« Passage des ombres » – (Trilogie des ombres – T.3) – Arnaldur Indridason – Métailié Noir, traduit par Eric Boury

« Les policiers firent venir un serrurier plutôt que de défoncer la porte. Quelques minutes de plus ou de moins ne changeaient pas grand -chose.

Au lieu d’appeler la Centrale d’Urgence, la voisine s’était directement adressée au commissariat principal. Le standard l’avait mise en relation avec un policier à qui elle avait expliqué qu’elle n’avait pas vu l’homme qui occupait le logement à côté de chez elle depuis plusieurs jours. »

Incontestablement Indridason est un grand écrivain et c’est à regret que j’ai fermé cette rencontre en 3 volumes avec Flovent et Thorson, les deux enquêteurs des Ombres. Car il est bien question d’ombres dans cette trilogie – mais n’en est-il pas question dans toute l’œuvre de l’auteur ? Ainsi l’ombre du frère disparu d’Erlendur? -. Ces ombres qui pèsent sur le pays, son histoire, sa politique, sa géographie, celles qui pèsent sur les hommes, et surtout sur les femmes, l’ombre des disparues, l’ombre du père de Konrad et ici même les ombres des elfes, oui, des elfes. Ces ombres que le grand Arnaldur sait traquer dans ses romans comme personne, ces ombres qui ont donc aussi un quartier dans Reykjavik.

Dans ce dernier volume le corps violé et sans vie de Rosamunda, est découvert dans le quartier des Ombres, dans un recoin obscur près du Théâtre National, parmi des cartons. Une autre jeune fille a disparu elle complètement, et il parait que ce sont les elfes qui l’ont enlevée car on n’a jamais retrouvé son corps. Soixante ans plus tard, un vieil homme est retrouvé mort chez lui, étouffé par un oreiller. Et cet homme, c’est Thorson – Stefan Thordarson – qui mena l’enquête en 1944 sur le meurtre de Rosamunda, avec son collègue et ami Flovent. Voyez comme en peu de mots, sobrement Indridason fait monter l’émotion, comme on voit Rosamunda, si jeune et morte, dans le vent glacé du passage :

« Elle avança et découvrit le corps de la jeune femme que quelqu’un avait tenté de cacher sous des cartons et d’autres déchets provenant de l’entrepôt. Elle se fit immédiatement la remarque que la gamine n’était pas habillée pour la saison, elle ne portait qu’une petite robe.

Le vent hurlait dans le passage.

La jeune femme était jolie jusque dans la mort. Son regard éteint fixait la paroi noire et inquiétante comme si son âme avait disparu dans un des renfoncements de basalte qui parcouraient le mur du Théâtre national. »

Sveinn Björnsson – Premier Président de l’Islande

Avec l’habileté qui caractérise la construction des romans du grand Indridason, on va passer d’un temps à l’autre, de l’enquête initiale à celle que va mener Konrad – bien qu’à la retraite Konrad assiste encore la police sur certaines scènes de crimes –  un va-et-vient entre l’enquête des deux policiers en 1944, alors que « la situation » est à l’œuvre dans la capitale et que va naître la toute jeune République d’Islande et le présent. Konrad sera taraudé par le même doute que Thorson quant au coupable des meurtres, ce doute qui fit que Thorson poursuivit ses recherches bien que l’affaire fut bouclée.

« Thorson en connaissait un rayon sur ce que tout le monde appelait la situation. la police militaire avait dû traiter un certain nombre d’affaires ayant trait aux relations entre les soldats et les Islandaises.[…] Parfois des bagarres éclataient entre les soldats et les gens du cru, nées le plus souvent de rivalités amoureuses. Il arrivait également que des femmes portent plainte pour violences. Beaucoup découvraient que leur soldat était marié en Amérique, leur occasionnant remords et regrets. »

Néanmoins, Indridason ne manque pas de glisser le fait que cette présence américaine libéra certaines femmes:

« Les blanchisseuses qui travaillaient pour l’armée devenaient chefs d’entreprise et gagnaient plusieurs fois le salaire d’une ouvrière. Elles n’étaient plus sous la coupe de leur mari ni contraintes de trouver un époux sorti d’une ferme en tourbe: tout à coup, elles avaient la possibilité de parcourir le monde et d’aller dans des pays lointains au bras d’un étranger. Leur désir d’aventure s’éveillait. Pour couronner le tout, les soldats étaient en général polis et séduisants, bien plus que les Islandais. »

Sur les lieux de ce qui s’avère être le meurtre de Stefan Thorson, Konrad va trouver des lettres, des coupures de presse, des notes qui le mèneront à remonter le temps et reprendre l’enquête sur le meurtre de Rosamunda et la disparition de l’autre fille, y voyant également le moyen de comprendre pourquoi on aurait supprimé Thorson si longtemps après et qui aurait pu le faire; le lien entre cette ancienne affaire et la mort de Stefan lui semble évident. Mais ce sera bien plus compliqué qu’il ne le pense, le temps a passé, les témoins ont vieilli, les mémoires aussi.

« Konrad emmena la photo dans le salon et s’installa sur la chaise devant le bureau du vieil homme. Il regardait à tour de rôle les articles de presse qu’il avait à la main, le livre ouvert sur le bureau et le cliché posé devant lui en pensant à son père, à la jeune fille assassinée, à l’occupation militaire, aux séances de spiritisme, aux âmes torturées des défunts et à ce vieux célibataire allongé dans sa chambre, qui semblait endormi alors qu’on l’avait étouffé. »

En 1944, les jeunes femmes sont aisément séduites par les soldats américains basés à Reykjavik, car elles rêvent d’ailleurs et d’hommes plus raffinés que les Islandais. C’est donc la piste que suivront Thorson et Flovent au début car ce quartier des Ombres, plein de coins sombres et de ruelles, se prête aux flirts et plus encore.

Konrad est flanqué d’une jeunesse auprès d’un père escroc qui avec un acolyte organisait des séances de spiritisme, usant et abusant de la crédulité de gens naïfs, emplis des légendes locales. Parcourant le dossier de l’enquête il lit cette phrase: « Tu diras que c’était les elfes. »  Et voici une piste qui s’ouvre .

 » Flovent expliqua à Thorson qu’il existait en Islande une tradition foisonnante de contes populaires transmis oralement depuis des siècles, les longues nuits d’hiver. D’après ces contes, chaque bruit porté par le vent pouvait être un revenant au corps entaillé de plaies béantes, chaque colline pouvait abriter des elfes et chaque rocher, un palais de contes de fées. […] Ces étranges récits étaient nés de la confrontation de l’homme à une nature hostile, de la difficulté à survivre dans ce pays désolé et des peurs qu’engendraila longue nuit hivernale. À cela venait s’ajouter le plaisir de raconter des histoires et une imagination fertile qui avaient donné naissance à des univers merveilleux, tout aussi réels que le réel lui-même pour un certain nombre de gens. »

Tâtonnant, se rendant chez les gens pour recueillir des témoignages, on le suit remontant le temps, réinterprétant les faits… bref, l’enquête qui laissa Flovent et Thorson insatisfaits quant au résultat trouvera ici sa résolution.

Toujours autant de plaisir pour moi à la lecture de ce tome 3 grâce à la finesse et l’intelligence d’Indridason pour traiter ses thèmes de prédilection, en particulier la violence faite aux femmes, sujet récurrent chez lui, l’amitié ambiguë entre Flavent et Thorson – ici on apprend clairement l’homosexualité de ce dernier – le genre étant aussi à mon avis un des jeux que préfère l’auteur dans son écriture, l’histoire compliquée de son île et enfin il ne manque pas non plus d’épingler les puissants et leurs abus de pouvoir en tous genres.

Du grand, du très grand Indridason servi par une traduction au cordeau d’Éric Boury.

Le dernier court chapitre du roman est magnifique et nous fait d’autant plus regretter que ce soit la fin. Coup de cœur incontestable pour moi, la trilogie au complet et ce tome 3 superbe.

Cadeau : le trailer !

« Une femme infréquentable » – Chris Dolan – Métailié Noir/Bibliothèque écossaise, traduit par David Fauquemberg

« Les jours duraient des siècles, l’air était comme un parchemin. La ville tenait bon au fond de la vallée, tels les rochers du Monte Capanne – patiente, desséchée, en attente. Le soleil du printemps, le soleil de l’été, un peu de pluie, un coup de vent parfois, rien ne changeait jamais au-delà de l’instant.

Tant de générations ont fait leur vie ici; trop nombreuses. La terre est rouge et blessée d’avoir été forcée, surexploitée, déchirée; les flancs des collines, indécemment nus depuis que les vignes ont péri et que le sol est devenu amer. Il y a tant de passé qu’il ne laisse aucune place au futur. »

Encore un excellent moment de lecture avec ce roman policier qui se déroule à Glasgow et j’espère bien que c’est le premier d’une série car j’ai adopté immédiatement la terrible Maddy  – Maddalena – substitut du procureur. La voici arrivant à Kelvingrove, où gisent les corps de deux adolescents morts, visage mutilé et se tendant la main. Et mentalement elle se voit et se décrit sans indulgence en ce matin de printemps:

« Une image d’elle-même lui vient à l’esprit: le dessin d’un enfant. Un gros trait noir autour d’elle, gribouillage au crayon qui la distingue de l’arrière-plan. Par-delà cette ligne – lumière brillante, impression d’espace, des boutiques en train d’ouvrir au loin, la rue devant le parc s’animant d’une vie joyeuse. À l’intérieur du trait, une sensation de lourdeur dans les jambes absolument pas en phase avec l’entrain de cette nouvelle journée. Sa langue sèche d’avoir tant fumé la veille au soir. Un semblant de migraine, à cause du quatrième gin tonic, qui va finir de s’imposer. Des vêtements trop noirs et trop serrés, tristes plutôt que sexy, lourds par un tel matin que l’on n’attendait pas. Quant aux chaussures à talons, tout faux. »

Maddy n’est donc pas un personnage bien clair et net, elle fume – énormément  -, boit – beaucoup – et ne travaille pas de manière très orthodoxe. Maddy est issue d’une famille originaire de l’île d’Elbe, ses arrière-grands-parents ont quitté l’île un jour et ont fini leur chemin en « Scozia », s’y sont installés avant que le père retourne chercher les deux garçonnets laissés aux bons soins de la famille. Un seul aura survécu, Vittore, le père de Rosa et le Nonno ( grand-père ) de Maddy . 

La très belle idée du roman, c’est de nous raconter l’histoire de cette pauvre famille italienne qui va quitter son île misérable et tenter sa chance ailleurs, au gré de l’enquête éprouvante sur le meurtre de ces deux garçons, suivi de celui d’une fille également adolescente. Parce que Nonno doit fêter son anniversaire, la famille dans la vie de Maddy tient beaucoup de place et puis elle  adore son grand-père. Aussi ces chapitres interviennent quand Maddy est occupée en famille.

Sincèrement j’ai trouvé tous ces passages très beaux et touchants.

« Nonno leur avait offert une patrie mythique. elle était donc plus riche que la plupart des gens. Rosa Di Rio possédait un monde dont les autres ignoraient tout. L’Italie était ancrée en elle, comme un moteur supplémentaire, un cœur secret. Elle avait un paradis où elle pouvait se réfugier.Et voila que l’homme qui lui avait offert tout cela était sur le point de s’éteindre. Il était peut-être même déjà mort.[…] Dressé sur la colline de la nécropole près du tombeau de John  Knox, elle pleurnichait comme un bébé. Pas Nonno…Pas son papa. Babbo ne pouvait pas l’abandonner comme ça. »

Mais il ne faut pas oublier pour autant ces enfants morts. Maddy est une fêtarde, elle déborde souvent, mais elle a aussi la peau dure et peu de choses la perturbent. Avec l’équipe de la police, il va falloir d’abord identifier les jeunes morts et ce ne sera pas facile pour tous, puis se retrouver face à des simulacres de familles, des curés louches, un ex de l’IRA devenu jardinier, de multiples pistes qui deviennent assez vite un fouillis inextricable dans lequel Maddy va naviguer à vue, coriace et oubliant les règles, et accessoirement tombant aussi sans se l’avouer amoureuse d’un enquêteur américain qui vient à Glasgow car des meurtres similaires ont eu lieu à New York et demeurent irrésolus…

« Louis Casci était une prise relativement impressionnante. Italo-américain, un crack du NYPD; costard taillé sur mesure, les traits bien dessinés, l’air puissant. Exotique; du moins, jusqu’à ce qu’il se déshabille. À poil, rares sont les gens qui gardent leur exotisme. La commune humanité efface toute trace de singularité. Les défauts nous rendent tous familiers – la bedaine, les cicatrices, les genoux cagneux et les débuts de calvitie, les imperfections de la peau. Nos corps nous fondent dans la masse. »

Tout ça fait qu’on ne s’ennuie pas du tout, on rit, on sourit et on suit les pas de l’infréquentable Maddy avec attention. Reste qu’il est difficile de comprendre que venaient faire ces adolescents dans cette histoire…Réseaux pédophiles ? Auxquels sont liés des hommes d’église ? Et des associations catholiques plus que douteuses ? Affaire scabreuse, vous verrez…Et qui donne l’occasion à Chris Dolan de bien appuyer sur ce qui fait mal:

« Rien de tel qu’une triple tragédie pour que les politiciens, les serreurs de mains professionnels et les rois du meeting prennent leur pied en public.Même des types comme Binnie et le président du comité John McDougall étaient poussés de côté par plus forts qu’eux en matière d’ego et de manipulation. Le Premier Ministre en personne, et la moitié du gouvernement écossais à sa suite, une poignée de célébrités – des anciens footballeurs, des popstars à deux balles. Des huiles de l’Église Presbytérienne, des juges et des militaires médaillés. »

Avec brio, l’auteur nous tire le portrait de parents navrants, d’adultes irresponsables ou pervers dans un Glasgow au printemps, mais on ne le sent guère .

Un humour décalé que j’ai particulièrement apprécié

« Les meurtres n’étaient pas vraiment un sujet de conversation dans ce bureau. La réputation qu’avait Maddy Shannon d’être, dans le monde des substituts du procureur, une série télé à elle toute seule, était bien plus intéressante.Et Maddy en tirait trop souvent profit pour s’en plaindre lorsqu’elle n’était pas d’humeur. »

ou encore:

« Maddy ne raffolait pas du Semi Monde. Chic, avec des tentures et un mobilier lourdaud digne d’une boîte d’Ibiza, du trip-hop en fond sonore, grouillant de monde. Glasgow tentant d’imiter Prague ou Reykjavik, ou du moins  l’image qu’on pouvait en avoir ici. Clientèle allant d’un certain âge à un âge certain (Maddy savait très bien à quelle extrémité de la fourchette elle se trouvait ). Pas 100% gay, mais plutôt homo, même si le sexe, ici, n’était qu’une façade. Personne n’était ni aussi riche, ni glamour, ni gay qu’il voulait le faire croire. Des conversations portant sur les patrons, les vacances et le programme télé de la veille. »

et la poésie pour l’histoire de la famille de Maddy. Ce personnage est beau, j’ai aimé Maddy parce qu’elle lutte comme elle peut, elle est horrifiée par ces meurtres même si elle ne dit rien, et ce que l’enquête dévoilera confirmera tout ce qu’elle  avait envisagé.  Elle se repasse le film de sa famille préoccupée par Nonno qui près de fêter son anniversaire est hospitalisé. Et elle boit du mauvais vin.

J’espère vraiment fréquenter encore cette femme infréquentable, et je conseille vivement ce roman bien écrit, drôle, touchant et enfin bien noir.

« Drums keep pounding a rythm to the brain

Six heures et demie et Maddy avait un verre de vin dans la main et une clope fumante dans le cendrier, un CD à plein volume sur la stéréo. Elle frappait depuis une heure à la porte de la chatroom de Louis Casci. La fillette de douze ans de Buddy Rich chantait comme une femme qui avait vécu toutes les guerres et les plaisirs que le monde a à offrir.

Little girls still break their hearts, a-ah. »

http://www.youtube.com/watch?v=zsTeWdYe7Vg

« Le filet » – Lilja Sigurdardóttir – ( Reykjavík noir – La trilogie, tome 2)-Métailié Noir, traduit par Jean-Christophe Salaün

« Sonja se réveilla en sursaut d’un sommeil profond, tremblante comme une feuille. levant la tête, elle jeta un coup d’œil au thermomètre du climatiseur: il faisait trente degrés dans la caravane. Elle avait voulu se reposer un peu les yeux en début d’après-midi pendant que Tómas allait rendre visite à Duncan, le petit garçon qui habitait sur la parcelle d’à côté. Le soleil en avait profité pour transformer la caravane en étuve, et le climatiseur s’était mis en route dans un grincement assourdissant avant de laisser échapper un filet d’air glacial. »

Un bon petit polar, même si je reconnais que la lecture du premier tome, « Piégée » , m’a un peu manquée pour parfaitement bien comprendre la position de l’héroïne Sonja, mais on rattrape assez bien le fil des événements. Que dire de ce livre sans trop en révéler ? Comme souvent, je ne vous donnerai que les grandes lignes, et ce que j’ai bien aimé ici.

Sonja est ce qu’on appelle « une mule », et travaille à faire voyager des valises bourrées de drogue entre pays et continents. Sonja a divorcé d’Adam qui lui impose ces trafics, c’est la condition pour qu’elle puisse voir son petit garçon Tómas. Le livre commence dans un camping en Californie où elle s’est cachée avec le petit, c’est son enfant sa vraie seule raison de vivre, et la seule aussi qui lui fait accomplir ses missions avec un sang-froid exemplaire et aussi tout de même beaucoup de courage.

« Ils avaient à peine commencé à renouer des liens que son fils avait déjà dû partir. Elle avait tant besoin de ces liens. C’était comme s’il existait entre eux une connexion sanguine, un cordon ombilical qui leur permettait d’échanger les nutriments nécessaires à leur survie, aussi bien à elle qu’à lui. Et si ce lien était rompu trop longtemps, l’un comme l’autre dépérissaient. »  

Car si elle a un ami complice qui lui veut du bien à la douane côté islandais, elle va se retrouver ici en prise avec Mr José et sa redoutable épouse puis veuve, Nati, sans oublier leur animal de compagnie: un tigre.

« La maison était toujours aussi menaçante, bien que parfaitement entretenue, avec son perron d’une propreté impeccable et sa porte fraîchement cirée dont l’odeur parvenait jusqu’au trottoir. Sonja resta immobile un instant en bas des marches avant de réunir le courage d’aller frapper. Elle avait d’horribles souvenirs de ce lieu. La demeure était comme baignée d’une aura de terreur et de souffrance, elle distinguait presque l’écho des hurlements des victimes du propriétaire, M. José, et de son abominable animal de compagnie. »

L’autre pan de l’intrigue est lié à Agla, une ancienne banquière qui travaille à l’évasion fiscale et au détournement de fonds au service de riches personnages ( ici un homme politique ), amoureuse éperdue de Sonja avec laquelle elle a eu une aventure dans le premier opus de la série. On voit très vite que ces deux univers sont liés, mais je vous laisse aller nager dans ce sac de nœuds…Ce que je peux dire, c’est que Sonja et son petit garçon, touchants, m’ont été sympathiques comme Bragi et son épouse Valdís, et quelques personnages secondaires mais Agla, si elle est un très bon personnage de roman, m’a horripilée et la froideur avec laquelle Sonja la traite durant un temps m’a été plutôt agréable. Agla est une ex-banquière malhonnête et brillante, qui attend son procès pour détournement d’argent, mais qui pour autant continue ses pratiques par des biais complexes que je ne me risque pas à vous expliquer ( moi qui ne gère qu’un livret A…) Je n’ai pas aimé Agla, mais alors pas du tout, même quand on la voit en amoureuse éplorée.

« Agla avança la main sur le matelas, mais elle n’eut pas besoin d’ouvrir les yeux pour comprendre que Sonja n’était pas là. Elle percevait encore son odeur émanant de l’oreiller qu’elle avait presque inondé de son parfum. Tant qu’elle gardait les paupières fermées, qu’elle ne laissait pas la réalité reprendre le dessus, elle pouvait imaginer que Sonja venait de se lever. »

Plusieurs personnages gravitent autour d’Adam, de Sonja et d’Agla, de braves gens et de très mauvais, en un ballet assez tortueux où on ne sait jamais qui va rouler l’autre, et ceci en allant de l’Islande à Londres, en passant par Amsterdam, Paris, jusqu’au Mexique par le Groenland. Tout de même, José et Nati  remportent la palme des teignes, couple ô combien exotique et malfaisant ( les chapitres en leur compagnie sont ceux que j’ai préférés je l’avoue, j’ai l’esprit un rien tordu ).

Nati, débarrassée de M. José et pas tellement plus rassurante:

« Sonja crut néanmoins distinguer une lueur d’amusement dans son regard.

-Je prends combien, cette fois?

-Quatre kilos, répondit Nati. ils passent directement au Groenland, où un de mes hommes prendra la relève. À vrai dire, il en cède une petite partie à son assistant de Nuuk qui le mélange pour en faire du crack bon marché pour les Groenlandais. Ils semblent bien accros. Je te dis tout ça pour que tu saches que je suis au courant. Je préfère que mes hommes soient conscients du fait que je sais tout. Comme ça, personne n’a l’idée de me faire un sale coup dans le dos. »

J’ai donc passé un bon moment à me poser pas mal de questions, c’est bien construit pour qu’on lise sans lâcher, j’ai fulminé en lisant une fois encore les comportements si honteusement malhonnêtes des protagonistes en costume élégant qui j’espère prendront le retour du bâton dans le dernier livre de la série ! ( punition par fiction interposée ). Je pense quand même que lire le premier de la série permet une meilleure compréhension des événements et des personnages de celui-ci.

« Tout autre nom » – Craig Johnson – Gallmeister/Americana, traduit par Sophie Aslanides

« Joseph Conrad prétend que, si vous voulez connaître l’âge de la Terre, regardez plutôt la mer déchaînée par une tempête. Si vous voulez connaître l’âge du pays de la Powder River, il suffit de vous trouver du mauvais côté d’un train de charbon. Un gars qui travaillait pour la Burlington Northern Santa Fe m’a dit un jour que, dans le nord du Wyoming, les trains se composent d’environ cent quarante wagons et qu’ils sont longs de deux kilomètres, mais quand on est arrêté pour en laisser passer un, on a bien l’impression qu’ils sont encore plus longs. »

Toujours autant de plaisir à retrouver le vieux copain Walt Longmire, son indéfectible ami Henry Standing Bear et l’inénarrable Vic, son langage fleuri, ses yeux vieil or et sa passion toute neuve pour son shérif. Si ce n’est pas le plus captivant de la série, ça reste un grand plaisir de lecture, presque enfantin que cette nouvelle aventure de Walt, un genre de vengeur, de héros de comics western. Tout commence par un appel du vieux Lucian à propos du suicide suspect de Gerald Holman, policier du Comté de Campbell et une enquête qui va mener à trois disparitions de femmes non élucidées. Voici Longmire, son ami Henry et son chien ( celui qui ne mange que du jambon ) en quête de la vérité. Il y a dans ce livre de nombreuses péripéties, en particulier à la fin, très cinématographiques, des péripéties qui vont mettre en valeur le courage, la bonté, l’intégrité de Walt, mais aussi l’inévitable côté faillible de tout être humain car il saigne quand on le cogne, il ressent bien le froid, la douleur, et même la peur, mais il fait face ! Il fond devant Vic et n’arrive pas à renoncer à son enquête quand sa fille sur le point d’accoucher l’attend à Philadelphie. D’ailleurs, je salue la fin du roman à ce sujet…Entre les bisons et les wagons à charbon, Walt va affronter des adversaires monstrueusement plus costauds que lui, et ce avec un sang froid exemplaire: un vrai héros comme ceux des comics de mon enfance. 

On retrouve ici encore l’hiver glacé et neigeux du Wyoming, ce climat qui rend tout plus long, plus difficile, plus flou, entre rêve et réalité avec le fantôme Virgile bien sûr qui ne manque pas l’occasion de se rappeler au shérif. J’ai appris ce qu’est la main nommée « aces and eights » au poker 

« Cette combinaison particulière de cartes doit sa notoriété à Wild Bill Hickock, car c’est précisément celle qu’il tenait au saloon 10 au moment de sa mort à Deadwood, dans le Dakota du Sud- un peu à l’est de l’endroit où nous nous trouvions.

Selon la croyance populaire, Hicock n’avait que quatre cartes en main-l’as de pique, l’as de trèfle et deux huit noirs-, la cinquième carte n’ayant jamais été dévoilée puisque la partie fut interrompue par Broken Nose Jack McCall, qui tira dans la tête de Bill une balle qui sortit par sa joue droite pour aller se loger dans le poignet d’un autre joueur assis à la table, la cinquième carte devenant à cet -instant le cadet des soucis de Wild Bill. »

J’ai retrouvé avec plaisir encore les dialogues tellement bons ! Craig Johnson est très fort pour ça, il a un sens de la répartie, un art de la conversation absolument merveilleux, même avec un taiseux comme Walter Longmire. J’ai aimé Lucian qui descend les percolateurs pour leur faire cracher leur café

« Le bruit résonna dans l’espace clos du café-bar comme un arbre qu’on abattait, et l’objet se cabra contre la cloison derrière le comptoir comme un criminel blessé avant de se mettre à cracher un jet de café qui se déversa sur le plancher. Le vieux shérif rengaina son Smith & Wesson, passa un index crochu comme une serre dans l’anse et tendit la tasse sous la cascade pour la remplir.

La jeune serveuse apparut à la porte, les deux mains plaquées sur la bouche. Lucian tourna la tête, sourit, lui fit un petit salut de la main et elle repartit en vitesse d’où elle venait.

Une fois sa tasse remplie, il prit la mienne et la tint un instant à quelques centimètres de la fontaine de café.

-Je te ressers ? »

 et Vic dont j’adore le langage et le sens du romantisme:

« Elle m’observa jusqu’à ce que je me mette à me tortiller.

-Ne fais rien de stupide.

-Définis stupide.

-Te faire tirer dessus.

Je rangeai le portable dans la poche de ma veste, remontai la main et ajustai mon écharpe.

-C’est fait.

-Te faire poignarder, cogner, écraser, ou tout autre action qui pourrait te dégrader physiquement un peu plus.

-D’accord.[…]

Elle s’approcha et attira mon visage vers le sien, le vieil or engloutissant le monde entier.

-Walt, disons les choses clairement. Quelqu’un t’a mis sur la liste des hommes à abattre.

-On n’en sait rien…

Elle me serra plus fort.

-C’était un tueur professionnel, ne l’oublie pas.

-Non.

-Et sois dans cet avion à onze heures quarante-deux ou tu n’auras plus à te demander qui a mis un contrat sur ta tête.

-Promis.

-Et fais en sorte de ne pas fourrer ta bite dans un nid de frelons.

J’acquiesçai.

-C’est bien quelque chose que j’éviterai de faire, je t’assure.

-Tant mieux parce que j’ai des projets pour elle. »

Je vous laisse au plaisir relaxant de ce livre de pure détente, de haute qualité d’écriture (sans parler de la toujours aussi bonne traduction ), où l’auteur trouve une fois de plus l’occasion de faire quelques clins d’œil littéraires. J’aime toujours autant le Comté d’Absaroka, son shérif, son hiver, ses bars, j’aime toujours autant l’écriture si vivante de Craig Johnson.

« -Je viens de passer deux jours un peu difficiles.

-À courir après des méchants?

Je souris bien que cela me fit souffrir, sa question me rappelant le message que ma fille avait enregistré sur mon répondeur: Vous êtes bien chez les Longmire, nous ne pouvons pas vous répondre pour le moment, parce que nous sommes en train de courir après des méchants ou d’essayer de nouveaux chapeaux blancs… »

-On peut dire ça.

-Des bandits qui attaquent les trains?

-Non. »

 

« Offshore » – Petros Markaris – Seuil/ Cadre noir, traduit par Michel Volkovitch

 « Toi qui es vie, tu es mis au tombeau… »

Le cortège s’arrête à la hauteur du Parlement, peu avant le tournant de la rue Othonos. La trentaine de prêtres est suivie par quatre fidèles portant le cercueil du Christ. Sur les deux trottoirs de la place Syntagma, du côté du Soldat inconnu et de l’autre, la foule forme deux murailles. Tous, tenant un cierge allumé, suivent avec recueillement le passage de la procession, et certains chantent à mi-voix les chants funèbres. « 

J’ai retrouvé avec plaisir le commissaire Charitos et la vie d’Athènes qui, ô surprise, est sortie de la crise ! La Grèce orthodoxe fête Pâques, la résurrection, et l’auteur ne pouvait choisir meilleur moment pour distiller son ironie moqueuse, car bien sûr il y a là un clin d’œil. C’est la foi qui sauve, n’est-ce pas ? Et le peuple grec est vraiment content de croire que brusquement, en ce début de printemps son pays ressuscite…Pour moi, contente de ce petit retour à Athènes au soleil.

Et d’abord, une réminiscence de nos propres dernières élections avec ce nouveau parti grec, ETSI :

« Lorsqu’un journaliste à le télévision leur demandait d’un ton supérieur: »Mais enfin, comment vous présenterez-vous aux élections sans programme? Le citoyen ne doit-il pas savoir pour quoi il vote ? », ils lui clouaient le bec avec cet argument immuable: »Jusqu’à présent le citoyen votait pour quelque chose et il arrivait autre chose. Ne vaut-il pas mieux ne pas promettre ce qui ne se réalisera pas? […] Dans un pays où tout le monde s’étripe, la victoire est allée aux Bisounours. ETSI a emporté la majorité absolue.[…]Soudain l’argent s’est mis à affluer. Une grande partie de cet argent venait des privatisations que le gouvernement lançait à toute allure, à coups de procédures sommaires ». 

Le commissaire Charitos, bien que sceptique, et tous les autres reprennent une vie « comme avant »; les voitures sortent des garages où elles dormaient – la belle pagaille en ville reprend de plus belle – , les restaurants se remplissent à nouveau de clients joyeux et optimistes, il souffle un vent de reconquête d’une vie plus insouciante. Mais, car bien sûr il y a un mais, un premier meurtre se produit, un cadre de l’office du tourisme, un second, celui d’un armateur, et le troisième, un journaliste à la retraite que connaissait et appréciait Charitos…Notre brave commissaire va enquêter et se retrouver avec les pieds dans un bourbier opaque et dangereux qui mêle politique, économie et ceci découlant de cela corruption et blanchiment d’argent sale à grande échelle avec des gens pas trop fréquentables en principe, mais en principe seulement. Charitos lui ne renie jamais son éthique, préfère l’honnêteté à une promotion. Dans l’affaire seule sa femme Adriani est contrariée par ce brusque renouveau qu’elle ne comprend pas, dont elle se méfie après des années de vache enragée.

« Dès qu’on se fait un peu de gras, on se rue dans les restaurants, on bloque les routes en oubliant ce qu’on disait dans mon village: trois jours de fête, quarante jours de deuil. Trois mois ont suffi pour nous faire oublier six ans. Voyons combien de temps il faudra pour en revenir au même point. »

Ah ! Adriani ! Elle est un axe dans ce roman au demeurant classique, mais très agréable pour l’atmosphère qui y règne et pour le propos, jamais frontal mais plein de sous-entendus.

Adriani, c’est la cuisinière hors pair, elle fut la reine des repas faits de rien, une résistante en cuisine contre la morosité de la crise féroce et la voici avec à nouveau des victuailles qui bien que leur retour lui semble louche, la comblent d’aise. Adriani, dotée d’un caractère assez fort nourrit comme elle aime, sans compter !

« Moi je sais cuisiner à la grecque et je ne veux pas imiter les Italiens. Si je voulais apprendre des recettes, je regarderais tous les matins à la télé ces chefs qui vous font de ces plats, une vraie folie, que je m’en arrache les cheveux. Comment a-t-on fait pour passer du souvlaki à la cuisine thaïlandaise. Il est vrai qu’on a quitté la charrette pour le 4×4. C’est pareil. »

Il va y avoir aussi durant cette enquête des migrants bien utiles en boucs émissaires, des jeunes gens pleins d’envie de vivre, et le roman se termine par une question. On voit bien aussi que la société souffre d’une gangrène, le racisme, l’intolérance, la méfiance…

« On se marie, monsieur le commissaire, et pendant cinquante ans on a une vie de couple parfaite. On élève trois enfants, on se soutient mutuellement, et tout d’un coup, à soixante-dix ans, votre épouse rejoint l’Aube dorée. Elle ne dessine pas une croix gammée sur le bras, elle ne défile pas avec les crânes rasés et les gros durs, n’empêche, elle est infectée jusqu’à la moëlle. »

Je suppose donc que Charitos n’est pas encore au bout de ses peines, et qu’on le retrouvera. Il est ici le narrateur, on le suit pas à pas dans ses pensées et ses raisonnements, dans ses fatigues et ses emballements, s’exprimant dans une langue simple, claire et qui reflète aussi souvent la bonté du personnage. Il va prendre des risques, il va arriver à ses fins, mais l’enquête sera compliquée.

« Je ferais mieux de me tenir à carreau, me dit la voix de la raison. Qui se met dans le grain, se fait bouffer par les poules, selon le proverbe. Et ce qui m’attend là, c’est un sacré poulailler. »

Je m’arrête là et vous conseille de ne pas manquer la postface du traducteur, Michel Volkovitch, qui a mon avis a su rendre le style presque oral de l’auteur.

En voici juste les premiers mots :

« Fini la crise! La Grèce va mieux !

Pas pour de vrai bien sûr. Nous sommes dans une fiction, Offshore, neuvième enquête du commissaire Charitos. On y voit la Grèce prise en main, vers 2017, par un parti ni-de-droite-ni-de-gauche que dirigent des nouveaux venus jeunes et fringants, amis des patrons et des banquiers. Saluons d’abord les talents divinatoires de Pétros Markaris, qui imagine ce scénario improbable avant qu’il ne soit tourné en France avec le succès stupéfiant que l’on sait. »

Un excellent traducteur qui partage l’humour grinçant de Markaris pour notre plus grand plaisir.