« Décalcomanies » – Elena Balzamo – éditions Marie Barbier

« LES DATCHAS

-Bonjour, loueriez-vous cette datcha?

-Non.

-Merci, excusez-nous…

-Bonjour, loueriez-vous cette datcha?

-Non…

-Bonjour, loueriez-vous cette datcha?

Au mois de mai, l’air des environs de Moscou résonnait non seulement du chant des mésanges, mais aussi de ces dialogues au sujet des maisons de campagne à louer. Les citoyens soviétiques croyaient dur comme fer que les enfants devaient passer leurs trois mois de vacances à respirer » l’air frais », selon la formule consacrée, un dogme tout aussi inébranlable que le Codex moral des bâtisseurs du communisme ou la recette du bortsch. En soi, le désir de sortir les petits de la promiscuité des appartements communautaires pas toujours salubres, des baraquements et des préfabriqués miteux, n’avait rien de mauvais, sauf que la plupart des Soviétiques n’avaient pas de résidence secondaire. »

J’ai découvert Elena Balzamo avec « Triangle isocèle » chez la même éditrice. Une lecture qui n’est pas dans mes habitudes, des pas de côté de temps à autre ouvrent sur des sujets traités autrement qu’en littérature. Ici encore, l’auteur – sans « e » parce qu’elle n’aime pas ça… – nous raconte ses souvenirs, ceux de sa vie et son enfance en Union soviétique. Dans le premier livre, elle racontait essentiellement son parcours vers son métier de traductrice et historienne des langues et littératures scandinaves, et partageait son immense amour des langues et littératures. La Russie et la littérature:

«  »Les livres, écrit Brodsky ( toujours lui ! ), exerçaient sur nous – probablement à cause de leur perfection formelle – un pouvoir absolu. Dickens était plus réel que Staline ou Beria. Une amitié pouvait voler en éclats du moment que quelqu’un préférait Hemingway à Faulkner ». En l’absence de faits matériels, la cote des choses de l’esprit monte facilement en flèche. On a souvent dit que pour les Russes la littérature revêt un caractère quasi sacré…[…] »

On retrouve ici un beau sens de l’humour et de la dérision, et ça procure une lecture sans aucun ennui et comme ci-dessous, le sourire aux lèvres.

« Les années 60, époque des « touristes », enfants du « dégel » krouchtchevien, variante du mouvement hippie en quelque sorte, sans le rejet du consumérisme, du fait qu’il n’y avait rein à consommer. Une partie de la jeunesse soviétique, si surveillée, si corsetée, fut prise de bougeotte, rêvant de se retrouver loin des villes, tout en évitant les « maisons de repos » où la radio d’État était allumée du matin au soir et où un « préposé aux loisirs des masses » veillait à ce que vous vous divertissiez d’une façon digne des « travailleurs socialistes ». Désormais, l’étau s’étant un peu desserré, on pouvait concevoir ses vacances d’une manière plus « individualiste », même si les maisons de repos continuaient à être courues par la majorité de la population. »

La majeure partie du livre est consacrée d’abord à des souvenirs d’enfance; les vacances, le sport, la lecture, la vie quotidienne où tout est pénurie. Même si du point de vue d’une enfant qui n’a rien d’autre à quoi comparer sa vie, le canoë bricolé et le camping, ces vacances à la datcha sont des moments merveilleux de jeux et rires malgré tout.

« Vu le climat de la Russie centrale, un tel voyage n’était pas toujours un plaisir; il pouvait pleuvoir des jours durant, le sol était détrempé, le bois mouillé refusait de s’allumer, pas moyen de sécher les vêtements, ou encore le fourreau du canoë était percé, l’embarcation prenait l’eau, il fallait accoster, la décharger complètement, la retourner, colmater le trou, attendre que la colle sèche. Mais que pesaient de tels ennuis à côté du bonheur de ces semaines hors du monde? Rien, en ce qui me concernait, car à cet âge on est heureux partout et en toutes circonstances, et il en était probablement de même pour mes parents qui devaient être ravis de pouvoir par ce moyen se soustraire, ne serait-ce que l’espace de quelques semaines, à l’État par ailleurs omniprésent et omnipotent. »

J’ai beaucoup aimé le chapitre sur les trains aussi, sur la cuisine etc…La photo de couverture  m’a tellement rappelé mon enfance – bien que je n’aie pas vu le jour en URSS, non non  –  j’y ai trouvé des points communs dans les plaisirs et jeux simples et sans frontières de l’enfance dans ces décennies, 50/60. Et concernant la cueillette des champignons, comme pour Elena Balzamo et ses concitoyens russes, c’était un sport familial chez moi !

« L’art culinaire faisait en revanche partie de la littérature: les chapons et les pintades figuraient chez Gogol, les néfliers en fleurs embaumaient la Crimée dans les souvenirs de Nabokov; le repas commandé par Stiva Oblonski au début d’Anna Karénine – « huîtres de Flensburg », « soupe printanière »,  » turbot sauce Beaumarchais », « poularde à l’estragon », « macédoine de fruits » – ne faisaient même pas saliver: c’était d’une abstraction totale, personne ne savait ce qui se cachait derrière ces noms. »

Quand je dis que j’ai beaucoup aimé, ça ne signifie pas que j’ai trouvé tout ça charmant et spirituel SEULEMENT…Non, bien sûr, car l’auteur sait ironiser, être drôle et décalée, ce qui rend la lecture très instructive sans être ennuyeuse. Puis c’est la vie en Occident, où sans cesse elle s’étonne, s’émerveille, et c’est bien compréhensible. Et ainsi s’égrènent les souvenirs, faits de rencontres et il faut le dire, dans un milieu intellectuel où elle a sa place.

Elana Balzamo a quitté l’URSS de Brejnev à 25 ans, avec un aller simple. Et elle nous livre là un intéressant petit livre, riche en histoire(s), moqueur, parfois féroce, avec un petit arrière-goût « réactionnaire » sur la fin, au sujet du féminisme en particulier. Malgré ça, je la trouve très intéressante à écouter même si je n’adhère pas à chacun de ses propos, et je suis admirative face à son immense culture, littéraire en particulier.

Je vous suggère d’aller sur la page qui lui est consacrée sur le site des éditions Marie Barbier, et d’écouter les vidéos où elle s’exprime sur ses deux ouvrages. 

Elena Balzamo

« La note américaine » – David Grann – enquête – Pocket, traduit par Cyril Gay

« En avril, des millions de petites fleurs se répandent à travers les Blackjack Hills et les vastes prairies du comté d’Osage en Oklahoma. Il y a des violettes, des claytonies et de petits bleuets. John Joseph Mathews, originaire du comté, écrivait que cette galaxie de pétales donne l’impression que les « dieux y ont lancé des confettis ». En mai, alors que les coyotes hurlent sous une lune pleine et exaspérante, de hautes plantes, comme des Trandescantia et des rudbeckies hérissées, s’élevaient peu à peu au-dessus de plus petites fleurs pour leur dérober lumière et eau. Les tiges de ces petites fleurs se brisent, leurs pétales s’éparpillent et sont bientôt enterrés. C’est pour cette raison que les Indiens Osages disent du mois de mai que c’est celui où la lune assassine les fleurs.

Le 24 mai 1921, justement, Mollie Burckhart, qui habitait dans la communauté osage de Gray Horse en Oklahoma, commençait à craindre qu’il ne fût arrivé quelque chose à l’une de ses trois sœurs, Anna Brown. »

Voici une lecture non seulement intéressante, étonnante, mais aussi très instructive. Pas facile à résumer, parce que complexe. D’où son intérêt puisqu’il aura fallu longtemps pour dénouer un des plus gros sacs de nœuds auquel a eu affaire ce qui devint le FBI.

En 1921, les Indiens Osages sont parqués dans une réserve aride, dans l’Oklahoma. Mais il s’avère que ce sol aride recèle un gisement de pétrole, le gisement le plus important du pays. Les Osages deviennent alors riches, très riches. Et un Osage riche, aux yeux de certains blancs, ce n’est pas supportable, pas légitime…bref. Une série de morts violentes va commencer à décimer les plus riches familles osages qui dorénavant roulent dans de belles voitures, ont de belles maisons…Quelle arrogance de la part de ces sauvages !

Malgré quelques investigations craintives et peu poussées, il va falloir à un moment donné commencer une véritable enquête. Une famille en particulier est victime de ces morts, c’est la famille Burkhart. Mollie a épousé Ernest Burkhart, blanc et très bon mari. Elle va voir mourir sa sœur, puis plusieurs membres de sa famille. Je n’en dis pas plus. En lisant cette enquête je me suis trouvée projetée dans un film américain et d’ailleurs Martin Scorsese a adapté cette histoire avec Leonardo Di Caprio, sous le titre « Killers of the flower moon », sortie prévue en 2021…patience !

à gauche Tom White et Edgar Hoover à droite

Donc, outre l’enquête absolument incroyable qui devra tout à quelques hommes, en particulier Tom White, ce qui est intéressant, c’est bien ce qu’on apprend de cette époque, des derniers cow-boys, de l’origine des rangers, et de la création du FBI, qui est mis entre les mains d’Edgar Hoover. On découvre donc son arrivée à ce poste, un poste clé grâce à une affaire retentissante quand elle trouvera une issue. Je me suis attachée à Tom White, homme probe, scrupuleux, obstiné, qui jamais ne se découragera; il devra parfois « la jouer fine », mais c’est lui qui apportera toutes les preuves ou presque contre les quelques individus coupables de ces nombreux meurtres.

William K. Hale, le grand instigateur

Alors la lecture n’est pas toujours facile, à cause d’un nombre important de protagonistes, il y a des imbrications fréquentes, mais indispensables, et quelques digressions bien choisies qui décrivent le mode de vie de l’époque dans ce Far-West mythique , la monstrueuse spoliation mise en marche à l’encontre des Osages. On nommera cette période le Règne de la terreur, avec au moins 24 victimes de meurtre comptées en 4 ans, ceci sans compter un nombre énorme de morts suspectes.

« Souvent, l’Histoire peut instruire le procès des responsables des crimes contre l’humanité quand ceux-ci échappent à la justice.Mais, dans le cas des Osages, les meurtres furent tellement bien dissimulés qu’il est impossible qu »une chose pareille se produise. La plupart des familles éprouvent un sentiment d’injustice, c’est pourquoi beaucoup de descendants mènent des enquêtes sans fin à leurs frais. Ils vivent dans le doute et soupçonnent des parents défunts, des amis de la famille, des curateurs. »

Un Texas ranger

Ce livre prend chair à chaque page grâce à des photos et David Grann reprenant l’enquête nous mène à un final déconcertant et triste.

David Grann se rend chez Mary Jo Webb qui raconte ce qui est arrivé à son grand-père:

 » Mon grand-père fait partie de ces victimes qui n’apparaissent pas dans les dossiers du FBI et dont les assassins ne sont pas allés en prison. » me dit-elle. »[…] « En 1926, Paul Peace soupçonnait sa femme blanche de l’empoisonner. Comme les documents le montrent, il alla trouver Comstock, que Mary Jo Webb décrivit comme le seul avocat blanc honnête à l’époque. Paul voulait divorcer et déshériter sa femme.

Lorsque je demandai à Mary Jo comment son grand-père aurait pu se faire empoisonner, elle me répondit: »Il y avait deux médecins, deux frères. À cette époque, tout le monde savait qu’on pouvait se procurer du poison chez eux. » 

 

Un livre qu’on ne lâche pas, une histoire tortueuse et méconnue,  une diabolique machination à grande échelle, passionnante d’un bout à l’autre.

En quatrième de couverture, cet avis, que je partage, de Juien Bisson – revue America (sélection des meilleurs livres de l’année ) :

« La note américaine tient moins de la symphonie que du requiem pour un pays encore tenu par les lois du Far-West et la violence des hommes. À la baguette, David Grann secoue les fantômes du passé pour mieux réveiller cette mémoire oubliée. »

« Les cent puits de Salaga » – Ayesha Harruna Attah – Gaïa éditions, traduit par Carine Chichereau

« Les caravanes. Elles arrivaient à l’aube. Elles arrivaient quand le soleil atteignait le zénith dans le ciel. Elles arrivaient quand minuit enveloppait le monde de son velours bleu. La seule certitude, c’était que la caravane de Sokoto viendrait avant la fin de la saison sèche. Pourtant aujourd’hui, les choses avaient changé. Pendant des semaines, Aminah et le reste des habitants de Botu avaient même douté que la caravane vienne. Les nuages qui apportaient la pluie n’avaient pas encore crevé, mais déjà les éclairs illuminaient le ciel au loin et le tonnerre résonnait. L’herbe était haute. Et on parlait de cavaliers qui se rapprochaient. Des cavaliers qui rasaient tout sur leur passage. Des cavaliers qui effrayaient les caravanes. Des cavaliers qui enlevaient les gens. Ce n’était pas bon signe. Le père d’Aminah devait aller à Jenne vendre ses chaussures. La famille d’Aminah devait vendre sa nourriture. »

Séduite par ce livre pour la nouveauté qu’il apporte dans ma bibliothèque, pour le voyage dans ce Ghana du 18ème siècle en prise à la colonisation débutante et avant l’abolition de l’esclavage, largement pratiqué par les « autochtones ». Séduite par les deux femmes héroïnes de ce roman, une princesse au caractère bien trempé et une jeune fille qui sera faite captive et séparée de sa famille. Séduite par la beauté de l’écriture, par la capacité de l’auteure à m’immerger dans ces tribus, dans ces villages comme je ne m’en faisais aucune idée claire, une véritable découverte et de nouvelles connaissances sur ce pays et son histoire, je sors donc de cette lecture moins inculte.

Le Ghana d’alors pratique le commerce d’esclaves. Des conflits existent et des ententes se font et se défont en particulier avec les Ashantis, peuple de la forêt, alors que la tribu de la princesse Wurche vit dans la savane, et avec des Français, Allemands et Anglais. Les décors vont ainsi varier au fil des déplacements des personnages, montrant la diversité des modes de vie imposés par le relief, la végétation, etc…sans oublier l’eau, Salaga disposant de la grande richesse de 100 puits et d’un marché aux esclaves florissant.  Il faut aussi prendre conscience, nous qui avons aboli les distances ces deux derniers siècles, qu’alors on se déplace à pieds, à dos de chameau ou à cheval, le cheval étant destiné aux plus nobles personnages comme la princesse Wurche. Et bien évidemment ça change beaucoup de choses comme la notion du temps par exemple.Et comme il est écrit:

« On ne l’avait pas baptisée Wurche pour rien. Reine. La Wurche des origines avait mené un bataillon de trois cents hommes en toute sécurité. Qu’une telle femme ait existé trois siècles plus tôt aurait dû lui donner de l’espoir. »

Belle et intrépide jeune femme, plus douée que son frère au tir à l’arc et autres disciplines de guerre, elle est belle, habile, intelligente et amoureuse du beau Moro. La vie de cette famille, de ce village est racontée en temps de paix, mais ça ne dure pas très longtemps. Le monde bouge, change. Seule la condition des femmes reste la même, même pour les princesses de caractère car Wurche sera mariée à un homme qu’elle n’aime pas et devra quitter à regret, mais momentanément Salaga pour des raisons politiques, stratégiques.

« Quinze minutes plus tard, elles arrivèrent à une autre ville, plus petite et plus solennelle que Salaga. Il y manquait les bruits qui donnaient à Salaga son caractère particulier et qui faisait battre son cœur: l’appel du muezzin, les chiens qui aboyaient, l’ivrogne – il y avait toujours un ivrogne quelque part – qui chantait en rentrant chez lui, les cloches, les tambours, les coqs paresseux qui poussaient leurs cocoricos alors que la matinée était déjà bien entamée, d’autres muezzins, les éclats de rire, les voix des gens qui achetaient et vendaient, tout cela, sans arrêt, jusqu’au soir. »

Néanmoins ce n’est pas vraiment, totalement lui qui sera le plus fort. Wurche entend bien remplacer son père à la tête du royaume.

Quant à Aminah, adolescente d’une grande beauté, son village est attaqué et elle est faite prisonnière. On la retrouvera sur le marché aux esclaves, puis achetée pour être au service de Wurche et de sa famille. Après moultes aventures mais surtout mésaventures.

« Aminah regarda sa robe chiffonnée, en tas sur l’herbe, voulant plus que tout la rattraper. Mais la poigne de Maigida était de fer. Au lieu de la ramener chez lui, ils s’arrêtèrent au marché. Il conduisit Aminah jusqu’à un arbre, l’attacha par la cheville, et lui désigna une large pierre. Elle essaya de croiser son regard, mais il refusait de la regarder.

« Je vous en prie », le supplia-t-elle. Je vous en prie, rhabillez-moi. Pas ça, je vous en supplie. Il ne dit rien d eplus. D’autres chasseurs amenèrent leurs captifs, qui s’assirent auprès d’elle. Elle baissa la tête et vit ses seins, son triangle noir. Jamais elle ne s’était sentie aussi exposée depuis qu’on l’avait arrachée à Botu. Même avec une robe, elle attirait des gens comme Wofa-Sarpong et l’homme au turban de la caravane. Qu’en serait-il, nue? Qu’était devenu cet homme qui voulait l’acheter? Pourquoi ne lui arrivait-il rien de bon ?

Elle se recroquevilla par terre, enroula les bras autour de ses jambes, et enfouit sa tête entre ses genoux. Quand cela va-t-il finir ? aurait-elle voulu crier. Mais elle se contenta de se bercer d’avant en arrière, essayant d’ignorer les rayons du soleil qui s’abattaient sur son dos. »

Ce qui m’a beaucoup plu dans cette histoire, hormis le fait que j’en sorte moins ignorante sur cette période en cet endroit, ce sont toutes les femmes qu’on croise et le sentiment que finalement, ce pays d’Afrique à l’aube du XIXème siècle, n’était pas si en retard sur l’Occident quant à leur statut. Les femmes de ce livre revendiquent beaucoup, qu’elles soient princesses ou pas, elles séduisent, sont amoureuses, mais prennent aussi des décisions importantes et puis il y a Jaji, préceptrice de Wurche, qui lui enseigne l’islam. C’est une femme érudite, mais surtout généreuse et sage. Ainsi dit-elle à Aminah:

« -Très bien. il dit que les chrétiens ont certaines idées qui sont bonnes. Ils nous apportent toutes sortes d’améliorations, par exemple avoir plus d’écoles, plus de sécurité, des routes plus larges. Et ils veulent mettre fin à l’esclavage. Alhaji Umar dit que les chrétiens, mais aussi les musulmans, ont pris part à la traite pendant des siècles, ils ont encouragé les raids de gens tels que Babatu et notre ami Moro, mais soudain ils ont décidé qu’il fallait y mettre fin. Sur la Côte-de-l’Or, d’où vient ce journal – j’apprends la langue anglaise, tu vois – l’esclavage a été interdit. Imagine, juste de l’autre côté de ce fleuve. Ça s’appelle l’émancipation. »

Enfin, l’auteure met en lumière l’esclavage d’un peuple par ses propres membres, l’arrivée des Européens, et une sorte de moment charnière dans l’histoire du Ghana.

Je n’en écrirai pas plus parce que l’entretien avec Ayesha Harruna Attah à la fin du livre est bien plus intéressant que tout ce que je pourrais dire ici. Par contre, je conseille vraiment cette lecture aux gens curieux, car à travers la vie de ces femmes ( j’aurais pu aussi vous parler des sœurs d’Aminah, Husseina et Hassana ) et de cette période où les lignes semblent bouger ( semblent, dis-je ) ce sont aussi des coutumes familiales et villageoises qui sont dépeintes parfois avec humour, souvent avec beaucoup de nuances et de délicatesse, ce sont des actes laids et vils qui sont dénoncés. Vie et mort, naissance, mariage…on vit au cœur des villages, on entre dans les cases, dans l’intimité et la vie quotidienne de tous ces gens avec curiosité et fascination aussi en ce qui me concerne. J’ai adoré la page 99 avec sa liste des choses bruyantes et celle des choses silencieuses…Très belle fin, émouvante. Aminah est libre et va rentrer chez elle.

« Les Allemands avaient tué la ville. Même au cours de son bref séjour à Salaga, elle avait été intriguée par les quantités de choses qui s’y échangeaient ici. Elle avait le cœur lourd, et pourtant, l’instant d’après, il devint léger. C’était un nouveau départ. Elle se prit à rêver d’un atelier de cordonnerie, qu’elle bâtirait avec Moro et qu’elle décorerait en souvenir de Botu. Elle fabriquerait des souliers qu’elle vendrait, tandis que Moro travaillerait la terre, et leurs enfants grandiraient en apprenant à créer des objets et à cultiver le sol. Enfin, un jour, son père arriverait juché sur son âne albinos en disant qu’il avait perdu son chemin. »

Surtout, lisez ce qu’en dit l’auteure, c’est clair, précis et documenté.

Un très bon roman dans lequel je ne me suis jamais ennuyée, didactique et poétique à la fois, plein d’humanité et de vie. 

À propos du roman: « Les ardents » de Nadine Ribault

En passant

https://www.babelio.com/auteur/Nadine-Ribault/186037#itw

« Les ardents » – Nadine Ribault – Le Mot et le Reste

« L’hiver avait détérioré le château de Gisphild. Les hommes du hameau avaient donc été appelés, ainsi que ceux des villages environnants, pour en consolider les palissades. Soumis aux vents marins, à l’humidité des longs automnes, aux gels d’hiver sans fin, à la moisissure qui en suçait les parois de bois, les pieux et les pentes, à l’enfer redoutable d’attaques régulières, le château menaçait de crouler, réduit à rien de plus, sur sa motte, qu’à la chair et aux os d’une femme solitaire qui, dans son donjon, retranchée, faisait régner à ce point sa loi qu’elle décidait de la vie de chacun et menait au-delà de l’épouvante ce qu’il est d’usage d’appeler le pouvoir. »

Magnifique, parfaite amorce pour ce roman qui m’a vraiment fait voyager dans le temps et dans ces Flandres maritimes que je ne connais pas. Plein d’une poésie tout à la fois délicate et cruelle, voici l’histoire d’Isentraud en son château de Gisphild à la fin du XIème siècle, dans les Flandres maritimes. Elle mène d’une poigne de fer sans pitié son domaine, ses sujets et la vie de son fils Arbogast.

Ce livre se démarque beaucoup de ce que je lis depuis un bon moment. Et ça a été un incroyable plaisir que cette écriture comme de la dentelle, riche et fluide en même temps et si fine dans son propos. Sous forme de conte ou de fable, Nadine Ribault, nous dépeignant à sa manière que je trouve unique le monde d’hier, démontre avec force que rien ne change réellement. Que les relations humaines sont immuables, que le genre humain est ainsi fait, plein de forces contraires.

Il n’est pas facile de parler de cette histoire toute brodée d’une poésie délicate, parfois drôle ( avec le personnage d’Inis qui a un côté « venu de l’antique » ) et parle pourtant d’un monde dur, agonisant sous la violence d’Isentraud et sous le mal des ardents. La moisissure, le froid, l’humidité rongent les palissades, mais le feu de la maladie ronge, lui, les esprits et les corps.

« Quand, surgissant de l’inconnu et du mystère, l’étrangère était apparue au château, qu’elle était descendue du chariot qui l’amenait, pour se retrouver face à Isentraud, ses sourcils, ses longs cheveux noirs  et sa peau pâle dénonçant ses origines romaines, le sang d’Isentraud n’avait fait qu’un tour. Les yeux plissés, le visage implacable, elle avait décoché les flèches du refus le plus viscéralement haineux qui se pût concevoir d’une telle union. « 

Je n’entrerai pas dans le détail, c’est une histoire à lire, chapitre après chapitre au long des trois parties. Il y a un décor, somptueusement peint, décrit avec des couleurs, des odeurs, des sensations au bruit de la mer et du vent. Les lieux, les paysages ont une extrême importance pour l’atmosphère, en particulier pour cet hiver assassin de la seconde partie, cet hiver qui va faire trembler sur ses bases la rude Isentraud et son fief. L’auteure maîtrise à la perfection l’art de placer le lecteur, la lectrice, dans ce décor, on le voit, on sent le froid ou la brise, on perçoit les lumières, et on perçoit aussi le danger, la menace; c’est de la magie pure !

« D’un pas incertain, percevant de plus en plus le froid appuyé contre sa poitrine essoufflée, il marchait et son corps semblait s’allonger, se déformer, puis se rétrécir, rapetisser et se tasser. La lumière qui régnait là s’ébattait de toutes parts et le garçon était convaincu d’avancer vers l’extrémité de ce royaume de blancheur glaciale aux allures de banquise.

-Ah ! murmura-t-il. Comme voici remuées mes entrailles et les cheveux me dressent sur la tête, pire qu’à avoir vu des fantômes. Et plus de voix pour crier cette fois. Voici les portes de l’au-delà.

De temps à autre, une trouée se faisait et, brusquement, une colline céleste apparut au-dessus de laquelle étaient suspendus deux oiseaux tels deux sourcils noirs dans un visage qu’emmuraient les arêtes des arbres. Inis tressaillit et s’arrêta net, tremblant des pieds à la tête. C’était l’île aux ajoncs, méconnaissable. Et là, devant l’île qui ne ressemblait plus à une île, un corps était couché. »

Il y a un mariage, celui d’Arbogast avec la belle Goda ramenée d’une autre contrée. Sous l’influence de sa mère, qui déteste cette brune étrangère, Arbogast, soumis, se mettra à détester sa femme et la condamnera à un isolement qu’elle va transformer pour survivre en une sorte d’ascèse au service des plus pauvres. Superbe femme que Goda, qui incarne si bien l’exclusion et la résistance.

« Quand il visitait son épouse, Arbogast, auquel sa mère avait donné des ordres indiscutables, voyait sa résistance et que le pain et l’eau qu’on lui donnait la nourrissait presque aussi bien qu’un festin. Le silence régnait. Arbogast s’asseyait. Goda se rasseyait à son tour derrière sa broderie et reprenait le fil de laine qu’elle tirait précédemment. Son visage était blême. elle baissait ses paupières violettes.

-Tu nourris les gueux, reprochait le seigneur de Gisphild. Nous les détestons. si tu les nourris en dehors des jours d’aumône, ils viendront chaque fois plus nombreux. Je te défends de le faire. À Gisphild, on apporte le fruit de son labeur. Personne ne vient la main tendue. »

Parmi les autres personnages, outre l’ami d’Arbogast, Bruny, comme tous au service d’Isentraud

« -Ah ! Bruny ! s’exclamait Arbogast avant d’aller prendre du repos pour mieux combattre le lendemain. Si tu savais les sempiternels cauchemars que je fais où les fauves ont tôt-fait de déglutir ma chair ! Ton amitié seule, au réveil, me rassure. »

il y a Inis le chevrier, une sorte de faune, léger, railleur, coquin et malin.

« Inis le chevrier était là, à l’exacte démarcation des deux espaces, rigide, telle une statue d’albâtre au sommet d’un escalier, assis sur une grosse pierre, sur la peau de chèvre qui ne quittait que rarement ses épaules et dont les petits sabots durs roulaient à intervalles réguliers sous l’effet de la brise printanière. […] Le garçon avait une étrange allure, ainsi perché, ses jambes ne touchant plus terre, à croire que, gardien du globe graniteux qui venait de tomber de la nuit, le faune s’interrogeait pour trouver le moyen, par quelque mélodie subtile, de rendre à ce dernier un mouvement singulier. Assurément l’arrivée du chevalier avait figé le garçon qui s’apprêtait à jouer du pipeau. »

Le jeune chevrier un peu plus loin s’en donne à cœur joie avec les chambrières

« Hou !  Le beau petit lapin qu’on a levé là ! « 

Et il y a la belle Abrielle qui attrapera de son regard sombre le cœur de Bruny, sans renoncer à sa tâche.

« De sire Bruny, on avait toujours dit qu’il était un superbe aventurier, bien entraîné, beau comme le soleil, vaillant, valeureux, rapide, redouté et fervent, ayant un courage de fer; et d’Abrielle, que l’on couvrait de fleurs les traces de ses pas, lui dédiant des vers, l’invitant à danser pour les fêtes de mai, que jamais, d’œil mortel, on n’avait contemplé une si belle créature, son corps ayant tout du feu qui, de loin, vous transportait d’ébahissement, vous attirait et de près, vous brûlait la cervelle, qu’une fois entre les mains d’un homme, il enflammait les entrailles de ce dernier. Abrielle, disait-on, était une enchanteresse aussi bien qu’une fieffée sorcière. »

Sa tâche est de soigner Baudime d’abord, puis tous les malades. Baudime est un des premiers ardents, Baudime l’ermite, le sage qui peignait des enluminures dans un grand scriptorium

« […] Je savais faire des pourpres extraits des plus beaux murex qui fussent, des filigranes de vermillon, des initiales magnifiques, mais je m’ennuyais des petites gens qui, mourant sous les pieds des grands, éclaboussaient la terre d’un plus sombre abécédaire. « Ah ! leur ai-je dit à tous, je ne toucherai plus un livre et n’y peindrai plus une lettrine, entendez-vous, car au fond de ces écoles, voyez-vous, on nous fait ignorants ». »

Baudime le révolté qui en de très belles pages raconte l’histoire d’Abrielle et la sienne à Bruny, énonçant avec une force rare des vérités qui dix siècles plus tard sont toujours vraies.

« Enfin, de retour à Gisphild, j’ai contracté le mal des Ardents. J’ai vu la première tache du Diable sur mes doigts et elle s’est étendue, noire, brûlante et puante. Je ne sentais plus le bout de mes membres et j’entendais des voix. La chaleur me cuisait la chair. ma peau a commencé à partir en lambeaux. Enfin j’ai perdu ces doigts- là.

-Où veux-tu en venir? interrompit Bruny.

-À ceci : ce ne sont pas nos idéaux qui doivent voler en éclats, ce sont les têtes des bourreaux.

Bruny se leva pour partir

-En ce domaine, poursuivit le vieil homme, on n’a que mépris pour autrui, on ne se soucie de rien d’autre que de pouvoir, de guerre et de refuser l’asile à l’étrangère. On laisse mourir à petit feu. On fait mine de rien. On bafoue la justice. On parle avec deux bouches. On enferme. On torture. Et tout ne se passe pas comme il faudrait. Dévisager Isentraud, c’est en crever. »

Ce mal, c’est l’ergotisme qui provoque des douleurs brûlantes comme le feu et une gangrène des membres. Par la voix de cet homme, l’auteure expose avec beaucoup d’intelligence son propos tellement contemporain. 

La seconde partie du roman est un hiver ainsi dépeint:

« Un vent lugubre hurlait et de longues cordelles de brouillard couchaient, nuit et jour, dans les fossés, au pied du château. Cet hiver prenait l’allure d’une fin et transperçait les êtres de sa violence tandis que la mer, à ce point grondante, luttant du pied de ses vagues contre le gel qui la voulait prendre, donnait l’impression que, sous peu, elle bondirait par-dessus les dunes et viendrait se blottir dans la lande, croyant ainsi échapper au froid. »

Mais le grand froid était partout, visiteur de mauvais aloi. »

Le mal des ardents, insidieusement, silencieusement, gagne le domaine d’Isentraud. Il commence en sourdine d’abord, puis de façon plus apparente, et le combat contre ce fléau est une extraordinaire allégorie. 

Grande histoire dans laquelle l’amour, l’amitié sont mis à l’épreuve, mais parviennent à résister sur la base chancelante de temps sombres et violents. Grands portraits de femmes puissantes, l’une en cruauté et goût de la toute puissance et du pouvoir, les deux autres en persévérance, patience, obstination, pleines de compassion et de tendresse…Goda et Abrielle, la brune et la blonde, amies envers et contre tout, ces deux femmes arrivent à mener un combat qu’on sait, hélas, en partie perdu d’avance, mais apportent  aux ardents qu’elles soignent un réconfort bienveillant et obstiné. Elles sont les figures qui illuminent cette histoire, comme Inis, mais lui est plutôt commentateur qu’acteur, il apparaît par moments, comme une ponctuation.

Dans une ambiance décrivant en même temps la décadence, la pourriture et la profonde humanité de Goda et Abrielle, porteuses d’amour, et de générosité, résistantes, ce roman est construit parfaitement en une boucle qui se referme en beauté, sur des pages sublimes.

« -Inis, dit Abrielle, c’en est fait. Bientôt, à Gisphild, resteront la terre, la mer, les arbres, les oiseaux et le faucon songeur planant au-dessus des ruines. Amour est un tyran cruel, dit-on ! Et j’ai connu l’homme le plus parfait du monde. Il est entré à l’intérieur de mon cœur. Mort ou vif, il y occupe toute la place, il n’en sortira jamais et nul autre n’y entrera. »

Mon article est je le sais incomplet, imparfait pour ce roman si beau. Je n’ai certes pas le talent de Nadine Ribault, mais en tous cas, j’espère vous amener à lire ce livre. Quoi qu’il en soit, c’est un gros coup de cœur pour cette rentrée. L’écriture est d’une beauté et d’une précision qui font de ce livre une lecture envoûtante, pleine de personnalité et extrêmement riche en sujets de réflexions sur notre monde. J’espère que les quelques extraits que je partage vous porteront vers ce roman si fort, si beau et pertinent.

Demain, je vous propose un entretien que Nadine Ribault a eu la gentillesse de m’accorder, qui a donné lieu à des échanges vraiment passionnants. Une magnifique découverte littéraire et humaine.