il bâillait ou hochait la tête. Je lui ai dit qu’aujourd’hui il était le plus rapide, même le plus rapide de tout l’État, et que s’il restait prudent, s’il ne se blessait pas, il devrait remporter la victoire, et alors tout le monde serait gentil avec lui et Del ne péterait pas les plombs sur le chemin du retour. »

Ainsi va commencer la longue route du garçon et de son cheval. Charley va voler le pick up avec la remorque où se trouve Lean on Pete et tenter de rejoindre sa tante Margy, la sœur de son père qui a pris soin de lui quand il était petit. Aux dernières nouvelles, elle vit dans le Wyoming à Rock Springs, c’est donc un chemin d’environ 900 kms qui attend les deux compagnons.

Et quel chemin…Je ne vous raconte pas bien sûr les gens qu’ils vont rencontrer, bons ou mauvais, souvent à la marge, bienveillants ou pas, Bonnie, Lonnie, Mike et Dallas, Guillermo, Ruby, Joe et Sue et puis Santiago, et puis les serveuses de bars. L’amitié devient très forte entre le garçon et le cheval, Charley lui raconte son histoire ( très belles pages 136 à 137 ) puis

« Lean on Pete, à moitié endormi, me regardait. De temps en temps il hochait simplement la tête. Je l’ai caressé encore un moment, puis je lui ai mis le licou et je l’ai emmené brouter au bord de la clôture du champ de courses. Je l’ai ramené à son box et j’ai arpenté les allées des bâtiments. « 

L’histoire est tragique, mais Charley va vivre ce qu’aucun gamin de son âge ne devrait vivre à mon sens ( pages 138/139, terribles ! ) Willy Vlautin sait parfaitement dire ce que ressent son personnage, à sa mesure, sans mettre dans sa bouche des mots qui ne seraient pas les siens, et c’est pourquoi ça sonne si juste, si vrai et pourquoi c’est si émouvant. Charley n’est pas un gosse endurci, il a peur, il pleure, il se cache, il a des appréhensions, mais toujours il arrive à avancer, même roué de coups, blessé, maltraité, il ne renonce jamais. Et en sa souffrance, il a reconnu Lean on Pete comme son alter ego, son confident, son ami attentif:

« J’ai surtout passé le temps à parler à Lean on Pete, de football américain, de la façon dont mon entraîneur m’avait inscrit en équipe première à la fin de la saison, et comment j’avais assisté au banquet de l’équipe ainsi qu’à celui des première année. Je lui ai raconté mes quatre interceptions de balle, et comment j’étais devenu copain avec un défenseur du nom de Collin, qui m’invitait souvent à dormir chez lui.

À Lean on Pete j’ai parlé de la belle maison de mon copain, et aussi de ses trois sœurs, toutes très jolies.[…] De toute ma vie je n’ai connu de meilleur endroit. J’ai avoué à Lean on Pete qu’il y a quelques semaines de ça j’avais tenté d’appeler Collin, mais j’avais peur de donner l’impression de quémander et je ne voulais pas que ses sœurs apprennent la façon dont je vivais. J’ai dit à Lean on Pete que s’il leur arrive de penser à moi, j’aimerais qu’ils croient que tout va bien. Je préférerais ne jamais les revoir plutôt que de leur laisser découvrir ma situation. »

Personnellement, ces mots me bouleversent.

Un seul exemple de ses rencontres en auto-stop, Lonnie, 20 ans, qui a perdu ses 4 dents de devant au rodéo et qui résiste au sommeil au volant en se remplissant de Coca:

« Lonnie a parlé toute la nuit et moi j’ai lutté pour ne pas dormir. Il m’a reparlé de son frère, de leur éducation mormone et de la manière dont ils avaient été excommuniés. Ils ne pouvaient plus remettre les pieds chez eux, leurs parents les avaient même déshérités. Leur seul lien familial, c’était cette sœur qu’ils avaient à Kansas City. »

Pour moi, Charley est réellement un héros car avec son seul courage, sa seule volonté et son envie d’amour et d’un foyer, il accomplit un tour de force, et résiste aux vicissitudes de cette route d’errance. Charley est admirable et on a juste envie de l’adopter et de le consoler de sa vie moche et dure.

Inévitablement on s’attache à ce presque enfant, ce si gentil garçon, droit, honnête, intelligent et sensible; il ne vole que de la nourriture et seulement quand il n’a plus un sou et le ventre qui hurle, il vole parce qu’il n’a pas le choix. La chose drôle et amère, c’est cette faim incessante de Charley; il a 15 ans, l’âge des gros appétits et il n’est jamais rassasié, c’est un ventre sur pattes.

« Je suis finalement entré dans un resto de la chaîne Carrow’s. L’employée chargée de placer les clients s’est avancée. Quand je lui ai dit que j’attendais mes parents, elle m’a prié de m’asseoir sur la banquette près de l’entrée. Quand une tablée près des toilettes s’est levée pour aller payer à la caisse, j’ai remarqué que l’un d’entre eux n’avait quasiment pas touché à son assiette. J’ai pris le hamburger et autant de frites que j’ai pu et je suis allé m’asseoir dans les chiottes pour manger. »

Cette faim, il arrive à la satisfaire à peu près, mais ce dont il a besoin c’est d’amour, de beaucoup d’amour; il en a à donner aussi, il est près à s’attacher très vite, même souvent déçu, il est en quête d’amour. L’amour, la tendresse, ça ne court pas les routes entre Portland et Rockspring, à dormir derrière des palettes ou derrière des buissons, à se satisfaire de presque rien, on ne rencontre que la solitude. Un seul but, un seul secours envisageable : retrouver tante Margy, 

Fin poignante où ce que je viens de dire se confirme, et dans cette fin l’expression d’une profonde empathie de l’auteur pour ce jeune homme qui peut-être lui ressemble ( ne pas louper la postface ! ), un roman pétri d’humanité.

Cadeau 

« Mon désir le plus ardent » – Pete Fromm -Gallmeister/Americana, traduit par Juliane Nivelt

« Prologue

Les coups d’œil. Les regards ébahis. Les œillades furtives. Ils plongent Dalt dans une fureur biblique. À deux doigts du châtiment divin. Du calme, mon grand, ce n’est pas pour moi. Une vieille chouette en fauteuil roulant, le bras secoué de spasmes? Ils en ont vu d’autres. Allons, allons. Ce qui fait tourner les têtes, ce qui décroche les mâchoires, c’est Dalt en train de pousser le fauteuil. Dalt, l’inspiration originelle du David de Michel-Ange, maqué par une harpie? Évidemment qu’ils nous fixent, évidemment qu’ils se posent des questions. Je m’en pose bien, moi.

Mais si je suis dans un bon jour, que les mots glissent facilement le long de mes synapses en loques, je leur dis:

-Et encore, ça, ce n’est rien. Vous devriez nous voir au lit.

Voilà qui leur en bouche un coin. »

Voilà. C’est ainsi que commence ce roman qui m’a totalement bouleversée, émue, mais aussi amusée. Vous entendez ce ton ? Cette ironie douce amère?  C’est la voix de Maddy qui va nous raconter son histoire, indissociable de celle de l’homme de sa vie, Dalton, le beau, très beau Dalton. Tous deux sont des guides de rivière dans  le Wyoming. Leur rencontre, alors que Maddy, 20 ans, vit avec Troy qui en a 32 et qu’elle a juré de ne jamais s’éprendre d’ un garçon de son âge, leur rencontre est indescriptible; ce sont deux aimants qui se rapprochant un peu ne peuvent que se retrouver collés l’un à l’autre, avec la certitude que c’est pour toujours, c’est une fusion charnelle et mentale aussi ( je n’aime pas le mot « spirituelle » pour ces deux-là ) . Alors pour tout vous dire je ne suis pas une adepte du roman d’amour. Quand l’amour est le sujet central. Pourtant ici c’est le cas, c’est un amour incroyable, comme chacun de nous je pense peut en rêver, en espérer la rencontre dans sa vie. Et pourquoi alors est-ce que j’ai autant aimé ce livre? Mais parce qu’on a ici une écriture, un tempérament absolument prodigieux et jamais jamais de sirop. J’avais connu le même émerveillement en lisant « Lucy in the sky », et surtout « Comment tout a commencé », plein d’une tension terrible (si vous l’avez lu, vous souvenez-vous de la chasse à l’hirondelle d’Abilene ? Inoubliable. )

Donc Maddy et Dalt se rencontrent, se percutent, se mélangent. Il y a la rivière, la Buffalo Fork, Maddy qui pêche dans son coin secret, elle est douée, elle est en totale harmonie avec ce milieu et elle revit en pensée sa première nuit avec Dalt.

« Mais dans les ombres qui m’entourent, tout est frais, immobile. Je frissonne et je sors un peu de soie, levant à peine le bras pour lancer, pas plus que nécessaire; c’est tout ce dont je me sens capable dans mon état. Je pose la nymphe et je la laisse couler, j’attends.

Ravagés. C’est le seul mot qui commence à s’en approcher. J’aimerais parler une langue étrangère, connaître un verbe que je pourrais conjuguer à l’infini. Je l’ai ravagé. il m’a ravagée. On s’est ravagés.

« Dévoragés » […] »

Ils vont se marier les pieds dans la rivière et c’est merveilleux de les écouter se parler, ils ont un formidable sens de la répartie et leurs conversations volent au -dessus de l’eau ponctuées de rires, de jurons ( Maddy aime jurer), de blagues douteuses, mais surtout il y a une charge sensuelle et émotionnelle incroyable. Le talent de Pete Fromm pour ces évocations me laisse muette d’admiration. Il arrive à faire de ces scènes sans jamais aucune niaiserie, des scènes carrément érotiques, c’est beau, c’est fort, j’ai adoré ça !

Bien sûr si tout se passait ainsi, ils vécurent vieux et eurent beaucoup d’enfants, ce serait vite à faire bailler…Mais Pete Fromm a aussi le talent de jeter le dysfonctionnement à point nommé; la tension érotique s’augmente d’une tension dramatique quand Maddy apprend qu’elle est atteinte de sclérose en plaque ( je ne dévoile rien, c’est en 4ème de couverture), et enceinte alors que Dalt est en Mongolie comme guide:

« -SP? Vous voulez parler de sclérose en plaques?

Il avait esquissé une pantomime de tristesse, léger haussement d’épaules, lèvres pincées, regard navré, avant de prendre la fuite aussi vite que Wu, comme s’il venait de traverser le mur, me laissant échouée sur une plage de papier froissé, ne sachant que faire, où aller, essayant de respirer normalement: inspiration, expiration – c’est tout ce dont je me souviens. Mais je n’ai que vingt- sept ans, merde. Je cours les rivières. Je franchis tous les rapides, même les pires, sans la plus petite hésitation. J’ai une santé de fer. Moi, dans un fauteuil roulant, secouée de spasmes, tête pendante, mains sur les genoux, agitées de courants invisibles? »

Ils attendaient cet enfant, ils savent depuis le début qu’ils feront des enfants. Là ils savent avec une éblouissante certitude que ce sera un garçon et comme c’est au moment du voyage en Mongolie, il s’appellera Attila ! Atti. Des scènes à la fois drôles et tristes avec les tests de grossesse, Maddy prise de vertiges avec un poisson à faire empailler et un test de grossesse à la main:

« J’ai l’impression d’être restée des heures sur la cuvette, le cul engourdi, rouvrant les yeux après chaque nouvelle vague, le petit signe « + » bleu me fixant depuis sa fenêtre alors que Dalt, à l’autre bout du monde, est injoignable.

Ce n’est pas une façon de l’apprendre, et je n’arrive pas à croire que je n’aie pas fait ce test débile dès mon premier jour de retard. Qui sait quels dommages ont pu causer tous ces IRM, puisque je n’ai pas mis les docteurs au courant de mon état, puisqu’en fait, je l’ignorais moi-même. D’ailleurs c’est quoi exactement, un putain d’IRM? Est-ce qu’ils te balancent des rayons X dans leur putain de tube? Grillant toutes les cellules minuscules qui font de leur mieux pour se diviser, se multiplier, se transformer en poumons et en doigts, en cerveau et en cœur? J’agite le bâtonnet comme un vieux thermomètre, espérant modifier le symbole, et je dis:

-Mon pauvre petit Attila. Je suis désolée. »

Je vous laisse découvrir par vous-même ce qu’il advient de ce couple, la maladie, les enfants, l’obligation de quitter la rivière, l’eau, cet élément qui les a réunis et dont ils doivent s’éloigner. Que leur importe, leur amour dépasse tout ce qu’on peut imaginer, peau à peau de la hanche à l’épaule, ils s’accrocheront, résisteront, auront une petite fille superbe, Izzy. Le caractère bien trempé de Maddy développe une énorme colère plus que du chagrin contre cette foutue SP –  alors que Dalt anticipe, aménage, prévient. Il y aura des crises qui jamais ne résisteront à leur amour fusionnel, total, incommensurable, indestructible. Cela pourrait être ennuyeux, c’est merveilleux, poignant, et comme Maddy a un humour grinçant, on sourit parfois.

Jusqu’au bout, Maddy dira qu’elle est veinarde, parce que Dalt l’aime encore et toujours avec la même ardeur et qu’ils ont deux enfants admirables.

 

« Tout le mal qu’elle s’est donné pour cacher sa douleur, sa frustration, ses larmes. Rien que son amour, aucun secret dans ce domaine-là. Pas le moindre putain de secret. Plus d’amour que nous n’en aurons jamais besoin.[…]Derrière moi, je vois s’éloigner l’entrelacs de ruisseaux, se frayant un chemin parmi les racines et les rochers, s’écoulant en chutes et en rapides pour rejoindre la mer, toujours, un parcours que je pensais connaître par cœur avant, quand j’étais suffisamment jeune, naviguant à la lueur de la lune tandis que Mad repérait les obstacles pour moi, me guidait à travers les écueils.

Aussi discrètement que possible, je feins de ne pas voir la main tendue d’Iz. Je baisse les yeux sur la mienne, burinée et durcie par le labeur, inutile maintenant, sinon pour balancer un marteau, attraper une planche, je contemple les dernières traces de Mad qui s’y accrochent encore, incrustées dans les plis les plus profonds de ma chair, et pour le moment, je ne tiens pas à laisser quiconque, pas même Izzy, les effacer. Non. Pas encore »

Et la lectrice que je suis finissant ce voyage avec Maddy, Dalt, Attila et Izzy est prise par le chagrin et sonnée par autant d’amour, autant de force, et autant de talent. Un roman admirable à tous points de vue, un très très grand écrivain qui fait de l’amour une arme de guerre contre l’adversité, qui nous fait aimer ces amants comme s’ils étaient nos amis proches, ce couple qui combat sans jamais renoncer. Coup de foudre absolu ! 

Dalt chante pour Attila :

« Goodbye, Loretta » – Shawn Vestal – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Olivier Colette

« Evel Knievel s’adresse à une nation qui l’idolâtre.

La première fois que j’ai eu l’idée d’une cascade au-dessus d’un canyon ? Aujourd’hui j’ai l’impression que j’ai toujours eu ça en tête. Comme si cette idée avait toujours été là pour que moi, Evel Knievel, j’y pense. Comment est-ce qu’on appelle ça, quand l’univers vous guide vers son propre objectif ? J’y croyais, Amérique. Je croyais pouvoir réussir tout ce que j’entreprenais. Tout ce que je promettais de faire. Je croyais en moi, Evel Knievel, et en ce que je disais. Je croyais que prononcer ces mots, c’était les rendre réels. »

Et voici encore une fois le beau travail éditorial de cette collection que j’affectionne particulièrement. Voici un roman – un premier roman –  que je qualifierais d’émancipation plus que d’initiation, écrit en une trame fine qui sans lourdeur revisite quelques-uns des mythes de l’Amérique, la conquête, l’esprit d’initiative, la volonté de devenir sinon meilleur du moins plus puissant et toujours plus libre. Miroir aux alouettes, les mythes laissent toujours certains au bord de la route, on le sait.

Ensuite, commençant cette histoire qui se déroule dans des communautés fondamentalistes mormones, je me suis retrouvée des années en arrière, avec le premier livre que je lus dans cette collection naissante, « Dernières épouses » de Judith Freeman qui m’avait absolument enthousiasmée à l’époque et qui donnait la parole à trois des dernières épouses de John D. Lee qui en eut 19 ; le livre commençait avec sa pendaison. Et me voici donc de retour parmi les Mormons et c’est ce qui fait de ce roman un livre qui sort un peu de l’ordinaire car il faut bien le dire, ces communautés, sectes ici mais pas aux USA, nous semblent vraiment d’un autre âge. Bien que l’auteur s’applique à montrer les variantes ( la principale consistant à être polygame ou pas ), bien que l’histoire se déroule en 1975 – avec des retours sur l’histoire parfois violente de ces communautés, il n’en reste pas moins que ce roman les montre confrontés à des fossés qui se creusent au fil des évolutions du monde et de la société.

Avoir 16 ans en 1975, ce n’est plus comme en 1953…Alors l’auteur plein de tendresse pour ses jeunes personnages nous présente Loretta, Jason et Boyd, adolescents bouillants. Si pour les deux garçons, Jason aux parents modérés dans la pratique de leur foi, mais freiné quand même dans ses goûts:

« Ses parents avaient fini par penser que l’intérêt qu’il portait aux choses profanes- les cascadeurs et le rock, les romans de hobbits et les filles soi-disant faciles, dévergondées, de Wendell- devenait incontrôlable. Quand je m’en irai, s’était dit Jason, furieux, je m’adonnerai à toutes sortes de vices le dimanche. Mais ce n’était pas ce qu’il avait répondu. Il s’était contenté d’un « OK ». Et puis, son grand-père était entré en scène et lui avait montré ce qu’on fait lorsqu’on veut vraiment quelque chose. On fonce. »

et Boyd son meilleur et seul ami, de sang pour moitié indien avec une mère alcoolique, il n’y a pas de problème que je dirais majeur – je veux dire du point de vue religieux, évidemment – , mais pour Loretta il en va bien autrement. Elle est donnée en mariage à Dean, plus tout jeune et époux de Ruth  avec laquelle il a  trois enfants. Loretta est plus proche de l’âge de ces derniers que de celui de Ruth ou de Dean et sous ses airs résignés, au fond d’elle Loretta rêve forcément d’autre chose:

« Dans sa tête, Loretta s’envole vers son avenir profane. Dans ce monde-là elle porte des pantalons pattes d’éléphant, des chemisiers colorés à manches courtes-et même des T-shirts-, ses cheveux sont longs et détachés et ses yeux ourlés de mascara. Comme les traînées. Elle regrette de ne pouvoir montrer son futur moi à son père pour le regarder se consumer de rage. Son avenir à la Tussy, rose et audacieux, qui pourrait être n’importe où ailleurs. Elle aura une voiture, comme celles qui brillent sur les pages des magazines-peut-être même la Mustang rose de la pub- elle écoutera du rock et regardera la télévision, et il n’y aura ni Dean ni Ruth, bien sûr, ni oncle Elden, et pas de Bradshaw non plus, ni aucun autre homme. Ou plutôt, il y aura un homme, mais qu’elle  n’a pas encore rencontré. Une forme anonyme et chaleureuse, qui n’emploie pas la force. »

Bradshaw est un homme amoureux de Loretta – qui flirte volontiers avec lui bien qu’en cachette – mais qui n’arrive pas à ses fins parce qu’elle a un sacré caractère, la petite Lorie, et un formatage pieux qui lui colle à la peau bien malgré elle, et pourtant mentalement une belle indépendance qui ne demande qu’à se réaliser. Mais en attendant elle a un époux, vieux pour elle, et la scène de la première nuit entre elle et Dean a été pour moi une des plus violentes du livre, alors que tout se passe avec une pudibonde tiédeur, pour Loretta c’est la première fois qu’elle fera suivre ( comme toutes les autres) par un lavement au vinaigre et à l’ammoniaque. C’est violent dans le tableau présenté, cette toute jeune fille pleine de rêves de son âge avec cet homme avare, pas très honnête quand il est question d’argent, avec ses airs pieux écœurants, elle toute frêle avec ce grand corps qui l’écrase. Pour moi, c’est extrêmement violent. Triste sort pour cette jeune adolescente, frappée par son père qui la marie « pour la sauver ». Finalement elle se libérera de cette pseudo- salvation triste, terne, morne…

« Soudain elle se rend compte que Dean est bien plus gros qu’elle, plus grand et plus large – une bête humaine plus proche du singe et du bouc -, que ses pieds pendent presque hors du lit et que sa cage thoracique osseuse, dilatée, lui écrase le visage, qu’il semble presque  la réduire au silence en la comprimant sous son poitrail. « 

La famille entière de Joseph F. Smith, président de l’Eglise de Jésus Christ des saints des derniers jours , polygame connu.

 

Je ne vous raconterai pas comment va se dérouler l’échappée de ces trois jeunes gens et le portrait trouble que dresse l’auteur de ces Mormons et en particulier de Dean, bien vil personnage pour moi. Je vais parler plutôt de la construction du livre, très adroite; sept parties, qui se divisent en chapitres assez courts qui font des focus soit sur des lieux, soit sur des moments, dates, époques, soit sur les personnages principaux (chapitre le plus long, « Or »). Ensuite il y a le ton que j’ai trouvé tendre, drôle, plein d’amitié pour les trois ados, et bien plus acide avec Dean surtout, Bradshaw – qui va travailler pour Dean et se comporter de façon plus qu’opportuniste- et avec Ruth aussi. Les autres personnages comme les parents de Jason, Louis et Becky sont tout de même plus sympathiques que cet horrible Dean ( oui, lui je le déteste cordialement ). Entre l’Idaho et l’Arizona, un regard très original sur l’Amérique des années 70 et à travers les mutations des micro-sociétés que sont celles des Mormons, celles du pays tout entier. Très beau roman axé sur les aspirations d’une jeunesse qui veut se décoincer des conventions religieuses ou autres et voler de ses propres ailes…Et à propos d’ailes..Il y a le fameux Evel Knievel, dont les paroles et les exploits sont relatés en tête de quelques chapitres et qui va entrer dans l’aventure des trois jeunes gens dans le dernier. Mais qui est Evel Knievel ? L’idole de Jason, d’abord et pour le reste rien de mieux qu’une bonne vieille vidéo de l’époque pour vous en donner une idée !

Au final, j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman, j’en ai apprécié le ton qui même sur le pire prend de la distance, j’en ai aimé l’ironie un peu désabusée sur cette Amérique qui oscille entre puritanisme et goût du clinquant. J’ai surtout aimé Loretta qui va lancer tous les défis possibles aux adultes qui voudraient la contraindre, qui va passer de victime muette à héroïne gonflée à bloc de soif de liberté, une vraie belle histoire, jamais mièvre, toujours forte et juste. Un auteur à suivre, encore !

« Tout autre nom » – Craig Johnson – Gallmeister/Americana, traduit par Sophie Aslanides

« Joseph Conrad prétend que, si vous voulez connaître l’âge de la Terre, regardez plutôt la mer déchaînée par une tempête. Si vous voulez connaître l’âge du pays de la Powder River, il suffit de vous trouver du mauvais côté d’un train de charbon. Un gars qui travaillait pour la Burlington Northern Santa Fe m’a dit un jour que, dans le nord du Wyoming, les trains se composent d’environ cent quarante wagons et qu’ils sont longs de deux kilomètres, mais quand on est arrêté pour en laisser passer un, on a bien l’impression qu’ils sont encore plus longs. »

Toujours autant de plaisir à retrouver le vieux copain Walt Longmire, son indéfectible ami Henry Standing Bear et l’inénarrable Vic, son langage fleuri, ses yeux vieil or et sa passion toute neuve pour son shérif. Si ce n’est pas le plus captivant de la série, ça reste un grand plaisir de lecture, presque enfantin que cette nouvelle aventure de Walt, un genre de vengeur, de héros de comics western. Tout commence par un appel du vieux Lucian à propos du suicide suspect de Gerald Holman, policier du Comté de Campbell et une enquête qui va mener à trois disparitions de femmes non élucidées. Voici Longmire, son ami Henry et son chien ( celui qui ne mange que du jambon ) en quête de la vérité. Il y a dans ce livre de nombreuses péripéties, en particulier à la fin, très cinématographiques, des péripéties qui vont mettre en valeur le courage, la bonté, l’intégrité de Walt, mais aussi l’inévitable côté faillible de tout être humain car il saigne quand on le cogne, il ressent bien le froid, la douleur, et même la peur, mais il fait face ! Il fond devant Vic et n’arrive pas à renoncer à son enquête quand sa fille sur le point d’accoucher l’attend à Philadelphie. D’ailleurs, je salue la fin du roman à ce sujet…Entre les bisons et les wagons à charbon, Walt va affronter des adversaires monstrueusement plus costauds que lui, et ce avec un sang froid exemplaire: un vrai héros comme ceux des comics de mon enfance. 

On retrouve ici encore l’hiver glacé et neigeux du Wyoming, ce climat qui rend tout plus long, plus difficile, plus flou, entre rêve et réalité avec le fantôme Virgile bien sûr qui ne manque pas l’occasion de se rappeler au shérif. J’ai appris ce qu’est la main nommée « aces and eights » au poker 

« Cette combinaison particulière de cartes doit sa notoriété à Wild Bill Hickock, car c’est précisément celle qu’il tenait au saloon 10 au moment de sa mort à Deadwood, dans le Dakota du Sud- un peu à l’est de l’endroit où nous nous trouvions.

Selon la croyance populaire, Hicock n’avait que quatre cartes en main-l’as de pique, l’as de trèfle et deux huit noirs-, la cinquième carte n’ayant jamais été dévoilée puisque la partie fut interrompue par Broken Nose Jack McCall, qui tira dans la tête de Bill une balle qui sortit par sa joue droite pour aller se loger dans le poignet d’un autre joueur assis à la table, la cinquième carte devenant à cet -instant le cadet des soucis de Wild Bill. »

J’ai retrouvé avec plaisir encore les dialogues tellement bons ! Craig Johnson est très fort pour ça, il a un sens de la répartie, un art de la conversation absolument merveilleux, même avec un taiseux comme Walter Longmire. J’ai aimé Lucian qui descend les percolateurs pour leur faire cracher leur café

« Le bruit résonna dans l’espace clos du café-bar comme un arbre qu’on abattait, et l’objet se cabra contre la cloison derrière le comptoir comme un criminel blessé avant de se mettre à cracher un jet de café qui se déversa sur le plancher. Le vieux shérif rengaina son Smith & Wesson, passa un index crochu comme une serre dans l’anse et tendit la tasse sous la cascade pour la remplir.

La jeune serveuse apparut à la porte, les deux mains plaquées sur la bouche. Lucian tourna la tête, sourit, lui fit un petit salut de la main et elle repartit en vitesse d’où elle venait.

Une fois sa tasse remplie, il prit la mienne et la tint un instant à quelques centimètres de la fontaine de café.

-Je te ressers ? »

 et Vic dont j’adore le langage et le sens du romantisme:

« Elle m’observa jusqu’à ce que je me mette à me tortiller.

-Ne fais rien de stupide.

-Définis stupide.

-Te faire tirer dessus.

Je rangeai le portable dans la poche de ma veste, remontai la main et ajustai mon écharpe.

-C’est fait.

-Te faire poignarder, cogner, écraser, ou tout autre action qui pourrait te dégrader physiquement un peu plus.

-D’accord.[…]

Elle s’approcha et attira mon visage vers le sien, le vieil or engloutissant le monde entier.

-Walt, disons les choses clairement. Quelqu’un t’a mis sur la liste des hommes à abattre.

-On n’en sait rien…

Elle me serra plus fort.

-C’était un tueur professionnel, ne l’oublie pas.

-Non.

-Et sois dans cet avion à onze heures quarante-deux ou tu n’auras plus à te demander qui a mis un contrat sur ta tête.

-Promis.

-Et fais en sorte de ne pas fourrer ta bite dans un nid de frelons.

J’acquiesçai.

-C’est bien quelque chose que j’éviterai de faire, je t’assure.

-Tant mieux parce que j’ai des projets pour elle. »

Je vous laisse au plaisir relaxant de ce livre de pure détente, de haute qualité d’écriture (sans parler de la toujours aussi bonne traduction ), où l’auteur trouve une fois de plus l’occasion de faire quelques clins d’œil littéraires. J’aime toujours autant le Comté d’Absaroka, son shérif, son hiver, ses bars, j’aime toujours autant l’écriture si vivante de Craig Johnson.

« -Je viens de passer deux jours un peu difficiles.

-À courir après des méchants?

Je souris bien que cela me fit souffrir, sa question me rappelant le message que ma fille avait enregistré sur mon répondeur: Vous êtes bien chez les Longmire, nous ne pouvons pas vous répondre pour le moment, parce que nous sommes en train de courir après des méchants ou d’essayer de nouveaux chapeaux blancs… »

-On peut dire ça.

-Des bandits qui attaquent les trains?

-Non. »