« Né d’aucune femme » – Franck Bouysse – La manufacture de livres

« L’homme

Il se trouvait quelque part plus loin que les aiguilles de ma montre.

Cela n’a pas encore eu lieu. Il ne sait rien du trouble. Ce sont des odeurs de printemps suspendues dans l’air frais du matin, des odeurs d’abord, toujours, des odeurs maculées de couleurs, en dégradé de vert, en anarchie florale confinant à l’explosion. Puis il y a les sons, les bruits, les cris, qui expriment, divulguent, agitent, déglinguent. Il y a du bleu dans le ciel et des ombres au sol, qui étirent la forêt et étendent l’horizon. « 

A peine sortie du destin de la merveilleuse et bouleversante « Grace » de Paul Lynch, voici ma rencontre avec Rose. Ici aux premières prises avec les maîtres (mère et fils), glaçante rencontre:

« Ce qui me frappait, c’était la tristesse, et aussi quelque chose d’autre, qui me mettait déjà mal à l’aise avant même d’en savoir plus sur cette famille. J’ai essayé d’avaler une bouchée de légumes froids, mais j’étais tellement tendue que j’ai recraché. Alors j’ai fait la vaisselle et tout rangé, en espérant avoir mémorisé la place des couverts et des ustensiles. Puis je me suis assise sur une chaise. J’étais vidée. Je me suis remise à pleurer. Je suis montée dans ma chambre en pleurant toujours, et j’ai pleuré encore sur mon lit en pensant que je m’arrêterais plus jamais de pleurer, même quand les larmes couleraient plus, et en même temps je répétais, mon nom c’est Rose, c’est comme ça que je m’appelle, Rose. »

Nous sommes ici du côté de la vallée de la Vézère  avec Rose dont l’histoire est celle de l’enfermement, de l’asservissement contraint, mais contre lequel elle va lutter grâce à un caractère bien trempé et surtout par l’écriture.

C’est ici que se joue toute la profondeur et la force de ce très beau roman que nous offre Franck Bouysse, et si j’utilise ce verbe, « offrir », c’est que réellement les livres sont des cadeaux qui nous sont faits. Quand je lis, je suis dans le même état que quand je vois un film au cinéma ( au cinéma et pas ailleurs ), c’est un décor, des voix qui viennent à moi, des visages, des corps et des sentiments qui naissent…Bref, Franck Bouysse sait parfaitement créer cet état de totale immersion, ici dans le triste destin de la petite Rose, 14 ans, vendue par son père comme en ayant 16 afin d’être servante chez le maître de forge.

Archives d’Indre et Loire – 1893 – Autre lieu, même vie

C’est encore ici la misère qui va pousser ce père à jeter sa fille, qu’il aime pourtant, vers un sort atroce.

« Sais-tu combien ton père t’a vendue. J’ai dû prendre du temps pour encaisser, avant de répondre. J’ai relevé la tête. Combien vous m’avez achetée, vous voulez dire. Son sourire s’est élargi. Si tu veux, qu’il a dit. J’aimerais mieux pas le savoir, si ça vous fait rien. Il a alors pris un air gentil qui sonnait faux, comme tout le reste. Tu lui en veux. On a toujours été pauvres, et y a pas tant de façons que ça d’en sortir un peu, de la pauvreté. Tu ne réponds pas à ma question. Si, je crois bien que c’est ce que j’ai fait. Tu vois, moi, même si j’étais le plus pauvre des hommes, je ne crois pas que je vendrais ma propre fille, il a dit, avec une mine qui se voulait peinée.[…]J’avoue que j’étais perdue. Vous avez jamais été pauvre, j’ai dit. »

Je serais bien bête de vous raconter tout ce qui va se dérouler, car il y a là une véritable intrigue, des révélations qui apparaissent doucement, et si l’on est perspicace on perçoit l’horreur cachée sous les mots, et ce roman est bel et bien un roman très noir et cruel, éclairé de grands pans de lumière parce que Rose à 14 ans, c’est une enfant, elle a du caractère, une solidité qui même mise à mal la gardera résistante, dans tous les sens du terme, mais elle est une enfant, avec parfois une naïveté, une candeur touchantes, des rêves et des envies. 

Il y a des passages éblouissants, quand Rose est saisie par des envies de baignade alors qu’elle lave les draps à la rivière par exemple

« J’ai tiré un drap, et je me suis penchée pour le faire tremper. C’est à ce moment-là que ça m’est tombé dessus, sans prévenir, un grand chamboulement dans moi, des frissons qui froissaient ma peau, comme si cet endroit m’enveloppait, me protégeait. La coulée de l’eau, les chants des oiseaux, le bourdonnement des insectes, et le soleil aussi […] Je crevais d’envie de me déshabiller et d’aller me baigner, pour que le reste de mon corps rejoigne le drap et ma main qui le tenait. »

ou encore quand elle découvre sa fascination pour l’écrit et l’envie d’écrire,ou bien quand elle sort sa vieille poupée de la commode

« Mon enfance était entièrement contenue dans son odeur, comme une carte que j’avais toujours été en mesure de déplier et qui me permettait d’aller dans un endroit que j’étais la seule à connaître. Avant. Tout ce qui venait de céder à l’intérieur de moi. Il y a des vies qu’on raconte dans des grands livres, et moi, je possédais rien que cette poupée que je tenais, une sorte de livre sans pages, que personne à part moi était capable de lire. »

Personnellement, comme femme c’est aussi la colère qui surgit au fil des pages, car on le sait bien qu’encore aujourd’hui, des enfants vivent ce genre de choses…On ne peut même pas penser « ça n’existe plus », vous voyez ce que je veux dire, je suppose.

Alors je vous laisse les pages les plus dures, les plus tristes, les plus désespérées de la vie de Rose, mais on a du mal à s’en remettre…Juste une phrase:

« Je possédais encore un corps avec des bras, des jambes et une tête pour penser, mais en vrai j’étais morte, enfermée, bien décidée à laisser fondre le dedans de ma tête pour qu’on puisse plus rien me prendre. »

Le « Manuel des pieuses domestiques » de 1847 demande de refréner ses sentiments et d’être charitable envers ses maîtres : « La charité est une vertu chrétienne que vous êtes obligé de pratiquer bien plus envers vos maîtres qu’envers tout autre quel que soient leur caractère ou leurs mauvaises habitudes. Dieu ne vous demandera pas compte des péchés de vos maîtres mais des vôtres. La charité doit donc vous porter à excuser, à supporter avec patience ceux que vous avez choisi pour les servir ». Edifiant

 

L’écriture reconnaissable entre toutes de Franck Bouysse emporte, pleine d’envolées et d’images poétiques aussi bien avec la beauté qu’avec l’immonde, une capacité à adapter le niveau de langage à l’époque et à renouveler son sujet, toujours d’une grande justesse, comme avec la poupée surgie du tiroir et cette douleur de la petite… J’ai beaucoup aimé la forme aussi, différents points de vue en chapitres relativement courts. Rose s’adresse à nous directement, puisque c’est à partir de son journal que se déroule la restitution de son histoire tragique, affreuse de maltraitance, d’abus de toutes sortes. Et Edmond également à travers sa pensée. La jeune fille sera traitée comme un objet, avec une cruauté inouïe et ce jusqu’à la fin…J’ai aimé Rose, bien sûr, je l’ai aimée tendrement avec cette envie de lui prendre la main, de la réconforter, de la réchauffer face à ces cœurs froids, ces esprits immondes ou lâches qui l’entourent. Lire n’est pas anodin, lire révèle des tas de choses en nous et de nous, et c’est pour moi un des bonheurs les plus forts de la lecture.

« C’est terrible de se dire qu’il y a rien qui me rappelle dehors, à part ces initiales dans la pierre, contre celles de mes sœurs. En vrai, j’existe pour personne. Il y a que ce qu’on partage qui existe vraiment, ce qu’on représente pour les autres, même si c’est que ça, parce qu’un simple souvenir vaut rien, qu’il se déforme toujours, se plie de façon à être rangé dans un coin. Les souvenirs, surtout les bons, c’est rien que de la douleur qu’on engrange sans le savoir. »

Rose a su me toucher profondément, par l’écriture bouleversante de l’auteur sur certains moments particulièrement violents de sa vie; j’ai donc pleuré, bien sûr, sur le destin de cette enfant qui devient adulte trop vite et trop brutalement. Mais il y a aussi la mère de Rose, elle aussi une femme « sacrifiée », elle a peu de voix, mais quand il est question d’elle, c’est extrêmement percutant, j’ai beaucoup aimé ce  personnage; quand elle retourne chez sa propre mère, et voici trois générations de femmes à la vie dure – euphémisme – mais fortes, dignes…Un superbe hommage de l’auteur à ces mères, filles, épouses…à toutes nos sœurs passées, présentes et à venir. Et il faut en remercier l’auteur qui sait saisir la complexité de ces vies et leur dire tant de tendresse.

Impossible de finir sans vous évoquer Artémis, la belle jument couleur charbon, dont l’image viendra au secours de Rose dans les pires instants, une expérience révélatrice et troublante, mais vous le lirez vous-même, ce sera bien mieux.

Je n’ai pas besoin d’écrire plus, mais on est tenu jusqu’à la toute fin, l’intrigue est très très bien menée. J’ai aimé ce livre dont le sujet et l’écriture m’ont secouée assez fort. Une lecture et une jeune Rose que je n’oublierai pas.

« La folie Tristan » – Gilles Sebhan – Rouergue/Noir

« La mue

Une blessure est une blessure, si légère soit-elle, même imperceptible, c’est déjà une modification du corps, un pas vers un autre soi-même, un adieu à ce qu’on était avant la déflagration, pensa Dapper en grimaçant tandis qu’un médecin aux gestes précis s’appliquait à refermer sa plaie. La balle avait traversé l’épaule, sans dommage, comme venaient de le révéler les radiographies. Autour de lui, le lieutenant sentait l’air de la pièce vibrer, peut-être à cause du néon dont la lumière tombait sur le Skaï bleu de la banquette où il se trouvait à demi allongé. Dapper avait toujours soigneusement évité les médecins. »

J’ai retrouvé le lieutenant Dapper et l’écriture de Gilles Sebhan avec une certaine appréhension tant j’avais trouvé l’opus précédent perturbant ( « Cirque mort » ) . Car il s’agit bien d’une suite, mais ici l’aspect enquête est plus prégnant, et si évidemment la psychiatrie avec l’ineffable docteur Tristan sont encore au cœur du roman, d’autres sujets sont abordés et les enquêtes sont plus présentes. Je dis « les enquêtes » parce qu’il va se passer pas mal de choses. Le roman débute sur Dapper à l’hôpital. Il a reçu une balle et vient se faire soigner, là-même où son fils Théo a été suivi à la suite de l’enlèvement de trois mois dont il a été victime. Une des enquêtes est celle menée discrètement par un gros jeune homme, envoyé par le journal pour lequel il travaille afin d’en savoir plus sur cet événement .

« À vrai dire, son article était presque terminé. Ne restait plus qu’à vérifier quelques informations et puis, si tout se passait bien, à intégrer ce coup de théâtre dans le final de son histoire. Évidemment, ces récits ne valaient pas les recueils de poèmes que le garçon tirait lui-même avec son imprimante sur du papier coloré, ces plaquettes dans lesquelles parfois il recyclait des bouts de ses enquêtes et qui n’atteignaient jamais que quelques amateurs éclairés. Durant son séjour, dans un petit carnet, il avait ainsi noté un poème sur l’assassinat des adolescents, un autre sur l’arbre de pierre qui se dressait dans la chapelle, mais surtout il avait couché sur le papier son poème préféré, un hymne à la jeune bibliothécaire qui s’intitulait tout simplement Viviane et dans lequel il l’évoquait comme une figure fée. »

La seconde enquête – pas la moindre, on le verra –  va être celle que Dapper va mener à titre personnel pour retrouver les traces de sa mère et une explication à son abandon, et enfin l’enquête de police pour retrouver une femme, Marlène Cassandra, coiffeuse, qui était passée voir Dapper pour déposer une plainte : elle avait failli être enlevée. Et elle le sera pour de bon:

« Ce que Marlène Cassandra appelait institut de beauté n’était au fond qu’un salon de coiffure amélioré, où il était possible, en plus d’une permanente, de se faire orner les ongles de motifs pailletés. Mais Marlène avait appris avec le temps l’importance des mots dans l’ordre social. Elle était née pauvre, ses parents vendaient des casseroles sur les marchés, elle avait dû quitter l’école assez rapidement et se débrouiller seule. Elle était du genre qui plaisait aux hommes mariés. Dès la fin de l’adolescence, elle se faisait inviter dans des pizzerias, à d’agréables week-ends extraconjugaux dans des maisons de campagne.Cette vie n’avait pas été déplaisante, mais elle avait maintenu Marlène dans l’attente de mieux. Cette attente n’avait pas été comblée. Elle avait été brièvement mariée, en avait conçu une amère déception. À quarante ans, elle vivait seule dans une maison de poupée. »

La clé de voûte apparaît clairement à la toute fin du roman, dans le vieil hôpital où exerce le sulfureux et colérique Dr Tristan. L’atmosphère est inquiétante, tendue; entre la difficulté de Dapper à renouer avec son fils Théo qui a beaucoup changé, son couple avec Anna qui bat sérieusement de l’aile, ses alertes de santé qui lui donnent des sueurs froides, émerge dans la vie de chacun des personnages l’idée de la filiation, du secret, de l’abandon et des troubles plus ou moins sévères que ça peut générer.

Mon personnage préféré est Marlène, et celui qui m’a fait peur, c’est Théo. ( une scène sidérante à la fin du livre…) On retrouve également Ilyas qui fait vraiment de la peine dans ce second volet…Si vous lisez, vous comprendrez ! C’est un livre riche, resserré ( 172 pages ) ce qui lui donne sa force. L’imbrication des différentes vies, enquêtes, troubles – et il y en a… – donne au tout quand même un sentiment assez oppressant. Certains passages font carrément peur  -enfin, à moi ! – et puis, et puis eh bien ça donne à réfléchir, et ça, ça ne peut pas faire de mal !

Je termine avec un aperçu de la pensée vénéneuse du Dr Tristan:

« Un traumatisme, pouvait-on lire dans les ouvrages spécialisés, est une expérience de violence hors du commun au cours de laquelle l’intégrité physique et psychique d’un individu se trouve menacée. La gamme des événements traumatisants est large: violence physique, violence sexuelle, guerre, découverte inopinée d’un cadavre, suicide d’un proche. Quelle beauté, pensa Tristan, devenir soi-même un traumatisme, être l’origine pour quelqu’un de l’événement qui bouleversera sa vie entière et donnera telle une fleur tout juste hybridée une floraison nouvelle. Devenir soi- même le vecteur d’une folie neuve. »

En tous cas, écriture affûtée comme un scalpel, j’ai beaucoup aimé et ai été parfaitement captée par le sujet. Je pense que lire le précédent avant est plutôt bienvenu pour la perception et la compréhension de certains des personnages, comme Ilyas ou Théo, et Tristan bien sûr. 

Gilles Sebhan nous prépare-t-il un autre volume ? Il y aurait un intérêt certain à suivre un peu Théo, j’aime bien Stella aussi, que deviendra-t-elle ? Mais c’est juste mon avis de lectrice.

« Mauvaises nouvelles du front » – Hugues Pagan – Rivages/Noir

« Mauvaises nouvelles du front

 

La nuit était électrique, brûlante, sèche et sans trêve. À chaque instant, des éclairs de chaleur illuminaient le patio où végétait un mince bosquet d’érables du Japon, qui tâchaient juste de survivre, tant vivre, déjà, excédait leurs forces autant que les miennes. Je somnolais, les pieds sur une chaise, renversé dans mon fauteuil presque à l’horizontale. Sur le bureau, le téléphone rouge somnolait aussi. Des sortes de paix séparées. »

Alors là, totalement, absolument emballée par ce recueil dont les premières lignes ici vous donnent un peu le ton. Même si selon les pages, il y a plus ou moins d’humour – décalé et très noir – de la colère mourante, je veux dire, un sentiment d’abandon, de grande solitude. Et des pages d’une grande beauté mélancolique, comme dans la nouvelle « Ostende ».

« Ostende, quant à lui, se tient en mer. Il n’a rien abdiqué depuis le temps, même si de longue date ses murailles sont tombées. C’est au bout d’une terre plate qu’on a gagnée sur l’eau. On y arrive par l’autoroute, comme en bien d’autres lieux. Une autoroute très plate et dégagée, quand on a laissé Bruges derrière. Alentour, il y a des champs lisses et des bosquets, et de petites maisons de brique avec des roses trémières et des potagers. On roule, puis on est tout de suite arrivé: un parc aux grandes frondaisons, un large rond-point étale et les mâts de navires surgissent plantés pour ainsi dire en plein cœur de la ville. Ce sont comme des échardes de bois plantées en plein vent. Les navires grincent et remuent dans le bassin. On ne peut penser que du bien d’une ville peuplée de mâts et de navires. »

Cette nouvelle se démarque assez dans le ton des autres par sa forte charge tendre entre le flic et sa collègue Calhoune à leur première rencontre, missionnés à Ostende pour récupérer un type qui a été arrêté:

« J’avais pris une voiture, j’avais gaulé deux esclaves au hasard: un mâle et une femelle. Le mâle était un des lieutenants de Clint au Groupe Criminel, un type sans relief avec une tête de forban et de grandes mains d’étrangleur, et qui ressassait tout le temps des idées noires. La femelle était une jeune branleuse forte en gueule qui me prenait pour Dieu. Elle provenait d’une autre Division et n’avait jamais travaillé la Nuit. Elle était considérée comme fiable, mais pas mal branque. Elle portait un flight et des santiags, été comme hiver, peut-être pour cacher qu’elle avait trop de poitrine et encore un cœur de toute petite fille. »

Dans les deux dernières pages « Et pour finir », l’auteur explique comment ce recueil s’est édifié et ce qu’il en pense:

« Alors ces nouvelles, disparates, bancales, plus ou moins drôlatiques, ces personnages entraperçus, ce sont des portes ouvertes un instant sur des solitudes, des murmures de vies, qui sont les leurs et par conséquent un peu les miens, rien que des petits blues sans portée. Des dérapages mal maîtrisés, des souffrances. Des tristesses. Les leurs, les miennes. Peut-être les nôtres. Je n’ai jamais su gérer, j’étais trop occupé à écouter ce qu’ils venaient me raconter au petit matin. »

M’ôtant de la bouche tous les qualificatifs qui me sont venus en tête à cette lecture. Même si bancales est terme de modestie. Les nouvelles ne sont pas bancales, pas plus que « l’ordre » dans lequel elles se succèdent, non, c’est le monde et les gens qu’elles décrivent qui le sont. Il y a le narrateur, commandant de police usé, blasé, sombre comme peu le sont, acide et acerbe, mais surtout fatigué.

« Je vivais dans un petit deux-pièces sur les voies, rue de Bercy, avec Yellow Dog*, mes livres et mes anciens rêves qui n’avaient plus cours, même à mes propres yeux. […]. De fait, mon importance avait décru avec le peu d’intérêt que je me portais à moi-même. Peu à peu, je m’étais habitué à ma propre vacance. »

*Yellow Dog est un chat extrêmement expressif, communicant comme on dit en nos jours « modernes », et intelligent. Et la voiture s’appelle Dizzie Mae, Pontiac 1974…

Autour, Yobe-le-Mou, chef adjoint de la Division, un sale type, infect, odieux, veule et détesté par notre héros fatigué.

 » Il était né des amours disruptives d’un père commissaire divisionnaire et d’une mère magistrate à la cour de cassation. De quelque manière qu’on le prit, c’était un homme sans qualité, ce qui en faisait un être précieux à tous égards. Yobe m’avait déclaré:

-T’es vraiment un sale con. Tu respectes rien. Chuis sûr, même, tu respectes pas le drapeau.

-Tout dépend de l’usage qu’on en fait, Yobe. Si c’est pour massacrer les indigènes sous couvert de civilisation, j’achète pas.

-Pauvre con. Civilisation, mon cul. Les indigènes, c’est fait pour être massacrés. »

Enfin le livre étant court je ne vous présente pas toute la formidable galerie de portraits plus ou moins égarés, cassés, cabossés – plutôt plus que moins – au poste de police et ceux qui sont ramassés après infraction ou autre…comme dans la première nouvelle, décollage immédiat vers une sorte de « délire » majestueux. Majestueux par la langue, sa richesse, ses variations du plus relevé au plus cru, et par l’imagination développée avec un humour féroce ; mais quel régal, cette imagination alliée à cette écriture !

On a donc un personnage fil conducteur, notre narrateur, un environnement, le commissariat et des lieux comme le café de Slimane, le café du soir

« Ma Nuit, c’était chez Slimane, rue de Charenton. Il pleuvait dehors, les pneus des voitures mâchaient l’eau, le vent grondait au déboulé avec de grands sursauts de hargne, comme un trombone bouché au milieu d’un chorus hasardeux et précipité, et Slimane essayait de me vendre une de ses cousines. »

Ou le Maryland, café du matin, où règne Fernand qui dès qu’il arrive sert sa noisette au héros, et lui tend son journal. Superbe passage sur Fernand:

« Fernand allait à la machine me faire une noisette. Il posait Le Parisien à côté de ma tasse, faisait glisser une corbeille de croissants à côté de mon coude. On se regardait une seconde sans mot dire. Fernand me faisait son sourire fourbu, puis il levait les épaules. S’en allait plus loin, passer un coup de torchon sur le comptoir. Rêver des mers du Sud. Du bercement des alizés. Il ne pensait plus aux femmes, Fernand. Pensait plus à personne. Lui, ce qu’il berçait, c’était son crabe. Un crabe de trop de cigarettes et de mal manger. De trop de tristesse aussi. »

Je pourrais vous détailler chaque texte, dire plus encore, mais non. On reste longtemps dans l’atmosphère de ce livre, très noir, assez désespéré. En tous cas d’une grande beauté, plein de merveilles d’écriture, des mots rares qui tout à coup reprennent une vie intense ( comme le « forban ») mêlés à d’autres ( comme la « branleuse »), je sais que vous comprenez ce que je veux dire. Bien au-delà des histoires et des intrigues parfois hautement fantaisistes – un vrai régal – bourrées d’humour noir, forcément , c’est l’écriture qui m’a emportée, et comme le dit l’auteur fait franchir ces  » portes ouvertes un instant sur des solitudes ».

Plus qu’un coup de cœur, c’est un coup de foudre pour cet auteur et ces nouvelles. Le coup de foudre parce que ça m’a atteinte profondément parce que ces textes disent le désabusement, la solitude, l’abandon, le froid du découragement, de l’usure…avec une force incroyable et un immense talent d’écriture, je le répète..

Mon ami de Nyctalopes a bien dit tout ça ICI.

Je ne peux finir sans parler de la bande-son, la musique que notre flic écoute chez lui, et plutôt que causer, il a fallu choisir et c’est Lady Day. 

« Je me tenais bien tranquille, à écouter Billie Holiday en boucle, Billie et quelques autres qui dataient tous du début du siècle dernier. »

 

Et  sans rendre un dernier hommage à Léon ( « de tous mes flics elle avait sans doute été la meilleure « ) :

« C’était peut-être à ça que Léon avait passé toute sa vie, en un sens, avec un acharnement de tous les instants: à se déchirer elle-même, à se dépouiller de toute l’amertume et de la crasse qui lui collaient aux doigts, de chagrin en chagrin, de souffrance en souffrance, de manière à ce qu’elle devînt enfin elle-même, au dernier moment, au dernier moment avant de mourir.

À l’enterrement de Léon, nous n’avions pas été nombreux. Il y avait, je m’en souviens, elle et moi, et les gens des pompes funèbres, trois ou quatre maigres marauds accoutumés à nos mauvaises manières. Il y avait aussi, dans le ciel gris et bas, de grands bancs de nuages que le vent chassait devant lui avec une rage brouillonne, tout pressé qu’il était de balayer le ciel, et nous tous avec, de bien tristes regrets inutiles maintenant qui l’encombraient.

Je n’aimais guère qu’on parlât de Léon. Ma flic se tenait debout, une boîte de bière entre les doigts. Elle regardait dans le vague. Elle ne parlait pas. Elle se rappelait seulement. »

« Sous la neige, nos pas » – Laurence Biberfeld – La manufacture de livres/ coll. Territori

« Août 1983

En rentrant, la Princesse s’était couchée en travers, les yeux exorbités, le souffle court. Des spasmes profonds, lourds, lui soulevaient le ventre. Elle avait l’air d’une outre écartelée. Lucien se dit qu’il vieillissait. Il se le disait chaque jour, et depuis si longtemps que la vieille était morte, il n’avait plus l’impression d’avoir été jeune un jour. Il remonta à la cuisine pour téléphoner à Pascal.

-J’aime autant que tu viennes maintenant. C’est son premier, elle est jeune.

-On a le temps, répondit Pascal. Je serai là dans une heure.

La Chiffe l’avait suivi. Pas un jour de sa vie sans que la jambe de sa culotte croûteuse de terre et de bouse tire dans son sillage ce vieux rideau à franges plein d’affection.-On va prendre la soupe,d’ici qu’il arrive. »

Que dire si ce n’est que ce livre est un coup de foudre ? Ce que j’écris ne saura dire tout le bien que je pense de ce petit livre, le bonheur qu’il m’a procuré, l’intelligence qui s’en dégage, ni tout ce que j’aurais à dire des lieux et des personnages, des idées qu’ils véhiculent.

Il m’attendait depuis un bon moment, patient comme le sont les livres. Et une envie m’a prise de me trouver dans cette Margeride annoncée en 4ème de couverture. La Lozère que j’aime tant. Bien m’en a pris, alors que fermé ce livre est là, encore là et pour longtemps…J’aurais voulu plus, qu’il dure plus et qu’encore je reste avec le merveilleux personnage qu’est Lucien, sa Chiffe, ses vaches, sous des pieds de neige ou dans l’exubérance du printemps. Avec la flamboyante Alice et l’intenable Juliette, enfin avec les âmes rudes et soudées de ce village du côté de St Chély d’Apcher.

« Un dimanche matin, le gel éblouissant déblaya la montagne jusqu’aux combles d’un ciel de faïence. Esther, exultant du paysage soudain libre dont on détaillait les lignes limpides d’un bout à l’autre de l’horizon, emmitoufla Juliette pour l’emmener en promenade. La petite, que sa longue claustration avait rendue à moitié folle, fusa comme un criquet multicolore sur la rampe cristalline de l’école. Elle glissa et fit un roulé-boulé qui lui écorcha le menton et lui fendit la lèvre sur la glace.

-Ça fait rien ! glapit-elle, essuyant sa barbiche de vermillon et s’en maculant jusqu’au coude.

Lucien, surplombant la scène, en put s’empêcher de rire. Esther pestait tout ce qu’elle savait. Elle ramena la petite à l’intérieur en la portant sans ménagement sous son bras comme un tonnelet hurlant et gesticulant.

-Non ! Ça fait rien ! Maman !

Il s’assit sur le bord du muret, écoutant les cris de la fillette brisés en mille morceaux par les éclaboussures du robinet de la cour. Toute la campagne était en habit de noce, blanche et parée de strass, hérissée de diamants. Le bleu coupant du ciel lui faisait mal aux yeux, il rabattit la visière de sa casquette jusque sur son nez. »

Difficile quand on a été si impressionné par une écriture d’écrire à son propos.

Je me suis rendue sur le site de Laurence Biberfeld et ça a confirmé la part autobiographique du roman à travers le destin du personnage d’Esther, jeune institutrice au parcours difficile qui arrive dans ces lieux isolés en compagnie de sa petite Juliette, enfant remuante du genre qui ne rentre pas dans les cases, un peu comme sa maman, dont on découvre au fil du récit le parcours chaotique mais qu’elle a su maîtriser et muer en façon de vivre simplement autrement. Cependant, elle traîne à ses basques quelques scories de sa vie passée qui vont perturber passablement la vie du hameau. Avec Esther, c’est la ville et ses faunes louches qui s’infiltrent dans les replis du plateau de la Margeride.

C’est là que la plume époustouflante de Laurence Biberfeld m’a subjuguée – je pèse mes mots – c’est là dans la peinture des lieux, de cette nature qui règne en puissance, c’est là que j’ai découvert cette écriture si précise, si sensuelle aussi, âpre ou d’une infinie douceur. Une totale découverte pour moi qui me laisse éblouie.

L’hiver, la Bise, la neige

« -Ça, c’était de la neige.

Elle tombait en un déversement oblique d’énormes flocons qui avalaient les bruits et ensevelissaient en un instant toutes les couleurs. Elle explosait en poussière piquante et vous criblait le visage, soulevée par la Bise. Elle se déplaçait follement, comme les dunes, formant des vagues et comblant les reliefs. Elle s’accumulait de plusieurs mètres, mollement, en certains endroits où elle cédait comme de la vase. Elle se fronçait en croûte écailleuse de quelques millimètres sur le sol gelé qu’elle faisait briller comme une pièce d’argent. »

« Le printemps dardait, avec une cruauté enfantine, ses fringales carnivores sur l’étendue du plateau. Le grand manège des amours débusquait les renards, d’ordinaire si discrets, les martres, les hermines encore en fourreau de neige avec leur courte queue trempée dans l’encre »

Je veux parler de Lucien, merveilleux Lucien décrit avec tant d’affection, il est âgé et il est beau Lucien, même s’il n’a pas son dentier; il a des yeux purs comme le ciel au-dessus de sa tête, avec les mêmes nuages qui les traversent quand ça se gâte; il a le cœur tendre même s’il essaye de faire le dur, il sait pleurer Lucien sans se cacher. Il est l’homme de la vie d’Alice, petite fille feu follet à la crinière rouge qui se jette sur lui et l’enlace de bras et jambes, il est son confident, celui qui console, celui qui bavarde, celui qui l’accompagne. Ils vont vivre elle et lui un moment effroyable relaté dans des pages absolument exceptionnelles, avec la vieille Finette qui étrille la fille debout dans une bassine au milieu de la cuisine où le poêle ronfle; en chantonnant, Finette…Lucien est vraiment mon coup de cœur du livre, il en est à mon sens le pilier, en duo avec la nature, éclatante de vie et d’énergie que ce soit sous la neige, le vent, le soleil, dans les congères ou au milieu des prés saturés de narcisses. Ce sont des forces.

Que ce que j’écris là ne vous trompe pas, il ne s’agit pas juste de jolies scènes champêtres, on en est même très loin souvent. C’est un monde bien réel dont nous parle l’auteure, il se passe plein de choses dans ce roman où les apports citadins produisent de moches effets, mais de bons aussi – Esther enseigne et bien peu acceptent de vivre dans un tel isolement, mais elle sait pourquoi elle est là. On verra passer Vanessa et des gars douteux, au Café de l’Univers de Langogne:

« Il n’eut pas de mal à la rencontrer le lendemain. Il lui suffit de se tanquer au café de l’Univers. Elle devait y aller le matin depuis quelques temps, avec son camarade, car elle se comportait en habituée. Les deux autres s’étaient fait tirer comme des lapins. Et celui-là, d’où sortait-il ? On pouvait être sûr qu’il ne valait pas mieux. Une petite gueule hâve, rétractée, une bouche mince et le regard méchant d’un chien peureux qui mord. Elle, elle lui fit  de la peine tant elle semblait malade et traquée. Ça ne lui allait pas mal, les cheveux courts. On aurait dit un petit garçon. Il attendit de les voir bien installés et se leva soudain en arborant son plus beau sourire. Cette fois, il avait mis son dentier. »

Pour ce qui me concerne ce qui est le plus saisissant dans ce magnifique texte, c’est la parole donnée aux gens d’en-haut comme moi je veux les nommer. Je connais ces endroits, je les aime et j’aurais bien voulu savoir en parler de cette façon. Des femmes se confient

« Moi, à douze ans, je me suis retrouvée seule avec mon vieux. Ma mère est morte en couche avec mon petit frère. Je l’ai remplacée. Je faisais tout à la ferme, du matin au soir, les bêtes, le lavoir, la cuisine, le jardin, puisqu’il faut servir les hommes après les bêtes. On se fait à tout comme ça. Mon vieux était une brute, il ne me parlait que pour me donner des ordres. Il me prenait sans me regarder, il avait besoin de se défouler pour dormir. J’ai remplacé ma mère, la pauvre vieille. Nous, les femmes, de ce temps-là, il fallait acheter à crédit tous les jours qu’on mangeait à la table des hommes. On leur devait tout ce qu’on avait. Pralong la Teigne, il était valet chez nous. Je le servais comme les autres. J’étais la seule femme sur le mas, un temps. Je m’en foutais. J’ai eu un petit à quatorze ans, ils l’ont donné aux cochons. Après, j’ai plus pris, jamais. Mon Dieu, toutes ces années où je rêvais d’un jour ou d’une nuit de repos.

Mais voyez, j’ai jamais essayé de partir. J’aimais la montagne, une goulée d’air, l’épais de la neige, la vacherie du froid, les narcisses, la rivière. En ville, je serais morte. Entre quatre murs à me cogner partout. Ici on respire, même écrasé on respire, le regard s’arrête pas et l’esprit non plus, on vole, on plane. Je regrette rien. A la mort de mon vieux, Pralong la Teigne a pris le mas. Son frère est venu s’y installer aussi avec sa femme. C’était une crème la Blandine, mais pas solide. Elle est morte d’épuisement, et pourtant, tout ce qu’on faisait, on le faisait à deux. Alors c’est reparti comme en quarante, moi toute seule à faire tout le boulot et à servir deux hommes, de nuit comme de jour.

Je m’en suis vu. Ça fait pas longtemps qu’ils me foutent un peu la paix, les deux frères, vous savez.La Teigne et la Gale, quand ils s’y mettaient à deux…Enfin ça a passé. Je meurs pas d’épuisement, moi. Quand on a la viande dure…[…]
-Ils étaient méchants? demandai-je dans un souffle.
-Oh? dit-elle, évasive. Oui. Des brutes, comme mon vieux. Vous êtes leur torchon. Ni cœur ni tête, les Pralong. »

et on voit bien que nous ne sommes pas là dans un monde enchanté, celui des hommes ne l’est pas très souvent; non nous sommes dans la rudesse, la brutalité, la cruauté, mais aussi et c’est très bien dit dans la solidarité, obligatoire si on veut survivre aux coups de colère du pays, à ses excès et à son isolement.

« Au fil des jours, je découvris que le village fonctionnait comme une entité primordiale. Que les gens s’aiment ou pas, qu’ils aient de l’estime les uns pour les autres ou non n’entrait pas en ligne de compte. J’étais exclue de ce mystérieux métabolisme social.J’étais en revanche – nous étions Juliette et moi – des éléments qui concernaient l’entité, dont il fallait s’occuper, qu’il fallait intégrer dans les préoccupations quotidiennes.

Au début, j’eus du mal à obtenir les papiers de la voiture que j’avais achetée. Le certificat de non-gage posait problème, je ne pouvais pas l’assurer. Lionnel, dès qu’il le sut, alla incontinent négocier avec le Capitaine de gendarmerie du coin. J’étais l’institutrice des Galinières, inutile de me demander mes papiers, le problème serait résolu, ou pas, un jour ou l’autre. Le Capitaine repéra ma 4L, mémorisa ma bouille et l’affaire fut réglée. »

Et aussi

« En touillant mes souvenirs, je me rends compte que jamais auparavant et plus jamais depuis, de toute ma vie, je n’ai été couvée, surveillée, protégée, entourée à ce point par une communauté humaine avec laquelle, par ailleurs, je n’avais rien de commun. »

Les hommes comme partout s’affrontent et les femmes subissent comme souvent. Mais les temps changent et le passage d’Esther, la jeunesse débordante d’Alice, la petite bombe Juliette au destin formidable marquent le pas d’un changement.

Je vais cesser là parce que ce petit livre, que j’aimerais bien vous lire à voix basse,  il faut l’ouvrir et se laisser aller au bout – moi je n’ai pas pu faire autrement -. L’écriture de Laurence Biberfeld m’a apporté un plaisir intense dans les peintures des paysages comme dans celles des personnages; ce Lucien merveilleux, Alice comme une flamme et Juliette la tornade, une plume impressionnante et riche sans afféteries pour un propos inépuisable sur le meilleur et le pire chez l’être humain, sur la générosité de la nature qui aussi rude soit-elle peut offrir le réconfort, un refuge pour réfléchir et où retrouver les choses essentielles à la vie. Une fin en demie-teinte, mi-triste mi-lumineuse. 

Je termine avec la scène du petit cimetière de Galinières où repose Lucien:

« Bientôt, dans quelques semaines, la neige recouvrirait les tombes. Elle tendrait sa toile épaisse et douce sur les murets, les rochers, les arbres, les toits. Elle emmitouflerait dans son silence feutré le chagrin, les rires, les rêves, le labeur, le souvenir.

« Mais il est où, Lucien ? demanda Juliette, le cherchant des yeux.

-Il est là-dessous, dit Lionnel.

-Sous les fleurs ?

-Oui, sous les fleurs.

Elle n’arrivait pas à se le figurer. Elle s’agenouilla brusquement entre des capitules rouges et entreprit de gratter la terre avec ses ongles. Lionnel l’attrapa par le milieu du corps et la souleva dans les airs comme s’il voulait la lancer au loin.

-Arrête ! vociféra-t-il à voix basse, tu vas le réveiller. Faut le laisser se reposer, maintenant.

-Alors je reviendrai plus tard, chuchota Juliette.

-Oui, enchaîna Lionnel sur le même ton. Pour le Jugement.

-Tu me diras quand c’est ?

-Je te le dirai.

Nous nous éloignions déjà. Un rossignol de muraille vit se percher sur le mur et s’envola aussitôt, dessinant un arc lâche en travers du cimetière. Au milieu des tombes, celle de Lucien paraissait neuve et pimpante. Il était né en 1920, le jour des Morts. Je ne savais rien de lui. Juliette, dans les bras de Lionnel, pleurait silencieusement. »

Vraiment lisez ce texte magnifique, d’une poésie pleine de vitalité, dans cette collection Territori, dirigée par Cyril Herry et où on trouve entre autres Antonin Varenne et Franck Bouysse.

Une de mes plus belles lectures de l’année.

Je remercie Langogne Tourisme ainsi que le café de l’Univers à Langogne pour leur contribution photo et sympathie ! 

« Dégradation » – Benjamin Myers – Seuil/ Cadre Noir, traduit par Isabelle Maillet

« Éclats argentés sur les eaux noires. Reflets de lune à la surface pareils à des poissons flottant le ventre en l’air. Oscillations paresseuses de la barque et clapotis des vaguelettes contre la barque.

Il fait trop sombre pour distinguer des silhouettes mais l’extrémité incandescente de la cigarette semble rougeoyer plus vivement que le soleil quand l’homme en tire une ultime bouffée puis regarde les derniers brins de tabac embrasés tomber sur la bâche. Ils n’y demeurent que le temps de se consumer et de percer de minuscules trous dans l’enduit fendillé.

Il l’a fumée jusqu’au filtre. Il jette le mégot. Il ne lui reste rien. »

Ce roman terminé, on respire un grand coup…Parce que noir comme ça et si rempli d’odeurs, de crasse, de perversion…ça demande de s’accrocher bien fort. Mais en amatrice de noir j’y ai trouvé mon compte en sensations fortes, tout ça servi avec intelligence et complexité. Nous voici dans le Yorkshire, les Yorkshire Dales précisément, tout au nord de l’Angleterre, en plein hiver. Melany Muncy a disparu soudainement, alors qu’elle est en vacances « forcées » chez ses parents.

« Ils ne sont que deux. Seuls. Un homme et une fille.

Elle a un nom. Il le sait.

Tâche d’avoir l’esprit pratique se dit-il. Oublie les noms et sers-toi de ta cervelle même si tout le monde pense que t’en as jamais eu.

Il a néanmoins conscience que la décision a été prise pour lui. Il ne peut pas-absolument pas- la laisser vivre. C’est exclu.

Impossible. […]

Il considère la fille à présent. La regarde. Se mordille la lèvre. Ils sont tous les deux sous terre et il tend la main vers elle.La touche.

Des gémissements des grognements des échos émanent d’elle. Des sons étouffés qui se répercutent sur les parois en béton de cet espace humide et sombre.

Nom de Dieu. Oh nom de Dieu.

Elle n’est pas morte.

Il joue avec les boutons de ses vêtements.

Et fredonne. »

Le père est un homme riche en congés dans cette résidence de campagne avec sa femme June, dépressive.

Melany disparaît alors qu’elle promenait le chien dans les collines tout en fumant un joint, ses écouteurs sur les oreilles. La police locale, bien peu énergique, va se voir épaulée par James Grindle, pointure de La Chambre Froide, cellule assez mystérieuse de la police qui regroupe quelques inspecteurs plus perspicaces que les autres, et voici donc James Grindle, le meilleur de tous, mais puni.

« Et leur nouveau service est surnommé »la Chambre Froide » parce que c’est là que vont les cadavres. Ou du moins leur souvenir. Celui des êtres piégés dans ce vortex silencieux situé entre le meurtre et la justice.[…]

La Chambre Froide pour les pistes froides. Les affaires non résolues. Les personnes volatilisées dans des circonstances mystérieuses. Évaporées. Ne laissant derrière elles que peu ou pas de traces. »

Le journal local mettra Ruddy Mace sur l’enquête, relégué ici après les tabloïds londoniens et une vie de débauche qui l’a obligé à s’éloigner, il continue à boire comme un puits sans fond. 

Mace vu par Grindle :

« Journaliste déclare-t-il. Caresse des rêves de grandeur littéraire mais n’a pas la volonté ni le talent pour. A un diplôme et les dettes qui vont avec. A oublié pratiquement tout ce qu’on lui a enseigné sur la poésie française le théâtre classique et ces damnés de Russes. Boit trop. Noie son amertume dans l’alcool presque tous les soirs. Se dit qu’il va faire vœu d’abstinence à une date indéterminée dans un avenir lointain; se le répète chaque petit matin blafard. A les poumons comme une cheminée encrassée. Même pas encore trente ans et s’imagine avoir tout vu. Tout connu. »

Et puis il y a Steven Rutter…Faut-il que je vous en parle ? Un peu, pas trop. Ce Steven-là a été élevé avec les cochons de la ferme, là où sa mère l’a mis au travail, dans la soue.

« Il se revoit à deux ans. À trois ans.

Dans l’abattoir. Dans la cour.

Petit nu assoiffé et trempant un doigt dans  un serpentin d’essence arc-en-ciel à la surface d’un résidu de flaque sale.

Y trempant le doigt le remuant puis le goûtant. Avant de tousser et de recracher.[…].

Il se revoit gamin famélique. Se revoit rouler dans la poussière et boire l’eau croupie tant il a soif. […]. Et il y a ce goût d’essence dans sa gorge desséchée et aussi ce goût d’une soif inextinguible. Et le soleil.

Ardent. Impitoyable. Flagellant sa peau pâle.

Et la douleur de la solitude se grave à jamais dans la mémoire de Steven Rutter comme une marque au fer rouge. »

Faut-il que je vous parle de la mère ?… Non non non, vous découvrirez ce personnage franchement immonde – pas parvenue à un peu de compréhension pour cette femme –  en lisant le bouquin. Mais on ne s’étonne guère de l’homme qu’est devenu Rutter, dont la seule sortie est le cinéma Odéon X jusqu’à ce que le lieu ferme, Steven cerné d’une puanteur infernale, le mettant de façon systématique loin des autres, se voyant refuser s’il est trop près toute intention de conversation. Steven Rutter…

Tout va se révéler de sa vie impliquée dans une immonde organisation de pervers, et le fil de l’enquête remontera loin. Le roman est divisé en deux saisons, l’hiver et le printemps, ce printemps qui va délivrer ce qui est resté caché sous la neige et la glace.

« Mais aujourd’hui la neige a disparu et la neige a fondu. Et alors que le premier rayon de soleil effleure cet espace le traverse et y pénètre même la mort devient un théâtre de changement de croissance de mouvement.

C’est le printemps. »

On comprendra mieux l’isolement de Mundy quand il séjourne à Acre Dales, on comprendra plein de choses à vomir, et on ne respirera un peu que grâce à la place donnée par l’auteur aux paysages fantastiques de l’hiver dans les Dales.

Je m’attarde sur la construction des personnages principaux, parce que c’est sans doute un des points forts de ce roman, à savoir le fait que tous sont quand même passablement dérangés, au minimum caractériels ou dépressifs. 

Que dire de Grindle, bourré de TOC, austère, méfiant, asocial…

« Il se dirige vers sa chambre et s’arrête sur le seuil. Balaie du regard la pièce puis éteint la lumière la rallume et l’éteint de nouveau. Huit fois de suite. Un nombre pair. Il faut que ce soit pair. Pair c’est carré c’est divisible c’est tout en angles c’est en ligne droite.

Dans la cuisine il vérifie que le bouton de la gazinière est éteint. Il l’est. Il le rallume et le ré-éteint pour en être bien certain. Répète la manœuvre huit fois. Huit c’est un nombre pair c’est carré c’est bien. Huit c’est bien parce que huit plus huit égale seize et huit fois huit égale soixante-quatre. Six plus quatre ça fait dix. Un nombre pair. C’est bien. C’est carré. C’est bien. »

Et de Mace, alcoolique, en panne dans ses velléités d’écriture, mais coriace, obstiné…

Bon, Rutter évidemment…sa vie livrée en italiques, ses pensées, sa vision du monde, un vrai désastre.

Je ne crois pas qu’un seul des personnages soit ce qu’on appelle « normal » au sens de totalement sain d’esprit – on peut débattre sur le sujet, d’accord avec vous, je schématise – . Si je me trompe, eh bien ça fait drôlement peur…

Dans le village perdu sur la lande aride, ventée, glacée et humide, près du lac artificiel et de ses bouches énormes et sombres, parmi les rochers et les fougères, Rutter déambule, inquiétant comme ce qui l’entoure. La nature sauvage de cet endroit est un élément majeur du livre, parce que plus qu’un décor, c’est un personnage aussi qui prête son caractère aux autres pour leurs agissements.

« Sur les hauteurs la lande est ponctuée de balafres irrégulières. Ces blessures mal cicatrisées révèlent sous la croûte de terre un socle de roche et d’argile. Ce sont les empreintes en négatif des maisons du village en contrebas construites avec des pierres extraites de ces trous béants puis dégrossies transportées façonnées. Leur existence est insoupçonnable de loin car la bruyère sur leur pourtour plonge brusquement dans le vide. Leurs flancs sont aussi escarpés et traîtres que ceux des carrières abandonnées ou des lacs asséchés rendus à la végétation. Aucun panneau ne les signale. Rien pour avertir les randonneurs ou leur permettre de s’orienter. Ces stigmates camouflés parfois dangereux sont autant de reliques d’un passé industriel. Des mondes cachés. Souterrains. »

Cette nature cache ou révèle, le vent, la neige, le gel modifient tout, rendant changeante chaque trace, et cette montagne va rendre Grindle presque fou, lui qui l’arpentera avec acharnement pour trouver des indices, des signes du passage de Melany.

Le livre va crescendo dans l’horreur, mais il commence à définir mieux aussi les deux enquêteurs Grindle et Mace, qui s’ils ne nous sont pas forcément sympathiques, creusés davantage deviennent vraiment intéressants dans leur personnalité et dans leur relation. Et on se dit: une série ? Franchement, j’aimerais bien retrouver ces deux types bizarres ( Grindle étant champion dans le style bizarre ) dans d’autres intrigues de cette force.

Quant à la fin, bravo…Tout y est, le style, l’ambiance, la descente aux enfers sur les pas de Rutter et les paysages aussi torturés et trompeurs que les gens qui y vivent. D’ailleurs, il faut que je rajoute que l’auteur a banni les virgules de son livre ( vous l’aurez remarqué dans les extraits ). Points, points-virgules, mais aucune virgule. Option très intéressante qui donne un souffle et un rythme très particuliers en lisant, j’ai beaucoup aimé ça. J’aimerais bien connaître l’intention de l’auteur avec cette spécificité et ce qu’en pense la traductrice aussi, tiens…

Dérangeant, plein de ténèbres et comme le dit Val McDermid en 4ème de couverture  » décadent et dépravé », une réussite totale.

Mace, les soirs de solitude alcoolisée:

« En quittant la capitale il rêvait de vivre sur une péniche. Malheureusement il n’y a pas de canaux dans les Dales. L’ère industrielle des filatures de coton et des mines de charbon n’était pas arrivée jusqu’ici; les reliefs étaient trop accidentés et les villes trop éloignées. La région ne se prêtait qu’à l’élevage des moutons et à la production d’ardoise. Il allume la radio. Slade chante Noël. Ta gueule.

Il saisit son iPod. Iggy.

Sweet sixteen in leather boots. »