« L’affaire Magritte » – Toni Coppers – Editions Diagonale, traduit par Charles de Trazegnies

« PROLOGUE

Paris, 10e arrondissement

Et pourtant, il était bien là, se dit Claire Collinet, lorsqu’en ce début de soirée de novembre, elle ferma sa petite galerie de la rue La Fayette et jeta un regard craintif autour d’elle.

Quelques passants. Une petite vieille qui patientait pour pouvoir traverser sans danger. Un couple qui sortait de la pharmacie.

Mais aucun homme seul.

Ce n’est pas parce qu’il n’est pas là que j’ai tout imaginé.

C’est comme l’autre, celui du mois passé.

Elle baissa le rideau de fer, retira ses clés et se résolut à traverser la rue. »

Claire Collinet est galeriste à Paris, 66 ans et bien dans sa peau, elle vit près du canal Saint-Martin et aime flâner dans la ville; mais elle a été observée par deux hommes différents, sans approche vraiment, mais depuis elle ressent un profond malaise. Jusqu’au jour où une large main va la saisir et on la retrouvera noyée. Comme Cécile Meurisse, une veuve à Jette en Belgique, noyée dans son bain. Un point commun : une lettre à côté des corps de ces femmes : une reproduction du tableau « La trahison des images » de Magritte et le texte devenu « Ceci n’est pas un suicide » avec les mêmes caractères d’écriture. Voici pour le déclenchement d’une enquête policière entre Paris et Bruxelles.

Mais si cette enquête s’avère très intéressante, il y a en toile de fond, très prégnants, les attentats de Paris avec le personnage d’Alex Berger.

Alex a démissionné de la police après avoir perdu sa femme, l’amour de sa vie, Camille, lors des attentats de Paris, au Carillon.

Depuis, le fantôme de sa femme vient le retrouver la nuit, obsédant. il l’entend arriver dans un doux bruissement, elle vient s’asseoir sur son torse, lui parle, « Regarde-moi » et Alex a le cœur qui accélère et il se réveille en état de détresse absolue. Bref, il ne peut plus travailler et finit par aller voir un psychiatre. De nombreux paragraphes relatent ce qui s’est passé ce jour-là, Alex est véritablement hanté. 

« Les entretiens avec Smits apprirent à Alex que ce phénomène avait existé de tous temps et dans toutes les cultures. Chez certains, un chat noir était assis sur eux, chez d’autres un démon, une grande silhouette noire qui les regardait avec des yeux d’un rouge ardent et, dans de nombreux cas, leur annonçait leur mort prochaine. Edgar Allan Poe en avait fait des récits d’horreur, le metteur en scène Wes Craven s’en était inspiré pour sa création, le croque-mitaine Freddy Krueger, mais un élément revenait sans cesse: la victime était incapable de bouger et devait subir, paralysée par la peur, ce qui se passait à ses côtés ou au-dessus d’elle.

Il en avait été de même pour Berger. »

Jusqu’au jour où un ancien collègue, Lucas Leroux, va l’appeler au secours pour l’enquête sur ces deux femmes retrouvées noyées car il soupçonne un certain John Novak tout juste sorti de prison. Alex l’avait interrogé plusieurs fois à la suite de son arrestation, chauffeur dans un gang de cambrioleur, il était le seul à ne pas avoir tué. 

Alex finit par accepter et va retrouver une sorte de vie, bien que buvant beaucoup et toujours hanté par Camille.

Ainsi on arrive à cette enquête étrange sous la houlette de Magritte, sa phrase ainsi modifiée, une énigme… « Ceci n’est pas un suicide ». Je reconnais qu’au début, j’ai eu du mal à entrer dans les angoisses d’Alex, mais dès qu’il a franchi le pas, réintégré son travail, repris pied dans le monde, cette enquête a été vraiment prenante. Alex, entre deux souvenirs, sera finalement happé par ces deux meurtres éloignés l’un de l’autre géographiquement, mais similaires par le message laissé. 

« Il réalisa subitement combien il avait changé ces deux dernières années: l’ami et collègue équilibré et assez sociable s’était glissé dans la peau de l’homme qui se trouvait devant l’inspectrice, un mec grossier, contrarié, ne supportant plus la moindre compagnie et visiblement irrité par cette visite impromptue. Était-ce donc cela la conséquence d’une grande perte? Tous ceux qui perdaient leur amour devenaient-ils des asociaux, des solitaires? »

Le personnage de Novak amène les premiers pas, et puis l’équipe de Lucas Leroux est très sympathique, avec deux femmes fines et perspicaces, Sara Cavani aux Tshirts expressifs – « Don’t grow up, it’s a trap  » –  et Emma Kepler. Finalement, le suspense est bien au rendez-vous, avec des incursions sur les pas de Magritte, mais aussi sur les réseaux de trafiquants de drogue. Petit tour à Fleury-Mérogis:

« Tandis que Prieux fumait, Berger observa le bâtiment. Il était énorme. Il savait depuis longtemps que Fleury-Mérogis était la plus grande prison d’Europe, mais maintenant qu’il se trouvait devant pour la première fois, il était impressionné. On aurait dit une ville, une ville assez sale avec peu de fenêtres et de grands blocs gris, en béton armé. Le bâtiment datait des années soixante et cela se voyait. »

Et on attend la fin pour savoir qui a tué ces femmes, pourquoi et bien sûr d’où vient cette référence à Magritte. Comment en dire plus… Personnages attachants, en particulier Alex et Novak.

« Il se mit alors à pleurer comme il n’avait jamais pleuré de sa vie. Son nez coulait et ses yeux crachaient des larmes et tout son corps était secoué, secoué tellement fort que son diaphragme était traversé d’élancements douloureux. Il avait l’impression de se vider, comme si une digue s’était rompue et que le chagrin se déversait en une vague interminable. »

Donc ? C’est tout, bien sûr ! Mais pour conclure, je dirais qu’on est mené jusqu’au bout pas à pas, sans hâte mais sans traîner non plus à un final qui rend ce livre très touchant, émouvant grâce aux protagonistes, autant pour l’amour fou d’Alex que pour la résolution de cette affaire qui éclaire le tout sous un angle inattendu. Sans parler du si bel hommage à Magritte car ce n’est pas simplement parce qu’une partie de l’enquête se déroule en Belgique, non, c’est bien aussi à cause de l’œuvre même de cet artiste qu’il est une sorte de guide. Vous verrez, lisez ! Belle lecture !

 

« Lettres à Mina » – Thuân – éditions Riveneuve, traduit par Yves Bouillé

« Paris, le 19 octobre 2017

Mina,

C’est la première fois que j’écris sur toi. De mon séjour en Russie soviétique, j’ai écrit sur Ludmila, sur notre chambre à toutes les trois, sur le balcon donnant sur la forêt de châtaigniers, sur notre petite cuisine, dont il fallait constamment allumer la lumière même en plein jour, sur la neige qui tombait incessamment pendant des semaines et sur tant d’autres choses que j’ai déjà oubliées…Mais sur toi, jamais. J’ai pour habitude de ranger le passé dans des tiroirs que j’ouvre de temps à autre, pour voir comment je pourrais l’utiliser. Aujourd’hui, le tiroir portant ton nom s’est ouvert en grand. Je te salue, ma chère amie ! »

Très joli livre, assez original pour qu’il se démarque de beaucoup d’autres. La construction en particulier est très « maline » et surtout l’idée qu’on découvre peu à peu dans cette correspondance. Mon post sera court. Le livre est court et il faut arriver assez loin pour comprendre vraiment ce qui se passe chez notre narratrice, ce qu’elle est en train de faire en écrivant ces lettres à Mina qui vit à Kaboul. Quant à elle, la rédactrice des lettres, elle est vietnamienne, et puis enfin elle reçoit des lettres de Pema qui vit à Saigon et écrit:

Lettre de Pema

Mon amour, il pleut à nouveau des cordes sur Saigon. En pleine saison sèche. Personne n’a eu le temps de s’y préparer. Le ciel, les arbres, les motos, les gens, tout est détrempé. Au marché devant ma porte, il n’y a que le vendeur d’imperméables et la vendeuse de ché aux trois couleurs qui arrivent encore à joindre les deux bouts. Dans la détresse, les pauvres ont toujours besoin de faire des achats et de manger, mais ils n’achètent que le strict nécessaire et mangent ce qu’il y a de moins cher. Tout le reste est laissé de côté. Je traverse le marché en lunettes noires pour ne pas voir le désespoir dans les yeux des marchands ambulants. »

Mina fut donc la colocataire de celle qui écrit, en Russie soviétique. La lettre est datée 2017 et c’est en 1991 que la Russie soviétique a cessé d’exister. Mina vit à Kaboul, et l’auteure reçoit des lettres de Pema qui elle vit à Saigon. Et c’est étrange, même si ça ne m’a pas fait cillé durant la lecture, car ces lettres sont juste belles et touchantes et c’est après qu’on s’interroge comme ici, car cette lettre de Pema est adressée de Kaboul à l’homme qu’elle aime, mais c’est notre conteuse qui nous la livre

« Le désespoir de ces gens causé par la pluie me hantera durant plusieurs jours, comme l’odeur du poisson mort. Depuis Kaboul, tu ne peux sans doute pas te l’imaginer. Là-bas, j’ai l’impression que tout est différent d’ici. Ils connaissent bien l’odeur des morts, mais ils ne connaissent pas celle du poisson mort. Ils ne se sont jamais désespérés à cause de la pluie . Mais pourquoi te parler sans arrêt de la pluie et de l’odeur du poisson mort, alors que je suis seulement en manque de toi ? »

On est donc ici dans une correspondance qui voyage. La « conteuse » – il me plait de la nommer ainsi – écrit depuis une petite chambre mansardée parisienne, son refuge alors que son époux Arthur  – d’origine juive hongroise – et son fils Viktor sont en vacances. De là, elle voyage avec sa plume, elle écrit. Des lettres.

Elle nous envoie loin à travers cette correspondance, et nous fait rencontrer Mme Chiên et Monsieur Chat – je l’aime beaucoup, lui –  ces deux personnages qui vont être au cœur d’une enquête de la conteuse.  Elle nous emmène dans la communauté vietnamienne de Paris, chez sa concierge etc…

« -Vous connaissez l’adresse de Madame Chiên? 

-Non, mais le monsieur Viêt kiêu…

-Le monsieur Viêt kiêu?

-Il s’est bien vanté de son immense villa à Chevilly-Larue.

-Vous vous rappelez son nom?

-Eh bien, Monsieur Chat, quoi d’autre?

 Cette fois, c’était mon tour de rire comme une possédée. Si cette vieille folle de Françoise Legrand avait entendu ça, elle se serait tordue de rire autant que moi ! – Môôôn Dieu, une madame Chien en couple avec un monsieur Chat, quels noms à coucher dehors, c’est un coup du destin! À mes côtés, la patronne du Saigon Cali Tailor riait, tête renversée, secouant les épaules, montrant toutes ses dents dont presque la moitié étaient plombées, avec ses cheveux gris à la naissance du front et des tempes. Cela la rendait assez vulgaire, mais elle ressemblait toujours à une ancienne taxi-girl du Saigon Maxim’s en fin de carrière. »

Tout ça est relaté à Mina, et se mêle aux souvenirs communs… Ce ne serait pas si original s’il n’y avait pas l’insertion entre les lettres d’articles de presse authentiques ( Le Point, Le Huffigton Post, Le Monde, Paris Match, L’Obs, Ouest France et Challenges ) qui tous relatent des « nouvelles d’Afghanistan », le plus souvent sur la guerre, les femmes et l’exil, introduisant le monde tout ce qu’il y a de plus réel à cette correspondance, cet Afghanistan où vit Mina.

 Les lettres de Pema que nous livre la conteuse sont pour moi parmi les plus beaux passages. Il pleut à seaux à Saigon, mais…. Saigon ne s’appelle plus ainsi depuis 1975…Et on s’en fiche en lisant ce livre, ça arrive à mon cerveau, mais après m’être glissée dans le flux des lettres, douces, souvent drôles, souvent intrigantes, curieuses…Saigon où Pema se languit d’amour, tandis que la conteuse frémit au souvenir de Vinh, l’amour en ligne de fond, et s’entremêlent des pays lointains d’où nous arrivent des échos, on y évoque la Russie, mais aussi donc le Vietnam, Kaboul, et au final la France et la crise des migrants. Et on se demande: mais que devient donc Mina? Dans Kaboul en guerre, que devient donc Mina?

« Avec la multiplication des attentats et des enlèvements en plein Kaboul, la famille de Hama comme bien d’autres ne fréquente plus les restaurants, évite les rassemblements et ne voyage plus dans le pays aux routes infestées de talibans. Alors pour les noces, on s’autorise un budget sans limite. Il y a quelques années, une jeune chercheuse, Rima Kohli, s’est intéressée aux effets du maquillage sur les Afghanes, confrontées à la guerre depuis quatre décennies et particulièrement brimées par les talibans. 

« Les femmes ont le plus souffert au plan psychologique, émotionnel et mental des effets de cette guerre. Les faire se sentir jolies génère une énergie positive et prépare le terrain à un travail plus profond », estimait-elle. Pour les plus conservateurs, les salons de beauté restent sulfureux et Athena ne se fait aucune illusion: « Même aujourd’hui, des années après (la fin ) des talibans, ils peuvent nous menacer, nous devons rester prudents. »

 (AFP, L’Obs, mai 2017 ) 

Cette correspondance à sens unique, on s’en aperçoit en avançant avec l’enquête que mène la conteuse, cette correspondance n’est que prétexte. Mais à quoi ? Je vous laisse le découvrir. C’est une très jolie lecture, très intéressante et originale, pleine de poésie, d’humour et de tendresse. Mais c’est aussi une incitation à réfléchir sur ce monde où les gens circulent, fuient le plus souvent évidemment sous une contrainte, question de vie ou de mort. Ceci est ici exprimé sans lourdeur mais au contraire avec une grande délicatesse. C’est aussi le chemin d’une création suivi de l’intérieur.

Vraiment bien, ce livre…j‘ai beaucoup aimé.

« L’artiste » – Antonin Varenne – La manufacture de livres

« Paris grandit comme une vague nucléaire, poussant ses peurs vers l’extérieur. Elle se dilate, son centre se vide et les plantes du vide, la misère et la révolte, sont sa dernière enceinte. Les barricades, quand elles naissent sur les faubourgs, progressent vers le centre. Comme les ondes d’une bassine. L’écho de la périphérie. Qui ce jour-là soufflait un petit vent frais sur la nuque de la capitale. Un courant d’air humide, venu du nord, chassant au-dessus de Ménilmontant les nuages de la dernière averse. Des haubans de soleil balayaient les rues et les toits de zinc, faisaient briller les vitres des vieilles huisseries, et passèrent un instant sur un ancien immeuble de trois étages aux enduits fissurés. »

J’aurais pu poursuivre cet extrait jusqu’à la fin du roman. On en redemande d’une écriture comme celle-ci, et au-delà du sujet si bien travaillé, complexe, à facettes multiples, l’écriture est absolument merveilleuse. Complexe elle aussi, à plusieurs degrés, riche, belle quoi ! Donc, voici un roman qu’on peut dire « policier » sur sa trame majeure, mais aussi social, mais aussi psychologique…Un roman complet. De l’excellente littérature.

Enfin, c’est un livre qui est la réécriture par son auteur d’un autre paru en octobre 2006, « Le fruit de vos entrailles » ( éditions Toute latitude ) et que je n’ai pas lu; du coup je le regrette, car j’aimerais vraiment savoir ce qui pousse un auteur à retravailler un texte des années plus tard et lire « l’original » me permettrait peut-être d’en savoir plus. Mais c’est en tous cas une démarche intéressante dont j’aimerais connaître la raison.

L’histoire se déroule en 2001, à Paris où sévit un tueur d’artistes, mais la première apparition de Virgile est lors de la défenestration d’une femme avec son enfant dans les bras.

« Le flic se retourna, vit le lieutenant et sortit la queue entre les jambes. Heckmann prit sa place. Vue d’en haut, la terrasse semblait soufflée par une grenade. Il sentit sous ses mains le contact désagréable des gouttes froides, sur le zinc de l’appui de fenêtre, et essuya ses mains sur sa veste. Il ressortit et sur le palier questionna le flic gras du bide.

-Rien, inspecteur, aucune lettre. Elle a pas laissé d’explication. Tout ce qu’on a trouvé, c’est un peu de haschich. Certainement un acte de folie, inspecteur.

-Vous en savez quelque chose, vous, de la folie?

-Ben, ça fait vingt ans que je suis policier, inspecteur.

Vingt ans de carrière faisaient-ils d’un flic un connaisseur ou un fou? Heckmann ne prit pas la peine de relever l’ambiguïté du propos, ni le titre obsolète d’inspecteur que le vieux brigadier lui donnait. »

Un tueur qui s’applique à apporter sa touche personnelle à l’œuvre en cours chez l’artiste en question, qu’il soit peintre, sculpteur ou autre. Et à chaque nouveau meurtre, à chaque nouvelle création peut-on dire, l’horreur va crescendo. Perfectionniste, le tueur surnommé L’artiste – puisqu’il crée à partir du travail et du corps de sa victime sa propre œuvre –  va jusqu’à nettoyer, ranger et laisser à chaque fois son ouvrage dans un lieu propre. Peu après les attentats du 11 septembre, la première victime est Jules, amené sur la scène par une amorce affûtée, acide, décapante :

 » Des deux côtés d’un axe théorique, des intellectuels texans et islamistes repensaient le monde. La justice et la paix n’allaient pas tarder à régner sur Terre. Paris était en fête et comme toujours en province, régnait la morosité. Paris, elle, avait la culture pour égayer ses soirées. Robert Hossein préparait le procès de Ben Laden au palais des Congrès et place du Tertre à Montmartre, des artistes vous tiraient le portrait en trente minutes sur place ou d’après photo. Jules Armand était un de ces artistes que le monde entier nous envie. Il s’appelait en réalité David Kurzeja, mais trouvait le pseudonyme plus vendeur auprès des touristes américains qui voyageaient encore dans le monde laïc. pour cinquante euros seulement, il vous faisait un tableau des jours heureux assez ressemblant. Jules finissait sa journée, estimant qu’elle avait été de merde, avec en poche un traveller’s chèque American Express de cent dollars ( Jules ne rechignait pas à la petite escroquerie touristique ), une avance de trente euros et pour modèle la photo d’une adolescente qui lui avait demandé de ne pas peindre son appareil dentaire. »

C’est l’inspecteur Virgile Heckmann qui est chargé d’enquêter, Virgile qui n’est guère aimé dans son milieu professionnel, dandy médiatique, tiré à quatre épingles, il détonne un peu dans le commissariat.

Et puis il y a Max, ancien détective privé, Maximilien devenu laveur de vitres s’est associé à Laurent Osdez, dont l’entreprise AcroJob est aux couleurs de la Jamaïque tout comme leurs cigarettes en ont le parfum.

« Ils enfilèrent leurs combinaisons de travail – c’était Osdez qui en avait choisi les couleurs, manches rouges, torse jaune et jambes vertes -, puis les baudriers, descendeurs, jumars et mousquetons, toute la clique. Max regarda Laurent.

-Je m’y fais pas à ces combinaisons. Tu sais que la Jamaïque, c’est pas un paradis. C’est un mythe.

-Personne s’en est plaint. Et puis on se souvient de nous, pas vrai? »

Max va être père et vit une angoisse permanente, voire un déni à cette idée. J’ai beaucoup aimé son épouse Hélène, d’un stoïcisme à toute épreuve, touchante et pleine de ressources pour endurer Max et ses angoisses.

Max et Virgile vont se rencontrer, les meurtres vont se succéder, de plus en plus mis en scène dans Paris puis s’en éloignant. Simultanément, Virgile se dégrade, boit trop, se bagarre dans les troquets, tombe amoureux de Julie sans que l’histoire aboutisse, il se néglige et le dandy n’en aura plus l’aspect. Mais entre Max et Virgile surviendra une sorte d’amitié, nouée tout autant par leurs forces que par leurs faiblesses.

On va aussi rencontrer un vieux médecin avorteur mais bien plus que ça qui vit dans une sorte de cloaque malodorant, mais dont le cerveau fonctionne extrêmement bien. Il sera celui avec lequel le nœud va se défaire. Il adresse des lettres à Virgile qui se renseigne sur ce personnage hors du commun.

« […] Parques était soupçonné de trafic de drogues médicales, d’être juif, communiste, anarchiste, libertaire, d’avoir hébergé et caché des membres du FLN, d’avoir été l’un de leurs porteurs de valises, d’être homosexuel, bisexuel, monogame et sataniste.

Il fallut deux heures à Heckmann pour éplucher le dossier. Une fois le tri fait entre fantasmes policiers et réalité, entre ce qui constituait des crimes trente ans plus tôt, devenu légal aujourd’hui, restait un fouineur, un militant, un acharné, un vieux médecin qui avait aujourd’hui quatre-vingt- deux ans et qui écrivait des lettres pour occuper ses vieux jours. »

L’enquête est donc complexe et passionnante, mais ce qui m’a le plus accrochée, c’est l’état de ces personnages en situation de doute, presque d’impuissance. Pour Virgile qui se retrouve mis à nu, pour Max qui croule sous ses faiblesses, Antonin Varenne a tout le talent nécessaire à dépeindre sa défense qui tombe et l’avorteur en son royaume dégoûtant devient accoucheur:

« Max raconta.

Le vieux recousait, le vieux l’écoutait et tirait sur son cigare. Max raconta tout depuis le pompier de Bercy 2 jusqu’à Heckmann, en passant par Hélène et le gamin.

Virgile avait arrêté de s’agiter et dormait pour la première fois depuis longtemps.

La salle de bains: grand prix du festival d’Avoriaz. Max se nettoya un peu, en ressortit rafraîchi, un gros pansement sur la joue et certain cette fois d’avoir trouvé l’origine de l’infection. 

En passant par la cuisine, il révisa son jugement. »

Et puis il y a Paris. Pour celles et ceux qui connaissent Paris, il est simple de situer les lieux. Je préfère presque n’en pas connaître grand chose, parce que le tableau que nous en fait l’auteur maintient à mes yeux tout ce que j’ai pu bâtir en imagination, à partir des lectures, mais aussi du peu que j’ai vu de cette ville, peu, trop brièvement, me contentant d’imaginer ce qu’il y a derrière, plus loin, autour…Paris est un personnage à part entière, la cité est un décor parfait pour l’intrigue qui s’y déroule. Et la fin parfaite, à l’image du reste, la tristesse en plus.

 « Virgile regarde Paris, blotti contre le fer de la grande antenne à rêves. La nuit est orange et froide, l’hiver ne fait qu’empirer. Il se souvient du froid d’une autre nuit. Virgile regarde Paris depuis le premier étage de la tour Eiffel. Des fenêtres s’allument et s’éteignent. Une image stupide, qui le fait pleurer. Le vent traverse sa veste aux couleurs de la Jamaïque.

La Seine glisse sur elle-même, brûle les crêtes de ses remous aux lumières des quais. Virgile essaie de ne penser à rien. Il accomplit son rituel. Sa colère explose, il lance son poing gelé contre le métal. »

 

Je sais, je n’en dis pas grand chose, de cette intrigue; d’ailleurs je ne dis jamais bien plus que ce que j’ai aimé, et ici tout, alors… 

Grand talent d’écriture, bel esprit qui ne manque ni de savoirs de tous genres, ni d’humour ( très important, ça ), ni de flâneries langagières poétiques et philosophiques que j’adore. Qu’il fasse parler les personnages de la vie, d’art, de désobéissance ou de soumission, de courage ou de lâcheté, tout sonne juste Avec des expressions comme « sa solitude débraillée » ou « il ne dépareillait pas avec la clientèle. Il tournait à l’épave, il devenait attachant. », et plein d’autres de ce style Antonin Varenne écrit un roman plein de vigueur et d’émotions, et il sait absolument inoculer à la lectrice que je suis ce que ressentent ses personnages -les envies de meurtre ?…-.

Est-ce que je dois dire plus que simplement j’ai adoré ce livre ?