« Munera » – Éric Calatraba – Éditions du Caïman/Collection Polars en France

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VAE VICTIS

Markus

Nice, Alpes Maritimes

Il reprend connaissance quand le sel ravive ses blessures. Il est dans le noir. L’eau s’engouffre à travers le tissu et le fait suffoquer. Il repousse la toile d’un geste vif. Sa peau se déchire. Ses os se brisent. Des grognements, des cris inhumains font écho à sa propre plainte.

Sven

Kiruna, Laponie suédoise

Atteindre une ancienne galerie de la mine de fer. Reprendre son souffle. Les raquettes de Sven s’enfonçaient dans la neige épaisse, instable. L’air glacé s’engouffrait dans sa poitrine. Moins trente degrés et la sensation de respirer du feu. sans ralentir, il plongea la main dans son sac et toucha les liasses de billets pour se donner du courage. Un bourdonnement se fit entendre et il regarda l’arme qu’on lui avait laissée : une hache de guerre viking. »

Markus et Sven sont deux des personnages présentés dans ce premier chapitre. Suivent Zachary, désert de Tanami en Australie, Raimundo à Rio de Janeiro, Favela de Vigario Geral, Rouslan en Ouzbékistan, province de Navoï, Ethan à Ottawa, province de l’Ontario au Canada et enfin John, à Old Crow, province du Yukon au Canada aussi. Tous nous sont présentés dans une situation qu’on ne peut pour l’instant pas comprendre, le récit qui suit va nous éclaircir. Mais pour la police française, tout débute avec un sac repêché à Nice, contenant un corps humain et ceux de divers animaux: coq, singe, chien et serpent. Ainsi va commencer une enquête tordue et touffue, et peu à peu, en rencontrant les nombreux personnages, ce qui se passe va nous venir sous les yeux, et en utilisant un mot faible, c’est inquiétant…

« Jairo et Mariana poussèrent les fauteuils jusqu’au hangar. Les portes étaient ouvertes en grand, laissant apparaître deux machines aux roues chaussées de pneus crantés, reliées à des suspensions à long débattement. uns structure allégée, seulement composée d’arceaux métalliques et équipée de deux phares de forme étirée donnant à l’avant un air agressif.

-Gladiateurs, voici vos chars ! »

Je découvre Éric Calatraba et cette maison d’éditions avec ce roman policier, que je vois personnellement plus comme un roman d’aventures furieuses – une histoire de dingues – qui permet à l’auteur sans discours barbants ou démonstrations outrancières de mettre en scène les plaies de notre monde, les relents rances qui remontent un peu partout – l’histoire est internationale – , les ravages contemporains sur l’environnement et les peuples dans un excellent parallèle avec les jeux du cirque de la Rome antique. L’histoire est impossible à résumer, mais on a là une narration vive, qui met en haleine en prenant son temps à éclaircir la lectrice, puis avec une nette accélération dans le dernier tiers du livre. Il se lit vite, parce qu’on passe un temps à voir s’édifier l’affreuse organisation dont il est question, à comprendre ce qui se prépare dans un va-et-vient entre plusieurs pays, ici surtout le Brésil et le Canada.

« Ethan repensa à son père et à ses croyances animistes chamaniques. Il fallait d’abord rêver du gibier pour qu’enfin il apparaisse. Ensuite, le Gwich’in se cachait sous des peaux, imitait les cris des animaux, se couvrait d’excréments ou d’urine de femelle. Alors seulement, la créature pouvait apparaître? Il y avait affrontement. L’homme en sortait vainqueur la plupart du temps. Pas toujours. Seule la mort de l’un des protagonistes redonnait à chacun son identité; c’est pourquoi, ici, on méprisait les adeptes du no-kill. Si tu avais rêvé d’un saumon, si après son long périple il s’offrait à toi, tu devais prendre sa vie sous peine de lui faire injure. Dans les lieux où rien ne pousse, la chasse n’est pas un jeu. »

Le capitaine Raphaël Larcher et le commandant Ugo Luciani ( Lucci ) vont être amenés à pénétrer au cœur de cette bande de fous furieux qui nourrit en moi une crainte, c’est qu’elle existerait réellement…Je ne peux m’empêcher de penser que oui, sous cette forme ou sous une autre, mais oui…latente ou active, mais oui. Donc, les deux hommes seront expédiés dans l’arène, et découvriront le « jeu » en devant y participer. Le début du roman est émaillé de scènes tranquilles, amoureuses, familiales, amicales, au chant des cigales à Nice ou en Corse. Et puis, adieu jours paisibles, nos deux flics vont pénétrer le maelstrom infernal et tenter d’y survivre.

Je n’ai aucune envie d’en dire plus, si ce n’est que j’ai particulièrement aimé une longue scène de chamanisme assez impressionnante et les foules haineuses du cirque, si évocatrices. On a en ligne de fond Nietzsche et de l’opéra – Le crépuscule des Dieux, Carmina Burana, « Ô fortuna » emplit les arènes

Aïda, Le couronnement de Poppée, Norma, Les Indes galantes…L’auteur a donc une belle connaissance des jeux du cirque à Rome et plus globalement de la culture antique romaine, la langue et la philosophie; il exprime aussi une saine colère contre les pouvoirs de l’argent qui broient tout sur leur passage, entraînant des catastrophes partout, le tout enrobé dans une idéologie puante sous une croûte de culture manipulée.

« Dans la forêt environnante résonnaient des bruits d’engins de chantier et de tronçonneuses. Strandberg World Mining voulait exploiter plus avant le filon. Raimundo leva la tête et vit une énorme machine à huit roues en action. Son châssis articulé se faufilait entre les arbres qu’elle coupait, ébranchait et débitait en quelques secondes. La surface de la forêt se réduisait de jour en jour. Des espèces endémiques disparaissaient l’une après l’autre. Le territoire des Indiens était menacé. L’homme se privait, entre autres, d’une possible pharmacopée pour le futur. Mais du futur, on ne se préoccupait que dans les mots. »

De courts passages nous mettent dans l’esprit et la vie de certains personnages, comme Charlotte Vu, ou Daga, et ce sont toujours des destinées tristes, douloureuses, provoquant des réactions antagonistes. Des pages très violentes et des décrochages salutaires avec par exemple les messages de Lila à son papa Raphaël, veuf et amoureux de Laure.

« Pa’, un petit bisou d’Écosse. Tout va bien, on s’éclate. J’aurai plein de photos à vous montrer. Embrasse Laure. Lila » »

Raphaël qui écoute : « Pur ti miro » de Monteverdi, par ces deux artistes précisément

Il y a les bouleversantes funérailles de Martine, l’épouse de Lucci

« La Mort n’est rien…

Je suis seulement passée dans la pièce à côté,

Ce que nous étions les uns pour les autres, nous le sommes toujours.

Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné.

Parlez-moi comme vous l’avez toujours fait. N’employez pas un ton différent, ne prenez pas un air solennel et triste. »

Ou les lettres échangées par les « gladiateurs » avec leur famille

« Maman, papa, Fernando,

Quand je vois le Christ de Corcovado ouvrir les bras en baissant la tête, j’ai toujours l’impression qu’il montre son impuissance. alors, si lui-même doute de son pouvoir, pourquoi devrions-nous croire en lui ? Jusqu’ici, je n’ai pas eu beaucoup plus de chance que vous, mais je vais tenter une dernière chose. Si je réussis, je m’installerai dans un beau quartier, à Ipanema ou à Leblon et j’embaucherai une personne qui s’occupera de moi; si j’échoue, alors on se verra bientôt. ce n’est pas une chose que j’ai choisie, mais, en fin de compte, ça me va.

Um abraço aos trés

Raimundo »

Mais ça ne dure pas et le récit s’emballe, ne laissant pas de répit, on lit entre autres les lettres des » lutteurs » à leur famille qui filent des frissons et on va jusqu’au bout, le suspense allant crescendo. Bien construit, bien écrit, intelligent, un bon roman .

Grand plaisir à cette lecture, une histoire impitoyable, et jolie entrée pour moi aux éditions du Caïman.

Et au fait, le titre !

« Le mot latin munus,  (pluriel : munera) qui désigne le combat de gladiateurs signifie à l’origine « don » et s’inscrit parfaitement dans ce cadre funéraire. Le munerator était celui qui offrait un spectacle de gladiateurs. »

Quelques questions à Ronan Gouézec à propos de « Masses critiques »

S : Bonjour Ronan, et merci d’avoir accepté d’échanger avec moi.

R : Il est toujours extraordinaire de constater l’incarnation des personnages dans l’esprit d’un lecteur, d’une lectrice, c’est vraiment impressionnant. Échanger ainsi est l’occasion, pour l’auteur aussi, de peut-être mieux comprendre ce phénomène mystérieux qu’est d’imaginer et d’écrire une histoire. Donc, merci à vous !

S : J’ai pris beaucoup de plaisir à lire votre second roman, après avoir beaucoup aimé « Rade amère ». « Masses critiques » ne dément pas vos qualités d’écriture, ni votre talent à nous immerger pour de bon dans le gros temps du Finistère. « Rade amère » contenait des scènes désopilantes avec ces bandits du sud qui débarquaient avec leurs idées sur la Bretagne : « […] La Bretagne…Bien sûr, il connaissait. Bon, il n’en savait en gros que ce qu’en disaient les blondasses de la météo, et ça lui suffisait bien. Des marées noires, des oiseaux crevés, des tempêtes… Il avait du mal à croire vraiment que des gens veuillent passer des vacances là-bas. » Ici pas d’humour, juste un peu l’ironie acide de Marc parfois, certains titres de chapitres et le titre du roman. Comment l’avez-vous trouvé ?

R : Ce titre me paraît très bien évoquer une tension, un équilibre instable, une réaction sur le point de se déclencher, et évidemment la particularité physique de deux des personnages. Il est efficace, il intrigue, c’est un bon titre.

L’humour… il est vrai que le trouver dans Masses Critiques n’est pas une mince affaire. Je voulais un roman à l’os, un comble vous me direz… un roman dur et âpre, où les sentiments dominants seraient durs, difficiles à exprimer. Je voulais « de l’huile essentielle » d’humanité éprouvée. Ce n’est pas pour autant un livre désespéré. Il y a des puits de lumière éclatante. Il y a aussi des personnages qui se découvrent une sensibilité nouvelle, dans la souffrance, certes. Ils tentent de la traduire, de s’élever. Ils se découvrent d’autres capacités, empathiques, simples, fraternelles. Et puis bien sûr, on trouve aussi dans ce roman la trajectoire symétriquement inverse de deux hommes qui basculent vers le sombre.

S : La première scène digne de l’Apocalypse est une mise en route efficace avec la famille Banneck, père et fils. Vous en avez fait une sorte de « dégradé » en nuances de brutalité, du père au plus jeune fils qui arrive à adoucir la lignée. Cependant, à l’issue du roman, on se dit qu’une sorte de fatalité pèse sur ces gens. Les scènes entre les frères sont parmi les plus réussies, sont-elles inspirées de rencontres authentiques pour sonner si vrai ?

R : Les frères Banneck sont peu à peu devenus des personnages principaux, au même titre que Marc et René. Simplement esquissés au départ, j’ai voulu les sortir de leur statut de brutes caricaturales, de tenter d’entrer dans la complexité d’une relation fraternelle conflictuelle, de leur donner aussi une chance de se trouver, de se parler, d’admettre leur attachement mutuel. Mais, oui, vous avez raison, la fatalité pèse de tout son poids sur chaque personnage. C’est un roman noir, personne n’est épargné. Personnages, lecteurs, tout le monde est tordu, martelé, étiré. Je cherche à faire naître des émotions puissantes, des colères, des révoltes, des élans d’affection, des regrets… des pleurs peut-être.

Ces personnages sont vraiment des créations. Je n’ai jamais rencontré les Banneck… mais je sais qu’ils existent. Oui, c’est certain.

S : J’aimerais que vous m’en disiez plus sur Marc. Marc n’est pas pêcheur, pas musclé ni tanné par les embruns, Marc est obèse, plutôt délicat au sens de raffiné en tous cas intellectuellement . Marc est un homme intelligent, avec un cerveau qui fonctionne bien, et qui malgré ses talents professionnels est sur un siège éjectable. Et son obésité devient morbide, lui créant de nombreux problèmes de santé. Dans les scènes médicales, on perçoit chez Marc un certain cynisme que j’ai bien aimé. Et dans ses entretiens avec son boss, on le sent en fait en position supérieure, parce qu’il l’est intellectuellement . Il parait alors bien moins lisse, et donc, plus intéressant, n’est-ce pas ?

R : Oui. Marc est le plus complexe peut-être de cette galerie de personnages. C’est celui-on dont on sait ce qu’il pense. Le lecteur est régulièrement plongé dans son esprit, ses réflexions. Comme il n’est pas dans la caricature intellectuelle, il doute beaucoup, mais ce n’est pas un indécis. Il assume ses choix en tout domaine. Il semble fragile et vacillant en apparence, mais on se repose sur lui. C’est l’homme bon. C’est aussi l’homme qui a la prescience du caractère probable de sa fin prématurée, tout en n’y croyant pas complètement. Il est sans doute, de tous les personnages, celui qui est le plus conscient. J’aime cette idée cruelle, que finalement, cela soit lui qui apporte le dénouement de l’histoire.

S : Avec René son ami de toujours, ils forment un vrai couple. Ces deux-là m’ont touchée; alors que René va dévoiler sa faille à son ami, on voit que rien ne les séparera car la force de leur lien est presque une question de survie ici et c’est ce qui leur permet et leur permettra d’affronter le pire. Pour moi, l’amitié est absolument essentielle à une vie et c’est une des choses que j’ai le plus aimée dans votre livre. Comment avez-vous envisagé Marc en le créant pour votre histoire, son caractère dans ce corps comme une montagne? Est-il venu « entier » ou bien avez-vous développé son caractère au fil de l’écriture et des situations auxquelles il est confronté?

R : L’amitié… oui, c’est dans une vie d’émotions, l’une des premières où l’affection s’exprime pour quelqu’un qui n’est pas de son sang. C’est la première construction grave, autonome. On peut se choisir des amis qui sentent le soufre, qui détonnent, qui nous révèlent des parts de nous-mêmes jusqu’alors inconnues. Dans l’enfance, elle précède la découverte des élans amoureux, puis plus tard, quand l’amour n’est plus, c’est l’émotion qui reste, qui sauve. On peut survivre à une peine amoureuse, mais l’homme (au sens humain) sans ami, n’est pas vraiment vivant.

Je suis donc complètement d’accord avec vous sur son caractère essentiel.

Marc, comme les autres personnages, est d’abord plus une silhouette, avec un problème à régler. C’est dans les rencontres des uns et des autres que des interactions naissent, que des contrastes apparaissent, apportant de la densité. Et aussi, mes personnages ne sont pas hors-sol, leur environnement les constitue pour beaucoup. Ils s’enrichissent donc aussi beaucoup par leur façon de s’y mouvoir, de l’habiter. Je travaille donc à visualiser les scènes que j’écris. Je retranscris beaucoup ce que je vois, ce que j’entends, et aussi j’essaie de penser le non-dit, de superposer des niveaux différents, invisibles ou presque dans la vraie vie, mais transparents pour le lecteur par la magie de l’écriture : le personnage voit, parle ou écoute, réfléchit une chose, peut en dire une autre, et en même temps observer un détail dans la scène. L’écriture permet de rendre compte de tout, un peu comme au cinéma dans ces films de Claude Sautet où l’on voit de loin une scène de dialogue que l’on n’entend pas, et une voix off vient exprimer ce que pense un personnage, ou plusieurs d’ailleurs, créant ainsi une réalité à dimensions multiples. J’aime ce procédé. Il est assez présent par exemple dans la scène du restaurant entre les deux frères.

S : Finalement, c’est un homme stoïque, qui ne perd pas son sang-froid, avec une sorte de fatalisme sage, même quand il veut reprendre son corps en main. Le corps, celui de Marc, est pour moi comme une métaphore de tout ce que peut contenir un homme. Et c’est comme ça que je le perçois parce qu’il a aussi une grande intelligence, beaucoup de finesse et peu de rancœur, même envers son employeur. Un certain détachement, son corps comme un rempart. Un corps qui finalement après l’avoir desservi le protège. Que pensez-vous de ma perception de Marc ?

R : C’est la vôtre, elle vous appartient, c’est forcément la bonne. Elle est évidemment juste. Il n’y a pas de mauvaise lecture d’un texte, il y a ce qu’en fait la personne qui le reçoit. Les intentions de l’auteur, son projet initial s’il en avait un, tout cela est happé par l’esprit du lecteur, de la lectrice, fondu, réagencé, livré à l’expérience de vie de celui ou celle qui lit, se perd parfois, ou trouve une ampleur inattendue, et une nouvelle vérité émerge.

S : Enfin j’ai retrouvé avec satisfaction Jos Brieuc et Taxi Rade Services; satisfaction car je pense qu’on n’a pas fini de se prendre des paquets de mer à la figure du côté de Brest. Le projet d’une sorte de série peut-être ?

R : Je travaille à terminer ma « série brestoise » par un troisième volume qui reprendra les personnages de Rade Amère, quelques années avant le drame qui fracassera Caroff. Je me tournerai ensuite vers d’autres sujets, d’autres horizons.

S : Ronan, je vous remercie du temps que vous avez consacré à me répondre, et puis aussi de me permettre des lectures comme celle-ci, nerveuse, iodée, et bien noire.

R : Mersi braz ! Comme on dit par ici, oui, merci.

« Masses critiques » – Ronan Gouézec – Rouergue noir

                                                   « Corps et biens.

Résultat de recherche d'images pour "masses critique ronan gouézec""Le filet s’écrase sur le plancher poisseux. Il glisse aussitôt hors de portée, tant le roulis est fort. Les paquets de mer arrivent, entassés en grand désordre de verts ténébreux, de gris charbonneux. De temps à autre une explosion mousseuse vient franger les voûtes de ces cathédrales romanes. C’est une dentelle délicate et éphémère. Les lames se précipitent. Elles s’empilent, s’assemblent en blocs quasi solides. Un monticule liquide est en train de naître. C’est le rejeton boursouflé et gueulard d’une mer furibonde. Il n’en finit pas de s’édifier, de s’écrouler sur lui-même avant de rouler et de se reconstituer un peu plus loin, crachant et grondant. »

C’est un immense plaisir de retrouver cet auteur dont j’avais beaucoup aimé le premier roman « Rade amère ». Toutefois, et c’est très bien, le ton de ce deuxième livre est bien plus grave, bien plus sombre. J’avais adoré, outre l’histoire si touchante et déjà faisant cas de démunis, l’humour du premier, son intelligence et sa sensibilité.

Ici, franchement rien de drôle ( sauf peut-être le titre et ceux des chapitres…), mais c’est un vrai drame qui se déroule, de vrais drames devrais-je dire, pour des individus et leur « groupe » d’appartenance. Comment dire… Leur monde social, celui dans lequel ils travaillent et tentent de rester dignes, leur monde intime, corporel, amoureux… Tout ici est au bord de l’explosion, implosion. C’est là que la plume de Ronan Gouézec est assez impressionnante, à rendre sous les cieux plombés du Finistère, sur les eaux indomptables de la mer d’Iroise, dans les vents déchirants, la vie des hommes, ses personnages. Ici, seules trois femmes apparaissent en filigrane, Yvette, Claire et Alice, des passantes, importantes certes, mais c’est bien ici une affaire d’hommes. Et pas des moindres.

Il y a les Banneck père et fils au début de ce livre qui se font malmener par l’océan, le père y laisse sa peau peu regrettée des fils. Ils sont un peu des braconniers qui « ratissent » en période et lieux interdits, etc…faisant fi des règles imposées. Il y a le personnage principal, Marc, employé d’une agence de conseil financier, un peu sur la sellette bien qu’il soit plutôt bon. C’est un homme encore jeune mais obèse, affligé de multiples pathologies dues à son poids qui commencent à poser problème. Marc est intelligent, jamais dupe du regard des autres, il est amoureux et des femmes l’aiment, enfin l’ont aimé; difficile de mettre un visage sur ce personnage qui s’incarne par sa voix et sa pensée. Son ami, René ( époux d’Yvette ), ami de toujours, obèse lui aussi, ils étaient les deux « petits gros » de la cour de récré, René restaurateur qui ne sert que des produits de la mer, fin cuisinier, adepte du frais d’ici, son établissement avec vue sur la rade (de Brest ) a belle réputation. 

« Tout va bien »…

« Le restaurant n’accueille plus personne depuis une bonne heure. Un client s’attarde un peu, sirotant un dernier café devant une des baies vitrées qui donnent sur la rade, et finit par libérer la table. Le grain de tout à l’heure est loin dans les terres à présent, et doit terminer de vider son sac quelque part dans les monts d’Arrée, du côté de Commana ou Brasparts. il y a une très belle lumière qui perce la voûte grise en de nombreux puits clairs, obliques et changeants. »

si ce n’est un fichu « arrangement » avec Banneck…René espère que le compte sera soldé avec la mort du père, mais… Excellent chapitre 10, « O’brother », qui en prenant le temps montre les frères au travail, de nuit, puis chez eux où la tension monte, après les tâches quotidiennes exécutées en silence, avec le chat, l’omelette au lard qui cuit, le poêle à bois chargé, ici le calme avant la tempête:

« Les deux hommes sont assis maintenant et mangent. L’atmosphère est tiède et sèche. Il y a une bouteille de vin rouge ouverte, à demi vide, à portée de main, la soupe fume à même la casserole. Les têtes sont penchées sur les assiettes, la rumeur venant de la côte est encore perceptible, ainsi que celle, plus proche, du vent dans les chênes rabougris du talus dehors. Le chat s’est évidemment installé dans le fauteuil défoncé à côté du poêle et ajoute son ronronnement au fond sonore ambiant. De temps à autre chacun relève la tête, ils échangent un regard, et replongent vers leur assiette. »

Une des choses les plus belles et les plus fortes de ce roman est cette amitié entre Marc et René. Quand on dit qu’il y a bien peu entre amour et amitié ( Henri Tachan chantait qu’il n’y avait qu’un lit de différence ), ces deux-là incarnent cette idée à merveille. Et moi pour qui l’amitié est vitale, Marc et René m’ont beaucoup émue.

« -Tu sais quoi mon Marc ! La gravité, on l’emmerde!

Les verres s’entrechoquent à nouveau et c’est reparti pour une tournée. René et Marc ne se le disent pas, mais chacun sait l’importance qu’il a pour son alter ego, qu’une vie sans lui ne serait pas la même vie, ne serait pas une vie, pas celle-là en tout cas. La prise de conscience d’avoir certainement frôlé l’autre soir la perte de son frère de cœur foudroie René. Il ne l’a pas encore montré, mais une rage contre Banneck monte en lui…et contre lui-même aussi. […] Banneck a tenté de détruire deux des repères les plus stables qu’il ait jamais eus dans sa vie: Marc, son ami véritable, la seule personne ua monde qui le comprend le mieux sans doute, et le restaurant ensuite, son grand œuvre, ce pour quoi il est respecté, reconnu, pour lequel il a trimé comme un sourd. »

On retrouve Jos Brieuc, le taxi des mers découvert dans « Rade amère », un beau personnage, calme, posé, un homme apte à écouter, soutenir sans en faire trop. J’aime beaucoup Jos. Et le choix de le faire resurgir ici me plait vraiment.

« Un peu engoncés dans leur veste chaude et leur bonnet, ils ont rendez-vous avec Jos Brieuc. C’est un grand type aux cheveux courts et grisonnants d’une cinquantaine d’années qui a monté récemment une entreprise de transport rapide de passagers sur la rade et toute la façade ouest, d’Audierne à Portsall. Il organise à l’occasion des cérémonies en mer, mariages et autres célébrations…René l’a rencontré, a été convaincu du sérieux du bonhomme, apprécié son attitude, sa façon de parler, le bateau aussi, large te stable à ce qu’il lui semble, bien qu’il n’y connaisse pas grand-chose. »

 Le livre se lit en quelques heures comme le précédent parce que ça accroche très vite, on entre dans le vif dès les premières phrases. On passe des démêlés de Marc avec son entreprise et ses médecins à l’ambiance de la maison austère et assez misérable des frères Banneck, le jeune qui a des velléités de fuite pour une autre vie, et le vieux teigneux méchant comme le père, en fait désemparé, inculte y compris émotionnellement. Je crois bien que le jeune Banneck est le personnage pour lequel je ressens le plus de sympathie, de tendresse même.  Coincé…il est pris dans un lieu, un travail, une famille auxquels il aimerait bien échapper mais son horizon est aussi chargé que le ciel de Brest. De ce point de vue, le livre est encore remarquable. C’est un livre sensible, où sont décrits de façon admirable les colères, les haines, les chagrins, les rancunes et les regrets, les espoirs et les abandons, tout ce qui torture et tue lentement ces hommes.

S’il y a une intrigue très noire, pour moi l’intérêt majeur en est la finesse de l’étude humaine et psychologique que fait l’auteur à travers ce drame, celle des caractères et des liens entre les hommes, naturels ou contraints, ceux de l’amitié et ceux de la fratrie. De l’inévitable nécessité à rester soudés, dans une solidarité naturelle ou imposée par les faits.

Dans cette ambiance tendue, chacun se débat avec ses soucis plus ou moins importants ou vitaux, et chacun a besoin d’un autre, même s’il rechigne comme chez les Banneck.

Je n’omets pas de parler du décor. Il intervient souvent dans le récit, menaçant, alarmant, métaphorique:

« Marc sort. Il se dit un peu tard que René a quand même un peu l’air contrarié par quelque chose, qu’il faudra lui en toucher deux mots, qu’il a des tas de choses à lui dire en réalité…

Le gris de la mer s’est mué en un bleu ardoise très foncé, presque noir, moucheté de blanc. Il se fond dans le ciel sombre et très bas. Un clapot court et agressif s’est levé. Des rafales brèves mais puissantes annoncent un nouveau grain qui arrive en roulant des épaules lourdes et massives.

Il faut vite se mettre à l’abri. »

Le Finistère et ses éléments furieux, sa nature indocile aux éclats éblouissants de beauté, l’eau en furie, la pluie, le vent et les ciels toujours changeants, ce Finistère âpre et imprévisible tient le premier rôle, modelant les esprits et les caractères; et aussi la vie du port, des travailleurs et des passages magnifiques comme celui-ci:

« Au plus profond des cales de radoub, des hommes soignent l’acier à grands hurlements de meuleuses et de disqueuses démesurées, domestiquées à peine. Ils pansent des plaies de rouille décapées, et les lances thermiques fondent et soudent, ouvrageant des greffes brutales insensées. Personne pour lever les yeux, tous engoncés dans l’argent terni des combinaisons crasseuses, aveuglés sous les masques protecteurs, pourtant le ciel aussi est de métal, de fracas d’altitude, de tôle ployée, rude et brute, et minéral également. Des rayons de soleil industrieux et dardés cherchent à percer entre les masses cotonneuses lourdes et noires à leurs marges. Cela s’insère et se diffuse. C’est maintenant une lame incandescente et large qui se déploie et tranche dans la densité sombre. Elle vient bientôt écraser le port et la rade d’une lumière vive mais sans chaleur, n’offrant rien aux hommes que sa dureté. »

C’est un très bon roman noir, avec une fin qui va avec…

J’aime énormément ce livre et cette écriture, alors je vous invite à découvrir cette histoire sauvage .

 

« Le ciel à l’extérieur de l’hôpital. Au-dessus de lui tout s’est complètement dégagé, rien que du bleu, assez pâle maintenant. Marc se dit qu’il préfère les ciels nuageux, qui ont une histoire, des ciels qu’on voit passer.

Si j’étais un ciel, je ne serais pas celui-là, trop léger et diffus, sans consistance.« 

Demain, échange avec Ronan Gouézec.

« Les bonnes âmes de Sarah Court » – Craig Davidson – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Éric Fontaine

J’aurais aimé vous proposer le prologue entier. Trop long. Exceptionnellement je vous en livre la fin, pas le début. La fin de ce prologue est la parfaite introduction au déroulement de ce livre que je trouve assez inclassable, assez complexe et dingue. Pour moi, c’est un roman inconfortable, qui va creuser loin dans nos sentiments et les malmène, un roman d’une noirceur absolue – et j’adore ça car cette noirceur est lucidité, sincérité aussi, le genre humain y est mis en découpe sous une plume scalpel, impitoyable. Le titre en est la première phase, avec cette expression si ironique de « bonnes âmes » que l’on va découvrir ici.

« Le sang attire le sang de plusieurs façons. La progéniture suit les traces de son géniteur. Le réseau noueux de vaisseaux sanguins qui se ramifie dans votre corps devient le filet rouge qui vous emprisonne. Imaginez qu’on racle le fond de la mer avec un filet, ramassant au passage toute une faune effervescente: crabes, anguilles, requins, hippocampes et baleines pris dans une bouillonnante larme de vie. Des milliers de créatures tournoyantes, pressées, serrées, les unes contre les autres.

Vous êtes des tonneaux prêts à se fissurer. Pleins de fragilité, de beauté, de regret, de passion, de tristesse, d’envie, d’horreur, de culpabilité, d’espoir, de rage, d’amour et de douleur. Pleins de tout ce qui peut affliger des êtres de votre condition.

Alors, venez, laissez-vous convier par les bonnes âmes de Sarah Court. Et, de grâce, apprenez à les connaître. »

Quand j’avais lu « De rouille et d’os », ça avait été un choc – je n’ai pas vu le film – et avec tout ce temps écoulé entre ces deux livres, il me semble que la force est encore accrue, la rage même. Et ce n’est pas facile de parler de ce livre; il y a une histoire faite de plein d’histoires mais qui vise à une sorte d’universalité. Bienvenue dans le lotissement de Sarah Court, dans l’Ontario, près des chutes du Niagara. Bienvenue sous le microscope impitoyable de Craig Davidson. Il va falloir suivre des hommes – essentiellement des hommes – sur trois générations, mais tout en vrac, dans un désordre similaire à celui de ces vies, à celui des relations entre les pères et leur fils ( il n’y a qu’une fille, Abigail, Abby, qui fait de l’haltérophilie sous la houlette de son père). Désordre apparent, car il y a une logique – ou une fatalité ? – dans le déroulement des chapitres où le qualificatif « noir/e » ( l’eau, la poudre, la boîte, la carte et enfin la tache ) teinte le tout. Les histoires s’imbriquent, se rejoignent, se répondent, communiquent et l’idée du lotissement dans lequel les gens se croisent sans se connaître jusqu’au jour où…est une si parfaite métaphore du monde.

Mais une chose me fascine dans ce livre, c’est tout ce qui a trait au corps, à …je dirais la médecine ? la biologie, l’anatomie…Et puis en concordance la boxe, l’haltérophilie, les sports casse-cou à l’américaine, où on se précipite tassé dans un bidon du haut des chutes (référence à Evel Knievel déjà rencontré dans l’excellent « Good bye Loretta » de Shawn Vestal), et puis un peu la folie et le cerveau, non ? C’est un réseau tissé de façon imparfaite entre ces hommes, pères et fils et puis voisins, ce qu’on en voit, entend, ce qu’on en suppose et ce qu’il en est. Et en tous cas selon ma perception, ce lotissement est atteint des mêmes troubles qu’un corps. Que l’homme soit chirurgien et dont le fils dit:

« Il y a des moments dans la vie où vous reconnaissez que votre père ne possède aucun des pouvoirs spéciaux que vous lui attribuiez dans votre enfance. Vous voyez qu’au fond, c’est un être négligent, le plus souvent confus, qui malmène les choses et les êtres, et ce n’est pas tant qu’il s’en fout, mais plutôt qu’il l’a fait assez souvent pour savoir qu’il en est parfaitement capable, sans jamais pouvoir corriger tout à fait le tir. C’est aussi une vraie ordure. C’est mon père, je sais de quoi je parle. Un narcissique d’exception. »

ou batelier ( oh ! mais quelle image et quelle idée que ce batelier du premier chapitre !), quand l’un, l’autre, les autres, racontent leur père, leur fils, leur vie, leur réussite et leurs échecs – surtout leurs échecs d’ailleurs – on a toute la construction enchevêtrée de la vie, jamais linéaire, jamais sans chutes et même ce n’est qu’une longue chute. Pourtant quand le batelier parle de son fils Colin, ça donne ça :

« Mon fils n’a pas une once de méchanceté en lui. La seule créature qu’il ait jamais volontairement cherché à blesser, c’est lui-même.

Je le vois à cent mètres en amont, porté par le courant.Il salue la maigre foule avant de rentrer dans le baril qu’il a fait fabriquer – il avait réellement des gens qui y travaillaient – et la Terre s’arrête, hébétée, sur son axe. Je lance le moteur pour me frayer un chemin à travers l’eau mouchetée de flocons roses, en direction de l’endroit où d’habitude les corps ressortent, et la Terre se remet à tourner au moment où mon fils atteint le sommet de la cataracte et que je le vois là-dedans en position fœtale – je jure devant Dieu que je le vois ! -brillant au cœur d’un incendie qu’il a lui-même provoqué. Si brûlant que sa forme se fait l’écho de celle du soleil lui-même.

 » Tu vas l’avoir ! « . »

À Sarah Court, les hommes, les chiens et les écureuils cohabitent, s’apprivoisent et se combattent, et ça donne une satanée bizarre image de ce coin du monde, probablement au fond semblable à beaucoup d’autres.

Un peu « d’amour » parfois et c’est d’autant plus touchant que le reste est dur:

« Je vais maintenant vous parler de ma femme. Mon ex.

Ce qui me manque le plus, c’est ma main sur sa hanche.

En faisant la queue au cinéma ou lorsqu’on s’affairait dans la cuisine pour préparer un repas. Un de ces petits bonheurs sous-estimés de la vie à deux.

Ma main sur sa hanche, n’importe quand. 

Lors de notre premier baiser, elle avait de la sambuca sur la langue. Ça donnait l’impression de sucer une pastille à la réglisse. On s’embrassait dans la Camry de mon père alors que la radio diffusait ‘C’Mon and Ride It » des Quad City DJs. C’est un des nombreux événements de ma vie que je revivrais avec bonheur. Ces souvenirs dissociés que je traîne avec moi. Ces souvenirs, j’imagine, sont ceux avec lesquels je mourrai. »

Il y a ici aussi de la rouille et des os, et puis du sang, pas mal de sang, la boxe et puis des yeux dans des glacières pour des greffes, on a même droit en direct à la greffe de cornée…C’est dur, c’est cru et parcouru de belles éclaircies, de superbes explosions d’amour, c’est une montagne russe déroutante et captivante. Il y a même une créature venue d’on ne sait où :

« Votre imagination ne conçoit que de nouvelles configurations d’organismes qui existent déjà sur cette planète. Avez-vous une idée de la grandeur incommensurable de l’univers? Comprenez-vous qu’il est inévitable qu’il existe des formes de vie sans le moindre rapport avec celles que l’on trouve sur la Terre? Des créatures sans tête, ni yeux, ni viscères. Seul l’être humain est égocentrique au point de croire que tout ce qui vit dans l’univers lui ressemble. »

Alors je m’en tiens là, parce que ce livre dans lequel s’écrit la raillerie grinçante et brutale comme ici :

 « Derrière la caisse se tenait l’adolescent le plus disgracieux que j’aie jamais vu. Une expression d’étonnement se dessinait sur ses traits comme sur le visage d’un homme qu’on aurait réveillé à coups de pied. Sur sa tête, il y avait un chapeau en papier en forme de poule, tellement saturé de sueur et de graisse que le bec de ladite poule pendouillait sur le front de ce pauvre con ébahi.

« Bienvenue chez Chubby Chicken. »

Le gamin soufflait sur son chapeau comme sur une mèche rebelle pour se dégager les yeux. La tête de la poule se dressait un instant, puis retombait lui picorer le front. Nom de Dieu, ai-je pensé en observant l’horrible spectre de ce garçon, c’est à se tirer une balle. Je suis devenu trop émotif ces derniers temps, j’en conviens, mais, dans l’atmosphère asphyxiante de ce trou du cul du monde, la vue de ce grand flan mou aux yeux de vache sous son chapeau en papier ramolli a fait s’abattre sur moi une de ces tristesses quasi abstraites dans lesquelles le malaise spirituel prend racine. Enfin, inutile d’en faire tout un plat. »

 

et où à la page suivante on frémit d’horreur, ce livre chaotique est en fait extrêmement bien bâti, une écriture rude dans le ton mais raffinée dans le langage, l’assemblage et un épilogue aussi réussi que le prologue. Comme une boucle qui se ferme avec un certain apaisement mais pas tant d’optimisme que ça et grâce au sacré talent de Craig Davidson, un livre lucide intensément, inexorablement noir.

« Tous ceux que vous trouverez dans ces pages trouveront le bonheur. Vous y croyez, n’est-ce pas? À une échelle réduite, certes, mais cette échelle commence à diminuer à votre premier souffle. Vous, les vivants, êtes tellement pétris de défauts. Le pire d’entre eux est de chercher constamment à être heureux. Le bonheur est meilleur quand il se vit à petites doses et ne dure pas trop longtemps. Exiger davantage confine à la folie.

La plupart du temps, je crois que les débris stellaires à base de carbone que vous êtes ne forment pas une espèce viable.

Mais ô combien il est divertissant de vous voir vaquer à votre entreprise d’extinction.

À présent, les feux d’artifice explosent dans l’obscurité de l’été. Des ooooh et des aaaah s’élèvent. Pour le bouquet final arrive la plus belle création de Philip Nanavatti. Des globes de feu explosent, des parapluies flamboyants s’ouvrent dans le ciel, le lac prend toutes les teintes des couleurs de leur création.

Les spectateurs ferment les yeux. Elle est là. L’empreinte champignon.

Et alors les résidents de Sarah Court font un vœu. Chacun le sien. Même si les feux d’artifice servent rarement d’exutoire aux désirs.

Que voudriez-vous qu’ils souhaitent, au juste? Allez-y, je vous écoute.

Eh bien, ce sera ça dans ce cas. Pourquoi pas? C’est

vous qui décidez. »

 

Quelle fin, n’est-ce pas? Gros coup de cœur pour cette noirceur si intelligente, si juste et si désespérante. Un livre qui bouscule. 

Entretien avec Valentine Imhof, à propos de « Zippo » – Rouergue noir

ZIPPO, Valentine IMHOF, octobre 2019

Bonjour Valentine. C’est peu de dire que j’attendais impatiemment ce second roman, après l’énorme coup de foudre pour « Par les rafales » et Alex, cette femme déchirée et déchirante. C’était un roman plein de colère et de chagrin, plein de poésie et d’ombre.
Voici « ZIPPO », et je suis toujours aussi épatée par votre talent, qui ici s’affirme dans un roman très différent, dans lequel l’humour se taille une jolie place; on peut dire que c’est un roman policier au sens strict ( bien que vous ne vous en teniez pas qu’à ça ) . Il y a une enquête, des cadavres, des suspects et des flics. Et quels flics ! 

– J’ai entamé l’écriture de Zippo deux semaines après avoir conclu « Par les rafales » et je pense qu’il fallait à la fois que je m’ébroue de cette première histoire, et que je comble, d’une certaine manière, l’absence soudaine d’Alex, Bernd, Anton avec lesquels je venais de partager deux mois bien denses… Par ailleurs, l’écriture était devenue pour moi une activité quotidienne, et cette routine matinale a très vite commencé à me manquer. C’est le 14 février, jour de la Saint-Valentin, qu’a été débuté ce qui allait devenir « Zippo », avec pas grand-chose, deux-trois éléments jetés à la va-vite, destinés à me canaliser sans toutefois m’entraver. Puisque c’était la fête des amoureux, je me suis dit que j’allais écrire une histoire d’amour, mais pas un truc sirupeux, ni convenu. Ça a été la première décision «consciente», même si, après tout, je n’ai fait que réagir avec opportunisme à une date du calendrier, à quelques pubs entendues dans la journée, et à une nécessité, celle de me distraire en me lançant dans une nouvelle histoire…

Et puis, comme pour le précédent, c’est une image qui a surgi, celle d’un couple marchant dans la nuit, l’homme qui donne du feu à la femme, la flamme du briquet qui s’approche du visage et danse, dédoublée, dans le regard. Et scelle entre les deux quelque chose de définitif. Le choix du zippo m’a paru évident, car à la différence d’un briquet ordinaire, comme un Bic en plastique, le zippo ce sont des sons, le clic caractéristique, le frottement de la molette sur la pierre, celui de la flamme qui ne s’éteint que lorsqu’on l’étouffe en refermant le capot et c’est aussi un bel objet, sensuel, qui tient bien dans la main, dont le métal poli et les coins arrondis font qu’on le caresse machinalement (là, ce sont mes souvenirs qui ont parlé, et même si je ne fume plus, j’ai conservé plusieurs zippo)… J’ai enfin décidé, dans la foulée, que l’intrigue serait concentrée dans le Midwest, dans une grande ville, et Milwaukee, moins balisée que Chicago, m’offrait un terrain de jeu et d’exploration, a priori, intéressant. À ce moment-là, il ne m’est pas venu à l’esprit que j’écrivais un roman, ni un roman policier. Les personnages n’existaient qu’à l’état de pronoms, un « il », une « elle », un deuxième « il », et comme lorsque j’ai écrit « Par les Rafales », j’ai découvert peu à peu qui ils étaient, en les retrouvant chaque matin, à heure fixe, en les regardant faire, en les écoutant, curieuse de savoir où ils allaient bien pouvoir m’emmener. Je n’avais rien anticipé, ni le contexte policier, ni les meurtres, ni l’enquête.  J’ai suivi tout ça un peu comme on suit une série, à raison d’un chapitre par jour, avec étonnement, avec impatience et aussi avec la satisfaction – en tant que lectrice – de ne pas lire une resucée de l’histoire précédente. Je m’ennuierais dans le ressassement, il fallait que ça tranche (puisque mon souhait de départ était de me « débarrasser » de « Par les Rafales », de passer à autre chose).

Alors au lieu de poser des questions, je vous propose de vous exprimer sur quelques mots/idées « phares » de ce roman assez tordu.
Le feu, au cœur du livre avec une explosion, des ZIPPO, la soudure, la brûlure.
Le sexe et le bondage à Milwaukee et ailleurs.
Le corps, la douleur et le plaisir.                                                                                  La fantaisie, le ridicule, le second degré.

– Ces séries de mots sont tellement liées et fondues dans cette histoire – elles en forment la substance – qu’il me paraît difficile de les commenter séparément et de prendre les mots un par un. Le feu y est central, fondamental, omniprésent. Il y apparaît, sous formes diverses, aux sens propre, métaphorique, mythologique, alchimique.… Il est, par excellence, l’élément qui allie la beauté et le danger. Il fascine et captive, il permet de créer, de détruire, il est énergie brute, il réchauffe, il purifie, il cuit, il dompte le métal, il nourrit le langage de l’amour, le langage du sexe, etc. Dans ce roman, l’explosion initiale est une sorte de « big bang » : du magma a émergé un personnage qui est ce feu, dans toutes ses dimensions, tantôt couvant, tantôt dévorant. Il était difficile d’envisager avec un type pareil une histoire tiédasse, qui ne soit pas incarnée, au sens premier du terme, c’est-à-dire avec de la chair, des corps, qui éprouvent l’un par l’autre, l’un pour l’autre, à la fois de la douleur et du plaisir (dont la relation dialectique complexe dépasse la simple opposition, comme c’est le cas aussi pour la soumission/domination).

Avec ce roman très hot et très hard, vous développez encore votre talent d’écriture dans un autre registre, explorant des cerveaux perturbés et des mécanismes effroyables, le tout en parvenant à me faire rire – oui, je parle pour moi – très souvent.

– Les scènes drôles se sont insérées d’elles-mêmes. Et c’est aussi un roman référentiel dans lequel je joue avec certains topoï du polar et certains éléments de la pop-culture américaine… C’est une forme d’hommage, parodique à l’occasion (et quand on parle de degré, qu’il soit premier ou second, la chaleur n’est jamais très loin 😉 )
L’humour, dans ce roman, est effectivement assez marqué et j’ai souvent ri en l’écrivant. Dans le précédent, Kelly McLeisch était la seule à être un peu rigolote. Ici, je me suis beaucoup amusée, et dans les dialogues, et avec certains des personnages qui sont plus caricaturaux, presque bouffons, et offrent des contrepoints, des respirations, des ruptures, dans une intrigue qui peut paraître, comme vous le dites, plutôt hard, douloureuse…

Mais que sera le prochain ? Je n’ai pas l’ombre d’un doute que vous saurez encore me tenir captivée entre vos pages .

– Le prochain est encore un sacré chantier dans lequel j’avance au jugé, comme pour les précédents… C’est un peu comme un jeu de mikado, un empilement aléatoire, dans lequel les baguettes sont toutes en équilibre les unes sur les autres… J’en suis au stade où j’essaie de comprendre l’enchevêtrement, les liens qui unissent les personnages (dont certains sont déjà pas mal dessinés), les événements auxquels ils prennent part (empruntés à la grande Histoire, durant les quarante premières années du XXe siècle) et qui, souvent, les saisissent au dépourvu, les bousculent, et provoquent des réactions rarement prévisibles. Oui, je suis vraiment en train de jouer avec tout ça, sans aucune idée de ce que ça va produire.

Merci Valentine d’avoir amicalement accepté mon invitation à ce petit entretien.

-Merci Simone pour cette invitation qui est une occasion agréable de réfléchir, rétrospectivement, à ce que je fais, d’essayer d’entrevoir, même un tout petit peu, le mystère de l’écriture, qui demeure pour moi une sacrée énigme…

Cette vidéo est un merci, un hommage, un clin d’œil à Valentine ( pas de confusion avec le groupe My bloody Valentine dans le fond sonore du roman )