« De neige et de vent » -Sébastien Vidal, éditions Le Mot et Le Reste

De neige et de vent par Vidal« C’est un vent féroce. C’est un hurlement. C’est un lieu perdu. La bise violente une armée de flocons affolés. Elle passe en sifflant comme un serpent sur un corps à demi enseveli dans la neige. Sous son souffle, une mèche de cheveux se soulève et frémit. À côté de la tête dont les yeux éteints fixent le ciel, une larme rouge cinglante sur les cristaux blancs; une unique goutte de sang figée par le froid. »

Voici donc comment débute ce roman qui m’a tenue captive, lu d’une traite. Première lecture pour moi de Sébastien Vidal, ce ne sera probablement pas la dernière. Le corps d’une jeune femme assassinée, et sans doute violée, son visage livide, les yeux ouverts tournés vers le ciel.  Un peu plus bas se profile la silhouette d’un homme accompagné de son chien, pris dans une tempête de neige par un froid de gueux. Ils marchent et se rendent en Italie. Les voici donc arrivés vaille que vaille au village de Tordinona où l’homme, Victor, décide de trouver un abri pour la nuit, avant de poursuivre sa route. Le panneau à l’entrée du village:

« Il est presque quinze heures et on dirait que la nuit tombe. Ils parviennent au panneau signalétique du bourg déjà à moitié enseveli. L’homme gratte de sa main gantée la neige et le givre qui le recouvrent et il tremble comme s’il allait s’effondrer. Le nom apparaît sous les flocons, en noir sur fond blanc ceinturé d’une bande rouge, TORDINONA. L’arrivant se penche et se rapproche pour lire une phrase inscrite à la peinture sous le nom du village:

VOUS POUVEZ ENCORE FAIRE DEMI TOUR. »

En même temps, Marcus et Nadia, gendarmes, s’apprêtent à redescendre dans la vallée. Marcus nous propose une « présentation » des Tordinonnais, qui fait comprendre que cet endroit est hostile à tout ce qui vient d’ailleurs. Je ne vous mets qu’un petit extrait, pour ne pas vous gâcher le plaisir

 » Ici, on n’aime pas le changement, donc on n’aime pas les étrangers, même les touristes, qu’ils aillent se faire escroquer ailleurs. Ici, on vivote entre têtes connues, on se parle avec des mots familiers, et les allures et les profils, les traits de caractère, sont plus fiables que les cartes de visite et les réputations. Le village se meurt, mais au moins les Tordinonais meurent entre eux. Marcus sourit, parce que les Tordinonais, il les appelle les tordus. »

Quant à la jeune femme morte, trouvée par le garde-champêtre, il s’agit de la fille du maire Basile Gay. Et vous aurez compris que Victor, ce voyageur, sera la cible toute désignée pour la vindicte des villageois, tout comme le sont les habitants de la ferme Arc-en-ciel. Le patron du café où Victor se met au chaud un moment, va l’envoyer d’ailleurs à la ferme Arc-en-Ciel, une exploitation agricole alternative, avec des brebis, des hommes et des femmes qui font des fromages, imaginez quel courage et quelle ténacité ils ont pour rester là…Bref. Victor ira donc s’y réfugier et ce sera le mieux pour lui et son compagnon. Pensant à eux, Basile Gay, le maire:

« Il ne les aime pas parce qu’ils sont trop différents d’eux, les villageois, les gens d’ici. Qu’est-ce que c’est que ces coiffures de délinquants, ces queues-de-rat dégueulasses, ces allures toujours négligées. Et puis on ne sait pas trop ce qu’ils fabriquent dans leur ferme. On n’y va pas. Si ça se trouve ils trafiquent de la drogue, le fromage c’est juste une couverture. Un hippie ne peut pas être un vrai paysan. Un paysan, ça bosse, ça n’a pas peur de faire des heures, alors qu’un branle-la -nouille de fumeur de chichon, ça n’en fout pas une rame. Ils sont fatigués d’être fatigués. Basile n’aime pas les étrangers, ça le rassure de rester avec des têtes connues, des gens qui sont de souche sûre, dont la famille est d’ici. Ils sont plusieurs à soupçonner ceux de la ferme de faire passer des clandestins d’Italie. « 

(Cet extrait « me parle »…j’en connais des comme Basile…hélas…)

Tandis que les gendarmes redescendent ils trouvent le maire, le garde-champêtre et la jeune morte bleuie et gelée. Voici le nœud. C’est là que se joue la suite de ce roman où le talent de l’auteur installe une tension de plus en plus forte, une dramaturgie même, compte tenu des figures qui nous sont décrites. Des hommes, qui n’aiment pas les inconnus, des femmes, qui se taisent – et qui ne dit rien consent? -.

Va se dérouler une tragédie, les tensions allant crescendo, et je vous assure que ça vaut la peine d’entrer dans ce huis-clos glacé. J’ai failli oublier d’évoquer Vosloo… Vous verrez, c’est lui aussi un « sacré personnage »… Et puis l’évocation de Walt Longmire mon shérif préféré de Craig Johnson lors d’une discussion entre Nadia, Marcus et Victor, qui a des racines Blackfoot:

« …Voilà pourquoi je suis  mat de peau, noir de cheveux et avec les yeux légèrement bridés. J’ai du sang français, limousin et breton, entre autres, mélangé à du sang blackfoot et Arapaho.

-C’est une sacrée histoire. Vous êtes allé aux Etats-Unis? J’imagine que cette partie de vos origines vous intrigue.

-Pas encore, c’est un projet. J’irai sur les traces de mon ancêtre, j’irai voir ce pays démesuré dans tous les sens du terme. J’ai une tante et un oncle encore vivants là-bas, dans la réserve de Wind River, dans le Wyoming.

-Oh! Le Wyoming! Je connais! s’exclame Marcus. Enfin, je connais, je n’y suis jamais allé, mais je lis souvent les aventures d’un shérif qui sévit là-bas, dans le comté fictif d’Absaroka. »

Sébastien Vidal va nous confier la vie et l’histoire des personnages majeurs du livre, Nadia, Marcus et Victor, tous prennent de l’épaisseur au fil des pages, et ils nous attachent inévitablement. Quant aux Tordinonais, on va pénétrer leur noirceur, leur vilenie, leurs vices jusqu’au dégoût. Va se livrer une vraie guerre, qui ira très très loin et laissera le village anéanti ou presque. 

Ce qui est remarquable dans ce roman c’est la maîtrise constante de l’équilibre entre les parties, la faction défense de la justice et la faction des villageois ( je dirais volontiers  » faction des bourrins », mais c’est faire injure aux chevaux, même aux mauvais ), ces « gens d’ici » qui n’ont rien à f….. de la justice officielle. L’auteur a un grand talent pour poser un décor que je n’hésiterai pas à qualifier de shakespearien, par sa force dramatique qui mêle les éléments naturels et la nature humaine sous toutes ses formes, sans oublier la pointe d’ironie qui agrémente le tout. Les personnages représentant l’ordre public sont loin d’être parfaits – leurs histoires respectives s’égrènent au fil des pages – , mais l’auteur, (ancien gendarme) en a fait des êtres humains « vrais », c’est à dire avec des défauts bien sûr, mais aussi des qualités humaines évidentes et le sens du collectif. Et puis il y a Victor, qui marche avec son ami le chien, Victor qui écrit, écrit, écrit encore. Un très beau personnage, Victor.

Je me refuse à en dire plus, mais que vous aimiez le polar ou que vous n’en soyez pas un grand amateur, il vous faut lire cette histoire, plus humaine au fond que criminelle, si juste par son regard sur « les gens », puissante par sa description des éléments, partie prenante de cette histoire. Bien sûr, bien évidemment un gros coup de cœur. 

Demain, un entretien avec Sébastien Vidal . Merci à lui !

« Le bord du monde est vertical » – Simon Parcot – éditions Le Mot et le Reste

Le bord du monde est vertical par Parcot » Notre histoire commence dans un nuage, bien au-delà de la Terre, bien au-delà des montagnes. En ce nuage logeait un ange qui enroulait et déroulait du coton pour l’éternité en chantant de tristes complaintes qui parlaient d’hommes, de sueur et de sang. Car les anges aussi sont tristes, ils rêvent d’une peau pour saigner, de mains pour se toucher et d’un squelette pour éprouver la pesanteur du monde. « 

Un premier roman qui oscille, comme l’ange au bord du nuage, entre poésie et monde concret. Un livre surprenant, envoûtant, glacial.

C’est l’histoire d’une cordée chargée de se rendre dans le tout dernier hameau avant le Bord du monde, le Reculoir, pour y rétablir l’électricité. Le Bord du monde est une montagne inattaquable, personne, jamais, n’est parvenu au sommet.

« Le Bord du monde, le Bord du monde… », rumine Gaspard avec excitation, alors que le froid menace de lui coudre les lèvres. Depuis sa naissance à la Ville, il a grandi au milieu des récits d’ascensions avortées, des chutes et des disparitions inexpliquées. À douze ans, il a fait ses premiers pas sur la Grande, à dix-sept ans, il a commencé à s’y aventurer seul, plus tard, il a répété six fois l’ascension en solitaire. Par six fois il a tenté le sommet auquel il a du renoncer comme tous les prétendants du Bord du monde. « 

L’équipage qui se compose de deux chiens, d’une femme et de trois hommes s’en va bravant une tempête de neige, pour accomplir sa mission. Mais l’un des hommes a un autre objectif. Vous rencontrerez le père Salomon, curé exalté et convaincant, et ces personnages dont certains sont proches de nous par leurs pieds bien accrochés dans la réalité, mais d’autres, un peu effrayants parfois par leur côté mystique presque.

received_2412864578965166

J’ai lu ce roman avec curiosité, comme un drôle d’objet,  j’ai apprécié l’écriture poétique et certains des personnages. J’ai trouvé l’idée, le sujet, intéressants, grâce à la façon d’en parler et l’écriture qui passe d’un monde à l’autre en un glissement dans une phrase, de l’imaginaire au concret du froid et de la montagne, à la neige et au danger qui ramène bien à la réalité.

20190520_164430« Solal baisse la tête, Gaspard poursuit.

« Si je grimpe, c’est pour redescendre.

-Comment ça?

-Je grimpe pour redescendre, pour éprouver la joie de revenir en fond de vallée, là où sont les bêtes, les fleurs et les gens que j’aime.

-Mais ça, tu pourrais en profiter sans aller là-haut, n’est-ce pas? lance Solal en désignant le somment inexistant de la Grande.

-J’y arrive pas, répond Gaspard avec dépit. Lorsque je reste trop longtemps en fond de vallée, j’ai l’impression de croupir, de moisir. La routine s’infiltre dans mon quotidien puis tout perd de sa couleur et de son intensité. J’en oublie le plaisir, le plaisir de sentir le soleil sur ma peau, le plaisir de vivre aux côtés de mes proches! En un sens, je meurs, je meurs à petit feu. J’ai l’impression de passer à côté de la vie. Alors que là-haut, après plusieurs jours au contact de la pierre et de la glace avec le risque perpétuel de la mort, ça me rappelle combien la vie en fond de vallée, c’est à dire la vraie vie, est précieuse. »

On ne sait pas toujours où tout ça va nous mener, mais on sent bien une tension qui monte entre les membres de la cordée. C’est le plus intéressant, il y a de la manipulation, des non-dits… Quant à moi je me suis attachée à Solal, à Gaspard malgré son côté déraisonnable, voire un peu dingue. La qualité de l’écriture est remarquable, le propos ne m’a pas tant touchée.

« En bout de comptoir, Solal sirote sa bière en regardant Flora écarter une mèche de cheveux, révélant deux yeux pleins d’obscurité, deux billes de charbon plantées dans son visage astral. Devant lui, Gaspard semble être en grande forme. Malgré l’effort de la journée, il affiche un sourire joyeux. Sur sa peau burinée par le soleil, ses yeux brûlent de joie. Il donne l’accolade à chacun de ses amis puis les invite à sa tournée. « 

refuge-you-requin-1602777_640Entre réalité et fantasme, entre le concret d’une panne d’électricité et l’accomplissement d’une action jamais réalisée, on flotte entre deux lectures de ce même livre. Peut-être un peu trop « conte fantastique » pour moi, j’ai préféré le pan aventure risquée en milieu hostile et les personnages qui s’y ancrent. Une superbe ode à la nature, à la montagne et les défis qu’elle lance aux hommes. Le poème final est très beau, et juste. J’adhère à ce qu’il dit totalement, mais je ne vous le propose pas pour que vous le découvriez vous-même. Cet extrait plutôt.

« Les livres ne sont que les ombres de ce qui nous traverse, la trace éphémère d’un moment vécu sur la Terre, du sentiment converti en matière. Les livres sont les tentatives de retrancher quelque chose à la mort, de proposer quelque chose qui lui résiste. Mais qu’est-ce qui résiste à la mort? Mais qu’est-ce qui résiste à la mort? Qu’est-ce qui ne finit pas et que l’on retrouve dans les livres? Quel est cet éternel que l’on veut opposer à l’insoutenable finitude? La trace d’une expérience? La vérité d’un instant fugace vécu sur la Terre? L’intuition brutale de l’infini? La rencontre avec la beauté? Ou bien, cela n’est-il qu’une illusion, la tentative désespérée de laisser une marque de son passage, marque effacée par le temps, mais qui demeure encore dans les livres, sous forme de papier et de cuir? »

Pour ma fille, et les premières neiges à Montréal

Ma fille m’a annoncé les premiers flocons sur Montréal, elle les attendait avec impatience…Ici, pas encore, mais je pense à elle. Alors, un poème et une chanson québécoise, pour elle.

 

Mount_Royal_Montreal_Lookout_m

 

 

 

 

 

Il a neigé

Il a neigé la veille et, tout le jour, il gèle.
Le toit, les ornements de fer et la margelle
Du puits, le haut des murs, les balcons, le vieux banc
Sont comme ouatés, et, dans le jardin, tout est blanc.
Le grésil a figé la nature, et les branches
Sur un doux ciel perlé dressent leurs gerbes blanches.
Mais regardez. Voici le coucher de soleil.
À l’occident plus clair court un sillon vermeil,
Sa soudaine lueur féérique nous arrose,
Et les arbres d’hiver semblent de corail rose.

François Coppée

snow-170723_1280

 

Soleil d’hiver

Promenade , dimanche, à Avenas…Enfin la lumière et un peu de chaleur ! La chansonnette des ruisseaux nourris de la neige qui fond, les oiseaux soûls de soleil qui gonflent leur plumage en pépiant, la blancheur, le bleu du ciel et le vert des prés gorgés d’eau :  mieux que des vitamines !

Ce diaporama nécessite JavaScript.

« Quelle flamme pourrait égaler le rayon de soleil d’un jour d’hiver ? »

Henri David THOREAU