« Le blues des phalènes » – Valentine Imhof, Rouergue Noir

009790030« Qui penserait à venir le trouver, au milieu des montagnes, dans cette concession minière épuisée puis abandonnée, dans cet endroit stérile entre tous, d’où plus rien ne peut être tiré, où rien ne sera jamais cultivé, dans ces paysages arides et acérés où il s’est installé pour ne plus cohabiter qu’avec les mouflons, des lézards, des cactus, des ruines, des morts?

Ailleurs, plus loin, les barrages, les canaux, l’irrigation, le maraîchage, les cohortes de cueilleurs à 1¢ de l’heure, les routes, les rails, les convois de désespérés qui affluent tous les jours plus nombreux pour fuir leur misère et découvrir qu’elle les accompagne où qu’ils aillent, où qu’ils soient, qu’elle les talonne, qu’elle les précède, qu’elle est partout, irrémédiable. »

Voici le troisième roman de Valentine Imhof. Le voici et pour moi, il entame une année avec un panache et un talent incontestables, et une fois encore une grande émotion. Si vous me suivez un peu, vous savez à quel point son premier livre, «Par les rafales», m’avait impressionnée, bouleversée même et à quel point je me suis attachée à cette autrice. Il y a eu « Zippo », très différent, plus « léger » sur son sujet, même si ça reste bien noir, et là…

Milton:

Tip_Top_north_1888 – Arizona

« Elle est toute petite. Elle est infime. Une esquille de métal. Qui se manifeste à l’improviste, joue de temps en temps avec l’articulation de sa hanche, lui fait vraiment un mal de chien.

La guerre, qui se rappelle à lui, la garce. Elle le titille. Et le fait grimacer. et sourire aussi. Oui, sourire. Et les occasions sont plutôt rares, dans ce recoin d’oubli où il est installé. Mais ce fragment fiché dans sa chair, qui le harcèle et qui racle ses os, qui le fait boîter et pester, et hurler, qui parfois le rend infirme et l’oblige à ramper, cet éclat minuscule est devenu son amulette. Un témoin. Une relique précieuse.

S’il n’était pas allé là-bas, tout aurait été bien différent. »

C’est un roman qui marquera l’année 2022, un roman absolument remarquable, riche en histoire, riche en vies jetées aux mouvements du monde, jetées au hasard des routes et des accidents. « Le blues des phalènes » est pour moi à la fois un roman d’aventures, un roman historique et une immersion dans des vies, des pensées, des destins qui se percutent, s’affrontent ou se soudent, c’est époustouflant. C’est pour moi l’infini bonheur de retrouver la si belle plume de Valentine Imhof, cette écriture travaillée comme un peintre travaille sa touche, son trait, profondeur et intensité, contrastes et lumières, sans oublier les trompe l’œil. Valentine Imhof est une artiste, mais je reviendrai plus tard sur ce sujet qui me tient à cœur.

Arthur:

« Tout petit déjà, Arthur collectionnait les bêtes mortes. Elles ne l’étaient pas toujours quand il les rapportait à la maison, mais mouraient presque invariablement, malgré les efforts qu’il déployait pour les sauver.

Elle le revoit courir, maladroitement, les mains en coupe, jointes devant sa poitrine, et appeler leur mère, crier Maman! Maman! devant la porte, s’égosiller, des larmes plein les yeux, pour qu’on la lui ouvre. Il n’a même pas trois ans, la première fois, elle bientôt sept. Et quand il écarte délicatement ses doigts potelés, minuscules, une mésange à l’aile cassée, le plastron palpitant, pépie, affolée, sa panique. »

Nous voici aux USA, essentiellement entre 1931 et 1935; les années 30, celles de la Prohibition, de la misère qui jeta les pauvres sur les routes en quête de subsistance, temps des révoltes des ouvriers et des grandes grèves des dockers, époque du suprémacisme blanc. Au cœur du livre, comme l’œil d’un ouragan, un événement marquant et dramatique, l’explosion qui ravagea Halifax en 1917 .

339px-Universal—The_Halifax_Disaster« Quand le bateau heurte la berge et semble chavirer son trop-plein de flammes comme une gamelle de soupe qui déborde par gros temps, tous les observateurs ont un léger mouvement de recul, instinctif, une obscure prémonition du danger, encore trop souterraine pour l’emporter sur leur fascination. Les appontements s’embrasent aussi sec, puis le feu se rue sur les docks, s’empare en un instant des marchandises qui y sont entassées et, comme une coulée de forge libérée du creuset, poursuit sa course opiniâtre pour atteindre les entrepôts qui se mettent à flamber à leur tour. La marée ardente se propage en un instant au cœur de la ville.

                       Et puis c’est l’EXPLOSION.

Considérable.             Titanesque.               INFERNALE.  »            

302px-Halifax_Explosion_blast_cloud_restoredPuis l’exposition universelle de Chicago de 1933/34 :  » Century of Progress », qui fricotera dangereusement avec les prémisses fascistes européennes en recevant l’aviateur Balbo et le Zeppelin allemand, et des expositions reflétant une anthropologie plus que douteuse. Cette exposition universelle, reflet d’une société qui se la joue moderne, avec du clinquant, de l’impressionnant se veut une « ode » à la grandeur de l’Amérique. De la même façon et dans la même idée, on assiste aussi à la naissance des sculptures du Mont Rushmore qui ont chassé des tribus de leurs terres, qui ont détruit un site naturel qui n’avait pas besoin de ça; bref, du tape-à-l’œil qui cache des morts et des morts.  Ce que pense Milton du Mont Rushmore:

« La colère et le cynisme qui, dans sa jeunesse, étaient ses deux piliers, qui l’animaient, très souvent, d’accès de rage irrépressibles, et qu’ont su éroder ses années de solitude, ont à nouveau submergé Milton ce jour-là et lui ont fait ourdir des rêves d’attentats pour anéantir ce projet écœurant né de l’hubris d’un fou. Il a joint son indignation à la fureur triste des Lakotas. Mais leurs cris, leur déploration, et les mots écrits sur leurs banderoles de toiles n’étaient que pépiements, vite couverts par le souffle des explosions et la poussière, étouffés par le crépitement des flashs et les applaudissements. »

Valentine Imhof nous tend un kaléidoscope qui nous fait envisager, percevoir la même image sous différents angles, les points de vue de ses personnages.

Elle a choisi les phalènes comme métaphore pour les protagonistes de cet exceptionnel roman. Pourquoi « phalènes » ? Voici la définition d’une de ces nombreuses espèces de papillons nocturnes :

Biston_betularia_02 (1)« La phalène est une espèce d’insectes de l’ordre des lépidoptères . C’est un papillon nocturne des régions tempérées, souvent cité comme exemple d’adaptation à l’évolution de son milieu naturel par mutation puis sélection naturelle. »

Sachant cela, vous avez une idée des personnages, phalènes en lutte dans les grands mouvements sociaux, en butte aux éléments, portés par le grand vent de l’histoire, celle dite « grande » et celle dite « petite », celle de leur existence au milieu des accidents de la vie. Leurs vies chaotiques où prendre à un moment précis une décision va générer un chemin duquel il sera difficile de se détourner. Ils pensent tenir les rênes, mais il n’en est rien. Et c’est ce qui rend ce roman aussi fort, c’est que rien n’est acquis. Et qu’en toute circonstance, il faut s’adapter, c’est là le maître mot, l’adaptation. Certains y parviennent d’autres pas, ou moins, mais quoi qu’il en soit, ici, il y a le sort qui s’acharne. Quant au résultat de leurs mutations au fil des événements, embarquez-vous avec Pekka, Arthur, Nathan et Milton, mais aussi Steve, Mary, Curtis, Gerold. Et Tsiishch’ili. Tout est porté par un mouvement irrépressible, celui du monde des hommes, de leurs erreurs, de leurs errances, de leurs égarements et de leurs folies. En quête d’une existence meilleure, en quête de justice et d’amour, ils m’ont touchée profondément. 

Nathan  – alias Iowa Kid – , extrait de pages déchirantes (159 – 163) :

drink-gf9d75e0ff_640« Quand il est rentré de l’école, un mardi après-midi. Un jour triste, un jour gris qui se couchait déjà, à même pas trois heures, sans s’être vraiment levé. Il a découvert Robert endormi, affalé sur la table de la cuisine, dos au poêle. Ses ronflements d’ivrogne diffusaient dans la pièce des effluves lourds qu’il a reconnus immédiatement: ceux de l’alcool de lampe, dont le bidon, ouvert, était posé par terre, contre la chaise, à portée de bras. Cette odeur entêtante, les pulsations douloureuses de l’onglée dans ses doigts, la chaleur presque asphyxiante de la cuisine après le froid extrême du dehors, la masse inerte, offerte, du beau-père, le tas de bûches à côté de l’évier.

Il en a saisi une et l’a abattue de toutes ses forces sur le profil absent.

Sans un sursaut, le corps s’est avachi un peu plus. Le sang a commencé à recouvrir la table comme de la peinture qui s’échapperait d’un pot renversé. Il pouvait sentir ses mains douloureuses, ses paumes incrustées dans l’écorce. Et rien d’autre. Il était tout entier condensé dans ses mains. La bûche était devenue un prolongement de lui-même, il était du même bois. Il l’a enfin lâchée. Le fracas sur le plancher lui a fait l’effet d’une grande claque. Et c’est alors seulement qu’il a compris. Il venait de tuer le beau-père. Et il ne pouvait pas rester là. Fallait qu’il parte, fallait qu’il se sauve.

Une poigne glacée lui a tordu tout l’intérieur à la pensée de quitter sa mère et Leah. Pour toujours. »

La première partie est la rencontre que nous faisons avec chacun des personnages. On apprend ce qui va les jeter dans la vie, sur les routes, dans les villes, dans des guerres, et découvrir ce qui va faire d’eux des « meurtriers ». On pourrait d’ailleurs discuter du terme qui dans l’histoire prend de nombreuses nuances. J’ai adoré être avec Steve et Nathan, accrochés sous les trains, le soir au bivouac, écouter Steve motiver ses troupes pour résister aux patrons, aux abus, à l’exploitation. Parmi mes scènes favorites, il y a celle où Nathan essaye des chaussures neuves en compagnie de Steve. Ce passage est d’une grande finesse, grande intelligence, pour dire comment ce jeune homme mal chaussé peine à trouver ses aises dans des chaussures neuves. Un grand sourire éclaire le visage de Nathan, enfin bien dans ses chaussures, comme si elles allaient lui ouvrir de nouveaux et beaux chemins, un nouvel avenir, lui offrir de la chance, de la joie de vivre et de l’assurance. C’est ça qu’on ressent en lisant cette scène. De l’importance des chaussures, dans une vie de hobo.

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« Elles sont un peu grandes, un peu larges, un peu raides, un peu lourdes. Comme s’il n’était pas tout seul dedans. La semelle en cuir épais ne plie pas. L’impression d’être perché sur deux bascules bancales et de ne plus savoir comment marcher. Il s’est dandiné tant bien que mal, contracté, l’allure d’un automate grippé, trois pas aller, trois pas retour, en écartant les bras pour garder l’équilibre. Et il a su qu’il ne les quitterait pas, qu’il ne les quitterait plus. pas question d’essayer une autre paire ayant appartenu à un autre mort. Et après tout, elles sont chics, elles sont belles. Trop belles pour jouer les délicats et y renoncer. Il a depuis longtemps passé l’âge des caprices. Et puis là où ils sont, les morts, ils n’en ont plus besoin, de leurs souliers! » 

Au cœur du livre est l’explosion en 1917 qui ravagea Halifax, qui l’anéantit, la plongea dans le chaos. C’est comme un nœud qui va réorienter fatalement les destinées de plusieurs des protagonistes. La description de cette histoire est sidérante de vérité, on est transporté dans le souffle de cette explosion et chahuté par et dans ses conséquences. On assiste à la « naissance » de Jane nommée ainsi car elle a perdu souvenir de tout et même de son nom. On retrouve Arthur et enfin Milton, mais certains se croisent seulement sans se connaître.

317px-Chicago_world's_fair,_a_century_of_progress,_expo_poster,_1933 (1)La seconde partie du roman, plus consacrée à l’exposition universelle de Chicago 1933/1934 et aux grands mouvements sociaux, en particulier celui des dockers de San Francisco. Je vous le dis : c’est magistral. Car là encore, on vit pas à pas avec Arthur – je ne vous dis pas comment il se retrouve ici – cette grande grève, résultat d’années d’humiliation, de mauvais traitements, mauvais salaires…On a suivi auparavant les saisonniers, avec le merveilleux Steve et sa troupe. Quel beau personnage, lui qui prend Nathan, encore gosse sous sa protection et dans son affection surtout. 

« Ce qui était déroutant, insupportable, et sans remède, c’était de voir que Steve avait pu être touché. D’en être les témoins, et de comprendre que toute son intelligence des manigances des grands du monde n’avait pas pu lui épargner les coups bas, que tous ses discours et sa révolte, qu’il avait essayé de leur transmettre, n’avaient servi à rien. Même Steve pouvait être mis à terre par le système. Ça les terrorisait. Ça ne leur laissait aucune chance, à eux, aucune chance.

Le Kid décide qu’un père, ça puisse se tromper. Même si c’est dur à avaler. Il a beau se dire qu’un père, après tout, c’est juste un homme comme les autres, ce n’est pas facile à accepter. Il faut sûrement un peu de temps pour le comprendre…On a envie qu’il soit fort, un père pour pouvoir l’aimer et vouloir être comme lui, ou du moins essayer. Et puis un jour, voilà qu’on prend en défaut sa solidité, qui semblait évidente, inébranlable. on se met à questionner ce qui fonde l’autorité. Les doutes s’insinuent, le regard commence à changer.

Ça doit être ça, grandir. Tout simplement. »

Portrait

Portrait

Steve est emblématique d’une part de ces luttes qualifiées de communistes par les autorités, donc violemment combattues, et d’autre part du « renversement » qui va se produire au milieu du roman, noir par ce bouleversement dans les routes des héros et des héroïnes, leurs vies et leurs projets se trouvant jetés à terre par la violence du monde, je ne sais pas si on peut parler de hasard, de fatalité, de destinée ? Non, je ne crois pas que ça relève de ça vraiment, mais plutôt de l’humanité elle-même, de ce qu’elle ambitionne, de ce qu’elle vise, en espérant toujours que ça marchera. Et les dés sont jetés sur un plateau beaucoup trop vaste et encombré, les espoirs, les rêves, les ambitions même ne se réalisent pas…Je pense à Mary et à son gâteau. C’est une scène et une des idées du livre que j’affectionne particulièrement. Mary a mis dans ce gâteau tant d’espoir, tant d’amour, et va s’y attacher avec une constance si triste que la voir verser le whisky, le pouce sur le goulot du jug, la voir mirer les cerises confites devant la fenêtre et la douceur de cette transparence sucrée, la délicatesse de ces passages sont empreints de compassion, de tendresse et de chagrin, car il ne restera vers la fin du livre de ce gâteau que le papier brun qui l’entourait, fripé.

« Tous les trois jours, sans déroger, elle dépliait une à une les trois étamines qui emmaillotaient le bloc compact de pâte brunie, comme on enlève, avec délicatesse, les épaisseurs de gaze qui bandent une blessure et collent parfois aux chairs. Puis se saisissant du jug de whisky, elle en couvrait partiellement le goulot de terre avec son pouce et le renversait pour en libérer, en un gros goutte à goutte, l’alcool qui garantirait le moelleux du cake et sa conservation. Elle frissonnait toujours en replaçant soigneusement les pans de coton souillés d’auréoles sombres. La sensation de plus en plus criante  d’accomplir un rite funéraire. »

Moi ? Cette image me chamboule, Mary me chamboule. Elle est une personne comme on dit « ordinaire », elle attend son mari James, qui ne rentrera pas, elle perd ses enfants dans des conditions atroces, elle va maudire Arthur, son frère, le seul être au monde qui lui reste encore. Enfin un peu, un court temps. Et elle l’aime et le déteste à la fois. C’est un peu le sort de chacun des personnages, de perdre ce qu’il aime le plus, que ce soit une personne ou une ambition, ou un sentiment, ou quelque chose d’intérieur et de secret. Nathan, Pekka, Milton, Arthur et Nathan, tous perdent ce qui les tient vraiment en vie. Et puisque ce roman est noir, évidemment tout est perte dans ces histoires, une dévastation .

Un petit peu sur les personnages majeurs, Milton, fils de bourgeois à qui sa famille a refusé des études d’art et qui tourne mal – selon moi, attention – , Arthur, jeune homme jailli d’un enfant sensible à la vie et à la mort et qui s’engage à 18 ans pour partir à la guerre en Europe, Pekka, la seule femme mais pas des moindres, forte personnalité, changeant de nom au fil de ses déplacements – nombreux – peut-être la plus « adaptative » mais ça a ses limites, et enfin Nathan, fils de Pekka mais ils ne font pas route ensemble, jeune Nathan absolument attachant qui trouvera un père en Steve. Ce sont là les personnages principaux, mais d’autres, tout aussi importants et tout aussi touchants viennent, comme des accidents malheureux ou comme des chances, apporter le mouvement dans la vie des autres, celui des idées, celui des sentiments. Ce qui est grand dans ce livre, c’est comme tout se renverse tout à coup, comme soudain nos personnages se retrouvent dépossédés de leur destinée.

243px-King-Kong-1933-RKOJe reviens sur la sidérante Pekka débordante de vie, de malice, et d’initiative, apte à se fondre au moment et au lieu, dont on croirait qu’elle résiste à tout mais non, elle est portée de ci de là, elle s’adapte, mais ça ne marche pas à tous les coups. Elle se sent bien avec Curtis, elle peut lui dire des choses qu’elle ne dit à personne. Curtis, cet homme qui ne ressemble plus qu’à une momie. À ce moment, Pekka est Gloria, elle maquille Curtis pour leur show.. Il y a entre eux des scènes épatantes, comme la conversation entre Curtis et elle, sortant de leur seconde séance de cinéma où ils ont vu King Kong. Cependant Pekka, à ce stade du roman commence à repenser à ses enfants. Nathan et Leah, la petite laissée chez les voisins. Elle commence à être fatiguée cette pauvre Pekka, et déjà le chemin vers sa fin avance, implacable.

Et Pekka entend: »Aint we got find »:

Je pourrais parler sur des pages de tout ce que ce livre m’a apporté en émotions, en savoirs, en plaisir de lecture. C’est pourquoi je ne terminerai pas sans parler de l’écriture remarquable de Valentine Imhof. Le roman débute et finit avec Milton. Un personnage qui n’a pas attiré ma sympathie, mais de la colère et aussi à certains moments de la pitié. Mais il est le plus trouble de tous et surtout il a choisi de vivre loin du genre humain, dans le désert et en pleine nature. En faire celui qui ouvre le livre et le referme est une riche idée, métaphore du cycle de la vie et de la terre qui finit par engloutir tout ce qu’on a laissé sur sa peau et dans ses entrailles. Il y a donc une construction parfaite, un cycle, une boucle tragique, et quant à l’écriture, la richesse du vocabulaire, la précision dans les descriptions qui même réalistes contiennent une grande poésie, les voix de tous ces êtres auxquels on s’attache si fort ajoutent une émotion, une inclusion aussi de la lectrice que je suis dans cette histoire. On s’immerge par la force des phrases, des tournures, par leur authenticité. Et je quitte ce livre les larmes aux yeux, forcément, mais plus riche de ces histoires et de ces rencontres. J’ai bien l’intention de partager ce livre exceptionnellement beau, puissant, intelligent, œuvre d’une grande plume avec mon entourage. Et avec vous alors allez-y, lisez Valentine Imhof, et lisez « Le blues des phalènes ».

« La peine du bourreau » – Estelle Tharreau – Taurnada éditions

CVT_La-Peine-du-bourreau_7918« Prologue

Dans un claquement sec, la porte de la fourgonnette aux vitres fumées et grillagées se referma sous les lumières nébuleuses et orangées de la prison Allan B. Polunsky Unit.

Vêtu de sa combinaison blanche, les mains et les pieds entravés par des menottes reliées à la ceinture par des chaînes, le condamné E0451 quittait la prison de haute sécurité. Un établissement carcéral aux allures de base militaire perdue au milieu de nulle part. D’austères bâtiments blancs en béton armé, entourés de murs de barbelés tranchants entrecoupés de miradors se dressant vers le ciel. »

Je découvre les éditions Taurnada et Estelle Tharreau avec ce très bon roman.Très bon tant par l’écriture, le choix narratif sur quatre heures. Quatre heures durant lesquelles le gouverneur du Texas, le républicain Thompson, et McCoy, le vieux bourreau, vont s’entretenir, alors que dans le couloir de la mort, Ed 0451 attend son heure. Thompson veut savoir si la demande de grâce pour Ed 0451 est justifiée, McCoy va pour lui pratiquer sa dernière mise à mort après 42 ans de service. Ed, son histoire, « Chapitre 3, 19 h 17 », édifiant sur l’état d’esprit des Texans, et le jeune Ed aux prises avec la domination de son père, de son oncle Randall, et de leur clique. Tous essentiellement racistes.

« C’en était trop pour le père d’Ed qui ne pouvait tolérer des « nègres » mangeant, buvant, se divertissant aux côtés de Blancs. Il prévoyait des hordes noires déferlant sur l’héritage économique et culturel des Blancs. Il entrevoyait une Amérique où le Blanc n’existerait plus, une race américaine abâtardie, une société décadente à l’image de tous ces hippies drogués et fornicateurs, une société percluse de criminels impunis. »

640px-PolunskyUnitWestLivingstonTXCes mots résonnent fort à mes oreilles…Ed devra, sous pression, aller travailler à Huntsville, alors qu’il envisage, jeune marié, d’aller travailler dans le Kentucky:

« À Huntsville, la boucle est bouclée. Alors maintenant que ce foutu moratoire est oublié, on va avoir besoin de monde pour redresser la barre, alimenter les prisons et le couloir de la mort. Tu comprends ce que je veux dire, mon garçon?

-Oui.

-Un Texan n’a rien à faire dans le Kentucky.

-Tu peux compter sur moi, oncle Randall. »

Le policier lui serra la main pendant que le père et le beau-père lui tapèrent sur l’épaule.

« Tu peux être fier de ton fils et toi, heureux d’avoir marié ta fille à un vrai homme du Sud. »

Il tendit un verre au jeune homme.

‘Félicitations, Ed! « 

En 1976, Ed était trop faible et trop confiant en ceux qui avaient tout pouvoir, son père, les hommes du vieux Sud, sa patrie et Dieu pour ne pas être rattrapé par la réalité et hanté par le doute, quelques années plus tard. »

Ce livre est remarquable parce qu’il explore tous les points de vue; un avertissement au tout début de l’édition précise que ce livre est bien un roman, que les opinions exprimées ne reflètent pas celles de l’auteur. Le vieux bourreau va égrener en 4 heures ses souvenirs, les pires, au Gouverneur, qui sera déstabilisé. Estelle Tharreau en avant-propos précise qu’elle a pris peu de libertés sur les lieux et les procédures, mais les deux prisons citées – Polunsky et Walls- existent bien et le système carcéral décrit fonctionne bien ainsi au Texas. Le vieux bourreau, au Gouverneur:

« On nous a entraînés à piquer. Les médecins et le personnel médical refusent de le faire à cause du serment qu’ils ont fait de sauver des vies, pas de les ôter et bla-bla-bla. C’est toujours la même rengaine: « On exige que ces monstres soient enfermés, tués ou torturés, mais ce n’est pas à nous de le faire! On veut bien parler, conseiller, ordonner, mais pas se salir les mains! »

-C’est une attaque personnelle?

-À vous de voir.

-Et pourtant, je suis là, ce soir.

-Vous avez demandé à me parler, mais allez-vous également demander à appuyer sur le bouton? Même sans aller jusque- là, serz-vosu présent à l’exécution si vous la maintenez?

Thompson détourna la tête quelques instants.

-Non! Bien sûr que non. C’est l’affaire du bourreau, le type nécessaire, mais aussi le sadique qui prend son pied à tuer ses congénères.

-Je ne pense pas que les gens vous voient comme cela.

-Je peux vous assurer que dans l’esprit de pas mal de gens, entre els criminels et nous, la frontière est parfois mince. En Europe, c’étaient même de véritables parias. Eux et leurs familles.

-Oui, mais l’Europe…Un ramassis de rêveurs et de donneurs de leçons. »

Mark Britain from Houston, USA - Day trip to Huntsville The Huntsville Unit has the nickname "Walls Unit" because the unit has red brick walls. CC BY-SA 0 File:HuntsvilleUnitBrickWalls.jpg Created: 26 January 2008

Mark Britain from Houston, USA – Day trip to Huntsville CC BY-SA 2.0 File:HuntsvilleUnitBrickWalls.jpg Created: 26 January 2008

Les criminels présentés sont fictifs, leurs actes inspirés de faits réels multiples, qu’elle a choisi d’édulcorer. Voilà les précisons données avant la lecture. Quant à moi, je trouve cette manière d’écrire, ces 4 heures, très efficace. 

il est bien compliqué de parler de ce roman, qui est affiché comme étant un thriller, terme qui me laisse toujours perplexe.  Il y a bien ici un suspense, c’est vrai, mais pour moi, ce qui fait la force du livre, c’est bien le sujet exploré ou exposé, sujet qui se prête tant à la polémique, et parlant des USA  c’est peu de le dire.

La vie d’Ed 0451 est narrée au fil des heures, ces 4 heures aux dernières minutes fatidiques. Je n’ai pas l’intention d’en écrire plus que ça. Ce roman est très intéressant, très bien écrit, amène un regard et une réflexion sur ce sujet clivant s’il en est. Les mères ravagées, qu’elles soient celles des victimes ou celles des condamnés, les criminels – et ce sont parfois les mêmes -, les scènes de prison et celle du couloir de la mort, celles de ce « rituel » de la mise à mort ne sont pas faciles à lire, surtout quand au fil des mots du vieux bourreau surgissent les erreurs policières et judiciaires, mais aussi les meurtres odieux, tout ce qu’il y a de pire dans la foule humaine. Ou le cas Caldwell, une histoire atroce, juste ces quelques mots:

339px-thumbnail« -Si Caldwell n’était pas en prison, il serait SDF comme à chaque fois qu’il fuyait ses familles d’accueil et comme il l’était avant de tuer son dealer parce qu’il sentait les poubelles, soi-disant. S’il échappe à l’injection, on va l’expédier à l’asile ce qui revient à peu près au même que la prison. Si sa peine est commuée en peine à perpétuité, il retournera avec les droits communs. Vous savez combien de passages à tabac et de viols, il a subi pendant sa détention avant de rejoindre le couloir de la mort? Je suis avocat de la défense, mais pas abolitionniste. Je suis convaincu que Caldwell n’est pas totalement responsable, mais c’est un danger pour lui-même et les autres. C’est trop tard pour lui. »

L’avocat se leva et lança deux billets sur la table.

Il vous a dit ce que représentaient ses dessins?

-Non, mais je les ai vus. Ses parents étaient des toxicomanes qui vendaient les jouets et l’aide alimentaire de leur fils pour payer leur dose. Ils le calmaient à coups de câble électrique et de tuyau en cuivre. À 6 ans, les flics l’ont retrouvé le crâne défoncé sur un tas d’ordures. »

McCoy résuma cet entretien qui le remuait encore trente-trois ans plus tard. Le gouverneur se pinça les lèvres et un malaise fit vaciller l’autorité de son visage avant que le bourreau n’ajoute:

« C’était la première fois que j’ai eu envie de pleurer pour un Noir »

Le ton est posé, pas de pathos à aucun moment. J’ai beaucoup aimé ce livre pour cette raison en particulier. Cela dénote le fait qu’Estelle Tharreau ne prend pas ses lecteurs pour des idiots. Une réussite sur un sujet difficile, récit remarquablement mené et sur lequel, si besoin en était, j’ai confirmé mon point de vue. Fin de lecture en état de consternation. Par le fait qu’il est malaisé de faire partie d’un monde où tout ça existe bel et bien, encore. Menée jusqu’au bout sans temps mort, cette exécution m’a retourné le ventre sur cette phrase finale ambigüe à souhait.

« Un moment de plénitude et d’éternité à l’instant où le cœur du bourreau Ed McCoy cesse de battre. »

Bravo!

« Tourbillon » – Shelby Foote – Gallimard/La Noire, traduit de l’anglais (USA)par Maurice-Edgar Coindreau et Hervé Belkiri-Deluen

« Le greffier »unnamed

En général, la première semaine de septembre amène le temps le plus chaud de l’année et ce jour-là n’y faisait pas exception. Au-dessus de nous, les ventilateurs tournoyaient lentement. Leurs pales projetaient l’air vers le plafond mais nulle part ailleurs. Elles émettaient un grincement, un grincement continu et monotone ( on l’entendait pendant les dix premières minutes, puis plus du tout, à moins d’y penser ou d’y prêter spécialement attention) au-dessus des rangées de gens de la ville et de la campagne en manches de chemise et en calicot, et des quelques Noirs dispersés avec leurs grands faux cols et leurs chaînes de montre. Sur la galerie, les paysannes amies et parentes de Eustis et du vieux Lundy, munies de sels Cardui et de tabac à priser Tube Rose, tenaient des éventails en carton aux bords ramollis et effilochés car on en était au quatrième jour. Tout était terminé, on attendait plus que  le verdict. »

Lecture exceptionnelle de ce roman noir difficile à lâcher. Plusieurs choses m’ont beaucoup marquée ici. La quatrième de couverture indique qu’en 1959 ce livre paru en 1950 aux USA, ce livre jugé scandaleux fut jeté à la décharge de Memphis par des membres de l’American Legion. Quant à cet auteur, si vous souhaitez en savoir plus, suivez CE LIEN, passionnant.

L’histoire se déroule dans l’état du Mississippi essentiellement, et c’est dans ce Sud chaud, moite et dévôt que va se dérouler l’affaire Luther Eustis, le livre commençant à rebours avec le procès de cet homme. Livre polyphonique, une forme que j’ai toujours beaucoup aimé, et forme qui ici précisément ménage l’opinion qu’on va se faire de ce Luther Eustis, jugé pour le meurtre de Beulah. Chacun racontera sa version, y compris Beulah .

moon-1024913_640« Le passé a fui, temps perdu et mort, et l’avenir aussi: l’avenir est mort.  Pour moi, il n’y a plus qu’un temps unique, le présent, alors que je m’enfonce toujours plus en regardant vers le haut. Pour moi, ça n’est pas un souvenir, ça est. Je vois les bulles monter, comme des perles sur un fil qui se déroule au ralenti hors de ma poitrine et qui monte paresseusement vers la surface ridée que le clair de lune ne peut pas pénétrer. La lune brille, je l’ai vue, mais je ne connais qu’une seule chose: deux mains, deux bras qui se dressent comme des piliers: Meurs !Meurs ! Peu m’importe, que j’ai envie de lui dire. J’ai pas peur. Tu me ramèneras à la surface et je parlerai et alors… »

Belle option de narration qui fait parler la mourante. Le début du roman accroche immédiatement avec ce tribunal et le portrait de Nowell l’avocat et de Holiman, le juge aux allumettes.

supreme-court-building-1209701_640« Le juge Holiman donnait ses instructions au jury. C’était un vieillard avec un fanon de dindon, qui avait dix ans de plus que quiconque dans l’auditoire. Il parlait en mâchonnant le tuyau de sa pipe qu’il aurait pu acheter à Yale en 96, sauf qu’il n’avait jamais mis les pieds dans une fac, à plus forte raison dans une université de l’Est. Chaque jour il vidait sa boîte d’allumettes de cuisine pour éviter que sa pipe ne s’éteigne et il crachait dans le pot de chambre posé près de lui, juste derrière son siège, sur une couche d’allumettes cassées qui s’épaississait tous les jours davantage, de sorte que, l’après-midi venu, si vous approchiez de lui par derrière, les semelles de vos chaussures ne touchaient plus le plancher. »

Eustis est marié à Kate dont il a trois filles, Myrtle, Rosaleen et Luty Pearl. Il va quitter femme et enfants quand il va rencontrer Beulah. Quel destin que celui de cette belle blonde, vendue sur un lit depuis son enfance à tous les hommes de passage. Beulah est un beau personnage. Et globalement dans ce livre, si on excepte la mère de Beulah – à sa décharge, elle a sans doute vécu ce qu’elle impose à sa fille –  les femmes sont de beaux personnages. Beulah et Eustis vont se rencontrer et sous de faux noms, Sue et Luke Gowan, vont partir vivre leur amour dans une cabane sur une île. Là vit Miz Pitts et son fils Nigaud, muet. Mais sa mère l’a éduqué et Nigaud ne l’est pas tant que ça, et puis il est un homme transi d’amour pour Beulah.

House of Prayer« Chagrin, dit le dictionnaire, « peine ou déplaisir causé par un événement fâcheux ». Vieilli: « douleur physique ». Il n’y avait rien de vieilli dans mes impressions. L’ennui avec un dictionnaire, c’est qu’il essaie de tout expliquer avec des mots, et il y a une limite aux choses qu’on peut dire avec des mots. Personne ne peut savoir ce qu’un mot signifie avant qu’on l’ait ressenti. Je savais cela maintenant. Chagrin, par exemple. »

bible-816058_640Ce qui est omniprésent dans ce roman, c’est la Bible et le poids de la religion, de la croyance en général et du fanatisme. Ce qui est frappant, c’est ce que j’appellerai le grand cirque de la foi avec ici Frère Jimson. Les chapitres de prêche sont absolument terribles, à faire peur. Ce que va faire Eustis, tuer Beulah pour retourner vers Kate et ses filles, est pour lui selon la volonté de Dieu, du Diable tout autant, et lui ne serait que le pauvre instrument de ces forces qu’en simple humain il ne peut maîtriser. Je vous le dis comme je le ressens, Eustis est juste écœurant de veulerie. Je l’ai détesté d’un bout à l’autre .

Ainsi sont contés les faits par le greffier, le reporter et Nigaud, dans la première partie, par Eustis et Beulah dans la seconde et pour finir dans la dernière partie par l’épouse (Kate), l’avocat, et le geôlier. D’autres voix se mêlent aux premières, comme le témoignage de Miz Pitts, un des personnages les plus marquants et peut -être le plus attachant du livre pour moi. Pourquoi?  Parce que Miz Pitts a une histoire terrible, c’est une femme intelligente, qui a su s’en sortir grâce à cette intelligence et une force de caractère peu commune. Il fallait bien ça pour survivre à ce qu’elle a vécu; et puis elle a son fils Nigaud auquel elle a donné des armes pour vivre comme un être humain, lire, écrire, comprendre le langage des signes et le langage labial. Elle vit de la pêche, travaille dur et sans se laisser faire par qui que ce soit, elle est une femme moderne dans un univers archaïque. Néanmoins elle défend avant tout son fils si fragile.

new-york-times-newspaper-1159719_640Beaucoup de personnages interviennent, jamais superficiellement, le monde des tribunaux, de la police et de la presse en ville et le monde de la campagne; j’ai ressenti comme une distorsion du temps. On est au XXème siècle, le début et la fin nous le confirment, mais les autres personnages semblent d’une autre époque, il m’a semblé percevoir un écart conséquent entre ces deux univers, je crois que ce n’est pas qu’une impression et c’est peut être bien encore le cas aujourd’hui.

L’écriture est captivante, on ne s’arrête pas d’avancer parce que même sachant ce qui s’est passé, écouter les versions, interprétations de chacun est une véritable immersion dans des cerveaux, dans des vies et dans des situations terribles pour beaucoup.

« L’Amour nous a trahis. Nous sommes essentiellement, irrévocablement seuls. Tout ce qui semble vouloir lutter contre cette solitude est un piège. L’Amour est un piège. L’Amour nous a trahis dans ce siècle. Nous avons laissé passer notre chance en 1865, bien que nous ayons combattu avec une fureur qui semblait indiquer le pressentiment de ce qui arriverait si nous avions vécu. »

bible-1948778_640J’ai cordialement détesté Luther Eustis, vraiment. Très intéressante dernière partie avec un avocat qui va plaider l’irresponsabilité pour éviter la peine capitale. Mais chacun, chaque témoin, même Kate sait bien que Luther a joué de sa « foi » pour s’absoudre aux yeux de Dieu; mais aux yeux des hommes, c’est autre chose. Sa Bible, on le verra, sera témoin à charge de son acte, il y voit le démon en action, alors il prie…

Un univers incroyable, j’ai trouvé ce roman d’une force, d’une acuité et d’une âpreté exceptionnelles ajoutées à une construction parfaite. Pour moi un grand roman et il faut se réjouir de sa traduction en français aux éditions Gallimard en 1978, et de son retour à La noire aujourd’hui.C’est la découverte d’un très grand écrivain, que je me garderai bien de comparer à tout autre et qui j’espère sera lu largement.

Cette chanson

« L’eau rouge » – Jurica Pavičić – éditions Agullo, traduit du croate par Olivier Lannuzel

« VESNA

(1989)

Pour commencer, Vesna se souvient du temps qu’il a fait.

C’était une journée chaude et splendide de septembre, comme si le ciel se moquait d’eux par avance. La brise marine avait adouci la chaleur de l’été indien durant tout l’après-midi. Et quand le soir était tombé, un soupçon agréable de fraîcheur, annonciateur de l’automne, s’était glissé dans les rues, dans les cuisines et dans les chambres.

Vesna ne se souvient pas seulement du temps qu’il a fait. Elle se souvient aussi de l’espace. »

En le commençant, je n’étais pas certaine d’accrocher à ce livre. En tous cas à l’écriture car pour le reste, l’histoire est très prenante, c’est bien une enquête sans tellement de policiers. La narration est simple et sobre, et c’est sur la longueur que j’ai commencé à vraiment aimer pour finalement au bout de 50 pages filer droit jusqu’au bout de la vie de quelques habitants de Misto, village de Dalmatie.

Divisé en quatre parties allant de 1989 à 2017, on va suivre les pas et la vie de plusieurs personnages. On écoute Vesna et Jakov, les parents, Mate le frère jumeau de Silva, Adrijan, un amoureux de Silva, puis Gorki qui fut policier et devient agent pour un promoteur immobilier, Brane l’amoureux « officiel » de Silva, devenu marin sur un cargo de fret, Elda qui est un peu comme un miracle, en particulier pour Mate qui est mon personnage préféré. Au cœur de l’histoire, Silva, adolescente turbulente de 17 ans, disparait lors de la fête des pêcheurs à Misto, en Dalmatie. Elle allait à l’école à Split, où elle était pensionnaire.

La mère de Brane Rokov, portrait:

« Uršula s’est adressée à Mate sans descendre dans la cour et sans l’inviter à monter. Elle reste là-haut à le regarder de ses yeux bleu-gris clair qui la rendent encore jolie.

Il y a trente ans, Uršula était la plus belle fille de Misto – c’est ce qu’à coutume de dire le père de Mate. Il dit cela devant Vesna et Mate n’a jamais eu l’impression qu’elle tirait de cette constatation une quelconque jalousie. On admire Uršula comme on admire un vase grec ou des vestiges archéologiques: comme quelque chose de beau qui s’est abîmé irrémédiablement il y a longtemps. Qui aurait pu penser qu’elle terminerait là-bas, au fin fond du village, ajoute alors Vesna. On l’imaginait partir faire sa vie loin d’ici, dit-elle, et elle est là, sur les terres des Rokov, avec Tonko, dans cette maison sale recouverte de poussière plastique. »*

(*Tonko répare des bateaux, la poussière est due à l’abrasion des résines.)

Mate devant l’absence de sa sœur:

« Parfois, pas souvent, Mate se glisse en douce dans la chambre de sa sœur. Il s’y introduit quand Vesna ne fait pas attention, mais Vesna ne fait plus attention à rien. Il pousse la porte sur laquelle est écrit Keep out, entre dans la pièce, mais n’allume pas la lumière. Il s’assoit simplement sur le lit, il écoute, il respire. La chambre garde encore l’odeur de Silva: un parfum rêche, ténébreux, Mate se souvient que Silva l’appelait du patchouli. L’odeur a imprégné les taies d’oreiller, les vêtements, le pyjama, même les rideaux. »

L’enquête commence alors que la Yougoslavie se disloque, le régime de Tito est à l’agonie, et ces bouleversements feront que l’enquête sur la disparition de Silva tournera court, malgré la bonne volonté de Gorki Šain.

On va voir les parents, d’abord obstinés, acharnés et effondrés de chagrin céder peu à peu au découragement, le couple de Vesna et Jakov se rompra et seul Mate, sans rien dire, à l’insu de son épouse Doris, Mate qui a un bon emploi fera des voyages partout en Europe sur les traces éventuelles de sa sœur. Il a créé une page FB, a mis des alertes, il part, frappe aux portes, téléphone, prend des trains et des avions, avec une assiduité, un courage, une volonté incroyables. Mate est très attachant, c’est quelqu’un de droit et de fidèle à ses valeurs, seul son mariage sera de ce fait rompu, il cache à Doris ces voyages, sa quête, parce qu’il sait qu’elle n’approuve pas, mais on sent aussi que ce mariage ne durera pas de toutes façons. On souhaite fort à Mate de retrouver sa sœur, mais il va trouver Elda. Beau personnage aussi qui va éclairer la vie de Mate, et éclairer la fin du roman. Elda et sa mémoire sont une clé.

« Car le souvenir ne peut aller contre les faits. Et les faits montrent que ce samedi aux alentours de onze heures, Silva était à Misto, pas à Split. Ils montrent qu’elle n’a disparu de Misto que le lendemain matin, après avoir annoncé son départ à un garçon du coin. Dimanche, pas samedi, elle a dû s’esquiver et gagner Split au petit matin. Dimanche, pas samedi, elle s’est présentée au guichet de la gare routière, a acheté un billet et s’est fait la belle quelque part. Voilà ce que montrent les faits combinés. Le récit s’enchâsse, il est logique, pas de trou. Elda a donc fini par le croire. Et elle a commencé elle-même à le colporter, comme s’il s’agissait d’une vérité avérée digne de foi.

Mais maintenant elle sait. Elle voit avec une limpidité cristalline que ce matin à la gare, ce n’était pas un dimanche mais un samedi. »

Il s’agit bien d’un polar auquel se mêle l’histoire de ce pays, polar avec Gorki qui va revenir des années plus tard à Misto sous un autre chapeau, Gorki qui en remettant les pieds dans cet endroit où il a lâché une enquête sans aboutir à quoi que ce soit y voit toutes les capitulations. Car: Silva est-elle vivante? A-t-elle juste fugué en ayant préparé son départ ? Une possible implication avec un trafic de drogue lui a-t-elle attiré des ennuis? Vivante, ou morte, Silva? Et qu’est devenu un pays qui mis en morceaux se vend aux investisseurs étrangers, qu’en penser et comment y vivre?

Du début à la fin ce très très bon roman, premier polar croate traduit en France, m’a tenue en haleine. Il n’y a ni bruit ni fureur, ni sang ni coups, ni sirènes ni coups de feu, mais des vies qui se déroulent avec un trou, un vide dans les histoires, cette absence qu’on ne peut expliquer… Les couples se délitent, les parents, Vesna et Jakov ( j’aime bien Jakov aussi, beau portrait de cet homme épuisé, tari ), Mate et Doris, comme leur pays, ils se défont. Il sera question aussi de la guerre du Kosovo avec Adrijan, soldat en 1995, aux prises avec la police durant l’enquête, il tombe par hasard sur une des affichettes posées partout par Jakov et Mate au moment de la disparition.

« Ce visage, il s’en souvient bien. Il retrouve la même expression mutine, le nez froncé, plein d’une colère perpétuelle. Il reconnaît cette mèche qui tombe au milieu du front et couvre son œil gauche. Ici, au beau milieu des montagnes de Bosnie, sur ce bout de papier, Silva Vela ressemble en tout point à la fille dont il se souvient.

Et tandis que le bidon en plastique se remplit d’eau, Adrijan est debout, il a les yeux rivés sur ce pan de mur près de la porte des WC et sur ce visage resté figé, inaltéré depuis toutes ces années. Ce visage qui a chamboulé sa vie. »

Cette lecture a quelque chose de magnétique, sans doute c’est par la sobriété de l’écriture qui reste sur une sorte de ligne peu soumise aux variations, mais qui nous tire comme un aimant derrière les mots, sous la narration, là où frémissent les sentiments, les émotions, les colères, dans une retenue qui finalement capte totalement l’attention. Cette sobriété de l’écriture va de pair avec une grande délicatesse, une certaine pudeur dans l’expression des émotions. Je ne sais pas si je dis bien cette main ferme mais pourtant douce qui m’a tenue tout au long, pour enfin savoir. C’est une atmosphère de déclin si bien rendue, celle du pays, celle des gens, celle de Misto qui tombe entre les mains de promoteurs de résidences de vacances, des vieux qui résistent et des jeunes qui partent, laissant cette petite ville livrée à un futur triste.

« Il doit le reconnaître: les Irlandais ont mis le paquet. ils ont investi de l’argent et fait ce qu’il fallait pour l’inauguration de Misto Sunset Residence.

L’aménagement du lotissement, c’est du cinq étoiles. En une journée compacte, une entreprise horticole a planté des lauriers-roses, des oliviers, de la lavande et du romarin dans les espaces verts. La pierre polie des escaliers et des sentiers resplendit au soleil, les rames et les bancs ont été fraîchement peints et lustrés. Pour l’événement, Smart Solutions a loué une dizaine de catamarans qui flottent en ce moment, amarrés au vieux môle de l’armée communiste yougoslave. »

La fin est terriblement mélancolique, on y retrouve une Uršula en majesté – je trouve – et un Gorki fataliste, j’ai beaucoup aimé ce roman, vraiment. Mate, dans la chambre de Silva, regarde ses cassettes ( vous souvenez-vous de nos cassettes? … ).  Parmi celles de Silva se trouve Mark Knopfler que je choisis parmi d’autres, parce qu’il m’évoque beaucoup de – beaux –  souvenirs. 

À écouter le son à fond, Brothers of arms

« Traverser la nuit » – Hervé Le Corre – Rivages / Noirs

« Immobiles et sombres sous l’éclairage bleuté que la pluie pulvérise sur eux, soufflant de petits nuages de condensation vite dispersés par le vent traînard qui rôde le long des voies du tramway, ils attendent là, une dizaine, transis, emmitouflés, et se tiennent à l’écart de l’homme inanimé gisant sous un banc. Ils affectent de regarder ailleurs, loin, pour apercevoir l’approche d’une rame, ou bien scrutant l’écran de leur téléphone qui leur fait un visage blafard et creux. On est au mois de mars et depuis des jours le crachin fait tout reluire d’éclats malsains, de lueurs embourbées. »

Le genre de livre qui me laisse pantoise tant c’est brillant, tant c’est puissant. L’année, côté lecture j’entends, commence bien, très bien.

Hervé Le Corre est impitoyable avec un livre d’une noirceur sans défaut, un noir plus noir que noir et néanmoins d’une profonde humanité, au sens complexe, creusé, ce qui compte en nous de douleurs, de rancunes, de chagrins, de joies et d’amours aussi, de failles où se glissent des tendresses inattendues. C’est magnifique.

Trois personnages principaux, Jourdan le flic, Louise la jeune mère et un tueur fou et obsessionnel. Il ne faut pas omettre tous les autres, ciselés, jamais lancés dans l’histoire comme ça, pour rien. Non, on a là un travail d’orfèvre absolument bouleversant. J’ai fini cette lecture il y a deux semaines sans parvenir à en parler, trop touchée, émue, attachée à Jourdan et puis à Louise, cette jeune mère d’un petit Sam, ces deux êtres qui en ont bavé à cause d’un compagnon et père violent et menaçant. Louise qui par la grâce de la naissance de Sam est sortie de son existence à la dérive vit dans un état d’anxiété permanente. Et Jourdan en est  profondément secoué, entre colère et compassion, mais veut venger et sauver Louise et Sam, c’est un but qui le tient debout.

 » Jourdan ne sait pas ce qui mène les hommes vers leur chute. Il ne veut plus savoir. Alors la colère comme seule réponse aux questions impossibles. Comme ultime recours au fond de l’impasse.

La colère parce qu’au moins on se sent vivre, parce que ça fait moins mal que la tristesse.

Il sort de l’immeuble sous la pluie, dans le vent, et il offre son visage au mauvais temps et il regarde le plafond gris qui lui crache à la gueule. »

 

Je ne sais pas s’il est légitime de ma part de commenter un tel ouvrage, même en écrivant ça me noue la gorge. Autant de talent, autant de justesse et de lucidité sont admirables. Comment rendre vraiment grâce à un tel livre. C’est donc pourquoi je vais exprimer ici ce que j’ai ressenti, avec quelques extraits.

L’ambiance, c’est beaucoup de pluie, de nuit, de trottoirs, la police qui ramasse un clochard alcoolisé sous un banc devant des gens qui font mine de ne pas voir, attendant leur bus, la police qui découvre des cadavres de jeunes femmes, d’enfants –  une famille décimée – 

« Alors, il entre en enfilant ses gants. Reste avec elle, entend-il dire Elissalde à Corine. J’y vais. Il repousse la porte derrière lui.

Les corps des enfants étendus contre le mur mènent à la salle de bains, où la mère a été abattue sortant de la douche, sans doute parce qu’elle  a entendu les détonations malgré le petit poste de radio posé sur un placard qui débite encore ses bavardages. Jourdan éteint la radio. »

d’autres jeunes femmes encore dépouillées de leurs bijoux, montre, sacs, assassinées; l’ambiance ici c’est ce qu’il y a de pire dans nos sociétés, des addictions, de la haine, de l’abandon, du mépris et de la violence et de l’indifférence, mais aussi la tentation du bien avec Jourdan et plusieurs autres, avec cette Louise si attachante, et son petit Sam qui se dresse pour protéger sa mère. L’ambiance, c’est aussi les êtres qui vont chercher au fond d’eux le courage de continuer à rendre justice. Malgré tout.

Jourdan et tous ceux qui l’entourent sont à la peine. Parce qu’à évoluer dans un tel monde, combien de temps peut-on tenir si près du pire des hommes, si près de la mort, de sa puanteur, de son injustice et de sa violence? C’est Louise surtout dont la vie va mettre Jourdan en colère, Louise, cette jeune femme qui vit en faisant des ménages chez des vieux – oh pardon des personnes âgées, des…seniors ? – , certains gentils d’autres méchants et vétilleux, ni plus ni moins que les autres. Car on le sait, l’âge ne change rien à l’affaire. Louise est harcelée par son ex qui l’a cognée et qu’elle a fichu dehors sans parvenir à s’en défaire; il est là avec ses messages, ses coups de poing contre la porte, son omniprésence menaçante. Pauvre Louise avec son petit Sam, son « petit magicien », qui du haut de ses quelques années se veut le héros de sa maman, et il l’est véritablement.

« Louise l’invite à s’asseoir, lui offre quelque chose à boire. Jourdan refuse, elle n’insiste pas. Il lui demande ce qu’elle a à lui dire.

-Je veux que ça s’arrête. Je veux sortir Sam de tout ce bordel. Il avait pris ce couteau parce qu’il voulait tuer Lucas si jamais il revenait. Un gamin de huit ans ne doit pas avoir ce genre d’idées en tête. Et puis je ne vous ai pas tout dit. Je sais où trouver Lucas. Enfin…Je sais où on peut le trouver. »

Elle masse son épaule. Elle dit qu’elle a travaillé toute la journée et qu’elle a mal partout. Elle dit que sa vie n’est qu’une suite de jours semblables éclairés seulement par la présence de Sam, colorés par les dessins qu’il rapporte de l’école. Seuls les moments qu’elle peut voler avec Sam comptent vraiment. »

Et puis il y a un tueur fou, celui des jeunes femmes dépouillées de petites choses, un type ordinaire en apparence dont on va apprendre peu à peu qui il est. Et puis il y a le mari fou qui tue toute sa famille. Notre monde, qu’on le veuille ou non. Mais l’auteur offre des moments d’une infinie douceur pour Louise et Sam avec l’amitié bienveillante, aimante de Naïma. Et un Jourdan superbe et digne dans sa grande colère. Je vous laisse rencontrer tout ce monde, toute cette équipe policière, et aussi Marlène,

« Elle ne le quitte pas des yeux. Il aimait tant qu’elle le regarde. Il se sentait alors comme sous un soleil de printemps, cette douceur saupoudrée d’or. Il s’étonnait qu’une telle femme ait un jour posé les yeux sur lui et continue de le faire. Il aimait tant la regarder lui aussi. »

Iliana et Barbara, mais en tous cas, chaque personnage est peint avec une grande finesse.

Cette histoire se déroule à Bordeaux, comme quoi tout peut arriver à peu près partout, sous des dessus proprets, des dessous crasseux. Hervé Le Corre ne fait aucune surenchère, les violences familiales et conjugales

« Parfois , maman vient se coucher contre lui, le caressant dans son sommeil, mais aujourd’hui elle le laisse tranquille.

Au soir bâché d’anthracite, en partant, il pose sur le buffet, sous une lampe verte à l’abat-jour fatigué, le paquet de cigarettes qu’il a trouvé dans le sac de la fille. Il sait que ça lui plaira. »

 Et leurs dommages collatéraux qui occupent une grande partie de l’histoire sont, on le sait, chose commune. Et les SDF, les paumés, les défoncés avec leur cortège de drames. Face à ce monde, Jourdan, toujours fatigué mais toujours en colère et toujours sensible à l’injustice brandit son humanité un peu désespérée. La vie de cette brigade de police est édifiante, avec des portraits de femmes et d’hommes tous au bord de quelque chose, que ce soit l’indifférence ou la nausée, la fatigue mortifère ou l’excès de nervosité, le dégoût et la colère.

« Dans le couloir, des cris, des bousculades. L’un des types résiste, se débat. Ils sont deux flics qui luttent avec lui. Sa tête heurte le chambranle d’une porte et il se calme, groggy, le visage en sang.

Jourdan se lève en s’efforçant de ne pas voir la pièce tourner autour de lui. Il s’appuie à la table pendant que Bernie range les documents d’identité. En rejoignant la sortie, il aperçoit dans deux pièces le chaos provoqué par la perquisition. Mise à sac. Scène de guerre. Il y foutrait bien le feu. »

Que dire sinon que ce roman qui jusqu’à la toute fin se lit en immersion totale, avidement, ce livre parfait en tous points à la toute fin nous plonge dans le noir le plus absolu. Une écriture sobre qui touche au cœur, un immense talent.

Arrivant très en retard sur les articles de presse et ceux des autres blogs, je tiens surtout à exprimer mon admiration et même ma reconnaissance à Hervé Le Corre et à son éditeur de m’avoir offert une lecture si puissante et marquante. Autant d’émotions. Autant de beauté –  mais oui, aussi –  merci !

Gros coup de foudre, le second de cette année débutante. La photo de couverture est formidablement bien choisie. Visage noyé de pluie et rimmel qui pleure.

Coco évoque « Reservoir dogs » et Elissalde fredonne « Stuck in the Middle with You