« Les arbres de Nagasaki » – Véronique Brindeau- arléa -La Rencontre

« Les arbres sont d’un autre temps. Ceux de Nagasaki, d’un autre temps encore.
Ce sont des sapins, des magnolias, un chêne bleu du Japon. Et puis aussi: un grenadier, un frêne épineux. Quelques plaqueminiers à nouveau chargés de kakis, écarlates dans le ciel d’automne. Un buisson d’azalée qui a refleuri. Ce sont deux camphriers immenses, marquant le seuil d’un sanctuaire dont il ne reste rien. »

Ainsi commence ce recueil qui nous propose une promenade dans la ville de Nagasaki en suivant les arbres rescapés de la bombe au plutonium qui fut larguée sur la ville le 9 août 1945. J’ai lu ce petit livre avec une grande émotion, et ce post sera court ( le livre compte 77 pages ).
On a de ces évènements des échos lointains ou plus proches selon nos âges, mais on a tous je pense vu sur les écrans de télévision des images de cette atrocité, le largage de bombes sur une ville, sur cette ville . Je préfère vous confier, pour finir, cet extrait au sujet du pin miraculé,

« Le « pin miraculé »

[…]

Symbole d’espoir après le raz-de-marée du 11 mars 2011, cet arbre fut le seul à se maintenir parmi les quelques soixante-dix mille pins qui faisaient la célébrité et la beauté de la région de Rikuzentakata avant d’être anéantis par la vague infernale qui atteignit ici dix-sept mètres de hauteur. On déplora plus de dix-huit mille victimes. Six cent kilomètres de littoral furent ravagés, des villes entières balayées, des ports, digues et brise-lames détruits. […]

D’un âge estimé à environ cent soixante – dix ans, haut de vingt-sept mètres, le « pin des miracles » n’aura pourtant survécu que peu de temps. Le jour du séisme, ses racines avaient séjourné pendant plus de dix heures non seulement dans l’eau de mer mais aussi dans des hydrocarbures. »


Avec une langue sobre et délicate, l’autrice nous mène auprès de ces arbres survivants, nous parle d’eux, de leur vie attaquée et pour certains revenue contre toute attente, comme la plupart de ceux dont elle parle dans cette promenade. Ce texte épuré est d’une grande beauté dans sa simplicité, dans sa sobriété, parvenant à nous amener à une émotion simple, mais qui surgit au fil des mots de façon évidente et très forte.

De nos jours on parle beaucoup de « résilience », terme mis un peu partout, parfois sans sens profond.
Là, dans le portrait de ces arbres, il est question pour eux de ça, la résilience dans son sens le plus précis :

« Capacité (d’un écosystème, d’une espèce) à retrouver un état d’équilibre après un évènement exceptionnel. »

J’ai adoré ce petit livre, si bien écrit, délicat et précis dans ses descriptions, sobre, jamais emphatique, il en surgit par les mots de l’autrice la vie de ces arbres, leur histoire, leur « corps » et leur « esprit » comme si nous pouvions les toucher, eux, leurs blessures et leur force.
Magnifique, inutile de vous en dire plus. Juste quelques passages. Et cette magnifique phrase finale:

« Parfois aussi, née des bois échoués, une musique se souvient, qui transmet aux vivants l’écho de ce qui a été perdu, des êtres et du paysage, dans un monde qui survit à nos plaies »

« Au nom du père » – Roman policier mais pas que… – Jean -baptiste FERRERO, éditions Lajouanie POCHE.

« Le majordome me guida jusqu’au bureau de son boss. Peut-être craignait-il que je fauche l’argenterie ou que je pisse dans les plantes vertes, mais en fait cela m’arrangeait car la baraque était si grande que j’aurais pu m’y perdre et mourir de soif pendant la traversée du salon.

La déco luxueuse et ostentatoire proclamait à la fois la fortune et l’absence de sens esthétique du propriétaire des lieux, dont les choix décoratifs correspondaient à la version friquée du coucher de soleil en canevas. Le moindre bouton de porte, le plus infime bibelot vous agressait l’oeil et beuglait: »J’ai du pognon, un gout de chiotte, et je vous emmerde. »

J’ai rencontré Thomas Fiera il y a déjà une grosse poignée d’années. Sur son blog. Que je lisais avec délectation, et relisais encore si j’avais le plomb. 
J’ai beaucoup ri avec cet énergumène de grande classe, et il m’a manqué. Mais oui ! Le revoici avec un roman dans lequel Pierre Hidalgo confie son père, même vieille carne colérique et capricieuse que Fiera père, pour le ramener à Nice. Jean – Baptiste Ferrero  va alors s’en donner à cœur joie sur ce trajet, avec ce vieil homme qui passe d’un état lucide au pédalage à vide en quelques minutes. Voici la voiture lancée sur la route vers la France, et comme on peut s’en douter, ce retour ne se fera pas sans encombres. Thomas est un détective privé qui ne fait pas dans la dentelle, il déteste les méchants (donc, les fachos, les traîtres, les menteurs, et tout à l’avenant, toute engeance nuisible à la paix du monde. ).
Se rendant dans la demeure du sieur Hidalgo ,duquel il va emmener le père, la plume au vitriol est à son apogée, dans la description de la gouvernante ( pauvre femme…! ):

« Pour une raison que je ne connaîtrais jamais, elle me lança un regard plein de haine et serra si fort les mâchoires que je pus entendre grincer ses molaires. Je renonçais à gaspiller un sourire pour cette gorgone et lui demandai à voir la señora Aguileira. Elle grinça de plus belle et pivotant sur ses talons plats, s’engouffra dans la bienfaisante fraîcheur du palais.

Quoiqu’à peine plus haute qu’une valise à roulettes et guère plus glamour, elle tricotait fort de ses petites jambes torses qu’il me fallut étendre le pas pour ne pas me laisser semer. »

Et encore, je ne vous donne pas tout, mais vraiment j’ai ri fort et beaucoup.

C’est aussi volontairement que je parlerai peu de la trame et du cœur de l’intrigue, pour que vous ayez le bonheur de vous marrer comme je l’ai fait. Je préfère vous montrer Thomas avec sa sensibilité, sa délicatesse.

C’est bien pour ça que je l’aime. Il peut bien faire ce qu’il veut, je valide. Je n’oublie pas qu’il s’agit de littérature, et que ce diable d’auteur sait écrire, et très bien. Ce n’est pas parce qu’il met dans la bouche de ses personnages, parfois, des phrases qui en font bondir certains et qui, moi, me font crouler de rire, ce n’est pas parce qu’il parle une langue verte et imagée qu’il n’instille pas de la réflexion, de l’intelligence, avec dans ce roman précisément beaucoup d’émotions diverses et une histoire, celle de l’Algérie des années 60. Thomas fait un bond dans le temps, ça l’atteint, ça le touche et puis bien sûr, ça le fout en rogne…Mais voici comment lui-même se décrit:

« Je suis comme ça: les enfants, les vieillards et les bébés animaux m’attendrissent au-delà du raisonnable. Un attendrissement toujours teinté de déprime car il y a dans la fragilité des uns et des autres comme une métaphore de notre universelle mortalité. À peine nés et déjà mourants, grignotés jour après jour, diminués sans pitié comme le sable du sablier.
Pour ceux auxquels ça aurait échappé, je ne suis pas le prototype du mec joyeux et légèrement insouciant. Même pas un brouillon raté. Plutôt son antithèse, en fait.
Bref. »

C’est ça que j’ai aimé, cette façon de balancer comme ça, à l’improviste quelques phrases comme celles-ci qui ramènent une profondeur humaine, et un vrai sens de l’écriture, parce que cette façon d’écrire en « montagnes russes », est saisissante. Aussi, parce que c’est fait tout en finesse, on ne s’y attend pas et soudain, vlan, grosse émotion.
Fans de Thomas Fiera, vous savez de quoi je parle. 

L’écriture se développe donc en mille nuances de ton, les passages un peu mélancoliques sont illico désamorcés par une bonne grosse volée d’humour, et j’aime tellement ça ! Mais on sent bien que Thomas a un chagrin coincé quelque part au fond de la gorge ou de son ventre.

Chargé de ramener en France, à Nice, un vieux bonhomme installé dans une maison de retraite en Espagne. Autant vous dire que ça ne sera pas de tout repos, le vieux étant recherché par une bande de truands. Le bonhomme a l’âge du père de Thomas, la même vie en Algérie dans les années 60.
Et voilà  donc Thomas embarqué dans sa Mercédès avec ce bonhomme sénile quand ça l’arrange, muet quand il veut, et vraiment emmerdant très très souvent…Le trajet sera semé d’aventures plus croquignoles les unes que les autres, avec des rencontres; comme cette jeune Adélaïde, à qui il ne faut pas en conter, et puis d’autres, plus ou moins dangereux, plus ou moins sympathiques, et puis toujours le vieux chameau qui fait des siennes. Mais qui parfois redevient un vieil homme au cerveau affaibli:

– »  Tout va bien, Joseph. Vous avez un peu dormi. C’était nécessaire. On a encore de la route à faire. Un peu beaucoup en fait.

-La…La route?

-Nous allons à Nice. Vous vous souvenez?

Il eut un sourire vague et un peu faux, un sourire de sale gosse en train de mentir.

-Bien sûr que je m’en souviens! Vous me prenez pour qui? Pour un gâteux? Allez! On y va!

Je payai la note, ridiculement peu élevée, comme souvent dans les restaurants espagnols, et nous sortîmes pour regagner la voiture. Joseph, vacillant dangereusement sur les graviers, s’était accroché à mon bras et, adaptant mon pas au sien, nous traversâmes le parking à la vitesse d’un escargot hébéphrénique. »

Comme souvent, c’est vrai, il est impossible de résumer l’histoire, mais je veux plutôt regarder de près cet auteur.
Car il ne faut pas s’y tromper, cet homme sait écrire, il sait surprendre. Oui, on rit, oui on éclate même de rire souvent, et puis tout à coup il vous saisit à la gorge avec un souvenir, de son père entre autres, il entre un instant en état de mélancolie, de chagrin aussi. Parler de l’histoire familiale, de l’Algérie des années 60, de l’exil, parler d’Adélaïde. Qu’il appelle sur la route:

« Salut, Adélaïde ! C’est Thomas.

-Salut.

Adélaïde a le verbe rare et l’enthousiasme très intériorisé. On s’y fait.

Guère le choix, à vrai dire.

« -Tu es au courant pour le Vésuve?

-Oui, je suppose qu’il n’y a plus d’avion, que tu es bloqué avec ton petit vieux à transbahuter et que tu as décidé de le conduire à Nice en voiture. »

Ce qui est bien avec les gens supérieurement intelligents, c’est qu’ils vous comprennent sans qu’il soit besoin de longues phrases. C’est également ce qui les rend parfois très pénibles. Ça dépend des jours.

« -C’est bien ça.

-Donc tu annules notre rendez-vous de ce soir?

-Euh…oui.

-Non…Je…

-Oui?

– Je t’embrasse.

-Prends soin de toi. »

Et elle raccroche. 
C’est Adélaïde.

Elle est plus dingue qu’un lièvre de mars, plus glaciale qu’une banquise, plus bouillante que la lave, aussi tranchante qu’un rasoir et plus dangereuse qu’une grenade dont on a égaré la goupille. C’est ma nana et je l’adore. »

C’est pas beau, magnifique, même, cette description d’Adélaïde, non ?

Non, je n’en dis pas plus, ce serait gâcher le plaisir de lecture. Et puis résumer l’immense chaos de ce trajet en voiture est clairement impossible. Il ya plein de méchants, plein d’imbéciles ( parfois en un seul bonhomme ) et j’ai beaucoup beaucoup ri. C’est un livre « d’action », mais aussi de réflexion; sur l’âge, sur l’humanité, sur les hommes et les femmes qui, confrontés à la vie se font « stratèges « . J’adore ce personnage, ciselé, drôle et touchant.
J’ai retrouvé avec un grand plaisir la plume de J.B. Ferrero, brut, railleur, et puis tendre et mélancolique. Belle et régénérante lecture

Mais cette lecture drôle et irrévérencieuse est pourtant touchante. C’est le genre de livre qui fait du bien. Vous y croiserez de sacrés personnages – de beaux rôles aux femmes, merci -, et un pan d’histoire derrière le rideau tiré.

Je remercie infiniment Jean-Baptiste Ferrero de m’avoir permis cette lecture qui en ces temps verts de gris soulève l’envie d’aller en dégommer quelques uns.
Merci !

« La Vraie Vie » -Adeline Dieudonné – éditions L’Iconoclaste -Livre de Poche

« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres;

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus…Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle;

Et dans un coin, il y avait la hyène.

Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. »

Sur le conseil avisé d’une amie, j’ai acheté et lu d’une traite ce court roman sidérant, effrayant, qui dit tant de choses sur plusieurs sujets. Grandir, veiller, survivre, et j’ajouterais apprendre. Il est difficile de résumer ce court roman d’une rare intensité, une lecture qui met les nerfs et le cœur à rude épreuve, enfin ça a été le cas pour moi. L’enfance, les violences, tout ces sujets souvent évoqués sont ici tellement bien décrits que ça coupe parfois le souffle.

Au fil de la narration, l’angoisse monte, le sang se glace, j’ai eu des moments de recul tant l’écriture met dans un état d’angoisse, chaque ligne lue amène à l’anxiété. En adulte courageux, on oublie la peur de poursuivre cette histoire et on prend en affection les deux enfants, frère et sœur, on se dit, on espère, qu’ils vont savoir affronter l’horreur qui les poursuit, eux, la jeune fille qui raconte, et le petit frère, pris au piège du sordide sortilège créé par l’univers guerrier et meurtrier du père.

« J’aimais m’endormir avec sa petite tête juste sous mon nez pour sentir l’odeur de ses cheveux. Gilles avait six ans, j’en avais dix. D’habitude, les frères et soœurs, ça se dispute, ça se jalouse, ça crie, ça chouine, ça s’étripe. Nous pas. Gilles, je l’aimais d’une tendresse de mère. Je le guidais, je lui expliquais tout ce que je savais, c’était ma mission de grande sœur. La forme d’amour la plus pure qui puisse exister. Un amour qui n’attend rien en retour. Un amour indestructible. »

Et donc, on continue à lire et à entrer dans l’esprit perturbé du petit frère Gilles, qui ne rit plus, soudain devenu dangereux et effrayant, comme son père. D’autres personnages sont dessinés avec subtilité, comme le marchand de glaces, ou Monica.

L’autrice sait créer une atmosphère pesante, puis carrément anxiogène. Les personnages, pour la plupart, sont pleins d’ambiguïtés, même ceux en lesquels la jeune fille a confiance. C’est elle qui va avancer, pour elle-même et pour sauver Gilles, prenant des risques dans l’univers violent qui l’entoure. Mais elle veut combattre, le père d’abord, pour Gilles habité par la Hyène, dans une emprise sidérante, on peut même dire surnaturelle .
Reste à parler de la passion de la jeune fille pour la physique, son admiration pour Marie Curie, soutenue par le professeur Pavlovic. Il y aurait beaucoup à dire de cet homme, aussi, et sur chacun des personnages, car tous sont creusés, complexes et pour certains vraiment repoussants . 

Je m’arrête ici, c’est un choc de lecture, avec un large spectre de sujets encore très actuels – qui le seront je pense toujours, hélas -. C’est un livre violent mais beau, cruel, triste mais tendre et souvent lumineux par la grâce de cette jeune fille brillante, née dans une famille un rien tordue.. Un bel exemple de ce qu’est la vie, parfois, complexe et violente, une vie que l’on sauve par l’amour. Il y est question de survie, de la volonté de sauver, et de se sauver. La mort est omniprésente, mais aussi la jeunesse et la difficulté, parfois, à grandir. Pour moi, l’autrice dresse ici un tableau noir et cru du monde, celui de la famille en particulier, mais aussi celui qui nous entoure au quotidien, empli de violence et de perversité, un monde où sans combattre on ne survit pas.

« Une deuxième silhouette est apparue à côté de celle de ma mère. Mon père a tourné la tête, Gilles le tenait en joue avec une arme de poing. Je n’y connaissait rien en armes, mais j’ai vu à la tête de mon père que ça n’était pas un jouet. Elle avait l’air immense dans la petite main de mon frère.

Il n’avait que onze ans, c’était un enfant. Il m’a semblé si petit tout à coup. Un petit garçon. J’ai regardé l’arme dans sa main et j’ai repensé à la glace vanille-fraise. C’était il y a cinq ans. Et je revoyais Gilles pour la première fois après l’accident du glacier. Il était là, mon tout petit frère. »

Il reste l’amour, celui de cette jeune fille pour son petit frère et pour Marie Curie. J’ai été très émue plus d’une fois, et je suis bien loin de tout vous dire, ou de vous parler de tous les personnages, jamais simples, toujours finement travaillés.

Un très très beau roman !

Ce petit post écrit et ce livre fermé, il me reste un nœud au ventre bien difficile à défaire. Un grand livre. Mon court article n’en dit pas tout, plusieurs personnages sont essentiels dans ce roman que je vous invite à découvrir, vraiment. Merci à Nadine et Régis de m’en avoir parlé.

Une musique s’entend en fond sonore: La valse des fleurs, de Tchaïkovski :

« Chroniques d’un dieu boiteux » – Joan – LLUÍS LLUÍS- éditions Les Argonautes, traduit du catalan par Juliette LEMERLE

« 1. LES DIEUX MORTS DE FAIM

XXIè siècle des chrétiens

Ce que nous sommes, nous commençons à le deviner quand la mort cesse d’être une destinée abstraite et qu’elle s’insinue par les premières lézardes de notre corps. Quand l’usure s’infiltre si profondément en nous qu’elle devient irréversible et nous fait comprendre que notre fin est proche. Il est alors possible de voir se profiler une certaine idée de notre être, quelques fragments de notre essence. Et peut-être ainsi, peu avant de disparaître, parvenons-nous à saisir une part de vérité de ce que nous avons été. »

J’ai été emballée par « Junil » du même auteur, et voici ce diable d’homme qui ramène sa plume pour nous envoyer dans les pas d’Héphaïstos, ce dieu boiteux, plutôt laid, mais que j’ai tellement aimé écouter, voir, suivre ! Quel diable de Dieu ! Il fallait le faire, monter cette histoire avec une divinité antique propulsée dans l’ère chrétienne, un monde qui n’a place que pour un dieu unique – alors c’est Dieu avec majuscule – et les servitudes qui vont avec cette foi chrétienne. Être propulsé, c’est une constante pour lui:  propulsé du haut de l’Olympe à peine né, propulsé dans notre monde comme dernier représentant des dieux de l’Olympe. Le voici donc confronté au monde chrétien, sans fantaisie, sans sortilèges, fade pour ce dieu plein d’imagination, plein d’envie de vivre même s’il n’est jamais mort (c’est un fait ! ) .

« Un être divin avait survécu à l’anéantissement de son monde. Il y était parvenu en se nourrissant du fumet presque imperceptible d’un sacrifice pratiqué en son nom. C’était un dieu décrépit, réduit à se vêtir de loques et à coucher sur une paillasse infestée de vermine, qui, épuisé d’avoir à endurer un tel opprobre, était tenté de rejeter cette maigre marque de vénération. Il rêvait souvent de se fondre dans l’oubli avec les autres dieux, déesses, héros ,Titans, centaures, et toute la foule de créatures majestueuses qui avaient peuplé son univers avant qu’un dieu nouveau ne le pulvérisât.Un dieu ancien a survécu. Et après avoir si longtemps méprisé les affaires humaines, j’ai fini par apprendre l’art de lire et d’écrire, pour raconter comment je ne suis pas mort avec tous les autres. »

Je ne vous cache pas que je ne sais pas par quel bout vous parler de ce roman foisonnant, parfois vraiment très très drôle – notre boiteux est assez farceur – et parfois infiniment triste. Héphaïstos, errant chez les mortels, parmi lesquels il va de surprise en surprise, recevant cette religion chrétienne comme une aberration souvent, Héphaïstos donc est marqué par de multiples souffrances, comme sa violente éjection de l’Olympe dès sa naissance.

« Héphaïstos, dit aussi Vulcain, dieu du feu et du métal, ouvrier sans pareil, fils de l’épouse de Zeus et mari légitime de la plus belle des déesses; Héphaïstos, maître des Cyclopes et des meilleurs forgerons, avance, le corps tremblant, la barbe sale et les mains écorchées par les branchages épineux. À demi nu, titubant sur sa jambe tordue, la peau brûlée par un soleil qu’il n’a jamais autant détesté; on le prendrait pour un mendiant, un naufragé, un esclave en fuite. »

Il est dieu du feu et des forges, et s’il est laid et estropié à la suite de sa chute depuis le mont sacré, il est fin observateur, il a un humour qui déchire, un sens de l’ironie qui rend le livre souvent très drôle, et puis au fond de lui, malgré tout, git un énorme fond de colère, et une évidente mélancolie, un chagrin incoercible. Le voici propulsé dans un monde auquel il ne comprend que peu de choses, et qui ignore tout de lui, ne voyant qu’un pauvre hère en piteux état.

« C’était de belles histoires, sanglantes et réelles. Car depuis notre Création, tout le règne des dieux a été fait de violence, de désordre, de soif de pouvoir, d’esprit de vengeance et d’humiliations. C’est pourquoi j’ai eu tant de mal à comprendre le monde des chrétiens, si différent du nôtre.

La notion de dieu éternel, unique et omnipotent n’avait pas de sens pour moi. Ce programme de sept jours, ces dix commandements…Comme si tout était prévu depuis toujours, sans que soit laissé de place au hasard, au besoin, ou aux désirs charnels. Le monde dont s’est emparé le dieu des chrétiens, des  juifs et des musulmans est devenu plat et monotone. « 

Je ne vous décris pas par le menu son séjour chez nous, humains chrétiens, je ne vous parle pas de son retour dans l’Etna, son foyer, je ne vous parle pas de ses retrouvailles avec Aphrodite; rien de ses chagrins, rien de ses facéties, rien de sa solitude, mais je vous invite à lire ce roman si étonnant, un texte et un sujet si originaux par une plume vive et insolente comme il y en a bien peu. Suivre ce dieu  boiteux et laid mais si sympathique, dans notre univers, un monde si inadapté à tout ce qu’il est, ce fut un merveilleux voyage, émouvant, d’abord, puis drôle, et puis à la fin n’est venue aucune envie de sortir de cet univers que l’auteur dessine si bien, difficile de dire adieu à Héphaïstos, que je finis par trouver beau, tout boiteux qu’il soit , qui, même quand il commet des « horreurs », m’a été si sympathique.

Je trouve qu’il faut un immense talent pour écrire un tel livre, au sujet si rare et si pertinent dans les temps que nous vivons. La notion de Dieu ou dieu, les notions de bien et de mal, Héphaïstos qui clairement n’a pas les mêmes références que nous sur ce point, et qui s’en joue; mais quand il pleure, quand il souffre, quand il se sent seul, il est si proche de nous, je me suis souvent sentie à ses côtés dans son inadaptation au monde dans lequel il s’est retrouvé propulsé. Mais ceci lui fait développer néanmoins une résistance certaine. La chrétienté est ici passée aux dents d’un peigne fin et impitoyable par ce personnage marginal dans le temps et les lieux qu’il explore. Entre les mains de l’Inquisition:

« Mais si je confesse tout, pourquoi me torturer?

-Tous les accusés y passent, même ceux qu’on soupçonne de péché véniel. Pourquoi ferait-on une exception pour toi? C’est une question de cohérence, tu comprends?

-Oui, oui, je comprends…Mais je te préviens, tu n’obtiendras rien de moi sous la torture.

En revanche, nous pouvons négocier, s’il veut. Cela, je ne lui dit pas tout de suite. Avant de lui proposer un accord, je laisse s’écouler un long moment pendant lequel je parle et déraisonne. Je ne lui dévoile rien de ma nature véritable, pour qu’il ne fasse pas le lien entre ce blasphémateur boiteux et le seigneur boiteux de l’Etna. Je lui explique seulement que je suis insensible à la douleur, au repentir et aux flatteries. »

Je vous propose ici quelques extraits. Mon post sera peut-être jugé « léger » par celles et ceux qui connaissent bien l’Antiquité et sa mythologie. Qui il me semble ne sont pas les propos majeurs du roman. Je sais avec certitude que l’auteur n’a pas voulu cela, n’a pas voulu forcément écrire pour des érudits. Je n’ai ni les savoirs assurés d’autres personnes sur les Dieux de l’Olympe, ni envie de faire comme si c’était le cas, surtout parce que je pense que ce n’est pas forcément nécessaire; j’ai bien appris en écoutant Héphaïstos me parler, si attachant quoi qu’il fasse, même le pire. Pour moi, ce roman est une réflexion sur « la foi » et sur ce qui fait de nous des humains. Ajoutons un peu d’histoire chrétienne, qui je ne vous le cache pas m’a semblée pas mal triste et fade au regard des voltiges divines d’Héphaïstos, digne dieu olympien.

Malgré sa chute précoce de l’Olympe et grâce à ce fantastique roman, il a repris du service, semé la zizanie un bon nombre de fois, mais il a aussi souffert, été furieux, malheureux comme un homme peut l’être, mais il a aussi été amoureux, à sa façon. Il est très facile de trouver, avec une petite recherche, tout ce que vous voudriez savoir sur ce dieu boiteux et seul, c’est ce pour quoi je ne le fais pas. Je veux me laisser porter par la fiction. C’est aussi finalement un regard porté sur nous autres, vivant notre siècle. Une philosophie irrévérencieuse et sans tabous.

« Je monte, seul, dans la nuit glacée de Sicile, et c’est la dernière fois que je respire ce vent qui vient de la mer. Je m’enfonce sous ’a muntagna, et je m’installe dans une petite grotte, presque un trou. Je m’allonge sur la roche, je n’ai plus besoin de lit, de paillasse, de couchette. Je respire et salue tous les dieux, je les retrouverai bientôt s’ils sont quelque part, ou alors je fondrai comme eux si, après le silence, il n’y a que le silence. Je salue les humains qui m’ont fait rire, ceux qui m’ont terrorisé et ceux que j’ai respectés, je salue Bernardina et, un peu moins, certaines autres mortelles. Je sais que je ne dois pas me poser de questions ou chercher à savoir combien de temps, finalement, résiste un dieu, quand il ne reste plus aucun sacrifice.
Le temps est long, mais cela m’est totalement égal à présent. j’ai trouvé assez de paix en moi pour être sûr que, cette fois-ci, aucune éruption ne pourra me réveiller. Je me sens faiblir, très lentement, sans que la faim me fasse souffrir; je lui ai demandé d’œuvrer sans faire de mal et elle a accepté. Nous nous comprenons ,elle et moi, et je me meurs. »

Je salue ici l’écriture absolument remarquable de l’auteur, sa justesse et son humour, mais aussi sa sensibilité, son sens de l’action et du rebondissement, et sa douceur. parfois. Alors bien sûr, bravo et merci à la traductrice aussi !
Je suis enthousiasmée par les éditions Les Argonautes, pour leur choix éditorial absolument original et magnifique, merci mille fois pour ce fantastique voyage dans le temps, avec ce dieu brutal et tendre, triste et colérique, farceur à ses heures, et émouvant, toujours ! Un véritable enchantement, ce sera difficile de passer à autre chose après cette lecture sublime.

« Les abandonnés de l’île Saint Paul » – Valentine IMHOF- collection « L’affaire qui… », éditions de l’Aube – l’Aube Noire, et RetroNews

« L’ATTENTE

3 mars 1930 – 6 décembre 1930

« Ils sont neuf prisonniers, sans gardiens ni barreaux, captifs d’une geôle à ciel ouvert de sept kilomètres carrés, en plein milieu de l’Océan Indien austral, à plus de trois mille kilomètres de tout continent, sur l’île Saint-Paul, considérée comme l’une des plus isolées de la planète, à 38° 43’ de latitude sud et 77°31’ de longitude est.

Ce sont plutôt sept otages. À la différence des détenus, ils n’ont commis aucun délit ni ne purgent aucune peine. »

C’est avec un grand plaisir que je retrouve, dans cette nouvelle collection des éditions de l’Aube, la plume toujours aussi belle , forte et acérée de Valentine Imhof. Avec un sujet qui lui va comme un gant. Cette histoire qu’on ne peut en aucun cas qualifier de « fait divers » est hélas authentique et révoltante, même après plus d’un siècle. Ils sont d’abord 7 sur l’île, pour travailler, volontaires pour rester jusqu’à la fin de la saison de pêche, 6 hommes et une femme. Une petite Paule naîtra, puis mourra, 8 semaines plus tard . La vie quotidienne de ces exilés est alors décrite avec une humanité à vif et une colère certaine. Quand le bateau revient les chercher, 6 mois plus tard au lieu des 3 prévus, il ne reste que 3 personnes survivantes.

Le livre est émaillé de pages de la presse d’alors, au moment du procès contre l’entreprise La Langouste française, celle qui abandonna sans ressources ses trois derniers employés sur l’île battue des vents, les autres ayant été rappelés en métropole. Ces deux hommes, une femme, durent tenter de survivre dans ce milieu hostile et glacial pour arriver à comprendre que tout bonnement on les a abandonnés là. Je ne dis rien d’autre, Valentine Imhof vous écrit cette histoire dans une colère sourde qui rend son écriture captivante.

Les pages consacrées au procès sont édifiantes quant au parti pris de traiter cette histoire comme un fait divers sans grande conséquence, – oui, d’accord, ce n’est pas sympa d’avoir fait attendre ces deux hommes et cette femme sans hygiène, sans nourriture ou presque –  on a le sentiment qu’au fond, ce n’est pas si grave. Si la presse tente, parfois, de dire l’ignominie de ces faits, au fil du temps, tout s’effrite et s’endort, et puis s’oublie…Les dernières pages de Valentine Imhof viennent en un rappel virulent sur d’autres histoires de ce genre, reviennent aussi sur l’idée odieuse d’un élu bien de chez nous d’envoyer les OQTF à St Pierre et Miquelon, comme punition…

Je ne vais pas épiloguer là dessus, mais on se dit que le pire est à nos portes, ou que le monde change peu, ou que l’histoire se répète dans le mépris des « élites » pour les gens qui travaillent, les gens…comment il disait? de « La France d’en bas ». Merci à Valentine Imhof pour ce superbe texte, pour la rage sourde qui s’y glisse parfois, pour l’humanité qui émane de sa plume et qui est comme une réparation aux maltraités, une remise à leur place des faits. Un texte à ne pas manquer.

« On peut oublier ses clefs, une casserole sur le feu, un rendez-vous à la rigueur, mais on n’oublie pas des hommes, des employés auxquels on est liés par un contrat et dont on est la seule promesse de survie, sur une île déserte, inhospitalière, et cela pendant des mois, à la période la plus difficile de l’année. Il s’agit d’un abandon pur et simple, révélateur d’un système strictement comptable où la vie humaine n’a pas de valeur parce qu’elle n’est pas cotée en Bourse et ne rapporte aucun dividende. »

J’aime l’écriture de Valentine Imhof, sa force, son humanité, sa colère et sa sensibilité. Et rien ne pouvait me faire plus plaisir que de la retrouver. Bravo, une fois de plus.