« Dans l’œil de la vengeance » – Nathalie Gauthereau, Rouergue Noir

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18 septembre 2020

La peur lui ordonnait de courir sans s’arrêter, mais sa respiration heurtée l’en empêchait.  Il stoppa sa course après avoir jeté un regard en arrière. Il n’avait besoin que d’une minute, pas davantage. Ensuite, il repartirait. Plus vite, cette fois. Beaucoup plus vite. Sa vie en dépendait. »

Ce prologue entame l’histoire d’une vengeance, mûrie de longue date, mûrie jusqu’à la pourriture. Je ne sais pas trop comment parler de ce roman qui selon moi tient par deux personnages, l’homme qui veut assouvir sa vengeance, surnommé le Borgne, et Kofi. Qui est Kofi? Kofi est un jeune homme venu du Sénégal et qui passe ses journée à vélo dans les rues de Lyon, les yeux rivés sur son téléphone en attente de livraisons à faire. Kofi est de loin mon personnage préféré parce qu’il va se trouver pris dans cette sordide histoire. Et finalement c’est ça qui va le tirer, de manière indirecte, de sa pauvre existence. Mais Kofi est de ces « esclaves modernes », il a souvent faim, lui qui amène aux gens de la nourriture à leur porte contre quatre sous.

Les personnages principaux, eux, sont 4 hommes et des avocates et avocats. Louise en particulier, jeune femme malheureuse après que sa compagne l’ait abandonnée. Pour dire franchement, ce volet ne m’a pas passionnée. On assiste à des scènes de chagrin, de jalousie, de soif de « vengeance », bref, ce volet du roman ne m’a pas captivée et n’est pas d’un intérêt majeur pour le cœur de l’histoire. Heureusement il y a l’homme à la paupière tombée, et il y a Kofi. 

Le petit monde des cabinets d’avocats lyonnais, de jeunes avocats qui fument des pétards entre deux clients, est plutôt bien dépeint, avec de la sympathie. Ici ils sont jeunes, vivants, à la cool, quoi. 

Bien plus intéressante cette histoire de vengeance, la vengeance d’un homme humilié et qui a juré de faire payer à ses soi-disant amis de jeunesse leur réussite et son échec. Aux funérailles de Gasparo, il observe:

« La gamine se cala derrière le pupitre et fit glisser son masque sous son menton. Elle portait des rails de chemin de fer sur les dents, c’était vraiment moche. Son frère, lui, restait en retrait, dans les jupes de son aînée. Une vraie mauviette. La merdeuse racontait que son père lu avait transmis de vraies valeurs, comme le respect et l’amour des autres. Putain, c’était des conneries tout ça! Alain Gasparo était une ordure, il lui avait gâché la vie et méritait de mourir. Peut-être qu’il en toucherait deux mots à la gamine si l’occasion se présentait. Il détestait les mensonges. »

Et puis je reviens à Kofi qui attire ici toute la sympathie. Cet exploité qui reste honnête, qui peine pour envoyer quatre sous à sa famille, se privant de tout, Kofi et son intégrité qui parviendra à s’en sortir en aidant les avocats chargés de retrouver le Borgne. Kofi qui a vu mourir sur le bateau qui l’amena en France tant de ses compagnons de misère, Kofi est tout de suite celui qu’on aime.

« Aux heures des repas, les livreurs formaient de petits groupes devant le tacos, le kebab, la nouvelle saladerie ou le vendeur de sushis. Dès que leurs commandes s’affichaient sur leur boîtier, ils se dispersaient dans les rues comme une nuée d’étourneaux dans le ciel. La police ne pouvait pas tous les contrôler. Depuis la crise du Covid, le recours aux livraisons à domicile avait explosé et les livreurs étaient de plus en plus nombreux. mais si un sans -papiers comme Kofi se faisait attraper en train de griller un feu, un stop, ou de rouler sur un trottoir, c’était pour lui la garantie de retour au pays. C’est ce qui était arrivé à l’ancien colocataire de son ami Cheikhou. […]

Kofi ne pouvait pas rentrer au Sénégal. Même si Dakar lui manquait et qu’il voulait revoir sa mère, sa fiancée et ses amis, il ne pouvait pas retourner là-bas. Pas avant d’avoir réussi sa vie en France. Son père s’était endetté pour son voyage, ce n’était pas un don mais un prêt. Il le lui rappelait en toutes occasions, réclamant son dû avec intérêts. Kofi n’avait donc pas d’autre choix que de rester en France te de travailler pour aider sa famille au pays. »

J’ai bavardé aux QDP avec Nathalie Gauthereau, charmante personne. Je ne peux pas dire que j’ai adoré ce roman, mais c’est facile et agréable à lire, les personnages sont bien dessinés et en particulier Kofi dont on perçoit qu’il est peut-être bien le personnage préféré de l’autrice elle-même. Traités avec finesse la notion de vengeance et l’exploitation de pauvres gens. De bonne facture.

« La théorie des ondes » – Pascale Chouffot, Rouergue Noir

« C’était le 15 novembre 2007. C’était bien après les guerres.

Comme quelque cinq cents hommes et femmes, il avait reçu ce matin-là son carton d’invitation. Ainsi, la rumeur venait de prendre corps sous ses doigts, bien qu’il eût voulu l’ignorer. Il soupesa d’abord l’enveloppe, devinant la lourdeur des mots imprimés à l’encre grasse sur le papier de luxueux grammage, à n’en pas douter, il porta à son nez et sa mémoire cette fragrance de charité triomphante, il posa le fardeau sur la table de la cuisine, choisissant de l’offrir au blanc cru du néon qui s’esclaffait sur sa toile cirée, choisissant, in fine, de l’abandonner à des mains sans conteste plus robustes que les siennes. Celles de sa femme.

La Saône, mutique, n’avait plus envahi de son murmure herbeux les friches depuis l’hiver précédent, et toutes les routes pouvaient encore mener aux usines, encore que…avait-il osé penser au cours d’une seconde trop vagabonde. »

C’est sur un prologue énigmatique que débute ce roman, un beau pavé que j’ai beaucoup aimé. L’histoire qui suit ce prologue débute en février 2013, et se déroule à Chalon sur Saône. La ville vient de subir la fermeture de l’usine Kodak, laissant un grand nombre de travailleurs sur le carreau, et puis février est le temps du Carnaval, important dans cette ville.

En même temps, la police extirpe de l’eau le corps d’une jeune fille. Et celui-ci s’ajoute à d’autres, sans que le lien ne soit encore fait entre ces meurtres, car ce sont des meurtres.

Le personnage principal, l’héroïne du roman, c’est Catherine Gauthier, ex- flic à la PJ ferroviaire. A la suite d’un grave accident de moto, elle ne ressent plus la douleur. Maître Pierson vient un jour lui demander sa coopération, alors qu’elle est en convalescence; il sait qu’elle fût une très bonne flic de terrain et c’est ce qu’il recherche.

Depuis, elle et lui ont régulièrement des échanges privilégiés sur les dossiers en cours. Comme l’affaire Martin, petit dealer « fils à papa ».

« La loterie du prétoire. Et tout ça pour me donner bonne conscience. Enfin, c’est ce que me dit ma femme. Elle aimerait bien que j’arrête de jouer au bon samaritain. Mais qu’est-ce que je m’emmerderais! Alors, des petits cons comme le fils Martin, je m’en moque: il pourra faire toutes les saloperies du monde, papa et maman banqueront, et il se prendra trois mois fermes. Y a pas de justice dans ce pays…

-C’est ça: vous leur obtenez toujours juste de quoi se remettre en forme au placard, et hop! Trois mois après, ils sont dehors!

-Hé hé…laissez tomber un peu votre costard de flic. Vous savez bien qu’emmerder la police, ça me plaît aussi! »

Alors que le carnaval envahit la ville, un homme choisit sa proie dans la foule:

« La gamine, à l’odeur, était fraîche de douze printemps. »

Cette simple phrase fait froid dans le dos, et les pages et chapitres qui suivent vont entraîner le lecteur dans une sorte de tribulation angoissante, tendue. Entre les résonnances du chômage dans la population, les petites mortes retirées de l’eau et la folie du carnaval, tout est bruyant, inquiétant, la cohue recèle des personnages sur lesquels s’arrête l’autrice parfois. Des hommes, des gamines…

Enfin on va rencontrer des notables, leurs épouses qui se préparent à une grande soirée. On voit pourquoi Pierson a engagé Catherine. Il souhaite rouvrir les dossiers classés sans suite des jeunes mortes ramenées par la Saône tandis que de son côté le commissaire de la Criminelle Jean-Pierre Renaud va traquer un assassin qui court encore.

Ce sera un travail semé d’embûches de toutes sortes, compliqué par le Carnaval, la foule, le bruit, les multiples facilités pour se cacher, ou disparaître. 

Ce que je trouve important de dire sur ce roman, c’est d’abord que l’écriture est vraiment excellente, que chaque personnage prend vie et visage sous la plume acérée de Pascale Chouffot. Mais pour moi, le « clou » de l’histoire est au cœur du livre: un retour au début du siècle passé, en 1911, et à une page d’histoire triste et parfois sordide. Il s’agit des « colonies » du Morvan où étaient envoyés les orphelins de Paris. En à peine 40 pages, on apprend le sort parfois atroce de ces enfants. Et on comprend ensuite aussi pourquoi cette histoire trouve sa place dans l’enquête. Ça, c’est réellement une formidable idée. Je vous propose de lire l’article ci-dessous, très intéressant

https://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/l-histoire-des-petits-paris-ces-enfants-de-l-assistance-publique-places-dans-le-morvan-2052607.html

C’est donc un roman d’une grande richesse narrative. Nous présentant l’une après l’autre les familles des jeunes filles mortes, l’histoire peu à peu fait percer une logique, des liens entre les protagonistes de l’histoire, les édiles, la foule, les parents, les disparues. Tout ça dans une ambiance assez folle, bruyante, inquiétante même, sur les bords de la Saône qui porte ses secrets. Roman passionnant par les sujets amenés qui finalement s’imbriquent donc les uns aux autres en un tableau qui va et vient du grotesque du Carnaval à la peinture sociale, instillant peu à peu les vices, les mensonges, les travers, les choses cachées et honteuses. Il faut bien dire que le personnage de Catherine porte le roman; complexe, torturée – bien que ne ressentant pas la douleur physique -, tenace, extrêmement attachante, en fait. Les femmes sont très présentes dans cette histoire aussi, et d’ailleurs dans les enquêtes sur les jeunes filles, ce sont elles surtout qui témoignent, qu’on voit réagir, chacune à sa manière. Il y a là une belle « étude » de caractères.

Ce livre est vraiment remarquable, il capte et fascine, il nous embarque dans cette foule – moi qui la craint tant – et dans les salons bourgeois tout autant que chez des gens dits ordinaires, des mères flétries et tristes, en colère, et réclamant justice. Et puis bien sûr il y a les fantômes des jeunes mortes qui hantent tout le récit. Ceci avec toujours chez Catherine l’obsession de trouver la vérité et les coupables. Un bon gros pavé qui se dévore avec fébrilité . Remarquable ! Jusqu’à la fin:

« La naissance d’un drame est indubitablement question d’ignorance. Tout au moins de perte: de soi, des autres, du passé oublié au profit d’un avenir sans cesse plus urgent, plus rapide, sans pieds ni jambes pour tenir debout. Une ignorance qui, gonflée par la peur comme ici cette rivière en crue, se répandait, avait tout permis et permettait tout encore. Y compris de faire imploser des usines et exploser des vies. Il y avait peu, de l’autre côté de l’Atlantique, un homme s’était approprié le mot « révolution » pour justifier sa quête du profit; en réalité, ces monstres-là ne se cachaient plus. »

Remarquable roman, écriture brillante, une grande intelligence et  beaucoup de sensibilité. J’ai adoré cette lecture, d’autant que j’ai pu entendre Pascale Chouffot en conférence sur « Les violences faites aux femmes » et j’ai retrouvé dans son propos l’équilibre, la justesse et la délicatesse déposée par sa plume dans ce roman néanmoins très noir. 

« Devant Dieu et les hommes » – Paul Colize, éditions Hervé Chopin


devant dieu et les hommes« CE JOUR-LÀ

Ici, c’est comme tu attends la mort. La prison, elle te tue. Chaque jour, elle grignote un peu de la vie qui est en toi. Elle t’enlève les choses les plus belles. Tu vois pas plus loin que les murs qui sont autour, tu sens plus la chaleur du soleil sur ta peau, tu sais plus le goût du vin dans ta bouche. Aussi, tu as plus l’odeur de tes enfants. Tu aimerais mettre ta main dans leurs cheveux, mais tes enfants, ils sont plus là. La prison, elle t’enlève tout ça. »

Eh bien très bonne surprise pour moi à cette lecture de Paul Colize, la première, et j’ai vraiment beaucoup aimé ce livre. Plusieurs qualités ici réunies: l’écriture impeccable, facile à suivre et claire dans ses propos, le sujet et la façon de le traiter. Deux sujets en fait. Bien sûr le procès dont il est question, et les femmes. On a là un propos limpide sur la place faite aux femmes, ici dans la presse – belge en l’occurrence-.

« D’une voix chevrotante, elle lui relata les difficultés auxquelles elle était confrontée; les quolibets de ses confrères, sa prise de notes lacunaire, son état émotionnel, l’insistance d’Henrion, la visite de Bonnet.

-J’en arrive à m’interroger sur mes compétences professionnelles et mes capacités mentales. Suis-je assez solide et qualifiée pour gérer cette situation? Ne ferais-je pas mieux de m’avouer vaincue et de proposer à Wellers de  me décharger de cette mission?

Hortense haussa soudainement le ton.

-Un instant, madame, je vous prends sur une autre ligne.

Un déclic marqua la fin de la conversation.[…]

La voix d’Hortense retentit à nouveau.

-Catherine, tu es là?

-Oui.

-J’ai changé d’endroit, les murs ont des oreilles.

Katarzyna objecta.

-Personne ne nous espionne.

-Peut-être, mais ce que j’ai à te dire doit rester strictement entre nous.

-Je t’écoute.

Hortense s’éclaircit la gorge.

-Je t’interdis d’abandonner. Ce serait la pire erreur de ta vie. Notre avenir est en jeu. »

Le 8 août 1956 a lieu une des plus terribles catastrophes qui marqua la Belgique, l’incendie dans la mine du Bois du Cazier, qui fit plus de 250 morts. S’emparant de cette histoire, Paul Colize écrit celle de deux immigrés italiens qui travaillaient là, et réchappent de l’incendie. Mais leur chef – surnommé le Kapo –  lui, est mort, juste à côté d’eux. Il n’en faut pas plus pour qu’on les arrête, qu’on les emprisonne et enfin qu’on les juge. A charge ça va de soi. Ils parlent au tribunal de leurs conditions de vie et de travail.

« C’est pas seulement l’endroit là où on habitait. Tu avais aussi la mauvaise sécurité dans la mine. Au Bois du Cazier, les poteaux qui tenaient les galeries ils étaient en bois. Si le feu il venait, tu étais sûr de mourir. Tu as aussi le risque avec les éboulements, les coups avec le grisou, l’accident avec les explosifs ou la chute dans le puits. Aussi, c’est la poche d’eau que tu vois pas et qui éclate quand tu creuses avec le marteau-pic. Chaque année, c’est des camarades qui meurent. Si tu as survécu à tout ça, tu sais que tu as plus beaucoup d’années à vivre pourquoi chaque jour, tu abîmes un peu ta santé avec la poussière que tu avales dans les poumons. Quand tu respires ça fait le bruit comme une locomotive. Si tu montes un escalier, tu crois que tu vas évanouir en haut. Alors, tu tousses et tu sais que tu peux pas guérir. »

L’auteur fait ici, lui, son réquisitoire contre une société raciste d’une part et méprisante envers les femmes d’autre part. Le gros plus de ce roman, c’est la finesse de la construction, la grande tendresse qu’on sent chez l’auteur pour ces personnages exploités puis accusés et humiliés, le gros plus c’est la fluidité de la narration, pas une seconde d’ennui, pas un mot de trop, la réussite c’est que tout est lié sans heurt, et que ce roman est lisible à mon sens par un très large public.

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Les valeurs qui y sont mises en avant sont, j’ose l’espérer, celles du plus grand nombre: la tolérance, l’équité, le respect…bon vous me direz qu’on peut rêver, mais quoi qu’il en soit Paul Colize met ici son écriture au service d’un propos humaniste que je ne peux qu’aimer. Il élabore un vrai suspense, pose de vraies questions et relate un procès dans lequel la jeune journaliste, mise à rude épreuve par le machisme ambiant, parviendra à briller par sa ténacité, son intelligence, son courage et ses capacités de compassion. Katarzyna est d’origine polonaise et n’en revient pas quand son supérieur l’envoie au tribunal. Or, ce n’est pas du tout par hasard. Elle suivra le procès des deux mineurs italiens qui n’aimaient pas leur boss – tout comme de nombreux autres mineurs – et qui sont accusés d’avoir profité de la catastrophe pour le tuer.

C’est donc surtout à ce procès que l’on assiste, à la rude bataille que doit mener la jeune femme pour se faire respecter et tenir sa place de journaliste, aux interventions des deux parties, aux propos des accusés. Katarzyna jouera un rôle très important pour la suite, sa finesse et son sens de l’observation vont lui permettre de lever le voile sur la vérité.

Un livre remarquable et intelligent pour parler de sujets graves sans ennui, sans lourdeur et avec beaucoup d’humanité.

Bref, vous l’aurez compris, je lirai d’autres romans de Paul Colize, j’ai vraiment dévoré cette histoire. Je vous conseille vivement ce roman !

« La peine du bourreau » – Estelle Tharreau – Taurnada éditions

CVT_La-Peine-du-bourreau_7918« Prologue

Dans un claquement sec, la porte de la fourgonnette aux vitres fumées et grillagées se referma sous les lumières nébuleuses et orangées de la prison Allan B. Polunsky Unit.

Vêtu de sa combinaison blanche, les mains et les pieds entravés par des menottes reliées à la ceinture par des chaînes, le condamné E0451 quittait la prison de haute sécurité. Un établissement carcéral aux allures de base militaire perdue au milieu de nulle part. D’austères bâtiments blancs en béton armé, entourés de murs de barbelés tranchants entrecoupés de miradors se dressant vers le ciel. »

Je découvre les éditions Taurnada et Estelle Tharreau avec ce très bon roman.Très bon tant par l’écriture, le choix narratif sur quatre heures. Quatre heures durant lesquelles le gouverneur du Texas, le républicain Thompson, et McCoy, le vieux bourreau, vont s’entretenir, alors que dans le couloir de la mort, Ed 0451 attend son heure. Thompson veut savoir si la demande de grâce pour Ed 0451 est justifiée, McCoy va pour lui pratiquer sa dernière mise à mort après 42 ans de service. Ed, son histoire, « Chapitre 3, 19 h 17 », édifiant sur l’état d’esprit des Texans, et le jeune Ed aux prises avec la domination de son père, de son oncle Randall, et de leur clique. Tous essentiellement racistes.

« C’en était trop pour le père d’Ed qui ne pouvait tolérer des « nègres » mangeant, buvant, se divertissant aux côtés de Blancs. Il prévoyait des hordes noires déferlant sur l’héritage économique et culturel des Blancs. Il entrevoyait une Amérique où le Blanc n’existerait plus, une race américaine abâtardie, une société décadente à l’image de tous ces hippies drogués et fornicateurs, une société percluse de criminels impunis. »

640px-PolunskyUnitWestLivingstonTXCes mots résonnent fort à mes oreilles…Ed devra, sous pression, aller travailler à Huntsville, alors qu’il envisage, jeune marié, d’aller travailler dans le Kentucky:

« À Huntsville, la boucle est bouclée. Alors maintenant que ce foutu moratoire est oublié, on va avoir besoin de monde pour redresser la barre, alimenter les prisons et le couloir de la mort. Tu comprends ce que je veux dire, mon garçon?

-Oui.

-Un Texan n’a rien à faire dans le Kentucky.

-Tu peux compter sur moi, oncle Randall. »

Le policier lui serra la main pendant que le père et le beau-père lui tapèrent sur l’épaule.

« Tu peux être fier de ton fils et toi, heureux d’avoir marié ta fille à un vrai homme du Sud. »

Il tendit un verre au jeune homme.

‘Félicitations, Ed! « 

En 1976, Ed était trop faible et trop confiant en ceux qui avaient tout pouvoir, son père, les hommes du vieux Sud, sa patrie et Dieu pour ne pas être rattrapé par la réalité et hanté par le doute, quelques années plus tard. »

Ce livre est remarquable parce qu’il explore tous les points de vue; un avertissement au tout début de l’édition précise que ce livre est bien un roman, que les opinions exprimées ne reflètent pas celles de l’auteur. Le vieux bourreau va égrener en 4 heures ses souvenirs, les pires, au Gouverneur, qui sera déstabilisé. Estelle Tharreau en avant-propos précise qu’elle a pris peu de libertés sur les lieux et les procédures, mais les deux prisons citées – Polunsky et Walls- existent bien et le système carcéral décrit fonctionne bien ainsi au Texas. Le vieux bourreau, au Gouverneur:

« On nous a entraînés à piquer. Les médecins et le personnel médical refusent de le faire à cause du serment qu’ils ont fait de sauver des vies, pas de les ôter et bla-bla-bla. C’est toujours la même rengaine: « On exige que ces monstres soient enfermés, tués ou torturés, mais ce n’est pas à nous de le faire! On veut bien parler, conseiller, ordonner, mais pas se salir les mains! »

-C’est une attaque personnelle?

-À vous de voir.

-Et pourtant, je suis là, ce soir.

-Vous avez demandé à me parler, mais allez-vous également demander à appuyer sur le bouton? Même sans aller jusque- là, serz-vosu présent à l’exécution si vous la maintenez?

Thompson détourna la tête quelques instants.

-Non! Bien sûr que non. C’est l’affaire du bourreau, le type nécessaire, mais aussi le sadique qui prend son pied à tuer ses congénères.

-Je ne pense pas que les gens vous voient comme cela.

-Je peux vous assurer que dans l’esprit de pas mal de gens, entre els criminels et nous, la frontière est parfois mince. En Europe, c’étaient même de véritables parias. Eux et leurs familles.

-Oui, mais l’Europe…Un ramassis de rêveurs et de donneurs de leçons. »

Mark Britain from Houston, USA - Day trip to Huntsville The Huntsville Unit has the nickname "Walls Unit" because the unit has red brick walls. CC BY-SA 0 File:HuntsvilleUnitBrickWalls.jpg Created: 26 January 2008

Mark Britain from Houston, USA – Day trip to Huntsville CC BY-SA 2.0 File:HuntsvilleUnitBrickWalls.jpg Created: 26 January 2008

Les criminels présentés sont fictifs, leurs actes inspirés de faits réels multiples, qu’elle a choisi d’édulcorer. Voilà les précisons données avant la lecture. Quant à moi, je trouve cette manière d’écrire, ces 4 heures, très efficace. 

il est bien compliqué de parler de ce roman, qui est affiché comme étant un thriller, terme qui me laisse toujours perplexe.  Il y a bien ici un suspense, c’est vrai, mais pour moi, ce qui fait la force du livre, c’est bien le sujet exploré ou exposé, sujet qui se prête tant à la polémique, et parlant des USA  c’est peu de le dire.

La vie d’Ed 0451 est narrée au fil des heures, ces 4 heures aux dernières minutes fatidiques. Je n’ai pas l’intention d’en écrire plus que ça. Ce roman est très intéressant, très bien écrit, amène un regard et une réflexion sur ce sujet clivant s’il en est. Les mères ravagées, qu’elles soient celles des victimes ou celles des condamnés, les criminels – et ce sont parfois les mêmes -, les scènes de prison et celle du couloir de la mort, celles de ce « rituel » de la mise à mort ne sont pas faciles à lire, surtout quand au fil des mots du vieux bourreau surgissent les erreurs policières et judiciaires, mais aussi les meurtres odieux, tout ce qu’il y a de pire dans la foule humaine. Ou le cas Caldwell, une histoire atroce, juste ces quelques mots:

339px-thumbnail« -Si Caldwell n’était pas en prison, il serait SDF comme à chaque fois qu’il fuyait ses familles d’accueil et comme il l’était avant de tuer son dealer parce qu’il sentait les poubelles, soi-disant. S’il échappe à l’injection, on va l’expédier à l’asile ce qui revient à peu près au même que la prison. Si sa peine est commuée en peine à perpétuité, il retournera avec les droits communs. Vous savez combien de passages à tabac et de viols, il a subi pendant sa détention avant de rejoindre le couloir de la mort? Je suis avocat de la défense, mais pas abolitionniste. Je suis convaincu que Caldwell n’est pas totalement responsable, mais c’est un danger pour lui-même et les autres. C’est trop tard pour lui. »

L’avocat se leva et lança deux billets sur la table.

Il vous a dit ce que représentaient ses dessins?

-Non, mais je les ai vus. Ses parents étaient des toxicomanes qui vendaient les jouets et l’aide alimentaire de leur fils pour payer leur dose. Ils le calmaient à coups de câble électrique et de tuyau en cuivre. À 6 ans, les flics l’ont retrouvé le crâne défoncé sur un tas d’ordures. »

McCoy résuma cet entretien qui le remuait encore trente-trois ans plus tard. Le gouverneur se pinça les lèvres et un malaise fit vaciller l’autorité de son visage avant que le bourreau n’ajoute:

« C’était la première fois que j’ai eu envie de pleurer pour un Noir »

Le ton est posé, pas de pathos à aucun moment. J’ai beaucoup aimé ce livre pour cette raison en particulier. Cela dénote le fait qu’Estelle Tharreau ne prend pas ses lecteurs pour des idiots. Une réussite sur un sujet difficile, récit remarquablement mené et sur lequel, si besoin en était, j’ai confirmé mon point de vue. Fin de lecture en état de consternation. Par le fait qu’il est malaisé de faire partie d’un monde où tout ça existe bel et bien, encore. Menée jusqu’au bout sans temps mort, cette exécution m’a retourné le ventre sur cette phrase finale ambigüe à souhait.

« Un moment de plénitude et d’éternité à l’instant où le cœur du bourreau Ed McCoy cesse de battre. »

Bravo!