« Voici un livre que j’ai toujours voulu écrire. J’avais besoin de cet exorcisme pour assouvir l’une de mes obsessions les plus persistantes. Et je suis du genre assez obsessionnel. Ce livre est un chant d’amour à la ville où je suis né et où je vis, écris, subis, l’endroit du monde auquel j’appartiens, comme une bénédiction ou une fatalité sans appel: comme l’eau sur cette île qui nous entoure de toutes parts. c’est un livre qui a commencé à s’écrire, sans que je le sache, il y a plus de quarante ans, quand j’ai griffonné mes premiers textes, récits et reportages, d’atmosphère, ambiances, personnages, histoires et langage proprement havanais. Ou peut-être à-t-il commencé à se rédiger depuis bien plus longtemps, la première fois où j’ai entendu mes parents dire « Aujourd’hui nous allons à La Havane » et où j’ai compris (ou pas ) ce qu’ils entendaient par là. Aller à La Havane? Mantilla, mon quartier, n’était-il pas à La Havane? »
Mais quel livre ! Je n’ai pas pu le lâcher, juste quand je tombais de sommeil…
L’immense Leonardo Padura ici nous livre sa vie, celle de sa famille, celle de sa ville, celle de son quartier, celle de son pays, celle de ses amis, proches, voisins, celle du peuple de La Havane tout entier. Et la joie de retrouver, émaillant ce récit au long cours, des extraits de ses romans, que j’ai je crois presque tous lus. Retrouver Mario Condé et sa bande, ce fut un bonheur intense à chaque fois et découvrir l’histoire de sa famille aussi. La verve verte de Mario:
« Dis-moi, pourquoi es-tu devenu policier, Pour pouvoir râler et te plaindre toute la sainte journée?
Il ne peut s’empêcher de sourire: c’est la question qu’il a le plus souvent entendue au cours de toutes ses années d’enquêteur, et c’est la deuxième fois qu’on la lui pose aujourd’hui. Il se dit qu’elle, elle mérite une réponse.
– C’est très simple. Je suis policier pour deux raisons: l’une, que je ne connais pas, est liée au destin qui m’a conduit à ça…
-Et celle que tu connais ? insiste-t-elle. Il perçoit l’attente de la femme et regrette de la décevoir.
– L’autre est très simple, Tamara, et peut-être même qu’elle va te faire rire, mais c’est la vérité: parce que je n’aime pas que les fils de pute puissent faire ce qu’ils veulent impunément; »
(1989 « Passé parfait » 2001, page 103 )
Tout ce qu’on ressent, pressent en lisant ces romans, tout est ici mis au jour dans sa réalité historique, géographique, sociologique, et humaniste, forcément, avec cet écrivain si fin dans son regard sur l’humanité.
Des photos en couleurs (Carlos T. Cairo ) en début puis à la fin du livre ajoutent, pour moi lectrice, une réalité mettant assez vite aux oubliettes l’idée factice qu’on peut avoir de La Havane à travers certains médias . Comme le fait ce livre d’ailleurs. On lit ici une masse d’informations qui surprennent, enseignent, émeuvent, amusent ou affligent. Mais cet écrivain génial parvient à donner un panorama exceptionnel de ces lieux, une histoire vaste, sur un très long temps, les quartiers, les lieux de vie nocturne, le base- ball, la débauche et les trafics, la prostitution, et la musique, la nourriture. De ses changements, mutations, améliorations et déchéances. Ce qui désirait arriver, sous sa plume, non sans une certaine ironie propre à cet écrivain génial:
« Quelque chose était en train d’arriver, quelque chose qui désirait arriver, et La Havane petit à petit arrêtait de ressembler à La Havane. Ou plutôt, rectifia le Conde, la ville commençait à se rapprocher de ce que pouvait avoir de mieux La Havane, cette cité envoûtante, aux parfums, lumières, ténèbres et pestilences extrêmes, l’endroit du monde où il était né et où il lui avait été donné d’habiter durant ses soixante et quelques années de résidence terrestre. (…) Conde n’avait as trop d’efforts à faire pour constater les changements à l’œuvre tout autour de lui. À bord d’une Oldsmobile 1951 au moteur, à la peinture et à l’intérieur refaits devenue taxi sur le trajet entre son quartier périphérique et le Vedado, il suffisait au libraire d’écouter ses compagnons de voyage évoquer tout un tas de souhaits et projets élaborés avec soin. »
Tout, tout est ici dans le décor très réaliste que nous propose Leonardo Padura, et je ne me suis pas ennuyée une nano seconde. Parce que cette écriture est toujours juste, belle, puissante quand elle le doit, douce et tendre à d’autres moments, virulente, car il ne faut pas oublier que le métier de Leonardo Padura est celui de journaliste, qu’il n’a jamais abandonné.
Il me semble un peu vain de tenter un résumé, je ne suis pas journaliste spécialisée en littérature, juste une lectrice éprise de mots, d’histoires, d’émotions, une lectrice passionnée, ça n’a aucun sens à mon avis de tenter de résumer une telle œuvre, une telle vie.
Aussi, je vais vous proposer une page qui pour moi est un condensé de qui est Leonardo Padura, sa pensée, son histoire, sa vision de La Havane, sa ville, sa vie. C’est un auteur absolument magnifique, qui m’a remplie d’émotion à chaque fois que je l’ai lu. Ce long extrait est donc la fin de ce post et une invitation, j’espère, à vous plonger dans cette œuvre, absolument magnifique. Quand vous aurez lu ce chapitre, vous comprendrez alors pourquoi il faut lire ce livre, mais aussi toute l’œuvre du grand Leonardo Padura:
« Si le miracle cubain c’est que les Cubains vivent de miracle, le mystère havanais est que la ville, malgré tous ses malheurs, survit et que, fière de son histoire et de ses origines, de ses évidentes beautés, elle continue à être l’endroit où beaucoup veulent aller, l’endroit où beaucoup d’autres entêtés nous voulons être, malgré tous les malheurs, qui sont nombreux. Et dans mon cas – qui doit aussi être celui d’autres – parce que c’est l’endroit où j’existe et je suis. C’est pour cela que j’écris. J’écris dans ma maison du quartier de Mantilla, au sud de La Havane, dans la maison dans laquelle je suis né, il y a déjà presque soixante-dix ans, et depuis laquelle mes parents m’invitaient à « aller à La Havane ». Et tandis que je m’obstine à essayer de refléter ce qu’est cette vie cubaine qu’il m’a été donné de vivre, ou à évoquer l’existence passée léguée par d’autres mémoires, il se trouve que plusieurs journalistes dans divers endroits du monde me demandent pourquoi je suis toujours ici. Et je donne toujours la même réponse: je suis ici parce que j’appartiens à ce lieu, parce
qu’ici est ma raison d’être qui fait que je veux et que j’ai besoin d’écrire, ici vivent les gens dont je veux exprimer les doutes, les espoirs, les frustrations, les peurs. Parce qu’ici est ma langue, cette langue havanaise dans laquelle je parle et j’écris. Et parce que j’ai une conscience citoyenne qui me pousse à assumer la responsabilité de fixer une vérité à laquelle je crois, qui n’est sûrement pas la seule vérité possible, que certains essayeront de dénigrer, de maquiller ou de nier, mais dont beaucoup d’autres savent que c’est la vérité et que cette vérité exige qu’il existe aussi des mémoires comme la mienne, pas seulement les discours de justification triomphalistes, les éternels appels à la résistance, l’appel à toujours plus de sacrifices. Et, bien sûr, j’écris parce que j’ai mal à mon pays, j’ai mal à ma ville, et que la seule façon pour moi de soulager toute cette douleur c’est justement d’écrire, ici et tant que je le pourrai: en observant et en essayant de m’approprier une atmosphère, en regardant et en percevant un sentiment croissant d »étrangéité ». En essayant, avec des mots, de composer une symphonie havanaise, avec des accords harmonieux et des bruits discordants. Et toujours, ici, dans ma maison de Mantilla, La Havane, Cuba.Et je le ferai jusqu’à ce qu’on m’expulse à cause de ce que je pense et j’écris ou que moi-même je me déclare vaincu – tout peut arriver -, et alors, de même que plusieurs personnages de « Poussière dans le vent « , je refermerai derrière moi les portes physiques de la ville, seulement les portes de la ville étrangère, parce que je suis convaincu que, où que j’aille, La Havane, la mienne, viendra avec moi. »
Et parce que la musique est omniprésente, ceci:



Merci – j’ai raté cette sortie là. Donc ce n’est pas un « roman » mais plutôt une approche journalistique ? L’extrait est très beau.
C’est aussi très personnel, toute sa vie est là, toute son histoire, et c’est souvent très émouvant. Ce livre peut se lire comme un roman, mais ce n’est jamais de la fiction. Magnifique et très touchant
Sincèrement, ce livre est très émouvant, et instructif aussi