« Le King et le prophète » – Héloïse Guay de Bellissen – édition Rivages

« Prologue

Si on me demandait de résumer Elvis Presley, ce serait le mot fusion qui me viendrait immédiatement. Fusion avec la musique, l’expérience scénique et le corps. Fusion aussi avec le monde, avec l’image, celle qui deviendrait reine avec lui. Il a été, avec Marilyn Monroe, le personnage célèbre le plus photographié au monde. Fusion encore, avec un livre, Le Prophète de Khalil Gibran. »

Quand j’ai commencé cette lecture, j’étais perplexe quant au fait qu’elle puisse me plaire, mais aussi curieuse, alors j’y suis allée. Je suis entrée dans cette histoire de dingue – je crois qu’on peut le dire –  en écoutant la voix du frère jumeau mort né; je suis entrée dans la vie de cet homme dont j’ai découvert les pans cachés. Et pourtant, il a été vu, entendu, photographié. Mais qui mieux qu’un frère peut ainsi parler de son double?

Voici donc Elvis Presley que je découvre lecteur de Khalil Gibran – que j’ai lu moi-même plusieurs fois – et autant dire que ça m’a épatée. Il semblerait que la star ratissait les librairies pour acheter plein d’exemplaires, que les lisant, il les annotait, puis les offrait en quantité. Alors ça, je vous le dis tout net, ça m’a laissée pantoise. Comme quoi, les préjugés, on les oublie ! On n’imaginerait jamais Elvis, avec sa banane, sa gomina, ses tenues à paillettes et son célèbre déhanché, lecteur de ce poète philosophe. Eh bien si. C’est donc le gros élément de surprise qui a rendu la lecture impossible à lâcher tant que je ne suis pas arrivée au bout.

« Vous êtes une machine à émeutes, à miracles et à rêves, le premier homme sur terre à avoir marché sur la gloire et à l’avoir dépassée. Si tout ça vous arrive, alors c’est que vous êtes Elvis Presley. »

Le portrait de cet homme et de sa vie me l’ont rendu très attachant, grâce à la narration faite par la voix de ce frère mort-né, ironique, moqueur, parfois en colère, mais tellement aimant. La lecture a été souvent bouleversante. Je salue là le talent de cette autrice que je découvre, merci !

Par étapes, de la toute jeunesse, puis à l’armée, puis à la scène, puis sillonnant les librairies, Elvis sort ici de son image publique, et redevient un homme, aimant, plutôt tendre avec sa famille, sa mère surtout, puis Priscilla, son épouse, jamais méchant ou pédant, on rencontre un homme en fait fragile et soumis à une pression énorme. On le suit et il grossit, il prend des médicaments, il grossit, et il transpire, et il prend des pilules et du poids encore. Ces changements physiques sont attristants, la transformation du beau gosse néanmoins ne l’empêche de rien. Il poursuit sa route de la gloire sans jamais renier ni ses origines, ni son sens de l’humanité.

Je n’en dis pas plus, j’ai lu ce roman avec curiosité, d’une traite, avec beaucoup d’émotion, souvent, et avec surtout beaucoup de plaisir. Bravo à l’autrice, qui nomme à la fin du livre les personnes qui l’ont épaulée dans ses recherches sur Elvis. Je la remercie pour ce beau moment de lecture, un peu comme une parenthèse face à cet homme,  en écoutant son frère qui des limbes lui parle. Émue et bluffée . Un beau coup de cœur !

« La vie meilleure » – Etienne Kern, éditions Gallimard

« Il n’existe aucune image de cet instant précis. Aucun film, aucune photo. On ne peut qu’imaginer ce bleu, ce rose, ces lueurs douces sur les masses sombres qui viennent d’apparaître à l’horizon. Quelques minutes encore et les masses seront toutes proches, scintillantes par endroits, nettement découpées sur le ciel. Sur le pont, les passagers pousseront des cris de joie, plisseront les yeux vers la lumière. Huit jours qu’ls attendent ça, la statue, les gratte-ciel, tout un monde vertical et aérien. »

Voici un petit livre très touchant, lu cet après-midi pendant qu’il pleut dehors. Après lecture, je me dis: « Oui, il pleut, mais c’est bon pour mes arbres, oui il pleut, mais c’est une bonne chose… ». Car je viens de lire l’histoire d’Emile Coué, celui de la fameuse méthode Coué. Ce fut une rencontre avec un brave homme, sensible aux autres, généreux, et qui de pharmacien de province va devenir une vraie star ( il sera reçu dans le monde entier ou presque à la fin de sa vie ) .

Le livre ne serait pas aussi plaisant à lire si l’auteur n’avait pas un beau talent d’écriture, il sait juste frôler parfois le ridicule de Coué, mais sans malice, il sait en faire un homme dont la méthode sert autant à lui-même qu’aux autres, enfin, avec quelques limites, celles de la médecine, celles de la rationalité et de ce qu’on appelle « l’esprit scientifique ». Cet homme, on le regarde vivre, mûrir, vieillir auprès de sa femme Lucie, on le suit dans sa « recherche scientifique », qui veut être un baume sans substances chimiques, un mantra rassurant. Je veux, je peux, demain je n’aurai plus mal aux dents, demain j’irai mieux, demain, je le sais, j’en suis certain, demain je vais aller mieux. L’auto-persusasion. Emile Coué est à mon avis le père de tous les « mouvements » actuels du « développement personnel », du « safe » etc etc etc…

« Des pistes s’ouvrent. Ses carnets se couvrent de schémas, de formules, de phrases à essayer, plus tard. Emile ne veut plus seulement soigner, mais aider à aller mieux, à tenir bon, à être heureux. « Pensez toujours « je peux’ et jamais « je ne peux pas ». Ayez la certitude d’obtenir ce que vous cherchez et vous l’obtiendrez. Vous n’êtes pas des malades, vous êtes des amis. »

Mais Etienne Kern n’en fait pas un charlatan, l’homme a des convictions, il doutera très souvent, retournera à sa pharmacie, mais les sollicitations venant, peu à peu et sur le tard, il deviendra une star internationale de l’auto-conviction. En tous cas un beau personnage quand même, qui n’était pas vénal pour deux sous.

Le plaisir de lire cette histoire tient quand même beaucoup à la très belle plume d’Etienne Kern, le ton se fait tour à tour gentiment moqueur, sensible, ému, perplexe aussi. En tous cas il aime son personnage et fait aussi de l’épouse, Lucie, une personne discrète, mais majeure dans la vie de Coué. Elle apporte au roman fleurs et piano, raison et modération, très attachante, Lucie.  Emile Coué en démonstration:

« Charles s’installe dans un coin, ne manque rien du spectacle. Les gestes, l’intonation, l’effet que fait sur les uns ce qui arrive aux autres, tout le passionne, tout finit dans son calepin. Il examine, il analyse, il juge. Il n’est pas dupe, au fond, des faiblesses de la Méthode, mais quelque chose l’entraîne là, le fascine, ce pouvoir malgré tout, ces gens qui se relèvent d’un coup, radieux, sincèrement convaincus qu’une vie nouvelle s’offre à eux. Et à son tour, ne serait-ce que pour voir, il répète avec eux la formule qu’Emile vient tout juste d’élaborer: « Tous les jours, à tous points de vue, je vais de mieux en mieux.

Ah! Qu’il est fier de sa trouvaille, Emile, il a fallu 1913 pour qu’elle lui vienne, étincelante, entêtante, merveilleusement simple, enclose à jamais dans la perfection de ces quatorze syllabes. A tous points de vue, surtout, c’est la pointe ultime: aucune longueur, aucun détail, aucun de ces mots qui, par le seul fait d’être là, pourraient imprimer dans notre esprit l’idée de ce qu’ils veulent dire. Car le cerveau est bête, explique Emile, il ignore les négations. Allez répéter Je n’ai pas peur, et seul peur restera. L’autosuggestion est un art. Il faut savoir ruser. »

Lecture instructive sans être lassante, drôle, émouvante, et un personnage assez incroyable. J’ai bien aimé !

Ah ! J’oubliais ! John Lennon, bien sûr !