« Routes secondaires » – Andrée A.Michaud – Rivages

9782743655761« Tous les personnages de ce roman ont vécu entre le 1er mars 2014 et le 19 janvier 2017.

Je dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather. Ces phrases que je me répète depuis des mois sans parvenir à en fixer le sens ont peu à peu perdu leur limpidité première pour devenir une obsession.

Je dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather. »

Eh bien ces quelques phrases sont le point de départ de ce livre qu’il est difficile de qualifier de « roman ». Ou bien un roman dans un récit, la genèse d’un roman et surtout la possession d’Andrée A.Michaud par Heather, héroïne de son prochain livre. C’est le mot que je trouve le plus juste, elle est possédée par ce personnage naissant, surgissant devant ses yeux alors qu’elle se promène un beau jour d’automne, une sorte de dédoublement prend forme, qui va virer à l’obsession. C’est un livre sous tension constante, due à la quête/enquête de l’autrice, à l’étrangeté de cette narration, due à quelque chose de fantasmagorique, bref vraiment sous tension, avec ce talent qu’a Andrée A. Michaud pour nous projeter dans les lieux et dans les esprits qui y circulent.

20160124_145243Pour tout dire, c’est là un livre remarquable d’intelligence, mais aussi de malice et d’humour,  traits qu’Andrée A. Michaud ne néglige jamais, en y pratiquant l’autodérision par exemple. Elle nous emmène chez elle, dans la maison où elle vit avec P. et des chats sauvés ici et là, trois pour être précise.

« Un troisième chat habite avec nous depuis hier, ou plutôt une chatte, une petite chatte au pelage bigarré, beige, brun, blanc et noir, que nous avons fait entrer pour la sauver du froid. Elle préfère pour le moment rester à la cave, où nous lui avons installé IMG_0620quelques couvertures et une litière. Notre maison est maintenant une maison à trois chats, dont chacun occupe un palier. Il ne manque plus qu’un quatrième chat, qui habiterait au grenier, pour qu’à toute heure on puisse apercevoir de la route la tête d’un chat s’encadrer dans l’une des fenêtres de chaque étage. »

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En pleine nature et dans une vie paisible en apparence, car ça bouillonne dans la tête d’Andrée. Ainsi au moment où surgit Heather, sa voiture, la nuit, des hommes inquiétants dans les rangs où elle a coutume de se promener, et la substitution, la mutation – comment dire? – Heather est elle, elle est Heather.

Le livre consiste à décrire l’état de l’autrice en gestation d’une histoire et ma foi, c’est inquiétant ! Cependant, on apprend au fil des pages que Heather a existé, qu’elle est morte il y a longtemps. Comment l’autrice l’a « rencontrée », comment elle va enquêter sur la disparition de Heather, elle, Andrée et elle Heather…Durant son enquête, parfois, elle rencontre un buveur et l’accompagne copieusement. Au retour, scène plutôt drôle avec P.:

olives-ga75f0e73e_640« Je me suis composé un visage et suis sortie de la salle de bain pour me diriger vers le réfrigérateur. Je vais éplucher les patates ai-je lancé à P.. J ‘ai pris un ou deux verres de sangria avec Vince et je meurs de faim, puis j’ai vu sur le comptoir les ingrédients que P. avait préparés pour le souper, alignés dans une série de bols disposés en ordre de grandeur, le plus petit pour l’ail, pas encore écrasé, le deuxième plus petit pour les olives, le troisième pour le fromage, etc. Nous mangions des pâtes, ce soir, c’est moi qui l’avais demandé, ce que j’avais oublié dans ma hâte de cacher mon ivresse.

Ça va, toi, hein? a remarqué P. pendant que je remettais les pommes de terre au frigo. Ça va super, ai-je menti, j’ai faim, quand est-ce qu’on mange, pareille à une ado qui pense que le manger se prépare tout seul et qui veut rien que ça, manger, ne pas parler, surtout ne pas parler du gars qui vient de lui apprendre que les personnages de fiction ne naissent pas dans les choux. »

L’autrice et son double, l’autrice et son héroïne sortie des limbes de la mort, qui plus est d’une mort mystérieuse. L’autrice et son pouvoir de démiurge.

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Lecture d’Andrée

« C’est la prérogative de l’écrivaine que de pouvoir effacer ses empreintes ci celles-ci s’engluent dans des terres glaiseuses, mais cela est un faux-fuyant ne profitant qu’au lecteur qui ne verra pas le bombyx sous les semelles boueuses. Sur mon bureau, il y aura toujours un papillon mort, couché sous l’amas d’autres créatures que je n’aurai sauvés d’une fin certaine qu’en détruisant la page sur laquelle elles agonisaient. Ce type de sauvetage n’est qu’apparence. Dans la corbeille, l’agonie se poursuit. Dans la forêt, Heather tâte sa tête endolorie en attendant que je remette le temps en marche et permette au soleil de se lever. »

Je note la patience d’ange de P., la nature toujours puissante, personnage elle aussi des romans d’Andrée A. Michaud, la nature comme entité amie ou menaçante et un amour des chats sans limite.

Mais surtout, surtout, je suis subjuguée par l’écriture exceptionnelle de cette écrivaine, sa façon de construire son récit en un va-et-vient assez hallucinant – au sens propre du terme, puisqu’on partage si bien les « visions » d’Andrée/Heather – Elle émaille son roman de scènes de sa vie quotidienne d’autrice et de femme, avec souvent beaucoup d’humour et de recul. Il ne faut vraiment pas négliger ce côté-ci du livre, une façon assez détachée et critique de s’observer, elle, travaillant. Réflexions.

car-g5f9c305ad_640« Or, le souvenir existe-t-il chez quelqu’un qui vient de naître? Qu’en est-il du passé, en effet, de ces personnages qui débarquent à la page 12 d’un roman alors qu’ils sont déjà trentenaires et que l’on pousse vers l’avenir selon une ligne ne nécessitant aucun retour en arrière? Est-il possible d’expliquer ces personnages en fonction de leur hypothétique passé ou leur existence n’est-elle effective qu’à partir du moment où ils entrent en scène, où ils appuient sur la détente d’une arme à feu ou se jettent dans un fleuve dont seule la profondeur déterminera la suite du récit?

Ma réponse est simple, un personnage n’existe qu’à partir du moment où il se glisse dans une phrase, et pourtant, j’ignore encore si Heather Waverley Thorne répond à ce schéma, si elle a commencé à exister quand sa Buick est apparue au sommet de la côte du 4e Rang* ou si son passé échappe à la fiction et, de ce fait, m’échappe aussi. Dans ce cas, l’amnésie de Heather sera réelle, et mon ignorance, la simple conséquence de cette amnésie. »

593px-Aryballos_owl_Louvre_CA1737Ce livre est passionnant pour cela, pour le regard sans concessions de l’autrice sur elle-même, qui tout en écrivant un vrai roman avec une véritable énigme écrit un double ouvrage sur elle et son double en un jeu subtil. Passant de l’introspection en compagnie de Holy Crappy Owl à l’enquête sur les pas de /dans la peau de Andrée A.Michaud alias Heather Thorne, elle nous mène par le bout du nez, semant le trouble dans l’esprit des lectrices et lecteurs, comme elle, Andrée est troublée. Et le mot est faible.

Chapeau ! Personnellement j’ai été surprise, accrochée, interrogée, et finalement réjouie et épatée par ce livre hors des clous, c’est sûr, exigeant, c’est sûr, mais si exaltant ! Il faut se laisser aller, porter, emmener dans le froid et les rangs canadiens, sentir la neige fouetter nos visages, croiser ces hommes armés dans leurs gros trucks plus menaçants que rassurants, suivre l’enquête et la naissance d’une œuvre sans se poser d’emblée trop de questions, mais vraiment se laisser porter. Découvrir ce que peut être la vie d’une autrice, il faut le dire dans ce cas plutôt extraordinaire.

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« Un animal, lièvre, renard ou porc-épic, se faufile derrière moi dans le sous-bois quand une Buick apparait en haut de la côte, ses chromes étincelant dans le crépuscule. À l’approche du véhicule, l’animal s’enfuit, quelques feuilles frémissent et un oiseau s’envole. En m’apercevant, la conductrice de la Buick lève la main pour me saluer, me rend mon sourire et replace sur son front une mèche de cheveux rebelle. Puis son sourire se crispe, ses yeux se figent dans l’incrédulité, la mèche retombe sur son front et la voiture dérape sur le gravier où avancent péniblement les Pyrrhactia isabella. Un nuage de poussière m’enveloppe pendant que la Buick s’enfonce dans la forêt rougeoyante dans un grincement bleu métallisé. Lorsque je quitte la 4e Rang, je sais qui je suis.

Je m’appelle Heather Thorne. »

J’ai hâte de trouver le temps, parmi les nouveautés qui m’attendent, de me plonger dans ce qu’il me reste à lire de cette femme remarquable, réjouissant rien que d’y penser.

Cette chanson clôt le livre.

*: Un rang est un chemin rural au Québec qui suit perpendiculairement les lots d’exploitation agricole. Les rangs sont généralement perpendiculaires aux montées.

« L’agneau des neiges » – Dimitri Bortnikov- éditions Rivages

images« Au début ce n’était pas le Verbe. Au début était la mère.

Ça a commencé par une naissance sans un cri. Une naissance silencieuse…Maria a vu le jour quand la Révolution s’est mise à table pour dévorer ses enfants. Et plus elle mangeait – plus elle avait faim.

Ça a commencé dans le Nord. Quand les derniers blizzards arrivent. Grands blizzards…Quand le vent se cabre et passe dans la forêt, galope sur les cimes des sapins géants et que les bouleaux se mettent en transe, se penchent, comme des moines en prière, et l’esprit souffle houou houou sur la glace marbrée de la Dvina. »

Eh bien je sors subjuguée de cette lecture que je n’ai pas pu lâcher. Tout pour moi est exceptionnel dans ce roman, écrit en français par cet auteur russe; et en amatrice intéressée voire captivée par la traduction, je me suis demandée si l’auteur avait écrit en russe, quel aurait été le résultat traduit. Car ici, tout est tourbillon, phrases courtes, exclamations, apostrophes… Et beauté intense de la vivacité de ce roman. C’est nerveux et bouillonnant de vie, alors que la mort règne partout dans le pays. La révolution fait son œuvre, les bombes allemandes pilonnent Leningrad, des enfants naissent déjà orphelins, la faim, la misère, le froid. Mais il y a l’amour, l’amour maternel de celles qui ne le sont pas, ou plus, ou pas encore, mères;  l’amour tout court. La mère de Maria:

« Sa mère…Ni vieille ni jeune…Âgée de deux fils, de trois morts-nés, et là – une fille, ni morte ni vivante…Silencieuse. Petite vie aux yeux grands ouverts…Minuscule animal dans une chapka comme berceau…Ça tient à quoi tout ça…À une prière peut-être…Au-dessus de l’abîme suspendu à un cheveu. Faible chiot…Une graine dans la neige. »

Et l’enfant :

« Père et mère s’attendaient à ce que l’enfant meure. D’un jour à l’autre…Si faible! Si faible !La mère se penchait pour écouter si le bébé respirait. La petite respirait. Oui. Mais son souffle…Il n’aurait pas réveillé un cheveu endormi, son souffle ! N’aurait pas embué  le miroir aux âmes, son souffle…Faible brise aux grands yeux…Un oisillon! La chapka de son père comme un nid! Eh oui, la fillette – vivait. Elle vivait sans crier. Silencieuse. Regardait. Tétait bien…Réclamait rarement et jamais en chouinant. Jamais. Une semaine…Deux. Et ils ont fini par la faire baptiser. En cachette. Pas dans une église, non, mais chez un prêtre. »

640px-Ленинград_блокадный._Дети_наблюдают_за_самолетамиL’histoire de la toute petite enfance de Maria est bouleversante. Entre ses deux frères bêtes et méchants, la vache Aurore et le chien Droujok, tente de grandir Maria Patte d’Ours ainsi nommée à cause de sa botte de feutre pour cacher son pied bot. Que cette enfant m’a touchée, que l’ambiance de cette enfance est froide, et c’est là que se noue serré, très serré le lien de la lectrice avec cette Maria inoubliable, unique. Entre des vies contées comme celle de Nicanor, des scènes du quotidien de ces pauvres gens, l’arrivée des soldats aussi maigres, aussi pauvres, mais armés et vêtus de l’uniforme, la violence inouïe de ce qui se passe là…Maria tombe malade et arrive Serafima, poussant une brouette de poissons. La marraine, inespérée bonne fée qui se penche sur le pauvre berceau de la petite. Maria sait très bien qui est Serafima et dit à ses frères:

« Faites ce que vous dit cette femme. C’est ma marraine. Elle sera soulagée…Ça fait longtemps que je suis comme ça. Faites ce qu’elle dit, cette femme. Je suis un poids pour vous. Il vaut mieux pour vous avoir le ventre plein – sans moi, que vide – avec moi. » Voilà ce qu’elle a dit. Gloutons comme ils étaient…Tout de même, ils se grattaient la tête! Mais, oui…Mais la faim a toujours le dernier mot, comme on dit dans le Nord. Ils ont accepté le marché. Ils ont vendu Maria. Sans marchander…Pour douze poissons . Sans chicaner… »

Et c’est Maria, la douce, curieuse, fragile mais pourtant si courageuse Maria que nous allons suivre, portée comme un fétu de paille dans les tempêtes de la Grande Histoire, et dans le souffle de sa propre vie, de son cœur et de son incroyable ténacité à vivre dans ce territoire de misère. Maria rencontre une vieille :

 » Folle ou pas folle – elle avait raison. Après avoir mangé l’Ukraine et bu la Volga, la famine a commencé à loucher vers le nord.

Fadade ou pas fadade, c’est cette vieille qui a donné à Maria trois poissons séchés pour la route. « Regarde ma bouche – elle a dit. Même un nourrisson a plus de dents dedans ! Je te donne trois poissons. J’en ai encore un pour moi. Hé hé, je l’aurai à sucer pour dix ans! Et une fois sous terre – je le sucerai encore… »

622px-Ленинград._Старший_инструктор_пожарной_охраны_А.Г._ВоронковEn route pour Leningrad, Maria fait un arrêt à Novgorod. Pour moi, cette ville c’est « Michel Strogoff » et puis surtout, « La légende de Novgorode »  – sur laquelle subsiste encore un doute quant à son authenticité – qui précède et annonce « La prose du Transsibérien » de Blaise Cendrars (qui reste dans les découvertes fondatrices de la lectrice que je suis). J’ai déniché sur France Culture CECI, avec Dimitri Bortnikov lui-même en intervenant.

« Novgorod la Blanche. Novgorod la Grande. La ville aux mille églises. La ville aux murs blancs comme neige. Eh bien…Ils étaient gris ses murs. Des draps sales, ses murs. Et les églises aux coupoles d’or – décapitées pour la plupart. Telles des cheminées sous le ciel, sans feux, ni fumée. Le feu de de leurs iconostases ne chauffait plus les yeux. »

Ah ! Comment dire la force de cette écriture, ça prend au ventre à chaque page…Mais quel beau roman, mais quelle superbe héroïne. Et quel talent inouï !  Car ces tempêtes humaines et historiques, ces souffles puissants de vie qui tentent de repousser ceux de la mort sont victorieux ou presque grâce à Maria, lumineuse, si attachante…Comme il est difficile de dire sans rien livrer ! Dire comme les traces de cette lecture me marqueront fort. Le talent c’est aussi là de nous faire suivre les pas de Maria qui va s’accrocher encore et toujours et va tout donner à ceux qui comme elle petite sont démunis de parents.

640px-Ленинград._Новогодняя_елка« On abandonne les gosses même au paradis, il paraît…Et on les adopte même en enfer. Eh oui. Même dans le pays où tout le monde est censé être heureux et chanter le bonheur – on se débarrasse des moutards. Les toutes jeunes mères, les laissent à la maternité. À la source, quoi. Les pêcheurs parfois rejettent le menu fretin à l’eau…Et les mères, elles pleurnichent de honte un peu, mais les laissent et partent vite-vite, visage caché…Et puis on transfère les bébés dans les Maisons d’enfance. »

J’ai marqué à peu près une page sur trois, tant tout est marquant dans cette histoire comme cette écriture dans laquelle, comme vous le voyez dans les extraits, la ponctuation n’est guère conventionnelle et abondante, imprimant un rythme de lecture très particulier, comme un souffle irrégulier.  Avec Anna la Rousse, Spiridon, Pélagie, Antonina la cuisinière et la nuée de moineaux affamés de l’orphelinat, et puis Maria, on assiste aussi au siège de Leningrad (« Et Leningrad – encerclée. Pour neuf cents jours… ») puis à sa chute.

 » Leningrad, Leningrad…Ville affamée. Ville martyre délirante de faim…Délire de l’hiver! Seuls, les murs qui sauvent…Épais! Chaque immeuble est une forteresse! Et les icônes pleureuses se mettent à saigner des yeux… »

Dans toute la seconde partie qui la transforme en une grande héroïne jusqu’au bout, on aimera Maria inconditionnellement. J’ai eu le sentiment d’être sur les lieux. Les paysages, les visages, les odeurs, le froid de la neige et la chaleur du feu que Maria aime tant allumer, le bruit du train sur les rails, tout est perceptible. C’est un voyage dans l’histoire de la Russie, mais aussi dans l’histoire des êtres humains qui y sont brinquebalés, rudoyés et souvent abandonnés, dans l’histoire de celles et ceux qui naissent et tentent de grandir dans ces tornades guerrières et meurtrières. Dans tout ce fracas avance Maria et sa difformité qui jamais ne l’empêchera de faire ce que son esprit et son cœur lui disent de faire. Il semble même en lisant et en la suivant que ce n’est ni pensé ni réfléchi, c’est, et c’est tout. C’est inhérent à ce qu’elle est, à qui elle est et c’est bouleversant, sans une once de mièvrerie ou de sentimentalisme béat, mais avec une puissance qui transporte fort et loin. Jusqu’à la dernière phrase, j’ai été tenue, captive, solidaire de ce splendide personnage. Maria qui protègera jusqu’au bout sa volée de marmots. 

« Maria n’a plus bougé. Elle est restée assise, tenant le garçon sur ses genoux. Elle ne sentait plus rien. De l’autre côté du froid…Comme une statue. Oui. Comme une pietà…La pietà de la glace. Sous la neige très fine, qui s’est mise à saler la statue tout doucement. Sans cesse, sans cesse…

La neige tombait grave, silencieuse. La neige du sacrifice…La neige du don parfait. »

Je salue un si grand talent, j’en suis encore très émue. C’est réellement l’écriture, le style employé, déployé qui impulse ce souffle impétueux et si romanesque, qui donne à la humble Maria une stature qui domine tout ce récit tumultueux, dans la fureur et la barbarie des guerres. C’est beau, poétique, subtil et nourrissant quand on a faim de tout ça. Bravo et merci à Dimitri Bortnikov. Votre Maria entre dans les quelques rares héroïnes que je garde en moi comme des amies, il y en a peu en fait; mais Maria, oh oui ! est inoubliable.

Ecrivant cet article plusieurs semaines après sa lecture, j’en suis encore émerveillée. Un très très grand livre selon mes goûts et mes attentes. Bouleversant.

« Les Cormorans » – Édouard Jousselin – Rivages

« On avait beau l’espérer plus encore que la miséricorde des dieux, l’attendre chaque semaine derrière le brouillard, guetter au loin les sons timides qu’il produisait en lézardant l’océan, ce bateau ne portait pas de nom. Cela était inutile. Il n’y avait plus que lui qui effectuait la traversée entre les îles et les deux villes du continent Libertad et Agousto. Un petit vraquier du XIXe siècle, un peu défraîchi, sommaire, de tôle et de bois, qui toute sa vie de bateau n’avait charrié que du guano, cette fiente fraîche, friable, boueuse maintenant que la brume était permanente et que son voile humide mouillait tout.

À l’échelle de la région le vraquier faisait office d’intestin. Lui donner un nom aurait été ironique. Et on ne se moque pas d’un bateau, encore moins quand de son cabotage dépend la survie d’une province. »

Un premier roman assez surprenant, qui m’a bien accrochée et séduite. Pour le lieu et le temps et pour une certaine malice à jouer avec. L’histoire se déroule entre la côte ouest du continent sud-américain et « Les îles à Guano ». Une authentique situation géographique, mais des noms de lieux fictifs.

Le livre commence sur le vraquier qui dérive avec à son bord Vald et Joseph. Partout, la brume, le brouillard, Joseph est malade et Vald espère voir pointer la terre.

« Les  soirs tombaient lentement. Le blanc virait au gris, de plus en plus sombre, jusqu’à la pleine obscurité. Le temps s’engluait dans les dégradés successifs et semblait toujours ralentir, se figer. 

Bientôt, tout serait paralysé. Immobile et moite.Alors leurs membres s’enliseraient, leur sang coulerait visqueux comme la lave sur les pentes moyennes, leurs articulations se calcifieraient, une enveloppe solide comme du guano séché progresserait autour de leur cœur jusqu’à ce qu’il cesse de battre. »

Ambiance humide, étouffée  et puis nauséabonde. Ce bateau est celui du capitaine Moustache – alias Ernesto Lobras – . Ainsi nommé pour le trait de suie qu’il se dessine sous le nez pour estomper la puanteur. Un très beau portrait, juste un extrait :

« Seul marin familier de ces archipels calcaires, unique capitaine à affronter le brouillard, la commercialisation du guano reposait sur son ample stature. Cela faisait de lui, en cette année 1897, un des êtres les plus importants de la région. Assis sur une rente pour l’éternité, il disposait d’une épouse qui ne l’attendait plus, d’enfants éloignés goûtant une jeunesse confortable, d’une maison en dur sur le littoral au sud d’Arequipa, ainsi que de très nombreuses maîtresses parsemées au gré de ses voyages. »

 

Mais pour comprendre, il faut poursuivre. Ce début est une fin, et Édouard Jousselin va remonter le temps pour nous raconter ce qui a abouti à l’errance de ce bateau avec ces deux hommes à bord.

S’inspirant de l’histoire du guano, cet or malodorant qui créa des fortunes au XIXème siècle au Pérou en particulier, et ici au Chili, ce jeune auteur talentueux invente pour nous une « guerre » entre trois familles anglaises qui exploitent et vendent ce fertilisant hors pair vers le continent et ailleurs. Ainsi ces îles battues par les vents voient vivre ces familles pseudo aristocratiques, des roitelets qui règnent chacun sur son domaine, en concurrence pour dominer le marché de ce qu’on doit bien appeler de la merde. Mais oui…Pour ramasser, traîner, charger, transporter tout ça, les habitants locaux ou déplacés du continent qui vivent à Libertad ou Agousto, villes concurrentes. Derrière ça, il y a une histoire, celle d’une révolte qui fut écrasée, mais jamais digérée par les protagonistes. Et le capitaine Moustache est de ceux-là. 

Bref, je ne vous raconte pas tout, mais ce livre est plein de panache, parvenant presque à trouver le ton de ces voix sud-américaines, l’aventure, l’humour, l’histoire et en arrière un discours social, politique, une très bonne métaphore du pouvoir, de ses luttes intestines, de ses basses glorioles …basées sur la fiente.

On a là de beaux personnages, j’ai aimé Joseph et Catalina, que leur appartenance à des lords différents empêche de vivre leur amour. Ou la plantureuse diva métisse Lady Sue.

 » Elle avait été la véritable reine du continent, avait brillé en se produisant pendant les Fêtes du guano sur les îles, lors des visites coloniales, autant que dans les festivals populaires pour pêcheurs avinés. Et maintenant que restait-il à part l’étroite scène de l’auberge et quelques cabarets déserts jouxtant la place du marché? »

Des lords assez répugnants et finalement plus vulgaires à leur manière que les gars qui ramassent le guano sur les îlots, ou ceux du port qui chargent et déchargent le vraquier, des petits lords qui se prénomment Ménélas ou Agamemnon, excusez du peu… Il y a des intrigues, des mensonges, des trahisons, une trame serrée qui se dénoue sans ennui jusqu’à la fin. La vie des gens soumis à ce travail puant et harassant, les rivalités des petits chefs, ceux qui veulent leur revanche pour les humiliations passées, les défaites mal digérées, tout ça se déroule dans la brume épaisse et qui détrempe tout, fichue brume…Et l’auteur égrène les destins tristes et misérables pour les uns, pleins de bonnes affaires et d’opportunisme pour les autres. Une chose est permanente, c’est la violence, celle des lieux et du climat, celle des hommes.

« Riffi était donc le cinquième fils de la fratrie Stuart, le dernier-né d’une bande de sales gosses qui devraient grandir sans mère et sous la férule d’un père violent. Dans ce genre de villages, les jeunes travaillent tôt, ils apprenaient à chasser les pépites et à se débrouiller dans ces mondes minéraux où on ne trouvait jamais grand- chose pour subsister. San Miguel était construit sur un tas de poussière, laquelle s’engouffrait partout, dessinant sur le visage des Blancs des peintures indigènes.[…] L’hiver, la plaine était terriblement froide et même les enfants se réchauffaient au tord-boyaux. La barbarie et la folie s’installaient dans ces provinces, et des villages entiers furent rayés de la carte, détruits par les armes et la pauvreté. « 

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C’est là ce qui rappelle le plus ce côté toujours un peu magique des littératures sud-américaines, ce brouillard mystérieux, dont chacun se demande à quoi, à qui il est dû…C’est une belle idée que ce brouillard qui s’est installé sur l’île, épais, trempant tout et tout le monde, en nappes, en nuées, laissant malencontreusement voir le soleil sur la place un bref instant…

« La brume provoquait une impression constante de menace : elle anéantissait la possibilité d’un espace public. C’était pour cette raison que la ville grouillait lors de l’éclaircie quotidienne. Elle était le seul instant où les individus pouvaient redevenir citoyens. Se reconnaître comme les membres d’une même communauté. Le reste du temps, le pire risquait brutalement de survenir et, comme ça, sans aucun signe avant-coureur, briser une vie. »

Je vous laisse lire et comprendre comme vous le voulez cette métaphore assez riche de l’histoire, avec diverses interprétations possibles, ou bien cette brume n’est-elle que de la brume…

En cette fin de siècle:

« Il y avait dans l’air un son de page qui se tourne. Dans moins d’un mois , la reine Victoria, impératrice des Indes, célébrerait son jubilé de diamant. Elle assisterait, ornée de ses kilogrammes de joyaux, à une action de grâce à la chapelle St Georges du château de Windsor. On y jouerait la Symphonie n° 2 en si bémol majeur de Félix Mendelssohn, le compositeur favori de la reine. La soprano canadienne Emma Albani, ses joues dodues, ses anglaises, son regard niais, chanterait pour elle. ce serait magnifique. »

 

En tous cas, un roman réjouissant, intéressant et très bien écrit, plein d’invention, une écriture vivante, malicieuse parfois, j’ai beaucoup aimé !

Un lien vers un article très intéressant sur le guano

« Écoute la ville tomber » – Kate Tempest – Rivages, traduit par Madeleine Nasalik

« Ça vous rentre dans la peau. On n’en prend pas conscience tout de suite, seulement quand on regarde ce qu’on a toujours connu, ce qu’on laisse derrière soi, par les vitres de la voiture.

Ils longent les rues, les magasins, les coins de trottoir où ils se sont installés. Les fantômes du passé sont de sortie, le regard happé sur eux. Peau douteuse, yeux renfoncés, sourires flippants.

Ils le sentent dans leurs os, même. Le pain, la picole, le béton. La beauté que ça renferme. Les souvenirs fragmentés qui les aveuglent. Prêcheurs, parents, ouvriers. Des idéalistes aux pupilles vides qui vont droit dans le mur. Les réverbères, les voitures, les cadavres à enterrer, les bébés à faire. Un boulot. Rien qu’un boulot. »

Kate Tempest, une jeune anglaise de 33 ans, est déjà très célèbre dans son pays pour ses talents de poétesse, et la façon de scander ses textes sur scène. Je ne la connaissais pas et voici son premier roman, enthousiasmant et prometteur. J’en ai aimé la construction, travaillée et très réussie, l’écriture qui  présente des variations de rythme, de ton selon ce qu’elle dit, selon les circonstances et les milieux où les faits se déroulent et puis par- dessus tout j’ai adoré les personnages féminins du roman, et en particulier Harry et Becky.

Ce serait faux de dire qu’il y a une intrigue linéaire, il y a surtout plein de vie, de vies, celles de ces habitants du sud -ouest de Londres ( je me suis dit plusieurs fois: zut ! je ne connais pas Londres du tout, ça m’aurait sans doute aidée à mieux visualiser le décor), « les enfants du désordre » comme le dit  bien la 4ème de couverture. Eux nous les connaissons, ils sont de partout, on dit aussi « génération sacrifiée » c’est épouvantable quand on y réfléchit, non ? Ces jeunes ont des rêves et tentent tout, risquent tout pour les réaliser, sinon ils renoncent, et tombent.

Alors je vous présente Harry. Harry / Harriett est une jeune femme qui s’est toujours rêvée garçon et qui s’enflamme pour les filles. Ainsi, elle va être foudroyée par Becky. Elle, elle se rêve danseuse, mais ne fait que quelques apparitions dans des clips, elle veut créer un ballet pour elle et pour en avoir les moyens, elle est « masseuse », et puis elle est aussi serveuse chez son oncle. Elle est en colocation avec Charlotte. Le roman débute par un superbe premier chapitre qui installe le décor du quartier et surtout remonte le temps avant de reprendre dans l’ordre l’histoire. 

Ces personnages sont souvent très attachants, et leur histoire est décrite en   arborescence.

Construction parfaite. Kate Tempest va ainsi nous présenter les protagonistes, l’un après l’autre ils vont entrer en scène et pour chacun des plus importants, on va voir un arbre se déployer remontant à l’origine des familles, des couples et de leurs descendants. Pour Harry ( ses parents, leur rencontre, leur divorce, le nouveau compagnon de la mère, Miriam, qui ils sont, à quoi ils aspiraient et ce qu’il est advenu de leurs rêves ), qui a un frère, Pete. Puis pour Becky et sa généalogie aux lointaines racines italiennes ( les destins fracassés des parents sont très émouvants )…et ainsi va se construire le réseau au sein duquel se déroule l’intrigue à proprement parler. Les branches vont se croiser, se mêler au gré des rencontres dans divers lieux, jusqu’à former une sorte de réseau dramatique parfois, lumineux pourtant par la grâce de ces deux femmes qui m’ont vraiment émue, Harry et Becky, deux combattantes dans le chaos qu’est ce Londres contemporain. « Écoute la ville tomber », beau titre qui évoque la description que fait Becky de son quartier après un an d’absence, critique triste, désabusée, mais révoltée de ce que deviennent les grandes villes entre les mains des investisseurs, ce qu’il advient de ceux qui faisaient la vie des quartiers et que le monde de l’argent balaie vers la périphérie.

« Son Londres a changé.

Du regard, Becky cherche ce qui lui a tant manqué, mais plus rien n’est pareil. Disparue, la salle de billard; une palissade dissimule ses fondations et quatre étages ont poussé sur son toit, elle se transforme à vitesse accélérée en une énième résidence de luxe.La boutique de robes de mariée et l’institut de beauté à moitié en ruines où elle se fournissait en herbe tout en se faisant faire les ongles – celle avec le mannequin mélancolique dans la vitrine qui a présenté des années durant la même robe à sequins bleu paon – ont laissé la place à un café branché avec murs en brique et longues suspensions.[…] La piscine a été passée au bulldozer, au même titre que l’ancienne mairie qui abritait la garderie où elle allait petite. L’ancien poste de police. Reconverti en appartements ou est en passe de l’être. Les immeubles d’origine sont vides, comme des visages aux yeux pochés. Vitres fracassées, façades arrachées. »

Cette ville qui tombe, ce sont aussi ses habitants qui tombent, comme le raconte l’auteure à travers l’histoire de ces couples qui de jeunes gens doués et pleins de projets, se retrouvent peu à peu dans le renoncement, ce sont ces couples qui s’aimaient puis se détestent ou s’ignorent, la ville, celles, ceux et ce qu’elle contient tombent…La jeunesse s’adonne à l’alcool, à la drogue, aux soirées gorgées de tout ça, on danse avec frénésie pour peut-être penser encore qu’on est vivant.

Les rêves brisés, elle en parle si bien cette jeune femme qui scande sa poésie avec force…Le fin mot de l’histoire est bien politique. Quelques scènes du passage de Pete à l’équivalent anglais de notre Pôle Emploi à elles seules en sont une démonstration. Ce sans insistance, tout est dit par la vie des personnages, évitant toute lourdeur, laissant faire l’intelligence du lecteur.

Quelques phrases referment la présence de Harry et ce passage est une énigme pour moi, même si j’en ai fait mon interprétation et si vous lisez le roman ( mais lisez-le ! ) j’aimerais bien savoir ce que vous en pensez.  Rencontre entre Pico, roi péruvien d’un juteux trafic de drogue, tout juste sorti de quelques mois de prison et Harry, revendeuse de grand talent:

« Le silence revient, vorace. Prédateur. Un serveur fait son apparition, Pico lui fait discrètement signe de s’éloigner. Harry trouve ce geste extrêmement grossier. Pico boit son vin. Il avale une fourchetée de feuilles vert vif. Il mâchonne comme un ruminant, et Harry, qui le croyait plus raffiné, est abasourdie.[…] Elle n’a rien à perdre, cela la rend plus forte que jamais. Sans Becky, que vaut cet argent? Sans Londres, où est le rêve? Elle hausse les épaules. « Tu peux me faire ce que tu veux, Pico. » Elle plante son regard dans le sien. « J’en ai fini avec la came. » Elle le fixe jusqu’à en avoir mal aux yeux. « Terminé. », annonce-t-elle. Avant de s’embraser. »

(Ah !  Surprenant, non ?  Qu’en pensez-vous?)

L’intelligence est là dans l’architecture de ce livre où les branches de ces arbres familiaux vont se rencontrer et tisser ces vies qui vont se croiser, se heurter, se mélanger, se nouer et casser. En même temps, le décor s’effondre et on voit les petits magasins qui ferment, le quartier qui se déglingue lui aussi et les liens sociaux avec. Grand talent aussi pour amener les rencontres; nous savons déjà, mais les personnages non, et nous sommes donc un peu des voyeurs, ainsi quand  Becky voit Pete la première fois, dans le café si plein d’histoires de son oncle Ron. C’est une sorte de ballet presque immobile et presque muet, lent, ponctué du tintement des tasses et des cuillères, de regards à la dérobée et une tension charnelle s’est créée:

« La clochette qui marque chaque entrée tinte, elle doit affronter une soudaine salve de clients et pourtant, même occupée, elle est incapable de ne pas penser à lui. Elle le voit finir son assiette, s’essuyer la bouche et rester assis, plongé dans ses pensées, un long moment, à se curer les dents avec la langue. Il vérifie le fond de sa tasse, la vide d’un trait et se rince la bouche avec le café avant de la reposer. La scène se déroule au ralenti. Becky l’observe du coin de l’œil, il se met debout et bondit dans sa direction. Son corps n’est plus qu’une vibration. Un grondement assourdi, informe. Le monde décélère, elle a le cœur au bord des lèvres. »

Je suis très heureuse et très épatée par les jeunes femmes dont j’ai lu les premiers romans ou nouvelles ces derniers mois : Jenni Fagan, Claire Vaye Watkins, Robin McArthur, Chanelle Benz et aussi Valentine Imhof. 

Voici maintenant la très jeune Kate Tempest, pleine de force et de talent avec laquelle il va falloir compter. Voici le texte qui l’a rendue très célèbre en Angleterre, véritable réquisitoire de notre temps ( il existe une vidéo version plus courte, avec un montage photo terrifiant que je vous invite à aller voir par vous-même, ça vaut le coup ). C’est violent pour un monde violent, voici la poésie d’aujourd’hui

« Les sœurs de Fall River » – Sarah Schmidt – Rivages, traduit par Mathilde Bach

 » 1

LIZZIE

4 août 1892

Il saignait encore. J’ai crié: « Quelqu’un a tué Père! ». Il y avait une odeur de pétrole dans l’air, un film visqueux sur mes dents. Le tic-tac de la pendule sur la cheminée qui résonnait dans la pièce. J’observais Père, ses mains cramponnées à ses cuisses, le petit anneau doré sur son doigt rose, brillant comme un soleil. »

Encore un roman à frissonner, souvent de dégoût et parfois d’incrédulité, de perplexité et ce jusquà la dernière ligne de la dernière page.

Ce premier roman s’est inspiré d’un fait criminel entré dans la légende aux USA. Dans ce crime familial – l’assassinat d’Andrew Borden et de sa seconde épouse Abby – une seule personne fut inculpée, puis relâchée, c’est la fille cadette d’Andrew, Lizzie . Et du reste on n’a jamais trouvé qui a commis ces meurtres violents. En effet, père et belle-mère furent tués à coups de hâche. L’auteure a mis des liens en fin de livre sur lesquels je me suis précipitée. Je ressens une terrible frustration car après des tas de suppositions…rien, pas la moindre certitude sur le/la coupable, rien niet, nada !

Des soupçons, des quasi certitudes en lisant mais toujours démontées, rien ne s’est confirmé. Tout du long j’ai oscillé entre Lizzie et Bridget, la servante irlandaise, un personnage pour qui on ressent de la compassion pour arriver à vivre et travailler dans cette famille vraiment bizarre.

Bridget

« J’ai pris mes chiffons, mon seau. Tout ça sans que Mme Borden me lâche des yeux. Je suis repassée devant elle pour regagner l’avant de la maison et nos peaux se sont frôlées dans un bruit de froissement, comme des draps qui sèchent. Quand j’ai atteint le pied des escaliers, Mme Borden m’a arrêtée: »Quand tu auras terminé là-haut, il faudra que tu m’expliques ceci. » Elle a marqué une pause et j’ai entendu un bruit de crécelle. Je me suis figée. C’était ma boîte, mon argent, toutes mes heures et mes années sous le toit des Borden, dans sa main. Crécelle, crécelle. »

L’autre personnage que j’ai beaucoup aimé c’est Benjamin, voyou mais enfant malheureux, je lui ai tout pardonné de ses méfaits, pas si terribles que ça au fond…parce que je suis certaine qu’il n’est pas le coupable. Et que ce n’est pas non plus un inconnu de passage ou une vengeance hors de la famille qui soit responsable des meurtres.

C’est un roman à quatre voix : les deux sœurs, Lizzie et Emma, la servante Bridget et enfin Benjamin, sans lien de parenté mais plus ou moins engagé par l’oncle des filles (oncle par leur mère décédée, Sarah ), le fameux oncle John.

« BENJAMIN

6 mai 1905

Je n’ai jamais oublié Fall River. Errant de ville en ville, de rixes en coups de poing, à régler des comptes ici et ailleurs, je gardais toujours en tête ma mission inachevée. Il s’est passé plus de dix ans mais je n’ai jamais oublié. Ce n’était qu’une question de temps, un jour je reviendrais. De temps à autre je pensais à Andrew et Abby, en me demandant qui les avait ainsi démolis, en me demandant: si j’avais été le premier à le trouver, aurais-je été plus clément ? Qui peut dire de quoi les gens sont capables dans le feu de l’action ? « 

Autre caractéristique de ce roman, c’est que mis à part le premier chapitre de la troisième partie qui se déroule en mai 1905, tout se passe en quelques jours, entre le 3 et le 6 Août 1892, en un seul lieu, la maison Borden au 92 Second Street, Fall River, Massachussets. De ce fait, on a la sensation pesante d’étouffer dans cette maison, l’impression de prendre toujours la même tasse de thé, les mêmes johnnycakes et le même infâme ragoût de vieux mouton. Sinon, il y a un poirier prolifique au jardin, et les poires semblent à peu près la seule chose agréable à avaler. Ce court temps met sous pression, Lizzie décrit plusieurs fois avec des variations pas anodines les corps de son père et d’Abby

 

« J’ai soulevé les draps. En dessous vibrait une sorte d’écho, les tressaillements de Mme Borden m’ont traversée en bourdonnant, fredonnant les chansons qu’elle me chantait quand j’étais petite et que je n’arrivais pas à dormir. J’avais envie de lui crier: »Ça suffit! Tu n’es plus cette personne désormais », mais à la place je songeais à ce qu’elle était devenue: une presque charogne. La peau, souple, béante tel un rocher craquelé; du dur sous du dur sous du froid. J’ai levé les draps plus haut. Ils ne portaient aucun vêtement. J’ai tâté la cuisse de Mme Borden, si froide, et rabaissé le drap d’un geste vif. […] J’ai changé de côté et soulevé le drap au-dessus de Père. Ses cheveux étaient ternes et fins. Il avait l’air de souffrir. Je me suis penchée, un tout petit peu, et j’ai déposé un baiser en haut de sa joue là où la hache avait tranché. Sur la cheminée, la pendule tictaquait. »

et chaque narrateur raconte ainsi ses souvenirs, on trouve en chacun de bonnes raisons d’en vouloir aux parents, au couple, on tâtonne et on a une seule envie : arriver au bout pour savoir.

Les crânes fracassés à la hache

Et puis il y a une autre chose encore, excusez-moi, mais c’est la stricte vérité, c’est qu’on vomit énormément dans cette maison. Enfin non, c’est l’impression qu’on a car chacun décrit ses maux de ventres, ses nausées, et la maison baigne dans l’odeur du ragoût de vieux mouton – c’est à vous dégoûter à tout jamais – que le père Borden fait durer plus que de raison sanitaire – , alors on se dit que c’est ce qui est à l’origine des maux de tous…et puis par moments non, on pense qu’il y a du poison quelque part ( mis à part le ragoût ) …Mais on a pas de réponse. J’ai ressenti de l’agacement et de l’impatience parce qu’on piétine et qui plus est dans deux corps massacrés, du sang et des vomissures, des esquilles d’os, plus l’odeur et une certaine hystérie muette mais envahissante ( ça je ne sais pas si ça existe, mais je qualifierais ainsi la « haute tension » de Lizzie, incontrôlable ).

Emma Borden

Un mot d’Emma la mal aimée, la sacrifiée, un peu le jouet de l’affection intermittente de Lizzie, celle encore plus aléatoire de son père, Emma qui a renoncé à l’homme de sa vie et à à peu près tout ce qui peut rendre la vie un tant soit peu agréable. On a parfois du mal à la suivre, mais elle est tiraillée entre ce qu’elle suppose, ce qu’elle accepte et refuse, entre le sens du devoir de protection et d’amour pour sa terrible petite sœur et son chagrin de mal-aimée; on perçoit cet amour entre sœurs comme un lien, oui, mais un lien gênant comme une captivité, et en même  temps il y a un attachement sincère lié à l’enfance et au chagrin de la mort de leur mère aimée.

On ne s’étonne pas du nombre conséquent de romans, documentaires, films et séries où Lizzie Borden est évoquée ou interprétée, même si jamais sa culpabilité n’a été démontrée.

C’est tout ce pour quoi je vous propose de lire ce roman, afin que vous me donniez votre avis sur le sujet. Une lecture facile, avec plusieurs personnages très antipathiques et d’autres très suspects…ça se lit très vite, poussé par l’envie de comprendre.

Très prenant !