« Presque étranger pourtant » – Thilo Krause, éditions ZOE, traduit par Marion Graf ( allemand )

krause« C’est mon roc. Un récif battu par le vent, quelques pins noueux. Le soir, je monte ici pour regarder d’en haut notre maison. Je m’assieds tout au bord du vide. derrière mes orteils, les couronnes des arbres se balancent si fort que pris de vertige, je relève les yeux. Route, champs, village. Et quand quelqu’un rentre en voiture, tourne entre les maisons, un nuage de poussière vibre au-dessus des champs. Notre maison est posée au soleil comme si elle était finie depuis longtemps. Je ne vois pas le crépi qui s’effrite sur le mur ouest. Je ne vois que le jardin plein de mauvaises herbes, ni les arbres fruitiers attaqués par le mildiou. C’est l’été. L’été que j’ai toujours voulu. Avec la Petite et avec Christina. »

Voici un roman très poétique, très dur à chroniquer, parce qu’en perpétuel mouvement, entre deux époques, entre plusieurs lieux, et je ne sais pas trop comment en parler, parler de la construction de ce livre. J’ai trouvé pour le faire mieux que moi cette interview de la traductrice, Marion Graf:

Il est bien question là de « composition », comme l’explique Marion Graf, à la façon d’une œuvre musicale.

apples-gf944d63da_640L’éditrice de cette belle maison, Caroline Coutau, explique qu’elle aime les œuvres qui suggèrent, qui génèrent de l’émotion plutôt que celles qui énoncent ou expliquent. Ce roman-ci est caractéristique de cette ligne. Construction complexe, qu’on comprend au fil de son élaboration, sujet « à tiroirs », dans lequel plusieurs vies sont en scène. Il y a certes le personnage principal, cet homme qui revient au village natal avec sa femme et sa fille. Il quitta cet endroit et y revient, retrouvant alors son passé, une maison quasi inchangée, un décor qui semble avoir traversé le temps sans accrocs – les pommiers, le ciel et les falaises. Et le fascisme, sous une autre forme, mais bel et bien là car dans ce village retrouvé traînent des néo-nazis, une menace sourde.

Les falaises sont une allégorie. C’est là qu’il grimpait avec son ami d’enfance et dominait, sous le ciel infini, le village et la vie. Jusqu’à l’accident. Des années plus tard, il revient donc, et à la simple vue des lieux retrouve tout, Vito, les pommiers, la culpabilité et la peur aussi je crois. Les non-dits sont encore tenaces.et Vito est rude. Cet extrait, caractéristique de la tension entre les deux hommes:

elbe-sandstone-mountains-g926b341c5_640« Nous étions assis l’un en face de l’autre. Une fois le lait versé et le sucre mélangé, nous sommes restés silencieux. Nous nous jaugions comme des boxeurs avant le premier coup. J’avais compris qu’il n’y avait pas d’enfants pour lesquels Vito aurait fabriqué des jouets.

J’ai dit: Tu te rappelles, quand on a roulé dans le fossé avec le vélomoteur et la remorque?

C’est toi qui as foncé dedans, a rétorqué Vito. Et puis tu t’es barré.

J’ai regardé Vito, le pensait-il vraiment? Il m’a rendu mon regard.

Pour se barrer, ce sont mes parents, pas moi. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre?

Revenir.

Je suis quand même ici maintenant, non?

Maintenant, oui, a dit Vito. Et ta femme et ta Petite. Là-haut, dans la maison de la vieille Kosel.

J’ai levé les yeux.

Là, je t’étonne, pas vrai? Tu veux que je t’en dise plus? Le voilà qui revient par ici et il croit que je n’en sais rien. Laissez-moi rire.

Vito prenait une gorgée de café en retenant un sourire.

Des mains habiles, ta Christina, ça oui.

J’ai senti mes mains se contracter pour faire le poing, ma cuisse se tendre sous la table, j’étais prêt à bondir. Il m’avait fallu un moment, mais à présent, une idée se faisait jour. »

575px-Carl_Gustav_Carus_-_Nebelwolken_in_der_Sächsischen_Schweiz_(ca.1828)L’auteur nous plonge dans une ambiance vraiment particulière, jamais totalement sereine, jamais vraiment apaisée, comme sous une sourde menace. Et c’est extrêmement bien écrit et bien construit. Au début, je reconnais que je n’étais pas certaine de terminer cette lecture. Et puis. Et puis on se met à observer le narrateur, sa femme et sa petite fille. Les pommiers et l’amitié fracassée, même s’il n’y parait pas. La couverture est extrêmement bien choisie, évocatrice, lumineuse. Cette main tendue, pourrait être celle de Jan, le nouvel ami, qui joue avec la Petite, il construit avec elle un lieu nouveau

saxon-switzerland-g971af8dd5_640« Jan remplit d’arbres une dalle entière, ajoute quelques rochers. Une ferme comme celle-là, voilà ce que je voudrais, où l’on peut construire des moulins à eau ou cueillir des myrtilles, où l’on peut laisser les gens venir à soi comme on veut, et sinon, vite on s’éloigne, il suffit de traverser un mur en pierres sèches, de se faufiler à travers un bosquet et l’on retrouve son propre monde, là où faire un vœu aide encore. Jan caresse les cheveux de la Petite. Tu me dis où sont les assiettes? Il prend la Petite dan ses bras. C’est elle qui le guide à travers la cuisine.

Ensemble, ils mettent la table, Jan remarque que je fixe les assiettes, les couteaux, les fourchettes. Trois de chaque exactement.

Il faut que je m’en aille, dit-il. »

On saisit là toute la finesse de cette écriture qui suggère plus qu’elle n’énonce, faisant de cette histoire qui au final est dure un récit plein de tendresse, d’éclats lumineux qui même brefs sont des respirations.

En fait, cette lecture finit par être envoûtante, on lit, on décolle avec la poésie bien présente, on ne sait pas trop où on va, ni ce qui va résulter de cette histoire qui agit un peu comme un charme; très intéressant de ne pas savoir ce qui va advenir des vies de ces personnages, ça s’appelle le suspense? Si oui alors il y en a pas mal ici. Assez loin de tout genre identifié ou identifiable, j’ai lu ce roman enfoncée dans mon fauteuil, hypnotisée. Et ça, j’ai aimé.

elbe-g4e3081672_640« Nous laissons la maison ouverte: vienne qui voudra. La plage arrière est couverte de sacs et d’affaires. Jan, devant nous, allume un petit coup les feux de détresse, comme pour dire: À nous, maintenant, ou Quoi encore. Christina est au volant. Je suis assis près d’elle. La Petite derrière dans son siège que nous avons reconstitué à l’aide de couvertures et de coussins. À côté d’elle, Vito, avec ses deux jambes, la vieille et la nouvelle. »

Note de lecture pour : « Finir par l’éternité » de Céline Curiol – Musée des Confluences/ Cambourakis /Récits d’objet

Céline-Curiol-Finir-par-léternité_COUV-680x874« Dire ou ne pas dire. Un secret.

Un secret ne doit pas  se dire, sous peine de perdre toute valeur, tel un parfum éventé qui, au contact de l’air, s’altère et perd en intensité et vigueur. Fade reliquat de ce qu’il aurait été sans cette mise à découvert qui l’a privé de l’isolement lui conférant sa densité. Le secret pèse, dit-on, et c’est bien ce que l’on attend. Qu’il soit un lest, nous tenant à nous -mêmes, assignant un ancrage à nos volatilités. »

Une simple note de lecture, même ayant beaucoup aimé ce petit livre, plein d’humour mais néanmoins parlant subtilement du secret dans nos vies. Et de notre époque où justement, la tendance est à « tout dire » – entre guillemets parce que comme on le sait, chacun n’a pas tant de choses captivantes à raconter, encore moins à cacher, chacun s’étalant allègrement partout sur nos fameux réseaux sociaux, entre autres. Pour ne rien dire, d’ailleurs. Mais j’espère avoir pour ma part avoir évité de trop me répandre. Mais: qu’est-ce qu’un secret?

Céline Curiol a choisi une machine à chiffrer, similaire à Enigma. Le personnage, une femme qui pense avoir acheté une machine à écrire « vintage » pour objet de déco reçoit cette étrange machine. S’en suit une aventure que je trouve digne d’une série à suspense pleine d’une vraie réflexion philosophique sur ce travers de notre société, cette fameuse tendance à se répandre puis à s’émouvoir du résultat et une belle réflexion sur le secret, sa force, sa valeur et son importance. Mais ce serait oublier l’humour, l’ironie qui teinte le tout et qui rend l’ensemble très plaisant à lire. Mais aussi difficile à partager, justement pour ne pas tout en dire !Soyez curieux et penchez vous sur ce petit livre et encore une fois, sur l’ensemble de cette épatante collection.

Les mots de la fin:

20220106_103428« Le secret est un code indéchiffrable.

Qui tient en vie tout en tenant en arrêt.

Désir sublime et ravageur d’être sans altération, sans perte, sans évolution.

Demeurer le même, exactement. Refuser la métamorphose.

Finir par l’éternité. »

Pour cette fin d’année, un moment fort

Bonjour tout le monde,

IMG_0597D’abord, je vous souhaite de passer toutes et tous une fin d’année où la joie prendra ses aises, où la solitude ne pèsera à personne, où l’amitié et l’amour auront une place plus importante que jamais. Sans oublier la lecture, ça va de soi. Entre deux tablées et deux verres… toujours une place pour le livre.

Quant à moi – et là, je croise les doigts – j’attends le retour de ma fille et de son mari, que je n’ai pas pu serrer dans mes bras précisément depuis le 6 octobre 2018, lors de leur mariage à Montréal. Depuis, s’est amené chez nous un intrus malveillant qui nous a tenus séparés. Alors, si rien n’empêche l’avion de décoller du Québec, nous allons enfin nous retrouver. Il  n’y aura donc pas de chronique durant  cette période – mais je fourbis les armes pour la rentrée avec une première chronique le 9 janvier 2022 qui me tient particulièrement à cœur, en cours d’écriture. 

À bientôt, en pleine forme !

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« La peine du bourreau » – Estelle Tharreau – Taurnada éditions

CVT_La-Peine-du-bourreau_7918« Prologue

Dans un claquement sec, la porte de la fourgonnette aux vitres fumées et grillagées se referma sous les lumières nébuleuses et orangées de la prison Allan B. Polunsky Unit.

Vêtu de sa combinaison blanche, les mains et les pieds entravés par des menottes reliées à la ceinture par des chaînes, le condamné E0451 quittait la prison de haute sécurité. Un établissement carcéral aux allures de base militaire perdue au milieu de nulle part. D’austères bâtiments blancs en béton armé, entourés de murs de barbelés tranchants entrecoupés de miradors se dressant vers le ciel. »

Je découvre les éditions Taurnada et Estelle Tharreau avec ce très bon roman.Très bon tant par l’écriture, le choix narratif sur quatre heures. Quatre heures durant lesquelles le gouverneur du Texas, le républicain Thompson, et McCoy, le vieux bourreau, vont s’entretenir, alors que dans le couloir de la mort, Ed 0451 attend son heure. Thompson veut savoir si la demande de grâce pour Ed 0451 est justifiée, McCoy va pour lui pratiquer sa dernière mise à mort après 42 ans de service. Ed, son histoire, « Chapitre 3, 19 h 17 », édifiant sur l’état d’esprit des Texans, et le jeune Ed aux prises avec la domination de son père, de son oncle Randall, et de leur clique. Tous essentiellement racistes.

« C’en était trop pour le père d’Ed qui ne pouvait tolérer des « nègres » mangeant, buvant, se divertissant aux côtés de Blancs. Il prévoyait des hordes noires déferlant sur l’héritage économique et culturel des Blancs. Il entrevoyait une Amérique où le Blanc n’existerait plus, une race américaine abâtardie, une société décadente à l’image de tous ces hippies drogués et fornicateurs, une société percluse de criminels impunis. »

640px-PolunskyUnitWestLivingstonTXCes mots résonnent fort à mes oreilles…Ed devra, sous pression, aller travailler à Huntsville, alors qu’il envisage, jeune marié, d’aller travailler dans le Kentucky:

« À Huntsville, la boucle est bouclée. Alors maintenant que ce foutu moratoire est oublié, on va avoir besoin de monde pour redresser la barre, alimenter les prisons et le couloir de la mort. Tu comprends ce que je veux dire, mon garçon?

-Oui.

-Un Texan n’a rien à faire dans le Kentucky.

-Tu peux compter sur moi, oncle Randall. »

Le policier lui serra la main pendant que le père et le beau-père lui tapèrent sur l’épaule.

« Tu peux être fier de ton fils et toi, heureux d’avoir marié ta fille à un vrai homme du Sud. »

Il tendit un verre au jeune homme.

‘Félicitations, Ed! « 

En 1976, Ed était trop faible et trop confiant en ceux qui avaient tout pouvoir, son père, les hommes du vieux Sud, sa patrie et Dieu pour ne pas être rattrapé par la réalité et hanté par le doute, quelques années plus tard. »

Ce livre est remarquable parce qu’il explore tous les points de vue; un avertissement au tout début de l’édition précise que ce livre est bien un roman, que les opinions exprimées ne reflètent pas celles de l’auteur. Le vieux bourreau va égrener en 4 heures ses souvenirs, les pires, au Gouverneur, qui sera déstabilisé. Estelle Tharreau en avant-propos précise qu’elle a pris peu de libertés sur les lieux et les procédures, mais les deux prisons citées – Polunsky et Walls- existent bien et le système carcéral décrit fonctionne bien ainsi au Texas. Le vieux bourreau, au Gouverneur:

« On nous a entraînés à piquer. Les médecins et le personnel médical refusent de le faire à cause du serment qu’ils ont fait de sauver des vies, pas de les ôter et bla-bla-bla. C’est toujours la même rengaine: « On exige que ces monstres soient enfermés, tués ou torturés, mais ce n’est pas à nous de le faire! On veut bien parler, conseiller, ordonner, mais pas se salir les mains! »

-C’est une attaque personnelle?

-À vous de voir.

-Et pourtant, je suis là, ce soir.

-Vous avez demandé à me parler, mais allez-vous également demander à appuyer sur le bouton? Même sans aller jusque- là, serz-vosu présent à l’exécution si vous la maintenez?

Thompson détourna la tête quelques instants.

-Non! Bien sûr que non. C’est l’affaire du bourreau, le type nécessaire, mais aussi le sadique qui prend son pied à tuer ses congénères.

-Je ne pense pas que les gens vous voient comme cela.

-Je peux vous assurer que dans l’esprit de pas mal de gens, entre els criminels et nous, la frontière est parfois mince. En Europe, c’étaient même de véritables parias. Eux et leurs familles.

-Oui, mais l’Europe…Un ramassis de rêveurs et de donneurs de leçons. »

Mark Britain from Houston, USA - Day trip to Huntsville The Huntsville Unit has the nickname "Walls Unit" because the unit has red brick walls. CC BY-SA 0 File:HuntsvilleUnitBrickWalls.jpg Created: 26 January 2008

Mark Britain from Houston, USA – Day trip to Huntsville CC BY-SA 2.0 File:HuntsvilleUnitBrickWalls.jpg Created: 26 January 2008

Les criminels présentés sont fictifs, leurs actes inspirés de faits réels multiples, qu’elle a choisi d’édulcorer. Voilà les précisons données avant la lecture. Quant à moi, je trouve cette manière d’écrire, ces 4 heures, très efficace. 

il est bien compliqué de parler de ce roman, qui est affiché comme étant un thriller, terme qui me laisse toujours perplexe.  Il y a bien ici un suspense, c’est vrai, mais pour moi, ce qui fait la force du livre, c’est bien le sujet exploré ou exposé, sujet qui se prête tant à la polémique, et parlant des USA  c’est peu de le dire.

La vie d’Ed 0451 est narrée au fil des heures, ces 4 heures aux dernières minutes fatidiques. Je n’ai pas l’intention d’en écrire plus que ça. Ce roman est très intéressant, très bien écrit, amène un regard et une réflexion sur ce sujet clivant s’il en est. Les mères ravagées, qu’elles soient celles des victimes ou celles des condamnés, les criminels – et ce sont parfois les mêmes -, les scènes de prison et celle du couloir de la mort, celles de ce « rituel » de la mise à mort ne sont pas faciles à lire, surtout quand au fil des mots du vieux bourreau surgissent les erreurs policières et judiciaires, mais aussi les meurtres odieux, tout ce qu’il y a de pire dans la foule humaine. Ou le cas Caldwell, une histoire atroce, juste ces quelques mots:

339px-thumbnail« -Si Caldwell n’était pas en prison, il serait SDF comme à chaque fois qu’il fuyait ses familles d’accueil et comme il l’était avant de tuer son dealer parce qu’il sentait les poubelles, soi-disant. S’il échappe à l’injection, on va l’expédier à l’asile ce qui revient à peu près au même que la prison. Si sa peine est commuée en peine à perpétuité, il retournera avec les droits communs. Vous savez combien de passages à tabac et de viols, il a subi pendant sa détention avant de rejoindre le couloir de la mort? Je suis avocat de la défense, mais pas abolitionniste. Je suis convaincu que Caldwell n’est pas totalement responsable, mais c’est un danger pour lui-même et les autres. C’est trop tard pour lui. »

L’avocat se leva et lança deux billets sur la table.

Il vous a dit ce que représentaient ses dessins?

-Non, mais je les ai vus. Ses parents étaient des toxicomanes qui vendaient les jouets et l’aide alimentaire de leur fils pour payer leur dose. Ils le calmaient à coups de câble électrique et de tuyau en cuivre. À 6 ans, les flics l’ont retrouvé le crâne défoncé sur un tas d’ordures. »

McCoy résuma cet entretien qui le remuait encore trente-trois ans plus tard. Le gouverneur se pinça les lèvres et un malaise fit vaciller l’autorité de son visage avant que le bourreau n’ajoute:

« C’était la première fois que j’ai eu envie de pleurer pour un Noir »

Le ton est posé, pas de pathos à aucun moment. J’ai beaucoup aimé ce livre pour cette raison en particulier. Cela dénote le fait qu’Estelle Tharreau ne prend pas ses lecteurs pour des idiots. Une réussite sur un sujet difficile, récit remarquablement mené et sur lequel, si besoin en était, j’ai confirmé mon point de vue. Fin de lecture en état de consternation. Par le fait qu’il est malaisé de faire partie d’un monde où tout ça existe bel et bien, encore. Menée jusqu’au bout sans temps mort, cette exécution m’a retourné le ventre sur cette phrase finale ambigüe à souhait.

« Un moment de plénitude et d’éternité à l’instant où le cœur du bourreau Ed McCoy cesse de battre. »

Bravo!

« Les lanceurs de feu » – Jan Carson- Sabine Wespieser éditeur, traduit par Dominique Goy-Blanquet ( Irlande )

LesLanceursdefeu« Juin

JONATHAN

Tes oreilles ne sont pas pareilles aux miennes.

Il m’a fallu trois mois pour le remarquer. Quel chagrin. Pas vraiment un chagrin. Une préoccupation. Il y a  tellement de sujets d’inquiétude maintenant que nous sommes deux. Tu n’étais pas là. Et puis tu étais là. Tu n’as pas envoyé de message pour dire que tu arrivais. Tu n’as pas appelé avant. Comment tu aurais pu? N’empêche, c’était un choc. Un matin, j’étais moi. Le lendemain, j’étais nous. Il n’y avait pas assez de temps pour s’enfuir. 

Avant toi, j’avais déjà peur. Mes peurs se répandaient à travers les différentes pièces, et toutes les portes étaient fermées. En passant brusquement d’une pièce à l’autre, je pouvais faire semblant de ne pas voir le fourbi accumulé. Après ton arrivée, il n’y avait plus de lignes pour séparer une peur de la suivante. Mes peurs individuelles se fondaient les unes dans les autres, comme des mares qui se rejoignent follement, jusqu’à ce que je me retrouve avec un lac sur les bras. Je ne pouvais pas en voir le fond. Je ne pouvais pas en voir les rives. J’étais en train de me noyer. »

387px-Detail,_The_sea_fairies_(1911)_(14566821177)_(cropped)Quel livre ! Il faut faire confiance à cette grande éditrice qu’est Sabine Wespieser; elle a un talent sûr pour nous apporter une littérature de premier ordre, comme ce roman inclassable, riche, prenant jusqu’au bout. Et extrêmement original. 

Le roman s’ouvre sur Jonathan Murray, se termine par lui. Il est mon personnage préféré, qui traîne une histoire d’enfant mal ou plutôt pas aimé. Juste cette atroce maltraitance-ci, tout le reste lui est donné, études, logement et ressources. Mais il ne sait pas ce qu’est l’amour ni même l’amitié. Il est profondément seul, seul, seul. Jonathan devient médecin, rencontre une sirène – oui, une sirène qui passe son temps dans sa baignoire- lui fait un enfant que lui gardera. Avec la crainte que la petite Sophie soit une sirène aussi. L’angoisse est donc le quotidien de Jonathan qui ne fera plus qu’un avec l’enfant dans son petit hamac ancré au père.

guy-fawkes-gc6fe21fb4_640Puis il y a Sammy Agnew, père de plusieurs enfants mais soucieux pour Mark, silencieux adolescent qui passe du temps sur son ordinateur, secret, discret, pas bavard… Inquiétant. Pourquoi tant que ça? 

Eh bien parce que nous sommes à Belfast, en juin 2014. On entend que les Troubles sont terminés, mais le chahut ambiant ne dit pas la même chose. La ville, l’Est de la ville est en feu. On approche certes du Douze:

« Ce soir on est le dix. Demain ce sera le Onze, et après demain le Douze. Dans d’autres villes il s’agit simplement de dates, de numéros sur le calendrier d’été. Dans cette ville, le Douze est un jour férié. On le prononce avec une majuscule, de même que le Onze (même si, comme la veille de Noël, cette date ne devient remarquable qu’une fois les lumières éteintes). Le Onze est réservé aux feux de joie, le Douze aux défilés, aux soûleries, et à la commémoration des fières victoires protestantes du passé, King Billy, Guillaume III d’Orange-Nassau. La bataille de la Boyne. […] Cette année, comme une offre trois-pour-le-prix-de-deux, le Treize sera réservé à la finale de la Coupe du Monde. »

Donc avant la date, des feux apparaissent dans divers points de la ville, en dehors des heures d’affluence quand même, magasins, toilettes publiques, hôpitaux, puis sort sur Youtube  – relayée dans les médias – une vidéo sur laquelle apparait un personnage au visage couvert d’un masque de Guy Fawkes, veste à capuche, survêtement noir… Il ne parle pas, exprime sa voix par des pancartes sur fond de « Firestarter » de Prodigy.

Sammy sait, suppose mais au fond sait, comprend que Mark est derrière ce masque et derrière les feux. Il s’en impute la faute, lui qui pendant les Troubles en a allumé, des feux…Sammy ressent une colère et une profonde culpabilité envers lui-même. C’est ce qui l’amènera à consulter le Dr Jonathan Murray .

flames-g39269fcc7_640Bien sûr, les Troubles à Belfast, les Feux, de joie et les autres, les émeutes, etc…tiennent une part importante dans le livre parce que ces désordres dans la ville génèrent ceux des gens dans leur vie personnelle. Jan Carson décrit avec humour pourtant cette vie à Belfast, les voix des habitants, elle trace quelques portraits, nous offre quelques dialogues, discussions de rue ou de comptoir, des bribes saisies ici et là qui mieux que de longs discours disent ou la lassitude ou la perpétuelle colère, la désillusion. Bien peu d’optimisme en fait sur l’avenir de la ville.  Pour moi, ce fond en rage est le prétexte à montrer ce que deviennent et comment vivent les humains au milieu de tout ça, comment ils y participent, comment ils tentent d’y échapper et ce que finalement ils y trouvent ou y perdent. En se questionnant, comme Jonathan et Sammy. 

« Mark est différent. Mark a l’aptitude de faire mal aux gens sans les toucher effectivement. C’est la distance qui l’excite, qui lui donne la sensation d’être Dieu. Cela, Sammy le sait, est une forme de grandeur. Il est parfois jaloux de son fils qui, même à l’âge de huit ans, était plus rapide que son père et sa mère réunis. Cela, Sammy le sait aussi,  est la pire espèce de pouvoir: il est possible de faire baisser les poings et même de les trancher, mais un esprit comme celui de Mark est impossible à restreindre. Il a peur de son fils. Il n’y a en lui aucune douceur, même à l’égard de sa mère. »

Le cœur du roman est pour moi la paternité, l’angoisse qu’elle génère, la tension, l’inquiétude, tout ça porté par une vague d’amour qui submerge même la raison.

« Cinquante pour cent d’elle est à moi. Je ne l’ai pas abandonnée. Je l’ai sauvée qui pataugeait dans l’évier. Et je l’ai sauvée. J’ai bien l’intention de la garder au moins dix-huit ans. Je me demande si ça ressemble à ça tomber amoureux. » 

baby-gd36a95225_640Ainsi Jonathan, qui tomba amoureux – fut séduit- par une sirène est terrifié à l’idée que la petite Sophie -la moitié de lui –  soit comme sa mère une sirène. Et lisant ce qu’il envisage dans juste la crainte que cette hypothèse se réalise, on sent à quel point d’une part il aime sa petite et à quel point elle lui fait peur. Terrible, non? Et c’est terrible jusqu’au bout. Mais je le dis comme je l’ai ressenti, Jonathan et Sophie sont deux êtres en osmose, il y a là une communauté de peau, de regard, la petite est toujours contre son père, elle vit bien, grandit bien. Et ne parle pas. Pas encore. Et c’est très très émouvant, et ça donne presque envie de revenir à ça, qu’on l’ai connue ou pas, cette fusion-là, ça donne envie un tel amour. Bien qu’il soit enveloppé d’une angoisse affreuse. Mais toutes ces peurs rendront Jonathan plus courageux et plus fort. Je les ai aimés, ces deux-là, vraiment.

Quant à Sammy, il va donc finir au cabinet de Jonathan, rongé par la peur pour son fils et par la culpabilité, le sentiment de faillite de son rôle de père.

« Alors Mark aurait pu mal tourner même si on l’avait éduqué autrement?

bonfire-g2215aa630_640-Je crois bien, Sammy. Je n’ai aucune preuve scientifique de cela, mais je l’ai observé à maintes reprises. De très bonnes personnes élèvent parfois de très mauvais gosses. Il n’y a pas grand-chose que vous pouvez faire si vous avez un enfant méchant sur les bras. Je ne veux pas impliquer pour autant que votre fils est méchant.

-Impliquez tout ce que vous voulez, mon pote. On doit bien avoir en soi un côté sombre pour préméditer le genre d’actions qu’il a rêvées cet été.

-Ça marche aussi dans l’autre sens, Sammy. J’ai vu des gosses grandir en bien alors qu’on les traitait vraiment très mal. Prenez moi, par exemple. Mes parents ne m’aimaient pas. Ils ont montré clairement qu’ils n’avaient même pas envie de moi et pourtant me voilà, un être humain entièrement opérationnel, un médecin, un père, un type plutôt correct. »

Je m’arrête là, ce roman est d’une richesse littéraire impressionnante. Par son écriture très évocatrice, puissante, précise, avec ce qu’il faut d’humour, toujours. Il y est aussi question des Enfants Infortunés, qui en courts chapitres sont décrits. Ce sont comme des contes où se mêlent la mythologie et l’idée de différence, comme ‘Le garçon qui a des roues à la place des pieds » , ou Ella Penney « La fille qui ne pouvait faire que tomber »

« -Prête? crie son père.

-Prête », répond Ella.

Quatre mètres plus bas il retire l’échelle et recule pour mieux voir. Sa mère a sorti la caméra vidéo. Ella déplie les bras, laisse ses ailes se déployer comme des voiles roses bercées dans la brise. Elle plie les genoux et donne une poussée. Pendant une infime seconde elle prend de la hauteur. Ce n’est qu’une seconde, mais, pendant ce court moment, Ella y croit toujours. Puis la gravité la saisit par les chevilles et l’attire en bas vers le sol. Elle atterrit avec une roulade. Elle s’est entraînée à réduire l’impact. Il suffit d’un nombre restreint de fois où on tombe avant de devenir un expert et Ella n’est bonne qu’à tomber. »

640px-WATERHOUSE_-_Ulises_y_las_Sirenas_(National_Gallery_of_Victoria,_Melbourne,_1891._Óleo_sobre_lienzo,_100.6_x_202_cm)

et puis il y a les sirènes

« Sirène

1-Appareil servant à produire un long signal, très puissant, utilisé comme moyen d’appel ou d’alerte

2-Mythologie grecque, chacune d’un groupe de femmes ou de créatures ailées dont le chant attirait des marins imprudents sur les écueils. »

C’est ainsi que Jonathan, séduit par une sirène se retrouve papa de Sophie.

« La peau intacte de ses talons et de ses paumes, lisses come un galet drossé par la mer.

L’amour de l’eau.

La proximité de ses yeux. Leur façon de danser sous les paupières, ne jamais rester sages un instant, comme les yeux de sa mère ont jadis dansé devant moi dans la baignoire.

La beauté de cette enfant, qui est comme un feu dont je ne peux détourner le regard. »

Et reste tétanisé par l’avenir de sa fille, envisageant une solution. Au cas où. Mais vous n’en saurez pas plus. J’ai été menée le souffle coupé jusqu’à la fin. Un vrai beau tour de force et une explosion de talent. Je voulais dire aussi qu’avant de lire ce livre, je n’ai pas cherché à savoir quoi que ce soit de l’auteur, j’ai été tentée par le sujet. J’ai été bluffée le livre fermé de lire que Jan Carson est une femme. Avec un talent fou pour dire la paternité, pour parler des hommes, avec beaucoup de justesse. L’attachement de l’un, Jonathan, inexorable et le sacrifice de l’autre, Sammy, inévitable. Sammy qui prévoit sa vie prochaine:

« Ce sera son dernier repas correct. Ça pourrait même être la dernière fois où il se fera saucer avant un bon bout de temps. Ils ne sait pas s’ils lui permettront de sortir. Dans les films, c’est oui. Ils font marcher les prisonniers en rond dans des cours inondées de soleil vêtus de salopettes orange. Parfois ils les laissent même jouer au basket. Mais les films se passent tous en Amérique. C’est probablement différent ici. Ici le soleil est rare et on ne s’intéresse pas trop au basket, et ils ne pourraient pas habiller les prisonniers en orange de la tête aux pieds. L’autre camp se mettrait aussitôt à hurler « Violation des droits civiques », et ils réclameraient pour eux -même des salopettes de pilotes de course en pimpant vert chasseur. Sammy n’a aucune idée de comment ça se passera en taule. »

Je trouve ça magnifique, rien ne manque à cette histoire: fracas politique et social, êtres humains qui cherchent toujours, pas tous la même chose, ne demandent pas tous la même chose, le désordre, la confusion, y compris des sentiments. Et je le répète, beaucoup d’humour – entre autres sur les répondeurs téléphoniques – car oui, le sujet s’y prête bien, tant parfois l’absurdité règne en maîtresse. Un grand livre. Très difficile d’en parler, c’est dense, ça coule tout seul sous les yeux pourtant, belle construction. Eblouissant, quoi ! Il serait dommage de passer à côté d’un tel texte. Ouvrir grand son esprit et se laisser porter par les récits, les histoires, et par Jonathan et Sophie.

 » Sophie, dis-je en la soulevant de son lit, la serrant étroitement contre mon visage, parle-moi, Sophie. Papa est là. « 

Je sais qu’elle va me détruire. Je ne voudrais pas qu’il en soit autrement. »