« Fantômes » – Christian Kiefer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Marina Boraso

Fantomes« Ray Takahashi revint au mois d’août. À ce moment-là nous avions relégué cette histoire dans le passé – ou du moins avions-nous essayé de le faire -, et ce que l’on pouvait éprouver d’inquiétude ou même de culpabilité avait cédé la place à un mélange d’exultation et de désespoir, car nos garçons étaient maintenant de retour, transformés par la guerre. Chez certains, il ne subsistait plus qu’une absence là où s’était trouvé un bras ou une jambe; d’autres revenaient brisés par des expériences dont nous ne saurions jamais rien. Et puis il y avait ceux, bien sûr, qui ne rentreraient pas, et dont les familles recevaient via la Western Union un télégramme signé par un général inconnu de nous tous. Plus tard arriverait le cercueil drapé dans les plis de la bannière étoilée. »

Un intense plaisir à lire ce très beau livre, très touchant sur cette histoire de la déportation de la population japonaise des USA dans les années 40, après l’attaque de Pearl Harbor J’avais lu avec curiosité et une grande émotion le livre de Julie Otsuka « Quand l’empereur était un dieu », car je ne connaissais pas du tout ces faits. Christian Kiefer, tout en pudeur, avec une grande empathie intègre cette histoire dans une terrible histoire familiale.

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J’ai trouvé là à mon sens un écrivain abouti et cette lecture a été un intense moment, car malgré l’histoire si dure, entre les retours de la guerre du Viet-Nam de jeunes gens détruits, des familles détruites, entre l’histoire bouleversante de la famille Takahashi, les amours et les amitiés trahies, derrière ça et malgré ça, j’ai ressenti un sentiment de fraternité avec ces personnages. Christian Kiefer évite avec beaucoup de délicatesse tous les écueils et lieux communs qui auraient pu se trouver dans un tel récit.

« Je ne crois pas exagérer en disant que l’Amérique était devenue pour moi – comme peut-être, pour tous les soldats de retour d’Asie du Sud-Est – un lieu complètement étranger, où les passants aperçus semblaient interpréter un rôle qu’on leur aurait attribué, déambulant sur les avenues propres  et blanches d’une Amérique propre et blanche. J’étais incapable de me faire à l’idée que ce monde-là et celui dont je revenais pouvaient exister simultanément et sans contradiction apparente. »

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J’ai tellement aimé sa voix, celle de John qui rentré de la guerre, revenu de l’enfer, trouve abri chez sa grand-mère – merveilleux personnage – et après avoir repris pied dans la vie « ordinaire », John Frazier va  trouver la paix en écrivant un roman. Son personnage est Ray, le jour de la déportation, sous l’œil de Kimiko:

« Ce qui retenait son attention, c’était la silhouette claire et nettement découpée de son propre fils dans son jean et sa chemisette, tout près des enfants Wilson – qui, en réalité, n’étaient plus des enfants – , l’inséparable trio manifestant toujours cette complicité cultivée au fil des ans. À son retour de la guerre, une part obscure se serait mêlée à son caractère, quelque chose qui prendrait dans mon imagination l’aspect d’une floraison noire s’étendant sur lui au cours des nuits passées en pleine forêt vosgienne, alors que le sang de ses amis et compagnons coulait sur les pentes fangeuses tapissées d’épaisses broussailles. »

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C’est donc dans son entourage proche qu’il se plonge sans se douter qu’il va mener une  enquête autour de Ray qui lui révèlera des secrets affreux, douloureux. Sous sa plume, le drame de la famille Takahashi, de Ray leur fils, va apparaitre au grand jour. Et ce n’est pas glorieux.

Les personnages principaux, enfin les deux femmes au cœur de l’enquête de Ray sont  Evelyn Wilson, la tante de John, épouse de Homer, mère d’Helen et de Jimmy, et Kimiko Takahashi, épouse de Hiro, mère de Doris, Mary et de Ray pour Raymond. Evelyn :

« Tante Evelyn.

-Bonjour John. »

Elle n’est pas allée jusqu’à me sourire – je crois bien qu’elle ne souriait jamais -, mais le signe de tête qu’elle m’a adressé se voulait probablement aimable; son visage anguleux et ciselé était toujours bordé d’un foulard léger, dont les bords formaient une corolle autour de la masse bouffante de sa chevelure. »

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 Tule Lake

Alors que Hiro et Homer vont se lier d’une véritable amitié, alors que Ray, Jimmy et sa sœur  joueront ensemble, puis que Ray et Helen tomberont amoureux, on suit l’avancée des temps et cette brutale déportation des américano-japonais à Tule Lake, une déportation nommée « mise à l’abri », alors que Pearl Harbor génère une haine intense contre les Japonais aux USA. Après l’Europe, la guerre dans le Pacifique génère la haine, le rejet. C’est la désillusion pour la famille Takahashi, une colère sourde, et pour Hiro, la constante confiance en son ami Homer. Evelyn et Kimiko se tiendront toujours à distance l’une de l’autre. Et des années plus tard, le monde a changé:

« L’endroit où m’a emmené ma tante était un modeste café un peu vieillot dans la rue principale d’Auburn, dont la rangée de commerces à l’ancienne fleurait la nostalgie d’une période qui relevait probablement du fantasme. La mémoire s’entend si bien à filtrer les horreurs qu’il ne demeurait de ce temps-là qu’une vaporeuse lumière jaune et le sentiment qu’avait existé, dans un fabuleux autrefois, un monde où la vie était plus belle qu’elle ne le serait jamais, un monde où les enfants respectaient leurs aînés, où les branches étaient chargées de fruits et les règles justes et faciles à appliquer. »

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Tandis que John nous conte son retour de guerre, ravagé par la drogue, soigné par sa chère grand-mère, sa tante Evelyn le sollicite pour libérer sa conscience d’un secret très moche.

Toute la lecture est passionnante, tout est bien construit, tout est tempéré juste assez pour laisser affleurer ce qu’il faut de sentiments forts chez John, un peu de honte qu’il ne ressent pas à titre personnel mais en écoutant, observant sa tante en particulier.

Voilà ces deux personnages, Evelyn que je trouve insupportable, fausse, et Kimiko, la dignité blessée, le dédain pour Evelyn qui s’est laissée aller bien bas. Que dire de ces deux femmes qui semblant s’entretenir courtoisement en fait s’affrontent, Kimiko toute en dignité et colère sourde, Evelyn, avec ses airs éternellement supérieurs, jamais humble, jamais vraiment sincère. Je ne vous dis pas pourquoi cet affrontement, pourquoi  tant de colère entre elles. Mais le fond du livre, outre la guerre, c’est le racisme, évidemment, et la discrimination.  De ses années de guerre, John a gardé un ami, Chiggers, Hector. Un des moments les plus forts, même si c’est bref, c’est quand John appelle chez la mère de Chiggers et :

« -Je m’excuse d’appeler aussi tard.

-Oh, il n’est pas si tard que ça. »

J’ai cru un moment qu’elle allait me demander d’attendre une minute, ou me répondre qu’il était absent, mais elle est retombée dans le silence et c’est moi qui l’ai questionnée:

« Il est là? Je peux lui parler?

-Oh, non, il n’est pas là.

-Il doit rentrer bientôt?

-No. Se murio.

J’ai éprouvé alors une sensation de chute brutale, je m’abîmais dans un gouffre en battant des bras, précipité vers le sol lointain, au-dessus de moi un hélicoptère hachait l’air de ses pales et les roseaux de l’immense plaine se projetaient vers moi.

« Il est mort, c’est ça?

-Il a marché vers le large. »

Malgré l’émotion qui affleurait dan ssa voix, elel ne s’est pas effondrée, elle n’a pas fondu en larmes.

-« Il s’est noyé?

-C’était un bon garçon. »

Il n’y a même pas eu un mot d’au revoir, je n’ai entendu qu’un léger déclic avant le silence complet.

Le son qui est monté de ma gorge tenait du cri et de l’aboiement, une sorte d’explosion qui s’échappait de mon cœur comme un flot de bile noire. Pas plus tard que ce matin, je m’étais installé à cette même table avec une tartine de confiture à la fraise, j’y avais bu un café Maxwell avec du lait sorti du réfrigérateur de ma grand-mère, et pendant tout ce temps, Chiggers était mort. »

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Ainsi Christian Kiefer apporte un nouveau témoignage de l’horreur et de la stupidité de la guerre, où qu’elle soit, quelle qu’elle soit et ce avec un talent exceptionnel et une grande sensibilité. Cette histoire des Japonais en Amérique à cette époque vaut qu’on en parle, et je dois dire que ça fait ici un splendide et très puissant roman, on sent chez l’auteur une humanité noble, sans aucun effet de mode, sincère. Il dédie d’ailleurs ce livre « aux individus et aux familles qui ont été déportés à Tule Lake en mai 1942 « .

Un très beau, très bon livre qui m’a captivée d’un bout à l’autre, car il se lit comme une enquête, sur fond de combats plus meurtriers les uns que les autres, jusqu’au microcosme des familles. Touchée au cœur .

Histoire et écriture magnifiques et bouleversantes. 

Credence Revival, Fortunate son

« L’enfant de la prochaine aurore » – Louise Erdrich – Albin Michel/ Terres d’Amérique, traduit par Isabelle Reinharez

« Quand je te dirai que mon nom blanc est Cedar Hawk Songmaker, que je suis la fille adoptive d’un couple progressiste de Minneapolis, qu’après être partie à la recherche de mes parents indiens et avoir appris que je suis née Mary Potts j’ai caché à tous ma découverte, tu comprendras peut-être. Ou pas. Cette histoire, je vais tout de même l’écrire parce que depuis la semaine dernière les choses ont changé. Selon toute apparence – sauf que personne ne le sait -, notre monde régresse. Ou progresse. Ou peut-être marche en crabe, d’une façon qui nous échappe encore. Je suis sûre qu’un jour ou l’autre quelqu’un finira par mettre un nom sur ce que nous vivons, mais je n’arrive pas à imaginer comment tout ce qui nous entoure et tout ce qui est en nous pourrait être réparé. L’invisible, les quanta à l’origine de notre création sont mêlés aux événements en cours. Quoi qu’il soit en train de se passer, nous sommes abreuvés de flashs infos sur la manière dont la situation sera gérée – de simples conjectures, en réalité, sur ce qui nous attend- et c’est pourquoi j’écris ce récit. »

Je ne pouvais pas couper cette introduction qui se doit intégrale pour comprendre ce qu’est ce roman. J’aime énormément Louise Erdrich, certains romans plus que d’autres et celui-ci n’est pas dans mes préférés, mais sincèrement, on ne peut confondre la voix, la plume de cette auteure avec aucune autre. Mêlant poésie et langage familier avec un talent fou, ici c’est la voix de Cedar, jeune femme ojibwe adoptée par un couple blanc qui raconte. Elle parle à son enfant à naître comme on écrit un journal. Elle lui parle pour le rassurer, le préparer, lui dire comme elle l’attend avec impatience, lui dire comme déjà elle l’aime infiniment. Très jolie forme donc pour ce roman assez effrayant, présentant un monde dans lequel la religion et le totalitarisme sont en train de prendre les rênes, en particulier sur les femmes enceintes et les enfants à naître.

C’est quand Cedar décide d’aller rencontrer sa mère biologique que tout commence. La famille Potts est décrite avec humour, car jamais d’angélisme chez Louise Erdrich. La mère biologique:

« Elle tend les bras et s’avance vers la voiture. Elle transpire un peu dans son débardeur noir moulant, qui laisse apparaître des bretelles de soutien-gorge roses, et son pantacourt noir et évasé. Son corps bien proportionné, aux allures d’ours, est tout en graisse musclée, et elle a un joli visage aux traits réguliers. Elle est jeune. Elle a d’étincelantes dents blanches et de petits yeux noirs rieurs et fuyants. Sa chevelure châtain, balayée de mèches rousses, est retenue au sommet de sa tête par une de ces pinces crabes en plastique, de couleur bleue, et elle porte des perles aux oreilles. de vraies perles, on dirait. Je descends de la voiture dans l’air chaud et suffocant. »

Elle a à maintes reprises décrit la vie dans les réserves et la tristesse de ces endroits (« Love medicine », par exemple, terrible ). Sur la route, premiers signes:

« 9 août

Le lendemain matin, je prends la route qui va vers le nord pour me rendre chez les Potts. J’ai de fulgurantes bouffées d’émotion. Tout ce que je vois en chemin – sapins, érables, centres commerciaux, compagnies d’assurance et boutiques de tatoueurs, herbes folles des fossés et gens dans les maisons – , tout est physiquement en équilibre sur ce point de transition entre le présent des choses et le grand, l’incompréhensible changement à venir. Et pourtant rien ne me semble franchement insolite. Un peu calme peut-être, et certains sermons annoncés sur les panneaux d’affichage des églises sont plus alarmants que d’habitude. La Fin des Temps est arrivée ! Êtes -vous prêts pour l’Enlèvement? Dans un champ immense et vide se dresse un panneau sur lequel on lit: La Future Maison du Dieu Vivant. »

La mise à l’abri de Cedar va prendre alors l’allure d’une course poursuite sans savoir vraiment qui la poursuit, avec une méfiance envers chaque personne rencontrée, y compris ses plus proches, comme Phil, le papa de l’enfant à naître. Ainsi elle va se retrouver à l’hôpital de Fairview Riverside, chambre 624, après un appel mystérieux de Mère. Ce sont clairement ces chapitres que j’ai préférés, la seconde partie du roman jusqu’à la fin et le dénouement dont je ne vous dirai rien si ce n’est que c’est à pleurer…Belle et froide et blanche de neige.

Remarquable écriture et ici un ton piquant, la voix de Cedar est acérée, teintée d’humour noir, désabusé, colérique et assez désespéré, et puis sans pleurnicherie. Les personnages sont très intéressants, on ne sait jamais qui est de quel côté, la suspicion est constante, la défiance même envers les plus proches, cet « état autoritaire » sème le trouble. C’est curieux, cet état de fait me semble familier. Quand la supercherie idéologique mène le monde à la baguette par des procédés douteux et à des fins douteuses. Jusqu’où ? Cedar et Phil s’aiment et se marient,

« Pendant la journée, le regard perdu dans la végétation touffue et bruyante qui s’étend derrière la maison, je pense au bonheur physique que nous partageons, Phil et moi. Je ferme ensuite les yeux et j’écoute le grondement et le fracas du monde qui passe en trombe. Nous aussi, nous passons en trombe. le vent cinglant nous double. Nous sommes si brefs. Un pissenlit d’un jour. L’enveloppe d’une graine ricochant sur la glace. Nous sommes une plume tombant de l’aile d’un oiseau. Je ne sais pas pourquoi il nous est donné d’être tellement mortels et d’éprouver tant de sentiments. C’est une blague cruelle, et magnifique. »

C’est beau, n’est-ce pas? On sent ici chez Louise Erdrich de la colère et du chagrin, un livre que je suppose écrit à l’ère trumpiste. Parfois un peu dur à suivre pour moi, j’ai tout de même éprouvé un grand plaisir grâce à l’écriture et dans le ton, dans la douceur, l’intelligence et l’humour de cette jeune mère qui écrit à son enfant à venir sans niaiserie, jamais, au contraire avec lucidité, humour, et tendresse…La filiation, l’identité et l’autochtonie sont présentes tout au long de l’histoire en un questionnement profond et assez désespéré. Le seul espoir, cet enfant que porte Cedar en une constante intimité. Naissance.

 » Tu étais bleu, très légèrement. Au fur et à mesure que tu respirais, tu as rosi, puis rougi, et le duvet soyeux qui couvrait ta peau s’est mis à miroiter comme du cuivre. Tes membres veloutés se sont dépliés, souples et forts. Tu as renversé la tête en arrière. Tes yeux étaient du bleu ardoise des yeux de nouveau-né, mais en plus foncé, brûlant déjà de vivre. Tu as soutenu mon regard et j’ai glissé mon doigt dans ta main. Tu m’as dévisagée en t’agrippant avec une force implacable, et j’ai scruté l’âme du monde.

C’est toi, ai-je dit. Cela a toujours été toi. »

Et puis des références à Hildegarde de Bingen, cette femme incroyablement poétique, romanesque, courageuse, tout comme Sainte Kateri.

« Hildegarde de Bingen passa sa jeunesse enfermée dans un abri de pierre. Ses parents décrétèrent qu’elle devrait vivre en recluse et, lors d’une cérémonie funéraire, elle fut claustrée, probablement à l’âge de sept ans. Au moins, elle avait Jutta, son guide spirituel. Il y avait une fenêtre par laquelle on lui donnait à manger. Et une ouverture par laquelle on lui glissait une poubelle. Pas surprenant qu’Hildegarde ait eu des visions bouleversantes.

Tout est pénétré de connexions, pénétré de relations. »

Louise Erdrich est sans aucun doute une des plus grandes plumes venues d’Amérique c’est pour moi incontestable.

Je sors finalement de cette lecture assez sidérée, parce que ce livre est terrifiant et beau. 

« Je reste tranquille, seule.

Et je me rappelle maintenant que j’y étais, la dernière fois qu’il a neigé au paradis. J’avais huit ans. Je le sens, là. Le froid qui envahit mon corps, sa clarté. Le ciel déversait de la neige en abondance. […]Et moi je suis dedans, je tombe avec elle, je l’enfourne dans ma bouche, la lance dans les airs, en bombarde mon père et ma mère. La blancheur emplit l’air et il n’y a rien d’autre que de la blancheur. Je suis ici, et j’étais là-bas. Et je me suis posé la question, depuis ta naissance. Où seras-tu, mon chéri, la dernière fois où il neigera sur terre? »

« Une évidence trompeuse » – Craig Johnson – Gallmeister, traduit par Sophie Aslanides

« J’essayais de me rappeler combien de fois je m’étais accroupi sur le macadam pour déchiffrer des signes, mais je savais que c’était la première fois que je le faisais à Hulett. Situé dans le coin nord-est des Black Hills dans le Wyoming, Hulett est surtout connu pour être le lieu où se trouve Devils Tower.

Je contemplais l’asphalte, où les petits cailloux brillaient, encore mouillés après l’averse du matin, et soupirai. Avec l’avènement de l’ABS, il était vraiment difficile d’estimer correctement la vitesse d’un véhicule impliqué dans un accident, plus encore par temps de pluie. »

Je n’en rate aucun, Walt Longmire, Henry Standing Bear et l’indispensable Vic sont comme des amis qu’on est content de retrouver. Au fil des livres, j’aime de plus en plus Vic, pas lisse, pas délicate – en apparence – avec sa canine plus longue qui apparait presque comme une menace quand elle sourit. Ce sont ces détails qui font que j’aime lire Craig Johnson, cet humour tendre ou vache ou les deux, la profonde humanité que dégage son écriture, avec un Walt sensible, juste, un vrai bon shérif.

J’ai retrouvé ici avec plaisir ces personnages et cette écriture, alors que l’intrigue elle-même ne m’a pas tellement captivée. Beaucoup de moteurs et de gros engins qui font du bruit, pas mal d’armes à feu, des rassemblements de bikers

« La foule devant le Capt’n Ron’s Rodeo Bar au coin envahissait la rue dans une célébration joyeuse de la loi sur les conteneurs ouverts, qui autorisait la consommation de boissons alcoolisées en plein air pendant la semaine du rassemblement. La fête battait son plein, et les notes de Statesboro Blues des Allman Brothers nous parvenaient par les portes battantes du saloon.

Je me tournai vers l’Ours.

-Deux des Allman Brothers sont morts dans des accidents de moto, qu’est-ce que ça t’inspire?

-Que si tu es un des Allman Brothers, tu ne devrais pas piloter une moto. »

des fachos bas de plafond, sales types et de pauvres imbéciles. Lola est intéressante par contre. Parce qu’elle fut un amour de Henry qui se méfie d’elle comme de la peste, parce qu’elle est ambigüe, et c’est si bien écrit qu’on la tient nous aussi à distance en lisant.

« -Lola, il y a des vies en jeu.

Elle eut un petit rire narquois.

-C’est drôle, parce que c’est exactement ce dont j’essaye de te convaincre depuis deux jours.

Elle accrocha ses pouces dans les passants de son jean et se tourna d’un mouvement plein de coquetterie vers moi.

-Imaginez ma surprise: je suis venue ici à la recherche d’un chevalier rouge revêtu d’une armure étincelante, et tout ce que je trouve, c’est un Watson aux basques de son Sherlock Holmes. Vous n’avez qu’à remettre mon arme là où vous l’avez prise.

Sur cette dernière phrase, elle pivota sur ses talons et alla rejoindre la cohue du bar, les bras levés au-dessus de la tête, claquant des doigts et ondulant tout en chantant sur C.C.Rider de Jerry lee Lewis. »

J’ai préféré d’autres romans de Craig Johnson ( » Little bird » et « Tous les démons sont ici » en tête ) .

Pourtant j’aime tellement les personnages, et malgré une intrigue longue à démêler, un peu éclatée dans tous les sens, j’ai lu avec plaisir ce livre parce que cet écrivain est bourré d’humanité, de tendresse pour ses personnages, drôle dans ces deux cas aussi.

« J’ai reçu un appel il y a environ une demi-heure de la part de Mme Hirsch, qui vit en face, là. Elle a un problème de vessie irritable, et elle a aperçu un grand type en train de marcher sur le toit de ce bâtiment et un autre type qui entrait par la porte de devant.

-Pourtant je croyais que j’avais été vraiment furtif.

-Difficile d’échapper à la vigilance d’une vessie irritable.

-Je vais demander que quelqu’un me brode cette phrase au point de croix et je l’accrocherai sur le mur de mon bureau. »

Un jeune homme – le fils de Lola – est grièvement accidenté et hospitalisé entre le vie et la mort, un rassemblement de motards se prépare à Hulett. . Tout est très mêlé, gang de motards, Lola…et même Henry Standing Bear, l’enquête sera speed et pleine de nœuds. Pleine de bruit et de courses dans des véhicules monstrueux.

Vic est ici championne en tous genres, conduite de véhicules lourds, ball- trap, sans parler de son charme unique et de son verbe fleuri:

« Le sourire de Vic se crispa, et les muscles de sa mâchoire se contractèrent un tout petit peu.

-T’es venu pour me niquer le cerveau, Bob? Parce que si c’est le cas, tu vas finir par te faire niquer toi-même. (D’un grand geste elle désigna l’installation sophistiquée. )

Ce parcours de golf avec un fusil est amusant, mais j’essaye de toucher des salopards qui me tirent dessus depuis que j’ai vingt ans, alors si effectivement tu essayes de me niquer la tête, va te faire niquer, toi, sinon je te niquerai.

Abasourdi, il resta muet un moment, puis, visiblement ne sachant pas quoi faire d’autre, il me regarda. Je souris.

-C’est pas une blague, et ça fait mal.

Il resta encore quelques instants puis, sans dire un mot, partit à grandes enjambées.

-C’était de Hemingway.

Nutter rit.

-N’importe quoi.

-Elle a un T-shirt du département de la police de Philadelphie avec cette phrase écrite dessus, lui dis-je.

Vic sourit.

-J’adore ce T-shirt, c’est un de mes préférés. »

Comme toujours, des références littéraires, ici Sir Arthur Conan Doyle. Si la nature est moins présente – une des raisons pour lesquelles j’ai moins aimé ce livre que d’autres –  on sent l’amour de l’auteur pour son Wyoming, un des éléments constants de ses livres.

Walt Longmire, homme droit. Walt selon Vic, poésie…

« […] Walt; quelle que soit la manière dont tu considères ce que tu fais, que ce soit un boulot, un devoir ou – quand je te regarde en action –  un art, tu y excelles, et de mon point de vue, tu le fais pour de bonnes raisons, toujours. (Elle se planta devant moi .) Tu n’agis pas pour cette femme, ni poussé par une espèce de sens du devoir à la con ou une construction philosophique appelée justice, mais pour ce gamin qui n’a plus les moyens de se défendre. Je te jure, tu es l’enquêteur qui se met au service les laissés-pour-compte. Ceux dont plus personne n’a rien à foutre, tous ces gens qui sont à la marge – c’est pour eux que tu t’engages et c’est pour ça que je t’aime. (Je la regardai fixement.) Cette dernière phrase venait de moi seulement. (Je ne la quittai pas des yeux.) Et si tu ne dis pas ou ne fais pas quelque chose maintenant tout de suite, je vais te mettre un coup de pied dans les couilles. »

Voila, pas le meilleur, mais pour ma part le trio de choc Walt, Vic et Henry me réconforte toujours, et bon…on en a bien besoin ! Musique !

 

« Swag » – Elmore Leonard- Rivages/Noir, traduit par Elie Robert-Nicoud et préface – épatante – de Laurent Chalumeau

Message important : ON NE LIT LA PRÉFACE QU’APRÈS AVOIR LU LE ROMAN, D’ACCORD ?

« On voyait une photo de Franck sur un encart publicitaire dans le Detroit Free Press avec tous les autres vendeurs affables de Red Bowers Chevrolet. Et sus la photo on pouvait lire Franck J. Ryan. Il affichait un beau sourire, une moustache bien taillée et un costume d’été dans ce tissu un peu brillant avec ces fils qui font penser à des petits accrocs.

On voyait une photo de Stick sur le casier judiciaire de la police de Detroit au 1300 Beaubien. Et sous la photo on pouvait lire Ernest Stickley, Jr., 89037. Il portait une chemise hawaïenne avec des voiliers et des palmiers. Il l’avait achetée à Pompano Beach en Floride. »

Et ainsi commence ce roman, avec la sobre présentation des deux héros de cette histoire, Franck et Stick, première rencontre. Stick fauche une voiture, Franck appelle la police, et nos deux lascars se retrouveront à la sortie du tribunal qui prononce un non-lieu pour Stick. Un taiseux ce garçon, on ne le fait pas parler comme ça…Rencontre donc et première conversation:

« […]Ça remonte au temps où je jouais au basket. C’est le diminutif de mon nom de famille, Stickley.

-Ah ouais? Moi aussi je jouais au basket. Tu jouais dans l’Oklahoma?

-Non, ici. je suis né à Norman. Mais ça tu dois déjà le savoir, non ? « 

Franck hocha la tête.

-Pourtant t’as pas l’accent.

-Je l’ai perdu à force de déménager. Ma famille est venue s’installer ici finalement, mon père a travaillé chez Ford à l’usine de Rouge pendant vingt-trois ans. »

Franck avait l’air de trouver ça intéressant.

« On a beaucoup en commun. Mon vieux travaillait à l’usine Ford à Highland Park. Je suis né à Memphis dans le Tennessee, je suis arrivé à Detroit quand j’avais quatre ans et j’y ai vécu presque toute ma vie, à part les trois années que j’ai passées à L.A. »

Je n’avais jamais lu Elmore Leonard, mais à force d’en entendre parler…Et je dois dire que j’ai passé un très bon moment, j’ai beaucoup ri et en même temps il y a de la finesse dans ce livre, Stick est particulièrement attachant; c’est un gars du sud, qui vient de la cambrousse, ses raisonnements sont souvent pleins de bon sens, il réfléchit, soupèse…Et il sait être gentil avec les femmes et en pince pour Arlene.

« Arlene adorait leur appartement. Elle lui dit qu’elle le trouvait cool, on se serait cru en Californie. Stick trouvait qu’Arlene aussi était plutôt cool, assise sur  le tabouret en bambou dans son petit costume de bain, ses pieds nus qui s’enroulaient autour du barreau et les jambes légèrement écartées. Il lui prépara un Salty Dog une fois qu’elle lui eut expliqué comment il allait faire. Il gardait la bouteille de vodka à portée de la main et buvait son bourbon à petites gorgées pendant qu’elle lui expliquait ce que c’était d’enfiler une tenue métallique argentée avec des bottes blanches et poser pour des photos promotionnelles sous les spots brûlants et tout le reste. […] Et c’est comme ça qu’il l’avait amenée à prendre une douche. »

Quant à Franck, il joue le beau gosse avec son costume brillant, il a grandi à Detroit et ressent sûrement pas mal d’ennui à vendre des automobiles…Il attend donc Stick à la sortie du tribunal et les voici tous deux embarqués dans une nouvelle vie.

« -Stick…je te parle de simples braquages à main armée dans le genre quotidien. Les supermarchés, les bars, les pompes à essence, ce genre de trucs. Les statistiques montrent, et là, c’est pas moi qui parle, c’est les statistiques, que c’est avec les braquages à main armée qu’on a un maximum de rentabilité pour un minimum de risques. Et maintenant, écoute-moi bien. J’imagine parfaitement que deux types qui savent ce qu’ils font et qui font les choses professionnellement, qui bossent main dans la main, peuvent se faire trois à cinq mille dollars par semaine.

-Tu peux aussi faire vingt-cinq ans à Jackson, répondit Stick. »

C’est là un exemple caractéristique de ce roman et du brio développé dans les dialogues. Tout l’intérêt repose dans les désaccords constants entre Franck et Stick qui finissent pourtant toujours par trouver un consensus sur la base d’argumentations contradictoires. Sauf qu’ils ont le même but et que là dessus, ils sont d’accord !

Voici deux formidables personnages, deux braqueurs à la petite semaine, leur affaire marche bien, c’est parfois un peu sur le fil mais ça marche. Ils commencent à mener une vie entourés de jolies nanas au bord d’une piscine. Franck a les dents un peu plus longues que celles de Stick et lui propose un plan avec un dénommé Sportree épaulé par ses propres hommes, un coup dans le plus grand magasin de Detroit, un travail d’équipe, et Franck est plein d’assurance…

Bande -son, Billy Crash Craddock

Le point fort de ce roman, c’est ce duo Franck/Stick et en particulier les dialogues entre eux deux. Oh comme ils m’ont fait rire ! Et comme je l’ai dit plus haut, c’est Stick qui emporte mon attendrissement, parce qu’il est plus malin que Franck, plus fin, son côté méfiant et taiseux me plait sans oublier qu’il a un cœur tendre ( enfin… souvent…). L’écriture est formidable car jamais Elmore Leonard n’en fait trop, tout est à juste dose ce qui rend l’ensemble bien plus crédible, bien plus juste et bien plus percutant. Certaines scènes sont vraiment des morceaux de maître, comme les beuveries autour des filles et de la piscine, un humour à froid et sans emballage superflu, comme j’aime, et les dialogues au cordeau, très nombreux, sont un vrai régal. Enfin, tous ces gangsters se trucident entre eux, blancs ou noirs et il s’avère que finalement, presser la gâchette n’est pas si difficile pour Franck et Stick. Le roman se termine en beauté, avec un dialogue de maître, court extrait :

« Pourquoi est-ce que tu crois que j’ai pris la peine d’établir des règles? Tu te souviens des dix règles? On se conduit comme des hommes d’affaires et personne n’est au courant de nos affaires? Tu te souviens de ça? »

Et Stick lui répondit:

« Franck, tu pourrais pas fermer ta gueule? »

Point final ! Je ne vois rien à dire de plus, sinon je vous raconterai les aventures de Franck & Stick, ça vous gâcherait le plaisir; simplement il faut impérativement lire la préface après le roman, elle m’a vraiment intéressée et aussi bien fait marrer. Bonne lecture !

« La rivière en hiver » – Rick Bass – Christian Bourgois éditeur, traduit par Brice Matthieussent

« Elan

C’est Matthew qui a tué l’élan. J’essayais seulement d’apprendre comment on faisait.

Durant ma première année dans la vallée, j’ignorais presque tout, mais lorsqu’il ne resta qu’une semaine de chasse avant la fin de la saison et que je n’avais toujours pas de viande, j’en savais assez pour demander de l’aide à Matthew. Les gens m’ont dit qu’il n’aimait pas les nouveaux arrivants et qu’il ne m’aiderait pas, qu’il n’aiderait personne – , mais quand je suis allé à son chalet pour le lui demander, il m’a répondu qu’il le ferait, juste une fois, que je devrais observer et apprendre: il ne chasserait qu’une seule fois un élan pour moi. »

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé Rick Bass dans ce recueil de nouvelles. Très longtemps aussi que je n’avais pas lu un beau recueil de ce genre que j’affectionne, surtout quand c’est un auteur tel que celui-ci qui nous l’offre.

J’avais été émerveillée, enchantée par « Le livre de Yaak ». Rick Bass  a une écriture très poétique et son amour comme sa connaissance de la nature sont  un voyage avec lui et ses personnages.  Cette première nouvelle, qui pourtant raconte la chasse et la mort d’un élan ( terrible ) puis l’interminable trajet de retour pour ramener la dépouille de l’animal jusqu’à la maison, cette nouvelle est parfaite pour planter un décor et une atmosphère et pour cette raison parfaite pour ouvrir le recueil. Cela nous dit : voilà: ici, en hiver, la vie est comme ça, rude, glacée, vivre ici demande des ressources physiques et psychologiques de haut niveau. Et c’est ici que nous vivons et c’est ici que nous voulons et aimons vivre. 

Mais ce recueil a une autre particularité. Quand il y en a un, le narrateur est un homme, et surtout dans plusieurs nouvelles, on lit de merveilleuses choses sur les relations père/fille. Comme la seconde, « Ce dont elle se souvient », emplie de mélancolie, celle-ci m’a vraiment touchée. Les dernières phrases

« Elle se souvient s’être arrêtée à l’arche de pierre, au seuil du parc, pour qu’ils puissent faire une photo, son père installant l’appareil sur le capot, déclenchant le retardateur, puis courant vite la rejoindre. Haletant, après avoir sprinté contre le vent, comme s’il remontait le temps. Son bras enserra les épaules de Lilly. Que notre cerveau doit être vaste, pense-t-elle aujourd’hui, pour se rappeler des choses aussi infimes, fondamentalement inutiles et éphémères! Comment quiconque ose-t-il dormir ne serait-ce qu’un instant? »

Suit « L’arbre bleu », le père et ses deux filles. Wilson est bûcheron, il a eu pas mal d’os cassés durant ses années de travail mais tout s’est réparé. Lucy a neuf ans et Stephanie douze. Avec Belinda, mère et épouse, ce quatuor vit en pleine nature. Ce texte est d’une infinie beauté et parle d’éducation, d’enseignement au sens général de ce qu’on aimerait que sachent nos enfants, ce qu’on trouve important qu’ils sachent, aiment et comprennent. Wilson admire ses filles et leur apprend à connaître bien leur milieu de vie, savoir essentiel comme on le verra en lisant cette nouvelle. Savoir vivre et survivre sans trop d’encombres dans un milieu qui peut être hostile. Un léger différend entre Belinda et Wilson existe sur le sujet. Ces deux enfants sont intelligentes et elles devront partir pour étudier, et bien que Wilson l’admette, il a de la peine à l’imaginer.

Si dans « Elan » c’est cet animal qu’il fallait ramener, et c’était deux hommes, ici, c’est le sapin de Noël, papa et ses filles et c’est splendide, plein de subtilité et de tendresse attentive. Entre la vie quotidienne et ce que l’auteur appelle « le doux rêve de l’existence de Wilson « , on sent dans cette écriture la fragilité des êtres, la précarité de l’humain et la force de la nature, la force de ses éléments comme certains animaux, les arbres, le froid et le chaud. L’arbre bleu est celui éclairé le soir d’ampoules peintes en bleu devant la maison; la fin:

« Et Wilson a beau savoir qu’il ne peut pas faire que sa mémoire devienne leur mémoire, il s’attarde un moment, les yeux rivés à l’arbre bleu éclairant la nuit. Mais déjà la magie du moment s’estompe et, dans la seule obscurité après cette longue marche, ses filles n’étant plus à ses côtés, la vision se brouille comme un feu qui meurt, jusqu’à n’être rien de plus qu’un joli arbre bleu dans la forêt sombre. Et à son tour Wilson descend d’un bon pas vers le chalet, vers les vestiges de cet instant, en espérant qu’il n’a pas entièrement disparu. En espérant qu’eux-mêmes, tous les quatre, demeurent prémunis contre les ravages invisibles du temps. »

Deux nouvelles sont plus longues, « Chasseur de baux » et « Coach », la première parle de l’exploitation pétrolière et des procédés utilisés par les pétroliers pour acquérir des terres qui en recèlent, mais à la façon de Rick Bass. C’est par le récit que nous fait un de ces « chasseurs de baux », un brave jeune homme qui fait un travail dans lequel il a souvent peur de se perdre, de s’éloigner trop de ce qu’il est.

« Durant quelques mois, dans la banlieue de Tupelo, il y avait eu au bord de la route un jeune ours noir, à peine plus vieux qu’un ourson, enfermé dans une cage à barreaux mal soudés, pour attirer des spectateurs qui devenaient ensuite des clients, mais cet ours ressemblait à un pénitent bourrelé de remords; là non plus je ne me suis jamais arrêté, passant chaque fois à toute vitesse, jusqu’au jour où la cage et l’ours ont disparu. »

C’est un monde de requins, pour les hommes et pour la nature. Lui-même n’est pas toujours très net dans sa vie sentimentale, entre ses étapes régulières chez Geneviève, dans le Mississipi et la secrétaire du tribunal, Penny, qui est radieuse quand elle le voit, et à laquelle il ne cédera finalement pas. Mais surtout, il y a le travail de « sape » qu’il doit mener auprès de la vieille et pauvre Velda, peu glorieux, même s’il n’a pas vraiment le sentiment de mal se comporter. Il est poli, aimable, mais néanmoins il sait bien ce qu’il fait.

C’est un homme qui n’est pas vraiment tiraillé mais la fin de la nouvelle et les constats qu’il fait sur sa vie au cours de son récit montrent un homme insatisfait, qui a beaucoup de regrets, dont celui de s’être un peu perdu de vue.

« J’avais créé tout cela, j’étais responsable du monde que je contemplais à présent. Cette pensée m’a donné le vertige. J’ai battu en retraite loin du cercle de lumière brûlante, rugissante, j’ai gravi la pente d’une colline proche, à la lisière de la forêt. L’obscurité m’a apaisé. Je me suis allongé sur le flanc de la colline et j’ai regardé ce feu qui éteignait les étoiles, effaçait tout sauf lui-même. J’ai senti la terre trembler et cette flamme rugir non seulement au-dessus, mais en dessous, jaillir à la rencontre de nous tous. »

Dans « Coach », c’est un entraîneur d’équipes féminines de basket qui parle de sa vie, de ses errances, et qui se bat contre le postulat:  » forger le caractère est plus important que gagner des matchs », pour lui, il faut gagner pour prendre de l’assurance et la défaite finit par user au lieu de renforcer. La fin:

« C’est un spectacle enivrant: cette étape évanescente et néanmoins prolongée de la jeunesse. Une fois encore, il se tient sur cette lisière. Dissimulant son désir secret – « Je dois gagner » -, il leur sourit. Cela ne dure qu’un instant, qui s’enfuit déjà, mais il monte sur le podium, rejoint un lieu et un temps où et durant lequel personne ne vieillira jamais, ni ne se verra diminué, mais à la place brûlera d’une flamme claire, pure et propre, et où chacune d’elles – ainsi que Coach – sera, seulement si elles peuvent gagner, toujours aimée. »

Entre ces deux nouvelles longues une très courte, qui donne son  titre au recueil, et qui est glaçante à tous points de vue; on suit Brandon, 15 ans, qui va voir ressortir de la rivière gelée le pick-up dans lequel son père s’est noyé. Je ne dis rien de celle-ci, mais oui, glaçante, c’est le bon adjectif.

« Trente hommes et femmes et soixante mains, quatre chevaux: lorsqu’ils se mirent à tirer, le pick-up commença à bouger. La force requise dépassait l’entendement. La ligne, maintenant tendue, tressautait tel un muscle, comme si elle venait de prendre vie. Ils tirèrent, une main après l’autre, et sentirent le pick-up quitter le fond, son poids énorme malmené par le courant. »

Avant-dernière, à la fois touchante, énervante, drôle dans le genre douce-amère: Guide du Pérou et du Chili à l’usage d’un alcoolique. Où on retrouve Wilson et ses deux filles, mais il a eu les côtes cassées une fois encore et n’a plus retravaillé, Belinda l’a quitté et il boit consciencieusement et comme un trou. Stephanie a dix-huit ans et Lucy quinze. Elles aiment leur père de façon inconditionnelle. Elles en sont les gardiennes, les épaules et les bras, et aussi parfois le cerveau. Parce que Wilson, malgré tous ses efforts de résistance, boit et boit encore. En résumé, il part en voyage avec elles au Pérou et au Chili. Et elles auront beau veiller, il sombrera encore. C’est magnifique la façon dont Rick Bass parle sans jamais émettre de jugement moral, dans l’une ou l’autre des nouvelles on a du mal à se dire, tiens, le méchant est là, le gentil ici, non, pas possible, mais personnellement j’ai eu du mal à ne pas en vouloir à Wilson. La dernière nouvelle, « Histoire de poisson », et sa fin avec cette fête alcoolisée m’a donné un goût amer dans la gorge, et une vision de l’humanité proche de ce qu’on peut imaginer d’une fête en enfer.

Je ne peux résumer mon sentiment sur toutes les choses essentielles que dit Rick Bass à travers ses personnages – je pense aussi à la femme ivre et démontée dans « Ce dont elle se souvient », probablement ma nouvelle préférée. Ce livre est généreux, proposant avec objectivité une variation des angles de vue, de multiples façons de regarder le monde. J’ai été très émue par cette lecture et très impressionnée par le talent d’écriture de cet écrivain, qui même dans les situations les plus prosaïques sait amener de la poésie et de la réflexion, une philosophie parfois légèrement vacillante sous les coups du sort, c’est un livre rempli d’amour et ça fait du bien.

J’ai beaucoup beaucoup aimé.