« La note américaine » – David Grann – enquête – Pocket, traduit par Cyril Gay

« En avril, des millions de petites fleurs se répandent à travers les Blackjack Hills et les vastes prairies du comté d’Osage en Oklahoma. Il y a des violettes, des claytonies et de petits bleuets. John Joseph Mathews, originaire du comté, écrivait que cette galaxie de pétales donne l’impression que les « dieux y ont lancé des confettis ». En mai, alors que les coyotes hurlent sous une lune pleine et exaspérante, de hautes plantes, comme des Trandescantia et des rudbeckies hérissées, s’élevaient peu à peu au-dessus de plus petites fleurs pour leur dérober lumière et eau. Les tiges de ces petites fleurs se brisent, leurs pétales s’éparpillent et sont bientôt enterrés. C’est pour cette raison que les Indiens Osages disent du mois de mai que c’est celui où la lune assassine les fleurs.

Le 24 mai 1921, justement, Mollie Burckhart, qui habitait dans la communauté osage de Gray Horse en Oklahoma, commençait à craindre qu’il ne fût arrivé quelque chose à l’une de ses trois sœurs, Anna Brown. »

Voici une lecture non seulement intéressante, étonnante, mais aussi très instructive. Pas facile à résumer, parce que complexe. D’où son intérêt puisqu’il aura fallu longtemps pour dénouer un des plus gros sacs de nœuds auquel a eu affaire ce qui devint le FBI.

En 1921, les Indiens Osages sont parqués dans une réserve aride, dans l’Oklahoma. Mais il s’avère que ce sol aride recèle un gisement de pétrole, le gisement le plus important du pays. Les Osages deviennent alors riches, très riches. Et un Osage riche, aux yeux de certains blancs, ce n’est pas supportable, pas légitime…bref. Une série de morts violentes va commencer à décimer les plus riches familles osages qui dorénavant roulent dans de belles voitures, ont de belles maisons…Quelle arrogance de la part de ces sauvages !

Malgré quelques investigations craintives et peu poussées, il va falloir à un moment donné commencer une véritable enquête. Une famille en particulier est victime de ces morts, c’est la famille Burkhart. Mollie a épousé Ernest Burkhart, blanc et très bon mari. Elle va voir mourir sa sœur, puis plusieurs membres de sa famille. Je n’en dis pas plus. En lisant cette enquête je me suis trouvée projetée dans un film américain et d’ailleurs Martin Scorsese a adapté cette histoire avec Leonardo Di Caprio, sous le titre « Killers of the flower moon », sortie prévue en 2021…patience !

à gauche Tom White et Edgar Hoover à droite

Donc, outre l’enquête absolument incroyable qui devra tout à quelques hommes, en particulier Tom White, ce qui est intéressant, c’est bien ce qu’on apprend de cette époque, des derniers cow-boys, de l’origine des rangers, et de la création du FBI, qui est mis entre les mains d’Edgar Hoover. On découvre donc son arrivée à ce poste, un poste clé grâce à une affaire retentissante quand elle trouvera une issue. Je me suis attachée à Tom White, homme probe, scrupuleux, obstiné, qui jamais ne se découragera; il devra parfois « la jouer fine », mais c’est lui qui apportera toutes les preuves ou presque contre les quelques individus coupables de ces nombreux meurtres.

William K. Hale, le grand instigateur

Alors la lecture n’est pas toujours facile, à cause d’un nombre important de protagonistes, il y a des imbrications fréquentes, mais indispensables, et quelques digressions bien choisies qui décrivent le mode de vie de l’époque dans ce Far-West mythique , la monstrueuse spoliation mise en marche à l’encontre des Osages. On nommera cette période le Règne de la terreur, avec au moins 24 victimes de meurtre comptées en 4 ans, ceci sans compter un nombre énorme de morts suspectes.

« Souvent, l’Histoire peut instruire le procès des responsables des crimes contre l’humanité quand ceux-ci échappent à la justice.Mais, dans le cas des Osages, les meurtres furent tellement bien dissimulés qu’il est impossible qu »une chose pareille se produise. La plupart des familles éprouvent un sentiment d’injustice, c’est pourquoi beaucoup de descendants mènent des enquêtes sans fin à leurs frais. Ils vivent dans le doute et soupçonnent des parents défunts, des amis de la famille, des curateurs. »

Un Texas ranger

Ce livre prend chair à chaque page grâce à des photos et David Grann reprenant l’enquête nous mène à un final déconcertant et triste.

David Grann se rend chez Mary Jo Webb qui raconte ce qui est arrivé à son grand-père:

 » Mon grand-père fait partie de ces victimes qui n’apparaissent pas dans les dossiers du FBI et dont les assassins ne sont pas allés en prison. » me dit-elle. »[…] « En 1926, Paul Peace soupçonnait sa femme blanche de l’empoisonner. Comme les documents le montrent, il alla trouver Comstock, que Mary Jo Webb décrivit comme le seul avocat blanc honnête à l’époque. Paul voulait divorcer et déshériter sa femme.

Lorsque je demandai à Mary Jo comment son grand-père aurait pu se faire empoisonner, elle me répondit: »Il y avait deux médecins, deux frères. À cette époque, tout le monde savait qu’on pouvait se procurer du poison chez eux. » 

 

Un livre qu’on ne lâche pas, une histoire tortueuse et méconnue,  une diabolique machination à grande échelle, passionnante d’un bout à l’autre.

En quatrième de couverture, cet avis, que je partage, de Juien Bisson – revue America (sélection des meilleurs livres de l’année ) :

« La note américaine tient moins de la symphonie que du requiem pour un pays encore tenu par les lois du Far-West et la violence des hommes. À la baguette, David Grann secoue les fantômes du passé pour mieux réveiller cette mémoire oubliée. »

« La coupure » – Fiona Barton – Fleuve Noir, traduit par Séverine Quelet

« Mardi 20 mars 2012

« Emma

« Mon ordinateur m’accueille avec un clignotement complice lorsque je m’installe à mon bureau. Je le salue d’une pression sur le clavier et une photo de Paul apparaît à l’écran. […] Je veux lui rendre son sourire mais, en me penchant vers l’écran, j’y surprends mon reflet et cette vision me stoppe net. Je déteste me voir sans y être préparée. Je ne me reconnais pas, parfois. On croit savoir à quoi on ressemble et c’est une inconnue qui nous dévisage. Ça me fait peur. »

J’avais fait la connaissance de Kate, journaliste émérite dans le premier roman de Fiona Barton, « La veuve« , Kate alors qualifiée en 4ème de couverture de « journaliste sans scrupules ».

Ce premier roman m’avait bien accrochée avec sa forme narrative à plusieurs voix et son sujet, déjà le mensonge et la vérité, la complexité de tout ça mêlé dans la vie des gens.

Revoici Kate dans une enquête journalistique qui va à nouveau mettre en question mémoire, souvenir, mensonge, déni tout en peignant avec justesse les relations mère-fille et les traumas de l’enfance, de l’adolescence, les actes violents qui affectent une vie entière, bref, un large spectre des choses de la vie.

Ma lecture du roman très fort et perturbant de Dan Chaon m’a menée vers ce livre-ci, plus facile à lire, mais néanmoins bien construit – sur le même modèle que le précédent – et addictif comme le précédent. J’ai donc bien aimé cette histoire en fait très noire racontée d’un ton « léger » en tous cas sans mièvrerie ni exagération mélodramatique.

Tout commence avec le corps d’un bébé retrouvé enterré sur un chantier. Kate va immédiatement se pencher sur ce fait, d’autant que l’affaire semble complexe : difficile de dater le corps, le quartier dans lequel il est déterré a beaucoup changé, les gens qui y vivaient dans les années 70/80 ont changé de nom pour les femmes ou ont déménagé…Mais notre journaliste, épaulée par des contacts utiles dans la police, puis flanquée d’un jeune stagiaire à dégrossir va mener tambour battant une enquête qui s’avérera éprouvante à plus d’un titre. Fiona Barton nous immisce dans la vie des femmes en cause dans l’histoire, Emma, Angela, Jude, la voix de Kate et comme dans le précédent roman, un seul chapitre où s’exprime la voix d’un homme, Will.

Emma:

« En ce qui me concernait, les élans romantiques demeuraient dans mes cahiers et mon journal intime. […] Il y avait eu un échange de baisers innocents derrière la maison des jeunes, une mise en pratique de la théorie apprise dans le magazine pour ados Jackie, mais je préférais de loin m’épancher par écrit sur des amoureux imaginaires. Mes fantasmes étaient plus sûrs. Et nécessitaient moins de salive. »

« Les pages de ce cahier ordinaire sont remplies de mon écriture en pattes de mouche. Mes années d’adolescence. C’est drôle que j’aie divisé ma vie en tranches de temps. Comme si j’étais plusieurs personnes. Je l’étais, je suppose. Nous le sommes tous. »

Emma et Angela qui vivent avec une souffrance terrible liée au passé, l’une dans le secret et l’autre à visage découvert, toutes deux épaulées d’un mari attentionné, patient…

Angela:

« Elle allait se mettre à pleurer, elle le savait. Elle sentait les sanglots monter, enfler, obstruer sa gorge, l’empêcher de parler. Elle s’assit sur le lit une minute afin de repousser le moment fatidique. Angela avait besoin d’être seule lors de ses crises de larmes. Au fil des années, elle avait tenté de les combattre: elle n’était pas une pleureuse. Son travail d’infirmière et sa vie de militaire l’avaient endurcie et blindée contre tout sentimentalisme depuis fort longtemps.

Pourtant, chaque année, le 20 mars faisait exception. »

Jude qui est la mère égocentrique d’Emma qui se veut encore jeune, belle, séduisante, et qui est en fait peu aimante.

« Elle avait été trop honnête avec Will, elle s’en rendait compte aujourd’hui.[…]Elle avait même suivi son conseil et poussé Emma hors du nid quand sa fille était devenue difficile.

« Qui aime bien, châtie bien, Jude. Tu verras. c’est ce dont elle a besoin. »

Elle l’avait fait. Elle avait dit à son enfant qu’elle devait partir. L’avait aidée à faire sa valise. Avait refermé la porte derrière elle. Emma partie, Jude avait mis toute son énergie dans sa relation avec Will, elle lui courait après, essayant d’anticiper ses moindres désirs. »

Je peux dire sans rien dévoiler que Fiona Barton écrit de beaux et justes portraits de femmes. Même si ses personnages masculins sont pour certains pleins de bienveillance, même si les femmes de ses livres sont parfois bien perturbées – ou manipulatrices, menteuses, voire méchantes … – on peut dire qu’elle démonte, décortique très bien les faits pour remonter à la source des troubles, que l’on excuse ou pas. Je rajoute que les personnages secondaires sont eux aussi souvent intéressants, et bien dessinés en quelques mots, comme Melle Walker:

« Kate posa son calepin à côté d’elle, pour signaler à Melle Walker que leur conversation n’avait rien d’officiel.

Plus jeune que Kate ne l’avait cru de prime abord, la femme devait avoir la soixantaine, mais elle semblait usée par la vie. Elle avait une allure un peu bohême; des couleurs vives qui égayaient un visage fatigué. Kate nota l’éclat roux patiné de sa teinture maison et le fard qui s’était amassé dans le pli de la paupière supérieure. »

Bon, Jude ne m’a pas été fort sympathique…Et finalement Kate, censée être sans scrupules est plutôt attachante. Enfin la fin spectaculaire est bien amenée. On voit donc naître ici une série, je pense, et ça me plait parce que Kate est un personnage intéressant que Fiona Barton j’espère creusera; l’écriture est bonne, chaque voix a son tempérament. J’aime aussi le fait que tout prenne son temps, sans brusquerie, ça rend la chose aussi plus crédible, et puis ça m’a permis une lecture de détente sans idiotie.

Un livre pour un large public, j’ai toujours aimé ça !

Et on écoute ceci avec Emma adolescente, années 80 ( version « relookée »  sinon c’est le minet bronzé brushé, un peu trop pour moi ! )

« Le squale » – Francine Kreiss – Le Cherche-Midi

« J’ai deux bureaux. Un sous l’eau, l’autre sur terre.

Celui à terre est un open space où la mission de mes collègues est de boire. Ce matin, il y avait un bureau d’études PMU à la table 8. À la table 10, réunion politique pour les fachos locaux, vieux hiboux en plumes Lacoste, jus de citron et expresso. Table 3, un brainstorming hautement culturel dans un silence à 206 décibels. Bières, pastis, pastis, bière. Il est 10 heures.

Table 15, thé vert, 2 kilos de clémentines, un piano azerty, des fils de réglisse relient le mur à mon ordinateur, mon ordinateur à l’iPhone. »

Francine Kreiss est apnéiste, photographe et journaliste. Elle nous livre ici un livre entre roman et fiction, je dirai plutôt une expérience, une sorte de récit qui oscille entre un superbe plaidoyer pour la mer qui est son logis de prédilection et le portrait de Thommy Recco qui s’il est « héros de guerre, apnéiste hors pair » est aussi meurtrier et en ce qui concerne absolument détestable, très effrayant, dingue. C’est la curiosité qui va pousser Francine Kreiss à s’intéresser de près, très près, trop près ? à ce personnage totalement déstabilisant pour elle. Car c’est un manipulateur, charmeur et colérique.

J’ai bien sûr cherché et trouvé sur le net de nombreux articles de presse, des vidéos, des reportages et cet article en particulier paru dans Corse Matin, plutôt tourné vers les raisons pour lesquelles Francine Kreiss s’est intéressée à cet homme, qu’elle pensait être un corailleur – qui est en fait un autre membre de la famille Recco, Toussaint.. Alors je vous laisse le lire, je pourrais fort bien en faire un résumé, mais je préfère vous donner mes impressions de lecture.

Je dirais que si Francine Kreiss écrivait un roman uniquement sur son amour de la mer, j’y prendrais un grand plaisir.

« Enfin la mer s’assoit sur  mon siège passager. Elle est là, tissée de saphirs. Je lui réponds un sourire niais d’imbécile heureuse. »

Elle a un vrai tempérament, une voix singulière, et certaines scènes en mer  sont d’une grande beauté et d’une grande intensité

« Je suis le sentier, m’accroche à la branche de l’arbre pour gravir le rocher. J’esquive toujours les mêmes branches basses. J’avance les yeux plongés dans l’eau. Le bleu marine accouche de turquoises et d’émeraudes sous un effet stroboscopique.

C’est effrayant, la beauté, parfois. Je la regarde m’aliéner. »

ou en plongée :

« Le bleu remplit mes orbites. La gravité n’existe plus. Toutes les dimensions sont inversées, je vis la tête en bas. Mes pieds sont des nageoires ultra flexibles. Mon corps s’étire à l’infini dans la brutale sensualité de l’eau. Tout est souple.

Le silence est une drogue dure. Le silence sous-marin, une légende. Ô combien mystérieux le bruit des poissons qui respirent. Ô combien troublant le son du battement cardiaque. Quantique, le silence…À chaque décision importante, je pars m’enfermer sous l’eau. Le cerveau en apesanteur ne réfléchit pas comme sur le rugueux plancher de la terre.

Le souffle s’arrête et surgit l’essentiel. »

Ce sont vraiment ces lignes sur la relation de Francine Kreiss avec l’élément aquatique qui sont pour moi les plus belles. Cette idée de « s’enfermer sous l’eau  » me plaît beaucoup.

Ses plongées en apnée dans la vie de la famille Recco, la relation épistolaire avec Thommy, suivie de visites en prison avec ce tueur ne m’ont pas autant séduite tant j’ai été révulsée par le personnage. Dans les premières pages, on perçoit chez l’auteure une… naïveté? neutralité? objectivité? étonnante face à ce Thommy bravache, fanfaron, si sûr de lui.

« J’ai ce confort secret face à la mort, elle ne me hante pas puisqu’elle n’est qu’un sommeil.

Seules de rares personnes qui me sont vitales n’en ont pas encore saisi l’importance. il n’y a que pour elles que la mort me traumatise. pour les autres, chacun pour soi et Dieu pour tous. Est-ce ça, mon problème? Ne plus faire de la mort un souci majeur?

Il est vrai que, dans ces articles, le face-à-face des photos morbides avec celles de Thommy illuminé de son sourire jovial crée un malaise. On a envie de l’attraper par les épaules. De le regarder droit dans les yeux et de lui crier : « Mais t’es con ou quoi ? Jamais tu réfléchis avant de tirer ? » »

Les photos de Recco montrent un visage assez terrifiant. Ne pas se fier aux apparences, bien sûr, mais il y a un éclat dément dans ses yeux et dans son sourire carnassier, vous ne trouvez-pas ? Glaçant. Et on comprend alors dans quoi Francine Kreiss a mis les pieds, une sorte de fascination à laquelle on voit avec quelle force et quelle intelligence elle a su finalement – totalement ? – échapper. De très belles scènes de repas, les rencontres avec la famille Recco, corsissime – je sais, ce vocable n’existe pas, je l’invente – et la mer, et cette ambiance du Sud avec son côté tapageur mais aussi ses secrets.

J’émaille ce bref article de quelques extraits que j’ai trouvé soit très beaux, soit très représentatifs et étonnants, comme le sont ces gens que Francine Kreiss nous fait rencontrer. Conversation au téléphone avec Jacqueline, sœur de Thommy:

«  »Oui, madame Kreiss, Thommy m’a appelée à 8 heures ce matin pour me dire qu’il fallait que l’on se voie. Mais vendredi plutôt, parce que je suis très fatiguée en ce moment. »

Je comprends qu’elle n’a pas très envie de me voir.

« Si vous êtes fatiguée, reposez-vous. Je repasse en septembre si vous préférez.

-Oh oui, ce serait mieux Je sors d’un cancer et mon mari a été assassiné, alors j’ai un coup de mou. »

C’est surréaliste, chaque rencontre avec un Recco commence par la même chose : le meurtre. »

Une lecture assez étrange, je dois le dire. Je lis peu de ces ouvrages documentaires, celui-ci est perturbant, avec de belles qualités d’écriture.

« L’accusé du Ross-Shire » – Graeme Macrae Burnet – Sonatine éditions, traduit par Julie Sibony

« J’écris ceci à l’instigation de mon avocat, M. Andrew Sinclair, qui depuis mon incarcération ici à Inverness m’a traité avec un degré de civilité que je ne mérite en aucune façon. Ma vie a été courte et de peu d’importance, et je ne souhaite nullement m’absoudre de la responsabilité des actes que j’ai récemment commis. C’est donc sans autre raison que celle de rendre grâce à mon avocat de sa gentillesse envers moi que je couche ces mots sur le papier. »

Ces quelques mots sont au début de la préface de ce roman qui pour moi, plus qu’un roman policier ou un suspense est un témoignage sur un lieu – le Ross-Shire, comté au nord ouest de l’Écosse dans la région des Highlands – une époque – la deuxième moitié du XIXème siècle – et une société où l’évolution des savoirs, ici plus particulièrement la psychiatrie, n’est pas communément partagée. Un témoignage car le jeune homme qui écrit ces mots est un membre de la famille de l’auteur qu’il découvrit lors de recherches généalogiques sur ses ancêtres écossais.

Je pourrais fort bien vous livrer la 4ème de couverture qui résume parfaitement ce dont il s’agit, mais comme vous la trouverez partout, je préfère vous dire simplement ce que j’ai apprécié ici, dans ce livre mi-roman, mi-témoignage. Alors oui, il y a tout de même un suspense, mais qui n’apparaît réellement qu’à la moitié du livre, quand le récit du jeune homme se termine et qu’on arrive au moment de son arrestation. Un jour funeste il arrive au village inondé de sang et avoue un meurtre, mais on découvre trois corps et Roderick Macrae – car c’est de lui dont il s’agit, garçon de 17 ans –  est emmené et incarcéré à la prison d’Inverness, maintenant sa version d’un seul meurtre. Cette première moitié est donc constituée des pages écrites par Roderick pour son avocat Me Sinclair et retrouvées aux archives. Le garçon fut un élève brillant mais silencieux et peu sociable, et malgré l’insistance du maître auprès du père pour qu’il poursuive des études, la terre travaillée de père en fils au fil des générations sort victorieuse car même Roderick la choisit:

« Je l’accompagnai dehors au prétexte de l’aider avec son poney. Je voulais lui témoigner la reconnaissance pour sa visite, mais si l’on m’avait consulté, je me serais rangé du parti de mon père, à savoir que j’étais dorénavant requis à la ferme, et que ces choses-là n’étaient point pour des gens comme nous. Dans tous les cas aucun des garçons de mon âge dans la paroisse n’allait plus à l’école et je me serais senti ridicule parmi ces enfants. Je ne désirais pas non plus devenir un homme comme Mr Gillies, avec ses traits falots et ses mains flasques et roses. »

Ceci explique la très belle langue dans laquelle sont écrites ces pages de témoignage et je dois dire que je prends toujours autant de plaisir à lire cette écriture si raffinée qui crée instantanément une ambiance particulière.

Roderick donne donc ici son histoire, celle dans laquelle les événements se succèdent pour arriver immanquablement au drame et au meurtre. Parmi ses mésaventures, il tombe amoureux de la fille du détesté constable, amour sans avenir et sans retour, et en perd le sommeil:

« C’est autour de cette époque que je pris l’habitude de sortir la nuit battre les collines. Le sommeil ne me venait plus que difficilement et, même lorsque je finissais par m’assoupir, j’étais réveillé par le moindre mouvement des jumeaux ou d’un animal au-dehors. Dans le silence immobile de la nuit, nombre de chimères peuvent naître des braises du foyer ou du meuglement d’une génisse. J’avais parfois l’illusion de voir des silhouettes se dresser dans la fumée, ou d’entendre une voix dehors me parler dans un murmure, et je restais alors étendu sur ma balasse, pétri de terreur, attendant la survenue de quelque épouvante. Aussi ma pris-je à délaisser mon lit pour aller par monts et par vaux. »

 La seconde partie est faite de l’enquête sur les lieux, des comptes-rendus du procès, des témoignages à la barre, des articles de presse, des expertises médicales, et c’est dans cette seconde moitié du roman que le suspense surgit, que d’autres histoires font surface, des hommes, des femmes racontent leur point de vue, et le jeune homme de 17 ans prend toute autre figure, les actes se révèlent sous un autre jour. Au-delà de ce suspense, on peut découvrir ici la psychiatrie d’alors, le système judiciaire et puis aussi, surtout dans le récit de Roderick, l’organisation encore féodale par certains côtés de ce monde rural et pauvre des Highlands.

Questions brûlantes d’actualité aussi sur la violence et la justice, sur la difficulté, voire l’impossibilité de progresser socialement ( par obligation ou soi-disant par fatalisme ou qui sait, paresse ? Misère intellectuelle ? ) ainsi que le sort fait aux êtres malades ou différents du moule prévu pour eux. Lisant le passage ci-dessous, on frémit de colère:

« Je ressortis de la maison et laissai mon compagnon terminer son exploration en privé. Mme Mackenzie continuait son barattage comme si l’apparition de deux gentilshommes dans ce trou de campagne n’avait strictement rien d’extraordinaire. Je l’observai quelques minutes et songeai, alors qu’elle s’adonnait à sa tâche ardue et répétitive, combien était ténu ce qui la distinguait d’un mouton ruminant sa pâture. C’est une réalité désolante que les peuplades inférieures de notre pays vivent encore aujourd’hui dans des conditions à peine plus enviables que celles du bétail, manquant de cette volonté de changement qui a répandu le progrès dans nos régions méridionales. « 

(extrait de « Voyages aux marches de la folie » de J.Bruce Thompson – médecin-chef de la prison générale d’Écosse, autorité reconnue de l’anthropologie criminelle ) 

Le psychiatre tout scientifique qu’il se prétende l’est avec les connaissances d’alors en anthropologie criminelle ( aspect physique – petits yeux noirs, cheveux ébouriffés, taille courtaude et trapue, front bas et bombé.. – mesures du crâne, idée définitive que le lieu, l’air respiré, la nourriture, le travail, etc, sont des facteurs déterminants pour le destin d’un homme, sans parler bien sûr de la consanguinité fréquentes dans ces contrées reculées…). On omet bien sûr consciencieusement la rudesse du travail, la pauvreté, l’asservissement à la terre et au propriétaire du domaine, tout ça dans un climat rude et des conditions matérielles extrêmement difficiles. Illustration vivante du résultat de telles conditions de vie, le père de Roderick, que j’imaginais être un vieillard:

« Mr Macrae était « un minuscule homme voûté qui paraissait deux fois ses quarante-quatre années. Lourdement appuyé sur une canne noueuse, il avait des ses petits yeux noirs une expression hagarde.L’accusé resta la tête baissée pendant toute la déposition de son père, et le fermier ne regarda pas une seule fois son fils. »

Ce sont ici les mots de Mr Philby, journaliste au Times, et sans doute le plus fin dans son regard porté sur l’accusé et sur les gens qu’il écoute durant le procès. Sur Roderick, il voit en lui juste un enfant pâle et atone, qu’on imagine pas en assassin sanguinaire.

Pour finir, j’ai pris plaisir et grand intérêt à ce livre finaliste du Booker Prize, décrit comme « un puzzle aussi divertissant qu’intelligent  » par le Times, même si l’adjectif « divertissant » n’est pour moi pas tout à fait juste, je dirai plutôt captivant et oui, intelligent. Enfin, je ne peux m’empêcher de penser que nos sociétés humaines le sont parfois bien peu, et que pensant que nous avons progressé, on s’aperçoit que…pas tant que ça sur certains sujets qui restent tabous, comme la santé mentale. 

Je vous conseille cette lecture aisée, très bien écrite et traduite, un mélange de fiction et d’histoire, avec une composition du livre qui amène à point le suspense à la lumière du procès. La lettre de Roderick à son père ( qui ne la lira pas, il meurt avant qu’on lui la remette ):

« Cher Père,

J’écris dans l’espoir que cette lettre te trouvera dans une meilleure situation. Je n’ai moi-même plus beaucoup de temps à vivre et ne désire rien d’autre de ce monde que ce qui m’est imparti. Les murs de ma cellule offrent un bien morne paysage et, quoiqu’il me plairait de revoir Culduie une dernière fois, si je pouvais hâter mon exécution, je le ferais avec plaisir. Pour le moment, néanmoins, je vais très bien, et tu ne dois pas t’inquiéter de mon état ni pleurer ma mort.

Je tiens à dire que je suis navré des ennuis que j’ai causés, et que je regrette sincèrement que tu n’aies pas eu la chance d’avoir un fils plus méritant.

Roderick John Macrae »

Une réussite.

« Dans l’île » – Thomas Rydahl – Belfond, traduit par Catherine Renaud

dans-lile_3897« Le soir de la Saint -Sylvestre, sous l’influence d’un triple lumumba, Erhard décide de se mettre en quête d’une nouvelle compagne. Encore que nouvelle ne soit peut-être pas le terme le plus approprié. Peu importe après tout qu’elle soit nouvelle, jolie, gentille ou amusante, du moment qu’elle est chaleureuse.[…].Dans quelques années à peine, il faudra aussi qu’elle accepte de vider son pot de chambre, de le raser et de lui retirer ses chaussures après une journée entière passée dans sa voiture, si tant est qu’il puisse encore conduire. « 

Voici un nouvel auteur danois, jeune auteur et premier roman très prometteur. Un roman très particulier, une ambiance particulière que j’ai un peu de mal à définir.

L’histoire se déroule à Fuerteventura, île des Canaries chaude et ventée. Ici vit Erhard, homme vieillissant – qui à 60 ans se sent vieux -. Il est danois et a abandonné au Danemark sa femme et ses deux petites filles, auxquelles il envoie depuis de nombreuses années de l’argent tous les mois. Surnommé l’Ermite, il subvient à ses besoins en exerçant les professions d’accordeur de pianos et de chauffeur de taxi. Partagé entre ses activités et un couple d’amis, Raúl et Beatriz, avec lesquels il discute et boit des lumumbas ou des mai tai qui le font décoller de son quotidien, il mène une vie au final assez solitaire et sobre.

mai-tai-1220775_640Sinon, eh bien il partage avec Laurel et Hardy, deux chèvres, sa maisonnette à l’écart de la ville. Un jour, une voiture est échouée sur la plage. Dans la voiture un carton, dans le carton un bébé de 3 mois, mort. La police se désintéresse totalement de l’affaire, mais Erhard lui, va vouloir savoir, comprendre, pris comme d’une obsession de savoir qui est ce petit mort si vite, quelle est son histoire. Comme Erhard est totalement déconnecté – pas de téléphone portable ni d’ordinateur et aucune connaissance de leurs usages – voici le récit pas à pas de l’enquête d’un vieil homme solitaire, qui aime les livres et ses chèvres, une enquête à l’ancienne. 

Cela donne lieu à une narration au présent qui nous fait pénétrer dans les rouages mentaux de cet homme. Hors ses démêlés délicats avec ses collègues, son patron, ses clients, les femmes, ses difficultés avec sa vessie et sa sexualité, on rencontre un homme courageux, porté par son goût de connaître la vérité. Quelque chose le bouleverse dans la vision de ce petit corps mort, posé dans ce carton. Quelle histoire se cache dans cette scène si triste ? Erhard va se retrouver assez vite pris dans une histoire plus dangereuse qu’il ne croit.

J’ai beaucoup aimé ce personnage, anti-héros dans toute sa splendeur, homme du commun ( en apparence ) avec ses pulsions, ses hontes et ses lâchetés aussi, un homme ordinaire comme on dit… Intelligent, on ne sait pas grand chose de son passé au Danemark, si ce n’est qu’il y a laissé femme et enfants, mais cet homme est intelligent. On ne sait pas ce qui l’a fait choisir sa vie ici précisément à Fuerteventura. Il est donc aussi un homme mystérieux. 

« Il regarde la mer. Rien ne change. Pas un nuage. Rien que le flot hypnotique des vagues, qui luttent à hauteur de genou, restent dressées, se mettent à courir et retombent sur les rochers pour ensuite disparaître. Ciel pur. L’invisible reprend tout. Tout est bleu. Tout est blanc. Comme l’année dernière. Et l’année d’avant. Ce n’est pas aussi poétique que ça en a l’air. »

beach-99531_640Ensuite très étrange impression sur les lieux, comme si l’austérité du nord se mêlait à la touffeur du sud. En lisant, c’était comme si les sons étaient étouffés, une absence d’odeurs et de voix, comme si tout était sous un voile. Le sud dans la tête d’un homme du nord, on navigue dans les circonvolutions de son cerveau où l’extérieur est filtré par sa réflexion. Et on le suit dans ses péripéties, les retournements de situation, les déceptions, les chocs émotionnels et les bagarres. Tout est extrêmement réaliste, il en bave parce qu’il est ordinaire, ni sportif, ni jeune et fringant, et c’est ce côté qui m’a plu, c’est un défi d’écrire un tel roman avec ce genre de personnage. 

Je pense que la réussite est dans l’écriture sobre, au fil des pensées du personnage, écriture parfois crue, et finalement en particulier dans les dialogues, sous tension. Ce livre prend son temps, il avance à la vitesse d’Erhard, sans téléphone portable et sans internet, mais obstinément. Le tenace Erhard saura qui était cet enfant, et pourquoi il n’eut pour tout cercueil qu’un pauvre carton et les pages d’un journal danois pour tout linceul.

Le passage le plus représentatif pour moi de l’état d’esprit et de cœur d’Erhard, ce qui le motive à chercher la vérité :

« Il le voit tout à coup. Il est allongé dans l’obscurité au fond du carton, bleu pâle, luminescent. Allongé parmi les morceaux de journal comme un oisillon sur un nid d’épines. Ses cheveux disparaissent dans l’obscurité. Ses yeux bruns sont durs, épuisés par les pleurs. Il ne crie pas, il est silencieux. Ses doigts gourds reposent sur le bord tranchant du carton. Arraché à sa mère, au bout de douze semaines, non pas dans le ventre mais dans le monde. Un avortement raté avec des cheveux et des pouces. Le pire n’est pas qu’il soit mort, que ses parents l’aient tué, mais qu’ils l’aient laissé vivre, qu’ils l’aient gardé en vie pendant trois mois avant de le faire. Trois mois sans amour, trois mois sans contact visuel ni soins, sans tétine ni nounours, sans baiser chuchotant ni regard admiratif par-dessus les barreaux du petit lit, sans main caressante dans l’obscurité. Trois mois d’indifférence, avant de l’abandonner, de l’emballer dans un carton et de le renvoyer comme un paquet à une adresse inconnue. »

De beaux personnages féminins aussi, Beatriz, Monica, et toutes les jeunes femmes en errance affective, j’ai beaucoup aimé ça.

Un beau premier roman, un personnage attachant et une nouvelle voix à découvrir.