« Pas même le bruit d’un fleuve » – Hélène Dorion – éditions Le mot et le reste

couv_livre_3270« Vivre, c’est suivre les traces de l’enfant qu’on a été.

À cette hauteur du fleuve, l’horizon est sans rivage. On peut dire la mer. Ici, les tempêtes nous dérobent le ciel, et parfois même nos rêves.

Comme des arbres, dont les branches sont d’inextricables enchevêtrements, poussent en emprisonnant d’autres arbres, chaque histoire se fraie un chemin entre la vie et la mort. On n’en devine jamais toutes les racines et les points de vacillement qui font qu’elle casse. Ou bien elle ne casse pas et se rapproche des étoiles qui l’éclairent légèrement. Nous ne sommes pas très différents de ces forêts clairsemées d’arbres hauts semblables à des amas d’ossements qui défient le ciel, mais peuvent d’un moment à l’autre se disloquer.

640px-EtangCastorNos racines courent sous le sol, invisibles, impossibles à déterrer toutes. on peut essayer d’en arracher une, espérer qu’elle nous mènera vers une autre qu’on pourra dégager, elle aussi, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on perçoive un sens à cette histoire qu’on appelle notre vie. »

J’ai volontairement choisi ce début assez long pour entamer ma chronique, car ce début est si juste, si clair dans ce qu’il dit, qu’il résume parfaitement le sujet de ce roman extrêmement poétique; il contient en germe tout le sujet, la beauté de l’écriture et l’intense mélancolie, voire la tristesse du propos.

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Kamouraska

Je dois le dire, cette lecture n’a pas été simple pour moi, côté émotions. J’ai écrit il y a quelques années un article sur les romans qui abordent le thème de la relation mère/fille et c’est précisément selon moi ici le cœur du sujet: la filiation, mais aussi la façon d’être mère de ou fille de.

« J’aurais aimé marcher aux côtés de ma mère, qu’elle prenne ma main dans la sienne et que je puisse sentir l’épaisseur du temps qui pénètre d’une génération à l’autre , d’une femme à l’autre, je me serais appuyée sur sa vie pour construire la mienne. Mais Simone est une mère lointaine et je suis une fille étrangère. »

Selon les conditions, et oui, les strates, comme ici comparées aux racines profondes des arbres, les strates si on les explore, révèlent parfois des choses enfouies. Alors selon le cas ça réconforte ou au contraire, c’est douloureux.

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Hanna est la fille de Simone, qui fut une mère silencieuse, peu présente, peu attachante pour moi lectrice. Pourtant au cours des chapitres, ce sentiment va évoluer, mais en tous cas Hanna a manqué de mère. Portrait:

« Simone avait plusieurs visages. Le premier, triste et ténébreux, celui des bords de mer et des crépuscules, le deuxième coléreux, celui des corvées ménagères et de l’existence matérielle, le troisième, radieux, celui de l’apéro et des soirées bien arrosées entre amis, celui aussi des voyages avec son amie Charlotte ou avec sa sœur Agathe, quand elle se laissait porter loin de sa réalité -Malaga, Grenade, Lisbonne, Faro-, elle en rapportait de la force, des fous rires et des éclaircies pour le cœur. »

Quand Simone va décéder, Hannah va retrouver son histoire à travers des carnets, des photographies et des coupure de presse conservés dans les effets de sa mère. L’histoire va ainsi remonter en 1914, au naufrage de l’Empress of Ireland. Ce sera un chemin dans la mémoire familiale profondément enfouie, et qui va resurgir de ces documents.

« Allongée sur le dos, les bras en croix, ouverts comme des voiles à la surface de l’eau, la tête immergée, Simone n’entend plus que le bruit sourd du monde .C’est le son des souvenirs, des voiles déchirées, des mâts cassés, les vagues trop hautes qui broient les navires. Elle se met à réciter spontanément un poème qu’elle a recopié dans un cahier :

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas moins un gouffre moins amer. »

Il y est question du premier amour de sa mère et ainsi Hanna va retisser la trame des vies de trois générations de femmes, marquées par le deuil, la perte, le renoncement, et le fleuve, le grand Saint Laurent qui charrie imperturbablement des histoires de vie et de mort, d’amour et de désamour. Mais enfin Hanna retrouvera et surtout comprendra sa mère, même si sa douleur reste intacte. C’est ainsi que « naît » Hanna à l’écriture, la seule voie pour elle pour dire ses troubles.

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La nature est ici omniprésente, l’eau et les arbres, leur force et leur capacité à résister, une puissante métaphore de la vie qui malgré les naufrages continue à se perpétuer.

Beau livre, infiniment poétique, dans lequel le portrait de Simone domine par son caractère froid, mutique et finalement plus triste que déplaisant. On finit par l’adopter. Et on est tout de même bouleversé quand on apprend toute l’histoire de Simone, et celle d’Hanna qui contre sa volonté en est imprégnée. Savoir enfin le pourquoi sur Simone sera pour sa fille non pas une consolation, mais un chemin vers la compréhension et le pardon.

J’ai découvert par cette occasion l’histoire de ce naufrage dû à une collision avec un autre bateau. L’Empress of Ireland, paquebot canadien rentrant au Québec sur le Saint Laurent en 1914 coule près de Rimouski, avec 1012 victimes sur les 1477 embarquées. Ce naufrage est parmi les plus importants après le Titanic et le Lusitania. 

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« Hanna ferme les yeux, elle ne voit plus la maison rouge et le jardin de l’enfant qu’elle a été, mais un océan bleu, et du fond de cet océan, elle se met à remonter à la surface. Elle croit reconnaître  Le Paradis de Tintoret, ce tableau qui l’avait tant saisie quand elle l’avait vu à Venise, alors qu’elle remonte lentement à la surface de sa vie. »

Un cadeau pour moi, pour vous, un chapitre inédit de Valentine Imhof

009790030J’ai une chance inouïe d’avoir échangé constamment, depuis son tout premier roman « Par les rafales », avec Valentine Imhof. Son dernier livre, extrêmement impressionnant, « Le blues des phalènes » m’a réellement transportée dans l’Amérique des années 30 avec des personnages attachants, un récit d’une puissance à peu près égale à l’explosion de Halifax qui au milieu du livre apparait comme l’épicentre de toutes les destinées racontées. J’ai pour chaque livre, donc les deux précédents, réalisé un entretien avec Valentine, et cette fois, voici qu’elle m’offre à partager avec vous un chapitre inédit, qui n’a pas été gardé au moment de l’élaboration du roman. Comme vous allez le lire, il s’agit là de Steve, merveilleux personnage, homme de combat et de conviction, dans une harangue à ses troupes de pauvres gens, d’une actualité sidérante. Je ne saurais trop dire à Valentine à quel point je suis touchée par sa confiance, à quel point je suis admirative de son travail, et comme je l’assure de mon soutien total pour celui-ci. Accrochez-vous, c’est parti !

« CHAPITRE 18

L’impression de se trouver dans la gueule d’un ivrogne. Les exhalaisons lourdes de dents gâtées et de mauvaise bibine les extirpent tous du sommeil sans ménagement, en les crochetant par les narines. Le Kid, au bord de la nausée, se précipite sur la portière et la fait coulisser pour leur donner de l’air.

Mais c’est tout le dehors qui refoule du goulot.

Une haleine aigre de fûts éventés s’engouffre dans le wagon en épaisses bouffées tièdes. Des relents délétères de lendemain de beuverie. De part et d’autre de la voie, s’offre, à perte de vue, un paysage effrayant, un paysage qui se décompose. Une chaîne de montagnes brunes et pourries. Des tas de pommes à donner le vertige, et dont les crêtes dominent de très haut les arbres qui les ont portées.

Un substrat idéal, et sacrément fertile, sur lequel Steve se met à cultiver, sans attendre, sa diatribe matinale :

–  Regardez, mes petits gars ! Ouvrez grand vos mirettes et admirez-moi tout ce gâchis ! L’Oregon vous souhaite la bienvenue ! L’un des plus grands vergers de notre beau pays ! On y est ! Et respirez un bon coup ! Humez-moi cette pestilence ! Emplissez vos poumons de la douce puanteur de la Crise ! Une belle Marie-Salope, hein, la Crise ! Oui, une sacrée putain ! Faut dire qu’elle s’est dégotée un fieffé maquereau, la roulure ! Un souteneur de première, et qui la soigne bien, sa gagneuse ! Et qu’à eux deux ils forment un bien joli couple, du genre tordu, et comme il faut ! La Crise et le Profit ! On pourrait presque en faire une fable ! Et quand ils s’envoient en l’air, ces deux-là, sachez que c’est nous, et personne d’autre, qui l’avons dans l’os ! Dans l’os, oui, et bien profond ! Et vous avez là, sous vos grands yeux esbaudis, un exemple remarquable du cloaque dans lequel on nous force tous à barboter pour le bon plaisir de certains. Ouvrez bien vos naseaux et vos quinquets chassieux, parce que ce matin, les gars, c’est Leçon de choses… L’occasion est trop belle, je voudrais pas la louper ! Alors voilà… Pendant qu’il y a des millions de crève-la-dalle et de purotins dans ce pays, pendant qu’on en est tous à se vendre au plus offrant pour travailler comme des esclaves et gagner nib, pendant qu’on doit s’asseoir sur le peu d’amour-propre qu’on a réussi à retenir, sans trop savoir comment, et qu’on nous oblige à vivoter comme des cafards, y en a qui sont payés pour orchestrer le naufrage. Les organisateurs de la Grande Mouscaille ! Parce que tout ce foutoir, c’est ni de la négligence, ni de l’incompétence. Non, non, non ! Ils y travaillent nuit et jour, ils y travaillent comme des damnés. Et ils ont fini par trouver une martingale bien choucarde… Et que c’est même encore mieux que ça ! Parce qu’à la différence d’un rêve qui prétend domestiquer le hasard, la combine dont je vais vous causer rapporte à tous les coups. Y a pas d’impair et passe, dans ce jeu-là. Ça remplit des larfeuilles, ça alourdit des comptes en banque… De l’argent à plus savoir qu’en faire, en veux-tu en voilà ! Que je vous explique un peu… Donc, pendant que les petits, les comme nous, continuent à trimer et à maigrir, à ne plus avoir assez de trous dans leur ceinture, à le mâchouiller, le cuir de cette même ceinture, pour oublier qu’ils ont la dalle, les gros, eux, se laissent pas dépérir ! Et, au contraire, il font du gras ! Et même que c’est pas compliqué : suffit qu’ils entretiennent la Crise ! Qu’ils cultivent la misère bien comme il faut, et puis que, régulièrement, ils oublient pas de la tordre et de la retordre, de la traire et de la retraire encore un peu, pour être sûrs d’en soutirer tout le jus, jusqu’à la dernière larme. Et puis de recommencer. C’est tous les jours et c’est partout à la fois. Y a qu’à regarder ! Y a qu’à sentir. Quand j’étais dans l’Illinois, j’ai vu des tas d’épis de maïs de plus de dix mètres de haut sur un demi-mile de long ! je vous le jure, j’avais pas la berlue !  Des récoltes entières, abandonnées, livrées à la flotte, à la vermine et aux orgies des piaffes ! Pendant que des millions de bonshommes, des comme nous, sont désespérés et sautent par les fenêtres ou dans des trains pour échapper à la famine, d’autres arrêtent pas de manigancer et de jongler avec des chiffres, et décrètent qu’il faut détruire de la bouffe, quand ça les toque. Et c’est à cause de ces salauds-là qu’on a du vent dans le bide. Je vais vous expliquer, pour les tas de pommes. Vous allez voir, c’est facile à piger. Un matin, le Profit se réveille, mal embouché. Il a peut-être un peu trop bu la veille, l’a mal aux cheveux, la langue épaisse. Il ouvre grand son journal, le scrute de ses yeux jaunes pas encore clairs, et le voilà qui se fige : il vient de trouver, et ça l’a dégrisé tout à fait, que le cours des pommes est un peu moins bon, un peu faiblard. Une chute libre. Et il comprend, épouvanté, que sa marge est en train de se compoter et risque de se ratatiner. L’horreur ! Il en a le double menton qui tremblote, les guibolles qui flageolent, les boyaux qui font des nœuds. Rien ne va plus. La boule est sortie de la roulette. C’est le drame. Son café lui semble infect, son jus d’orange a tourné de dépit, il pourrait jurer que le beurre de ses toasts a un goût de rance, que le monde entier est en train de virer rance. Il en a des aigreurs, il est tout barbouillé. Alors, agitant sa clochette, il appelle au secours ses hommes de main, ses sbires. Toute une troupe de comptables et de gommeux, en costumes et petites lunettes cerclées. Et il les somme de faire remonter le cours de la pomme, et que ça saute ! Ils doivent sauver le monde, et vite, l’empêcher de sombrer dans une flaque de beurre rance et de café amer. Tous les coups sont permis. On peut pas lésiner. On voudrait quand même pas, surtout pas, que ceux qui se gavent à dégorger se mettent à tirer la langue ! Alors, pour commencer, on rabougrit l’aumône des troupeaux de journaliers, qui se cassent le dos pour un cent le boisseau. Et puis, comme ces animaux grossiers ont le toupet de grogner, et qu’ils font des histoires, et puis, comme ça suffit toujours pas pour encaisser des bénéfices bien baveux comme on les aime, y en a un qui a une idée du tonnerre, un génie, qui sort de sa caboche de machine à compter un truc tout simple, tout bête, pour éviter que les piffres s’étiolent : pourquoi pas foutre les fruits en l’air ?! Ben oui, évidemment !! N’en récolter qu’un tout petit peu et balancer tout le reste. On économise sur les cueilleurs, les cagettes, les trains et les camions et puis, comme y a moins de pommes, on peut les vendre plus cher ! Elle est pas bath, cette combine ?! Et voilà que le Profit en est tout requinqué ! Il retrouve ses couleurs d’origine, sa bonne humeur, il a une trique épatante et court dans la foulée tringler sa greluche, aussi sec ! Je vous l’avais dit, ces deux là, c’est vraiment des vicieux ! La Crise et le Profit, retenez bien leurs noms ! Ils s’engraissent l’un l’autre, l’un dans l’autre, et vice versa. Une partouze pas possible, presque un truc dégueulasse, pas net du tout, entre frangin frangine ! Plutôt que de les donner à bouffer aux hommes, voire aux bêtes, les pommes, eh ben qu’elles pourrissent ! Elles feront peut-être de l’engrais ! Pour de prochaines récoltes qui seront jetées à leur tour, le moment venu… Et c’est comme ça, les gars, que les gros continuent à faire du gras. Et comme ça qu’ils contrôlent le trop-plein de miséreux. Tous ceux qui canent de faim coûtent plus rien à personne. Ils sont plus là non plus pour réclamer de meilleurs salaires en faisant la grève… Des fois, je me dis qu’il vaudrait mieux qu’on soit des mouches ou même des guêpes. On aurait de quoi becqueter, tous les jours, on pourrait s’en mettre plein la lampe, à en crever. Et encore, c’est pas si sûr… Pas des mouches californiennes, en tout cas. Quand j’étais là-bas, j’ai vu, de mes yeux vu, ce qu’ils font des surplus d’oranges, de melons, de pastèques… Ils les arrosent d’essence, les vaches, et puis ils y fichent le feu ! Pour être bien sûr que personne en barbote, pour empêcher les prix de dégringoler, pour que tous les fumiers qui se partagent le pognon puissent continuer à se tailler de plus grosses parts… Voilà, les gars, ce quelle m’inspire, cette odeur de gangrène qui asphyxie le pays. Et ça me permet d’en venir à un projet, dont je vous ai pas encore parlé. Et que c’est pour ça qu’on est venus jusqu’ici, au pays des pommes qui fermentent pour que dalle. C’est pas pour faire la cueillette, vous l’aurez bien compris. Ni pour distiller du moonshine, et ça, ça me rend triste… c’est vraiment très dommage, parce qu’avec tout ce qu’il y a là, autour, y aurait de quoi en faire, des barils de gnôle de première bourre…Mais c’est pas grave, et c’est tant pis ! Et pour ce qui est de nous autres, on devrait arriver à Portland dans le courant de l’après-midi. Je pense que ce serait bien d’y faire une pause. Un jour ou deux, pas plus. On m’a refilé un tuyau, pendant qu’on était à Sacramento. Faut que j’explore un petit peu, que je rencontre des gars. Qui devraient pouvoir me procurer de quoi nous faire changer d’air. Dans un coin où y a ni élevage, ni culture, mais de l’ouvrage en quantité et des paies, je vous dis pas, qui vous feront pas regretter le dépaysement… En attendant, je vote qu’on boive un jus de fèves ! Savannah ! Sors-nous une boîte de Sterno et fais-nous chauffer de l’eau. Et toi, gamin, referme vite la portière ! Tu chancelles comme un soûlot ! Alors va pas nous tomber en route ! Et amène plutôt de ce bon café dont tu nous a régalés l’autre soir. Il faudra au moins ça pour nous changer la bouche et nous dégager le nez !

Le Kid plonge sa tête à moitié cuite dans le petit sac de poudre brune et inspire goulûment, voluptueusement, les arômes chauds et ronds. Il voudrait pouvoir s’y enfouir tout entier, s’y prélasser un peu, pour échapper aux miasmes qui lui donnent mal au crâne. »

MERCI VALENTINE ! 

« Celui qui veille » – Louise Erdrich, Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Sarah Gurcel

9782226455994-jSeptembre 1953

L’usine de pierres d’horlogerie de Turtle Mountain

Thomas Wazhashk saisit la bouteille thermos calée sous son bras et la posa sur le bureau en acier, à côté de sa mallette éraflée. Sa veste de travail atterrit sur la chaise, et sa gamelle sur le rebord glacé de la fenêtre. Lorsqu’il retira sa casquette matelassée, une pomme sauvage tomba du rabat cache-oreille. Un cadeau de Fee, sa fille. Il plaça le fruit sur le bureau pour le contempler, avant d’insérer sa fiche dans la pointeuse. Minuit. Il prit alors le trousseau de clés et la lampe-torche fournie par l’entreprise, puis fit le tour du rez-de-chaussée.

C’est dans cet endroit silencieux, toujours silencieux, que de nombreuses femmes de Turtle Mountain passaient leurs journées penchées sous la lumière crue des lampes de travail. »

Mais quel bonheur de lecture! Retrouver Louise Erdrich dans ce qu’elle a de meilleur – le livre précédent ne m’avait pas totalement convaincue – avec ce magnifique roman que j’ai eu peine à quitter.

Bandera_Turtle_MountainPour moi ce livre compte parmi les meilleurs de cette autrice que j’aime particulièrement depuis que je l’ai découverte avec « Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse ». S’emparant de l’histoire de son grand-père Patrick Gourneau qui présida le conseil consultatif de la Bande d’Indiens Chippewas de Turtle Mountain dans les années 50, elle retrace son combat contre la Résolution 108 du Congrès. La postface raconte comment l’autrice a reconstitué la mémoire de ces événements, et d’une histoire si personnelle, si émouvante elle a écrit un roman qui pour moi a toutes les qualités de cette plume hors pair. Pour une dénonciation ferme, têtue et toujours d’actualité du sort des peuples autochtones, pour dépeindre la vie de la réserve, dessiner des portraits, dérouler des dialogues avec grâce et humour.

« Une proposition de loi

…visant à 1) assurer la termination de la tutelle fédérale sur les terres de la Bande d’Indiens Chippewas de Turtle Mountain dans les États du Dakota du Nord, du Dakota du Sud et du Montana, ainsi que sur les membres individuels de la tribu susnommée, 2) faciliter la délocalisation pacifique de ces Indiens vers des zones offrant davantage d’opportunités économiques, 3)  d’autres choses… »

Arthur_Vivian_WatkinsLa réserve de Turtle Mountain est sous la menace de la « termination » que veut appliquer le sénateur Watkins. Il ne manque que le préfixe « ex » pour signifier la fin d’une communauté. Thomas Wazhashk et son épouse Rose, Noko la mère de Rose, leurs enfants et d’autres dont Rose prend soin, tous vivent à la ferme. Mais Thomas travaille à l’usine locale de pierres d’horlogerie, il y est veilleur de nuit et sa fille Patrice, alias Pixie – surnom qu’elle ne veut plus entendre –  est ouvrière dans cette même usine. On y trouve d’ailleurs essentiellement des femmes, plus habiles pour le travail précis et délicat. C’est surtout Patrice que l’on va suivre, jeune femme volontaire, audacieuse et très jolie car les prétendants ne manquent pas autour d’elle.

« Barnes courba le dos. Ce que venait de dire Thomas le réconfortait néanmoins. Ça ne les empêcherait pas de l’apprécier. Il serait reconnu, apprécié et c’était important, car, entre toutes les femmes du monde, son cœur avait élu Pixie. Oh, ce serait Pixie et rien que Pixie. Il devait se battre jour après jour pour se convaincre qu’elle pourrait, qui sait, malgré la figure toujours plus parfaite de Wood Montain, tourner son somptueux regard incandescent vers lui et le récompenser du genre de sourire qu’il n’avait jamais reçu, mais qu’il avait observé, une fois, quand elle avait ri d’admiration à quelque exploit de son frère. »

Un drame s’est produit dans la famille avec la disparition de sa sœur Vera, dont on apprend qu’elle a eu un enfant, quelque part en ville. C’est bien sûr un chagrin terrible et le jour où la famille arrive à avoir une piste, c’est Patrice qui ira la chercher, tenter de la retrouver et de la ramener dans sa famille, elle et son bébé. Thomas est l’oncle de Patrice, dont le père est un ivrogne répugnant que sa famille fuit autant que faire se peut. Thomas est donc un homme respecté et bienveillant, essentiel à la Bande. Thomas et un groupe iront à Washington, Patrice, seule, se rendra à Minneapolis. Tous deux voyageront sur des routes nouvelles pour eux et dans des univers inconnus.

De nombreuses chroniques ont déjà été écrites, la presse a parlé  de ce roman prix Pulitzer, alors pour ma part, je dirai simplement ce que j’ai tant aimé dans cette lecture

592px-Indian_-_Minnesota_-_DPLA_-_77899d62278ffd5b9cde437449d659b8Bien sûr il y a le sujet de fond, ces terribles spoliations, la confiscation des territoires autochtones et l’irrespect des traités signés, le mépris de ces cultures si anciennes, et surtout la façon de piétiner les origines du continent avec une arrogance effrayante. Ce sentiment répugnant de supériorité des « nouveaux venus du Nouveau monde » !!! Un leit- motiv chez Louise Erdrich qui à chaque fois fait mouche. Cependant elle parle de ce sujet d’une façon unique, et pas toujours sur le même registre. Si certains romans ont été très durs, ont dressé un constat affreux de l’effet « réserves » ( comme « Love Medicine » ), d’autres comme ce dernier, choisissent un ton plus ironique, avec un humour cinglant, beaucoup de fantaisie et de drôlerie et j’adore cette façon de faire. Exemple de la fantaisie de cette écrivaine:

« L’oncle de Barnes, qui avait accepté de venir partager sa science avec Wood Mountain, arriva le lendemain. C’était un homme maigre et monté sur ressorts, dont les cheveux – les mêmes que son neveu –  dépassaient de ses oreilles des deux côtés comme une botte de foin en pagaille. Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait La Musique: il y avait réellement de la musique au programme de l’entraînement. Il avait apporté un électrophone et passait des disques, les dernières nouveautés, à plein volume – des airs endiablés pour stimuler le saut à la corde, simple, double, croisé. Il poussait le rythme des combinaisons de Wood Mountain avec des versions accélérées de « El Negro Zumbón » et de « Crazy Man, Crazy » de Bill Haley et les Comets. Les chansons s’incrustaient dans le cerveau du jeune boxeur qui n’entendait plus qu’elles. Elles coloraient son univers. Ses poings avaient désormais une vie propre. »

 

L’autrice parle d’amour, d’amitié, de la vie quotidienne au travail, autour du foyer, avec la famille, toute la vie de la communauté, tout se mêle donnant au roman une écriture tonique, sans temps mort; outre la défense de la « Bande d’Indiens Chippewas », et le départ de Patrice à Minneapolis pour rechercher sa sœur aînée, tous les « petits événements » du Het_universum_van_de_Ojibweg.smallerversionquotidien, la boxe et ce qu’elle va offrir à la cause de la communauté, les émergences des traditions chippewa, les légendes et sortilèges, tout contribue, en chapitres assez courts, à rendre ce livre impossible à lâcher.

« Et pourquoi avons-nous résisté ? Parce que nous ne pouvons tout simplement pas devenir des Américains comme les autres. Nous pouvons en avoir l’air, parfois. Nous pouvons nous comporter comme tels, parfois. Mais en dedans, non. Nous sommes des Indiens. »

Pour Patrice commence une véritable aventure et la découverte d’un autre monde, celui d’une grande ville. Ce périple donnera lieu à une expérience qu’elle va négocier avec beaucoup d’habileté et de culot. Patrice est un merveilleux personnage, jeune femme vive, intelligente. Les filles des communautés autochtones sont ici bien plus libérées – plus libres en fait – que celles du reste de la population, soumises aux lois de la religion importée. Il y a d’ailleurs une belle moquerie de la religion chrétienne et surtout des Mormons qui viennent tenter leur chance dans la réserve, donnant lieu à des scènes hilarantes ( en tous cas, moi j’ai beaucoup ri avec ces deux benêts, Elder Elnath et Elder Vernon ). Thomas découvre à l’occasion de cette rencontre que Watkins est Mormon.

305px-The_Book_of_Mormon-_An_Account_Written_by_the_Hand_of_Mormon_upon_Plates_Taken_from_the_Plates_of_Nephi« On aurait dit que le sénateur voulait à la fois que les Indiens disparaissent et qu’ils lui soient reconnaissants de cette disparition. Et maintenant que Thomas était allé aussi loin dans Le Livre de Mormon que l’envie de dormir le lui permettait, il comprenait pourquoi cet homme ne tenait absolument pas compte de la force de loi des traités. Sa religion lui enseignait que les mormons avaient reçu de Dieu toutes les terres qu’ils souhaitaient. es Indiens n’étaient pas blancs et plaisants: une malédiction divine leur avait infligé une peau sombre, de sorte qu’ils n’avaient pas le droit de vivre là. Qu’ils aient signé des traités avec les plus hautes instances gouvernementales des États- Unis ne signifiait rien pour Watkins. La loi passait après la révélation personnelle. D’ailleurs tout passait après la révélation personnelle. Et la révélation personnelle de Joseph Smith, intégralement consignée dans Le Livre de Mormon, disait que son peuple était le meilleur qui soit et devait posséder la terre. »

.Que dire encore de Millie qui fait des études universitaires et qui est un peu particulière, peut -être un syndrome d’Asperger? Mais l’autrice ne présume de rien, c’est Millie, unique en son genre. Ses vêtements sont tous ornés de motifs géométriques, qu’elle assortit, elle, selon des critères mystérieux. C’est très drôle et aussi très émouvant.

« Grace tenait un chemisier à carreaux noirs et jaunes, exactement de la bonne taille, avec un col pointu, des manches trois quarts et des pinces. Millie admirait la trouvaille quand Grace plongea la main dans les profondeurs d’une pile et en retira une pièce remarquable. une robe longue, épaisse, composée de six tissus différents dont chacun présentait un motif géométrique propre. Les couleurs étaient les mêmes – bleu, vert, doré – , mais arrangées selon des combinaisons uniques et complexes. […]. Quand Millie fixait les motifs, ils l’entraînaient en-dedans, en profondeur, au-delà du magasin et du village, jusqu’aux fondations mêmes du sens, et puis au-delà du sens, dans un endroit où la structure du monde n’avait rien à voir avec l’esprit humain, et rien à voir non plus avec les motifs d’une robe. Un endroit simple, sauvage, ineffable et exquis. L’endroit où elle se rendait toutes les nuits. »

Et puis il y a Valentine, et puis Betty. Le monde de l’usine offre des scènes précises sur le travail dur, qui ankylose le corps, qui demande précision, attention. Ceci n’empêche pas les filles de discuter. Des garçons et des amours. Bien sûr comme dans tous les groupes humains, il y a des querelles, des « moutons noirs », des jalousies et des chicaneries, mais néanmoins aux moments graves les liens se resserrent, et c’est bien le minimum pour lutter contre les exactions des gouvernements successifs.

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Consolidated government day school. Turtle Mountain Res., North Dakota. – NARA – 285393

Les garçons, les hommes sont amoureux, tous. Plusieurs de Patrice, comme Barnes l’entraîneur de boxe et Wood Mountain, l’élève.

Très beau personnage, ce garçon-là. Il va s’occuper du bébé de Vera que Patrice va réussir à ramener au foyer, mais sans sa mère. Et Wood Mountain deviendra la nounou du bébé, tendre, attentionné, aimant. Espérant séduire Pixie, oh pardon, Patrice. Mais bon, ce livre est riche en péripéties, en scènes tendres, cocasses, avec des sentences telles que :

« L’homme moyen est la preuve que la femme moyenne a le sens de l’humour. »

 Il rend hommage au courage de Thomas – au grand-père de l’autrice –  et au reste de la Bande de Chippewas de la réserve de Turtle Mountain, à tout ce qu’il faut d’efforts de ces personnages pour affronter une culture puissante, dominante, et ce avec une volonté inébranlable, un immense courage, une solidarité admirable. Et beaucoup d’amour des siens. Cet oiseau est un des personnages du roman:

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Il ne faut pas manquer cette lecture, ce roman écrit en chapitres courts, dans un esprit qui rend hommage à ces Chippewas, au grand -père de l’autrice, et à tous ces personnages que l’on quitte à regret. Vraiment, Louise Erdrich est pour moi incontestablement une des plus belles voix féminines de la littérature contemporaine américaine, et elle est ici au sommet de son art sur les sujets qui lui sont chers, à savoir la défense des peuples autochtones, et les femmes. Il est impossible de dire tout, il ne le faut pas, mais zéro seconde d’ennui, jubilation fréquente, et émerveillement devant tant de talent, tant de finesse. Gros plaisir de lecture!

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« Plus jamais nuit » – Mirko Bonné – éditions du Typhon, traduit par Juliette Aubert-Affholder

« La nuit ne différait en rien de la journée. Seule la couleur manque aux choses, nous disions-nous.

« Le lit est le lit, la chambre, la chambre. Le couloir est le couloir et l’escalier, l’escalier blanc. »

La porte était la porte et elle était fermée.

Dehors, le jardin est toujours le jardin pendant la nuit, nous disions-nous. Et Ira savait, tout comme moi, que chacun devait apprendre à rester seul, même la nuit. Aux innombrables nuits passées dans notre lit commun succédèrent les longues années où chacun dormait dans sa chambre. Chacun vécut bientôt dans son propre appartement, avec des placards pour ses propres affaires, se faisait ses propres idées et supportait autant que possible sa peur seul. »

Voici une belle lecture. Comment qualifier ce roman… Sans aucun doute le cœur de l’histoire est l’amour intense entre un frère et une sœur. C’est ce qui soulève, génère tout ce qui se déroule dans la vie du narrateur, Markus, dans cette histoire douce, tendre, mais pas exempte de tensions. Dans la famille allemande de Markus, il y a eu et il y a encore beaucoup de non-dits, des silences, des omissions dans l’histoire qui finissent par constituer cette nuit dont Markus veut sortir, pour qu’il ne fasse plus jamais nuit.

Ira sa sœur est morte après des années de dépression, de troubles psychiques, et un fils au père envolé, Jesse, qu’on rencontre adolescent. Ira a légué sa maison à ses parents pour qu’ils y vivent avec Jesse, qui lui a eu une famille d’accueil quand sa mère allait mal.

Quant à Markus, accablé de chagrin à la mort d’Ira, il est dessinateur et travaille pour un ami éditeur. Il illustre des livres comme celui que Kevin lui soumet, un document sur les lieux du débarquement en Normandie; il doit dessiner des ponts qui furent important pendant cette période. Ce sera pour lui l’occasion de tenter une vraie rencontre avec Jesse qu’il connait peu. Période de vacances, ça tombe bien car les parents du meilleur ami de Jesse, Niels, séjournent en Normandie où ils entretiennent un vieil hôtel. C’est ce qui va convaincre Jesse d’accompagner son oncle. Au bord de l’océan, il est question des grues, avec la petite sœur de Niels

Le livre raconte l’approche pour apprivoiser le garçon que je trouve très attendrissant, intelligent, gentil. Et si des disputes, pas toutes liées à la différence d’âge, surviennent, les deux hommes vont bien finir par s’entendre et s’apprécier. C’est l’occasion pour Markus d’évoquer Ira, de savoir ce que Jesse en a gardé en lui.

Voici pour ce qui lance le reste, un parcours de paysages décrits comme un dessinateur dessine, de conversations et de rencontres. La beauté du livre repose sur des personnages très attachants – je garde une réserve sur la mère de Markus que je n’ai pas beaucoup aimée – et une quête de paix douloureuse pour Markus qui ira jusqu’au dépouillement – bien qu’il garde en poche l’argent son compte en banque fermé, de quoi voir venir…Voir venir quoi au juste?

Markus n’arrive pas à dessiner ce que Kevin lui a demandé, il n’arrive plus à dessiner comme il le faisait. Et pourtant il va croquer encore, sur des bouts de papier, sur des coins de nappe, comme ça, pour rien, un visage, un oiseau, une ligne d’horizon…J’aime énormément le dessin, et j’admire les gens qui dessinent, ça me fascine totalement, alors j’ai aimé Markus, son œil est branché en direct avec le geste de la main, mais pourquoi n’arrive-t-il pas à faire de ces ponts ce qu’il en attend? Avec en toile de fond l’histoire de ces combats de la seconde guerre mondiale et les ponts, l’auteur parvient à tisser les lieux avec des vies et des personnes, d’hier et d’aujourd’hui, amenant des pistes de réflexion sur notre relation à l’histoire et aux lieux, nous, notre vécu, et notre propre histoire. Une réussite.

Des rencontres, des instants où l’on parle, mange, boit, des moments consacrés aux oiseaux avec le père de Niels, des moments qui flirtent avec un peu plus que le flirt avec la mère de Niels sans jamais aller au-delà, et puis ce double d’Ira, et une fin splendide, très touchante, triste et lumineuse à la fois.

Ce livre lu en ces temps obscurs et incertains m’a fait du bien; il a été apaisant, il parle d’amour, de perte et de renouveau, il parle de beauté et la promenade normande est vivifiante. On s’y plonge et ça coule comme l’eau fraîche et chantante des ruisseaux du bocage normand. Coup de cœur pour Jesse, bien qu’il ne soit pas le plus présent dans le roman, il est très important, car il sera le vecteur de changements et d’une renaissance aussi pour Markus.

Très beau roman, tendre et poétique.

« Fardo » – Ananda Devi -Musée des Confluences/ Cambourakis – Récits d’objets

 » Un aveu

Cela peut arriver: ce fil d’équilibre sur lequel on avançait jusqu’ici sans trop de difficulté peut, sans prévenir, décider de se rompre. Les années se sont bâties sur leur socle d’habitudes, sur leurs piliers de certitudes, mais voilà que quelque chose, en soi, flanche, trébuche. Dans l’espace connu et tant arpenté – mais jamais apprivoisé – qu’est l’écriture, une ombre s’agite.

Une ombre, oui; plus qu’un doute: une menace. »

Ma quatrième lecture de cette collection que j’aime énormément. Et là, je dois dire que je suis sortie complètement bouleversée par ce texte, et même fortement perturbée et mal à l’aise. Et ce n’est pas un reproche, bien au contraire. Rien que les premières pages annoncent une observatrice en état fragile, en déséquilibre, en grande fragilité. L’arrivée et le défi à relever:

 » Mais un texte de commande, une fois accepté, se doit d’être honoré. On ne peut se désister qu’en révélant au monde ce qui nous mine, nous hante, nous obsède: la crainte d’une trahison.

Ainsi grandit l’angoisse, le temps d’un voyage.

Ainsi en va-t-il de la tourmente d’un auteur face à ses secrètes meurtrissures. »

Je n’ai jamais lu Ananda Devi et son écriture est parfaite, juste, posée, poétique aussi, pour ici un contenu qui m’a frappée vivement. C’est très fort de provoquer ça et difficile de dire jusqu’à quel point générer ce malaise est volontaire. Pour amener un sursaut, faire réagir et en tous cas faire réfléchir. Ainsi sur notre anthropocentrisme décuplé par les médias modernes.

 » Chacun se prend pour le centre du monde. Une conviction renforcée par les outils de communication modernes, ces miroirs narcissiques du Soi, qui font de chacun le héros de sa propre narration, et dont la fonction, proche du pain et des jeux de la Rome antique, reviendrait à générer des besoins artificiels et éphémères pour faire oublier la réalité. La vie comme spectacle, comme téléréalité, comme théâtre d’ombres de Platon. »

« L’objet » dont il est question, plutôt un « sujet », choisi par l’auteure au musée est une momie péruvienne datée entre 900 et 1470 après J.C. Ce n’est que mon point de vue mais j’ai du mal avec l’exposition de sépultures, et même du fait qu’on les retire de leur lieu d’origine, qu’on les décortique en quelque sorte, et puis qu’on les expose. Cela m’a toujours mise mal à l’aise. On va me dire: c’est pour faire avancer nos connaissances…oui, et ? Je ne crois en rien, aucun dieu, aucun vague espoir d’un truc après la mort, rien, je ne crois en rien de tout ça. Pour autant, je respecte ceux qui voient dans la mort  le début d’autre chose, une suite, et je respecte les rites, les attachements à des croyances-  tant qu’on ne m’empêche pas d’être une mécréante -.J’ai vu cette momie dans ce musée et le squelette de cette femme du Caucase dont il est question aussi dans ce petit livre, j’en ai vu au musée Champollion de Figeac aussi et ailleurs. Pour le coup, ces cadavres, ce sont bien des cadavres, deviennent des objets scrutés et exposés. Certes, cette femme momifiée est gardée sous verre et dans un lieu sombre, à peine éclairée. Signe de respect et sans doute aussi pour qu’elle ne s’altère pas. Les objets qui représentent sa fonction dans la communauté des siens, des fuseaux serrés dans une main, des plumes dans l’autre. Le fardo est le tissu qui enveloppait la momie, fœtus en attente de renaissance ? C’est une tisserande Ychsma.

« Et c’est pour cela que j’aurais voulu, ce soir, partager sa nuit à elle. Être seule avec elle, accompagner son silence, lui tenir la main par-delà le panneau de verre, et surtout, lui dire qu’on ne l’oublie pas.

Qu’elle est une étoile qui s’est, la folle, rapprochée, et qui va mourir avant moi comme l’écrit René Char. 

Tant il est vrai que sa lumière nous parvient de plus loin que le temps. »

Il fallait le regard d’Ananda Devi pour redonner substance à ce corps, pour en envisager sa vie. À travers elle, c’est sur toutes les femmes du monde et des temps qu’Ananda Devi se penche avec douceur, attention douloureuse et respect. Camus est très présent dans ce livre, et la question de l’humanisme. Ici encore, l’angoisse d’Ananda Devi

« Car notre époque a libéré une parole de violence qui a efficacement coupé les ailes aux bons sentiments: les masques sont tombés, et les gueules s’ouvrent sur leurs hallalis. Si les extrémistes s’affichent aussi ouvertement, c’est parce qu’ils parlent directement à leurs semblables. Ils se confortent, se renforcent les uns les autres, alimentent leur toxicité et leur fiel. Ils n’ont plus besoin de faire bonne figure, puisqu’ils ont le sentiment qu’ils seront bientôt les maîtres.

Ils seront, bientôt, les maîtres, si nous ne réagissons pas.

J’écris ces mots avec une réelle frayeur. » 

Elle engage une réflexion sur la mort et ce qui l’entoure, ce qui la provoque, ce qu’il advient des corps en vie, puis morts. Et elle rend ainsi hommage, en un terrible effet miroir, à toutes les femmes. C’est l’effet miroir qui est ici troublant, révélant une grande souffrance, de nombreux doutes et un profond questionnement sur l’existence. Une femme déstabilisée, qui arrive fragile devant cette momie accroupie, et qui s’y identifie ( enfin quelque chose de cet ordre, je ne suis pas sûre de ça non plus )  dangereusement. C’est un point de vue, un ressenti de cette lecture très belle et dérangeante.

J’ai senti chez Ananada Devi un grand désarroi, un doute et un sentiment de perte. Comme une quête à travers cette tisseuse recroquevillée et sans fardo.

 » Avez-vous aimé, vous les gisantes, les ensevelies? Est-ce la vie ou ma mort que vous avez portée dans votre ventre? Étiez-vous femme comme toute femme qui a osé aimer?

Je le crois, puisqu’une telle complicité s’est créée entre vous et moi que j’ai voulu tenter ce voyage dans vos limbes, dans les lumières qui vous hantent.

Je le crois, puisque je me dis qu’un jour une femme me lira, qu’elle ira alors à votre recherche, et reconnaîtra en vous le sens de sa quête.

Femmes de Koban ou d’Ychsma, le monde vous attend. Il vous désire. »

Un texte très impressionnant.