« Memory » – Arnaud Delalande- Le Cherche midi

« Prologue

Aux délices du souvenir

« La mémoire est la sentinelle de l’esprit »

Shakespeare, Macbeth,

entre 1599 et 1606

Plus vite. Plus vite, nom de Dieu.

Il glissa la lourde enveloppe de papier kraft dans la consigne automatique de la gare, referma la porte et pianota le code. Le boîtier électronique émit un bip. regardant vivement autour de lui, Marcus enfila son casque de moto et se dirigea vers la sortie. Il n’était pas tranquille; la pression n’avait pas cessé de monter depuis des semaines. Il enchaînait les insomnies. Cela ne faisait aucun doute: sa vie était menacée. Mais bientôt la vérité éclaterait au grand jour! « 

Excellente idée que cette enquête dans un établissement très spécialisé. La forme et l’écriture sont classiques et efficaces. Et une fliquette vraiment sympathique, j’ai beaucoup aimé ce personnage; Jeanne Ricœur encore en plein chagrin, elle vient de perdre son père adoptif. Le roman s’ouvre sur ses souvenirs, ceux de la toute petite fille d’un couple mal assemblé d’un père junkie et d’une mère indifférente et dure. Puis l’enterrement de son père adoptif, son papa Guy, officier de police  qui rejoint son épouse Alice, morte d’un cancer. C’est donc une orpheline au passé obsédant qui va entrer ce jour dans une clinique où un homme est retrouvé pendu. Suicide? Meurtre? C’est à cette question qu’elle sera confrontée. Alors qu’elle tente de sortir du deuil de son père adoptif.

« Tu sais…On le connaissait tous. Il va nous manquer. Mais faut que tu te changes les idées. Y a une fête au Ouis’ samedi. Tu viendras? »

Jeanne fit la moue, gênée.

« Écoute, j’en sais rien. Faudrait déjà que je récupère. Je suis pas tellement d’humeur à batifoler, là. »

Il fit une grimace à son tour.

« T’as raison, les fiches de police, ça détend! Comme tu veux. Enfin, penses-y. »

Il tourna les talons, puis lui décocha un clin d’œil.

« Tu sais quoi? J’ai hâte de retourner au front avec toi. En attendant, reprends ton souffle. »

Jeanne ne répondit pas, et replongea le nez dans ses fiches. L’image d’un poisson hors de l’eau, les ouïes palpitantes, la bouche ouverte cherchant désespérément de l’air, traversa son  esprit. »

Ce qui fait tout l’intérêt du roman, c’est d’une part cette jeune Jeanne, l’implication de Jeanne en tourment avec sa propre histoire et ses propres souvenirs, sa mémoire,  Jeanne vraiment émouvante, et d’autre part les huit pensionnaires du lieu, tous atteints du même mal, la perte de la mémoire immédiate à la suite d’un choc, accident, traumatisme. Leur mémoire à partir de ce choc s’est arrêtée aux faits antérieurs, et leur nouvelle vie quotidienne est constituée de moments, de gestes, d’actes, de paroles qui à peine vécus ou dits sont oubliés.

« Mais dites-moi, vos patients… ils, euh, ils sont en séjour ici combien de temps? Quand même pas toute leur vie? »

Nathalie demeura impassible.

« Malheureusement, plus ou moins, mais cela dépend surtout de la capacité financière de leur famille, quand ils en ont, et de la reconduction des subventions. Après la rupture, je veux dire leur accident; ils se souviennent de rituels, de règles…Ils jouent au Solitaire, au Scrabble, au Memory, des jeux dont ils connaissent les lois…Idem pour les règles sportives.[…]

« Les souvenirs de long terme sont conservés, comme je vous l’ai dit, mais ils ne peuvent en acquérir de nouveaux. L’essence de leur personnalité est conservée, mais leurs émotions sont en partie modifiées. »

Je ne vous cache pas que ça m’a perturbée, me ramenant à ma mère âgée qui est dans cet état, mais à cause de son âge. Je me suis sentie très touchée par tout ce qui est dit ici de ces troubles. Les huit personnages vivent cernés partout de notes, post-it, sur les murs, dans leur téléphone, partout, pour tout leur rappeler de leur vie constituée de pointillés, seconde après seconde…Comme je le fais pour ma mère, accrocher partout des consignes qui aussitôt lues sont oubliées. Et c’est si triste…

Donc c’est une des raisons qui m’ont fait lire avec beaucoup d’empathie la vie de ces pensionnaires, hommes et femmes qui vont tous être de potentiels suspects. Suspects car il est avéré que le pendu ne s’est pas pendu tout seul… et que donc, il y a probablement dans le groupe quelqu’un qui n’est pas atteint de ces troubles, un ou une  qui joue – bien – et qui a tué. Reste à trouver qui et pourquoi dans un huis clos assez spécial. On pense ici inévitablement à Agatha Christie. Jeanne sera menacée, car si proche du but…

« L’enveloppe lui échappa des mains et tomba dans la neige.

Jeanne se baissa pour la ramasser, lorsqu’elle entendit un pfuiit siffler à ses oreilles.

Non loin, sur la mare, une petite gerbe de glace se souleva.

Il lui fallut un quart de seconde pour comprendre.

Oh putain mais…

Dans l’instant suivant, elle se jeta au sol

On me tire dessus!

Deux autres gerbes de neige jaillirent tout près d’elle.

Pffuiiit! Pffuiiit!

Elle roula sur elle-même dans la poudreuse.

Des tirs. Des tirs au silencieux!

Panique. »

Tout l’aspect psychologique très intéressant est développé ici sans lourdeur, sur ce sujet qu’est la mémoire…ce qu’on en fait, comment elle vit, comment elle peut aussi empêcher de vivre serein, bref… une exploration assez poussée du sujet qui m’a vraiment captivée. Car Jeanne aussi, est en butte avec ses souvenirs, ceux de l’enfance.

« Elle fut bientôt de retour dans sa chambrette. Elle se glissa à l’intérieur de la salle de bains et se passa de l’eau sur le visage en soupirant. Sa main chercha deux cachets, et elle se regarda dans la glace. Était-ce le reflet qui se brouillait, comme la surface d’un lac sous les orbes réguliers d’un caillou jeté au hasard?

« Car parmi tous les souvenirs

Ceux de l’enfance sont les pires

Ceux de l’enfance nous déchirent… »

Elle s’y trouvait de nouveau, dans ce salon toujours semé d’immondices, bercé pourtant par la lumière étrange d’un coucher de soleil. Le salon de Jeanne fillette, le salon de ses trois ans. Et voici qu’une main féminine au poignet constellé de traces de piqûres lui tendait un petit cadeau, noué d’un ruban.

« Joyeux anniversaire, bébé », disait sa mère. »

Ces quelques vers de la chanson de Barbara, bouleversante, comme Jeanne est bouleversée au souvenir de cette mère.

Il y a dans ce lieu clos une drôle d’ambiance, entre ceux qui jouent au Scrabble, Myriam la jolie violoniste, toutes ces personnes qui lorgnent leurs notes sur les murs ou sur leur téléphone, dans une sorte de déambulation un rien hallucinée… et le tueur qui rôde. Je ne dis rien de plus, ce livre est en fait constitué de plusieurs enquêtes dans l’enquête policière très réussie et si la lecture est agréable et intéressante, et elle sait aussi toucher au cœur. En tous cas, il y a là une vraie réflexion sur la mémoire et les souvenirs, ceux qu’on garde et ceux dont on voudrait se débarrasser à tout jamais. J’ai été très touchée par cet aspect du roman.

Alice, mère adoptive, écoutait souvent ce morceau qui s’est gravé à jamais dans le cœur de Jeanne;

« Une douce lueur de malveillance » – Dan Chaon -Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Hélène Fournier

« Novembre 2011-Avril 2012

Un jour, au début du mois de novembre, le corps du jeune homme qui avait disparu sombra au fond de la rivière. Face contre terre, butant légèrement contre le lit boueux, il fut sans doute charrié sur plusieurs kilomètres – sourcils froncés marquant une légère surprise, bras un peu écartés, jambes raides. Les plantes aquatiques promenèrent leurs frondes sur la coiffe de plumes que portait le garçon, sur son front, sur ses peintures de guerre et sur ses lèvres, sur la veste à franges en cuir de chevreuil et sur le collier d e dents de loup, sur le pagne et les jambières en daim, jusqu’aux pieds dans leurs mocassins. En général, les poissons et autres charognards hibernaient pendant cette période. »

Une lecture extrêmement perturbante à plus d’un titre, donc passionnante. On ne cherche pas forcément la tranquillité quand on lit, eh bien j’ai été servie avec ce roman trouble et troublant . On y retrouve comme souvent chez les auteurs contemporains des USA les addictions et les dérives, la drogue, l’alcool, mais ce n’est pas là le cœur du sujet. Et tant mieux parce que Dan Chaon avec un talent incroyable ( et j’imagine beaucoup de connaissances sur le thème ) explore les cerveaux de ses personnages, les traumas profonds liés au passé et leur impact sur toute une vie, écrivant là un livre très sombre, très dur et profond.

Dustin Tillman est psychologue. Père de deux fils, sa femme Jill est atteinte d’un cancer ( Jill est peut-être bien mon personnage préféré ) sans remède.

« Après la première chimiothérapie, nous avons attendu que ses cheveux tombent. Elle avait de jolis cheveux, sans prétention. Ils étaient blonds, naturellement ondulés, et lui arrivaient aux épaules.

Deux semaines s’écoulèrent et il ne se passa rien. »Ils ne vont peut-être pas tomber, dis-je. Ce n’est pas systématique. »

Elle me regarda, l’air sombre. La neige avait finalement commencé à fondre, les lilas étaient en fleur, elle venait d’en couper, et je la regardais les mettre dans un vase.

« Mon chéri. Je ne pense pas qu’il faille être optimiste. Ne nous laissons pas aller à ça. »

Son patient du moment, Aqil,  est un policier en arrêt maladie  ( lui aussi, je l’aime bien…) obsédé par des disparitions de jeunes hommes, inexpliquées, à peine relevées. Et puis il y a Rusty, son frère d’adoption, sortant de prison après 30 ans, enfin innocenté du meurtre des parents, d’un oncle et d’une tante. C’est le témoignage de Dustin qui l’a fait incarcérer. 

Ce roman se lit comme une grande enquête, c’est un authentique suspense qui tient en haleine durant toute la lecture. La trame est celle-ci: 30 ans après, Rusty sort de prison, remettant dans les mémoires confuses des témoins du drame toute l’histoire de cette tuerie, et toute l’histoire des protagonistes.  Et c’est là qu’intervient cette phrase citée en 4ème de couverture et qui dit tout.

« Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une. »

On peut dire que Dan Chaon balade le lecteur du début à la fin et même si vers le dernier tiers du livre on commence à se douter du fin mot de l’histoire, ce n’est pas forcément si évident. Texte tortueux, construction labyrinthique, c’est là un très grand auteur qui écrit, c’est sûr. On change d’époque, de point de vue, de mise en page, on est dérouté souvent.

« La version que tu as de ta vie peut t’être retirée. L’histoire que tu te racontes à toi-même, sur toi-même, alors que tu accomplis les actes du quotidien, l’histoire que tu crois que les autres raconteraient à ton sujet, ta femme, tes enfants, ceux que tu aimes. »

En lisant ce formidable roman bien tordu, j’ai repensé à quelques lectures d’articles sur la psychanalyse, sur les souvenirs induits, ou les faux souvenirs ( j’en ai que j’ai identifiés, et vous ? ). Mais ici, l’enjeu est terrible puisqu’il s’agit de meurtres pleins de sauvagerie et de 30 ans de prison. Nous allons donc accompagner tous les membres impliqués dans ce drame tout en suivant également l’enquête sur les disparus commencée par Aqil qui, très convaincant, y entraîne Dustin. On entre dans la vie d’Aaron et Dennis, les fils de Jill et Dustin, dans celle de Kate et Wave, les cousines jumelles de Dustin, on explore toute l’histoire familiale sans jamais être sûr de rien, car chacun propose son souvenir des événements…Et pour le coup, c’est très très compliqué de défaire tous les nœuds pour suivre la ligne.

« Dès que je me remémore cet épisode, j’ai l’impression d’observer la scène en étant hors de mon corps. De regarder un film dénué de sens. Il ne me semble guère plausible que je sois juste resté là à regarder ma mère.

Mais dans ce mauvais film, je la vois. Elle est allongée sur le côté. Étendue comme vous le seriez si vous aviez été abattu à bout portant, et elle baigne dans son sang.

Certains instantanés m’obsèdent. À un moment, quand j’étais étudiant, j’avais du mal à penser à autre chose. Les images sont posées devant moi, telles les cartes d’une partie de solitaire que j’aurais perdue, et j’essaie de comprendre comment j’aurais pu les placer différemment. »

Bien sûr c’est impossible à raconter, il faut lire pour être immergé dans cette affreuse histoire de vie et de mort, de mensonges volontaires ou pas, de vies gâchées.

Personnellement ça a été éprouvant mais très enrichissant, et puis littérairement c’est un coup de maître. Pourquoi j’ai aimé Jill ? Parce que j’ai trouvé qu’elle est la plus lucide, sans doute parce qu’elle sait qu’elle sera morte à court terme, parce qu’elle souffre, parce qu’elle est assez navrée en regardant vivre son entourage, et inquiète aussi pour ceux qu’elle aime. 

Tous se posent les mêmes questions, ainsi Wave:

« Ils étaient assis sous un pont et il tombait une bruine molle et froide, typique de Portland. »Pas du tout. Je ne pense pas que quiconque puisse vraiment se rappeler ce qui lui est véritablement arrivé. On se souvient juste des pièces qui s’emboîtent logiquement. Que nous est-il arrivé? Elle tira sur sa cigarette en réfléchissant à la question. Était-il possible que nous ne le sachions jamais vraiment? Et si nous n’étions pas les gardiens de notre propre existence? »

Que dire de Dustin ? Lui le psychologue va se trouver mis face à ses défaillances, lui qui s’occupe de celles des autres va se trouver confronté à ses propres et sévères perturbations. De 1978 à 2013, dans un réseau complexe dans le temps et dans ses personnages, Dan Chaon nous emmène jusqu’au vertige dans l’obscurité du cerveau humain dans les manipulations dont il est capable et dans celles qu’il subit.

« Certaines personnes passent leur vie entière à ne pas se souvenir. »

Coup de cœur, c’est certain.

« Malheureusement il n’est pas douteux que l’homme (entendre l’humain ) est, dans l’ensemble, moins bon qu’il ne s’imagine ou ne voudrait l’être. Chacun est suivi d’une ombre, et moins celle-ci est incorporée dans la vie consciente de l’individu plus elle est noire et dense. »

C.G.Jung, Psychologie et religion : Ouest et est

Durant les beaux soirs d’été au jardin, avant le drame..

« …Il y avait de la viande cuite au barbecue, des épis de maïs, des bols de chips et d’arachides rôties au miel, des tranches de fromage et de salami, des œufs et des piments au vinaigre. De la musique de Waylon Jennings, Willie Nelson, Crystal Gayle. Certains dansaient. »

Pour moi c’est Willie Nelson avec Ray Charles