« Lapiaz » – Maryse VUILLERMET – Rouergue Noir

« Le moment est venu de raconter. Sinon, l’histoire se perd et, c’est pas bon. Certains disent qu’il faut laisser les secrets enfouis, mais on peut penser différemment, ne pas tout cacher au fond des grottes, des ravins, parce que, de toute façon, un jour, ça ressort.

Même longtemps après.

C’est comme l’eau. Ici, on est un pays d’eau et de calcaire. L’eau se faufile, cherche un chemin, creuse la roche, et ressort à des kilomètres. Longtemps après, elle revient à la surface. »

Nous voici dans le Jura, année 1977, dans la ferme de la famille Satin, des paysans qui travaillent dans un environnement de montagne difficile, mais c’est le leur. Bernard le fils et Arlette son épouse chasseuse de vipères, vivent aussi dans cette ferme, c’est ici que s’est construite leur vie avec leur petit garçon Paul, sous la houlette des parents, des gens simples, bienveillants et durs à la tache, comme l’exige ce lieu rude. Car le relief comme le climat sont difficiles, mais ça leur convient, la question d’ailleurs ne se pose même pas, c’est d’ici qu’ils sont, c’est ici qu’ils travaillent et vivent. Isabelle, elle, est la compagne de Tony, ce couple est arrivé là et tente de se faire accepter, ça se passe d’ailleurs assez bien avec le père Satin. Quant à Isabelle, fragile, elle est poussée dans les retranchements de sa confiance et de sa peur:

« – Et j’y pense, vous voulez peut-être faire un tour dans ma cabine, il fait bien chaud là-dedans et je vous ramènerai après!

Il plaisantait en plus, comme il avait dû s’amuser à la voir se débattre dans se phares! Comme ils sont énervants, ils aiment ça ici, contempler les bêtes prises au piège, les garennes s’enfuir dans les phares des voitures, les sangliers se jeter contre des barrières et les défoncer dans leur rage d’échapper aux chiens et de survivre. Ils aiment tester, faire peur, toujours dans la limite  entre la plaisanterie et la mise à l’épreuve, et s’arrêter, juste à temps. Elle souriait, incapable de répondre, comme si elle comprenait et appréciait la plaisanterie, elle reprenait son souffle, furieuse, gênée, humiliée, mais elle était passée, sauvée, elle a pressé le pas, elle a dû finir par crier, non, merci, au revoir, et elle a filé, le cœur battant encore longtemps. »

La narration est essentiellement assurée ici par le patriarche, un homme sensé, plutôt doux et loin d’avoir l’esprit fermé, en tous cas, c’est ainsi que je l’ai perçu. Preuve en est l’accueil plutôt bienveillant – et curieux bien qu’un rien sceptique – qu’il va faire à Tony et Isabelle, un couple marginal qui envisage une société et une vie différentes de celles des villes. C’est le père Satin qui le premier va nouer un lien avec Tony, grâce aux ruches de ce dernier, qui intriguent beaucoup le vieil homme et ça se passera plutôt bien. Ainsi, une sorte d’amitié va les lier un temps, Tony initiant le paysan à l’apiculture. Et on sent ici de vrais liens se nouer, grâce à la curiosité du père Satin, et la gentillesse de Tony. On se dit que là, les esprits s’ouvrent. 

« Je suis monté souvent cet été -là, j’avais pas grand- chose à faire, je voulais pas être sur le dos de mon fils Bernard qui, petit à petit, me remplaçait mais supportait pas mes conseils, alors, j’allais voir Tony.

J’avais encore les jambes pour monter, mais sans me presser, et pis, j’aime pas ces lapiaz, c’est traître, je pense aux veaux qui sont tombés, j’imagine, au fond, le squelette d’un beau renard, ou d’un chevreuil et je me rappelle les vieilles histoires, qu’on y jetait aussi les bébés qu’on voulait pas. »

C’est sans compter avec la fragilité d’Isabelle, qui finalement ne s’adapte pas très bien à la rudesse du pays, elle dont la balafre du visage intrigue. Isabelle, le maillon faible de l’installation du couple. Quant à Tony, il s’adapte plutôt bien et s’entend bien avec le vieux Satin. 

En attendant, la triste Isabelle va marcher seule sur le bord des falaises, déprimée, quand arrive Bernard qui la voyant ainsi va la réconforter; il est touché par sa fragilité, sa balafre au visage et il va arriver ce que vous supposez avec justesse, Bernard va avoir une relation charnelle avec elle – je suis extrêmement correcte dans mon choix de vocabulaire, pour ne choquer personne -là, sur la falaise. 

Bref, vous l’aurez compris, tout par en vrille et le calme du hameau et de la famille Satin vont s’effriter. Ce livre aurait beaucoup moins d’intérêt sans le trouble que va semer l’arrivée du second fils Satin, Daniel. Une blessure dans la famille; Daniel sort de prison et revient chez ses parents, qui l’accueillent malgré tout, on ne sait pas trop ce qui l’a poussé en tôle, mais au fond, ça n’a que peu d’intérêt pour la narration. Ce qu’on comprend plutôt assez vite, c’est que Daniel est un pilier de bar, et qu’il boit comme un trou. La prison n’a nullement changé ça. S’en suit une série d’événements qui vont affliger le père Satin, comme Bernard qui va s’enticher de Séverine, laissant Arlette  sur le carreau, Arlette qui va faire de son mieux avec son petit Paul. Daniel, Bernard et Séverine vont bien jouer tous les trois, et assistant à tout ça, désemparés, les parents Satin. Le père, au départ de Tony et Isabelle:

« Je savais pas quoi dire pour le retenir sans trop poser de questions, et pour lui expliquer aussi qu’on avait été contents, un moment, de les connaître, de leur apprendre un peu notre façon de vivre et comment eux aussi, ils nous avaient apporté de la nouveauté, du sang frais. J’aurais voulu dire que je les aimais bien, que je regrettais la bagarre avec Bernard, leur départ, mais chez nous, on sait pas bien exprimer les sentiments. J’aurais voulu lui payer un coup à la maison aussi, ça se fait, mais j’osais pas, à cause de Bernard. Et pis, c’est vrai qu’à la fin, ça s’est gâché avec lui, j’avais un peu perdu confiance, alors tout ce que j’ai trouvé à dire, ça a été:

-On a bien rigolé, hein?

Il a eu l’air surpris, il m’a regardé avec son drôle d’air, il m’a serré la main, bien fort, il m’a tourné le dos et s’est mis à marcher le long de la route, assez vite, sans se retourner. J’ai suivi longtemps des yeux le point rouge de son sac, je l’ai vu disparaître au virage, toujours le même, celui qui marque le départ du chemin de la Louvière. J’avais beaucoup de peine.

Tout était allé si vite, c’était comme un rêve. »

Le père est pour moi le plus beau personnage, cet homme qui fait de son mieux, ni buté ni borné, cet homme va aller de déception en désarroi, et il est celui que je préfère dans cette histoire qui finit de façon si glauque et triste. C’est bien un drame qu’écrit Maryse Vuillermet, je verrai bien cette histoire adaptée au cinéma…

Je ne peux pas vous laisser sans les dernières phrases, d’une infinie cruauté:

« Oui, la vie est cruelle, mais ça, je l’ai toujours su, pas qu’avec moi, avec tous, bêtes et gens. Mais pas plus qu’un chasseur qui descend un sanglier et qui sait que la bête blessée fait des kilomètres pour perdre tout son sang et mourir seule, pas plus que le vieux Maurice qui a attaché son chien derrière le tracteur pour le punir et l’a traîné devant ses gamins jusqu’à ce qu’il soit écorché vif sur le goudron de la route, pas plus que celui qui a fait naître simplet, le fils Berthet, le Serge, qui va travailler à l’usine comme une machine toute sa vie et mourir sans avoir connu la femme, et pas plus que mon fils Daniel, le malheureux, qui a peut-être commis le pire et va errer toute sa vie, loin de nous. »

Terrible.

« Les âmes féroces » -Marie Vingtras -Points

« Printemps

Je n’ai rien vu venir. Rien dans l’air n’avait changé, il n’y avait eu aucun signe avant-coureur, aucun indice. Une vie en moins, ça ne fait pas dévier la marche du monde. À cet instant, tout ce que je me demandais c’était à quel endroit je pourrais emmener Janis quelques jours pour lui changer les idées et il ne me venait qu’une envie de pêcher qui n’allait pas lui plaire. »

Post court, pour ce roman entre polar, roman noir et scrutation sociologique d’un village paumé aux USA. J’ai entendu, et aimé l’entendre, Marie Vingtras, aux Quais du polar cette année, et j’ai eu aussitôt très envie de la lire. Pas déçue par ce roman, noir et fort, plein de sensibilité, portant un regard sur les personnages fin et sans concession. J’ai lu ce livre durant mes insomnies. Bon, ça n’aide pas à s’endormir car rien de soporifique ici. Une histoire sombre où la narratrice est la shérif d’une petite ville aux Etats Unis. Lauren Hobler, c’est son nom, est confrontée à une population qui ne l’accepte pas – une femme shérif – que fait – elle dans ce trou? Elle qui de plus a une femme pour compagne, sûr que ça n’aide pas à la foutue « intégration » non plus.

« J’aurais voulu pouvoir sauver toutes les femmes, surtout celles qui ne rentraient pas dans les clous. Celles qui détonnaient parce qu’elles voulaient être libres et pas simplement être un ventre ou l’abîme entre leurs cuisses. Celles qui voulaient juste aller boire un verre un samedi soir, s’asseoir dans un box avec leurs copines et cesser de penser à tout le reste. »

Parlons de la population de Mercy, peu nombreuse et enclose dans sa petite vie. Les gens se scrutent, font communauté, mais pas tant que ça. Quatre personnes vont mourir, mettant plus que le trouble dans la ville et sa communauté. Nous entrons dans cette histoire sombre avec la mort de Leo, une adolescente, et personnellement, j’ai lu ce roman plus que comme un polar, comme une étude psychologique et sociologique d’un milieu limité et refermé sur lui-même; au fond, une communauté dont les membres ne se mélangent pas tant que ça, mais qui s’observe, ce qui crée une ambiance si pesante qu’on sait qu’il va se passer quelque chose. Et ce sera le cas, donc, avec une série de meurtres, le premier étant celui de la jeune Leo :

« Elle avait la tête inclinée sur le côté, sa chevelure mouillée couvrant son visage, et je n’avais pas besoin de la tourner vers moi pour savoir qui elle était. Ses cheveux étaient noirs avec des reflets bleutés, une couleur si intense qu’on ne pouvait pas l’oublier, comme un blond presque blanc ou un roux flamboyant. Je me suis accroupie et avec la pointe de mon stylo j’ai dégagé les cheveux de son visage. Je n’étais pas préparée à voir ce visage d’adolescente, paupières closes, lèvres aussi pâles que la peau. Une traînée de sang séché partait de l’arrière de son oreille et longeait sa mâchoire, soulignant l’ovale parfait de son visage. J’ai crié à Donegan d’appeler du renfort mais il ne bougeait pas, il regardait dans le vide. C’était son premier mort et, autant que je m’en souvienne, c’était le premier meurtre de cette ville depuis un paquet d’années. « 

 Une vraie réussite pour un portrait au scalpel de ces villageois, mais aussi certains personnages attachants malgré leurs défauts, et une grande finesse psychologique. Faisant de Leo l’adolescente la narratrice majeure, la voix d’une encore presque enfant, Marie Vingtras, je trouve, a fait le bon choix en nous livrant sa parole et sa pensée . Certes, il y a des meurtres, mais ce n’est pas ce qui m’a marquée, c’est plutôt l’analyse très fine d’une vie en communauté, où chaque personne, au fond, est seule. La narration de Leo pour moi a été la base de ce ressenti. Un sentiment de solitude en chacun.

« De mon lit, j’aperçois le vol des oiseaux au couchant, les nuages égarés et puis la nuit qui s’installe, les étoiles à perte de vue. Le ciel est le seul espace qui me reste. »

J’ai beaucoup aimé cette lecture, qui incruste une sorte de tristesse, de chagrin dans l’esprit un bon moment.

« Les mandragores » – Marius Degardin, éditions Le Panseur

« Partie I – Saint Ambroise

Ça a débuté comme ça, sous la pluie. les vieilles cloches de Saint -Ambroise sonnaient 6 heures du soir quand la bouche de métro a recraché Chiara, déjà toute trempée.

Des trombes d’eau s’abattaient sur la capitale. Gouttières, trottoirs et caniveaux, tout pissait dans un torrent parisien que rejoignaient à pieds joints des gosses souriants, sous les jurons des parents. Elle les aimait, les gosses, Chiara, si bien qu’elle en avait fait son métier. »

Voici un premier roman assez impressionnant, tant par sa maturité que par son écriture. C’est qu’il est tout jeune cet écrivain- là, 22 ans ! Je n’entends pas ici vous faire un long développé de cette histoire folle ni rentrer dans le détail. C’est une sorte de flot, de vague tempêtueuse qui brasse cette fratrie et ce quartier, qui ballotte ces enfants – car ils sont encore des enfants – et les habitants – dont beaucoup de « marginaux » ( je mets entre guillemets car les marginaux ne sont pas les mêmes pour chacun de nous ). Ceux-ci parfois aident ces gosses, parfois bien et d’autres mal. L’écriture est si vive et si nerveuse, qu’on ressent ce mouvement totalement voué à la survie, vaille que vaille et coûte que coûte. L’auteur nous lance dès la première page dans Paris sous la pluie, avec son personnage narrateur, Benito, le petit dernier d’une famille de 4 enfants, l’aîné, Primo, puis Piero, puis Chiara et, enfin notre ami Benito  (qui maudit son père de lui avoir donné ce prénom ) .

C’est la famille Cipriani, des enfants vivant seuls dans une ancienne pizzeria. Laissés là livrés à eux -mêmes.

« Remontez le pavé de la Folie-Méricourt et au fond de la rue, vous pourrez pas rater Le Jardin d’Eden. On le reconnaît de loin grâce à ses néons roses qui brillent dans la nuit et à ses non-dits. Naturellement, j’avais jamais pu y entrer parce qu’on me l’avait toujours interdit. Quelquefois seulement, quand Piero découchait pendant plusieurs nuits, je devais m’y rendre pour demander au vieux proxénète africain des nouvelles de mon frère. Moïse était gêné parce qu’il savait très bien pourquoi Piero ne rentrait plus. Il m’expliquait alors, très gentiment, que mon frère avait trop bu et qu’il était pas en mesure d’aligner deux pas. Mais moi j’insistais pour qu’on me rende mon grand frère, j’avais besoin de lui et de ses histoires pour dormir! Alors le mac me le rapportait sur son dos comme un déménageur. Il était fort, Moïse, un vrai truc à effrayer les mauvais clients. »

Le plus jeune Benito, donc, a 18 ans, et c’est lui qui avec une verve et une rage incroyables nous conte l’histoire. Ces jeunes gens survivent, et Benito, lui, entend bien s’en sortir, entend bien mener cette famille ailleurs qu’à la misère définitive. Benito jamais ne se laisse abattre. Le quartier compte un milieu interlope mais compatissant, quoi que, pas toujours. Quand la mère annonce son retour après avoir disparu de leurs vies 10 ans durant, les enfants et l’équilibre de leur vie commune qui tenait du miracle, va devenir fragile, et je n’en dis pas plus, c’est tout bêtement magnifique et bouleversant. J’ai un faible tout particulier pour Chiara la combattante, si attachante, la fille du lot. De la pizzeria vide à l’hôpital psychiatrique en passant par les bars, la rue, les bordels, voici le chemin d’un garçon.

« A l’aube

Voilà des semaines que j’écris sur cette table bancale de l’hôpital. Piero pionce devant moi, avec une machine qui bat la mesure de ses rêves. La santé revient, c’est certain. Tu voulais que je te raconte la mer, je t’ai livré mes mandragores, encore toutes terreuses et baveuses. Elles étaient profondément enracinées dans un endroit où le langage n’arrivait pas à pénétrer, là où les mots étaient encore trop faibles, le vocabulaire trop mou pour qualifier le vécu. C’est l’herbier de mon existence que tu as entre les mains. Une forme de Saint-Jacques de papier. […]

« Tutto passa » a marmonné Piero dans son coma. »

Je ne vous propose ici que quelques extraits caractéristiques de l’écriture, du ton et du style. Je trouve toujours un peu vain – et très difficile – d’écrire sur un livre ( même si le goût du partage me pousse à continuer à le faire ) et très difficile aussi de donner à entendre la corde centrale, la note majeure, celle qui vibre et qui va résonner en nous – tout ça ne dit jamais vraiment ce que j’ai ressenti, compris, perçu – . La corde de ce roman vibre fort, croyez moi. Alors lisez « Les Mandragores » ( tiens, au fait, pourquoi les mandragores? ). Cette maison d’édition, Le Panseur, nous livre là un magnifique roman. Et ce jeune auteur m’a bluffée du début à la fin. BRAVO !

J’ajoute ici une chanson que j’adore,un extrait de mon film préféré de François Truffeau, qui semble n’avoir aucun rapport avec le livre, mais moi je trouve que si, il est en phase avec l’enfance délaissée – quelque soit la manière, avec ou sans parents – en phase avec l’enfance qui se débrouille, enfance de gosses qui grandissent seuls.  ( sinon, que des chansons niaises…).

Et voilà, bravo Marius, votre roman est bouleversant !

« Sirène rhapsodie » – Sylvain Pattieu, éditions Cambourakis – Récits d’objets- Musée des Confluences

« Les sirènes

De base

C’est comme les dinosaures

Soi-disant elles ont des écailles

En vrai elles ont des plumes.

Les dinosaures

Ils ont mal fini

Météorite

Volcans

Ils se croyaient géants

Ils ont fini poulets. »

Ce livre est beau, drôle, émouvant, humain, intelligent, acéré…Bref, c’est beau comme tout. Je les ai lus, les petits livres de cette collection, j’en ai lu beaucoup, et celui-ci entrera au top ten de la Livrophage pour son écriture, son ton, mais aussi ses savoirs, ses regards sur l’objet, ses regards au-delà de l’objet. Ici il s’agit d’une sculpture de « Sedna » de George Arluk en stéatite, en provenance du Nunavut, au Canada et que l’artiste a terminée à Lyon en 2007.Cette œuvre est présentée au musée des Confluences pour l’exposition « Origines, les récits du monde ».

 » Il y a au Musée des Confluences, à Lyon, une statue verte de Sedna, sculptée par George Arluk. Au départ, ce musée, ce sont des notables, des négociants, des botanistes, des explorateurs, ils se font leurs collections. Des explorateurs du même genre que ceux allés chez les Inuits, sûrs de leur suprématie, sûrs de l’Europe, de la civilisation. Un peu partout ils prennent des objets. Pas seulement, mais aussi des objets. Ils les ramènent, ils remplissent leurs cabinets de curiosités. Plus tard, ils en font des musées, ou ils meurent et on en fait des musées, ou ce sont leurs héritiers, les autorités, les scientifiques: le musée Guimet, le Musée colonial, le Museum d’histoire naturelle de Lyon. »

C’est peu dire que Sylvain Pattieu ici casse les codes du récit d’objet. Il explore dans tous les sens, dans toutes les formes d’écriture, sous tous les angles, ce qu’évoque Sedna représentée par cette œuvre si belle, douce et arrondie, et tout ce qu’elle représente. Pour le peuple du Nunavut d’abord et avant tout. Car l’hommage rendu à ce peuple par cette œuvre, ce qu’elle évoque, son univers nous sont offerts, mais à nous d’en trouver le cœur et le sens.

« Elisapie parle de son cousin. Il s’appelait Tayara. Il était doux et gracieux. Il aimait danser. Ils écoutaient « I want to be free » de Queen, et ils dansaient. Il était tendre et il était triste. Il pensait ne pas avoir sa place dans le monde. Il s’est pendu.

Les Inuits ont un taux de suicide six à sept fois plus important que la population canadienne. Ce sont surtout les jeunes hommes qui passent à l’acte. »

 Avec délicatesse mais un parler franc, l’auteur évoque les spoliations, les abus de toutes sortes, infligés aux peuples premiers. Et le drame que vivent ces régions du monde et leurs habitants, ceux qui restent. Sommes-nous capables, nous, occidentaux, de comprendre ce lien fort entre un peuple et son territoire, et sommes-nous capables de saisir qui est Sedna? On saisit la beauté de ses formes rondes mais en captons – nous l’idée, le symbole et le sens? Sylvain Pattieu , lui, l’explore avec ce qu’il est et ce qu’il sait. Ce qui nous offre un moment de lecture à la fois très drôle, mais surtout poétique, tendre, auquel il se mêle, lui, son histoire, sa vie, il s’approprie l’objet, qui est bien plus qu’un objet. Bref, je n’en dis pas plus, cet opus de Récits d’objets entre définitivement dans mes favoris, voire Le Favori. Mais au fait, qui est Elisapie? 

« Sens dessus dessous » – Milena Agus – éd. Liana Lévi, traduit par Marianne Faurobert

« Avant de connaître la dame du dessous et le monsieur du dessus, la vieillesse ne m’intéressait pas. Vieux, mes parents n’ont pas eu le temps de le devenir, mon père s’est tué bien trop tôt et ma mère est retombée en enfance. Je ne vois jamais mes grands-parents, et c’est une jeune femme qui prend soin de ma mère.milena

Quoi qu’il en soit, il est clair qu’aucun vieux n’aurait pu exciter mon imagination. Aucun, excepté la dame du dessous et le monsieur du dessus. Désormais, la vieillesse ne m’apparaît plus comme une ombre mais comme un éclat de lumière, le dernier, peut-être. »

Lire Milena Agus est une expérience que j’ai toujours envie de recommencer. Lire Milena Agus c’est pour moi comme savourer un bonbon, ou tenez, un macaron. Au citron. Dehors, ça croustille, ça explose joyeusement sur les papilles. Et dedans, c’est fondant, moelleux, doux et acidulé, à mettre les larmes aux yeux de surprise et d’émotion. Lire Milena Agus pour moi c’est une intime parenthèse. Quel joli petit roman…J’ai lu tous les livres de Milena Agus, tous sauf « Prends garde », pas encore, c’est un livre un peu à part, à deux voix tête-bêche, un pan histoire (écrit par  Luciana Castellina ) et un pan roman. Mais le reste j’ai tout lu, depuis l’étonnant « Mal de pierre », en passant par mon préféré, « Battement d’ailes », et sans oublier le Piccolo « Mon voisin », extraordinaire…Comment dire tout le bien que je pense de cette auteure ? Elle est une voix absolument singulière dans la littérature italienne (sarde au demeurant ), Milena Agus est sans tabous, libre, onirique et terre à terre en même temps, fortement ancrée dans sa Sardaigne ( où elle donne une envie furieuse de se rendre ), et puis elle parle des femmes comme personne, enfin je trouve. J’ai parlé ici de « La comtesse de ricotta » et des trois sœurs absolument incroyables. 

cagliari-660263_1280Ici, nous sommes encore à Cagliari dans un immeuble ancien « à la grandeur défaite », comme dirait mon amie Véro, où vit la narratrice Alice ( Milena ?) entre la dame du dessous et le monsieur du dessus. Le monsieur du dessus, c’est Mr Johnson, violoniste mal fagoté qui vit dans le bel appartement avec vue sur la mer, et il est riche. La dame du dessous c’est Anna, qui fait des ménages et coud ses robes dans de vieilles nappes. Elle vit avec sa fille Natasha qui a un amoureux et est rongée par la jalousie. Anna a des petites choses secrètes cachées dans ses tiroirs. Elle va rencontrer le monsieur du dessus, ils ne sont pas tout jeunes mais ils cherchent la même chose. L’immeuble bruisse d’amour, les désirs et les envies cavalent dans les escaliers, en un va-et-vient entre la vue sur la mer du dessus et l’étroitesse du dessous. 

« Il m’appelle Gribouille, parce que je ne suis bonne à rien, surtout en cuisine. Mes omelettes bavent trop, mon rôti aux pommes de terre est un pot-bouille mou et spongieux, mes soupes, de la flotte où barbotent vermicelles et débris de légumes, des pépins de citron polluent mon thé. Mais Johnson Junior trouve tout cela intéressant, peut-être parce qu’il est amoureux de moi et que l’amour est aveugle. Il dit que ce qui me perd, en cuisine, c’est mon imagination, ma fantaisie, mon esprit rebelle, car je ne fais jamais rien selon les règles. »

La narratrice est Alice, étudiante au passif familial lourd, qui va devenir la médiatrice ( celle qui est au milieu de fait ) impliquée dans les échanges humains, amoureux et autres de cet immeuble insolite. Elle est emplie de fragilité et de doutes, de peurs et d’espoirs déçus, elle écrit. Elle est pour moi le plus émouvant des personnages .

 » Romancière ou non, je ne me sens pas à ma place sur cette terre, il aurait mieux valu que je ne naisse pas, et Leopardi a eu raison d’écrire que « le jour natal est funeste à celui qui naît ». Mais je ne le dis pas à Johnson Junior, pour ne pas le décevoir, avec tous les efforts qu’il fait pour me convaincre du contraire. »

sardinia-979419_1280Elle reste au fond si seule, si pleine de la tristesse de son enfance

« Giovannino marchait vers nous. Il criait : « Elles font du bruit, les vagues, aujourd’hui ! », mais je ne l’entendais pas. J’aurais voulu ne plus exister, n’être jamais née. Je regardais mes chaussures à côté de ma serviette, en me demandant comment elles seraient sans mes pieds dedans, à jamais vides. Le monde peut sombrer, disparaître, à n’importe quel moment. »

Par Mprieur — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=20057218

Par Mprieur — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, Plage Il Poetto, Cagliari

Rien de ce que je peux vous dire ici ne rendra la beauté de la langue, la perfection de l’écriture et la délicatesse du propos, qui sous des airs légers est profondément touchant et intelligent. Cette histoire est celle de vies complexes, de sentiments tortueux, de désirs et de fantasmes plus ou moins assumés, mais sous la plume magnifique de Milena Agus, tout ça virevolte, caresse,  jamais ne blesse. C’est si plein de fantaisie drôle ou triste. Peut-être ai-je tant aimé ce roman parce que je suis une femme, je ne sais pas…Je crois que plein d’hommes peuvent s’y retrouver aussi. Ce livre qui fait souvent sourire est aussi poème, et réflexion sur la liberté d’une femme et de sa plume, sur la liberté en général et ce qu’elle implique, un vaste sujet. Nul besoin parfois d’écrire des thèses, un tel petit bouquin sous des airs anodins en dit tout autant sur nos vies. Si je devais trouver une autre écrivaine avec un esprit libre comme celui-ci, je dirais sous les cieux nordiques l’islandaise Audur Ava Olafsdottir. Elles ont quelque chose de similaire dans le ton et la fantaisie.

Ah ! Comme j’ai aimé ce petit bijou, lumineux, éclatant, émouvant. Pour moi Milena Agus est une perle des éditions Liana Lévi.