« Écoute la ville tomber » – Kate Tempest – Rivages, traduit par Madeleine Nasalik

« Ça vous rentre dans la peau. On n’en prend pas conscience tout de suite, seulement quand on regarde ce qu’on a toujours connu, ce qu’on laisse derrière soi, par les vitres de la voiture.

Ils longent les rues, les magasins, les coins de trottoir où ils se sont installés. Les fantômes du passé sont de sortie, le regard happé sur eux. Peau douteuse, yeux renfoncés, sourires flippants.

Ils le sentent dans leurs os, même. Le pain, la picole, le béton. La beauté que ça renferme. Les souvenirs fragmentés qui les aveuglent. Prêcheurs, parents, ouvriers. Des idéalistes aux pupilles vides qui vont droit dans le mur. Les réverbères, les voitures, les cadavres à enterrer, les bébés à faire. Un boulot. Rien qu’un boulot. »

Kate Tempest, une jeune anglaise de 33 ans, est déjà très célèbre dans son pays pour ses talents de poétesse, et la façon de scander ses textes sur scène. Je ne la connaissais pas et voici son premier roman, enthousiasmant et prometteur. J’en ai aimé la construction, travaillée et très réussie, l’écriture qui  présente des variations de rythme, de ton selon ce qu’elle dit, selon les circonstances et les milieux où les faits se déroulent et puis par- dessus tout j’ai adoré les personnages féminins du roman, et en particulier Harry et Becky.

Ce serait faux de dire qu’il y a une intrigue linéaire, il y a surtout plein de vie, de vies, celles de ces habitants du sud -ouest de Londres ( je me suis dit plusieurs fois: zut ! je ne connais pas Londres du tout, ça m’aurait sans doute aidée à mieux visualiser le décor), « les enfants du désordre » comme le dit  bien la 4ème de couverture. Eux nous les connaissons, ils sont de partout, on dit aussi « génération sacrifiée » c’est épouvantable quand on y réfléchit, non ? Ces jeunes ont des rêves et tentent tout, risquent tout pour les réaliser, sinon ils renoncent, et tombent.

Alors je vous présente Harry. Harry / Harriett est une jeune femme qui s’est toujours rêvée garçon et qui s’enflamme pour les filles. Ainsi, elle va être foudroyée par Becky. Elle, elle se rêve danseuse, mais ne fait que quelques apparitions dans des clips, elle veut créer un ballet pour elle et pour en avoir les moyens, elle est « masseuse », et puis elle est aussi serveuse chez son oncle. Elle est en colocation avec Charlotte. Le roman débute par un superbe premier chapitre qui installe le décor du quartier et surtout remonte le temps avant de reprendre dans l’ordre l’histoire. 

Ces personnages sont souvent très attachants, et leur histoire est décrite en   arborescence.

Construction parfaite. Kate Tempest va ainsi nous présenter les protagonistes, l’un après l’autre ils vont entrer en scène et pour chacun des plus importants, on va voir un arbre se déployer remontant à l’origine des familles, des couples et de leurs descendants. Pour Harry ( ses parents, leur rencontre, leur divorce, le nouveau compagnon de la mère, Miriam, qui ils sont, à quoi ils aspiraient et ce qu’il est advenu de leurs rêves ), qui a un frère, Pete. Puis pour Becky et sa généalogie aux lointaines racines italiennes ( les destins fracassés des parents sont très émouvants )…et ainsi va se construire le réseau au sein duquel se déroule l’intrigue à proprement parler. Les branches vont se croiser, se mêler au gré des rencontres dans divers lieux, jusqu’à former une sorte de réseau dramatique parfois, lumineux pourtant par la grâce de ces deux femmes qui m’ont vraiment émue, Harry et Becky, deux combattantes dans le chaos qu’est ce Londres contemporain. « Écoute la ville tomber », beau titre qui évoque la description que fait Becky de son quartier après un an d’absence, critique triste, désabusée, mais révoltée de ce que deviennent les grandes villes entre les mains des investisseurs, ce qu’il advient de ceux qui faisaient la vie des quartiers et que le monde de l’argent balaie vers la périphérie.

« Son Londres a changé.

Du regard, Becky cherche ce qui lui a tant manqué, mais plus rien n’est pareil. Disparue, la salle de billard; une palissade dissimule ses fondations et quatre étages ont poussé sur son toit, elle se transforme à vitesse accélérée en une énième résidence de luxe.La boutique de robes de mariée et l’institut de beauté à moitié en ruines où elle se fournissait en herbe tout en se faisant faire les ongles – celle avec le mannequin mélancolique dans la vitrine qui a présenté des années durant la même robe à sequins bleu paon – ont laissé la place à un café branché avec murs en brique et longues suspensions.[…] La piscine a été passée au bulldozer, au même titre que l’ancienne mairie qui abritait la garderie où elle allait petite. L’ancien poste de police. Reconverti en appartements ou est en passe de l’être. Les immeubles d’origine sont vides, comme des visages aux yeux pochés. Vitres fracassées, façades arrachées. »

Cette ville qui tombe, ce sont aussi ses habitants qui tombent, comme le raconte l’auteure à travers l’histoire de ces couples qui de jeunes gens doués et pleins de projets, se retrouvent peu à peu dans le renoncement, ce sont ces couples qui s’aimaient puis se détestent ou s’ignorent, la ville, celles, ceux et ce qu’elle contient tombent…La jeunesse s’adonne à l’alcool, à la drogue, aux soirées gorgées de tout ça, on danse avec frénésie pour peut-être penser encore qu’on est vivant.

Les rêves brisés, elle en parle si bien cette jeune femme qui scande sa poésie avec force…Le fin mot de l’histoire est bien politique. Quelques scènes du passage de Pete à l’équivalent anglais de notre Pôle Emploi à elles seules en sont une démonstration. Ce sans insistance, tout est dit par la vie des personnages, évitant toute lourdeur, laissant faire l’intelligence du lecteur.

Quelques phrases referment la présence de Harry et ce passage est une énigme pour moi, même si j’en ai fait mon interprétation et si vous lisez le roman ( mais lisez-le ! ) j’aimerais bien savoir ce que vous en pensez.  Rencontre entre Pico, roi péruvien d’un juteux trafic de drogue, tout juste sorti de quelques mois de prison et Harry, revendeuse de grand talent:

« Le silence revient, vorace. Prédateur. Un serveur fait son apparition, Pico lui fait discrètement signe de s’éloigner. Harry trouve ce geste extrêmement grossier. Pico boit son vin. Il avale une fourchetée de feuilles vert vif. Il mâchonne comme un ruminant, et Harry, qui le croyait plus raffiné, est abasourdie.[…] Elle n’a rien à perdre, cela la rend plus forte que jamais. Sans Becky, que vaut cet argent? Sans Londres, où est le rêve? Elle hausse les épaules. « Tu peux me faire ce que tu veux, Pico. » Elle plante son regard dans le sien. « J’en ai fini avec la came. » Elle le fixe jusqu’à en avoir mal aux yeux. « Terminé. », annonce-t-elle. Avant de s’embraser. »

(Ah !  Surprenant, non ?  Qu’en pensez-vous?)

L’intelligence est là dans l’architecture de ce livre où les branches de ces arbres familiaux vont se rencontrer et tisser ces vies qui vont se croiser, se heurter, se mélanger, se nouer et casser. En même temps, le décor s’effondre et on voit les petits magasins qui ferment, le quartier qui se déglingue lui aussi et les liens sociaux avec. Grand talent aussi pour amener les rencontres; nous savons déjà, mais les personnages non, et nous sommes donc un peu des voyeurs, ainsi quand  Becky voit Pete la première fois, dans le café si plein d’histoires de son oncle Ron. C’est une sorte de ballet presque immobile et presque muet, lent, ponctué du tintement des tasses et des cuillères, de regards à la dérobée et une tension charnelle s’est créée:

« La clochette qui marque chaque entrée tinte, elle doit affronter une soudaine salve de clients et pourtant, même occupée, elle est incapable de ne pas penser à lui. Elle le voit finir son assiette, s’essuyer la bouche et rester assis, plongé dans ses pensées, un long moment, à se curer les dents avec la langue. Il vérifie le fond de sa tasse, la vide d’un trait et se rince la bouche avec le café avant de la reposer. La scène se déroule au ralenti. Becky l’observe du coin de l’œil, il se met debout et bondit dans sa direction. Son corps n’est plus qu’une vibration. Un grondement assourdi, informe. Le monde décélère, elle a le cœur au bord des lèvres. »

Je suis très heureuse et très épatée par les jeunes femmes dont j’ai lu les premiers romans ou nouvelles ces derniers mois : Jenni Fagan, Claire Vaye Watkins, Robin McArthur, Chanelle Benz et aussi Valentine Imhof. 

Voici maintenant la très jeune Kate Tempest, pleine de force et de talent avec laquelle il va falloir compter. Voici le texte qui l’a rendue très célèbre en Angleterre, véritable réquisitoire de notre temps ( il existe une vidéo version plus courte, avec un montage photo terrifiant que je vous invite à aller voir par vous-même, ça vaut le coup ). C’est violent pour un monde violent, voici la poésie d’aujourd’hui

« Les sœurs de Fall River » – Sarah Schmidt – Rivages, traduit par Mathilde Bach

 » 1

LIZZIE

4 août 1892

Il saignait encore. J’ai crié: « Quelqu’un a tué Père! ». Il y avait une odeur de pétrole dans l’air, un film visqueux sur mes dents. Le tic-tac de la pendule sur la cheminée qui résonnait dans la pièce. J’observais Père, ses mains cramponnées à ses cuisses, le petit anneau doré sur son doigt rose, brillant comme un soleil. »

Encore un roman à frissonner, souvent de dégoût et parfois d’incrédulité, de perplexité et ce jusquà la dernière ligne de la dernière page.

Ce premier roman s’est inspiré d’un fait criminel entré dans la légende aux USA. Dans ce crime familial – l’assassinat d’Andrew Borden et de sa seconde épouse Abby – une seule personne fut inculpée, puis relâchée, c’est la fille cadette d’Andrew, Lizzie . Et du reste on n’a jamais trouvé qui a commis ces meurtres violents. En effet, père et belle-mère furent tués à coups de hâche. L’auteure a mis des liens en fin de livre sur lesquels je me suis précipitée. Je ressens une terrible frustration car après des tas de suppositions…rien, pas la moindre certitude sur le/la coupable, rien niet, nada !

Des soupçons, des quasi certitudes en lisant mais toujours démontées, rien ne s’est confirmé. Tout du long j’ai oscillé entre Lizzie et Bridget, la servante irlandaise, un personnage pour qui on ressent de la compassion pour arriver à vivre et travailler dans cette famille vraiment bizarre.

Bridget

« J’ai pris mes chiffons, mon seau. Tout ça sans que Mme Borden me lâche des yeux. Je suis repassée devant elle pour regagner l’avant de la maison et nos peaux se sont frôlées dans un bruit de froissement, comme des draps qui sèchent. Quand j’ai atteint le pied des escaliers, Mme Borden m’a arrêtée: »Quand tu auras terminé là-haut, il faudra que tu m’expliques ceci. » Elle a marqué une pause et j’ai entendu un bruit de crécelle. Je me suis figée. C’était ma boîte, mon argent, toutes mes heures et mes années sous le toit des Borden, dans sa main. Crécelle, crécelle. »

L’autre personnage que j’ai beaucoup aimé c’est Benjamin, voyou mais enfant malheureux, je lui ai tout pardonné de ses méfaits, pas si terribles que ça au fond…parce que je suis certaine qu’il n’est pas le coupable. Et que ce n’est pas non plus un inconnu de passage ou une vengeance hors de la famille qui soit responsable des meurtres.

C’est un roman à quatre voix : les deux sœurs, Lizzie et Emma, la servante Bridget et enfin Benjamin, sans lien de parenté mais plus ou moins engagé par l’oncle des filles (oncle par leur mère décédée, Sarah ), le fameux oncle John.

« BENJAMIN

6 mai 1905

Je n’ai jamais oublié Fall River. Errant de ville en ville, de rixes en coups de poing, à régler des comptes ici et ailleurs, je gardais toujours en tête ma mission inachevée. Il s’est passé plus de dix ans mais je n’ai jamais oublié. Ce n’était qu’une question de temps, un jour je reviendrais. De temps à autre je pensais à Andrew et Abby, en me demandant qui les avait ainsi démolis, en me demandant: si j’avais été le premier à le trouver, aurais-je été plus clément ? Qui peut dire de quoi les gens sont capables dans le feu de l’action ? « 

Autre caractéristique de ce roman, c’est que mis à part le premier chapitre de la troisième partie qui se déroule en mai 1905, tout se passe en quelques jours, entre le 3 et le 6 Août 1892, en un seul lieu, la maison Borden au 92 Second Street, Fall River, Massachussets. De ce fait, on a la sensation pesante d’étouffer dans cette maison, l’impression de prendre toujours la même tasse de thé, les mêmes johnnycakes et le même infâme ragoût de vieux mouton. Sinon, il y a un poirier prolifique au jardin, et les poires semblent à peu près la seule chose agréable à avaler. Ce court temps met sous pression, Lizzie décrit plusieurs fois avec des variations pas anodines les corps de son père et d’Abby

 

« J’ai soulevé les draps. En dessous vibrait une sorte d’écho, les tressaillements de Mme Borden m’ont traversée en bourdonnant, fredonnant les chansons qu’elle me chantait quand j’étais petite et que je n’arrivais pas à dormir. J’avais envie de lui crier: »Ça suffit! Tu n’es plus cette personne désormais », mais à la place je songeais à ce qu’elle était devenue: une presque charogne. La peau, souple, béante tel un rocher craquelé; du dur sous du dur sous du froid. J’ai levé les draps plus haut. Ils ne portaient aucun vêtement. J’ai tâté la cuisse de Mme Borden, si froide, et rabaissé le drap d’un geste vif. […] J’ai changé de côté et soulevé le drap au-dessus de Père. Ses cheveux étaient ternes et fins. Il avait l’air de souffrir. Je me suis penchée, un tout petit peu, et j’ai déposé un baiser en haut de sa joue là où la hache avait tranché. Sur la cheminée, la pendule tictaquait. »

et chaque narrateur raconte ainsi ses souvenirs, on trouve en chacun de bonnes raisons d’en vouloir aux parents, au couple, on tâtonne et on a une seule envie : arriver au bout pour savoir.

Les crânes fracassés à la hache

Et puis il y a une autre chose encore, excusez-moi, mais c’est la stricte vérité, c’est qu’on vomit énormément dans cette maison. Enfin non, c’est l’impression qu’on a car chacun décrit ses maux de ventres, ses nausées, et la maison baigne dans l’odeur du ragoût de vieux mouton – c’est à vous dégoûter à tout jamais – que le père Borden fait durer plus que de raison sanitaire – , alors on se dit que c’est ce qui est à l’origine des maux de tous…et puis par moments non, on pense qu’il y a du poison quelque part ( mis à part le ragoût ) …Mais on a pas de réponse. J’ai ressenti de l’agacement et de l’impatience parce qu’on piétine et qui plus est dans deux corps massacrés, du sang et des vomissures, des esquilles d’os, plus l’odeur et une certaine hystérie muette mais envahissante ( ça je ne sais pas si ça existe, mais je qualifierais ainsi la « haute tension » de Lizzie, incontrôlable ).

Emma Borden

Un mot d’Emma la mal aimée, la sacrifiée, un peu le jouet de l’affection intermittente de Lizzie, celle encore plus aléatoire de son père, Emma qui a renoncé à l’homme de sa vie et à à peu près tout ce qui peut rendre la vie un tant soit peu agréable. On a parfois du mal à la suivre, mais elle est tiraillée entre ce qu’elle suppose, ce qu’elle accepte et refuse, entre le sens du devoir de protection et d’amour pour sa terrible petite sœur et son chagrin de mal-aimée; on perçoit cet amour entre sœurs comme un lien, oui, mais un lien gênant comme une captivité, et en même  temps il y a un attachement sincère lié à l’enfance et au chagrin de la mort de leur mère aimée.

On ne s’étonne pas du nombre conséquent de romans, documentaires, films et séries où Lizzie Borden est évoquée ou interprétée, même si jamais sa culpabilité n’a été démontrée.

C’est tout ce pour quoi je vous propose de lire ce roman, afin que vous me donniez votre avis sur le sujet. Une lecture facile, avec plusieurs personnages très antipathiques et d’autres très suspects…ça se lit très vite, poussé par l’envie de comprendre.

Très prenant !

« Par les rafales » – Valentine Imhof – Rouergue Noir

« 4 novembre 2006, Nancy, hôtel, chambre 107

Les voilà à poil tous les deux. Des fringues éparpillées dans toute la chambre. Un jeu à boire stupide. On confie une chose qu’on a faite et dont on n’est pas fier. Si l’autre a commis un péché comparable, il vide son verre, une forme d’aveu, sinon, c’est le premier qui boit et relance la partie par la confession d’un nouveau petit secret honteux.

Alex a triché tout du long.

Pas question de partager quoi que ce soit de vrai avec ce type. Ils ne sont pas là pour ça, ni l’un ni l’autre. Elle ne lui a même pas dit son prénom. Il ne le lui a d’ailleurs pas demandé. Il le connaît déjà, c’est sûr. Ça et tous les autres renseignements que l’autre bâtard lui aura donnés. »

Ce livre m’a fait faire des cauchemars, sérieusement…Un livre dont on ne sait par quel angle l’aborder pour le présenter. Un livre très dur, qui suscite des sensations très puissantes et pour ce qui me concerne une immense compassion pour l’héroïne Alex / Alexis Fjærsten/ Sacha, selon qui lui parle. Sacha pour Anton, son tendre et patient ami de Metz, et Fred le barman du Donjon, dans cette même ville. Alex pour Bernd, le tatoueur/ »soigneur » délicat de Gand en Belgique et enfin Alexis Fjærsten son nom officiel, son nom de naissance, celui sous lequel la police va la rechercher, ainsi qu’Europol et Interpol. Alex aura dans cette histoire d’autres noms, elle est sans cesse en fuite alors elle change aussi d’adresse de messagerie, bouge constamment: Alex est une femme traquée, hantée par son histoire, celle survenue en 2005 alors qu’elle est en reportage à la Nouvelle -Orléans.

Elle est journaliste free-lance, spécialiste de musique, et elle arrive joyeuse et curieuse en Louisiane où elle vit un vrai rêve et voit défiler dans la réalité tout ce qu’elle a rêvé en lisant, en regardant des films et en écoutant de la musique. Elle veut faire les portraits de musiciens des bayous. Se risquant en terrain inconnu, elle va se retrouver prise au piège au beau milieu des marais. Cet endroit où elle s’arrête pour l’admirer va devenir le tombeau de ce qu’elle est et a été. Le rêve vire au plus atroce cauchemar. Elle repartira plus morte que vive, transformée, paranoïaque et je vous assure qu’à son instar on ne s’en remet pas.

« Il lui avait montré de près la pointe du dermographe et la manière dont l’aiguille entre et sort, rythmiquement, comme une petite langue pointue, pour un lapement régulier, incisif, qui plonge sous les couches hautes de l’épiderme. Elle avait pensé au museau d’un petit tamanoir.

Bernd tend la peau de la cuisse entre son pouce et son index gantés, et commence à tracer.[…]

La boutique est plongée dans la pénombre, tous les stores en sont baissés et seul le haut de la cuisse est éclairé. Alex s’imagine dans le scriptorium d’une abbaye cistercienne. Elle a la vision d’un beau clair-obscur. Un tableau de Georges  de La Tour comme Saint Jérôme étudiant, Saint Ambroise taillant sa plume ou encore Saint Sébastien soigné par Irène, à la torche, dans lequel elle tiendrait le rôle du martyre. Elle observe Bernd en moine copiste attentif, concentré à l’extrême derrière ses petites lunettes d’écaille. »

Le roman est construit de telle façon que les événements sont distillés habilement, on va de surprise en surprise – ou plutôt de choc en choc – et on accompagne ce personnage qui n’est que douleur jusqu’au bout aux confins du monde, sur les falaises de Terre-neuve sous la tempête.

Ce n’est pas assez, il faut dire encore que ce roman est empli de poésie sombre et de tourments et qu’autre chose le caractérise ( on comprend assez loin dans le récit de quoi il s’agit…), ce sont ces textes au début de nombreux chapitres, en français ou en anglais, dans cette belle calligraphie et sans espaces.

Donc, on sait plus tard de quoi il s’agit. En un savant va-et-vient, Valentine Imhof nous entraîne dans une course démente sur des traces sanglantes imbibées d’alcool fort et saturées de musique entre la France, la Belgique, la Louisiane, les îles Shetland, le Canada, Terre-Neuve…On croise finalement pas tant de personnages que ça, puisqu’Alex fuit sans répit le monstre qui a juré de la retrouver, qu’elle évite le jour, qu’elle évite la foule, et qu’elle se terre dès qu’elle se sent en terrain découvert. Grosse sympathie pour Kelly, policière comme en punition aux Iles Shetland, où elle est envoyée parce que ses supérieurs pensent qu’elle parviendra à élucider un meurtre non résolu. Kelly a la rage et pas sa langue dans sa poche.

Elle est je trouve la seule touche qui fasse sourire dans cet univers glauque et pétri d’angoisse, avec par exemple ce genre de dialogue avec un collègue :

« 6 décembre 2006, Lerwick, Iles Shetland, poste de police:

-Salut Kickass! Vaisseau commandeur à station orbitale, tu me reçois??

-CInq sur cinq, Seumas! Tu me saisis pile au moment où j’allais arrêter de pédaler pour l’alim’ de mon Atari ST…Et je m’apprête, comme tous les soirs, à rallier le pub de la base, pour ma session intensive de fléchettes-whisky-bière, la variante locale du triathlon… »

Enfin, ces pages se lisent en musique et on trouve à la fin une playlist éblouissante qui se glisse en sourdine ou hurlante pendant la lecture plus une bibliographie tout aussi éblouissante.

Si ce livre est un coup de cœur c’est parce qu’il est assez unique et original pour ça ( je me réfère à ce que j’ai lu depuis de nombreuses années, ce qui vaut pour moi ne vaut pas pour tous ) parce que ce personnage d’Alex a généré chez moi une profonde empathie, sympathie, tendresse, compassion, du chagrin pour cette vie brisée.

J’ai choisi de façon absolument subjective les morceaux de musique entendus dans ce roman. Avant-dernier : « Avalanche » de Leonard Cohen selon mon cœur.

 

« Un intrus » – Charles Beaumont – Belfond/Vintage noir, traduit par Jean-Jacques Villard, préface de Roger Corman traduite par Michael Belano

« Jamais il ne dort en autocar; il en a pris son parti depuis longtemps; mais aujourd’hui il dort et cela l’agace. Il en ressent une sorte de honte – Hannibal somnolait-il en marchant sur Sagonte? – un peu d’inquiétude aussi. Les mouvements  de la voiture doivent-être en cause, se dit-il; ce roulis, ce tangage perpétuel…et puis il y a plus de trente heures qu’il est debout. N’importe, il ne devrait pas dormir. »

Je sors de cette lecture assez sonnée après une fin réussie. C’est un livre violent, et ce qui est effrayant c’est de de se dire que cette histoire peut se dérouler aujourd’hui dans divers lieux de la planète. Il faut remercier les éditions Belfond pour ce travail de réédition d’œuvres de cette sorte. Ce roman a été édité en 1959 aux USA et en 1960 en France pour la première fois chez Seghers, adapté au cinéma par Roger Corman en 1962.

On sent ici dans l’écriture le métier de scénariste qu’exerça Beaumont pour la télévision. J’ai été un peu dérangée au début par ce récit assez linéaire et au présent, en phrases assez courtes, des descriptions, la mise en place du décor, le campement des personnages. Mais très vite j’ai visualisé et regardé un film, un film percutant, révoltant, mais surtout d’une grande finesse d’analyse et sans manichéisme.

Crédit photo: ©Courtesy of Christopher Beaumont

J’ai lu un livre noir assez exceptionnel pour toutes les raisons que je viens d’énoncer. Le talent de Beaumont réside en particulier dans les dialogues, qu’il donne la parole à un citoyen gentil mais bête, ou  bête et méchant, ou à un autre plus éduqué, plus cultivé, à un plus cultivé et malin, honnête ou manipulateur…Tout se dit avec une justesse incroyable. Quant au déroulement de l’histoire, c’est une mise sous tension, l’inquiétude monte, des personnages secondaires apparaissent qui deviennent essentiels au fil des événements, et jusqu’au bout, on ne sait pas comment tout ça va se terminer.

L’intrigue ? Elle se déroule à Caxton, petite ville du Sud profond ( on ne sait précisément quel état, ça peut être l’Alabama, le Mississippi ou le Missouri…).

« La ville de Caxton s’élève dans une petite vallée circulaire qu’entourent les monts Carmichael. Pendant toute l’année, ces montagnes sont d’un vert éclatant, car les nuages passent rarement et il y a toujours du soleil pour susciter des millions de petits reflets. Il y a en elles une douce netteté placide et soignée qui s’étale jusqu’à la ville. Vue de haut, Caxton apparaît comme un tas de feuilles brunes et blanches au fond d’une tasse à thé d’émeraude. Mais toute cette beauté s’évanouit quand vous pénétrez dans la grand-rue. »

La petite ville somnole au soleil, en attente:

« Des hommes flânent, appuyés à leurs voitures, fumant, remuant les lèvres dans une conversation qu’il ne peut entendre. De même que la brume bleuâtre qui erre sur les montagnes lointaines, de même que les nuages, ils se meuvent lentement, comme s’ils attendaient quelqu’un ou quelque chose. L’air est chaud et immobile.

Une petite ville grise, comme la poudre à canon. »

Caxton est bien une poudrière prête à sauter et le détonateur est un arrêt de la Cour Suprême qui vient d’ordonner la déségrégation, ce qui veut dire que les enfants noirs iront dans les mêmes écoles que les enfants blancs. Je vous laisse imaginer le trouble dans ce Sud où le Ku Klux Klan se permet à peu près tout. Mais à Caxton, on va respecter la loi, de mauvaise grâce le plus souvent, mais…Le jour de la rentrée, enfants noirs et blancs intègrent l’école sans trop de vagues sous la main bienveillante du directeur Harley Paton, épaulé par Miss Angoff, professeure dans l’école et convaincue que cette déségrégation est juste et représente une avancée pour la société.

Mais ce serait sans compter avec l’arrivée d’Adam Cramer, jeune homme beau et intelligent, beau parleur aussi, roué et séduisant, sachant s’adapter à son auditoire, le roi de la manipulation. Ce serait sans compter avec le vieux racisme du sud, quasiment entré dans les gênes des blancs de ce lieu, quelques uns des habitants sont plus souples , mais néanmoins un bon gros noyau est prompt à mettre la cagoule blanche. Adam Cramer et  l’arrêt de la Cour Suprême vont mettre le feu aux poudres, et je m’arrête là. J’ai trouvé une grande intelligence dans ce roman qui a d’autant plus de mérites que ces faits pouvaient parfaitement se dérouler quelque part au moment de l’écriture. Ensuite il y a des personnages formidables outre Adam Cramer, complexe et complexé, j’ai aimé Tom McDaniel, journaliste au Messenger et personnage central face à Cramer, peut-être plus encore l’étonnant Sam Griffin, camelot de son état, mais fin psychologue et puis le jeune Joey…Par ailleurs, Charles Beaumont déploie sous nos yeux un paysage humain sans concessions, du meilleur au pire, ainsi quand il présente Lorenzo Niesen :

« Lorenzo Niesen fait passer sa chique d’une joue à l’autre. Il a été « pasteur d’occasion » et tient à faire précéder son nom de révérend; comme tant de blancs pauvres, il est parti jadis en tournée, essayant  de prêcher, mais il lui manquait le don de la parole. Jamais il ne fut capable d’émouvoir le cœur des gens, car jamais il ne connut lui-même l’émotion. »

Au-delà de l’intrigue à proprement parler, de nombreuses conversations entre les protagonistes – que ce soient des discussions intimes, des affrontements, ou des débats publics, des échanges privés ou des invectives de meetings –  permettent à l’auteur de développer les pensées ou les idées d’un côté ou de l’autre, les pour et les contre, ceux qui ont des arguments et ceux qui ne parlent qu’avec leur haine, ceux qui ne sont au fond que de pauvres bougres et ceux qui ont le savoir, le langage, des niveaux d’intelligence bien inégalitaires qui permettent aux plus forts d’utiliser les plus faibles qui sont aussi les plus féroces, les bras armés des théoriciens en quelque sorte ( pages 205 à 209, l’argumentation d’Adam Cramer contre la déségrégation est d’une perversité inouïe )

« Ceux qui ont étudié la question savent que l’intégration n’a aucune chance de succès, pour des raisons solidement étayées par des faits et n’ayant rien à voir avec des préjugés. Mais les gens qui siègent à la Cour Suprême n’ont « pas » étudié la question. Ce ne sont pas des hommes qualifiés, ce ne sont que des politiciens…et ils ont décidé la ruine du Sud.

Si nous tolérons cela à Caxton,nous ouvrons la porte d’un âge des ténèbres, croyez-moi. » »

J’ai vraiment adoré ce livre brut, vivant et tétanisant. Dans l’ambiance moite du Sud, Charles Beaumont met aussi à jour des hommes et des femmes déséquilibrées, perturbées, certaines très touchantes, comme Vy, ou très méprisables comme le professeur Blake, et c’est fait ici avec une grande intelligence; oui, les deux termes qui me semblent les plus adaptés à ce roman sont l’intelligence et la finesse.

Enfin donc, tout va se dérouler dans une ambiance de menace sourde, le tout est tissé de vies qui se dévoilent, d’actes violents, courageux ou au contraire extrêmement lâches, et je vous invite à lire cette histoire de manipulation qui va crescendo et on lit d’une traite cet étonnant bouquin au propos politique, qu’on peut lire à présent sous un aspect historique aussi, mais c’est surtout un regard très humain et très lucide sur un sujet sans fin. Encore une fois, cette collection m’épate par sa qualité et surtout le plaisir de la découverte jamais déçu jusqu’à présent. 

Surtout ne vous abstenez pas de lire la préface  – et l’article dans le lien –  de Roger Corman. Je finirais avec ces mots de Tom McDaniel, discutant avec son ami Jim:

us_marshals_with_young_ruby_bridges_on_school_steps.jpg« C’est nous, les gens bien, les gens intelligents et sophistiqués…c’est nous qui en portons la responsabilité et non les boueux illettrés ni les névrosés de bas étage! Ils n’ont pas le pouvoir d’agir, nous l’avons, nous l’avons toujours eu. Mais nous n’avons pas agi. La faute en retombe sur nous et nous avons le devoir de soutenir ce décret et de le faire subsister, parce que, si nous ne le faisons pas, nous sentirons que nous sommes coupables et ce ne serait pas agréable, hein? Loin d’être agréable. » »

 

« Si vulnérable » – Simo Hiltunen – Fleuve Noir, traduit par Anne Colin du Terrail

« Le loup fourrageait en grognant dans les entrailles fumantes de l’élan. Il arrachait des lambeaux de chair et écumait de fureur. L’adolescent se sentait à trente mètres et tremblait de peur. Le naturel avait basculé dans l’irréel.

Le garçon avait treize ans. Il avait fui une demie-heure plus tôt dans la forêt, par vingt degrés au-dessous de zéro, parce que son père administrait encore une fois une raclée à sa mère. Il avait les oreilles gelées et l’haleine embuée, mais ne voulait pas rentrer chez lui. Il avait moins froid seul. »

Bienvenue en Finlande où il fait froid et où on meurt, qu’on soit un élan sous les crocs du loup ou une femme, une petite fille, sous les coups du père. Pour tout dire, ce roman fait froid dans le dos, et franchement, la Finlande n’entre pas dans mes envies de voyage après cette lecture. Mais c’est un livre qui en plus d’être addictif propose une réelle enquête sur les violences familiales, sur les meurtres familiaux, sur la violence et la ruine des familles que génère l’alcool, sur la vulnérabilité des êtres et en particulier des enfants, saccagés. 

Ce début du roman présente en quelques pages la genèse d’un meurtrier avec un parallèle entre le loup et l’homme.

On va retrouver ce lien au long des chapitres ainsi que de nombreuses références à l’œuvre de Nietzsche.

« Friedrich Nietzsche a dit que la pitié était une maladie. D’après lui elle rend passif. Il accordait plus de valeur à la souffrance, car elle pousse à agir. Quelle que soit la nature de la pitié, mes sentiments sont sains, ceux de tueurs malsains. Ils naissent de la peur. »

Puis on entre dans l’histoire et l’enquête avec Lauri Kivi journaliste au Suomen Sanomat, quotidien de Helsinki. Lauri est chroniqueur judiciaire, il se charge le plus souvent d’investigations et d’analyses approfondies sur la société finlandaise. Lauri est célibataire et au fil du livre sa vie personnelle nous est racontée, c’est un fil conducteur important, autour duquel son terrain d’enquête se tisse . Tout commence ainsi:

« Quatre morts dans le quartier de Toivola à Helsinki

Communiqué de la police de Helsinki, 08 .06.2013 

La police a découvert les corps de quatre membres d’une même famille dans une maison individuelle située Vislauskuja,, dans le quartier de Toivola, le lundi 08.06.2013 à 03 h 34.

Le père de 49 ans, la mère de 38 ans et leurs deux fillettes de 4 et 9 ans sont décédés des suites de violences. La police n’exclut à ce stade aucune hypothèse. Pour des raisons liées à l’enquête, aucune information sur le mode opératoire ne peut être divulguée à l’heure actuelle. La police publiera un nouveau communiqué demain mardi avant 13 h 00. »

Ce drame en évoque d’autres dans l’esprit de Lauri qui va se lancer dans l’enquête taraudé par sa propre histoire, celle qu’on découvre avec horreur au fil des pages, et qui est celle semble-t-il de nombreuses familles en Finlande. L’alcoolisme tient un large rôle dans ces ravages familiaux, et on se trouve assez effaré par ce qui est raconté là sur cette société ( on trouve quelques articles de presse sur le sujet ).

Ce livre pourrait être sinistre. Bien sûr sur le fond il l’est, mais c’est un roman et l’auteur utilise à bon escient son sens de l’humour, le héros Lauri Kivi pratique bien l’auto-dérision – bon remède à l’angoisse provoquée par ce qu’il découvre – le langage des protagonistes est souvent très grossier et même vulgaire, on peut le dire, car ceux qui le parlent sont vulgaires jusqu’à la nausée. Comme leurs actes sont immondes. Mais Lauri, lui, est cultivé et c’est sans doute ce qui le sauve du pire; il a su établir des remparts contre ses démons grâce à ses savoirs, c’est un homme qui pense et réfléchit à la religion:

« Lauri n’avait rien à faire des religions, car elles ne servaient qu’à justifier de mauvaises actions au nom sacré du bien. Il les considérait comme des laboratoires du comportement humain si défaillants qu’en faire partie lui était insupportable. »

sur la musique ( ici, « Adagio en sol mineur  » de Remo Giazotto/Tomaso Albinoni ) et le cliché:

« -Un laissé-pour-compte sans famille a du temps pour se cultiver. Et puis c’est mon morceau préféré. Usé jusqu’à la corde, mais il y a des choses qui s’usent parce qu’elles ont atteint une certaine perfection. Un cliché n’est pas un cliché pour rien. Il a accédé à ce statut méprisable parce qu’il cristallise quelque chose de vrai ou d’authentique, dit Lauri afin d’éviter de révéler la véritable raison pour laquelle il savait tout de cette œuvre. »

 

 

Mal me prendrait de vous en dire plus. Voici un livre bien écrit, bien bâti, avec un vrai fond – l’auteur est lui-même reporter -, on se prend vite de sympathie pour Lauri qui n’est pas pour autant un personnage lisse, loin s’en faut, mais en cela-même profondément humain. Au fil de son histoire on comprendra mieux ce qui le pousse dans son travail à ne jamais lâcher prise. 

Voici comment l’auteur termine ses remerciements:

« Malgré l’aide dont j’ai bénéficié, j’endosse l’entière responsabilité des éventuelles erreurs de cet ouvrage. Je l’assume aussi bien sûr dans sa totalité. Il est cruel, et même sinistre. J’espère pourtant aussi réconfortant. Mais la vie, hélas, est tout simplement plus terrifiante encore que la fiction. »

Ce en quoi je suis d’accord avec lui. Un bon roman auquel il faut s’accrocher parce que certains passages sont durs, mais voici un nouvel auteur à suivre.

Sur la bande-son, on entend aussi ceci: