« Je voudrais qu’on m’efface » – Anaïs Barbeau-Lavalette – Bibliothèque Québecoise

« Le Bloc est le plus haut de la rue. Y dépasse les autres maisons.

Du dernier étage, tu vois jusqu’à Notre-Dame.

C’est la seule affaire que Roxane aime de ce quartier-là. De sa chambre, elle peut voir loin.

Jusqu’au fleuve.

Jusqu’au bout du monde. »

Ce petit livre est un cadeau de ma fille. J’avais commencé sa lecture avant de repartir de Montréal. Difficile à trouver en France, alors j’ai eu ce petit roman pour Noël et c’est un magnifique cadeau pour qui aime lire et découvrir. Je ne sais pas vous, mais moi rien que le titre me donne des frissons. J’ai donc visité hier le quartier Hochelaga-Maisonneuve- en regardant le plan de la ville, j’y suis passée à pieds sans le savoir – , j’ai fait la connaissance de Mélissa, Roxane, Kevin, Kelly et Kathy, et puis Meg, Marc, Louise, Steve…

J’ai rencontré surtout donc trois enfants de douze ans aux vies d’adultes déjà, trois enfants livrés à eux-même ou presque, qui vivent dans le même bloc, chacun une vie impossible mais qu’ils affrontent avec un incroyable courage. En même temps, ils n’ont pas bien le choix. Je n’ai pas une once de honte à dire que j’ai pleuré du début à la fin, car si certains passages peuvent faire sourire, c’est par un bref retour à l’âge réel de ces gosses, mais ils sont toujours brutalement ramenés à la réalité. Et c’est : père alcoolique, mère toxico et prostituée, beau-père violent et mère alcoolique, papa catcheur et mécano qui perd son job puis perd son combat…La défaite est ce qui règne dans ce Bloc, la défaite, le renoncement, le désarroi, la survie, les addictions mais aussi la négligence. Seul Kevin a un papa qui tient encore un peu debout mais les deux petites…Voici deux fillettes formidables, mais pour lesquelles, on le sent bien, s’amorce le pire pour leur vie future. Pourtant ils rêvent encore, ces enfants, Roxane rêve de Russie et d’Anastasia en écoutant Chostakovith, Kevin de lutte et Mélissa…Mélissa n’a pas le temps de rêver, elle s’occupe de ses deux petits frères. Je ne raconterais rien de plus, ce livre compte 145 pages, juste quelques extraits significatifs. Et vous dire que c’est un merveilleux livre, vraiment.

Roxane va à l’école:

« L’autobus roule dans Hochelaga pis ramasse les détritus.

Roxane regarde dehors. Est pas débile, elle. Est pas pareille, mais est pas débile.

M.S.A. Mésadaptée-Socio-Affective. C’est ça son étiquette.

Y ont pas dit si ça se soignait, ni si c’était contagieux.

L’autobus freine devant l’école. Elle sort, vite. Toujours la première.

Elle traverse la rue vers le dépanneur. »

Et Roxane chez elle:

« Roxane ferme sa porte. Des cris. Des cris. Des mots. Des coups. Son nom. Sa mère qui crie son nom. Roxane ouvre son tiroir. Cherche ses écouteurs, trouve ses écouteurs.

Chostakovitch, les violons. Plus fort, plus fort encore. […] Roxane est une corde, stridente sous l’archet, Roxane vibre, Roxane explose, vole par-dessus la rue, par-dessus les corps morts, par-dessus la marde, jusqu’aux bateaux, jusqu’au fleuve, jusqu’en Russie. Roxane est une symphonie. »

Et Roxane, au concert de la chaise vide:

« Roxane se tient droite, le violon fixé sur l’épaule, le regard ancré dans la foule.

Anastasia est là – c’est correct, c’est correct – Roxane tient l’archet dans sa main pétrifiée.

C’est l’Hiver de Vivaldi, les deux chaises restées si vides au milieu d’une rangée pleine, l’Hiver auquel Roxane s’accroche comme à une dernière bouée. Y sont pas là. »

 

Cette version, nerveuse, comme le cœur de Roxane qui palpite et soudain s’arrête, entre chagrin et colère.

Mélissa :

« Ce soir, Mélissa déménage dans la chambre de sa mère. Parce qu’elle reviendra pas, reviendra plus. Elle a choisi la rue. Mélissa prie pour que l’hiver soit frette à mort. À mort.

Mélissa a douze ans, pis à partir de maintenant faut qu’a kicke la petite fille. Faut qu’a la batte, faut qu’a la tue. Faut qu’a soit plus adulte que les adultes, pis est capable en crisse.

Hier, le beau-père a sacré son camp. Pouvait pu fourrer, y est parti.

Parfait comme ça. Pas besoin d’lui ici.

Mélissa a douze ans pis est capable en crisse. Mieux que personne, même. »

Kevin et son père Steve:

« La porte de la chambre de Kevin s’ouvre doucement. Kevin en sort. La cape rouge sur ses épaules traîne à terre. La maison est silencieuse. Dans le salon, Steve s’est endormi. Kevin s’approche. Regarde son père. Kevin s’approche encore, doucement.

Lentement, il passe ses bras autour des épaules de Steve, monte sur lui. Puis se recroqueville en petite boule contre son torse, où il pose sa tête. Par-dessus leurs deux corps fatigués, il tire la cape rouge, comme une couverture. Et après s’être assuré que son père est bien abrité, Kevin s’endort à ses côtés.

Un temps.

Steve passe doucement son gros bras autour du corps frêle de son fils endormi. »

Je veux rajouter que cette langue québécoise est non seulement savoureuse, mais d’un infinie poésie, parfois brutale comme un coup de poing, avec des expressions si fortes…sans doute le talent d’Anaïs Barbeau- Lavalette y est pour quelque chose bien évidemment avec ce premier roman d’une tendresse infinie pour ces enfants à l’abandon. Et pourtant et pourtant…à lire jusqu’au bout, en succession de tendresse, de naïveté et de rudesse, de violence qui secouent très fort.

Quant à la difficulté de trouver des livres québécois en France, bien moins présents que les écrivains canadiens anglophones, je vous propose ce lien: https://www.librairieduquebec.fr/, qui vend en ligne ( libraires rencontrés à St Malo il y a deux ans) mais peut-être est-ce possible autrement, en tous cas pour les auteurs autres que très fameux ici et ramenés par de grosses maisons d’édition. Pour Anaïs Barbeau-Lavalette, on trouve ce roman en e.book, un autre existe en Livre de poche (« La femme qui fuit » ). Par ailleurs ce livre-ci lui a inspiré un long métrage de fiction, « Le ring » où Kevin devient Jessie qui cumule un peu tout ce que vivent les trois enfants dans le roman.

Voici ce reportage pour mieux connaitre cette écrivaine réalisatrice et documentariste.

Grand grand talent et une empathie, une compréhension de l’adolescence assez rare. Je porte ces mômes dans mon cœur. Coup de foudre !

Bande-annonce du film 

 

« Lucy in the sky » de Pete Fromm – Gallmeister, traduit par Laurent Bury

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« J’imaginais Kenny accourant ici, nous deux remplissant cette minuscule chambre, le lit effondré, on aurait joué aux adultes pour de bon. Pour une fois, les gens essaieraient de regarder à l’intérieur par le trou du store: d’habitude, les clients du motel espéraient qu’un peu de vie entrerait par là et les emporterait, mais désormais, les gens jetteraient un œil pour essayer de voir ce que nous avions, peut-être même avec envie. Comme ils auraient pu jadis regarder Papa et Maman, quand ils étaient si jeunes, au pied des chutes qui avaient réjoui le cœur des explorateurs, tellement sûrs de savoir exactement où ils étaient, le ciel plein de riz, alors qu’ils avaient encore tout devant eux.

Franchement, ce ne serait pas la cerise sur le gâteau ? Après ça, tout le reste serait de la moutarde. »

Ainsi finit ce magnifique bouquin. Et le gros coup de cœur espéré est là, encore tout palpitant en le refermant . Le précédent roman de Pete Fromm m’avait déjà chamboulée – « Comment tout a commencé » – et voici que ce formidable auteur à nouveau nous plonge dans les affres de l’adolescence.

Dans « Comment tout a commencé », on était sous tension non-stop, les sentiments étaient puissants et angoissants, on lisait avec une boule dans la gorge, c’était une histoire dure où l’amour arrivait à tenir la famille debout. Ici, encore une histoire familiale mais vouée à l’éclatement, ce qui n’exclut pas l’amour. Grand talent de Pete Fromm dans les nuances nécessaires pour parler des sentiments humains, et ceux des adolescents en particulier. La voix de Lucy, narratrice et héroïne, est très juste, brodée d’un humour douteux emprunté à son père, pleine de la fragilité de son âge qui se veut conquérant, mais aussi déjà mûrie par une « drôle  » de vie familiale.

Great falls of Missouri river

 Cette histoire est donc celle de Lucy Diamond, 14 ans au début du roman, lycéenne à Great Falls, Montana. Lucy vit entre un père absent – juste une apparition dans un tourbillon de bons mots, de rires et de soupirs, entre deux longs, très, trop longs séjours ailleurs, dans les camps de bûcheron, dit-il – et une mère jeune, délaissée et lassée de l’être, qui aimerait profiter des années de jeunesse qui lui restent à vivre. Et puis Lucy qui  joue avec Kenny dans la cage à écureuils est une enfant encore. Et elle aime ça.

Pete Fromm raconte ici la délicate éclosion du papillon, l’explosion de cette petite bombe à retardement, jeune fille coincée dans un corps d’allumette de garçon manqué…Le premier baiser, et toute sa vie va changer. Cette histoire est cruelle, parce qu’on y rencontre des adultes aux vies gâchées, comme la mère que personnellement j’ai beaucoup aimée; parce qu’elle aime sa fille, parce qu’elle est jeune et désemparée devant cette fillette qui devient violemment femme, parce qu’elle souffre d’abandon ; voir grandir sa fille lui met le doigt sur sa jeunesse qui s’enfuit à toute vitesse. Parce qu’il y a malgré les disputes, les journées de silence et d’ignorance de l’autre, un amour incommensurable. J’ai aimé Kenny, frêle et sensible, mais un port auquel se rattache Lucy. Quand tout fout le camp, Kenny, lui, reste –  AFP : « A la Folie Passionnément »  – .

blonde-hair-240944_1280Et puis, bien sûr Lucy, belle, bravache et vacharde, en armure et en armes pour résister aux coups que lui balance la vie sans ménagements. Alors elle blesse, elle raille, elle fait mal (aux autres et à elle – même) puis regrette, et c’est en cachette qu’elle pleure, qu’elle a peur, qu’elle se met en boule et tente de rentrer dans l’enfance en pratiquant le rituel qui l’attachait à son père, la tonte :

« La main encore tremblante, je me passai le rasoir sur le sommet du crâne, jusqu’à la nuque, où le frisson me fit tressauter les épaules, comme toujours.[…] Tout mon corps était couvert de cheveux. Sauf ma tête. Je faillis ne pas pouvoir m’empêcher de sourire en revoyant le duvet argenté sur mon crâne. comme un vieil ami qu’on pensait ne jamais retrouver. […] J’écartai le rideau de douche. Il y aurait peut-être assez d’eau pour que je me noie. Ou que je fonde et parte dans les tuyaux. Mais en entrant dans la cabine, j’éteignis la lumière. Rester debout dans le noir sous l’eau quasi brûlante, voilà ce qu’il me fallait à ce moment-là. Il se passa un long moment avant que j’ose lever les mains pour toucher l’armure raide et hérissée de mon crâne, me rappelant comme elle me chatouillait les paumes, comme si j’étais redevenue une enfant. Redevenue un garçon. Redevenue vierge.

Dans l’obscurité, les mains sur le duvet de mon crâne, on ne pouvait pas faire la différence. »

Sa peine éclate en violentes colères contre sa mère; c’est une des raisons qui font que j’aime cette mère ou en tous cas que je la comprends : elle prend les coups que le père, au début idéalisé, héros de sa fille, esquive. Il n’est pas là, n’écrit que des cartes postales nulles, envoie des cadeaux nuls, et ne téléphone pas parce que les lignes ne fonctionnent pas où il travaille…bref, son absence l’auréole d’une personnalité qu’il n’a pas; il est violent et jaloux ce père-là, et Lucy, devenant adulte, finit par l’admettre. Lucy se sent victime de trahison, ses parents sont pour elle des menteurs ( elle pratique elle aussi assez bien le mensonge).

image lucy inEnfin, et quand même, Lucy a une envie de vivre autrement que ses parents, envie de vivre tout court, avec une  joie ancrée au cœur que rien n’abat totalement. Ses réparties sont toujours bien senties, elle a un humour tranchant, elle fourbit ses armes pour la suite et on sent bien que cette Lucy-là s’en sortira.

Je rajouterai qu’ici les personnages féminins sont vraiment beaux, même dans la déchéance ( comme la mère de Kenny ), on sent de la compassion pour ces femmes de la part de l’auteur et ça me plait. 

Une très belle lecture, on ne s’ennuie pas une seconde, on ne peut lâcher le livre, Lucy et son monde. J’aimerais bien savoir, oui, ce qu’il adviendra de cette fille-là.

Ici, le coin des amis: l’avis de La Limule, et là, celui de Littéraventurière.

« La promo 49 » de Don Carpenter – Editions Cambourakis, traduit par Céline Leroy

couv-la-promo-49Devant une photo de groupe un peu fanée, Don Carpenter désigne un à un des visages, y pose un nom,  un caractère, une anecdote et la mémoire s’enclenche, le souvenir émerge, la photo s’éclaire et prend vie;  défilent alors sous nos yeux des instantanés : 1949,  Portland, Oregon. Un groupe d’amis, de jeunes gens qui terminent le lycée. En 24 courts chapitres, l’auteur, dans une langue sobre, distanciée, retrace ces moments somme toute assez communs de la vie des adolescents, et de ce temps où l’on bascule vers l’âge adulte, avec plus ou moins de brutalité. Une virée en voiture, l’alcool, la découverte du sexe de façons diverses, le drive-in, les petits boulots, les rêves et les déceptions; chagrins, colères, rancunes, les rires ou les larmes, les défis plus ou moins stupides ou dangereux; bref, toutes les expériences qu’on veut tenter à cet âge, avant de devenir adulte et d’envisager le futur. Don Carpenter avait 18 ans en 1949; il nous rend ici, avec beaucoup de pudeur et de délicatesse le portrait de groupe de cette jeunesse américaine d’après-guerre, à l’aube des strictes années 50.

fremont-bridge-393276_1280Il faut une grande plume pour dire en si peu de mots tant de choses. Certains chapitres m’ont beaucoup touchée, comme « Alice Quelquechose », « 457 Hudson Street », « Marietta Tsubrouski » ou « Une demande en mariage ».

Le premier si court, à peine une page, aussi bref que l’apparition d’Alice, triste comme une absence même pas remarquée, comme son nom inconnu ou si vite oublié .

Le second, rencontre avec Toby Keeling, l’amateur de littérature, poète, qui  va croiser un an après son bac « l’exemple même du prolétaire instruit », et l’aventure qui en découle…

Plus drôle, Marietta, serveuse au drive-in, amoureuse secrètement de George, client imperturbable et routinier. Pleine de vie elle ne désespère pas:

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Auteur : Mattinbgn

 « Et si on allait draguer sur Broadway? proposa-t-elle à Thalia en démarrant. Thalia rit. Marietta ajouta : « On pourrait se trouver des garçons et les emmener sur Marine Drive ou au Rocky Butte. » Thalia rit de plus belle. « On pourrait leur caresser les pectoraux. », poursuivit Marietta. Thalia hurla de rire, et elles se rendirent au drive-in pour un dernier hamburger, se sentant libres et pleines d’audace, et Marietta se gara juste à côté de la place habituelle de George Sweet, et ô surprise, George était là, l’air totalement défait, tout seul, avachi derrière le volant. »

Et enfin, la demande en mariage de Lew à Dorothy, 18 ans tous les deux. Parlant du médecin, Lew :

« Il m’a dit que je pouvais tenir le coup encore dix ans, mais j’imagine qu’en fait c’est plutôt cinq. Je crois que j’ai été égoïste. Mais je t’aime et je veux t’épouser. Quand j’aurais passé l’arme à gauche, tu seras encore jeune et tu pourras te remarier et m’oublier complètement. »

Tous ces petits films s’enchaînent, et finissent par se mêler, les différents personnages se croisant ici et là, jusqu’à la photo qui clôt l’album :  « Un double enterrement », magnifique et bouleversant rush de fin .

À Portland, 1949, on entend ça à la radio :

C’est un livre qui parle, on écoute la voix du narrateur, on entend cette voix qui doucement nous remémore nos 16 ans, en un autre temps, certes, mais je me suis dit que cette période où l’on veut faire sauter les carcans, briser le cocon, prendre la fuite ou simplement grandir, le bouleversement intérieur de cet âge dans la vie des hommes n’a pas beaucoup varié. J’ai aussi, inévitablement, repensé à « Price » de Steve Tesich, Daniel Price si vivace en soi quand on l’a rencontré, et ses amis Billy Freund et Larry Misiora, sans oublier Rachel. Quand on entend une caissière dire à Daniel Price : « Jusqu’à quel âge on a encore toute sa vie devant soi ? ». La même question se pose aux jeunes gens dont nous parle Don Carpenter . L’éternelle question de l’adolescence : Que sera ma vie et quelle personne serai-je ? Ce livre nous rappelle à quel point trouver une réponse peut être difficile .

 J’aime cette écriture impeccable, dont la sobriété laisse toute la place au sens. J’ai aimé ces personnages, la peinture de  l’époque ( les cheveux bien peignés et la raie sur le côté troqués contre un jean, un pull à col roulé et des chaussures de basket…). Est paru cette année chez le même éditeur  : « Deux comédiens » , une très probable lecture pour moi plus tard.

« Mauvaise étoile » de R.J.ELLORY, éd.Sonatine, traduit par Fabrice Pointeau

-Ellory-Etoile-OkQuel bonheur de commencer 2014 avec ce livre-là…J’ai lu 5 des romans d’Ellory, je les ai tous aimés et celui-ci est un de mes préférés, sans hésitation.

« Moi, je crois que les bonnes choses viennent jamais à toi. Elles restent là où elles sont et faut aller les chercher. Et je peux te dire qu’elles se cachent dans des endroits pas possibles. »

Il faut d’abord dire à quel point cet écrivain sait manier la plume, avec une capacité à varier les rythmes et les tons selon les thèmes. Cette histoire terrible, qui traite de notions comme la fatalité, la chance ou la malchance, la prédestination, et aussi ce que la société choisit, comment les êtres sont soumis à des choix qui leur échappent…Il y a tant à dire sur ce livre, un polar qui trace à la mine de plomb la destinée de trois adolescents et des « accidents » qu’ils vont rencontrer et qui vont les façonner, d’une façon ou d’une autre. J’ai attendu la fin, menée tambour battant…mais je n’en dirai rien, évidemment !

« Les gens nés sous une mauvaise étoile ont la poisse toute leur vie. Apparemment, c’est un fait. Les gens disent qu’il y a les types mauvais, et les types vraiment mauvais. Ceux du second groupe sont à peu près irrécupérables. »

road USAEllory emmène le lecteur implacablement, avec une écriture claire et précise, sur la route infernale de Digger dans une traînée de violence et de sang que rien n’arrête…Un road movie empli de désespoir, de haine et d’amour, qu’on ne peut pas lâcher quand on l’a entamé, un portrait des années 60 aux USA, impitoyable.

 « Être intelligent, c’est pas juste savoir comment se sortir des emmerdes. La véritable intelligence, c’est jamais s’attirer d’emmerdes. Et le malheur ? Le malheur, c’est comme un sédiment. On sait pas qu’il est là jusqu’à ce qu’on ait vidé tout le reste. Et quand on pense que quelque chose de bien va arriver, faut y aller doucement. Prendre son temps. Faut pas tout boire d’un coup sinon on se retrouve inévitablement avec un goût amer dans la bouche. »

Notez : R.J.Ellory sera parmi les invités d’honneur des Quais du Polar à Lyon en Avril, festival qui fêtera ses 10 ans en grande pompe, puisqu’on y verra aussi…James Ellroy !

« Clay cligna sèchement des yeux.
 » Heu, OK… Je t’aime, Bailey Redman.
-Bon très bien, dit-elle. Maintenant que c’est fait, tout est réglé. Je t’aime, tu m’aimes, nous sommes en route pour Eldorado, et tout va être merveilleux. » »

Je vous invite à écouter Ellory parler de son livre et surtout : lisez ce roman !

« Flight » de Sherman Alexie- Albin Michel, traduit par Michel Lederer

flightDans l’excellente collection « Terres d’Amérique », chez Albin Michel, j’ai lu hier ce court roman ( 200 pages ) de ce grand auteur indien, Sherman Alexie.

Impossible de raconter ça, mais ça tient d’une part du cri de rage et d’autre part du délire onirique. Mais quoi qu’il en soit, le narrateur, Spots, est un adolescent orphelin, ballotté de foyer en foyer et très très perturbé par une acné géante : en anglais un « spot » est un bouton…

« La dermato m’a dit que je n’avais plus que six mois à vivre. J’exagère. Je n’ai pas de dermato et on ne meurt pas de boutons. Par contre, on peut mourir de honte. Et, croyez-moi, la honte due aux boutons me tue. Je meurs d’environ quatre-vingt-dix-neuf formes de honte. J’ai honte d’avoir quinze ans. D’être grand. Et maigre. Et moche. J’ai honte d’avoir l’air d’un sac de boutons attaché à un manche à balai. Je me demande si la solitude donne de l’acné. Je me demande si être indien donne de l’acné. »

Un garçon en pleine crise de désamour de lui-même et du coup, du monde entier 

« Oui, je suis irlandais et indien, ce qui serait le mélange le plus génial du monde si mes parents étaient là pour m’apprendre à être irlandais et indien. Seulement il y a longtemps qu’ils ne sont plus là, si bien que je ne suis ni irlandais ni indien.

Je suis un ciel vide, une éclipse solaire humaine. »

indienEn attente d’amour, une rencontre va lui faire traverser ( on ne sait pas comment, je dirais : magie indienne ) des vies multiples dans un voyage dans le temps, des guerres indiennes jusqu’à leurs conséquences…Construction étrange, qui m’a un peu dérangée d’abord, puis,le récit avançant, on pige !

Spots passe beaucoup de temps devant Discovery Channel où il apprend plein de choses, mais il dit aussi :

« Putain, je suis lamentable. Je donne l’impression d’être un drogué du petit écran. Mais je suis aussi un fana de livres, et je sais qu’il n’existe pas un être humain ou une émission de télé aussi formidable soit-elle qui puisse se mesurer à un grand livre.

Seulement il n’y a pas de livres dans cette salle de bains, ni dans ma chambre, et j’ai déjà lu cent fois ceux qui sont dans mon sac à dos. J’entame donc une nouvelle vie sans nouveaux livres.

Je suis prêt à parier un million de dollars qu’il n’y a pas plus de cinq livres dans toute cette maison. Quel genre de vie peut-on avoir dans une maison sans livres ? »

 J’ai beaucoup ri, car Spots pratique l’autodérision à grande échelle, mais en même temps, Alexie dessine le portrait d’un adolescent d’une grande justesse; il s’agit certes d’un cas particulier, un orphelin plus ou moins délinquant, mais si triste…

Alors un joli moment de lecture, avec du rire,de l’aventure, de l’émotion, j’ai bien aimé !

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