« Celle que tu vois » – Catherine Prasifka -Globe -traduit de l’anglais par Laetitia Devaux (Irlande)

« Ceci est pour toi. Et pour moi »

Tu t’en souviens?
Pourquoi tu ne t’en souviens pas?

« Le sentier qui mène à  la plage est dangereux.Tu l’aperçois par la vitre de la voiture, il serpente entre deux vieux murets de pierre. Tu détaches ta ceinture et repêches ta chaussure droite sous le siège. […].
Le caméscope est calé entre Evan et toi sur la banquette arrière par une bouteille d’eau et une serviette pliée. Tu l’attrapes avec précaution et tu caresses son boîtier en plastique noir comme tu le ferais avec un animal apeuré. »

Un gros coup de coeur pour ce roman, lu d’une traite, sur un sujet qui à mon avis n’a pas souvent été abordé aussi bien, aussi finement et profondément.

Une jeune fille, fascinée par l’image, sur la plage des vacances, le caméscope de ses parents entre les mains. Elle filme. Sur la plage donc, sa famille et son petit frère, Evan et puis son meilleur ami Lorcan .
Plus tard, alors qu’elle n’a que sept ans, son père lui offre un PC, sur lequel elle joue avec des jeux d’enfant, des petits personnages colorés, etc…Puis se lassant, elle explore. Et ainsi va commencer une progression attisée par sa curiosité insatiable pour arriver  quasi inévitablement à des choses…clairement pas de son âge. cet extrait assez long suffira à comprendre:

« Au début, tu ne comprends pas ce que tu as sous les yeux; l’image est tellement étrange que les ombres et les lignes se mêlent et que les formes n’ont plus de sens. Il y a du beige, du marron, du rose. Tu crois discerner un visage, de la peau. C’est comme une illusion d’optique. Presque comme un poulet cru chez le boucher.
Tu tournes la tête, puis tu reviens à l’image. et tout à coup, tu vois une femme agenouillée, la caméra au-dessus d’elle. Sa silhouette se détache de l’amas de chair. L’espace d’un instant, tu imagines tenir la caméra comme tu l’as déjà souvent fait. Tu te représentes la scène en dehors de cette image, comme si tu y étais.

Les cheveux de la femme sont repoussés en arrière, et gras. Elle est mouillée , rouge et nue. Tu la fixes sans comprendre ce que tu regardes. »

Ce qui me surprend dans ces débuts sur internet de la fillette, jeune fille, c’est le peu de prévention des parents, le peu de vigilance. C’est la question qui me reste après cette lecture qui m’a parfois coupé le souffle. Je ne vais pas écrire un long post, ce roman est un voyage dans la tête d’une enfant, puis adolescente, adorable, qui, seule découvre les versants sombres du Net, à un âge bien trop précoce. Elle est certes très intelligente, mais…on va la suivre, la voir grandir, aller à l’école, puis au collège, puis au lycée, avec des ami-e-s, comme Kate. Les amitiés deviennent compliquées pour notre jeune fille qui a tant de secrets. On va suivre sa vie bien cachée à sa famille – que je trouve un peu inconséquente – celle du net, des rencontres plus ou moins sordides. Je crois que je n’ai encore jamais lu un livre sur ce sujet, et celui-ci m’a bousculée, bouleversée.

Je crois qu’il est d’abord d’une grande finesse, qu’il est délicat et d’une justesse qui fout des frissons. Parce qu’on l’aime cet adolescente, elle est très attachante, on a peur pour elle. Enfin moi, j’ai eu peur pour elle, pensant au monde réel dans lequel nombre d’ados se laissent emporter. Et ce sera son cas.
Ce roman parle de la découverte du corps qu’elle habite mais aussi, et surtout, de l’estime de soi, du respect de soi , du piège de l’image et des réseaux qui exposent au grand jour et au grand nombre des choses relevant de l’intime, sans réelle conscience ici de la jeune fille qui vit sur internet, son monde parallèle, textos, photos, conversations…Le petit frère qui grandit, Evan, voit sa soeur dériver, il sait qu’elle ne va pas bien:

« Tu as déjà publié un truc sur les réseaux sociaux? te demande Evan. T’as rien de mieux à faire?

-Mêle-toi de ton cul. »

Tu rafraîchis jusqu’à recevoir une notification de Jack.

-Merci, lui dis-tu.

-Ouais.

_ Vous êtes trop chelous. »

Evan pose son sac à côté de toi et s’éloigne sur la plage. Tu regardes son dos rapetisser. il est devenu très grand, même si ce n’est pas l’impression qu’il donne.

C’est comme si , ces derniers temps, une part de lui avait disparu. Ça fait des mois que vous n’avez pas eu de vraie conversation; vous n’avez rien à vous dire. Cette plage est peuplée de fantômes, des versions de vous-mêmes qui correspondent à la dernière fois que vos pieds ont foulé ce sable. L’espace d’une seconde, tu revois Evan petit garçon, seau jaune à la main. »

Bref, je ne dis pas plus, ce roman m’a bouleversée, il est d’une force rare dans sa façon de relater sans commenter et sans inclure de jugement. A aucun moment j’ai ressenti de la colère contre cet jeune fille, à aucun moment je l’ai « rejetée », mais au contraire, je l‘ai aimée comme si elle était ma fille. Imaginer …ce qu’on lit, si elle était ma fille. L’absence des parents dans cette histoire m’interroge aussi. alors on écoute les sentiments et pensées de la jeune fille – qu’on voit grandir jusqu’à l’université – la prise de conscience à un moment critique de ses errements, plutôt qu’erreurs  ceux qui l’emmènent vers une réelle destruction d’elle-même. Pas juste de son corps, mais de sa pensée, de son intimité, de sa vraie personnalité. Jusqu’à ce « trou dans son ventre » dont elle parle souvent. Heureusement la fin est lumineuse, le chemin de la jeune fille, devenue jeune femme, a été semé d’égarements, d’une sorte de quête obscure, d’une perdition. 

Je crois que je n’ai jamais lu un roman aussi beau sur un tel sujet, aussi dur, mais aussi tendre et empathique pour le personnage principal, une figure que je n’oublierai jamais je crois. La fin, sur la plage de l’enfance, avec Lorcan, l’ami, l’amour de toujours:

« Il t’aide à te relever et vous quittez les rochers. La marée est haute, la plage a changé. Il ne reste plus qu’une fine bande de sable où les gens sont assis, tout le reste est submergé. Ici, le changement est constant; tu ne comprends pas comment tu as pu mettre autant de temps à t’en rendre compte et à l’accepter. Tu patauges, tes pieds s’enfoncent dans le sable et y laissent des empreintes éphémères.
« Je pense qu’il y a assez de fond pour qu’on aille sauter du promontoire. Ça te tente? demande Lorcan.

-D’accord. Si tu sautes avec moi. »

Tu te mets en maillot et, lorsque tu passes la main sur ton ventre, elle ne trouve que ta peau lisse. Tu n’as plus peur. »

Magnifique, et cette belle chanson de Henri Tachan, « L’adolescence »

 

 

« La Vraie Vie » -Adeline Dieudonné – éditions L’Iconoclaste -Livre de Poche

« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres;

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus…Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle;

Et dans un coin, il y avait la hyène.

Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. »

Sur le conseil avisé d’une amie, j’ai acheté et lu d’une traite ce court roman sidérant, effrayant, qui dit tant de choses sur plusieurs sujets. Grandir, veiller, survivre, et j’ajouterais apprendre. Il est difficile de résumer ce court roman d’une rare intensité, une lecture qui met les nerfs et le cœur à rude épreuve, enfin ça a été le cas pour moi. L’enfance, les violences, tout ces sujets souvent évoqués sont ici tellement bien décrits que ça coupe parfois le souffle.

Au fil de la narration, l’angoisse monte, le sang se glace, j’ai eu des moments de recul tant l’écriture met dans un état d’angoisse, chaque ligne lue amène à l’anxiété. En adulte courageux, on oublie la peur de poursuivre cette histoire et on prend en affection les deux enfants, frère et sœur, on se dit, on espère, qu’ils vont savoir affronter l’horreur qui les poursuit, eux, la jeune fille qui raconte, et le petit frère, pris au piège du sordide sortilège créé par l’univers guerrier et meurtrier du père.

« J’aimais m’endormir avec sa petite tête juste sous mon nez pour sentir l’odeur de ses cheveux. Gilles avait six ans, j’en avais dix. D’habitude, les frères et soœurs, ça se dispute, ça se jalouse, ça crie, ça chouine, ça s’étripe. Nous pas. Gilles, je l’aimais d’une tendresse de mère. Je le guidais, je lui expliquais tout ce que je savais, c’était ma mission de grande sœur. La forme d’amour la plus pure qui puisse exister. Un amour qui n’attend rien en retour. Un amour indestructible. »

Et donc, on continue à lire et à entrer dans l’esprit perturbé du petit frère Gilles, qui ne rit plus, soudain devenu dangereux et effrayant, comme son père. D’autres personnages sont dessinés avec subtilité, comme le marchand de glaces, ou Monica.

L’autrice sait créer une atmosphère pesante, puis carrément anxiogène. Les personnages, pour la plupart, sont pleins d’ambiguïtés, même ceux en lesquels la jeune fille a confiance. C’est elle qui va avancer, pour elle-même et pour sauver Gilles, prenant des risques dans l’univers violent qui l’entoure. Mais elle veut combattre, le père d’abord, pour Gilles habité par la Hyène, dans une emprise sidérante, on peut même dire surnaturelle .
Reste à parler de la passion de la jeune fille pour la physique, son admiration pour Marie Curie, soutenue par le professeur Pavlovic. Il y aurait beaucoup à dire de cet homme, aussi, et sur chacun des personnages, car tous sont creusés, complexes et pour certains vraiment repoussants . 

Je m’arrête ici, c’est un choc de lecture, avec un large spectre de sujets encore très actuels – qui le seront je pense toujours, hélas -. C’est un livre violent mais beau, cruel, triste mais tendre et souvent lumineux par la grâce de cette jeune fille brillante, née dans une famille un rien tordue.. Un bel exemple de ce qu’est la vie, parfois, complexe et violente, une vie que l’on sauve par l’amour. Il y est question de survie, de la volonté de sauver, et de se sauver. La mort est omniprésente, mais aussi la jeunesse et la difficulté, parfois, à grandir. Pour moi, l’autrice dresse ici un tableau noir et cru du monde, celui de la famille en particulier, mais aussi celui qui nous entoure au quotidien, empli de violence et de perversité, un monde où sans combattre on ne survit pas.

« Une deuxième silhouette est apparue à côté de celle de ma mère. Mon père a tourné la tête, Gilles le tenait en joue avec une arme de poing. Je n’y connaissait rien en armes, mais j’ai vu à la tête de mon père que ça n’était pas un jouet. Elle avait l’air immense dans la petite main de mon frère.

Il n’avait que onze ans, c’était un enfant. Il m’a semblé si petit tout à coup. Un petit garçon. J’ai regardé l’arme dans sa main et j’ai repensé à la glace vanille-fraise. C’était il y a cinq ans. Et je revoyais Gilles pour la première fois après l’accident du glacier. Il était là, mon tout petit frère. »

Il reste l’amour, celui de cette jeune fille pour son petit frère et pour Marie Curie. J’ai été très émue plus d’une fois, et je suis bien loin de tout vous dire, ou de vous parler de tous les personnages, jamais simples, toujours finement travaillés.

Un très très beau roman !

Ce petit post écrit et ce livre fermé, il me reste un nœud au ventre bien difficile à défaire. Un grand livre. Mon court article n’en dit pas tout, plusieurs personnages sont essentiels dans ce roman que je vous invite à découvrir, vraiment. Merci à Nadine et Régis de m’en avoir parlé.

Une musique s’entend en fond sonore: La valse des fleurs, de Tchaïkovski :

« Les âmes féroces » -Marie Vingtras -Points

« Printemps

Je n’ai rien vu venir. Rien dans l’air n’avait changé, il n’y avait eu aucun signe avant-coureur, aucun indice. Une vie en moins, ça ne fait pas dévier la marche du monde. À cet instant, tout ce que je me demandais c’était à quel endroit je pourrais emmener Janis quelques jours pour lui changer les idées et il ne me venait qu’une envie de pêcher qui n’allait pas lui plaire. »

Post court, pour ce roman entre polar, roman noir et scrutation sociologique d’un village paumé aux USA. J’ai entendu, et aimé l’entendre, Marie Vingtras, aux Quais du polar cette année, et j’ai eu aussitôt très envie de la lire. Pas déçue par ce roman, noir et fort, plein de sensibilité, portant un regard sur les personnages fin et sans concession. J’ai lu ce livre durant mes insomnies. Bon, ça n’aide pas à s’endormir car rien de soporifique ici. Une histoire sombre où la narratrice est la shérif d’une petite ville aux Etats Unis. Lauren Hobler, c’est son nom, est confrontée à une population qui ne l’accepte pas – une femme shérif – que fait – elle dans ce trou? Elle qui de plus a une femme pour compagne, sûr que ça n’aide pas à la foutue « intégration » non plus.

« J’aurais voulu pouvoir sauver toutes les femmes, surtout celles qui ne rentraient pas dans les clous. Celles qui détonnaient parce qu’elles voulaient être libres et pas simplement être un ventre ou l’abîme entre leurs cuisses. Celles qui voulaient juste aller boire un verre un samedi soir, s’asseoir dans un box avec leurs copines et cesser de penser à tout le reste. »

Parlons de la population de Mercy, peu nombreuse et enclose dans sa petite vie. Les gens se scrutent, font communauté, mais pas tant que ça. Quatre personnes vont mourir, mettant plus que le trouble dans la ville et sa communauté. Nous entrons dans cette histoire sombre avec la mort de Leo, une adolescente, et personnellement, j’ai lu ce roman plus que comme un polar, comme une étude psychologique et sociologique d’un milieu limité et refermé sur lui-même; au fond, une communauté dont les membres ne se mélangent pas tant que ça, mais qui s’observe, ce qui crée une ambiance si pesante qu’on sait qu’il va se passer quelque chose. Et ce sera le cas, donc, avec une série de meurtres, le premier étant celui de la jeune Leo :

« Elle avait la tête inclinée sur le côté, sa chevelure mouillée couvrant son visage, et je n’avais pas besoin de la tourner vers moi pour savoir qui elle était. Ses cheveux étaient noirs avec des reflets bleutés, une couleur si intense qu’on ne pouvait pas l’oublier, comme un blond presque blanc ou un roux flamboyant. Je me suis accroupie et avec la pointe de mon stylo j’ai dégagé les cheveux de son visage. Je n’étais pas préparée à voir ce visage d’adolescente, paupières closes, lèvres aussi pâles que la peau. Une traînée de sang séché partait de l’arrière de son oreille et longeait sa mâchoire, soulignant l’ovale parfait de son visage. J’ai crié à Donegan d’appeler du renfort mais il ne bougeait pas, il regardait dans le vide. C’était son premier mort et, autant que je m’en souvienne, c’était le premier meurtre de cette ville depuis un paquet d’années. « 

 Une vraie réussite pour un portrait au scalpel de ces villageois, mais aussi certains personnages attachants malgré leurs défauts, et une grande finesse psychologique. Faisant de Leo l’adolescente la narratrice majeure, la voix d’une encore presque enfant, Marie Vingtras, je trouve, a fait le bon choix en nous livrant sa parole et sa pensée . Certes, il y a des meurtres, mais ce n’est pas ce qui m’a marquée, c’est plutôt l’analyse très fine d’une vie en communauté, où chaque personne, au fond, est seule. La narration de Leo pour moi a été la base de ce ressenti. Un sentiment de solitude en chacun.

« De mon lit, j’aperçois le vol des oiseaux au couchant, les nuages égarés et puis la nuit qui s’installe, les étoiles à perte de vue. Le ciel est le seul espace qui me reste. »

J’ai beaucoup aimé cette lecture, qui incruste une sorte de tristesse, de chagrin dans l’esprit un bon moment.

« Comme une lanterne sur les ruines » – Cécile Schouler, éditions du Panseur

« Chapitre 1

Si je compte jusqu’à trois et que mon ombre est toujours sur le sol, c’est que je suis vivante…Je me récite cette phrase entre deux respirations. Même si je dois aller vite, je prends le temps d’articuler distinctement chaque syllabe dans ma tête; je sais que si je bute ne serait-ce que sur un mot, je devrai tout recommencer. Ça ne plaisante pas les formules magiques, surtout celles qu’on utilise souvent. Moi, je compte dès que la vie devient trop grande. Je dois la réajuster sans cesse avec ces trois chiffres pour me sentir dedans. »

Voici le récit d’une collégienne un peu solitaire. Elle a bien Laetitia, sa copine futile qui aime le shopping, mais elle, elle est « à côté ». Elle, c’est une rêveuse qui lit Prévert. Elle croise régulièrement un jeune homme qui est manifestement et dans tous les sens du terme, à la rue. La rencontre va se faire, improbable, elle et sa vie tranquille, lui…on découvre vite qu’il se drogue, et qu’il utilise son corps pour payer sa dope. Il se vend à des hommes, furtivement, de nuit, il vit ainsi. Enfin si on appelle ça vivre. Elle, rêveuse, idéaliste, elle va bien sûr en tomber amoureuse et décider de le sauver, par son amour qui ne cessera de grandir au fil des jours. C’est cette rencontre qui est là racontée. Pour une histoire pleine de souffrances, de joies brèves mais lumineuses, une sorte de chaos émotionnel et physique plutôt douloureux. La lecture  et Prévert sont un lien entre eux de plus.

« Lire est la seule chose que je fais POUR DE VRAI, la seule chose importante. C’est parce que je n’entendais personne que je me suis mise à écouter les mots. Ils ont de suite su quoi faire. Au milieu des cours de récré et des dimanches pleins d’ennui, ils se sont glissés là où il fallait, dans des creux inconnus, pour les remplir tout entiers. « 

Certaines scènes sont à la limite du soutenable pour peu qu’on soit sensible à la jeunesse perdue – égarée? -. Des pages difficiles à soutenir sans avoir envie de chialer. Et de se dire que laisser ainsi de jeunes gens se perdre, c’est d’une infinie violence et d’une immense tristesse. Se perdre, certes, mais s’aimer par contre…d’un amour fou et sans amarres, qui se nourrit de lui-même et de poésie. Sous l’égide du grand Prévert qui les accompagne dans cette dérive amoureuse. Car c’en est une.

Selon moi il n’y a rien à dévoiler de plus. C’est une histoire d’amour terrible, intense et sauvage. Un amour désespéré. J’en sors assez bouleversée.

Une chanson dans l’histoire, « Maglia », texte de Victor Hugo et la voix de Serge Reggiani:

« Ootlin »-Jenni Fagan, éditions Métailié, traduit par Céline Schwaller (Ecosse )

« Je voulais désespérément être pure mais avant de naître j’ai failli tuer ma mère. Il ne s’agissait pas d’une petite overdose. Elle a secoué un flacon de comprimés, l’a ouvert, a avalé des pilules jusqu’à ce qu’elle ait la gorge en feu et que le monde commence à s’estomper.

« À cinq mois de grossesse un fœtus en développement double de volume.

Il n’était pas possible de m’ignorer.

Elle a allumé une cigarette.

Attendu qu’une de nous deux meure.

J’entendais les battements de son cœur commencer à ralentir.

La pièce s’est assombrie.

Longtemps après qu’on lui braque une lumière vive dans les yeux. »

Ainsi commence le roman autobiographique de Jenni Fagan, dont j’avais lu avec beaucoup d’enthousiasme « Les buveurs de lumière », roman dans lequel entre autres elle dépeignait le monde des caravanes-logements des familles pauvres écossaises. Elle revient ici, avec je pense un très grand courage, à sa propre histoire, puisqu’il s’agit là d’un récit autobiographique sur son enfance, puis adolescence. L’histoire d’une petite fille qui sera trimballée d’une famille à une autre, puis de foyer en foyer, avec de longues périodes de rue aussi.

Que dire d’une telle histoire…si ce n’est d’abord le constat de la faillite de l’Aide sociale à l’enfance ( Jenni Fagan est née en 1977 en Ecosse – mais je crois qu’ailleurs il en est de même ).

Mon article sera assez court, il lui faudrait pas mal de chapitres, pour chaque famille dans laquelle la petite fille passera, parfois avec de la violence, de la maltraitance  – surtout mentale – , mais aussi faire avec l’impossibilité de comprendre pourquoi on la déplace autant.

Jenni Fagan a dû trouver un sacré courage en elle pour nous livrer son histoire. L’adolescence (14, 15, 16 ans…) va voir naître les rencontres avec les drogues de toutes sortes, et ceux qui les diffusent. Elle travaille bien à l’école – quand elle y va – , et déjà elle aime la littérature, la poésie. Dans ses bons moments, elle rêve, elle écrit, elle contemple les petites choses belles du monde, mais grandissant elle finira dans les addictions, la rue, la violence s’acharnant sur elle.

Les mauvaises rencontres, les mauvaises personnes au mauvais endroit, l’hôpital, en une suite sans fin de douleurs, de solitude profonde. C’est écrire pour dire qui la sauvera. Après la fin du roman, l’autrice nous livre une note bouleversante dans laquelle elle nous dit qu’elle a gardé, depuis qu’elle a su écrire, un journal intime, qu’elle a eu accès à tous les dossiers la concernant ( plus de mille pages ) après 26 ans d’attente. Suit une thérapie de trente ans, un dossier médical évoquant un trouble de stress post-traumatique et une fibromyalgie incurable, conséquences directes de son enfance. Je n’en dis pas plus, mais si vous ne versez pas une larme sur la petite – et la grande – Jenni, vous n’avez pas de cœur.

Enfin le livre se clôt avec 13 photographies de Jenni fillette, puis adolescente, et tout ça, du début à la fin est d’une part révoltant, et d’autre part bouleversant. Je ne parviens pas à comprendre qu’une enfant du XXe siècle ait pu vivre, dans un pays dit civilisé, une telle enfance, une telle adolescence, que les services d’aide à l’enfance aient été aussi faibles et inefficaces. Reste ce qui a contribué à la sauver: son amour des mots, de la poésie, l’écriture comme secours, la poésie comme exutoire. Et quelques rares bonnes personnes. 

Mes hommages, Jenni Fagan.