« Transatlantique » – Camille Corcéjoli, éditions La Contre Allée

« LE MOMENT ZÉRO

Au début

Je tapais dessus

Je venais d’entrer en CM2

Et pour stopper le destin

Je tapais sur mes seins

C’est ma mère qui me l’a rappelé

Moi j’avais oublié

Trouver un début

Un développement

Une cohérence

Et des indices de l’enfance, je n’ai jamais eu envie

Jamais eu envie

De mettre en ordre

Ma narration

Trans

C’est mon choix d’adulte »

Cette introduction est plus longue, je ne vous en livre que le début et les deux dernières lignes:

« Pourtant, à vous je peux le dire

J’ai les seins qui doutent. »

Je sais bien avant même d’écrire les premiers mots que quelques personnes feront la grimace, ce n’est pas grave et surtout c’est dommage tant ce petit livre est tendre, drôle, rempli d’amour et d’amitié. Tant de crispations sur ce sujet, c’est dommage.

Alex nous raconte qui elle est et ce qui lui manque physiquement ou plutôt là, au demeurant, ce qu’elle a en trop: deux seins. 

Accompagné-e de ses amis, elle va faire cette traversée transatlantique pour faire sa transition partielle, puisqu’elle va se faire enlever les seins et n’aura plus que deux tétons. Et pour ça, c’est l’Amérique. Alex sera ainsi conforme à qui elle se sent profondément. Ce court roman est un grand plaisir de lecture, une ode à l’amour, à la tolérance, à la liberté, à l’amitié aussi. Car c’est bordé-e d’amour que Camille s’envole vers la chirurgienne qui va modifier son buste et c’est avec ce gang aimant qu’iel va revenir ensuite, toujours escorté-e de cette amitié tolérante et ouverte. Dire que c’est facile? Ah non:

« J’ai parfois du mal à l’assumer jusqu’au bout. Assumer que ma transition hors des assignations binaires de genre ne peut qu’entraîner une transition hors des catégories familiales existantes. J’imagine déjà les réactions. « Mais tu ne peux pas être « rien »? Le vide intergalactique des interstices de la binarité. Mais si, je peux, je peux tant. Le vide est créateur, il suffit de faire de la place. Par exemple, pour mes amies, je n’ai jamais voulu devenir un copain: trop sec comme mot, trop de retenue, pas assez de proximité, de confidences, d’intimité. Nous avons choisi ensemble que je reste une copine. Et en famille alors?

Je peux être une frérotte, un sœuret, un petit-fils à paillettes, une fille dans le canapé, un neveu en cuisine, une tata musclée, un tonton féministe, un queer affilié, un apparenté non identifié, y a plus qu’à imaginer. »

Je fais court ( enfin finalement pas tant que ça ! ) mais j’ai adoré cette histoire qui est comme une pause affectueuse qui inclut la lectrice connectée aux personnages. En lisant je me suis sentie partie de ce groupe, j’ai suivi Camille pas à pas dans son voyage vers les USA, dans son changement de buste, dans la chirurgie plutôt lourde, et surtout j’ai eu l’impression d’être dans un autre monde que le nôtre, dans un monde où existe une autre façon de voir les êtres dans leur complexité, leurs ambigüités, leurs doutes mais aussi leurs certitudes. Dans un monde plus tolérant et moins réactionnaire – au sens strict du terme –  pour faire court.

« Il n’y a pas de cœur, il n’y a pas de de moi profond. Ma transition est moins une éclosion du passé qu’une projection vers le futur. Je squatte un mot accueillant qui me relie à des réalités multiples. Je ne suis pas trans par nature. J’ai juste emprunté une porte de sortie vers d’autres imaginaires. Une porte de sortie qui, chez d’autres, a pris le nom de pédé, folle, butch, gouine, queer. La mienne s’appelle trans, en attendant. »

Ne manquez pas le joli texte JE NE RENTRE PAS en fin de livre ainsi que tout ce qui suit. A lire absolument jusqu’au bout !

La Contre-Allée décidément me ravit. Après l’exceptionnel roman « La morelle noire », voici « Transatlantique », tendre, délicat, émouvant, drôle et percutant, une ode à l’amitié, à l’amour quel qu’il soit, à l’humanité quelle qu’elle soit, et à la tolérance.

Gros coup de cœur pour moi pour le sujet mais surtout pour la manière d’en parler, la beauté de l’expression, sa profonde humanité, la goulée d’oxygène et de tendresse bienvenues dans un monde de brutes. Bravo! L’artiste qui suit, fille à sa naissance a fait sa transition à 15 ans.

« La morelle noire » – Teresa Moure, éditions La Contre Allée, traduit par Marielle Leroy ( espagnol )

« En ce printemps, Stockholm peine à se réveiller de sa léthargie hivernale. Les oiseaux n’ont pas encore fait leur réapparition, encore moins les fleurs et les papillons, les arbres ont conservé leur nudité et on dirait même que les jours ont du mal à s’allonger après un hiver aussi rude que celui qui s’est abattu sur ces terres bénies du septentrion. »

Mais quel livre !!!

D’abord: une construction peu commune, pas linéaire, pleine de sauts dans des temps et des lieux différents, et puis un sujet qui à mon sens n’a jamais été traité de cette manière. L’autrice – oh merci à elle ! – avec une écriture remarquable, un ton d’une intelligence rare , sans jamais renoncer à un humour ironique, voire railleur parfois, l’autrice a fait ici un tour de force littéraire. Elle allie l’histoire – l’Histoire  –  avec une pensée féministe joyeuse, moqueuse aussi, obstinée, affirmée avec force, elle ne renonce à rien avec des personnages de femmes de haute volée, et des hommes « glorieux », comme ici Descartes – mais dépassés comme à la fin du roman le directeur de thèse de la tenace, têtue et si attachante Inès – . Mais avant la jeune et rebelle Inès, c’est elle que l’on rencontre:

Christine de Suède« La silhouette accoudée au parapet du pont est une personne triste. Ou, si l’on préfère, c’est une personne, et en plus elle est triste. Voilà tout ce que l’on peut dire d’elle. En dehors du fait, bien sûr, qu’elle porte une cape en laine noire qui descend jusqu’aux chevilles et une capuche bien enfoncée sur la tête. Comme un moine, exactement pareil. Et, cependant, n’importe quel observateur attentif devinerait qu’il ne s’agit pas d’un moine: les vêtements n’expriment pas la pauvreté, le regard est trop rebelle pour accepter la moindre obéissance, et, enfin, il vaut mieux écarter le sujet de la chasteté, en ces temps où les impudiques de la vie exemplaire abondent, tout comme les personnes vertueuses faméliques. […] Car la silhouette qui contemplait le flux triste des eaux n’est pas un homme, mais une femme, jeune, et surtout ce n’est pas une silhouette quelconque, c’est la reine de Suède en personne. Que peut-elle faire là-bas seule? Et à ces heures? Serait- elle  folle?…Sûrement, elle doit être folle. Elle s’appelle Christine. »

Cet extrait du tout début du roman annonce déjà la couleur, le ton; c’est vif et ne manque pas déjà d’une pointe d’ironie. Si je pense qu’il serait vraiment vain de résumer cette histoire, il est utile d’en noter tout ce qui en fait le piquant, la liberté, l’humour et la finesse qui mêle réalité historique – la venue de Descartes à la cour de Christine de Suède, Descartes ayant une liaison avec une servante, Hélène, dont il aura une fille qui mourra très tôt – et le romanesque ébouriffant de cette plume vive, ironique, savante aussi de Teresa Moure. Ah mais comme j’ai aimé lire cette histoire ! Et comme j’ai aimé Hélène, la « sorcière », si merveilleuse, intelligente, savante aussi.  Hélène, qui a écrit un livre: « Le livre des femmes », je vous mets ici un extrait un peu long, la fin du chapitre (page 24 ), celui qui clôt l’ouvrage d’Hélène ( et au chapitre 34, on apprend ce qui arriva à Hélène ) :

« Et aux bigots, j’aimerais également leur demander de mettre en pratique leurs histoires, car si mourir et vivre est entre les seules mains de Dieu, administrer au malade un remède ou un autre ne peut donc contrevenir à la volonté divine, qui est suprême et qui agit bien au-delà de notre humble intervention de guérisseuses. Au contraire, si Dieu nous laisse avec ce corps du côté de la vie sans le faire passer de l’autre, c’est sûrement pour que nous en fassions quelque chose, et certainement pas pour qu’on se perde en vains scrupules à savoir s’il est bon ou non d’appliquer tel ou tel remède. Pour ma part, j’épuise toutes mes ressources avant de m’avouer vaincue, et je ne me suis jamais sentie salie d’avoir eu recours à une recette de sorcière. Mais tout cela n’attend sans doute pas de réponse, chacun se fait son  opinion. Et puis, je ne peux faire aucune promesse: j’ai vu quelqu’un que je chérissais quitter ce monde malgré tout mon art pour retenir ce corps de ce côté de la vie, rien n’y a fait. Alors, embellissez-vous, soignez-vous, remettez-vous de vos toux et larmes, amendez ce qui est amendable et profitez de ce que chaque journée vous apporte, car l’autre, l’obscure, l’innommable, vous attend impatiemment et arrivera, c’est certain, sans que recette ni potion ni laxatif puissent vous soustraire à sa venue. Et maintenant, adieu. »

Le roman est divisé en 4 parties, la 1ère dans laquelle l’axe est Christine de Suède, la seconde où Hélène Jans a la vedette, puis la 3ème, « Elles dont on parle tant » avec une correspondance entre Hélène et Christine, puis Inès qui apparait au coin d’un chapitre, et enfin la 4ème, Inès sacrée tête de pioche, qui ne démordra jamais de la pensée qui occupe sa thèse, Inès qui sort plein de choses d’une malle gardée au grenier de sa famille. Inès qui tient tête à un directeur de thèse retors, et de très mauvaise foi ( il faut le dire ) ; Inès, brillante et obstinée, tellement sympathique et attachante ! Inès défend Christine dans un échange avec Miguel, son directeur de thèse:

« – Pourquoi, au lieu de faire une thèse, ne fais-tu pas un un film à suspense?

-Tu sais aussi bien que moi que je tiens là quelque chose.

-Mais oui, bien sûr! Supposons que Descartes ait été assassiné par les grammairiens qui le détestaient à cause  de son énorme influence sur la reine…Mais qu’est-ce que cela a à voir avec son œuvre?

-Je sais bien…Avec ce qu’il écrit dans le Discours ou dans ses Méditations, rien, bien évidemment…Mais que penses-tu de la façon dont on raconte l’Histoire? Christine était une grande  reine avant qu’il n’apparaisse dans sa vie. Son intervention  la fait passer dans l’Histoire simplement comme une femme qui a été influencée par un philosophe ultra-catholique. Et si les choses s’étaient passées autrement, pas telles qu’elles sont rapportées? Il aurait pu devenir le favori de Christine, le premier philosophe roi, ou tout au moins l’amant, et roi d’une certaine manière, comme ont régné tant  de courtisanes-au cours de l’Histoire… »

Au fil du livre, les vies de ces femmes exceptionnelles s’enchevêtrent, se tissent, entre les poèmes d’Inès, les maximes de Christine, les recettes d’Hélène, chacune construit cette œuvre magistrale, véritable ode aux femmes libres de tous les temps. Bref, vous comprendrez que j’ai adoré ce livre tenu par ces trois personnages et la ribambelles d’autres, dont Descartes. 

Une idée de qui est Christine:

« Pour faire bref, on peut dire que Christine profite du fait qu’une reine est aussi, après tout, une femme comme les autres. Enfin, non, pas tout à fait, car Christine s’est fait la promesse de ne jamais avoir d’enfants, pour ne pas les rater, pour ne pas leur manquer, pour ne pas les oublier, ne pas les affronter, ne pas les renier, pour ne pas leur faire ce que sa mère lui a fait, à elle, le jour où elle décida de ne pas lui ouvrir son cœur pour partager son secret. »

J’y ai tout aimé, la construction, la base historique et philosophique, l’écriture si vivante, si joyeuse aussi, si obstinée dans son propos, cette ténacité joyeuse qui mène ces femmes à tenir tête aux dominants. Et puis le courage, bien sûr, de cette bande de « sorcières », la volonté de résister de chacune de ces trois femmes, dans leurs choix, leurs convictions, leurs affections aussi. Finir ce roman exceptionnel avec Inès, c’est affirmer que les siècles peuvent passer, il y en aura toujours, de ces « sorcières » combattives et têtues, ne renonçant jamais… Et il s’agit bien là d’une ode aux femmes, d’un éloge admiratif et convaincu à Christine, Hélène et Inès, à toutes celles que nous ne connaissons pas du passé, mais aussi à toutes celles d’ici et d’aujourd’hui.  Extrait du dernier chapitre, la parole d’Inès:

« Moi, Inès Andrade, j’ai composé cette histoire pour qui aura envie de la lire. Pour la tisser, j’ai sélectionné des fragments de vie que le coffre familial m’a révélés, pas des vies entières, seulement des bouts, que je n’ai pas reproduits dans leur totalité, seulement dans la mesure où ils pouvaient permettre de marquer le fil qu’ont suivi toutes celles qui sont passées avant moi, comme un travail manuel, une espèce de patchwork. Tout le temps que j’écrivais, je me suis rendue compte que je récupérais la mémoire de ces femmes invisibles qui m’avaient précédée et, mue par leur esprit, j’ai parfois inventé, exploré l’anecdote, me suis laissé emporter par les fumées de l’imagination.[…]. En écrivant, j’ai voué à l’échec mon projet. Je ne serai jamais docteure en philosophie, […] »

Si ses personnages sont des sorcières, Teresa Moure en est une aussi, elle est une magicienne de haute volée. J’ai lu peu de livres comme celui-ci, aussi original, fin, drôle, érudit sans être pédant, pertinent et qui tout en tenant un propos très sérieux arrive à amener le sourire, le rire, et quelque chose de lumineux et d’exaltant, quelque chose qui remonte le moral. Vraiment, ce serait dommage de rater cette lecture. En tous cas, je crois bien, moi , que je vais le relire. Inès enfin:

« Comme je dois gagner ma vie, je viens de demander un prêt. Je vais ouvrir une herboristerie et faire en sorte que le parfum d’Hélène se répande de par le monde, voyons si nous arrivons à balayer définitivement cette odeur de chair brûlée qui nous poursuit encore depuis sa mort. Je demanderai à qui lira ces lignes de ne pas me faire le reproche d’avoir eu la folie, l’arrogance ou l’orgueil présomptueux d’avoir critiqué, alors que je suis une femme, des auteurs aussi subtils que ceux que je mentionne et rechigné à faire l’éloge des grandes œuvres de ces penseurs consacrés. Quiconque lira cela devra prendre en considération que ces grands auteurs ont osé diffamer et censurer abondamment le sexe féminin sans exception, et pour autant leurs œuvres ne sont ni entachées ni accusées d’être le produit du ressentiment. »

Ce roman est un livre à ne pas manquer, il est impossible à résumer, il est riche, vif, extrêmement vivant par le style de l’écriture, et puis voilà: un propos intelligent, pertinent et impertinent. Pour moi, à lire absolument.

« Mississippi – La geste des ordinaires » – Sophie G. Lucas, éditions La Contre-Allée

Mississippi: la Geste des ordinaires par Lucas« Nous désirons le monde

1839,

À quoi ça ressemble un homme du XIXe siècle? Comment il s’arrange, ce paysan, de ses sabots, de son chapeau large bord, de ses vêtements raidis par l’épaisseur des tissus et de la crasse?

Et celui-là, debout, chapeau à la main, colère rentrée?

Non, pas de colère, pas encore. D’abord de l’incompréhension. Du désarroi.

Impatient ( c’est son prénom ) est désarmé sur le moment. Impatient a le corps debout, mais immobile dans la moitié du paysage (Parce qu’à cet instant, une partie de son corps est dans la pièce et l’autre sur le pas de la porte, dehors. Quelque chose comme ça qui dessine dans le paysage, un homme à demi, où que l’on se place, dehors ou dedans, et comment s’étonner dès lors que la ville porte le nom d’Ormoy).

Impatient en a le souffle coupé. »

Ah. C’est étrange, non, ce début? C’est même assez incompréhensible. Et donc, ça pousse à aller plus loin, bien sûr, pour être éclairé sur l’histoire d’Impatient. Et ce sera une lecture qui si elle n’est pas facile facile – tant mieux –  emmène sur des chemins inattendus, nous fait faire des rencontres assez incroyables. Auxquelles en fait on ne s’attend pas. Une en particulier au milieu du livre. « Ah eh bien ça alors  ! » me suis-je intérieurement exclamée.

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Trêve de plaisanterie. Ce livre est écrit par une femme qui écrit de la poésie contemporaine, dans laquelle je mettrais aussi ce roman pas ordinaire et étrange. Cette étrangeté fait qu’on s’y installe, pas toujours confortablement, mais avec un intérêt grandissant. 

Tout débute au XIXe siècle, avec Impatient qui n’est pas inscrit au registre des naissances. Et qui, donc, n’existe pas. 

« Mais Julien Henriot a tourné les pages et n’a pas lu. N’a pas lu ce qu’Impatient attendait, Impatient Lansard, né le 19 septembre 1808 à Ormoy.

Bel et bien là pourtant.

Un paysan, un homme. Debout. Il est né dans ce pays, Impatient. Il le sait. Il l’a porté en lui-même, loin. Ces plaines par cœur. Ces forêts jusqu’à la gueule. Comment il tient, Impatient, dans ce paysage. Par la résistance. Il a résisté à ce pays. À sa famille. Il a résisté aux vignes, aux plaines, aux forêts, à la rivière, à la Grand’rue. Mais Impatient est revenu. Et à présent, c’est tout le pays qui lui résiste. Qui ne cède pas à sa demande d’homme. Exister. Ici. »

Cet extrait donne une bonne idée du style de l’autrice. Les titres de chapitres sont des dates, et on traverse ainsi diverses époques, donnant voix à un personnage différent. Alexis, par exemple qui fit un grand voyage duquel il ramène le Mississippi dans ses récits, mais en fait, Alexis…est un autre. Ah cette histoire est faite d’imbrications, il faut suivre, elle s’étire en méandres et en tourbillons, comme le Mississipi. 

L’écriture est vraiment remarquable par sa justesse, traduisant un parler de gens peu « instruits », qui néanmoins disent des choses essentielles, l’autrice mettant dans leur bouche des tournures d’une grande poésie, des images inattendues. Et cette lecture est une aventure assez étonnante. Qui montre l’intelligence là où on ne la verrait pas d’emblée. Manquer de mots pousse parfois à tourner ce qu’on possède de vocabulaire de manière très belle. Ou très puissante comme ce paragraphe, où l’épouse d’Alexis parle et je m’autorise le paragraphe complet, tant il est beau, fort et émouvant:

Fratelli_Lumiere« 1896

je saurais pas dire quand je suis morte, on me fait parler en 1896, mais qu’est-ce que j’en sais du jour de ma mort, moi qui n’ai jamais vraiment su écrire, on a guidé ma main quand j’ai signé à mon mariage, le premier, d’autres fois j’ai signé mal mon nom, j’écrivais Lumiaire, c’est du pareil au même, pour ce que ça a changé pour moi ce nom, un fardeau, qu’est-ce que j’ai pas entendu, qu’est-ce que j’ai pas vécu, je saurais pas dire où tout ça a commencé, la vie a continué à débouler comme un fleuve de quand je suis née à ma mort, des fois je me suis noyée là-dedans, dans cette foutue vie de pas grand-chose, à quoi bon, qu’est-ce qu’il y a eu, bien sûr, les enfants, et tout ce qui s’ensuit, je suppose, mais moi, mais nous, quelle misère, je saurais pas dire, je saurais pas mettre des mots comme il faut sur notre vie, nos vies, parce que, à force, j’ai bien cru vivre plusieurs vies en une, et qu’une c’était déjà beaucoup de misère, beaucoup de poids, toutes les fois qu’on devrait mourir, toute cette violence, tout le temps, je saurais pas par quoi commencer, comment que ça court une vie, comment que ça dégringole, on arrive pas à retenir, vous diriez quoi, vous,… »

Quand je dis entier, non, parce que cette femme, sur plus de 20 pages raconte sa triste et dure existence. Et c’est tellement beau, tellement puissant…Que peut-être si elle avait eu plus de vocabulaire et de grammaire, ç’eut été bien plus plat et banal.

En tous cas, ce roman est un Mississipi plein de remous. On finit à la Nouvelle Orléans après Katrina, et avec Odessa, jeune artiste qui vit dans les marais et écrit des carnets dans sa cabane.

« […] Odessa ( dans sa cabane ) (dans ses marais ) se récitait les noms et prénoms de ces hommes et de ces femmes disparus, mais il n’y avait personne à qui les transmettre, ils n’étaient plus que des noms appris par cœur, ils n’existaient plus consignés dans des registres ( engloutis eux aussi ) (elle-même, Odessa, oubliait peu à peu les noms de ceux et celles qui l’avaient précédée ) ( et il n’y avait personne après elle) (que des photos) (mais elle aimait à penser qu’elle était un point d’un de ces dessins que l’on relie par des traits entre les points, chaque point étant un homme, une femme de sa lignée, tous reliés et à la fin ) (à la fin on formerait quoi, un arbre pensait Odessa, nous serions un arbre, comme un de ces arbres du Mississippi), alors espérer que les fils et les filles de ces disparus aient pu survivre ailleurs, que leurs noms puissent être encore prononcés par eux, qu’il reste trace du Mississippi sur les langues, quelque part. À quoi ça ressemble un homme, une femme du XXIè siècle? Comment ça épouse les paysages dévastés? Comment ça tient une fois le Mississippi disparu? Comment ça tient debout proche de l’effondrement? »

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 Ce roman, histoire familiale, sociale, historique, devient un grand voyage au cœur d’une humanité ballottée au gré des temps, des guerres, des inventions, de la vie et de la mort. Le sort des femmes y est particulièrement intéressant, et donc, en le commençant, je ne savais pas à quoi m’attendre. Une lecture qui ne ressemble à rien que j’aurais déjà lu, ce qui garantit  une curiosité et une jubilation bienfaitrices. Jubilatoire, oui, va bien à cette lecture. 

Livre étrange, très original sur sa forme, son écriture. Un beau voyage dans les remous de l’histoire et du Mississippi. J’en suis encore toute étonnée et ravie jusqu’à Rebecca qui danse en 1979 sur Good Times. J’ai adoré ce roman si original.