« Les âmes féroces » -Marie Vingtras -Points

« Printemps

Je n’ai rien vu venir. Rien dans l’air n’avait changé, il n’y avait eu aucun signe avant-coureur, aucun indice. Une vie en moins, ça ne fait pas dévier la marche du monde. À cet instant, tout ce que je me demandais c’était à quel endroit je pourrais emmener Janis quelques jours pour lui changer les idées et il ne me venait qu’une envie de pêcher qui n’allait pas lui plaire. »

Post court, pour ce roman entre polar, roman noir et scrutation sociologique d’un village paumé aux USA. J’ai entendu, et aimé l’entendre, Marie Vingtras, aux Quais du polar cette année, et j’ai eu aussitôt très envie de la lire. Pas déçue par ce roman, noir et fort, plein de sensibilité, portant un regard sur les personnages fin et sans concession. J’ai lu ce livre durant mes insomnies. Bon, ça n’aide pas à s’endormir car rien de soporifique ici. Une histoire sombre où la narratrice est la shérif d’une petite ville aux Etats Unis. Lauren Hobler, c’est son nom, est confrontée à une population qui ne l’accepte pas – une femme shérif – que fait – elle dans ce trou? Elle qui de plus a une femme pour compagne, sûr que ça n’aide pas à la foutue « intégration » non plus.

« J’aurais voulu pouvoir sauver toutes les femmes, surtout celles qui ne rentraient pas dans les clous. Celles qui détonnaient parce qu’elles voulaient être libres et pas simplement être un ventre ou l’abîme entre leurs cuisses. Celles qui voulaient juste aller boire un verre un samedi soir, s’asseoir dans un box avec leurs copines et cesser de penser à tout le reste. »

Parlons de la population de Mercy, peu nombreuse et enclose dans sa petite vie. Les gens se scrutent, font communauté, mais pas tant que ça. Quatre personnes vont mourir, mettant plus que le trouble dans la ville et sa communauté. Nous entrons dans cette histoire sombre avec la mort de Leo, une adolescente, et personnellement, j’ai lu ce roman plus que comme un polar, comme une étude psychologique et sociologique d’un milieu limité et refermé sur lui-même; au fond, une communauté dont les membres ne se mélangent pas tant que ça, mais qui s’observe, ce qui crée une ambiance si pesante qu’on sait qu’il va se passer quelque chose. Et ce sera le cas, donc, avec une série de meurtres, le premier étant celui de la jeune Leo :

« Elle avait la tête inclinée sur le côté, sa chevelure mouillée couvrant son visage, et je n’avais pas besoin de la tourner vers moi pour savoir qui elle était. Ses cheveux étaient noirs avec des reflets bleutés, une couleur si intense qu’on ne pouvait pas l’oublier, comme un blond presque blanc ou un roux flamboyant. Je me suis accroupie et avec la pointe de mon stylo j’ai dégagé les cheveux de son visage. Je n’étais pas préparée à voir ce visage d’adolescente, paupières closes, lèvres aussi pâles que la peau. Une traînée de sang séché partait de l’arrière de son oreille et longeait sa mâchoire, soulignant l’ovale parfait de son visage. J’ai crié à Donegan d’appeler du renfort mais il ne bougeait pas, il regardait dans le vide. C’était son premier mort et, autant que je m’en souvienne, c’était le premier meurtre de cette ville depuis un paquet d’années. « 

 Une vraie réussite pour un portrait au scalpel de ces villageois, mais aussi certains personnages attachants malgré leurs défauts, et une grande finesse psychologique. Faisant de Leo l’adolescente la narratrice majeure, la voix d’une encore presque enfant, Marie Vingtras, je trouve, a fait le bon choix en nous livrant sa parole et sa pensée . Certes, il y a des meurtres, mais ce n’est pas ce qui m’a marquée, c’est plutôt l’analyse très fine d’une vie en communauté, où chaque personne, au fond, est seule. La narration de Leo pour moi a été la base de ce ressenti. Un sentiment de solitude en chacun.

« De mon lit, j’aperçois le vol des oiseaux au couchant, les nuages égarés et puis la nuit qui s’installe, les étoiles à perte de vue. Le ciel est le seul espace qui me reste. »

J’ai beaucoup aimé cette lecture, qui incruste une sorte de tristesse, de chagrin dans l’esprit un bon moment.

« Bons baisers de Tanger – Une enquête de Gabrielle Kaplan » – Melvina Mestre, éditions Points

« Prologue

La lune se reflétait sur une mer d’huile. Le vent s’était atténué. Pas un souffle. Plus un drapeau ne claquait. À la surface de l’eau, le calme plat: les bâtiments ne tanguaient pas d’un pouce, ni les gros paquebots et les quelques courriers d’Algésiras ou Gibraltar, ni les barcasses de pêcheurs ou les vedettes rapides.

Plus rien ne bougeait dans le port de Tanger. pas un clapot sous les coques sombres des navires. Même les milliers de mouettes qui survolaient la ville en continu s’étaient tues. « 

Mon article sera court sur ce roman d’enquête, celle-ci menée par Gabrielle Kaplan, détective privée. Il s’agit donc d’un roman 3ème d’une série qui met en scène Gabrielle Kaplan, je n’ai pas lu les autres mais il me semble que ce n’est pas si grave. Je ne suis absolument pas familière de ce genre , assez différent à mon sens du roman policier. Alors mon article ne sera pas très long, cette histoire est d’une complexité conséquente, avec plein de personnages, l’autrice mêlant personnes réelles et fictives, faits réels et fictifs, bref, il est difficile ici de séparer le vrai du faux, et ça, c’est plutôt amusant. Gabrielle est censée être une épouse à la recherche de son mari dont elle est sans nouvelles:

« Elle se leva pour ouvrir la fenêtre: la vue sur le détroit était à couper le souffle. Une perspective panoramique jusqu’à la mer, englobant toute la baie de Tanger. À quelques encablures, l’Espagne. Il faut dire que l’hôtel était construit sur un belvédère sans aucun vis-à-vis.

Après cette courte halte dans sa chambre, elle fit exactement ce qu’on attendait d’une épouse en quête de son mari: se rendre sur son lieu de travail, à la Compagnie nord-africaine et intercontinentale d’assurances, pour y rencontrer le patron, tâcher d’en savoir un peu plus au sujet de son vrai-faux époux et des raisons de sa disparition.

Elle s’était changée, et comme le temps était couvert, pour les besoins du personnage elle avait enfilé sur sa robe à fleurs à trois jupons un petit caraco au crochet parfaitement tartignole. Une couverture insoupçonnable. »

Bien sûr, j’ai aimé Gabrielle, et surtout, j’ai aimé la plongée dans Tanger des années 50. Un pays et une ville que je ne connais absolument pas, et qui ici grouillent de personnages interlopes. C’est l’ambiance que j’ai préférée. Et une grande envie de voir Tanger, qui , je le sais bien, a dû considérablement changer.

Je ne parlerai même pas de l’enquête de Gabrielle, mais de l’écriture, remarquable, précise, vivante, c’est elle qui m’a aidée à entrer dans l’histoire. La qualité aussi des portraits, femmes ou hommes, l’élégance de l’ensemble, comme les codes de cette époque dans les réunions cocktails et autres, fréquents, où se jouent pas mal de choses. Je crois que ce roman ferait un film épatant, façon années 50, avec des acteurs à « gueule », des femmes glamour à fume-cigarette, et de la lumière, du soleil, des ruelles. Regard sur une soirée qui rassemble « le tout Tanger », snob, superficiel, et ambigu:

« Kaplan continua à se mouvoir dans cette foire aux vanités, parmi les convives grisés et grisants, le visage dissimulé derrière son voile en mousseline. Elle avait le don de se rendre « transparente », et de se glisser dans une assemblée sans qu’on la remarque.

Des personnalités du tout-Tanger, ces exilés de luxe qui avaient fui les privations, les rationnements de nourriture et de plaisirs, ou les interdits, s’étaient regroupées autour de David Herbert, un aristocrate anglais emperruqué et vêtu d’une gandoura chatoyante, l’arbitre de la vie mondaine locale, dont la principale occupation consistait à amuser la galerie. Cabotin, il mettait une ambiance du tonnerre en dansant comme un damné. Pour ces mondains, la moindre excentricité était accueillie comme un trait de génie. »

La base de ce roman est historiquement juste, et suivre Gabrielle Kaplan en espionne dans cette ville a été un vrai plaisir. Belle écriture qui ne néglige pas une certaine poésie, des sentiments, et surtout une atmosphère parfaitement réussie, genre film avec Humpfrey Bogart, vous voyez ? De l’élégance, de la classe. Et une piqûre de rappel sur une époque qui protégea des personnages fort peu recommandables. Par exemple on croise ici la famille Guérini, marseillaise et puissante, et quelques allemands pas plus recommandables. Enfin, bon, quant à moi j’ai passé un excellent moment, une sortie de route de lecture que j’ai beaucoup appréciée.

J’ai rôdé sous le soleil de Tanger et dans ses ruelles, sur les pas de la belle Gabrielle car elle est belle, j’en suis certaine. Deux épilogues referment le livre, qui quoi qu’il en soit est passionnant pour ce qu’on apprend sur ce lieu et cette époque, et qui est écrit de très belle façon, mêlant fort bien l’histoire-  l’Histoire- et le romanesque. Agréable lecture.