« Quand sort la recluse » – Fred Vargas – Flammarion

« Adamsberg, assis sur un rocher de la jetée du port, regardait les marins de Grimsey rentrer de la pêche quotidienne, amarrer, soulever les filets. ici, sur cette petite île islandaise, on l’appelait « Berg ». Vent du large, onze degrés, soleil brouillé et puanteur des déchets de poisson. Il avait oublié qu’il y a un temps, il était commissaire, à la tête de vingt-sept agents de la Brigade criminelle de Paris, 13ème arrondissement. Son téléphone était tombé dans les excréments d’une brebis et la bête l’y avait enfoncé d’un coup de sabot précis, sans agressivité. Ce qui était une manière inédite de perdre son portable, et Adamsberg l’avait appréciée à sa juste valeur. »

Une amie m’a prêté depuis des mois ce roman, et quel bonheur de retrouver Adamsberg ! Une vraie pause plaisir pour l’été, un livre lu en quelques heures car quand Fred Vargas vous embarque, on ne la lâche pas. Je n’ai loupé que le livre précédent, mais sinon, j’ai tout lu y compris les nouvelles et les romans graphiques  (avec Edmond Baudoin) .

J’avais oublié à quel point j’aime cette écriture et cette atmosphère si agréables, ces dialogues si percutants, ces personnages vraiment pas ordinaires dans ce commissariat parisien, et puis l’humour. Bien sûr une fois encore l’histoire et l’intrigue vont être tortueuses à souhait. Adamsberg est rentré de vacances en Islande à la grande satisfaction de l’équipe, mais Danglard lui, est inquiet:

« Mais qu’un esprit brumeux s’en aille en un pays brumeux lui semblait en revanche périlleux et gros de conséquences. Danglard craignait des retombées difficiles, voire irréversibles. Il avait sérieusement envisagé que, par effet de fusion chimique entre les brumes d’un être et celles d’un pays, Adamsberg ne s’engloutisse en Islande et n’en revienne jamais. L’annonce du retour du commissaire  à Paris l’avait quelque peu apaisé. Mais quand Adamsberg entra dans la pièce, de son pas toujours un peu tanguant, souriant à chacun, serrant les mains, les inquiétudes de Danglard furent aussitôt ravivées. Plus venteux et ondoyant que jamais, le regard inconsistant et le sourire vague, le commissaire semblait avoir perdu les pans de précision qui charpentaient néanmoins ses démarches, comme autant de jalons espacés, mais rassurants. Désossé, dévertébré, jugea Danglard. Amusant, encore humide, pensa le lieutenant Veyrenc. »

On rencontre des araignées, loxosceles rufescens, les araignées recluses et inévitablement ça nous mènera à ces femmes recluses apparues au Moyen-Age selon Danglard. Le même Danglard m’apprend ici la racine du prénom Irène – celui de ma mère –  Les circonvolutions complexes du cerveau de notre commissaire Adamsberg vont générer des tas de « proto-pensées », de ces bulles obsédantes qui le laissent tout à coup tétanisé en plein déplacement, figé et hagard.

« Entre temps, Voisenet était revenu à son poste, réalisant en entrant que la pièce, en effet, sentait fortement le vieux port. Touts fenêtres ouvertes, un violent courant d’air passait sur les bureaux et chacun s’était débrouillé pour caler ses dossiers, qui avec des porte-crayons, qui avec ses chaussures, qui avec des boîtes de conserve dérobées dans l’armoire aux réserves du lieutenant Froissy, pâtés de sanglier, mousse de canard au poivre vert.Ce nouvel aménagement hétéroclite des tables donnait à l’ensemble une allure de vide-grenier ou de vente de charité, et Adamsberg espérait que le divisionnaire n’aurait pas l’idée subite de venir rechercher lui-même sa berline, et découvrir la moitié de la Brigade déchaussée dans une salle puante. »

L’enquête très improbable et très peu officielle au début va commencer dans l’odeur infernale de la murène en attente de cuisson par la maman de Voisenet, avec un fait divers et des morts par venin d’araignées dont on pense que les pesticides et le réchauffement climatique ont accru la toxicité. C’est juin, il fait chaud, le commissariat est dans les courants d’air qui semblent s’infiltrer partout, y compris dans les esprits que les piqûres de la recluse vont mettre aux aguets, en commençant évidemment par le lunaire Adamsberg. Qui avant toutes choses, et alerté par Retancourt va faire coffrer un sale type qui fait maigrir d’effroi la petite Froissy. Sur quoi, il va embrayer sur les recluses, celles qui tuent autour de Nîmes. Les araignées et les autres, les bourreaux et les victimes, et un sinistre orphelinat. Des viols, des violences et des vengeances

Le fils du médecin qui tenait l’établissement, lui-même Dr Cauvert médecin, auteur d’une somme sur les enfants qui passèrent dans les lieux: « 876 orphelins : 876 destins »

« -Mon père! dit le docteur en éclatant de rire. De l’eau fraîche, du jus de pomme? Je n’ai rien d’autre. Car vous vous en doutez, mon père, à tant s’occuper de ces gosses en détresse, ne m’a pas beaucoup vu. Moi, son seul enfant, je suis passé inaperçu. Invisible! Il ne s’est jamais rappelé un seul de mes anniversaires. Grâce soit rendue à la miséricorde – il rit de nouveau –  j’avais ma mère, ma sainte mère. Glaçons? Moi je n’ai pas voulu d’enfants. J’ai vu trop d’orphelins pour croire en la pérennité d’un père, vous pensez. »

Vous connaissez Adamsberg…Et vous connaîtrez mieux ici aussi son équipe qui a évolué depuis les origines. Le bleu Estalère qui idolâtre Adamsberg, Retancourt incroyable Violette qui n’a rien d’une fleurette, Froissy nourrisseuse de merles, qui ne décolle pas de son ordinateur, championne toutes catégories de recherches sur le net comme le dormeur compulsif Mercadet

« Comme Froissy, explorer les millions de chemins du net était une promenade qu’il effectuait à grande vitesse, employant tous les biais, chemins de traverse et raccourcis, tel un fugitif excellant à couper à travers champs sous les barbelés. Il aimait cela. Et plus la tâche était colossale, plus il l’aimait. »

 Voisenet passionné de zoologie,

« Il rejoignit le bureau de Voisenet.

-Lieutenant, peut-on confondre les effets d’une morsure de recluse et ceux d’une morsure de veuve noire?

-Jamais de la vie. La veuve noire décharge un venin neurotoxique, la recluse une venin nécrotique. pas le moindre point commun. »

Noël le tatoué qui casse volontiers les gueules des cons, le chat La Boule qui veille sur la photocopieuse, Lamarre et Kernorkian, Mordent et Justin…Et puis il y a Danglard, l’érudit, l’élégant, celui-là même qui écluse du vin blanc toute la journée, et qui ici sera le seul non seulement à ne pas suivre son vieil ami et collègue Adamsberg dans son périple à la Magellan sur les eaux troubles de cette enquête, mais qui de surcroît tentera de diviser l’équipe afin qu’il ne poursuive pas ses recherches. En gros, il deviendra « un vrai con « .

« Adamsberg monta prévenir Noël, qui s’envoyait une bière dans la salle du distributeur de boissons, aux côtés de Mercadet qui dormait.

-Vous le veillez, lieutenant?

-Les réunions me donnent soif. Pourquoi m’avez-vous empêché de lui casser la gueule ce matin? Il s’est conduit comme un porc. Lui, Danglard.

-Exact, Noël. Comme un porc, mais comme un porc au désespoir. On e frappe pas un porc au désespoir.

-Pas faux, reconnut Noël après un moment. Plus jeune, j’aurais dû y penser parfois. Et comment va-t-il revenir? Je veux dire: comment le vrai Danglard va-t-il revenir si un bon coup de poing ne le réveille pas?  J’ai vraiment pensé qu’un sérieux coup ferait sauter en éclats sa putain de face de con. Enfin, je l’ai pensé après. »

C’est Adamsberg lui-même qui se chargera du coup de poing:

« Le commissaire ferma la fenêtre et se retourna vers son adjoint.

-Revenu, Danglard?

-Revenu.

Adamsberg redressa la chaise et tendit un bras pour aider le commandant à se relever et s’asseoir. Il examina rapidement le bleu qui grandissait sur le maxillaire inférieur.

-Attendez-moi une seconde.

Il revint cinq minutes plus tard avec une poche de glace et un verre. 

-Appliquez ça et avalez ça, dit-il en lui tendant le comprimé. Attention c’est de l’eau.[…]  » 

Je n’oublie pas Veyrenc, l’ami du Béarn à la chevelure léopard, esprit fin qui connait si bien son ami Jean-Baptiste, Veyrenc, fin bec par philosophie:

« Sans être sourcilleux sur la nourriture, Veyrenc n’avalait pas n’importe quoi avec l’indifférence d’Adamsberg. Il estimait que l’ordinaire était déjà assez difficile à vivre et la vie assez âpre à fréquenter pour qu’on ne bousille pas l’éphémère bien-être des repas. »

La garbure arrosée de madiran sera souvent au menu des deux béarnais, Veyrenc n’étant pas insensible à la patronne Estelle qui le sert, sa main sur son épaule.

Enfin resurgit Mathias le préhistorien, chargé de fouiller le lieu où se tenait le pigeonnier dans lequel vécut cette recluse qui terrifia Adamsberg enfant. Et Mathias voit arriver Violette Retancourt, portrait, vision : 

« La vue de Retancourt suspendit Mathias au milieu d’un lancer de pioche, dont il laissa retomber le fer au sol. Le lieutenant, nota Mathias, l’arbre de la forêt d’Adamsberg, paraissait égaler sa taille. Et chez cette femme qui même nue aurait parue armée, un très intéressant visage dessiné au pinceau fin. Mais malgré des lèvres sans défaut, un nez étroit et droit, des yeux d’un bleu plutôt doux, il n’aurait pu dire si elle était jolie, ou attirante. Il hésitait, la suspectant de pouvoir modifier son apparence à son gré, entre les deux versants de l’harmonie ou de la disgrâce, à son choix. De même de sa puissance: purement physique ou psychique? Simplement musculaire ou nerveuse? Retancourt échappait à la description ou à l’analyse. »

Suivez cette équipe si attachante sur la piste de 9 salopards, sur celle d’un assassin ( ou de plusieurs ?), sur celle des araignées et des recluses. J’ai beaucoup aimé l’interprétation donnée à l’histoire de la chèvre de Mr Seguin. Et les boules à neige d’Irène.

Quel talent que celui de Fred Vargas, vraiment ! J’ai une fois encore appris deux ou trois choses ici, j’ai beaucoup ri, parce que c’est la championne du dialogue surréaliste et de la réplique qui fait mouche. Et tout ça avec poésie, finesse, intelligence, un livre parfait pour l’été, mais n’importe quand en fait. Alors donc, quelques morceaux choisis intégrés ici pour vous, et si ce n’est pas encore fait, foncez chez les recluses !

« Adamsberg remontait les rues vers chez lui, opérant des détours inutiles, les mains enfoncées dans ses poches, ses doigts enserrant la boule à neige. Le navire emportait son ancre, le navire emportait l’Yraigne. Demain, Lucio  rentrait d’Espagne. Il lui raconterait l’araignée, à la nuit, assis sur la caisse en bois. Et Lucio ne pourrait rien lui opposer: toutes les piqûres, morsures, blessures avainet été grattées, jusqu’au sang.

Il se rappelait la voix de Lucio, devant la maison de Vessac, à St Porchaire. Qui le poussait à creuser encore tandis que lui pensait à fuir. Et Lucio avait seulement dit:

-T’as pas le choix, mon gars. »

Gros gros plaisir de lecture!

« Les Mains vides » – Valerio Varesi – Agullo/Agullo noir, traduit par Florence Rigollet

« Ce jour-là, la ville attendit vainement la pluie. Quelques nuages prometteurs avaient pourtant fait leur entrée vers dix heures du matin en direction du duomo, mais bien vite ils s’étaient dissipés sous la chape de plomb. Le soleil avait recommencé à chauffer les immeubles comme un feu doux doux un bouilli, et Soneri s’était remis patiemment à transpirer dans sa chemise de lin. Juvara souffrait davantage et s’était fait toiser quand il avait tenté de rallumer le climatiseur en panne: après la pluie manquée, plus d’illusions possibles, la canicule tendrait son piège et la chaussée collerait sous les gaz d’échappement et les voitures brûlantes.Le commissaire ouvrit les fenêtres et reçut au visage un souffle de vache. »

C’est ma première rencontre avec le commissaire Soneri et c’est une belle rencontre. Un personnage comme je les aime, c’est à dire intelligent, fin, au caractère complexe et puis aussi un homme qui aime manger. Je sais, ça peut sembler curieux, mais je trouve que ce goût de la table est un vrai indice sur le caractère. Soneri aime manger de bonnes choses et aime fumer des cigares Toscano. Il mange comme on se soigne:

« Le commissaire passa à côté du Regio et vagua un moment avant de tomber sur le Milord. En poussant la porte, il  se demanda si c’était la faim ou le besoin d’apaiser ses amertumes matinales qui l’avaient guidé jusque là.Rien d’un hasard, en tout cas. Les tortelli d’Alceste étaient un traitement temporaire mais efficace. Il retrouva sa forme en retournant à la Questure, aidé par la promesse d’averse qu’on lisait dans le ciel. »

La pieuvre, celle qu’on voit sur la couverture et la petite, toujours là à la fin est celle qui étend ses bras puissants sur la ville de Parme. La ville fond sous une canicule aussi étouffante que les bras de cette pieuvre et tout le monde est un peu à cran. Un poids pèse sur la cité et Soneri va devoir trouver des ressources en lui et dans son équipe pour affronter le réseau inextricable qu’il va découvrir au fil de l’enquête.

Un commerçant du centre ville a été roué de coups à mort et puis on a volé au vieux Gondo son accordéon. Lui est une figure de la ville, un vrai musicien qui s’est mis au service de tous, un peu poussé par la misère….

« -Je veux mon accordéon, murmura-t-il de manière quasi imperceptible.

-Il faut nous aider, alors », insista Soneri, persuadé que le vieux avait vu ses agresseurs.

Mais pour toute réponse, Gondo se tourna de l’autre côté. D’un seul coup, le commissaire souffrit d’un trop-plein de chaleur et de sueur, une impuissance insupportable.[…]Il se rappela alors le motif purement personnel de sa venue. Sa colère contre la bêtise du monde et son inguérissable arrogance l’avaient conduit au musicien. Et puis il connaissait Gondo: l’hiver, sa musique envahissait la cité brouillardeuse, ultime soupir d’une ville romantique blafarde et finissante, noyée sous un anonymat luxueux et ordinaire. Pourtant, ce vol ne relevait pas de sa compétence et, si odieux fût-il, ce n’était qu’un petit larcin. »

C’est le point de départ d’une enquête qui va très vite devenir complexe et tentaculaire, s’étalant sur un réseau de sociétés derrière lesquelles se cachent « un nouveau type de criminels », et toutes les « petites mains » moldaves, calabraises, roumaines, placées au front. Rien n’est plus comme avant, y compris dans le grand banditisme.

Je ne peux bien sûr pas vous faire avec moi tirer le fil de ce chemin de piste que va suivre avec une rare ténacité le commissaire, mais je vais parler plutôt de la « veine » de ce roman de haute qualité. Une veine qu’on peut dire classique de roman policier, avec une écriture sobre et précise, une construction du récit qui sur une intrigue compliquée travaille sur la rigueur de la narration :  on ne se perd pas – et pourtant, il y a du monde ! – et on suit la pensée et la réflexion de Soneri sans perdre pied. C’est un livre clairement politique, on y sent une sorte de désespérance, une lassitude et une grande colère.

« -[…]Mais les troupeaux me font peur. Il faut toujours qu’ils aillent où on leur dit d’aller et qu’ils disent merci à ceux qui montrent les crocs et choisissent à leur place. Ils n’ont jamais d’idées, alors forcément, ils sont bien contents que les autres en aient. Tous à la queue leu leu derrière celui qui crie le plus fort. »

La cohue de tailleurs et complets- vestons à l’entrée semblait confirmer l’opinion de Soneri. »

La chose que je trouve la plus remarquable ici, c’est l’ambiance de cette ville – que je ne connais pas – qui sous la chaleur intense semble se liquéfier, devenir floue, laissant apparaître sa décadence en cours, cette décadence due à celle du monde, des sociétés du moment où les « affaires » et la corruption règnent.

« Il savait qu’il vivait les derniers moments d’une ville en voie d’extinction, où lui et tant d’autres avaient vécu pendant des années en s’appropriant les rues et les cafés. Aujourd’hui, le décor était le même, mais de nouveaux acteurs avaient pris la relève.

Il se laissa guider par ses rêvasseries qui l’emmenaient au hasard des trottoirs déserts, le long des murs qui empestaient parfois la pisse. Une fois chez lui, l’image de Gerlanda lui revint à l’esprit, son avidité vaine et son pouvoir hargneux qui cependant ne l’avaient pas préservé de la chute. Car tout passe, et pour Roger aussi, le moment était venu de quitter la scène. »

La délinquance a changé de genre, a changé de cibles et de procédés. Le truand d’aujourd’hui réside dans des sphères où on préférerait qu’il ne soit pas…Mais on le voit partout, régnant en maître dans le monde de l’argent, des affaires et de la politique. Si dans ce roman ceci est dit sans démesure, c’est néanmoins ce qui est dit et Valerio Varesi met en Soneri une grande colère qui va devenir une grande fatigue, lui qui dans les rues de Parme peine à reconnaître sa ville accablée de toutes parts, par la canicule et par les morts, les crimes, les trafics de cocaïne et l’usure qui partant de peu finit de façon pyramidale vers les hauteurs. Beau personnage que Gerlanda, qu’on finit presque par trouver sympathique, tant ceux qui vont lui succéder sont affreux, et ses conversations avec Soneri donnent lieu à des pages admirables ( chapitres 7 et 11 ) et un regard impitoyable sur une société dont Gerlanda le prêteur dit:

« -Ils sont responsables de leur situation, répondit l’autre. D’après vous, pourquoi sont-ils endettés? Certainement pas à cause de la conjoncture économique ou de véritables besoins, ni pour manger. Je vais vous les donner, moi, les raisons: avidité, présomption, désir de paraître. En un mot: futilité. Voilà l’origine de leurs dettes. Rien que des enfants gâtés élevés dans le confort et incapables de supporter la moindre gêne ni la moindre privation. Certains se sont ruinés pour s’acheter des voitures de luxe, d’autres ont tout dépensé pour des femmes ou pour suivre des projets trop ambitieux, d’autres encore se croyaient qualifiés, mais ne l’étaient pas. Aucun n’a de véritable projet de vie, tous derrière leurs fantasmes ou leur apparence, la chose la plus stupide et vaine qui soit.

-Maintenant, c’est vous qui parlez comme un curé, constata Soneri.

-Peut-être, mais moi, je ne donne jamais l’absolution. »


Je regrette de n’avoir pas lu les précédents livres de Valerio Varesi, pour voir l’évolution de Soneri, ici énervé, fatigué, déçu d’un peu tout, sauf d’Angela son amie-amour. Il m’a fait penser par certains côtés au Kurt Wallander du grand Henning Mankell, dans sa ténacité, son côté un peu obsessionnel de ses enquêtes et dans son caractère sombre. Soneri et Parme et le tonnerre qui roule, et la chaleur infernale… Il faut aussi dire que toutes les scènes dans la ville sont remarquables, l’écriture est vraiment belle et forte. Plus je feuillette les pages de ce livre pour en parler et plus j’en retrouve la beauté des descriptions, la force de mots choisis, et un fond tellement intelligent…bref, vraiment un livre marquant pour moi.

Excellent roman, j’ai eu beaucoup de plaisir à cette écriture impeccable, à accompagner ces policiers souvent retenus, empêchés par la hiérarchie, j’ai aimé quand Valerio Varesi décrit Parme dans sa torpeur torride. Très chouette lecture que je conseille vraiment à ceux qui aiment le roman policier qui n’est pas que ça.

La fin:

« Il était fatigué de tout. Il avait l’impression de ne servir à rien, il voulait tout laisser tomber. Il se sentait raillé, bafoué, et seul, avec ses idéaux abstraits. Il avait envie de blasphémer, de mettre des coups. Il était étonné par sa capacité d’indignation, à son âge. C’était sans doute un signe d’intégrité, il s’en serait volontiers passé. Des années qu’il enrageait, des années que rien ne changeait. Il arriva chez lui avant d’être surpris par la chaleur de la rue. Il passa devant le miroir et lut sur son visage tout l’abattement qu’il éprouvait. Jamais il ne s’était senti à ce point les mains vides. Il éteignit son téléphone portable, sachant que le sommeil serait le seul moyen de fuir l’insupportable. »

Lino Ventura est né à Parme : 

« La pyramide de boue » – Andrea Camilleri – Fleuve noir, traduit par Serge Quadruppani

« Le coup de tonnerre fut si fort que Montalbano, non content de subir un réveil passablement effrayant; effectua un grand bond et manqua de peu tomber du lit.

Ça faisait plus d’une semaine qu’il pleuvait des cordes sans une minute d’interruption. Les cataractes s’étaient rouvertes et semblaient décidées à ne plus s’arrêter.

Il ne pleuvait pas seulement à Vigàta, mais sur toute l’Italie. Au nord, il y avait eu des débordements et des inondations qui avaient provoqué des dégâts incalculables et dans quelques localités, les habitants avaient été évacués. Mais au sud non plus, ça rigolait pas, des rivières qui paraissaient mortes depuis des siècles avaient ressuscité armées d’une espèce de désir de revanche et s’étaient déchaînées, détruisant habitations et terrains cultivés. »

Andrea Camilleri est maintenant un vieux monsieur, son commissaire Montalbano a lui aussi vieilli. Mais le plaisir est toujours aussi entier à retrouver l’esprit de l’un dans l’autre. Car si Andrea Camilleri est vieux, il est toujours bien vivant, toujours plein d’humour mais aussi de colère, d’ironie grinçante, mais encore de goût pour l’amour et la bonne table. Tout ça se reflète dans Montalbano, et est encore très puissant dans ce livre, coup de cœur pour moi tant tout est si bien dit de ce qui pourrit la Sicile et le monde. La pyramide de boue, métaphore parfaite pour l’intrigue de ce roman qui dénonce la corruption à tous les étages – de la pyramide –  la « fangu », la fange qui finit par s’effondrer, couler, ruisseler et mettre à nu ce qui réside au cœur de cette colline en pleine déliquescence.

« Montalbano regarda les alentours. Ce paysage le désolait, lui serrait le cœur, le mettait mal à l’aise. L’énorme grue ressemblait au squelette d’un mammouth, les gros tuyaux ressemblaient aux os de quelque animal gigantesque et c’étaient aussi à des bêtes inconnues et mortes que faisaient penser les camions déformés par la boue dont ils étaient encroûtés. On ne voyait pas un brin d’herbe, le vert était recouvert d’une couche semi-liquide gris sombre, comme si un cloaque à ciel ouvert avait étouffé tout être vivant, des fourmis aux lézards. Dans l’esprit de Montalbano monta un vers d’une poésie d’Elliot qui s’intitulait justement La terre désolée et qui disait « là où les morts perdent leurs os ».

Ainsi Montalbano, célibataire car Livia est partie quelques temps pour se reposer des coups durs de la vie, Montalbano et toute son équipe va devoir résoudre le pourquoi du comment du meurtre du comptable Giugiu Nicotra. Et ce sera un mille-feuille à démonter. Tenace, curieux, en colère, épaulé par Fazio, Mimì Augello et dans une moindre  et comique mesure de l’inénarrable Catarella, il résoudra bien l’affaire après avoir tâtonné dans les méandres des montages douteux d’une bande d’entrepreneurs véreux. Un petit faible de ma part pour la scène où Montalbano met à jour le coupable et pour ce pauvre Pitrineddru à l’acariâtre mère.

 » Sans savoir comment ni d’où il venait, Pitrineddru se matérialisa.

C’était un colosse quadragénaire de deux mètres de haut, avec des cheveux qui démarraient pratiquement aux sourcils, des biceps de quatre-vingts centimètres de circonférence, des mains grosses comme des pelles.

-Qu’est-ce qu’il y a, maman?

-Pitrineddru, cori di lu mè cori, cœur de mon cœur, c’tes deux flics y disent comme ça qu’on est non déclarés et peut-être qu’ils vont nous faire fermer ‘u magasin.

Pitrineddru leur jeta le regard torve des taureaux qui vont charger. »

J’ai beaucoup aimé cette histoire, parce que c’est une jubilation de retrouver cette équipe de police si pittoresque, ces caractères si bien dépeints, cette colère sourde de l’auteur, marquée d’une ironie fatiguée, la lassitude naissante chez Montalbano de ce monde corrompu, de lui-même et de son corps vieillissant, la vue, l’oreille qui baissent inexorablement, les douleurs diffuses…Autre chose qui s’écroule, qui se délite, le corps… Reste l’appétit, persistant:

« En premier lieu, à peine rentré à la maison, il alla mater ce qu’Adelina lui avait priparé.

Ouvrir le four ou le réfrigérateur lui donnait exactement la même émotion que quand il était minot et qu’il brisait l’œuf de Pâques pour voir ce qu’il y avait dedans.

Peut-être pour se faire pardonner ses manières bourrues de la matinée, Adelina lui avait préparé un merveilleux plat de pâtes ‘ncasciata* et deux saucisses à la sauce tomate. »

Parfaite, vraiment parfaite métaphore que cette pyramide de boue sur un chantier abandonné, où sans cesse ruisselle la boue sous les trombes d’eau tombant des cieux, toute l’ambiance du roman est noyé sous les pluies incessantes, sous la boue où les pieds s’enfoncent et glissent, et une conduite énorme à demi enterrée où gît un corps.

« Le commissaire et Fazio rentrèrent dans le tunnel. Les types de la morgue avaient retourné le cadavre et lui avaient aussi nettoyé le visage.

Le corps était celui d’un beau gars trentenaire, cheveux noirs, dont la bouche entrouverte laissait apercevoir des dents saines et blanches. Sous l’œil gauche, il avait une cicatrice en forme de demie-lune. Le tricot, sur le devant, n’avait aucun pertuis de sortie, signe que le projectile était resté dans le corps. »

Bref, j’ai vraiment adoré ce livre, parce qu’il m’a fait rire – Camilleri n’omet jamais de nous faire sourire par le langage, le caractère, la singularité de ses personnages – parce que je ressens tout le temps le même dégoût face à certaines pratiques, face à la facilité qu’il y a à corrompre avec bien peu de choses, parce qu’Andrea Camilleri n’en fait pas toute une théorie, mais un juste constat facilement compréhensible par tous et sans se prendre pour le grand esprit du siècle.

« Les couleurs n’existaient plus, on ne voyait plus que la couleur grisâtre de la fange. Le « fang », comme disait Catarella et peut-être n’avait-il pas tort, parce que la fange avait pénétré dans notre sang, elle en était devenue partie intégrante. La fange de la corruption, des dessous-de-table, des fausses factures, de l’évasion fiscale, des arnaques, des bilans truqués, des caisses noires, des paradis fiscaux, du bunga bunga…

Peut-être, songea Montalbano, cet endroit était-il le symbole de la situation dans laquelle s’atrouvait le pays entier.

Il accéléra, pris soudain par la peur irrationnelle que sa voiture, contaminée, s’arrête en ce lieu damné pour se changer brusquement en débris fangeux. »

Avec une simplicité pas donnée à tout le monde, il nous en parle, du monde, avec sa dent dure pour les uns et son cœur tendre pour les autres.

Montalbano est en manque de sa Livia qui va retrouver le sourire grâce à Sélène, oui, Sélène et c’est pas beau, ça? Montalbano, ayant bouclé l’affaire :

« Le lendemain, il se leva à six heures, prépara sa valise, tiléphona au commissariat de Punta Raisi, se fit réserver une place sur le vol de onze heures, monta en voiture, alla au bureau, écrivit la demande de congé à envoyer au directeur du personnel, la donna à Catarella.

Puis il alla au supermarché où il y avait un rayon pour animaux domestiques. Il acheta un faux os et un castor en peluche qui couinait quand on le pressait. « 

Belle lecture, qui m’a fait beaucoup de bien. Merci Mr Camilleri.

Après la pluie le beau temps et Montalbano se met à chanter:

« Le lendemain apporta l’offrande d’un soleil triomphant et d’un ciel sans nuages.

Montalbano en fut si surpris et content qu’il entonna, lui qui chantait si faux, « e lucevan le stelle…« .

Et sous la douche aussi, il poursuivit son numéro musical… »

« La folie Tristan » – Gilles Sebhan – Rouergue/Noir

« La mue

Une blessure est une blessure, si légère soit-elle, même imperceptible, c’est déjà une modification du corps, un pas vers un autre soi-même, un adieu à ce qu’on était avant la déflagration, pensa Dapper en grimaçant tandis qu’un médecin aux gestes précis s’appliquait à refermer sa plaie. La balle avait traversé l’épaule, sans dommage, comme venaient de le révéler les radiographies. Autour de lui, le lieutenant sentait l’air de la pièce vibrer, peut-être à cause du néon dont la lumière tombait sur le Skaï bleu de la banquette où il se trouvait à demi allongé. Dapper avait toujours soigneusement évité les médecins. »

J’ai retrouvé le lieutenant Dapper et l’écriture de Gilles Sebhan avec une certaine appréhension tant j’avais trouvé l’opus précédent perturbant ( « Cirque mort » ) . Car il s’agit bien d’une suite, mais ici l’aspect enquête est plus prégnant, et si évidemment la psychiatrie avec l’ineffable docteur Tristan sont encore au cœur du roman, d’autres sujets sont abordés et les enquêtes sont plus présentes. Je dis « les enquêtes » parce qu’il va se passer pas mal de choses. Le roman débute sur Dapper à l’hôpital. Il a reçu une balle et vient se faire soigner, là-même où son fils Théo a été suivi à la suite de l’enlèvement de trois mois dont il a été victime. Une des enquêtes est celle menée discrètement par un gros jeune homme, envoyé par le journal pour lequel il travaille afin d’en savoir plus sur cet événement .

« À vrai dire, son article était presque terminé. Ne restait plus qu’à vérifier quelques informations et puis, si tout se passait bien, à intégrer ce coup de théâtre dans le final de son histoire. Évidemment, ces récits ne valaient pas les recueils de poèmes que le garçon tirait lui-même avec son imprimante sur du papier coloré, ces plaquettes dans lesquelles parfois il recyclait des bouts de ses enquêtes et qui n’atteignaient jamais que quelques amateurs éclairés. Durant son séjour, dans un petit carnet, il avait ainsi noté un poème sur l’assassinat des adolescents, un autre sur l’arbre de pierre qui se dressait dans la chapelle, mais surtout il avait couché sur le papier son poème préféré, un hymne à la jeune bibliothécaire qui s’intitulait tout simplement Viviane et dans lequel il l’évoquait comme une figure fée. »

La seconde enquête – pas la moindre, on le verra –  va être celle que Dapper va mener à titre personnel pour retrouver les traces de sa mère et une explication à son abandon, et enfin l’enquête de police pour retrouver une femme, Marlène Cassandra, coiffeuse, qui était passée voir Dapper pour déposer une plainte : elle avait failli être enlevée. Et elle le sera pour de bon:

« Ce que Marlène Cassandra appelait institut de beauté n’était au fond qu’un salon de coiffure amélioré, où il était possible, en plus d’une permanente, de se faire orner les ongles de motifs pailletés. Mais Marlène avait appris avec le temps l’importance des mots dans l’ordre social. Elle était née pauvre, ses parents vendaient des casseroles sur les marchés, elle avait dû quitter l’école assez rapidement et se débrouiller seule. Elle était du genre qui plaisait aux hommes mariés. Dès la fin de l’adolescence, elle se faisait inviter dans des pizzerias, à d’agréables week-ends extraconjugaux dans des maisons de campagne.Cette vie n’avait pas été déplaisante, mais elle avait maintenu Marlène dans l’attente de mieux. Cette attente n’avait pas été comblée. Elle avait été brièvement mariée, en avait conçu une amère déception. À quarante ans, elle vivait seule dans une maison de poupée. »

La clé de voûte apparaît clairement à la toute fin du roman, dans le vieil hôpital où exerce le sulfureux et colérique Dr Tristan. L’atmosphère est inquiétante, tendue; entre la difficulté de Dapper à renouer avec son fils Théo qui a beaucoup changé, son couple avec Anna qui bat sérieusement de l’aile, ses alertes de santé qui lui donnent des sueurs froides, émerge dans la vie de chacun des personnages l’idée de la filiation, du secret, de l’abandon et des troubles plus ou moins sévères que ça peut générer.

Mon personnage préféré est Marlène, et celui qui m’a fait peur, c’est Théo. ( une scène sidérante à la fin du livre…) On retrouve également Ilyas qui fait vraiment de la peine dans ce second volet…Si vous lisez, vous comprendrez ! C’est un livre riche, resserré ( 172 pages ) ce qui lui donne sa force. L’imbrication des différentes vies, enquêtes, troubles – et il y en a… – donne au tout quand même un sentiment assez oppressant. Certains passages font carrément peur  -enfin, à moi ! – et puis, et puis eh bien ça donne à réfléchir, et ça, ça ne peut pas faire de mal !

Je termine avec un aperçu de la pensée vénéneuse du Dr Tristan:

« Un traumatisme, pouvait-on lire dans les ouvrages spécialisés, est une expérience de violence hors du commun au cours de laquelle l’intégrité physique et psychique d’un individu se trouve menacée. La gamme des événements traumatisants est large: violence physique, violence sexuelle, guerre, découverte inopinée d’un cadavre, suicide d’un proche. Quelle beauté, pensa Tristan, devenir soi-même un traumatisme, être l’origine pour quelqu’un de l’événement qui bouleversera sa vie entière et donnera telle une fleur tout juste hybridée une floraison nouvelle. Devenir soi- même le vecteur d’une folie neuve. »

En tous cas, écriture affûtée comme un scalpel, j’ai beaucoup aimé et ai été parfaitement captée par le sujet. Je pense que lire le précédent avant est plutôt bienvenu pour la perception et la compréhension de certains des personnages, comme Ilyas ou Théo, et Tristan bien sûr. 

Gilles Sebhan nous prépare-t-il un autre volume ? Il y aurait un intérêt certain à suivre un peu Théo, j’aime bien Stella aussi, que deviendra-t-elle ? Mais c’est juste mon avis de lectrice.

« Mauvaises nouvelles du front » – Hugues Pagan – Rivages/Noir

« Mauvaises nouvelles du front

 

La nuit était électrique, brûlante, sèche et sans trêve. À chaque instant, des éclairs de chaleur illuminaient le patio où végétait un mince bosquet d’érables du Japon, qui tâchaient juste de survivre, tant vivre, déjà, excédait leurs forces autant que les miennes. Je somnolais, les pieds sur une chaise, renversé dans mon fauteuil presque à l’horizontale. Sur le bureau, le téléphone rouge somnolait aussi. Des sortes de paix séparées. »

Alors là, totalement, absolument emballée par ce recueil dont les premières lignes ici vous donnent un peu le ton. Même si selon les pages, il y a plus ou moins d’humour – décalé et très noir – de la colère mourante, je veux dire, un sentiment d’abandon, de grande solitude. Et des pages d’une grande beauté mélancolique, comme dans la nouvelle « Ostende ».

« Ostende, quant à lui, se tient en mer. Il n’a rien abdiqué depuis le temps, même si de longue date ses murailles sont tombées. C’est au bout d’une terre plate qu’on a gagnée sur l’eau. On y arrive par l’autoroute, comme en bien d’autres lieux. Une autoroute très plate et dégagée, quand on a laissé Bruges derrière. Alentour, il y a des champs lisses et des bosquets, et de petites maisons de brique avec des roses trémières et des potagers. On roule, puis on est tout de suite arrivé: un parc aux grandes frondaisons, un large rond-point étale et les mâts de navires surgissent plantés pour ainsi dire en plein cœur de la ville. Ce sont comme des échardes de bois plantées en plein vent. Les navires grincent et remuent dans le bassin. On ne peut penser que du bien d’une ville peuplée de mâts et de navires. »

Cette nouvelle se démarque assez dans le ton des autres par sa forte charge tendre entre le flic et sa collègue Calhoune à leur première rencontre, missionnés à Ostende pour récupérer un type qui a été arrêté:

« J’avais pris une voiture, j’avais gaulé deux esclaves au hasard: un mâle et une femelle. Le mâle était un des lieutenants de Clint au Groupe Criminel, un type sans relief avec une tête de forban et de grandes mains d’étrangleur, et qui ressassait tout le temps des idées noires. La femelle était une jeune branleuse forte en gueule qui me prenait pour Dieu. Elle provenait d’une autre Division et n’avait jamais travaillé la Nuit. Elle était considérée comme fiable, mais pas mal branque. Elle portait un flight et des santiags, été comme hiver, peut-être pour cacher qu’elle avait trop de poitrine et encore un cœur de toute petite fille. »

Dans les deux dernières pages « Et pour finir », l’auteur explique comment ce recueil s’est édifié et ce qu’il en pense:

« Alors ces nouvelles, disparates, bancales, plus ou moins drôlatiques, ces personnages entraperçus, ce sont des portes ouvertes un instant sur des solitudes, des murmures de vies, qui sont les leurs et par conséquent un peu les miens, rien que des petits blues sans portée. Des dérapages mal maîtrisés, des souffrances. Des tristesses. Les leurs, les miennes. Peut-être les nôtres. Je n’ai jamais su gérer, j’étais trop occupé à écouter ce qu’ils venaient me raconter au petit matin. »

M’ôtant de la bouche tous les qualificatifs qui me sont venus en tête à cette lecture. Même si bancales est terme de modestie. Les nouvelles ne sont pas bancales, pas plus que « l’ordre » dans lequel elles se succèdent, non, c’est le monde et les gens qu’elles décrivent qui le sont. Il y a le narrateur, commandant de police usé, blasé, sombre comme peu le sont, acide et acerbe, mais surtout fatigué.

« Je vivais dans un petit deux-pièces sur les voies, rue de Bercy, avec Yellow Dog*, mes livres et mes anciens rêves qui n’avaient plus cours, même à mes propres yeux. […]. De fait, mon importance avait décru avec le peu d’intérêt que je me portais à moi-même. Peu à peu, je m’étais habitué à ma propre vacance. »

*Yellow Dog est un chat extrêmement expressif, communicant comme on dit en nos jours « modernes », et intelligent. Et la voiture s’appelle Dizzie Mae, Pontiac 1974…

Autour, Yobe-le-Mou, chef adjoint de la Division, un sale type, infect, odieux, veule et détesté par notre héros fatigué.

 » Il était né des amours disruptives d’un père commissaire divisionnaire et d’une mère magistrate à la cour de cassation. De quelque manière qu’on le prit, c’était un homme sans qualité, ce qui en faisait un être précieux à tous égards. Yobe m’avait déclaré:

-T’es vraiment un sale con. Tu respectes rien. Chuis sûr, même, tu respectes pas le drapeau.

-Tout dépend de l’usage qu’on en fait, Yobe. Si c’est pour massacrer les indigènes sous couvert de civilisation, j’achète pas.

-Pauvre con. Civilisation, mon cul. Les indigènes, c’est fait pour être massacrés. »

Enfin le livre étant court je ne vous présente pas toute la formidable galerie de portraits plus ou moins égarés, cassés, cabossés – plutôt plus que moins – au poste de police et ceux qui sont ramassés après infraction ou autre…comme dans la première nouvelle, décollage immédiat vers une sorte de « délire » majestueux. Majestueux par la langue, sa richesse, ses variations du plus relevé au plus cru, et par l’imagination développée avec un humour féroce ; mais quel régal, cette imagination alliée à cette écriture !

On a donc un personnage fil conducteur, notre narrateur, un environnement, le commissariat et des lieux comme le café de Slimane, le café du soir

« Ma Nuit, c’était chez Slimane, rue de Charenton. Il pleuvait dehors, les pneus des voitures mâchaient l’eau, le vent grondait au déboulé avec de grands sursauts de hargne, comme un trombone bouché au milieu d’un chorus hasardeux et précipité, et Slimane essayait de me vendre une de ses cousines. »

Ou le Maryland, café du matin, où règne Fernand qui dès qu’il arrive sert sa noisette au héros, et lui tend son journal. Superbe passage sur Fernand:

« Fernand allait à la machine me faire une noisette. Il posait Le Parisien à côté de ma tasse, faisait glisser une corbeille de croissants à côté de mon coude. On se regardait une seconde sans mot dire. Fernand me faisait son sourire fourbu, puis il levait les épaules. S’en allait plus loin, passer un coup de torchon sur le comptoir. Rêver des mers du Sud. Du bercement des alizés. Il ne pensait plus aux femmes, Fernand. Pensait plus à personne. Lui, ce qu’il berçait, c’était son crabe. Un crabe de trop de cigarettes et de mal manger. De trop de tristesse aussi. »

Je pourrais vous détailler chaque texte, dire plus encore, mais non. On reste longtemps dans l’atmosphère de ce livre, très noir, assez désespéré. En tous cas d’une grande beauté, plein de merveilles d’écriture, des mots rares qui tout à coup reprennent une vie intense ( comme le « forban ») mêlés à d’autres ( comme la « branleuse »), je sais que vous comprenez ce que je veux dire. Bien au-delà des histoires et des intrigues parfois hautement fantaisistes – un vrai régal – bourrées d’humour noir, forcément , c’est l’écriture qui m’a emportée, et comme le dit l’auteur fait franchir ces  » portes ouvertes un instant sur des solitudes ».

Plus qu’un coup de cœur, c’est un coup de foudre pour cet auteur et ces nouvelles. Le coup de foudre parce que ça m’a atteinte profondément parce que ces textes disent le désabusement, la solitude, l’abandon, le froid du découragement, de l’usure…avec une force incroyable et un immense talent d’écriture, je le répète..

Mon ami de Nyctalopes a bien dit tout ça ICI.

Je ne peux finir sans parler de la bande-son, la musique que notre flic écoute chez lui, et plutôt que causer, il a fallu choisir et c’est Lady Day. 

« Je me tenais bien tranquille, à écouter Billie Holiday en boucle, Billie et quelques autres qui dataient tous du début du siècle dernier. »

 

Et  sans rendre un dernier hommage à Léon ( « de tous mes flics elle avait sans doute été la meilleure « ) :

« C’était peut-être à ça que Léon avait passé toute sa vie, en un sens, avec un acharnement de tous les instants: à se déchirer elle-même, à se dépouiller de toute l’amertume et de la crasse qui lui collaient aux doigts, de chagrin en chagrin, de souffrance en souffrance, de manière à ce qu’elle devînt enfin elle-même, au dernier moment, au dernier moment avant de mourir.

À l’enterrement de Léon, nous n’avions pas été nombreux. Il y avait, je m’en souviens, elle et moi, et les gens des pompes funèbres, trois ou quatre maigres marauds accoutumés à nos mauvaises manières. Il y avait aussi, dans le ciel gris et bas, de grands bancs de nuages que le vent chassait devant lui avec une rage brouillonne, tout pressé qu’il était de balayer le ciel, et nous tous avec, de bien tristes regrets inutiles maintenant qui l’encombraient.

Je n’aimais guère qu’on parlât de Léon. Ma flic se tenait debout, une boîte de bière entre les doigts. Elle regardait dans le vague. Elle ne parlait pas. Elle se rappelait seulement. »