« Surtensions  » – Olivier Norek – Pocket

« PROLOGUE

La psy poussa le cendrier en verre devant elle. Malgré les stores aux trois quarts baissés, un rayon de soleil traversa la pièce et révéla les arabesques de fumée en suspens.

-Vous voulez bien me raconter comment tout à commencé?

L’homme écrasa sa cigarette d’un tour de poignet.

-C’est une histoire à plusieurs commencements, dit-il.

La psy faisait nerveusement tournoyer son stylo entre ses doigts. il était évident que l’homme en face d’elle l’intimidait.

-Vous savez au moins pourquoi vous êtes là?

-Parce que j’ai tué deux personnes. Vous craignez que ça devienne une habitude?

-Vous n’en avez tué qu’une. En légitime défense qui plus est. Pour le second cas…

Sec et impatient, l’homme ne la laissa pas terminer.

-Un membre de mon équipe est mort. C’est ma responsabilité. Ça revient au même. »

Adieux à Victor Coste avec ce troisième volet de cette formidable trilogie. J’ai tardé un peu, mais je dois dire que voici un personnage que je vais regretter. Et il faut dire encore qu’Olivier Norek a vraiment beaucoup de talent. Aucun des trois livres ne m’a déçue et j’ai aimé la manière qu’il a de refermer la porte derrière cette brigade soudée autour du Capitaine Coste. Ronan, Johanna, Sam, tous ont été de chouettes compagnons sur ces lectures. 

Ici la construction impeccable présente comme dans chaque volume le pan je dirai presque documentaire, avec la première partie, « Entre quatre murs » et les cellules d’isolement de cinq criminels dans la prison de Marveil ( imaginaire, mais bien réelle dans son fonctionnement et sa vie interne ). Il y a là Scalpel ( assassinat ), Cuistot ( empoisonnement ), Machine (meurtre), la Biche et Futé (braquage ), dont on apprendra le vrai nom au fil des courtes parties de ce chapitre. On va  aller ainsi de cellule en cellule, de la cour de promenade ( « Surnom: la Jungle. Durée : 1 heure – 300 détenus – 1 surveillant au mirador ) au bureau du psychiatre, à l’infirmerie, au quartier des surveillants ( la Rotonde ). Et Olivier Norek nous propose une petite visite assez sidérante de la prison. Il ne commente pas, il montre, et on en tire nos propres conclusions…Mais en tous cas, écriture remarquable et cet aspect fait d’Olivier Norek un auteur qui sort du lot.

Puis on va faire connaissance avec une famille corse et son avocat, et ainsi va commencer l’intrigue, l’enquête avec nos policiers qu’on a commencé à bien connaître, à bien aimer, et puis Victor Coste avec ses amours impossibles – ou bien si – sa fatigue, sa droiture et son indécrottable humanité, qui ne font pas toujours bon ménage avec son métier, son milieu, son entourage professionnel. Je ne vais pas raconter comment Victor Coste va nous quitter, nous qui en avions fait un copain, mais vraiment, tout ça est mené de main de maître avec une langue juste, ce qu’il faut d’humour, de sensibilité, et la pointe de colère qui jamais ne déborde trop, car à nous de nous débrouiller avec tout ça. Et c’est très bien ainsi. Alors, pour le grand plaisir que ça procure, je me contenterai de vous mettre ici quelques passages que j’ai particulièrement aimés pour le ton, l’ironie ou la tristesse, ou encore la colère sourde. Et je crois vraiment que cette trilogie est à ne pas manquer.

Alors pour celles et ceux qui ne sont pas encore entrés dans ce Service Départemental de police judiciaire de Seine -Saint- Denis – SDPJ 93…nous y entrons à 5 h 45 du matin:

« Coste traversa les couloirs du service, passa devant le bureau du Groupe crime 1 sans même s’y arrêter, prit la passerelle vitrée qui séparait les deux ailes de la PJ pour se rendre là où il était certain de trouver son équipe : salle café. À cette heure bien trop matinale, personne n’aurait eu le courage de mettre de l’eau dans la cafetière du bureau et d’appuyer sur le bouton « on », ni surtout d’attendre les quelques minutes de goutte à goutte nécessaires sans s’endormir devant et debout. Puisque la veille, tout le monde s’était quasiment mis sur le toit avec cette petite eau-de-vie traître comme un virage serré, il fallait de la caféine, vite, beaucoup. Coste ouvrit la porte de la salle de repos, doucement.

-Alors, mes biquets? Vous avez des têtes de papier mâché. »

Portraits:

« -Capitaine Coste?

Il se retourna. Deux hommes, visiblement parachutés des années 1980, lui faisaient face. La premier, Perfecto de cuir et bandana rouge, encore blond malgré sa cinquantaine prononcée, et le second, un grassouillet d’une quarantaine d’années à qui il fallait reconnaître le courage de porter encore des santiags au XXIème siècle. Malgré un accoutrement à la limite de la légalité, Coste sut immédiatement qu’il faisait face à deux flics. »

 

Du mordant, de l’acide:

« Ronan, au volant de la 306 du service, grilla quelques feux rouges et se fit klaxonner deux fois sur le trajet, malgré la sirène et le bleu du gyrophare qui n’impressionnaient plus grand monde dans le département. Coste, côté passager, était en ligne avec la magistrate Fleur Saint-Croix et lui expliquait comment il pensait pouvoir devancer les ravisseurs grâce à leurs portables de guerre, autrement appelés des Paul Bismuth? Des téléphones de président déchu, appellation donnée non par les flics, mais bien par les criminels qui ont vu chez cet illustre politique dans la tourmente un frère d’armes. »

Arrestation:

« Quand Franck ouvrit les yeux, allongé sur le sol, les premières images captées furent floues. Deux ombres se penchaient au-dessus de lui. Il fit le point et reconnut plus nettement le couple de flics. La question de savoir s’il était au paradis ne se posa donc pas.

-Tu m’as fait peur, connard, railla Coste en lui passant les mains dans le dos. J’ai cru que t’étais mort. »

Un pédophile, un jeune homme de bonne famille retrouvé mort de façon douteuse, un père et sa famille pris en otages, des trahisons, de l’amour, de la mort, de l’argent…mais aussi beaucoup d’amitié, celle qui a fait tenir Coste mais la goutte d’eau de trop tombe ici au terme de cette enquête haletante, tout à fait en surtension, celle – là même qui fera lâcher prise à notre Capitaine, une perte terrible, un poids terrible et une fin douce-amère qui laisse néanmoins un petit peu le doute sur un départ définitif. 

Du coup, j’ai du mal à boucler cette brève chronique sur un adieu, alors au revoir Coste !

« -Je connais Coste mieux qu’il ne se connaît. C’est un flic. Pire que ça, c’est un chien policier. Un chasseur. Il ne sait faire que ça. Il a été dressé pour ça. On ne peut pas se séparer d’un flic comme lui. Quinze années que je l’envoie sur les enquêtes les plus merdiques du département. Des affaires qui auraient flingué n’importe quel cerveau.

– C’est bien ce qui lui est arrivé, non?

-Ce ne serait pas lui rendre service que de transmettre ce rapport. Il a simplement besoin de temps. Où qu’il soit et quoi qu’il espère trouver, il reviendra au chenil. Je laisse juste la porte entrouverte. »

(dixit le Commissaire divisionnaire Stévenin)

 

« Ses yeux bleus » – Lisa Hågensen – Actes Sud/actes noirs, traduit par Rémi Cassaigne

« En m’engageant sur le chemin qui menait chez Olofsson, j’ai vite décidé de ne pas garer la voiture en évidence devant la maison – je m’apprêtais quand même à la cambrioler. Helge avait bien ouvert un chemin dans les bois avec ses machines, non ? Oui, il était là. Bossu et boueux, certes, mais je m’y suis quand même risquée, pour arrêter la voiture après un coude. Revenue sur le chemin de gravier, je me suis retournée: ma voiture était invisible. J’ai continué à descendre jusqu’à la maison et j’ai regardé alentour avant de gravir le perron. »

Premier tome d’une trilogie par cette auteure suédoise. La 4ème de couverture dépeint l’héroïne comme une « sorte de délicieux croisement entre Bridget Jones et Hercule Poirot », et c’est bien vu. Lecture facile et plaisante, souvent assez drôle, parfaite pour un moment de détente. On entre directement dans le vif du sujet – j’aime assez ça – et on ne dénouera le sac de nœuds qu’à la toute fin après de nombreuses péripéties, déconvenues, frayeurs et découvertes macabres.

Raili Rydell, bibliothécaire quarantenaire vient en vacances d’été dans un chalet au bord d’un lac. Olofsson est son voisin, homme taiseux mais serviable et surtout plein d’histoires étranges sur l’endroit et ses habitants. Ses paroles sont souvent vagues, mais Raili comprend qu’un enfant du couple voisin a disparu sans que personne ne s’en inquiète, y compris les parents…Raili est sceptique jusqu’au jour où Olofsson est retrouvé noyé. Raili peut dire adieu à ses vacances réparatrices ( aussi, si elle n’était pas si curieuse ! ):

« Le but des vacances, c’est de se reposer. En tous cas, c’est mon avis. Je suis absolument contre l’idée de chercher sans cesse de nouvelles activités, se développer, voir de nouveaux endroits et se stresser à tourner en rond comme un lapin Duracell. Autrement dit, six semaines dans un petit chalet en pleine cambrousse me convenaient parfaitement. Cependant, ça aurait été encore plus parfait sans cette migraine carabinée. »

Je ne dis rien de plus si ce n’est que nous embarquons pour une enquête tragi-comique – enfin comique c’est mon point de vue ! – dans laquelle rôde Satan lui-même, des personnages étranges, qui disent des choses étranges, qui ont soudain un regard effrayant, bleu de glace et la voix qui change, etc…. La nature, la forêt et le lac prennent un visage inquiétant. Sans compter les cachets aux effets secondaires déplorables, des champignons et des amis douteux et une baisse de moral considérable chez Raili:

« Le chagrin est égoïste. Je l’avais déjà compris à la mort de ma mère.J’avais trente ans, elle cinquante-cinq. Égoïste, oui: j’écris même mon âge avant le sien. Mais c’est à moi qu’elle manque. Elle, elle est morte. Rien ne lui manque. Je pense. Personne ne sait comment c’est d’être mort. J’imagine ça comme un sommeil profond. Comme celui dont le réveil nous tire quand il sonne aux petites heures et qu’on ne demande qu’à se retourner dans le lit et se rendormir. Disparaître dans la nuit. Si c’est ça, c’est bon d’être mort. »

Cet extrait, je vais vous sembler cynique, me fait sourire…Mais j’aime bien l’état d’esprit de Raili.

Dans le récit s’incruste le XVIIème siècle et ses chasses aux sorcières, on en comprendra le sens au cours du récit de Raili:

« Novembre, an de grâce 1670

Elle était une épouse de Satan, une chance qu’il s’en soit aperçu. Maintenant, cela ne dépendait plus de lui. La commission de lutte contre la sorcellerie allait s’en occuper.

Des mois de tourment l’attendaient, il serait rongé par le doute et l’angoisse, mais n’en savait  rien encore. À la fin, cependant, il aurait la certitude de ne pas avoir agi injustement. il mourrait avec la conscience tranquille, le bon pasteur. »

En cette année 1670, on assistera à un accouchement terrifiant, digne d’un bon vieux film d’horreur; et pourtant – si vous le lisez vous me direz si ça vient de moi, trop terre-à-terre, incrédule et oui, cynique – mais ça m’a plutôt bien amusée.

En fait, je pense qu’il y a un peu cette intention d’amuser de l’auteure, qui la plupart du temps en pleine situation dramatique, dangereuse ou délicate glisse LE détail hyper réaliste qui démystifie; parce que Raili est bibliothécaire, pas détective, et quand elle s’improvise dans ce rôle, elle n’a pas tous les outils ou pas les bons ! Et puis pourtant elle résout l’affaire, notre quarantenaire maladroite et éclaire un long pan de l’histoire de ces lieux et des gens qui s’y trouvent..

Je dirais pour conclure que ce livre m’a bien distraite et ça fait du bien, d’autant que ce n’est jamais ni idiot, ni totalement impossible, bien écrit ( j’oublie de dire que Raili a un langage parfois assez fleuri, j’aime !) . La suite au prochain épisode  

« Ah, au fait, mon chalet est à vendre. Sur le site hemnet.se. Il suffit de saisir Lövaren, si vous êtes intéressé. »

« Meurtres sur la Madison » – Keith McCafferty – Gallmeister/Americana, traduit par Janique Jouin-de Laurens

« C’est le guide de pêche connu sous le nom de Rainbow Sam qui découvrit le corps. Ou, plutôt, le client qui lançait depuis la proue de son bateau, travaillant une Girdle Bug devant un amas de rondins qui séparait en deux le courant de la Madison River. Quand l’indicateur de touche s’enfonça sous la surface, Sam grimaça, supposant que la soie s’était accrochée quelque part. Le client, dont la plus grosse truite était de la taille d’une petite saucisse, se cambra pour ferrer un tarpon.

Le corps immergé sous le bois flotté se libéra de son attache, remonta soudain à la surface et se mit à flotter à plat ventre, l’hameçon enfoncé dans l’entrejambe de ses waders. »

Premier roman de cet auteur et retour vers l’Amérique, ici le Montana, les rivières, la pêche à la mouche…Un livre distrayant, facile à lire et à comprendre, avec une intrigue habilement tissée, bien amenée, bien déroulée.

Ce sera le début d’une série, et si j’ai trouvé agréable ce premier volume j’espère voir dans les suivants creuser un peu les personnages principaux, peut-être aérer un peu le récit, parfois dense sur les techniques de pêche et tout ce qui va autour. C’est un peu comme le base-ball dans de si nombreux romans américains, si on ne sait pas comment ça marche, ça reste un peu obscur. Reste que j’ai aimé les deux personnages principaux, Sean Stranahan, ex-détective devenu peintre, et surtout Martha Ettinger, shérif de son état. Elle, elle mérite vraiment d’être approfondie, car ce qui en apparaît ici est très séduisant – d’où une certaine frustration et une grosse envie de mieux la connaître ! -.

« Trente-sept ans, se dit-elle, et la marque de chacun de ces jours exposée à la face du monde. Martha Ettinger avait un visage rond sauvé de la banalité par des yeux bleus qui semblaient éclairés de l’intérieur; quand elle souriait, ce qu’elle ne faisait pas en se regardant dans le miroir, son visage rayonnait. »

L’autre personnage important de ce livre, c’est Rainbow Sam, guide de pêche, cette pêche à la mouche, « big business » du Montana. Qui comme tout business se prête à des choses peu claires – carrément louches, on peut le dire – et qui sont ici à la source de l’intrigue.

Sam donc va découvrir le cadavre d’un jeune homme inconnu des lieux, une Royal Wulff plantée dans la lèvre.

« Rainbow Sam gravit le talus escarpé. Pendant une courte seconde, il embrassa du regard les environs, la rivière qui réfléchissait les nuages du soir lavande et le mauve plus foncé des montagnes, le courant filant entre les berges bordées d’églantiers.C’était en partie ce qui attirait des pêcheurs du monde entier vers la Madison […] Et il y avait les truites, avec leurs rayures couleur rubis et leurs flancs luisants, aussi dures que du métal, les plus parfaites des créations de Dieu.

Bon, se dit Sam, ce pauvre bougre a pêché sa dernière. »

Alors va commencer cette enquête tortueuse, durant laquelle Sean tombera amoureux de la belle et mystérieuse Velvet Lafayette qui lui confie une enquête. Martha travaille avec son adjoint Walt et occasionnellement avec le pisteur blackfeet Harold Little Feather – intéressant personnage lui aussi – qui assiste la police pour lire les traces et empreintes et interpréter ainsi des scènes de crime.

« Little Feather s’accroupit dos au soleil, tendit la main vers le couteau enfoncé dans le fourreau de sa ceinture, le tint, étincelant, et traça le contour d’une empreinte de botte avec le bout de la lame en acier.

-Grand type, dit Martha.

Elle sentit sa peau frémir tandis que la base des poils de son avant-bras se dressait sous l’effet de la bise. »

Assez vite on va voir se profiler le « big business » en question autour d’une maladie qui atteint les truites arc-en-ciel de la Madison – et potentiellement des autres rivières, la maladie du tournis. Très belles scènes de nature, comme celle-ci:

« Une fois libérée, la fario s’installa au fond, dans trente centimètres d’eau, ses ouïes se gonflant pendant qu’elle reprenait des forces. Stranahan s’assit sur la berge en la regardant. Vingt pouces, se dit-il. Peut-être plus. Le crépuscule ressemblait à une traînée couleur ambre à l’horizon; la rivière scintillait dans la lumière déclinante. Dans quelques minutes, le brillant de la surface s’estomperait, la mélodie changeante du courant glisserait vers des notes graves et la nuit sauvage protesterait contre de nouvelles intrusions humaines. »

Ainsi de page en page, on va se trouver dans ce  décor grandiose de montagnes et de rivières; il y aura un canoë rouge, de belles prises, des waders et des float tube, Sam sera blessé et appréciera à sa manière la peinture de Sean

« Nan, j’aime bien votre peinture; je ne plaisantais pas, malgré l’absence de miches et de nichons. »

L’autre victime de ce roman, c’est la truite et son milieu naturel mais je vous laisse découvrir ça par vous-même. Un agréable moment de lecture, quelques frustrations aussi, mais je parie fort que l’auteur saura satisfaire l’envie suscitée de mieux connaître Martha surtout et Sean.

J’ai beaucoup aimé lire à la fin la note de l’auteur et ses remerciements, pleins d’humour, pleins aussi d’une belle humilité, ce qui le rend très sympathique.

Velvet Lafayette, chanteuse selon la serveuse Doris

« C’est un vrai petit chou, ceci dit, si tu aimes le rouge à lèvres rouge et les femmes à longues jambes. Et une bonne chanteuse. Trop bonne pour être honnête, si tu veux mon avis.( Elle pinça les lèvres.) Une vraie croyante comme moi a du nez pour reconnaître ce genre de femme. Je pourrais la résumer en un mot. (Elle marque un temps d’arrêt.). Ennuis. E-N-N-U-I-S. »

  Velvet se met au piano au Cottonwood Inn et entonne « Wayfaring stranger », ici interprétée sans piano par Nako Case, à Austin, Texas

« Nid de vipères » – Andrea Camilleri – Fleuve Noir, traduit par Serge Quaduppani

« Que la forêt inextricable dans laquelle Livia et lui s’étaient aretrouvés, sans savoir pourquoi ni comment, fût vierge, il n’y avait aucun doute là-dessus, du fait qu’à ‘ne dizaine de mètres dans le fond, ils avaient aperçu un écriteau de bois cloué au tronc d’un arbre, sur lequel était écrit en lettres de feu: »forêt vierge ». on aurait dit Adam et Ève, vu qu’ils étaient tous deux complètement nus et se cachaient les parties dites honteuses, lesquelles à y bien pinser, n’avaient rien de honteux, avec les classiques feuilles de vigne qu’ils s’étaient achetées à un étal à l’entrée pour un euro pièce et qui étaient faites en plastique. »

Non non non, je n’ai pas laissé échapper de grosses fautes, car c’est ce que vous vous dites si vous n’avez jamais lu Andrea Camilleri, et les traductions de Serge Quadruppani. Andrea Camilleri est sicilien, tout comme son formidable commissaire Montalbano. Et ici la traduction veut rendre la personnalité de ce dialecte sicilien. Serge Quadruppani en préambule a rédigé un avertissement dans lequel il explique très bien sa démarche, et cette explication n’est pas de trop. Personnellement ce n’est pas le premier roman de cet écrivain que je lis ainsi traduit et si j’avoue avoir eu du mal la première fois, à présent je trouve ça plaisant et drôle surtout.

Ce roman, comme le dit l’auteur en une note brève à la fin, a été entamé en 2008, mais Camilleri a « calé » à cause du sujet, qui lui n’est pas drôle du tout, puis a achevé enfin cette histoire. Mais je n’en dis « rin » si ce n’est que tout commence avec un homme tué deux fois.

J’ai choisi sur cet article de simplement vous livrer quelques passages savoureux, dans lesquels nous retrouvons Montalbano ( toujours entouré de ses acolytes Mimì Augello, Fazzio et l’inénarrable Catarella ), et sa fiancée Livia. 

« Livia l’attendait à côté de la voiture. Tandis qu’il s’approchait, le commissaire nota qu’elle avait un peu minci, mais ça donnait l’impression qu’elle avait rajeuni.

Ils s’étreignirent avec force. Leurs corps se comprenaient au vol, même si leurs coucourdes fonctionnaient souvent différemment. »

Comme souvent dans les romans policiers, il est dur de ne rien dévoiler. Et puis je dois dire que le plus grand plaisir tiré de cette lecture, c’est ce dialecte, le langage bien vert du commissaire, son appétit, sa gourmandise,

« […]il s’était tapé une grande bouffe de poulpes a strascinasali, très tendres, et tout le monde sait que les poulpes mènent dans l’estomac un combat acharné avant d’être défaits par la digestion. »

ici un côté plus sentimental :

« Il sentait que Livia allait beaucoup lui manquer.

En lui donnant une dernière étreinte, il fut assailli d’un grand accès de mélancolie.

Ça lui arrivait toujours, quand Livia s’en allait, mais là, c’était plus fort qu’avant.

Signe de vieillesse?

Cette fois, avec la mélancolie, il y avait aussi ‘ne pointe de malaise pirsonnel dont il ne savait expliquer les raisons. »

Son irrévérence pour la hiérarchie:

« Il partit pour Montelusa en jurant, sachant que de cette convocation il sortirait énervé, comme du reste il lui arrivait après toutes les convocations du questeur.

Sa seule consolation était que dans l’antichambre, il ne rencontrerait pas le chef de cabinet, le dottor Lactes, qui en général l’entraînait dans une conversation terriblement emmerdante. il avait appris que Lactes était en congé.

L’huissier le fit entrer tout de suite.

Dès qu’il fixa le visage de Bonetti-Alderighi, il fut frappé par son sourire. Le questeur avait deux manières de communiquer les mauvaises nouvelles : en souriant, ou en prenant un air sombre.

Mais vire tourne comme tu voudras, c’était toujours une tronche de con. »

Le beau personnage de Mario le vagabond, qui s’est installé dans une grotte près de la maison du commissaire, va s’avérer être la clé du dénouement et de la résolution de l’enquête en révélant ce qu’il sait à Montalbano, le laissant effaré:

« Et maintenant que tu es seul, Montalbano, tu dois forcément retomber dans l’abîme. Tu ne peux pas reculer. C’est ton métier de flic. Et ta condamnation.

Mais essaie de le  faire en évitant la sensation de vertige qu’on éprouve en fixant le fond, descends avec précaution, les yeux fermés, marche après marche. »

Ne croyez pas que c’est juste cocasse, non, il y a un vrai sujet, et on sent que l’auteur, à travers les questions des enquêteurs, à travers leurs hésitations semble vouloir repousser loin de nous l’épouvantable vérité. Et les scènes de jalousie de Livia, les tournures de phrases inimitables de Catarella, toute la fantaisie ici présente est bien utile à rendre tout ça moins sordide.

En conclusion, un très bon moment de lecture, et Montalbano  m’est toujours aussi sympathique ( grâce entre autres à son goût pour la bonne chère et à sa verve ) . Un livre plein d’intelligence.

« Tandis qu’il fonçait se prendre une douche passque d’un coup il avait eu la sensation d’être souillé comme s’il lui était tombé dessus un bidon d’huile de vidange, il entendit, très près, un oiseau qui chantait. Un oiseau qui faisait des variations imaginatives sur le thème du Cielo in una stanza. Il se figea. »

 

 

« Passage des ombres » – (Trilogie des ombres – T.3) – Arnaldur Indridason – Métailié Noir, traduit par Eric Boury

« Les policiers firent venir un serrurier plutôt que de défoncer la porte. Quelques minutes de plus ou de moins ne changeaient pas grand -chose.

Au lieu d’appeler la Centrale d’Urgence, la voisine s’était directement adressée au commissariat principal. Le standard l’avait mise en relation avec un policier à qui elle avait expliqué qu’elle n’avait pas vu l’homme qui occupait le logement à côté de chez elle depuis plusieurs jours. »

Incontestablement Indridason est un grand écrivain et c’est à regret que j’ai fermé cette rencontre en 3 volumes avec Flovent et Thorson, les deux enquêteurs des Ombres. Car il est bien question d’ombres dans cette trilogie – mais n’en est-il pas question dans toute l’œuvre de l’auteur ? Ainsi l’ombre du frère disparu d’Erlendur? -. Ces ombres qui pèsent sur le pays, son histoire, sa politique, sa géographie, celles qui pèsent sur les hommes, et surtout sur les femmes, l’ombre des disparues, l’ombre du père de Konrad et ici même les ombres des elfes, oui, des elfes. Ces ombres que le grand Arnaldur sait traquer dans ses romans comme personne, ces ombres qui ont donc aussi un quartier dans Reykjavik.

Dans ce dernier volume le corps violé et sans vie de Rosamunda, est découvert dans le quartier des Ombres, dans un recoin obscur près du Théâtre National, parmi des cartons. Une autre jeune fille a disparu elle complètement, et il parait que ce sont les elfes qui l’ont enlevée car on n’a jamais retrouvé son corps. Soixante ans plus tard, un vieil homme est retrouvé mort chez lui, étouffé par un oreiller. Et cet homme, c’est Thorson – Stefan Thordarson – qui mena l’enquête en 1944 sur le meurtre de Rosamunda, avec son collègue et ami Flovent. Voyez comme en peu de mots, sobrement Indridason fait monter l’émotion, comme on voit Rosamunda, si jeune et morte, dans le vent glacé du passage :

« Elle avança et découvrit le corps de la jeune femme que quelqu’un avait tenté de cacher sous des cartons et d’autres déchets provenant de l’entrepôt. Elle se fit immédiatement la remarque que la gamine n’était pas habillée pour la saison, elle ne portait qu’une petite robe.

Le vent hurlait dans le passage.

La jeune femme était jolie jusque dans la mort. Son regard éteint fixait la paroi noire et inquiétante comme si son âme avait disparu dans un des renfoncements de basalte qui parcouraient le mur du Théâtre national. »

Sveinn Björnsson – Premier Président de l’Islande

Avec l’habileté qui caractérise la construction des romans du grand Indridason, on va passer d’un temps à l’autre, de l’enquête initiale à celle que va mener Konrad – bien qu’à la retraite Konrad assiste encore la police sur certaines scènes de crimes –  un va-et-vient entre l’enquête des deux policiers en 1944, alors que « la situation » est à l’œuvre dans la capitale et que va naître la toute jeune République d’Islande et le présent. Konrad sera taraudé par le même doute que Thorson quant au coupable des meurtres, ce doute qui fit que Thorson poursuivit ses recherches bien que l’affaire fut bouclée.

« Thorson en connaissait un rayon sur ce que tout le monde appelait la situation. la police militaire avait dû traiter un certain nombre d’affaires ayant trait aux relations entre les soldats et les Islandaises.[…] Parfois des bagarres éclataient entre les soldats et les gens du cru, nées le plus souvent de rivalités amoureuses. Il arrivait également que des femmes portent plainte pour violences. Beaucoup découvraient que leur soldat était marié en Amérique, leur occasionnant remords et regrets. »

Néanmoins, Indridason ne manque pas de glisser le fait que cette présence américaine libéra certaines femmes:

« Les blanchisseuses qui travaillaient pour l’armée devenaient chefs d’entreprise et gagnaient plusieurs fois le salaire d’une ouvrière. Elles n’étaient plus sous la coupe de leur mari ni contraintes de trouver un époux sorti d’une ferme en tourbe: tout à coup, elles avaient la possibilité de parcourir le monde et d’aller dans des pays lointains au bras d’un étranger. Leur désir d’aventure s’éveillait. Pour couronner le tout, les soldats étaient en général polis et séduisants, bien plus que les Islandais. »

Sur les lieux de ce qui s’avère être le meurtre de Stefan Thorson, Konrad va trouver des lettres, des coupures de presse, des notes qui le mèneront à remonter le temps et reprendre l’enquête sur le meurtre de Rosamunda et la disparition de l’autre fille, y voyant également le moyen de comprendre pourquoi on aurait supprimé Thorson si longtemps après et qui aurait pu le faire; le lien entre cette ancienne affaire et la mort de Stefan lui semble évident. Mais ce sera bien plus compliqué qu’il ne le pense, le temps a passé, les témoins ont vieilli, les mémoires aussi.

« Konrad emmena la photo dans le salon et s’installa sur la chaise devant le bureau du vieil homme. Il regardait à tour de rôle les articles de presse qu’il avait à la main, le livre ouvert sur le bureau et le cliché posé devant lui en pensant à son père, à la jeune fille assassinée, à l’occupation militaire, aux séances de spiritisme, aux âmes torturées des défunts et à ce vieux célibataire allongé dans sa chambre, qui semblait endormi alors qu’on l’avait étouffé. »

En 1944, les jeunes femmes sont aisément séduites par les soldats américains basés à Reykjavik, car elles rêvent d’ailleurs et d’hommes plus raffinés que les Islandais. C’est donc la piste que suivront Thorson et Flovent au début car ce quartier des Ombres, plein de coins sombres et de ruelles, se prête aux flirts et plus encore.

Konrad est flanqué d’une jeunesse auprès d’un père escroc qui avec un acolyte organisait des séances de spiritisme, usant et abusant de la crédulité de gens naïfs, emplis des légendes locales. Parcourant le dossier de l’enquête il lit cette phrase: « Tu diras que c’était les elfes. »  Et voici une piste qui s’ouvre .

 » Flovent expliqua à Thorson qu’il existait en Islande une tradition foisonnante de contes populaires transmis oralement depuis des siècles, les longues nuits d’hiver. D’après ces contes, chaque bruit porté par le vent pouvait être un revenant au corps entaillé de plaies béantes, chaque colline pouvait abriter des elfes et chaque rocher, un palais de contes de fées. […] Ces étranges récits étaient nés de la confrontation de l’homme à une nature hostile, de la difficulté à survivre dans ce pays désolé et des peurs qu’engendraila longue nuit hivernale. À cela venait s’ajouter le plaisir de raconter des histoires et une imagination fertile qui avaient donné naissance à des univers merveilleux, tout aussi réels que le réel lui-même pour un certain nombre de gens. »

Tâtonnant, se rendant chez les gens pour recueillir des témoignages, on le suit remontant le temps, réinterprétant les faits… bref, l’enquête qui laissa Flovent et Thorson insatisfaits quant au résultat trouvera ici sa résolution.

Toujours autant de plaisir pour moi à la lecture de ce tome 3 grâce à la finesse et l’intelligence d’Indridason pour traiter ses thèmes de prédilection, en particulier la violence faite aux femmes, sujet récurrent chez lui, l’amitié ambiguë entre Flavent et Thorson – ici on apprend clairement l’homosexualité de ce dernier – le genre étant aussi à mon avis un des jeux que préfère l’auteur dans son écriture, l’histoire compliquée de son île et enfin il ne manque pas non plus d’épingler les puissants et leurs abus de pouvoir en tous genres.

Du grand, du très grand Indridason servi par une traduction au cordeau d’Éric Boury.

Le dernier court chapitre du roman est magnifique et nous fait d’autant plus regretter que ce soit la fin. Coup de cœur incontestable pour moi, la trilogie au complet et ce tome 3 superbe.

Cadeau : le trailer !