« Bobby Mars forever » – Alan Parks – Rivages Noir, traduit par Olivier Deparis (Ecosse)

51oocfQeMaL._SX195_« C’est Billy, le sergent de l’accueil, qui décroche. À l’autre bout de la ligne, une femme essoufflée, terrifiée, elle pleure à moitié. Elle dit: « Je voudrais signaler la disparition d’une petite fille. »

Et d’un coup, tout change.

Quand un appel comme celui-là arrive, tout le monde se redresse sur sa chaise, cesse de remplir sa grille de loto, pose son sandwich entamé. Ceux qui ont des enfants ouvrent leur portefeuille sous leur bureau, regardent la photo de Coli, d’Anne ou de la petite Jane et remercient le ciel que ce ne soit pas le ou la leur qui ait disparu. Les plus jeunes, l’air grave, essaient de ne pas s’imaginer sortant une gamine sanglotante d’une cave ou de dessous un lit, félicités par le chef, remerciés par une mère en larmes. »

Été 1973, Glasgow, retrouvailles avec Harry McCoy. Bobby Mars, natif de la ville et musicien flamboyant a été retrouvé mort d’une overdose dans un hôtel. Parallèlement, une jeune fille de 13 ans, Alice Kelly a disparu, tout comme  Laura, la nièce de Murray, le boss de Harry, une adolescente aux mauvaises fréquentations. Murray n’a pas grande estime pour son frère:

« Murray soupira.

-John est le directeur adjoint du conseil de Glasgow. Voir sa fille en fugue à la une de l’Evening Times, ce serait dramatique pour lui. Et entre nous, il va se présenter comme député l’année prochaine. Il va être candidat pour la circonscription Ouest. Tout est organisé. Il ne veut pas que les frasques de Laura sapent ses chances.

-Très élégant de sa part.

Murray eut l’air résigné.

-C’est un con, il l’a toujours été. Si ce n’était pas mon frère, il pourrait brûler vif que je ne traverserais pas la rue pour lui pisser dessus.

Il cracha un nouveau nuage de fumée, puis, agitant la main pour le dissiper:

-J’ai failli lui dire de se démerder tout seul, mais j’aime beaucoup Laura. Je ne voudrais pas qu’il lui arrive quelque chose. »

Autant dire que McCoy a du pain sur la planche. Les deux gamines disparues lui semblent relever de la même affaire, à traiter de manière urgente.

« Alice était sans doute morte quelques heures après avoir disparu, assassinée par une connaissance. Il faudrait qu’il demande à Wattie s’il avait interrogé la mère à propos d’un amant éventuel. L’idée terrifiait la population et permettait aux journaux de vendre du papier, mais en réalité il était très rare que des inconnus enlèvent des enfants. En général le ravisseur était un parent, un voisin, un commerçant chez qui l’enfant venait acheter des bonbons tous les jours. Quelqu’un en qui il avait confiance. Quelqu’un qu’il connaissait. »

Ainsi Alan Parks construit son roman à un rythme trépidant, dans Glasgow étouffant dans une chaleur d’enfer, Glasgow toujours aussi inquiétante et dangereuse, noire à souhait.

Si les enquêtes tortueuses, dans lesquelles se percutent de nombreux personnages, pleines de rebondissements, m’ont tenue en haleine, ce sont pourtant les personnages, les caractères, qui m’ont captivée. Car ce pourrait être un roman policier « ordinaire », mais c’est cet aspect qui apporte la profondeur au roman; les relations humaines tellement troubles et complexes, du début à la fin. McCoy, tout flic qu’il est, fréquente sans complexes des milieux et lieux plus interlopes, il navigue à l’aise ainsi, et je crois que dans ses enquêtes, il arrive à frôler la ligne rouge; mais ce flou entre les bons et les mauvais devient peu à peu moins flou. Entre collègues, l’ambiance est déjà extrêmement tendue. J’ai aimé Wattie, beaucoup, il est jeune, tout neuf, et aime bosser avec McCoy. Quant à McCoy, toujours teigneux, mais homme bon, il est formidable de se mettre dans ses pas et dans sa tête. Avec ou sans alcool. On lit avec un vague sourire aux lèvres les conversations de Murray avec Wattie, ou bien avec les dames de son entourage; il va se prendre des coups, il va en éviter, il va naviguer en eaux troubles, on s’accroche à ses basques, et ça part sur les chapeaux de roue. Et puis, il aime sa ville:

« Il s’appuya contre la vitre du taxi et tenta de réfléchir en regardant passer la ville. Il avait toujours aimé Glasgow la nuit, même au temps où il était patrouilleur. Il aimait les rues vides où ne circulaient plus que les derniers fêtards avinés rentrant chez eux. Seul dans la ville déserte, il voyait des choses que peu de gens voyaient. Sauchiehall Street envahie d’étourneaux, des hommes couverts de farine derrière les vitres des boulangeries, de jeunes ouvrières assises sur un muret et partageant des cigarettes et une petite bouteille de whisky. Il aimait rentrer quand tout le monde dormait encore. Il aimait se glisser sous les couvertures à côté du corps chaud d’Angela, en s’efforçant de ne pas la réveiller. »

Angela, personnage très important dans cette histoire, à plusieurs raisons. Un des personnages les plus troubles, riche en facettes plus ou moins lumineuses.

Et puis il y a l’ombre de Bobby Mars dont on partage les derniers moments, ceux où la musique le transporte, l’illumine – avec une dose dans les veines -, Bobby Mars et les Stones, sa triste fin en courts chapitres insérés au récit.

« Le gamin acquiesça et fit lentement descendre le piston.

L’effet fut pratiquement immédiat. Il sourit, c’était de la bonne. Meilleure qu’on aurait pu s’y attendre à Glasgow. Il entendit le gamin dire: » Ça va? ». Il tenta d’opiner mais sa tête était trop lourde. Il s’allongea sur le canapé tandis que la chaleur envahissait son corps. Il repensa à ce fameux soir chez Sunset Sound, pour l’enregistrement de « Sunday Morning Symphony », la pris magique qu’il avait faite. C’était le bon temps, le temps où il avait l’impression que tout allait lui réussir. Que ce serait touj… »

Comme il fait chaud à Glasgow…Ventilator Blues

C’est par ce talent du portrait, par la place laissée aux personnages « secondaires » – donc ici ils ne le sont plus – , la capacité à décrire Glasgow, fascinante par tant de noirceur et de recoins plus ou moins sordides, par les scènes de pub, de beuverie, avec la mère maquerelle Iris et son entourage, c’est ainsi qu’Alan Parks a la capacité à nous rendre visibles tous ces lieux et toutes ces personnes, c’est ainsi que ce livre prend chair et force. C’est un vrai grand plaisir de tourner les pages, parce qu’on veut la suite. On va de surprise en surprise, rien n’est jamais comme on l’imaginait, haletant, nerveux et remarquablement écrit, voici un roman que je n’ai pas lâché. Bonne lecture !

Je ne peux pas m’empêcher de finir avec cet extrait – un peu long mais ça le vaut bien-  qui m’a beaucoup fait rire, un poil moqueur, j’aime bien l’esprit vache d’Alan Parks…sans oublier que le roman se déroule en 1973.

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« Quoi que McCoy ait pu attendre de sa soirée avec Mila, ce n’était pas ce qu’il était entrain de vivre. Qu’était-il en train de vivre d’ailleurs? Ils se trouvaient dans une grande salle avec des fenêtres donnant sur Blythswood Square et regardaient un gros homme, assis par terre, en salopette, jouer de l’harmonium et chanter des chansons qu’il semblait improviser sur le moment. Assis de chaque côté, deux guitaristes tentaient de l’accompagner, l’air aussi perdu l’un que l’autre.

En voyant le public réuni dans cet immeuble du Scottish Arts Council – pour moitié des jeunes hippies, pour moitié des couples de quinquagénaires aisés -; il avait compris que ce serait un spectacle intello, mais là, ça allait un peu loin.

L’homme qu’ils regardaient  s’appelait Allen Ginsberg. Apparemment, c’était un poète célèbre, et ils étaient censés être honorés par sa présence. McCoy n’avait jamais entendu parler de lui, contrairement à ce qu’il avait laissé entendre lorsque Mila lui avait annoncé où ils allaient. À présent, au grand dam de McCoy, les musiciens avaient été congédiés et il récitait l’un de ses poèmes.

Mila se tourna vers lui et sourit. Il sourit à son tour, s’efforça d’avoir l’air intéressé.

Elle se pencha vers son oreille.

-Vous pouvez y aller, je crois , dit-elle. »

« Note de l’auteur, drôle jusqu’au bout sur ce sujet : Pour être tout à fait honnête, j’ai déplacé la performance d’Allen Ginsberg de quelques jours. Toute autre inexactitude est non intentionnelle. Et imputable à moi seul. »

 

« Secrets boréals » – Anna Raymonde Gazaille – éditions Le mot et le reste

couv_livre_3257« La pagaie fend l’eau, n’y traçant qu’une fine ride argentée. Le geste immémorial est inscrit dans les muscles de ses bras, il pulse au même rythme que son souffle. L’aube maquille de rouge le faîte des arbres. Elle savoure la traversée du lac alors que l’aurore illumine son avancée, perce la brume. Son canot fait s’envoler le huard. Il proteste d’un long cri hululant. Brigit guide son embarcation vers l’entrée du torrent qui, à la fin de l’été, n’est plus qu’un large ruisseau où affleurent les rochers. Un quai en bois vermoulu lui sert de ponton où s’amarrer. Elle ajuste son sac à dos et relève la fermeture éclair de son coupe-vent. Il va faire frais dans le couvert des sous-bois.

Elle s’achemine vers la clairière où elle sait qu’elle trouvera des chanterelles.

 

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Lecture plutôt agréable, un peu inégale parfois, mais de très belles pages aussi, en particulier sur Dana et sur la nature. Les premières pages m’ont enchantée par la présence forte de la nature, et une tranquillité pleine de parfums et de couleurs, de bruits aussi. La cueillette des chanterelles, ça éveille en moi de beaux souvenirs. Rencontre avec Brigit en canot sur le lac au soleil levant, qui accoste et va chercher ses champignons. Odeurs d’humus, fraîcheur, paix. Et Brigit en a bien besoin. On apprend au fil des pages qu’elle fut Dana, travailleuse dans l’humanitaire, confrontée à une violence révoltante. Et pourchassée. Après une vie faite de départs, elle a choisi cet endroit où règnent l’eau et la forêt pour tenter de se reposer, de trouver une sorte de paix. Ainsi, dans ces confins boréals elle semble avoir trouvé le bon endroit. Mais elle semble seulement. Car son passé, celui de Dana, la hante et la poursuit. pas seulement dans sa mémoire, mais concrètement, une menace pèse sur sa vie.

IMG_2904« Elle vit aux aguets depuis si longtemps qu’elle ne sait plus comment traiter des incidents qui, pour la plupart des gens, seraient anodins.

Pour la première fois de sa vie, l’acquisition d’une maison a signifié mettre fin à ses années d’errance. Un acte banal qui peut la mettre en danger, mais qu’elle a décidé de braver. Elle ne chérit plus cette possibilité de quitter un lieu, une ville sous l’impulsion du moment ou parce qu’elle se croit à nouveau traquée. Elle possède une aisance financière dont elle n’a jamais vraiment profité. Sa fortune lui a permis de vivre en dilettante, sans l’obligation de travailler. Sa sécurité dépendait de son nomadisme et fonctionnait grâce à de fausses identités. Elle a pris le pari de s’arrêter. C’est peut-être une erreur. »

Tout est à peu près tranquille quand le corps d’une jeune fille autochtone est retrouvé sans vie dans un ravin. L’inspecteur Kerouac sera chargé de l’enquête qui s’avérera tortueuse, mettant au jour des vilenies diverses. Une aventure amoureuse naît entre le beau policier et Brigit – on la sent bien venir, inévitable c’est sûr – mais elle restera sans suite, parce que Brigit ne pourra sans doute jamais trouver la paix…Mais voyons donc ! Je ne vais pas vous dire pourquoi, enfin ! Cette mort touche Brigit, qui a une part d’elle aux mêmes racines que cette jeune fille. Une scène d’hiver:

640px-Alopex_lagopus_coiled_up_in_snow« Se tenir là quand le soleil illumine l’étendue nacrée, lui procure un apaisement proche de la plénitude. L’hiver dernier, alors que l’immobilité la gagnait toute entière au point de ralentir son pouls, elle a imaginé que son corps se transformait peu à peu en pierre. Devenue inukshuk*, les renards au pelage blanc viendraient s’y réchauffer à l’abri du vent et peut-être qu’un harfang oserait s’y poser à la tombée du jour. Elle ne souffrirait plus. »

       *Sorte de cairn, empilement de pierres construit par les inuit

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Le livre est réussi quand il parle de la nature, quand il dissèque les dessous moches de cette petite bourgade apparemment charmante, quand il nous présente Sikon, pour moi le plus beau personnage du roman. Et sur lequel je ne vous dis rien. J’ai moins aimé le côté sentimental qui comme je le dis plus haut est convenu, y compris sa conclusion. Le passé de Brigit, Dana, la poursuit, la hante, lui donne des crises d’angoisse qu’elle a appris à maîtriser, mais sa vie est plutôt sur un fil. On suivra au fil des pages la vie en marche de Brigit, ici et là, et le personnage est plus trouble et troublé qu’il ne semble. Et une enquête qui est l’occasion de dresser les portraits des villageois, pas toujours avantageux.

Brigit est touchante, c’est une femme qui au fond ne sera jamais ni libre ni tranquille. Et quand on sait pourquoi, elle attire d’autant plus la sympathie. En dire plus serait en dire trop.

Un bon petit polar.

« Tourbillon » – Shelby Foote – Gallimard/La Noire, traduit de l’anglais (USA)par Maurice-Edgar Coindreau et Hervé Belkiri-Deluen

« Le greffier »unnamed

En général, la première semaine de septembre amène le temps le plus chaud de l’année et ce jour-là n’y faisait pas exception. Au-dessus de nous, les ventilateurs tournoyaient lentement. Leurs pales projetaient l’air vers le plafond mais nulle part ailleurs. Elles émettaient un grincement, un grincement continu et monotone ( on l’entendait pendant les dix premières minutes, puis plus du tout, à moins d’y penser ou d’y prêter spécialement attention) au-dessus des rangées de gens de la ville et de la campagne en manches de chemise et en calicot, et des quelques Noirs dispersés avec leurs grands faux cols et leurs chaînes de montre. Sur la galerie, les paysannes amies et parentes de Eustis et du vieux Lundy, munies de sels Cardui et de tabac à priser Tube Rose, tenaient des éventails en carton aux bords ramollis et effilochés car on en était au quatrième jour. Tout était terminé, on attendait plus que  le verdict. »

Lecture exceptionnelle de ce roman noir difficile à lâcher. Plusieurs choses m’ont beaucoup marquée ici. La quatrième de couverture indique qu’en 1959 ce livre paru en 1950 aux USA, ce livre jugé scandaleux fut jeté à la décharge de Memphis par des membres de l’American Legion. Quant à cet auteur, si vous souhaitez en savoir plus, suivez CE LIEN, passionnant.

L’histoire se déroule dans l’état du Mississippi essentiellement, et c’est dans ce Sud chaud, moite et dévôt que va se dérouler l’affaire Luther Eustis, le livre commençant à rebours avec le procès de cet homme. Livre polyphonique, une forme que j’ai toujours beaucoup aimé, et forme qui ici précisément ménage l’opinion qu’on va se faire de ce Luther Eustis, jugé pour le meurtre de Beulah. Chacun racontera sa version, y compris Beulah .

moon-1024913_640« Le passé a fui, temps perdu et mort, et l’avenir aussi: l’avenir est mort.  Pour moi, il n’y a plus qu’un temps unique, le présent, alors que je m’enfonce toujours plus en regardant vers le haut. Pour moi, ça n’est pas un souvenir, ça est. Je vois les bulles monter, comme des perles sur un fil qui se déroule au ralenti hors de ma poitrine et qui monte paresseusement vers la surface ridée que le clair de lune ne peut pas pénétrer. La lune brille, je l’ai vue, mais je ne connais qu’une seule chose: deux mains, deux bras qui se dressent comme des piliers: Meurs !Meurs ! Peu m’importe, que j’ai envie de lui dire. J’ai pas peur. Tu me ramèneras à la surface et je parlerai et alors… »

Belle option de narration qui fait parler la mourante. Le début du roman accroche immédiatement avec ce tribunal et le portrait de Nowell l’avocat et de Holiman, le juge aux allumettes.

supreme-court-building-1209701_640« Le juge Holiman donnait ses instructions au jury. C’était un vieillard avec un fanon de dindon, qui avait dix ans de plus que quiconque dans l’auditoire. Il parlait en mâchonnant le tuyau de sa pipe qu’il aurait pu acheter à Yale en 96, sauf qu’il n’avait jamais mis les pieds dans une fac, à plus forte raison dans une université de l’Est. Chaque jour il vidait sa boîte d’allumettes de cuisine pour éviter que sa pipe ne s’éteigne et il crachait dans le pot de chambre posé près de lui, juste derrière son siège, sur une couche d’allumettes cassées qui s’épaississait tous les jours davantage, de sorte que, l’après-midi venu, si vous approchiez de lui par derrière, les semelles de vos chaussures ne touchaient plus le plancher. »

Eustis est marié à Kate dont il a trois filles, Myrtle, Rosaleen et Luty Pearl. Il va quitter femme et enfants quand il va rencontrer Beulah. Quel destin que celui de cette belle blonde, vendue sur un lit depuis son enfance à tous les hommes de passage. Beulah est un beau personnage. Et globalement dans ce livre, si on excepte la mère de Beulah – à sa décharge, elle a sans doute vécu ce qu’elle impose à sa fille –  les femmes sont de beaux personnages. Beulah et Eustis vont se rencontrer et sous de faux noms, Sue et Luke Gowan, vont partir vivre leur amour dans une cabane sur une île. Là vit Miz Pitts et son fils Nigaud, muet. Mais sa mère l’a éduqué et Nigaud ne l’est pas tant que ça, et puis il est un homme transi d’amour pour Beulah.

House of Prayer« Chagrin, dit le dictionnaire, « peine ou déplaisir causé par un événement fâcheux ». Vieilli: « douleur physique ». Il n’y avait rien de vieilli dans mes impressions. L’ennui avec un dictionnaire, c’est qu’il essaie de tout expliquer avec des mots, et il y a une limite aux choses qu’on peut dire avec des mots. Personne ne peut savoir ce qu’un mot signifie avant qu’on l’ait ressenti. Je savais cela maintenant. Chagrin, par exemple. »

bible-816058_640Ce qui est omniprésent dans ce roman, c’est la Bible et le poids de la religion, de la croyance en général et du fanatisme. Ce qui est frappant, c’est ce que j’appellerai le grand cirque de la foi avec ici Frère Jimson. Les chapitres de prêche sont absolument terribles, à faire peur. Ce que va faire Eustis, tuer Beulah pour retourner vers Kate et ses filles, est pour lui selon la volonté de Dieu, du Diable tout autant, et lui ne serait que le pauvre instrument de ces forces qu’en simple humain il ne peut maîtriser. Je vous le dis comme je le ressens, Eustis est juste écœurant de veulerie. Je l’ai détesté d’un bout à l’autre .

Ainsi sont contés les faits par le greffier, le reporter et Nigaud, dans la première partie, par Eustis et Beulah dans la seconde et pour finir dans la dernière partie par l’épouse (Kate), l’avocat, et le geôlier. D’autres voix se mêlent aux premières, comme le témoignage de Miz Pitts, un des personnages les plus marquants et peut -être le plus attachant du livre pour moi. Pourquoi?  Parce que Miz Pitts a une histoire terrible, c’est une femme intelligente, qui a su s’en sortir grâce à cette intelligence et une force de caractère peu commune. Il fallait bien ça pour survivre à ce qu’elle a vécu; et puis elle a son fils Nigaud auquel elle a donné des armes pour vivre comme un être humain, lire, écrire, comprendre le langage des signes et le langage labial. Elle vit de la pêche, travaille dur et sans se laisser faire par qui que ce soit, elle est une femme moderne dans un univers archaïque. Néanmoins elle défend avant tout son fils si fragile.

new-york-times-newspaper-1159719_640Beaucoup de personnages interviennent, jamais superficiellement, le monde des tribunaux, de la police et de la presse en ville et le monde de la campagne; j’ai ressenti comme une distorsion du temps. On est au XXème siècle, le début et la fin nous le confirment, mais les autres personnages semblent d’une autre époque, il m’a semblé percevoir un écart conséquent entre ces deux univers, je crois que ce n’est pas qu’une impression et c’est peut être bien encore le cas aujourd’hui.

L’écriture est captivante, on ne s’arrête pas d’avancer parce que même sachant ce qui s’est passé, écouter les versions, interprétations de chacun est une véritable immersion dans des cerveaux, dans des vies et dans des situations terribles pour beaucoup.

« L’Amour nous a trahis. Nous sommes essentiellement, irrévocablement seuls. Tout ce qui semble vouloir lutter contre cette solitude est un piège. L’Amour est un piège. L’Amour nous a trahis dans ce siècle. Nous avons laissé passer notre chance en 1865, bien que nous ayons combattu avec une fureur qui semblait indiquer le pressentiment de ce qui arriverait si nous avions vécu. »

bible-1948778_640J’ai cordialement détesté Luther Eustis, vraiment. Très intéressante dernière partie avec un avocat qui va plaider l’irresponsabilité pour éviter la peine capitale. Mais chacun, chaque témoin, même Kate sait bien que Luther a joué de sa « foi » pour s’absoudre aux yeux de Dieu; mais aux yeux des hommes, c’est autre chose. Sa Bible, on le verra, sera témoin à charge de son acte, il y voit le démon en action, alors il prie…

Un univers incroyable, j’ai trouvé ce roman d’une force, d’une acuité et d’une âpreté exceptionnelles ajoutées à une construction parfaite. Pour moi un grand roman et il faut se réjouir de sa traduction en français aux éditions Gallimard en 1978, et de son retour à La noire aujourd’hui.C’est la découverte d’un très grand écrivain, que je me garderai bien de comparer à tout autre et qui j’espère sera lu largement.

Cette chanson

« L’affaire Magritte » – Toni Coppers – Editions Diagonale, traduit par Charles de Trazegnies

« PROLOGUE

Paris, 10e arrondissement

Et pourtant, il était bien là, se dit Claire Collinet, lorsqu’en ce début de soirée de novembre, elle ferma sa petite galerie de la rue La Fayette et jeta un regard craintif autour d’elle.

Quelques passants. Une petite vieille qui patientait pour pouvoir traverser sans danger. Un couple qui sortait de la pharmacie.

Mais aucun homme seul.

Ce n’est pas parce qu’il n’est pas là que j’ai tout imaginé.

C’est comme l’autre, celui du mois passé.

Elle baissa le rideau de fer, retira ses clés et se résolut à traverser la rue. »

Claire Collinet est galeriste à Paris, 66 ans et bien dans sa peau, elle vit près du canal Saint-Martin et aime flâner dans la ville; mais elle a été observée par deux hommes différents, sans approche vraiment, mais depuis elle ressent un profond malaise. Jusqu’au jour où une large main va la saisir et on la retrouvera noyée. Comme Cécile Meurisse, une veuve à Jette en Belgique, noyée dans son bain. Un point commun : une lettre à côté des corps de ces femmes : une reproduction du tableau « La trahison des images » de Magritte et le texte devenu « Ceci n’est pas un suicide » avec les mêmes caractères d’écriture. Voici pour le déclenchement d’une enquête policière entre Paris et Bruxelles.

Mais si cette enquête s’avère très intéressante, il y a en toile de fond, très prégnants, les attentats de Paris avec le personnage d’Alex Berger.

Alex a démissionné de la police après avoir perdu sa femme, l’amour de sa vie, Camille, lors des attentats de Paris, au Carillon.

Depuis, le fantôme de sa femme vient le retrouver la nuit, obsédant. il l’entend arriver dans un doux bruissement, elle vient s’asseoir sur son torse, lui parle, « Regarde-moi » et Alex a le cœur qui accélère et il se réveille en état de détresse absolue. Bref, il ne peut plus travailler et finit par aller voir un psychiatre. De nombreux paragraphes relatent ce qui s’est passé ce jour-là, Alex est véritablement hanté. 

« Les entretiens avec Smits apprirent à Alex que ce phénomène avait existé de tous temps et dans toutes les cultures. Chez certains, un chat noir était assis sur eux, chez d’autres un démon, une grande silhouette noire qui les regardait avec des yeux d’un rouge ardent et, dans de nombreux cas, leur annonçait leur mort prochaine. Edgar Allan Poe en avait fait des récits d’horreur, le metteur en scène Wes Craven s’en était inspiré pour sa création, le croque-mitaine Freddy Krueger, mais un élément revenait sans cesse: la victime était incapable de bouger et devait subir, paralysée par la peur, ce qui se passait à ses côtés ou au-dessus d’elle.

Il en avait été de même pour Berger. »

Jusqu’au jour où un ancien collègue, Lucas Leroux, va l’appeler au secours pour l’enquête sur ces deux femmes retrouvées noyées car il soupçonne un certain John Novak tout juste sorti de prison. Alex l’avait interrogé plusieurs fois à la suite de son arrestation, chauffeur dans un gang de cambrioleur, il était le seul à ne pas avoir tué. 

Alex finit par accepter et va retrouver une sorte de vie, bien que buvant beaucoup et toujours hanté par Camille.

Ainsi on arrive à cette enquête étrange sous la houlette de Magritte, sa phrase ainsi modifiée, une énigme… « Ceci n’est pas un suicide ». Je reconnais qu’au début, j’ai eu du mal à entrer dans les angoisses d’Alex, mais dès qu’il a franchi le pas, réintégré son travail, repris pied dans le monde, cette enquête a été vraiment prenante. Alex, entre deux souvenirs, sera finalement happé par ces deux meurtres éloignés l’un de l’autre géographiquement, mais similaires par le message laissé. 

« Il réalisa subitement combien il avait changé ces deux dernières années: l’ami et collègue équilibré et assez sociable s’était glissé dans la peau de l’homme qui se trouvait devant l’inspectrice, un mec grossier, contrarié, ne supportant plus la moindre compagnie et visiblement irrité par cette visite impromptue. Était-ce donc cela la conséquence d’une grande perte? Tous ceux qui perdaient leur amour devenaient-ils des asociaux, des solitaires? »

Le personnage de Novak amène les premiers pas, et puis l’équipe de Lucas Leroux est très sympathique, avec deux femmes fines et perspicaces, Sara Cavani aux Tshirts expressifs – « Don’t grow up, it’s a trap  » –  et Emma Kepler. Finalement, le suspense est bien au rendez-vous, avec des incursions sur les pas de Magritte, mais aussi sur les réseaux de trafiquants de drogue. Petit tour à Fleury-Mérogis:

« Tandis que Prieux fumait, Berger observa le bâtiment. Il était énorme. Il savait depuis longtemps que Fleury-Mérogis était la plus grande prison d’Europe, mais maintenant qu’il se trouvait devant pour la première fois, il était impressionné. On aurait dit une ville, une ville assez sale avec peu de fenêtres et de grands blocs gris, en béton armé. Le bâtiment datait des années soixante et cela se voyait. »

Et on attend la fin pour savoir qui a tué ces femmes, pourquoi et bien sûr d’où vient cette référence à Magritte. Comment en dire plus… Personnages attachants, en particulier Alex et Novak.

« Il se mit alors à pleurer comme il n’avait jamais pleuré de sa vie. Son nez coulait et ses yeux crachaient des larmes et tout son corps était secoué, secoué tellement fort que son diaphragme était traversé d’élancements douloureux. Il avait l’impression de se vider, comme si une digue s’était rompue et que le chagrin se déversait en une vague interminable. »

Donc ? C’est tout, bien sûr ! Mais pour conclure, je dirais qu’on est mené jusqu’au bout pas à pas, sans hâte mais sans traîner non plus à un final qui rend ce livre très touchant, émouvant grâce aux protagonistes, autant pour l’amour fou d’Alex que pour la résolution de cette affaire qui éclaire le tout sous un angle inattendu. Sans parler du si bel hommage à Magritte car ce n’est pas simplement parce qu’une partie de l’enquête se déroule en Belgique, non, c’est bien aussi à cause de l’œuvre même de cet artiste qu’il est une sorte de guide. Vous verrez, lisez ! Belle lecture !

 

« Memory » – Arnaud Delalande- Le Cherche midi

« Prologue

Aux délices du souvenir

« La mémoire est la sentinelle de l’esprit »

Shakespeare, Macbeth,

entre 1599 et 1606

Plus vite. Plus vite, nom de Dieu.

Il glissa la lourde enveloppe de papier kraft dans la consigne automatique de la gare, referma la porte et pianota le code. Le boîtier électronique émit un bip. regardant vivement autour de lui, Marcus enfila son casque de moto et se dirigea vers la sortie. Il n’était pas tranquille; la pression n’avait pas cessé de monter depuis des semaines. Il enchaînait les insomnies. Cela ne faisait aucun doute: sa vie était menacée. Mais bientôt la vérité éclaterait au grand jour! « 

Excellente idée que cette enquête dans un établissement très spécialisé. La forme et l’écriture sont classiques et efficaces. Et une fliquette vraiment sympathique, j’ai beaucoup aimé ce personnage; Jeanne Ricœur encore en plein chagrin, elle vient de perdre son père adoptif. Le roman s’ouvre sur ses souvenirs, ceux de la toute petite fille d’un couple mal assemblé d’un père junkie et d’une mère indifférente et dure. Puis l’enterrement de son père adoptif, son papa Guy, officier de police  qui rejoint son épouse Alice, morte d’un cancer. C’est donc une orpheline au passé obsédant qui va entrer ce jour dans une clinique où un homme est retrouvé pendu. Suicide? Meurtre? C’est à cette question qu’elle sera confrontée. Alors qu’elle tente de sortir du deuil de son père adoptif.

« Tu sais…On le connaissait tous. Il va nous manquer. Mais faut que tu te changes les idées. Y a une fête au Ouis’ samedi. Tu viendras? »

Jeanne fit la moue, gênée.

« Écoute, j’en sais rien. Faudrait déjà que je récupère. Je suis pas tellement d’humeur à batifoler, là. »

Il fit une grimace à son tour.

« T’as raison, les fiches de police, ça détend! Comme tu veux. Enfin, penses-y. »

Il tourna les talons, puis lui décocha un clin d’œil.

« Tu sais quoi? J’ai hâte de retourner au front avec toi. En attendant, reprends ton souffle. »

Jeanne ne répondit pas, et replongea le nez dans ses fiches. L’image d’un poisson hors de l’eau, les ouïes palpitantes, la bouche ouverte cherchant désespérément de l’air, traversa son  esprit. »

Ce qui fait tout l’intérêt du roman, c’est d’une part cette jeune Jeanne, l’implication de Jeanne en tourment avec sa propre histoire et ses propres souvenirs, sa mémoire,  Jeanne vraiment émouvante, et d’autre part les huit pensionnaires du lieu, tous atteints du même mal, la perte de la mémoire immédiate à la suite d’un choc, accident, traumatisme. Leur mémoire à partir de ce choc s’est arrêtée aux faits antérieurs, et leur nouvelle vie quotidienne est constituée de moments, de gestes, d’actes, de paroles qui à peine vécus ou dits sont oubliés.

« Mais dites-moi, vos patients… ils, euh, ils sont en séjour ici combien de temps? Quand même pas toute leur vie? »

Nathalie demeura impassible.

« Malheureusement, plus ou moins, mais cela dépend surtout de la capacité financière de leur famille, quand ils en ont, et de la reconduction des subventions. Après la rupture, je veux dire leur accident; ils se souviennent de rituels, de règles…Ils jouent au Solitaire, au Scrabble, au Memory, des jeux dont ils connaissent les lois…Idem pour les règles sportives.[…]

« Les souvenirs de long terme sont conservés, comme je vous l’ai dit, mais ils ne peuvent en acquérir de nouveaux. L’essence de leur personnalité est conservée, mais leurs émotions sont en partie modifiées. »

Je ne vous cache pas que ça m’a perturbée, me ramenant à ma mère âgée qui est dans cet état, mais à cause de son âge. Je me suis sentie très touchée par tout ce qui est dit ici de ces troubles. Les huit personnages vivent cernés partout de notes, post-it, sur les murs, dans leur téléphone, partout, pour tout leur rappeler de leur vie constituée de pointillés, seconde après seconde…Comme je le fais pour ma mère, accrocher partout des consignes qui aussitôt lues sont oubliées. Et c’est si triste…

Donc c’est une des raisons qui m’ont fait lire avec beaucoup d’empathie la vie de ces pensionnaires, hommes et femmes qui vont tous être de potentiels suspects. Suspects car il est avéré que le pendu ne s’est pas pendu tout seul… et que donc, il y a probablement dans le groupe quelqu’un qui n’est pas atteint de ces troubles, un ou une  qui joue – bien – et qui a tué. Reste à trouver qui et pourquoi dans un huis clos assez spécial. On pense ici inévitablement à Agatha Christie. Jeanne sera menacée, car si proche du but…

« L’enveloppe lui échappa des mains et tomba dans la neige.

Jeanne se baissa pour la ramasser, lorsqu’elle entendit un pfuiit siffler à ses oreilles.

Non loin, sur la mare, une petite gerbe de glace se souleva.

Il lui fallut un quart de seconde pour comprendre.

Oh putain mais…

Dans l’instant suivant, elle se jeta au sol

On me tire dessus!

Deux autres gerbes de neige jaillirent tout près d’elle.

Pffuiiit! Pffuiiit!

Elle roula sur elle-même dans la poudreuse.

Des tirs. Des tirs au silencieux!

Panique. »

Tout l’aspect psychologique très intéressant est développé ici sans lourdeur, sur ce sujet qu’est la mémoire…ce qu’on en fait, comment elle vit, comment elle peut aussi empêcher de vivre serein, bref… une exploration assez poussée du sujet qui m’a vraiment captivée. Car Jeanne aussi, est en butte avec ses souvenirs, ceux de l’enfance.

« Elle fut bientôt de retour dans sa chambrette. Elle se glissa à l’intérieur de la salle de bains et se passa de l’eau sur le visage en soupirant. Sa main chercha deux cachets, et elle se regarda dans la glace. Était-ce le reflet qui se brouillait, comme la surface d’un lac sous les orbes réguliers d’un caillou jeté au hasard?

« Car parmi tous les souvenirs

Ceux de l’enfance sont les pires

Ceux de l’enfance nous déchirent… »

Elle s’y trouvait de nouveau, dans ce salon toujours semé d’immondices, bercé pourtant par la lumière étrange d’un coucher de soleil. Le salon de Jeanne fillette, le salon de ses trois ans. Et voici qu’une main féminine au poignet constellé de traces de piqûres lui tendait un petit cadeau, noué d’un ruban.

« Joyeux anniversaire, bébé », disait sa mère. »

Ces quelques vers de la chanson de Barbara, bouleversante, comme Jeanne est bouleversée au souvenir de cette mère.

Il y a dans ce lieu clos une drôle d’ambiance, entre ceux qui jouent au Scrabble, Myriam la jolie violoniste, toutes ces personnes qui lorgnent leurs notes sur les murs ou sur leur téléphone, dans une sorte de déambulation un rien hallucinée… et le tueur qui rôde. Je ne dis rien de plus, ce livre est en fait constitué de plusieurs enquêtes dans l’enquête policière très réussie et si la lecture est agréable et intéressante, et elle sait aussi toucher au cœur. En tous cas, il y a là une vraie réflexion sur la mémoire et les souvenirs, ceux qu’on garde et ceux dont on voudrait se débarrasser à tout jamais. J’ai été très touchée par cet aspect du roman.

Alice, mère adoptive, écoutait souvent ce morceau qui s’est gravé à jamais dans le cœur de Jeanne;