« La théorie des ondes » – Pascale Chouffot, Rouergue Noir

« C’était le 15 novembre 2007. C’était bien après les guerres.

Comme quelque cinq cents hommes et femmes, il avait reçu ce matin-là son carton d’invitation. Ainsi, la rumeur venait de prendre corps sous ses doigts, bien qu’il eût voulu l’ignorer. Il soupesa d’abord l’enveloppe, devinant la lourdeur des mots imprimés à l’encre grasse sur le papier de luxueux grammage, à n’en pas douter, il porta à son nez et sa mémoire cette fragrance de charité triomphante, il posa le fardeau sur la table de la cuisine, choisissant de l’offrir au blanc cru du néon qui s’esclaffait sur sa toile cirée, choisissant, in fine, de l’abandonner à des mains sans conteste plus robustes que les siennes. Celles de sa femme.

La Saône, mutique, n’avait plus envahi de son murmure herbeux les friches depuis l’hiver précédent, et toutes les routes pouvaient encore mener aux usines, encore que…avait-il osé penser au cours d’une seconde trop vagabonde. »

C’est sur un prologue énigmatique que débute ce roman, un beau pavé que j’ai beaucoup aimé. L’histoire qui suit ce prologue débute en février 2013, et se déroule à Chalon sur Saône. La ville vient de subir la fermeture de l’usine Kodak, laissant un grand nombre de travailleurs sur le carreau, et puis février est le temps du Carnaval, important dans cette ville.

En même temps, la police extirpe de l’eau le corps d’une jeune fille. Et celui-ci s’ajoute à d’autres, sans que le lien ne soit encore fait entre ces meurtres, car ce sont des meurtres.

Le personnage principal, l’héroïne du roman, c’est Catherine Gauthier, ex- flic à la PJ ferroviaire. A la suite d’un grave accident de moto, elle ne ressent plus la douleur. Maître Pierson vient un jour lui demander sa coopération, alors qu’elle est en convalescence; il sait qu’elle fût une très bonne flic de terrain et c’est ce qu’il recherche.

Depuis, elle et lui ont régulièrement des échanges privilégiés sur les dossiers en cours. Comme l’affaire Martin, petit dealer « fils à papa ».

« La loterie du prétoire. Et tout ça pour me donner bonne conscience. Enfin, c’est ce que me dit ma femme. Elle aimerait bien que j’arrête de jouer au bon samaritain. Mais qu’est-ce que je m’emmerderais! Alors, des petits cons comme le fils Martin, je m’en moque: il pourra faire toutes les saloperies du monde, papa et maman banqueront, et il se prendra trois mois fermes. Y a pas de justice dans ce pays…

-C’est ça: vous leur obtenez toujours juste de quoi se remettre en forme au placard, et hop! Trois mois après, ils sont dehors!

-Hé hé…laissez tomber un peu votre costard de flic. Vous savez bien qu’emmerder la police, ça me plaît aussi! »

Alors que le carnaval envahit la ville, un homme choisit sa proie dans la foule:

« La gamine, à l’odeur, était fraîche de douze printemps. »

Cette simple phrase fait froid dans le dos, et les pages et chapitres qui suivent vont entraîner le lecteur dans une sorte de tribulation angoissante, tendue. Entre les résonnances du chômage dans la population, les petites mortes retirées de l’eau et la folie du carnaval, tout est bruyant, inquiétant, la cohue recèle des personnages sur lesquels s’arrête l’autrice parfois. Des hommes, des gamines…

Enfin on va rencontrer des notables, leurs épouses qui se préparent à une grande soirée. On voit pourquoi Pierson a engagé Catherine. Il souhaite rouvrir les dossiers classés sans suite des jeunes mortes ramenées par la Saône tandis que de son côté le commissaire de la Criminelle Jean-Pierre Renaud va traquer un assassin qui court encore.

Ce sera un travail semé d’embûches de toutes sortes, compliqué par le Carnaval, la foule, le bruit, les multiples facilités pour se cacher, ou disparaître. 

Ce que je trouve important de dire sur ce roman, c’est d’abord que l’écriture est vraiment excellente, que chaque personnage prend vie et visage sous la plume acérée de Pascale Chouffot. Mais pour moi, le « clou » de l’histoire est au cœur du livre: un retour au début du siècle passé, en 1911, et à une page d’histoire triste et parfois sordide. Il s’agit des « colonies » du Morvan où étaient envoyés les orphelins de Paris. En à peine 40 pages, on apprend le sort parfois atroce de ces enfants. Et on comprend ensuite aussi pourquoi cette histoire trouve sa place dans l’enquête. Ça, c’est réellement une formidable idée. Je vous propose de lire l’article ci-dessous, très intéressant

https://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/l-histoire-des-petits-paris-ces-enfants-de-l-assistance-publique-places-dans-le-morvan-2052607.html

C’est donc un roman d’une grande richesse narrative. Nous présentant l’une après l’autre les familles des jeunes filles mortes, l’histoire peu à peu fait percer une logique, des liens entre les protagonistes de l’histoire, les édiles, la foule, les parents, les disparues. Tout ça dans une ambiance assez folle, bruyante, inquiétante même, sur les bords de la Saône qui porte ses secrets. Roman passionnant par les sujets amenés qui finalement s’imbriquent donc les uns aux autres en un tableau qui va et vient du grotesque du Carnaval à la peinture sociale, instillant peu à peu les vices, les mensonges, les travers, les choses cachées et honteuses. Il faut bien dire que le personnage de Catherine porte le roman; complexe, torturée – bien que ne ressentant pas la douleur physique -, tenace, extrêmement attachante, en fait. Les femmes sont très présentes dans cette histoire aussi, et d’ailleurs dans les enquêtes sur les jeunes filles, ce sont elles surtout qui témoignent, qu’on voit réagir, chacune à sa manière. Il y a là une belle « étude » de caractères.

Ce livre est vraiment remarquable, il capte et fascine, il nous embarque dans cette foule – moi qui la craint tant – et dans les salons bourgeois tout autant que chez des gens dits ordinaires, des mères flétries et tristes, en colère, et réclamant justice. Et puis bien sûr il y a les fantômes des jeunes mortes qui hantent tout le récit. Ceci avec toujours chez Catherine l’obsession de trouver la vérité et les coupables. Un bon gros pavé qui se dévore avec fébrilité . Remarquable ! Jusqu’à la fin:

« La naissance d’un drame est indubitablement question d’ignorance. Tout au moins de perte: de soi, des autres, du passé oublié au profit d’un avenir sans cesse plus urgent, plus rapide, sans pieds ni jambes pour tenir debout. Une ignorance qui, gonflée par la peur comme ici cette rivière en crue, se répandait, avait tout permis et permettait tout encore. Y compris de faire imploser des usines et exploser des vies. Il y avait peu, de l’autre côté de l’Atlantique, un homme s’était approprié le mot « révolution » pour justifier sa quête du profit; en réalité, ces monstres-là ne se cachaient plus. »

Remarquable roman, écriture brillante, une grande intelligence et  beaucoup de sensibilité. J’ai adoré cette lecture, d’autant que j’ai pu entendre Pascale Chouffot en conférence sur « Les violences faites aux femmes » et j’ai retrouvé dans son propos l’équilibre, la justesse et la délicatesse déposée par sa plume dans ce roman néanmoins très noir. 

« Les dynamiteurs » – Benjamin Whitmer – Gallmeister, traduit par Jacques Mailhos

« Prologue

C’est dans les nuits sans sommeil que je pense à Denver. Celles que vous passez quand vous grimpez dans un train de marchandises vide qui quitte l’Oklahoma, avec la poussière rouge qui danse sur le plancher, virevolte et défile en cyclones, et que votre présence insomniaque crée un silence tourmenté, terrorisé, qui se propage comme un cancer aux autres vagabonds. Ou quand vous vous trouvez dans la mangeoire d’un wagon à bestiaux qui traverse le Texas et que vous êtes sur le point de tourner maboule à cause du beuglement des longhorns, alors vous sautez à terre et vous restez éveillé jusqu’à l’aube, à l’abri de la pluie dans la cabane de chiotte au toit qui fuit de je ne sais quelle maison ravagée par les flammes.

Ce genre de nuits. »

Suit à ce prologue éblouissant une évocation de Denver à la toute fin du XIXème siècle, une superbe évocation. C’est Sam, sans doute âgé, qui raconte. Ce livre construit de chapitres comme les épisodes d’un feuilleton populaire, c’est la voix de Sam qui relate  sa vie, une partie de sa vie. et le prologue, comme la fin du roman parle d’amour et de Cora.

« C’est à ce Denver là que je pense.

Avec Cora qui recouvre tout.

Son visage et toutes les autres choses qu’étaient pas son visage.

[…] Votre cœur se brise face à tout ça, mais rien n’a aucune forme. vous ne pouvez pas séparer le cœur qui se brise du cœur brisé.

C’est juste votre cœur qui se brise pour lui-même, partout. »

Que dire de ce roman, si ce n’est que plus il avance plus Benjamin Whitmer révèle un coin de son cœur tendre et un peu brisé. Les personnages ici sont des orphelins dans une ville dévastée par la misère; sous la houlette de la jeune Cora, des orphelins occupent une usine désaffectée dans le quartier des Bottoms, devenue leur foyer, leur protection. Je dis jeune, elle a 15 ans et Sam 14, et ce sont les plus vieux de cet îlot de gosses perdus. C’est bien un feuilleton qu’on lit ici, et l’écriture est irréprochable; prendre la voix d’un enfant n’est pas toujours une réussite, et cet enfant-là, Sam, est évidemment déjà bien mûr et bien hardi. Mais son cœur fond pour Cora, protectrice, elle remplace les mères, mais sa figure est pour Sam un refuge. Benjamin Whitmer m’a touchée fort ici, avec cet amour juvénile et très pur. Car, à mon sens, ce roman est un grand roman d’amour.

« Ses yeux sans fond, la façon dont sa bouche se changeait en sourire. Ce sourire. En cette infime seconde, elle venait d’évider un espace dans mon cœur et d’y emménager.

Il n’y a jamais eu d’autre fille comme Cora, et il n’y en aura jamais. Je ne peux pas imaginer un monde dans lequel personne ne pense à elle, et je suis le dernier à pouvoir le faire. Le dernier à savoir ce que ça fait de la regarder rouler une cigarette. la façon qu’elle avait de la fumer jusqu’à se brûler les doigts, puis de la jeter, où qu’elle soit, à l’intérieur, à l’extérieur, et d’écraser la braise du bout du pied. »

On ne peut plus parler d’innocence, car au fil des épisodes de ce feuilleton social, Sam va suivre des durs, Cole et Goodnight, et s’endurcir lui aussi. Goodnight est le personnage le plus frappant de ce livre. Un géant défiguré, qui ne parle pas mais griffonne dans un carnet, doté d’une force colossale, mais d’une grande intelligence aussi. Opiomane et amateur d’autres défonces, il se trouve parfois en position difficile. Le dynamiteur bien sûr c’est lui, qui va reprendre du service avec Cole et Sam. Enfin il y a aussi le pasteur Tom, très beau personnage

« Dans son genre, le pasteur Tom Uzzel était quelqu’un de bien. Je serais le premier à l’admettre. C’était un satané menteur, mais c’était quelqu’un de bien. Il était maladif parce qu’il mangeait ce qu’il servait aux clochards, et son pantalon et sa veste de costume gris étaient élimés et aux coudes et aux genoux parce qu’il n’aurait jamais dépensé en vêtements de l’argent pouvant servir à nourrir quelqu’un d’autre. Mais il n’était pas non plus du genre bonne âme futile comme il y en avait tant. Le pasteur Tom n’était pas un pacifiste. Il portait un Colt partout où il allait, et il ne répugnait pas à distribuer quelques coups de crosse aux macs qu’il surprenait à prospecter dans son église. »

et les fameux Pinkerton, au manteau gris et au chapeau mou.

Je ne parlerai pas plus des actions qui tiennent bien en haleine, on craint pour la vie de Sam et des enfants et donc ce livre est comme une série, il se passe beaucoup de choses, violentes pour la plupart dans les bas-fonds de la ville, soumise alors à toutes les corruptions. Il y a le talent à décrire:

« Les nuits s’étaient un peu réchauffées. Ça commençait à sentir l’été. The Line se vautrait dans l’opium, et nous marchions à cinq de front. Moi, Goodnight, Cole et deux autres gars parmi les plus rudes que Cole avait. Eat’Em’Up Jake, ancien boxeur professionnel dont les traits se mouvaient avec la viscosité sirupeuse d’un homme qui se serait récemment pris un coup de sabot de mule en pleine tête, et Magpie Ned, qui avait un visage comme une vieille lame usée et une tache permanente sur la joue, noire comme un cancer. L’un comme l’autre tuait des hommes comme les petits garçons tuent des fourmis. Tout le monde s’écartait de notre passage. Un chariot de prêcheurs s’était garé dans la rue pour répandre la bonne parole dans The Line; lorsqu’ils nous virent, leur chant s’étouffa en plein milieu d’une note. »

Les moments où la jeunesse de Sam et des autres mômes sont décrits sont tout à fait bouleversants, quand Benjamin Whitmer parle des petits qui cherchent sans cesse un coin d’épaule ou un dos auquel se coller pour la nuit pour ma part j’ai eu les larmes aux yeux. Quand l’orphelin Jimmy est mis en terre:

« Cora ne se sentit pas capable de dire quelques mots pour Jimmy, mais elle laissa le petit Watson chanter La complainte du cow-boy devant la tombe. Ce gamin, vous ne pouviez pas le faire parler, mais si vous arriviez à lui sortir son os de poulet de la bouche, il avait une voix d’une clarté magnifique. Et il n’y eut jamais assemblée plus respectueuse au monde que celle qui était là, à l’écouter. »

Il ne fait aucun doute que l’auteur affirme encore une fois sa compassion pour les misérables et autres laissés- pour- compte victimes des injustices sociales, les petits contre les grands, les pauvres contre les riches et les enfants contre les adultes.

Car même si Cole et Goodnight protègent Sam, ils vont aussi l’utiliser et l’éloigner de Cora, de la tendresse, de l’amour de sa vie et de ce qu’il y aurait gagné en chaleur humaine, peut-être une autre voie et une autre vie. Les dernières pages sont bouleversantes, d’une justesse qui m’a laissée très très émue, l’envie de tenir la main du vieux Sam. Le vieux Sam qui commence son récit en évoquant le Denver de sa jeunesse, termine avec le visage de Cora, cet amour total, inconditionnel, un amour qui a empli sa vie sans jamais y prendre sa place. On apprendra que Sam est éduqué, son père maître d’école lui a enseigné la littérature durant le peu de vie qui lui a été donnée

« Je gardais un livre d’Héraclite juste pour qu’il ne m’embête pas, mais je ne peux pas dire que je le lisais beaucoup. Je suis capable de lire les livres savants, mais je n’ai jamais été capable de lire seulement des livres savants. Mon père n’était pas comme ça. Avec lui, c’était Lord Byron par-ci, Henry James par-là. Et je n’ai rien contre ça. Je peux lire ce genre de livres si je le dois, et il y en a même dont je peux réciter tous les mensonges. L’enfant est le père de l’homme et tous les trucs du genre.

Mais ces livres ne me parlent pas. Ils ne parlent d’aucun monde que j’aie jamais vu. Si vous voulez m’émouvoir, donnez -moi des bandits et des baleines blanches. Ce monde est un monde de têtes coupées, et il n’y a pas beaucoup de place pour les balades dans des putains de champs de jonquilles. »

J’aurais pu vous parler de tous les truands, tricheurs, menteurs, assassins de ce roman,  vous raconter leurs crimes en tous genres; à vous d’entrer dans les tripots et les coins sordides et louches de Denver, 1895. De l’action, du feu, du sang, des explosions, c’est le bruit constant de ce livre, mais aussi les pleurs nocturnes et les cris des petits dans l’Usine.

Moi, je garde Sam et son ingénuité qui s’enfuit, je garde Cora et les orphelins, les enfances brisées, le courage et la force d’une adolescente de 15 ans qui part en combat contre la fatalité et un doux pasteur.

Encore une fois un très fort et beau roman, qui prend pour moi la place juste derrière « Cry father » dont l’écriture est plus impressionnante, et dans lequel déjà Whitmer dévoile son cœur et ses failles d’où filtre une grande tendresse derrière une grande brutalité. Il faut le dire, je trouve aussi qu’il y a quelque chose de désespéré dans les romans de Benjamin Whitmer qui me chavire à chaque fois.

« L’amour est une fournaise dans laquelle vous balancez votre vie à pleines pelletées. Une pelletée après l’autre, encore, et encore, et encore. »

Un très grand écrivain.