« Le diable, tout le temps » – Donald Ray Pollock – Le Livre de Poche ( Albin Michel ) , traduit par Christophe Mercier

« Prologue

En un triste matin de la fin d’un mois d’octobre pluvieux, Arvin Eugene Russel se hâtait derrière son père, Willard, le long d’une pâture dominant un long val rocailleux du nom de Knockenstiff, dans le sud de l’Ohio. Willard était grand et décharné, et Arvin avait du mal à le suivre. Le champ était envahi de plaques de bruyère et de touffes fanées de mouron et de chardon, et la brume sur le sol, aussi épaisse que les nuages gris, montait aux genoux du garçon de neuf ans. Au bout de quelques minutes, ils tournèrent dans les bois et suivirent une étroite coulée de cerf qui descendait la colline, jusqu’au moment où ils parvinrent à un tronc couché dans une petite clairière, vestige d’un grand chêne rouge qui était tombé bien des années auparavant. Une croix usée par les intempéries, faite de planches prises à la grange en ruines derrière leur ferme, penchait un peu vers l’est dans la terre meuble à quelques mètres en dessous d’eux. »

Ma rencontre avec Donald Ray Pollock s’est faite avec « Une mort qui en vaut la peine ». Voici aujourd’hui, qui attendait depuis longtemps, le roman qui fit surgir cet auteur avec force parmi les grands noms du roman noir, et oh…quel talent immense. Pour être noir, ça l’est, noir de noir, et quelle écriture  !

Tout est dans cet assemblage précis entre une histoire crasseuse et triste et une écriture ciselée, mêlant langage grossier et narration délicate, oui, délicate. Comme ce début, le prologue qui pose deux des personnages parmi ceux qu’on va croiser dans des maisons délabrées, dans de vieilles voitures qui grincent et toussent, sur des routes d’où on peut saisir un chemin pour commettre des atrocités à l’abri des regards, dans des bars où des gamines aux yeux tristes et au corps déjà vieilli servent des hommes concupiscents. 

Aucun jugement dans le ton, mais Donald Ray Pollock nous raconte et nous encaissons et nous choisissons notre camp… ou pas d’ailleurs parce qu’il est bien difficile de se fixer. Toutes les notions apparentées à une morale de n’importe quelle sorte, toute notion de Bien est absente; déroutée, dévoyée, cette notion n’est plus que prétexte à justifier des actes douteux. Et ceci explique bien ce titre, « Le Diable, tout le temps », le grand gagnant.

« Tandis qu’il était assis, devant le large bureau de chêne, en face de l’homme de loi qu’il écoutait jacasser, Willard pensait au tronc à prières qu’il avait installé dans les bois, à la paix et au calme qu’il lui procurerait quand il serait rentré, qu’il aurait dîné, et qu’il irait y faire un tour. Parfois, dans sa tête, il répétait même une prière qu’il y disait toujours après sa visite mensuelle au bureau de Dunlap: « Merci, mon Dieu, de m’avoir donné la force de ne pas serrer entre mes mains le gros cou d’Henry Dunlap. Et que ce fils de pute obtienne tout ce qu’il peut souhaiter, même si, je dois l’avouer, Seigneur, j’aimerais un jour le voir étouffer dessous. »

Malgré tout pour moi, il y a Arvin et Sandy, ces deux – là m’ont touchée. Tout dans leur vie est affaire de hasards malheureux, être né dans telle famille, y avoir été aimé ou pas, avoir des rêves ou y avoir renoncé, vouloir sa revanche, sa vengeance ou pas, savoir à un moment donné prendre le bon chemin…ou s’avancer effrontément sur le « mauvais » si on peut estimer que dans ce décor, il y ait un bon chemin sans embûches.

De 1945 à 1965, on suivra ainsi le destin d’Arvin, celui de Sandy, on rencontrera brièvement des adolescentes de 16 ans usées, des salauds qui les exploitent, et puis, omniprésents, des pasteurs, vrais ou faux, croyants ou pas, qui surtout restent des hommes pleins de frustrations qui les rendent immondes et misérables. Comme Roy et Theodore:

« Après avoir été mordu par l’araignée, Roy passa la plus grande partie de son temps cloîtré dans la penderie de sa chambre, à attendre un signe. Il était persuadé que le seigneur l’avait forcé à ralentir afin de le préparer à de plus grandes choses. Quant à Theodore, le fait que Roy saute cette salope était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Il commença à boire et à passer la nuit dehors, jouant dans des clubs et des bouis-bouis illégaux dissimulés en pleine cambrousse. Il apprit des dizaines de chansons coupables qui parlaient de femmes infidèles, de meurtres de sang-froid et de vies gâchées derrière les barreaux. En général, celui en compagnie de qui il avait terminé la nuit, qui que ce soit, le déchargeait ivre et couvert de pisse devant la maison, et Helen devait sortir à l’aube pour l’aider à rentrer tandis qu’il la maudissait et maudissait ce soi-disant prédicateur qui la sautait. Elle finit bientôt par avoir peur des deux hommes, et elle changea de chambre avec Theodore, le laissant dormir dan sle grand lit à côté de la penderie de Roy. »

Certains pauvres et roublards, d’autres humainement vides, cyniques et même pervers. La religion ici en prend pour son grade, avec déjà dans le prologue cet autel à ciel ouvert où Willard traîne son petit garçon et fait des sacrifices en voulant ainsi sauver sa femme malade.

La construction, en une sorte de chemin au fil du temps et des générations, fait se croiser des personnages qui vont se percuter à un moment ou un autre. Parmi eux, Arvin et puis le duo infernal Carl et Sandy, bien pire que celui de Bonnie and Clyde, croyez-moi. Ils prennent en stop un brave garçon qui massacre Ring of fire, Johnny Cash : 

Ce livre pourrait être insoutenable, mais il y a l’écriture qui arrive à nous tenir la tête hors de ce marigot saumâtre avec des moments de lumière, surtout avec Arvin, garçon sensible au cœur inassouvi épris de justice et empli de chagrin. Un jeune homme coincé dans un piège qui l’a saisi si jeune qu’il est devenu partie de lui-même.

« Arvin se retourna une dernière fois vers le tronc couvert de mousse et les croix grises pourrissantes. Il ne reverrait jamais cet endroit ; sans doute ne reverrait-il jamais non plus Emma et Earskell, d’ailleurs. il fit demi-tour et prit la direction de la coulée de cerf. Quand il arriva au sommet de la colline, il frôla une toile d’araignée et sortit des bois obscurs. Le ciel sans nuage était du bleu le plus profond qu’il ait jamais vu, et le champ semblait flamber de lumière. On aurait dit qu’il s’étendait à l’infini. Il commença à marcher vers le nord, en direction de Paint Creek. En se dépêchant un peu, il pourrait être sur la 50 dans une heure. Avec un peu de chance, quelqu’un le prendrait. »

Un livre dur, impitoyable et souvent poignant par cette dureté même. Donald Ray Pollock, grand parmi les grands. Je termine avec cette phrase, emblématique:

« Quand du whisky ne lui coulait pas dans les veines, Willard se rendait à la clairière matin et soir pour parler à Dieu. Arvin ne savait pas ce qui était le pire, la boisson ou la prière. »

« La note américaine » – David Grann – enquête – Pocket, traduit par Cyril Gay

« En avril, des millions de petites fleurs se répandent à travers les Blackjack Hills et les vastes prairies du comté d’Osage en Oklahoma. Il y a des violettes, des claytonies et de petits bleuets. John Joseph Mathews, originaire du comté, écrivait que cette galaxie de pétales donne l’impression que les « dieux y ont lancé des confettis ». En mai, alors que les coyotes hurlent sous une lune pleine et exaspérante, de hautes plantes, comme des Trandescantia et des rudbeckies hérissées, s’élevaient peu à peu au-dessus de plus petites fleurs pour leur dérober lumière et eau. Les tiges de ces petites fleurs se brisent, leurs pétales s’éparpillent et sont bientôt enterrés. C’est pour cette raison que les Indiens Osages disent du mois de mai que c’est celui où la lune assassine les fleurs.

Le 24 mai 1921, justement, Mollie Burckhart, qui habitait dans la communauté osage de Gray Horse en Oklahoma, commençait à craindre qu’il ne fût arrivé quelque chose à l’une de ses trois sœurs, Anna Brown. »

Voici une lecture non seulement intéressante, étonnante, mais aussi très instructive. Pas facile à résumer, parce que complexe. D’où son intérêt puisqu’il aura fallu longtemps pour dénouer un des plus gros sacs de nœuds auquel a eu affaire ce qui devint le FBI.

En 1921, les Indiens Osages sont parqués dans une réserve aride, dans l’Oklahoma. Mais il s’avère que ce sol aride recèle un gisement de pétrole, le gisement le plus important du pays. Les Osages deviennent alors riches, très riches. Et un Osage riche, aux yeux de certains blancs, ce n’est pas supportable, pas légitime…bref. Une série de morts violentes va commencer à décimer les plus riches familles osages qui dorénavant roulent dans de belles voitures, ont de belles maisons…Quelle arrogance de la part de ces sauvages !

Malgré quelques investigations craintives et peu poussées, il va falloir à un moment donné commencer une véritable enquête. Une famille en particulier est victime de ces morts, c’est la famille Burkhart. Mollie a épousé Ernest Burkhart, blanc et très bon mari. Elle va voir mourir sa sœur, puis plusieurs membres de sa famille. Je n’en dis pas plus. En lisant cette enquête je me suis trouvée projetée dans un film américain et d’ailleurs Martin Scorsese a adapté cette histoire avec Leonardo Di Caprio, sous le titre « Killers of the flower moon », sortie prévue en 2021…patience !

à gauche Tom White et Edgar Hoover à droite

Donc, outre l’enquête absolument incroyable qui devra tout à quelques hommes, en particulier Tom White, ce qui est intéressant, c’est bien ce qu’on apprend de cette époque, des derniers cow-boys, de l’origine des rangers, et de la création du FBI, qui est mis entre les mains d’Edgar Hoover. On découvre donc son arrivée à ce poste, un poste clé grâce à une affaire retentissante quand elle trouvera une issue. Je me suis attachée à Tom White, homme probe, scrupuleux, obstiné, qui jamais ne se découragera; il devra parfois « la jouer fine », mais c’est lui qui apportera toutes les preuves ou presque contre les quelques individus coupables de ces nombreux meurtres.

William K. Hale, le grand instigateur

Alors la lecture n’est pas toujours facile, à cause d’un nombre important de protagonistes, il y a des imbrications fréquentes, mais indispensables, et quelques digressions bien choisies qui décrivent le mode de vie de l’époque dans ce Far-West mythique , la monstrueuse spoliation mise en marche à l’encontre des Osages. On nommera cette période le Règne de la terreur, avec au moins 24 victimes de meurtre comptées en 4 ans, ceci sans compter un nombre énorme de morts suspectes.

« Souvent, l’Histoire peut instruire le procès des responsables des crimes contre l’humanité quand ceux-ci échappent à la justice.Mais, dans le cas des Osages, les meurtres furent tellement bien dissimulés qu’il est impossible qu »une chose pareille se produise. La plupart des familles éprouvent un sentiment d’injustice, c’est pourquoi beaucoup de descendants mènent des enquêtes sans fin à leurs frais. Ils vivent dans le doute et soupçonnent des parents défunts, des amis de la famille, des curateurs. »

Un Texas ranger

Ce livre prend chair à chaque page grâce à des photos et David Grann reprenant l’enquête nous mène à un final déconcertant et triste.

David Grann se rend chez Mary Jo Webb qui raconte ce qui est arrivé à son grand-père:

 » Mon grand-père fait partie de ces victimes qui n’apparaissent pas dans les dossiers du FBI et dont les assassins ne sont pas allés en prison. » me dit-elle. »[…] « En 1926, Paul Peace soupçonnait sa femme blanche de l’empoisonner. Comme les documents le montrent, il alla trouver Comstock, que Mary Jo Webb décrivit comme le seul avocat blanc honnête à l’époque. Paul voulait divorcer et déshériter sa femme.

Lorsque je demandai à Mary Jo comment son grand-père aurait pu se faire empoisonner, elle me répondit: »Il y avait deux médecins, deux frères. À cette époque, tout le monde savait qu’on pouvait se procurer du poison chez eux. » 

 

Un livre qu’on ne lâche pas, une histoire tortueuse et méconnue,  une diabolique machination à grande échelle, passionnante d’un bout à l’autre.

En quatrième de couverture, cet avis, que je partage, de Juien Bisson – revue America (sélection des meilleurs livres de l’année ) :

« La note américaine tient moins de la symphonie que du requiem pour un pays encore tenu par les lois du Far-West et la violence des hommes. À la baguette, David Grann secoue les fantômes du passé pour mieux réveiller cette mémoire oubliée. »

En mode flemme, mais pourtant…Henry Miller et Valentine Imhof

Ben oui, quoi, partout on entend « LISEZ !!! » mais « LISEZ DONC !!! »

L’injonction est d’actualité. C’est le moment parfait pour lire ( pour autant qu’être confiné chez soi soit quelque chose de parfait ) parait-il.

C’est TOUJOURS le bon moment pour lire si on n’a pas d’autre urgence. Ici et pour moi, lire c’est juste du plaisir, écrire c’est autre chose, c’est une discipline et en ces temps contraints, la discipline, je m’en déleste un peu.

Vous savez bien que lire est mon activité quotidienne, et je lis. Mais paresseusement. Et je lis des livres prêtés, offerts, achetés et mis de côté. Bientôt, Silvia Avallone et la jeune Adele dans  « La vie parfaite » puis j’espère pouvoir vous proposer une lecture québecoise, une trilogie dingue. Alors le premier opus peut-être.

Mais dans l’immédiat, je vous livre en quelques mots ce livre qui n’est pas un roman, mais une biographie que j’ai dégustée au soleil;  ça se lit comme un roman, et c’est écrit par Valentine Imhof , Henry Miller fut son sujet de mémoire en littérature américaine:

Henry Miller, la rage d’écrire – éditions Transboréal – collection Compagnons de route ( 2017 )

Je n’ai lu de Miller que « Le colosse de Maroussi », après un voyage en Grèce, et je n’avais que peu d’idée de la vie de cet auteur qui fit scandale chez tous les biens-pensants du XXème siècle. J’ai rencontré un homme qui sans cesse écrivait, même si ce fut longtemps « dans sa tête », qui se maria un nombre de fois considérable, une sorte de grand enfant curieux, capricieux, épris de liberté. Je conseille à tout le monde cette lecture qui m’a donné envie de lire Henry Miller, d’autant que sous la plume de Valentine ce personnage prend une amplitude et un sens puissants. En accord avec elle, qui m’adressa ce livre pour mon anniversaire en 2018 à la suite de notre entretien pour  » Par les rafales », je vous propose ici la conclusion de 4 pages. Parce qu’elle m’a émue, parce que j’ai compris pourquoi Valentine avait choisi cet écrivain comme sujet, parce que je l’ai retrouvée en filigrane, elle, entre les lignes.

« Conclusion

Un élan vital et libérateur

Henry aurait plus de 125 ans et serait peut-être un peu surpris – probablement agacé -par cette énième biographie, comme il l’était quand, de son vivant, certains de ses amis évoquaient le projet de lui consacrer un livre. Il se sentirait engoncé, coincé aux entournures, et ne se reconnaîtrait sans doute pas dans cette trajectoire linéaire, lui qui écrivait dans « Le Monde du sexe »: « On n’avance pas dans la vie en terrain plat ou en ligne droite; souvent on brûle les haltes indiquées sur l’horaire; parfois on quitte complètement le sentier battu.[…] Ce qui se passe à tout moment de notre vie à tout jamais reste insondable, inépuisable et ineffable. » Et parce que Miller est hors-norme, inclassable et irréductible, tout ce que l’on pourra écrire sur sa vie et son œuvre ne peut être que soluble, provisoire et caduc, et ne le contient pas, car toute nouvelle lecture de ses livres nous le révèle autre, insaisissable, et pourtant si présent et si proche. C’est certainement parce qu’il réussit à entretenir avec son lecteur une intimité rare, lui insuffle une part de cet élan vital qui l’anime et nous invite à porter sur le monde un regard tout neuf, celui du candide ou du fou, qui conserve intacte et perpétuelle sa capacité à s’émerveiller.

Il refuse toute vérité révélée, ne prête allégeance à aucun système, rejette en bloc les -ismes quels qu’ils soient, est constamment rétif à tout ce qui est péremptoire, fige, enferme, sclérose, et rend la vie morte. Sa prose éruptive traduit le le mouvement, essentiel, de toute chose, et ses paradoxes, ses incohérences et ses contradictions, en sont les illustrations permanentes. « L’univers [que l’homme] doit créer de par son destin même est en lui; et lorsqu’il le découvre, il est roi. Mais cet univers, comme n’importe quel autre, est un flux perpétuel, en constant changement. Il peut s’enfler comme l’Amazone ou s’effiler comme un couteau et devenir Colorado.[…] Mais il lui faut couler, garder sa fluidité mouvante, sous peine de mort. » ( Le Monde du sexe )

La force de Miller a été de montrer qu’un roman peut être ce que l’on veut qu’il soit, à l’écart des canons de l’orthodoxie littéraire et des genres traditionnels. On peut admirer son obstination à faire entendre sa voix discordante et nouvelle, à imposer sa liberté de créateur iconoclaste, à transfigurer le monde par l’écriture pour en donner une vision originale, fluctuante, kaléidoscopique, explosive, et en permanente expansion, toujours portée par un humour et une autodérision salutaires. Il nous invite constamment à ne pas le prendre trop au sérieux,car il n’a vraiment rien d’un gourou, ne cherche pas à convaincre de quoi que ce soit ni à s’attacher des adeptes. Il revendique, au contraire, le droit au détachement, et exprime une forme d’individualisme forcené et positif, qui n’est pas de l’indifférence ni de l’égoïsme, mais qui le garde d’avoir un jugement sur tout, et de prendre une part active aux événements qui secouent le monde. Il préfère pouvoir se tenir au-dessus de la mêlée, et conserver ainsi une hauteur de vue qui n’entrave pas, ne ferme aucune perspective. Et tant pis si, de ce fait, il n’est l’homme d’aucune grande cause – et refuse tout autant d’assumer la double paternité de la contre-culture et de la libération sexuelle qu’on a voulu lui attribuer – , car c’est certainement ce non-engagement dans des luttes circonstancielles et datées qui conserve à ses textes toute leur actualité et leur pertinence. Il s’est contenté de tracer son chemin, de chanter à tue-tête sa passion pour la vie, et il nous invite à en faire autant, persuadé que « chacun a en lui un livre – chacun est un livre, le livre qu’il écrit lui-même » ( Flash-Back – Entretiens de Pacific Palisades).

Certains de mes voyages m’ont permis de le rejoindre du côté de Monterey sur les côtes rocheuses du nord de la Californie, à Albuquerque, La Nouvelle-Orléans, Detroit, au Grand Canyon et dans les rues de Brooklyn, Manhattan, Montparnasse et Clichy avec, pour guides, les pages de ses livres. C’est aussi grâce à lui que j’ai pu parcourir la Grèce sans y être encore allée, tant les descriptions du Colosse de Maroussi la restituent, vibrante de couleurs, de chaleur et d’humanité. Puis je me suis installée à St-Pierre-et-Miquelon, et j’y ai trouvé une cabane à flanc de rochers, mon Big Sur miniature, tout à l’ouest de l’île. Comme Henry, ce n’est pas une maison ni un terrain que j’ai achetés, ce sont les éléments et la vue, la mer, ses bleus changeants et ses tempêtes, le ciel et ses aurores boréales, l’air chargé de salin et du parfum chaud des spruces, les paquets de brume laiteuse, le soleil qui plonge dans l’Atlantique Nord avec des incandescences électriques. Et je suis persuadée que, comme moi, il adorerait cette enclave à l’écart des fracas du monde, pour y écrire en regardant passer les baleines, y lire allongé dans la camarine face aux falaises de Langlade, y respirer les embruns, se livrer à la force et à la beauté des choses et simplement pouvoir jouir du bel aujourd’hui chanté par Cendrars.

Et quand je m’abandonne au simple plaisir d’être là, gagnée par une douce indolence, les sens en éveil et la tête au repos, j’ai envie de dire:« Je me sens chez moi dans l’univers. Je suis un habitant de la Terre et non d’une de ses parcelles, que celle-ci soit étiquetée Amérique, France, Allemagne ou Russie. Je ne dois allégeance qu’à l’humanité, et non à un pays, une race, un peuple.[…] Je n’ai d’autre fin ici-bas que de travailler à l’accomplissement de ma destinée, qui est mon affaire à moi. Ma destinée est liée à celle de n’importe quelle créature qui habite cette planète […] Je refuse de gâcher ma destinée en me bornant à considérer la vie selon l’étroitesse des règles qui la cernent aujourd’hui comme autant de pièges. […] Je dis: « La Paix soit avec vous tous ! » et si vous ne la trouvez pas, c’est que vous ne l’avez pas cherchée » ( Max et les Phagocytes )

Merci Valentine.

En attendant la suite, eh bien patience, courage, faites gaffe au chocolat, aux apéros et aux cacahuètes, et puis si vous ne savez pas quoi faire…lisez !  Par exemple…« Le droit à la paresse » de Paul Lafargue ( éditions Allia )

J’allais oublier:  profitez bien de la vie de famille ! 

 

« Allegheny River » – Matthew Neill Null – Albin Michel/Terres d’Amérique, nouvelles traduites par Bruno Boudard

« Quelque chose d’indispensable

 

Threadgill avait été l’un d’entre eux, plus ou moins. Voilà quatre saisons que la Compagnie ne s’était plus aventurée dans cette partie du monde, et ce depuis qu’elle l’avait perdu – lui, le champion de ses commis voyageurs – dans les environs de la Blackwater River, où un paysan l’avait arraché d’un coup de fusil au corps de son épouse. Threadgill avait profité de ce que l’homme introduisait fébrilement une autre cartouche dans la culasse de son arme pour s’enfuir d’une course maladroite par la porte du fond avant de dégringoler le long de la falaise abrupte qui bordait l’arrière de sa bicoque. Sa chute avait été arrêtée par un majestueux épicéa qui l’avait recueilli dans ses bras. »

J’avais adoré « Le miel du lion », un très beau premier roman. Je suis très amatrice de nouvelles, et voici un recueil dans lequel certains textes m’ont absolument emballée et d’autres pas. Un peu inégal, mais néanmoins une grande cohérence du propos. au fil du livre. La première histoire – « Quelque chose d’indispensable » – a de cette cocasserie acidulée que j’avais trouvée dans le roman.

« Cartright jeta un coup d’œil à la caisse qui tressautait sous la bâche. Il dit : « Putain, les gars ! Je serais presque prêt à l’acheter moi-même pour me sortir de cette galère. »

Il s’essuya la figure avec sa cravate. La chaleur du soleil dissipa bientôt le brouillard et l’astre s’éleva dans le ciel.

« Les canassons, j’ai plus chaud que deux rats qui baisent dans une chaussette de laine, j’aime autant vous le dire, se lamenta-t-il.

Il but une autre gorgée. Les mouches à viande offraient leurs dos d’émeraude aux rayons brûlants. « 

J’ai été souvent perturbée, comme dans  « Le couple », une histoire d’une cruauté incroyable dont on parvient à comprendre d’où émane cette violence sans toutefois pouvoir entrer en empathie avec qui que ce soit. Sauf avec le pyrargue. Les lieux sont tristes, à mourir:

« Les stèles penchaient vers l’horizon et chuchotaient des causes de décès archaïques: hydrophobie et mort subite du nourrisson, scarlatine et grippe espagnole. Un obélisque solitaire pointait vers le ciel comme un doigt décharné indiquant le chemin du paradis. Fendues par la glace et l’eau, dévorées par les assauts doux et obstinés du lichen, les pierres tombales avaient grandement besoin d’être réparées. Certains noms avaient été tellement érodés par les intempéries qu’ils étaient maintenant illisibles, qu’ils ne témoigneraient plus jamais, que plus personne ne pourrait les balbutier à voix haute. »

En tous cas comme le dit la quatrième de couverture « …si le monde qui y est décrit peut nous sembler lointain, une chose est certaine : il s’agit bien du nôtre. » En effet, en lisant j’étais dans un monde totalement étrange et étranger, et en même temps tout ce qui fait le mien s’y trouvait aussi. Déstabilisant, dur, cruel, l’univers de ces nouvelles semble parfois très froid. Certains des personnages sont absolument détestables, leurs pratiques, leur façon de vivre, tout est détestable, comme dans  « Ressources naturelles » , sauf les ours: Démonstration du talent de l’auteur avec l’humour noir, la dérision cruelle :

« On appelait cela « le safari du pauvre ». Un jour une femme arriva en voiture avec ses enfants. Elle désirait un instantané de son petit dernier avec un ours; […]. Elle prit le garçon, lui barbouilla la main de miel et le planta devant le véhicule afin que la bête puisse lécher cette gourmandise suave sur ses doigts. Son appareil photo était prêt. Deux ours accoururent en bondissant.

Les services sociaux placèrent les trois autres enfants et le comté condamna par une clôture l’accès au site : la fête était finie. Et l’on raconte que cet endroit a jadis abrité les ours les plus heureux sur terre. Non seulement ils nous offrent leurs bambins, mais ils les trempent d’abord dans le miel.« 

 » La deuxième circonscription ».

« On trouve dans chaque bled une famille similaire aux Mavety, célèbre pas tant par la violence de ses délits que par la régularité métronomique de ceux-ci. Ils jettent leurs ordures dans la nature, chassent le cerf au phare, enseignent à leurs enfants bien portants l’art de  gruger le gouvernement pour toucher des allocations handicapés et celui de duper le plus inflexible des travailleurs sociaux. Il y a toujours une fille enceinte. »Le lumpenprolétariat. Ce sont aussi des électeurs », rappelait mon père. »

Même en regardant à distance leur milieu de vie, une relative pauvreté – tout autant intellectuelle que matérielle – on n’arrive pas à ressentir un poil d’empathie ou de compassion. En tous cas je n’y arrive pas. Mais là encore, c’est la nature non pas hélas la plus forte, mais la plus belle, après les cerfs, les ours, les pyrargues, ce sont les truites, l’eau, la rivière..Dans « Télémétrie »

« Les chaos rocheux, les espaces vides de tout être humain – une solitude qu’un citadin ne pourrait comprendre. Vous avez parfois l’impression de connaître plus intimement les animaux que les hommes. La tête des castors qui trace son sillage en fendant l’onde, les crottes d’ours serties de graines, les cerfs qui se désaltèrent dans l’eau fraîche. La famille de Kathryn vit ici depuis trois siècles. Mais c’est un pays extrêmement misérable et rétrograde, qui n’évoluera peut-être jamais. »

En fait, peu de personnages m’ont été sympathiques, sauf peut-être le père et sa fille, Nedermeyer et Shelly dans « Télémétrie », où finalement les sales types ne sont pas forcément ceux qu’on croit. Ou encore Sarsen, dans « La lente bascule du temps », qui tiendra sa promesse de ramener ses bottes à Ezekiel de la part de son frère Henry pour un résultat ma foi bien décevant. Une vérité pas très reluisante qui ternit l’éclat de l’histoire, finalement. C’est ma nouvelle préférée, la plus longue, dans laquelle on retrouve le monde des draveurs du roman « Le miel du lion « .

« Henry Gorby avait connu le sort parfait: mourir sur la crête de la rivière, dans la fleur de l’âge, chanté à jamais par les draveurs. Et non vivre ce long et misérable après. Sarsen aurait donné tout ce qu’il possédait pour échanger sa place avec lui Voilà ce qu’il déclara sans aucune honte à Ezekiel et à son épouse. Il n’avait plus guère de souvenirs d’un homme aux cheveux noirs et de sa famille éplorée, avait oublié la suggestion d’Henry de trahir la compagnie en fermant les yeux sur le vol du pouilleux de la rivière, oublié la mule mourante et le maskinongé qui se débattait, oublié qu’il avait laissé Henry se noyer; rien de tout cela, hormis un léger doute qui le travaillait, la sensation que quelque chose clochait dans ce récit. »

Je crois que Matthew Neill Null est meilleur avec un peu de souffle, son talent a besoin d’espace, comme ceux qu’il décrit si bien ici, atteints par l’incurie des hommes, par le pouvoir de l’argent et la ferme certitude que l’homme a tous les droits, ce funeste sentiment de toute puissance. Voici un livre surtout infiniment triste, un sentiment de honte et d’impuissance accompagne cette lecture, sur les ravages qu’infligent les hommes à l’environnement; et  quoi qu’il en soit, c’est le ton général qui fait la cohérence de l’ensemble. C’est impitoyable. Et parfois très très beau:

« Les Dolly Sods sont une toundra perdue, un morceau de Canada égaré quelques deux mille cinq cents kilomètres trop au sud, abandonné là au moment où les glaciers avaient entrepris leur grande migration vers le nord, gribouillant la région de cours d’eau. Chaos rocheux balayés par les vents et trembles tordus, rivières chargées en acide tannique et tourbières envahies de sphaignes, lichen des caribous et lièvres à raquettes. Épicéas en drapeau au tronc noueux. Plantes carnivores: sarracénies et droséras, étranges survivantes du pliocène. Des mouches disparaissent au fond de leur gosier ou subissent l’étreinte instantanée de leurs tentacules gluants. L’été, le paysage est un flamboiement d’azalées et de pieds d’alouettes, mais l’hiver le fige dans le froid et le durcit comme une lame forgée. »

Cette lecture laisse donc un goût amer, bien peu de joie et d’espoir, et une grande colère. En ça, c’est une réussite. Une bonne claque parfois est salutaire.

Plus sur les Dolly Sods  :  ICI

On trouve de jolies vidéos sur cette Virginie Occidentale, mais…rien à voir avec ce que je viens de lire, car ici on a le « background » et ça change le paradis en possible enfer.

« Revolver » – Duane Swierczynski – Rivages/Noir, traduit par Sophie Aslanides

« Stan Walczak

7 mai 1965

L’agent Stanislaw »Stan » Walczak avale généralement la bière par litres, mais cette après-midi chaude de printemps, il y va doucement. Du dos de sa main épaisse il essuie la sueur qui perle sur son front. Il fait 23° et l’air est très moite.  Son sang polonais ne supporte pas l’humidité.

Il jette un coup d’œil à son équipier, George W. Wildey. Contrairement à Stan, Wildey transpire rarement. Et il ne boit pratiquement jamais. mais il a décrété qu’après la semaine qu’ils viennent de passer, une petite mousse était tout à fait appropriée. Stan ne pouvait qu’être d’accord.

Ils sont en civil mais toute personne qui entrerait dans le bar les repérerait immédiatement. À North Philly, jamais un Blanc ne traînerait avec un Noir, à moins que ce ne soit de la flicaille sous couverture.

Techniquement, ils font tous deux l’école buissonnière. »

Très chouette lecture que cette enquête au long cours et cette histoire de famille, qui est au cœur du livre. Construit sur trois époques, trois générations de Walczak policiers, l’histoire commence avec Stan et son collègue George. Équipe peu classique pour cette époque puisque George est noir, et que le mouvement des droits civiques bat son plein dans cette Amérique raciste. Walczak et ses origines polonaises, lui, aime bien bosser avec George, le duo fonctionne. Stan et George sont abattus dans un bar cet été 1965.

La construction du roman est vraiment un  point fort – ça ferait à mon avis une excellente série – chaque chapitre fait de trois parties, une par époque, on suit ainsi un événement de son origine à l’interprétation qui en sera faite ensuite . En même temps que les enfants devenus eux aussi policiers on apprend pas mal de choses sur Stan, George, la police de Philadelphie, le racisme, l’immigration et ses strates, la politique de cette ville. De Stan on passe à Jim son fils, qui inlassablement va chercher à comprendre la mort de son père – un coupable a été arrêté et ressort de prison – puis la petite-fille Audrey qui va à son tour chercher à comprendre ce double meurtre dont la conclusion n’a jamais convaincu personne.

« Elle n’est pas belle à tomber, elle le sait. Mais elle attire l’attention d’un certain type d’hommes, quand elle veut. Surtout avec une main posée sur le juke-box, les hanches qui se balancent, en sirotant un cocktail. Assez rapidement, quelques hommes d’affaires entre deux âges cravatés l’entourent, étonnés qu’elle connaisse ces morceaux; ils lui donnent des billets d’un dollar (« tu choisis, jolie » ), et bientôt lui offrent des verres. Des vodkas.

Skyrockets in flight…

Elle n’aurait jamais du revenir. »

Dans sa playlist

Audrey est celle qui va dénouer les fils et reconstruire la véritable histoire, celle du double meurtre et celle de la famille . Formidable personnage que cette Audrey bien imbibée, directe et sans filtres, j’adore cette fille qui au fond contient beaucoup de colère et beaucoup de chagrins.

« Quand Audrey sort du terminal, l’air chaud et humide la gifle en plein visage. Ses longs cheveux noirs fouettent l’air en tous sens, comme les serpents de Méduse. Ses yeux se remplissent de larmes. Elle se cramponne à son petit sac de voyage – oh oui, cette visite sera courte, la culpabilité ne fournit de motivation que pour vingt-quatre heures, pas plus – et elle cherche la limousine. Pour sa peine, on lui a promis une limousine.

Pas de limousine.

En fait de limousine, c’est un minivan. Honda elle sait-pas-quoi bleu cyanose, vieux de quelques années, cabossé ici et là.

Pour l’accueillir, une belle-sœur, la seule qui lui parle; qui gesticule et crie, dépêche-toi, dépêche-toi, on va être en retard. Des gamins qui poussent des cris de joie derrière. Attends, non, ce ne sont pas des cris de joie. Des hurlements.

Ça va être un cauchemar.

Putain, on lui avait promis une limousine. »

C’est sans doute pour ça, comme vilain petit canard mis à distance, qu’elle va avoir tant de hargne, tant d’objectivité aussi, tant de culot qui vont lui permettre d’éclairer d’un jour tout nouveau cette enquête, sa propre histoire et celle des Walczak.

J’ai été heureuse de retrouver Sophie Aslanides sur la traduction de ce livre, en particulier pour l’humour bien présent ici et le ton décalé, des choses qu’elle maîtrise à merveille dans ses traductions de Craig Johnson.

J’ai lu ce livre d’un trait, c’est très très bon, c’est très visuel, on découvre un bout de l’histoire de Philly et de sa population, on voit aussi cette dynastie de flics « ordinaires » qui pour les générations les plus neuves cherchent une vérité et j’ai été très contente que ce soit Audrey la tatouée arrosée au bloody mary qui dénoue tout ça !  

Beaucoup d’empathie pour Jim aussi, un très beau personnage également:

« Aux veillées, on est censé s’agenouiller et dire une prière pour le défunt. Mais tout ce que Jim pensait, du haut de ses douze ans, c’était que son père avait un air pas du tout naturel. On aurait dit qu’ils l’avaient remplacé par un mannequin de cire. Le jeune esprit de Jim s’est attardé sur cette idée quelques instants. Quelque part, là, dehors, un gang retenait son père en otage, et attendait que son fils vienne le sauver.

Mais non. Quelqu’un l’avait abattu de plusieurs coups de feu. Maintenant que Jim était tout près, il voyait les dégâts que les pompes funèbres avaient eu du mal à réparer.

Alors, en touchant la manche de l’uniforme d’apparat de son père, il a dit une courte prière. Il a fait une promesse.

Je vais trouver l’homme qui t’a fait ça.

Et je vais le faire payer.« 

On entend Dylan, beaucoup, et puis  » de la soul de merde » – dixit Stan à George, et puis les Kinks ( je ne vous parle même pas d’une polka polonaise…mais si ça vous dit, c’est là https://www.youtube.com/watch?v=7uxyg1aUaoI

Atmosphère très bien rendue par une écriture sans fioritures mais pleine d’esprit et de second degré, bref, du bon polar à déguster d’un shot !