« Évasion » – Benjamin Whitmer – Gallmeister/Americana, traduit par Jacques Mailhos

« Par la fenêtre, les montagnes scintillent, hirsutes et grises derrière la neige qui tombe, sous un soleil comme une lanterne qu’on abaisserait entre les pics. Mopar regarde. Travaille à se calmer. Respire, tête de nœud. C’est le premier coucher de soleil que tu vois en dix ans. Respire. »

J’attendais ce troisième roman depuis longtemps et le voici, plus long que les deux précédents, plus dense aussi, mais j’ai retrouvé ici l’écriture impressionnante de Benjamin Whitmer et son sens de la construction dans ce roman. Cette histoire impossible à brosser en quelques mots est en fait une mosaïque d’histoires et de destins qui furent plus ou moins imbriqués ou éloignés à un moment donné et qui du fait de cette évasion se percutent se fracassent et se racontent. À la manière de Whitmer, talentueuse:

« C’est Adam Belligham, le directeur adjoint. Un homme en début de cinquantaine, au teint terreux et au menton fuyant qui file tristement se tapir sous son nœud de cravate, aux misérables yeux marron qui ont constamment l’air de vous supplier de faire comme s’ils n’existaient pas. Mais il ne faut pas le juger aux apparences. Vingt-quatre années plus tôt, Bellingham avait filé en France et en était revenu avec plus de médailles qu’on ne peut en transporter dans un grand seau. Il est exactement l’homme que Jim n’a pas envie de voir en cet instant précis. »

Évasion spectaculaire de douze prisonniers à la prison d’Old Lonesome, Colorado, au pied des Rocheuses. C’est l’hiver 1968, un bon gros hiver plein de neige, de glace et de blizzard, une mobilisation conséquente va se mettre en place pour rattraper les fuyards, morts ou vifs.

« C’est le genre de tempête qui vous fait regretter jusqu’au dernier de vos petits mensonges minables. Garrett et Stanley ne sont qu’à mi-chemin d’Old Lonesome et la neige tombe par plaques, la voiture progresse en dérapant contre la blanche déflagration du faisceau de ses phares. »

Il y a donc là ce qui va constituer la trame formelle du roman : le groupe des détenus, le groupe des gardiens de prison, les journalistes locaux, un traqueur d’exception et une dealeuse d’herbe qui sait que son cousin est parmi les fuyards et veut le retrouver. Les 63 chapitres alternent les points de vue, et sont titrés selon ces différents groupes, le détenu, les journalistes, le traqueur, la hors-la-loi pour la plupart, avec ici et là quelques « écarts » avec Bad News ( nom d’un personnage ), le directeur, les gardiens, la ville.

« Vivre dans cette ville, c’est comme se faire étrangler, mais très lentement. Le genre de mort lente et suffocante à laquelle on met une vie entière à s’habituer. Et puis on meurt. »

 

( Ry Cooder and the Chicken Skin – « At the dark end of the street  »  )

Le directeur

« Il est assis à son bureau, il mange un blanc de poulet rôti avec un couteau et une fourchette en fixant le grand tableau sur lequel sont punaisées les photos des évadés. Il se voit déjà en train de finir son poulet, s’essuyer les mains avec sa serviette en tissu puis marcher jusqu’au tableau et tracer une croix sur le visage de Billy Hughes. Après il a prévu de s’allumer une nouvelle cigarette. Mme Jugg n’a pas besoin de savoir combien il en fume. »

Un journaliste :

« Le soleil s’est couché et il ne reste plus rien à voir du crépuscule. Ce qui ne signifie pas que ce soit déjà tout à fait la nuit noire. C’est un truc que Stanley a l’âge d’avoir appris. Les choses deviennent toujours plus noires. Quiconque n’a pas compris ça vit dans un autre monde. »

Pourquoi LE détenu ? Parce que l’on suit particulièrement Mopar, le cousin de la hors-la-loi Dayton. Mopar est mon personnage préféré pour plein de raisons et quelles que soient les actions violentes dont il use, c’est une humanité authentique, loin des images d’Épinal, c’est un réalisme cru, loin de la béatitude simpliste qu’on met parfois dans ce terme d’humanité. Tout dans ce livre nous crie que l’humanité n’est pas bonne ou mauvaise, mais est tout ensemble, l’humanité est errante et dissonnante, et Mopar en est un merveilleux exemple.

Le détenu, Mopar:

« Mopar n’a jamais été vraiment stupide. Mais il n’a jamais non plus été capable de repousser la moindre mauvaise idée. Une fois qu’il a un truc dans le crâne, il le rumine et le rumine jusqu’à ce qu’il en ait bien tiré le jus, ou qu’il n’en reste plus que de la poussière. Il y a les emmerdes qu’on vous refile, et il y a les emmerdes que vous vous créez vous-même. Mopar excelle dans cette catégorie. »

Le traqueur, Jim Cavey :

« Jim se souvient d’une autre évasion hivernale. Il n’y avait que lui et le Vieux, à cheval. Ils avaient traqué trois détenus jusqu’à une masure habitée par une famille mexicaine à une vingtaine de kilomètres de la ville. Il y avait un père, une mère et une fille à peu près du même âge que Jim à l’époque, onze ans peut-être. La fille était malade, terrorisée, enveloppée dans une couverture sur les genoux de sa mère, et elle frissonnait comme si elle avait de la fièvre. Elle cachait son visage au Vieux et à Jim. Elle tremblait et pleurait. Jim avait peur d’elle, et lui aussi avait envie de pleurer. »

Mais je n’ai pas l’intention de résumer ce roman impossible à résumer. La préface de Pierre Lemaître vous éclairera sur l’homme Whitmer, sur ses failles et sa force, mais cette préface confirme absolument ce que je trouve dans cette écriture. On trouve aussi dans ce roman de nombreuses références littéraires sans étalage tapageur, et l’homme en connaît un bout sur le sujet. Donc, ce dont je veux parler surtout et avant tout c’est de l’écriture de Benjamin Whitmer. Comment décrire cette force désespérée qu’il déploie ici avec tant de talent ? Sa manière d’écrire dans ce roman-ci est parfois théâtrale ou cinématographique – le présent pour décrire les scènes de la traque se lisent comme des didascalies- en phrases rythmées comme il sait le faire, parfois brèves et sèches et parfois en tirades plus longues, et au passé pour la narration de l’histoire de chacun des personnages – et il nous en raconte, des histoires de vies tordues-.Sans oublier de chouettes bordées d’injures ( oui, j’aime beaucoup ça ) 

« Bon Dieu de bordel de Christ boîteux ! »

« Bordel de merde miséricordieuse ! »

Il est évident que Whitmer n’est pas là pour nous réconforter, c’est noir, noir, noir et très violent. Comme l’est cet endroit, ce temps, comme la prison est violente, comme la police est violente.

« Ce monde n’est pas fait pour que vous vous en évadiez. Ce monde est fait pour tenir votre cœur captif le temps qu’il faut pour le broyer. »

Pourtant tout ça est traversé de moments de grâce totalement bouleversants par leur inattendue douceur ou par leur désespoir profond, par les soudaines faiblesses de ces durs à cuire, et par des parenthèses pour reprendre souffle, se remettre des pieds gelés et du cœur brisé, même si à la page suivante on a bien compris qu’il n’y a de remède ni aux pieds gelés ni au cœur brisé.

Mopar

« Il faut qu’il se protège du vent jusqu’à ce qu’il trouve un manteau. Mais le vent est partout. Il balaye tout par vagues, couvre le sol de neige. Pas un seul arbre dans le coin. Pas même une foutue branche pour briser la blancheur générale. S’il n’y avait pas de montagnes là-bas, juste à l’ouest de ce qu’il peut voir, il marcherait volontiers droit vers le néant, comme un idiot. Il faut vraiment être un crétin d’une race spéciale pour entretenir ce genre de pensées, se dit-il. »

« Je suis tellement fatigué, putain.

Il y a des trucs que vous vous dites que vous referez jamais. Des trous dans lesquels vous ne tomberez pas. Mais parfois, c’est moins dangereux de simplement se laisser glisser au fond de ces trous, de s’y cacher, d’attendre. Mopar se laisse glisser comme ça, juste une seconde. »

Vous allez croiser ici des femmes et des hommes bons et mauvais à la fois, certains penchant bien évidemment d’un côté ou de l’autre de manière plus ou moins vertigineuse, y sombrant ou y surnageant.

Tante Patsy

« Elle a l’air de s’être maquillée à l’aide d’un miroir tordu juste ce qu’il faut pour que tout se retrouve décalé d’un demi-centimètre. Mais ce n’est pas le maquillage. Le visage de Patsy à été plus souvent refait que le carburateur du pick-up de Dayton. »

Molly

« Le nez un peu tordu de Molly. Ces yeux capables de vous arracher le cœur par la trachée. »

Marjorie

« Il y a des moments où l’on peut voir exactement ce que l’on a fait à la vie de quelqu’un. Ils sont rares, mais ils existent. Marjorie, toute seule dans cette chambre de motel, bourrée au vin pas cher, pleurant sur l’épave qu’il a fait d’elle. Clamant qu’elle n’avait jamais voulu être avec personne d’autre. Mais qu’elle ne pouvait simplement pas supporter un jour de plus avec Stanley. »

(Stanley :« Sa barbe, son caban bleu, son costume orange sont comme une aube criarde sur une fumée de cheminée d’usine. » )

Avec leur passé, leurs histoires cabossées et douteuses, tous tentent de survivre quitte à pour cela tuer l’autre. Peut-on dire qu’il y a de vrais méchants et de faux gentils? Et de vrais gentils, de faux méchants? Je crois, oui, comme dans la vie. Il y a dans ce livre de fabuleux face à face, comme celui entre Mopar et Charles, le géant noir père de famille. Il y a des fenêtres claires sur de jolis moments revécus alors que la neige glace les os. Et le chapitre 50, une perfection à lui tout seul.

C’est ainsi, Benjamin Whitmer me touche avec une force assez déstabilisante  moi qui suis plutôt pacifique; il y a bien peu chez l’auteur de foi en l’humanité – peu de foi que je partage – , en la justice ou en quelque autre réparation ou consolation de nos douleurs. 

« Les pensées qui te viennent quand tu peux pas dormir. Celles qui te murmurent à l’oreille que t’es un abruti de te donner tout ce mal pour vivre un jour de plus. Qu’il n’existe ni abri ni réconfort en matière de souffrance et que même s’il en existe tu ne les mérites pas vu le genre de con que tu es. »

Il y a dans tout ça une grande pudeur, oui, une grande pudeur qui ressort dans une multitude de petites phrases comme ici, la pudeur des durs qui se fendillent:

« De l’eau coule des yeux de Mopar. Il le sent. Il ne s’agit pas tout à fait de larmes, mais il ne s’agit pas non plus tout à fait d’autre chose. »

Cet auteur me remue profondément, cette vision anxieuse, inquiète et rebelle, son regard lucide sur les hommes et le monde, et la société de son pays…tout ça me touche parce qu’il sait le dire si bien. L’écriture et le tempérament de l’auteur donnent sa qualité à ce livre qui sans ça serait un livre noir de plus bien violent, une traque un peu languissante ainsi paralysée par l’hiver. L’écriture donc, qui met Benjamin Whitmer au-dessus du lot en tous cas pour moi.

« Peu importe combien d’amour il y a dans le monde, cela ne suffit pas. Pas pour la paix et la lumière ni le soulagement de la douleur. Peu importe combien d’amour il y a dans le monde, cela ne suffit pour rien du tout. »

Il est évident qu’il faut saluer la traduction de Jacques Mailhos, parfaite, et je termine avec ces phrases de la fin qui certes n’éclairent aucun horizon, lucides, âpres et dépressives:

« Parce qu’on survit. C’est tout ce qu’il y a. Il n’y a rien dans ce monde qui vaille qu’on vive pour lui, mais on le fait quand même. On n’y pense pas, on se contente d’avancer. On survit et on espère seulement qu’on pourra s’accrocher à un bout de soi-même qui vaille qu’on survive. »

 

Entretien avec Valentine Imhof à propos de son premier roman: « Par les rafales »( Rouergue Noir ) mars 2018

Lire « Par les rafales » a été une superbe expérience de lecture. Échanger avec Valentine Imhof en est une humaine de très haute qualité. Je ressens une grande émotion à vous livrer ce petit entretien sans prétention, si ce n’est celle de vous dire encore à quel point ce livre mérite d’être lu, et à quel point celle qui l’a écrit mérite qu’on l’écoute. Je la remercie pour tout le temps qu’elle m’a consacré, je remercie aussi ses amis photographes qui m’ont autorisée à vous présenter ici quelques photographies qui pour certaines  ( en noir et blanc ) sont celles de John Olivier Azeau  – https://www.facebook.com/john.olivier.azeau  –  pour l’ambiance de Metz et Nancy  du roman et d’autres qu’elle a bien voulu me livrer réalisées par son ami Guillaume le Bourdon, pour Terre-Neuve et ces endroits extrêmes. Plus une toile qu’elle possède qui représente Salvage, ville située à Terre-Neuve et Labrador au Canada. Certaines des illustrations ici vous paraîtront étranges ou incongrues ( comme les deux portraits flamands…)…ça, c’est si vous n’avez pas lu le livre – lu en profondeur –  et j’espère que vous en aurez envie après cet entretien avec Valentine.

Chère Valentine

J’ai lu votre roman en Mars 2018, il venait tout juste de sortir en librairie. Je ne sais pas ce qui m’a tenté…Une histoire de femme pas ordinaire, écrite par une femme pas ordinaire non plus .

Votre roman ne s’oublie pas : pour son écriture brillante, pour son rythme soutenu par la merveilleuse playlist musicale livrée en détail à la fin, pour sa mise en page énigmatique et belle, et bien sûr pour Alex qui reste dans mon cœur de lectrice en une place privilégiée avec quelques autres personnages de quelques autres livres. Alex m’a bouleversée, son histoire est si terrible qu’on ne peut ressentir que de l’empathie pour cet être qui n’est que rage et douleur. Aussi violente puisse-t-elle être, je l’aime et la comprends.

Alors voici les questions que je me pose à propos de votre livre.

Comment naît un tel personnage, comment avez-vous élaboré son histoire qui ne se révèle que peu à peu quand on la lit ?

-Avant d’être un personnage, Alex a été une image, ou du moins un élément de cette image, dans ma tête, un matin. Je me suis réveillée avec la vision quasi-photographique d’une chambre d’hôtel/motel, aseptisée, et, sur le lit défait, deux corps nus, un couple, l’homme reposant sur la femme. Je savais qu’il ne dormait pas, qu’il était mort, et que c’était elle qui l’avait tué… Comment  ? Pourquoi  ? Aucune idée. Mais il n’y avait pas de sang, et elle ne l’avait pas fait par plaisir, ça j’en étais sûre. Elle n’était pas une meurtrière genre tueuse en série qui supprime ses amants. Les circonstances l’avaient probablement poussée à se débarrasser de ce type, peut-être par légitime défense… En plus de cette “nature morte”, une phrase, en boucle, “Un goût écœurant de vase dans la bouche” qui longtemps a été la première de l’histoire et à la suite de laquelle j’ai écrit une dizaine de pages, la sortie de la chambre et de l’hôtel (il était logique, évident, que la fille ne pouvait faire que ça, se barrer), puis la descente en bus jusqu’à la gare (qui à ce moment-là n’était pas précisément la gare de Nancy). Ce qui depuis est plus ou moins devenu le chapitre 3 de Par les Rafales. J’étais pas mal étonnée de ce qui m’arrivait, ce surgissement, soudain, de l’écriture, parce que l’idée d’écrire ne m’a jamais chatouillée. Pas l’impression d’avoir quoi que ce soit à raconter. Pas envie. J’ai donc laissé en plan ce bout de texte, sorti de moi pour ainsi dire malgré moi…

Mais en souterrain, ma curiosité pour cette fille a commencé à me travailler, à me titiller, et quelques jours après, je l’ai reprise où je l’avais laissée et j’ai commencé à la suivre, à l’accompagner, à la regarder faire, sans comprendre ce qui la poussait à agir ou parler comme elle le faisait (je me rends compte que dit comme ça, ça peut paraître étrange, voire un peu dingue, mais c’est vraiment de cette manière que l’histoire s’est écrite). Après quelques chapitres cependant (Alex n’avait toujours ni identité, ni prénom, ni passé, elle était uniquement colère, fuite, et dégoût d’elle-même), je ne pouvais plus continuer à la suivre, tête baissée, droit dans le mur, sans savoir un peu mieux qui elle était, ce à quoi ou ceux à qui elle tentait d’échapper et aussi ce qui l’avait rendue aussi enragée et désespérée. C’était après avoir écrit la scène du pogo dans la boîte indus de Gand. De la voir aussi mal en point, avec ce désir de mort et de disparition, m’a fait réaliser que quelque chose de vraiment grave avait dû se produire dans son parcours… Par ailleurs, un personnage masculin avait fait son apparition, Anton, que je devais situer lui aussi, car je ne le cernais pas du tout : était-il un vrai gentil ou l’un des poursuivants ?

À ce moment-là, je suis sortie vite fait, de l’égrènement chronologique de l’errance d’Alex, et j’ai écrit, afin de le poser pour moi, l’événement déclencheur, le bouleversement, c’est-à-dire les chapitres de sa rencontre avec les Fergus père et fils… Puis j’ai pu reprendre ma course à ses côtés… Et chaque jour, à chaque nouveau chapitre, je découvrais, en les écrivant, des éléments de l’histoire qui semblaient se mettre en place d’eux-mêmes… Une sorte de logique interne à chaque personnage, et à l’intrigue elle-même… Le tatouage m’est apparu, un matin, comme une évidence (j’en ai écrit la description au saut du lit), et le personnage de Bernd a suivi, indispensable pour l’accomplissement d’une telle œuvre, et puis Kelly McLeisch, qui elle aussi est apparue, en maugréant et qui ensuite n’a plus arrêté (c’est la plus bavarde et forte en gueule).

Donc pour répondre plus rapidement, cette histoire s’est élaborée au fil de l’écriture, sans que je sache où j’allais, elle s’est écrite vite, en deux mois, au rythme de cette fuite en avant, et un certain nombres d’éléments s’y sont intégrés, y ont trouvé naturellement leur place, au moment de l’écriture, sans que je l’aie planifié, ni prévu, seulement parce qu’ils me semblaient justes, conformes à ce que pouvaient faire, dire, être, les différents personnages… Cette histoire, j’en ai été la première lectrice, et à moi aussi elle s’est révélée peu à peu.

Alex commet des actes « répréhensibles » que personnellement je n’ai pas pu m’abstenir d’approuver par la force de la compassion qu’Alex éveille en moi et je trouve que c’est un beau tour de force quand une lecture rend la lectrice aussi transgressive dans ses sentiments. En gros, l’absence de jugement moral. Alex notre sœur. Que pensez-vous de ma perception de cette ténébreuse Alex ?

Je comprends votre perception et la partage car, à aucun moment, je ne me figure Alex comme une meurtrière ou une criminelle, des qualificatifs qui ne lui correspondent absolument pas, à mon sens. Ce qui au fil de l’écriture m’a intéressée, c’était d’essayer de comprendre comment on peut basculer, comment une vie, plusieurs, peuvent, du jour au lendemain se trouver bouleversées, et l’aspect moral n’entrait pas en ligne de compte.

En fait, je n’avais même pas envisagé, initialement, que la police se mêle de tout ça, a fortiori plusieurs polices, et cela s’est imposé pour des questions de réalisme, mais les enquêtes ne prennent jamais le pas sur le reste, et de toute façon ne peuvent aboutir, la trajectoire d’Alex et Bernd demeurant une énigme insoluble pour Kelly McLeisch, Dirk Herrewhegue et Jean-Louis Jodel (alors que le lecteur, lui, sait tout). J’ai donc essayé d’observer comment la violence du monde, qui peut s’exercer de manière variable sur chacun d’entre nous, infuse, pénètre, transforme, et je suis persuadée qu’on peut, tous, un jour où l’autre, sous l’effet de la colère, de la frustration, ou d’une trop grande souffrance, avoir des paroles ou des gestes qui nous font nous découvrir autre de ce que l’on pensait être… et les considérations morales ne sont qu’extérieures et rétrospectives…

Si je reprends le cas d’Alex, elle est un amalgame de colère et de peur, sa mobilité forcenée est la condition de sa survie, elle est mouvement, geste et action (tout le contraire de la sujétion brutale qu’on lui a imposée et qui l’a réduite à n’être plus rien) et ce qu’elle commet est, pour ainsi dire, de l’ordre de l’instinctif  : la perception d’une menace qui pousse à réagir, ce qu’il faut faire pour survivre, sans considération de «  c’est bien  » ou «  c’est pas bien  »… parce que ce n’est ni bien ni pas bien, c’est uniquement ce qu’elle doit faire, à ce moment-là, ce qui s’impose pour s’en sortir… Ce qu’elle a vécu a fait surgir cette animalité qui est en chacun de nous, Alex agit en réponse à des stimuli et il n’est, pour moi, absolument pas question de vengeance, à part, peut-être, avec Fergus senior  ; pour les deux autres types ce n’est pas le cas… Elle n’est pas une femme qui se venge des hommes parce que deux salopards lui ont fait du mal (ce que peut montrer éventuellement sa relation à Anton et Bernd)  ; elle est comme vous le dites un être blessé, traqué.

Comment avez-vous choisi ces lieux et ces décors, sombres, nocturnes, urbains et périphériques, pour finir aux confins glacés ?

Dans certains cas, il s’agit de lieux qui existent, que je connais bien, parce que je les ai fréquentés, j’y ai vécu, j’y ai voyagé… Je les ai donc retrouvés en convoquant souvenirs et imagination. Il y a aussi les endroits où je ne suis encore jamais allée (mais où j’irai, c’est sûr !) et que j’ai reconstitués essentiellement grâce à l’image que je m’en fais, et aussi par rapprochement avec d’autres, qui m’étaient plus familiers. Et il y a enfin les lieux entièrement inventés… Puisque les personnages évoluent en effet beaucoup le soir et la nuit, l’action se déroule, pour l’essentiel, sur quatre semaines de novembre-décembre, et si j’ai choisi les îles Shetland et Terre-Neuve en hiver, par exemple, c’est parce que les journées sont très courtes dans les premières, et que la seconde se caractérise par la beauté et l’intensité de ses événements climatiques (et aussi parce que leur âpreté minérale plaît à Alex autant qu’elle me plaît, et parce que ce sont des lointains, des bouts du monde, qui me semblaient offrir les qualités requises pour être des refuges temporaires quand on se sent traquée…). Les bars sont d’autres havres, nettement plus intéressants et animés le soir qu’en journée…

Donc, ces lieux ont été choisis à la fois parce qu’ils me parlaient et parce qu’ils collaient avec l’atmosphère dans laquelle évoluent les personnages et la tonalité d’ensemble.

Comment avez-vous pensé ce « timing » ? Ou bien est-il venu tout seul ?

-À nouveau, je ne peux pas prétendre avoir réellement «  pensé  » le timing en amont et avoir «  préparé  »  ce découpage du roman. Certains choix, cependant, ont été conscients, et ont eu une incidence réelle sur le rythme  : j’ai très vite opté pour le présent d’actualité (afin de coller aux personnages, d’être au plus près de leurs actions et émotions) et j’ai choisi la succession de points de vue internes, plutôt qu’un narrateur omniscient (je ne voulais pas de cette vision globale, d’une intelligence de la mécanique du tout, je préférais une vision kaléidoscopique, morcelée avec ses angles morts – les possibles erreurs d’interprétation qu’elle permet –, que le lecteur est à même d’assembler, et qui lui donne cette perception d’un tout). C’est ce changement constant de points de vue qui génère la succession des chapitres, souvent courts, voire très courts  et instaure une vitesse, une urgence synchrones avec celles de la fuite qui à ce rythme-là ne pouvait pas durer très longtemps (d’où une intrigue ramassée sur quelques semaines à peine, qui font se succéder et s’enchaîner, dans une chronologie linéaire, les parties 1 et 3… Alex est déjà en fin de course, épuisée, quand on la découvre dans le 1er chapitre, et cette cavale ne pouvait pas s’éterniser trop longtemps…)

En revanche, la parenthèse qu’offre la 2e partie, est plus étalée dans le temps, car il me fallait quelques chapitres pour installer, même rapidement, le personnage d’Alex «  avant  » (et ça fait un peu l’effet d’une pause aussi, un relâchement de la tension), quelques autres pour dévoiler ce qui l’avait fracassée, d’autres qui précisent ses rencontres avec Bernd et Anton, d’autres, enfin, qui permettent d’envisager la traque/la fuite dans sa totalité, depuis  le début…). Et c’est finalement grâce à cette partie centrale (dans tous les sens du terme), qu’est rendue perceptible la profonde absurdité de l’ensemble.

 

Bernd comme la plupart des personnages n’est pas bavard, et le langage, l’oralité ne sont présents pratiquement qu’aux Îles Shetland, avec l’épatante Kelly. Ce choix est intéressant, peu de dialogues. Y a-t-il une raison particulière ? C’est peut-être juste pour une certaine cohérence avec les personnages ?

J’aime beaucoup cette question parce qu’initialement, faire parler les personnages n’a pas été le plus évident… Je trouvais que ce que je leur faisais dire sonnait mal, sonnait faux… alors ils étaient le plus souvent “dans leur tête”, ce qui, somme toute, est cohérent avec la plupart d’entre eux qui, chacun dans des genres différents, sont des solitaires  : Anton, avec ses airs d’ours gentil, sa timidité, et dont le mode d’expression est la photographie, le côté artiste de Bernd, sa capacité à s’enfermer dans un dessin en écoutant de la musique et à se concentrer sur un tatouage pendant des heures, et surtout le silence obstiné d’Alex, son incapacité à partager sa douleur, sa méfiance tous azimuts. Donc oui, des personnages peu bavards, qui se retrouvent souvent à dialoguer avec eux-même ou se remémorent des conversations.Et l’importance de ces silences, puisque c’est ce qu’ils ne disent pas, ne se disent pas, qui produit les malentendus et les quiproquo fatals… Et puis, il y a quelques contrepoints, des bavards, comme Fred le cafetier (ce qui va sans doute avec la profession, et la générosité du personnage, qui est tout gentillesse et bon sens commun) et aussi Kelly, bien sûr, qui, elle, a été immédiatement sonore, tonitruante, une voix avant tout… Je l’ai entendue parler avant même de lui donner un nom et de savoir qui elle était… Un peu grande gueule, un peu gouailleuse, mais là encore, outre la nature du personnage (sûre d’elle, fonceuse, qui doit se faire respecter de ses collègues masculins), c’est sa solitude, ou du moins son isolement aux Shetland, qui la rend si verbale, si orale, et elle se déchaîne littéralement au téléphone, s’anime, s’évade dans ses conversations professionnelles (mais pas que…) avec Seumas. Chez elle, ce sont presque les nerfs qui parlent, la claustration et le temps la rendent dingue, et il faut que ça sorte… Par ailleurs, ces deux derniers personnages permettent d’introduire très ponctuellement une rupture de la tonalité, un peu de légèreté, en faisant sourire, ce qu’on a peu l’occasion de faire dans ce roman… Mais à nouveau, pas vraiment de calcul dans tout cela, une simple question de cohérence qui s’est réglée de cette manière-là, sans que je me la pose…

Enfin, dites-moi : avez-vous un autre roman en tête, en préparation, en germe quelque part au fond de votre cerveau ?

– Le deuxième roman est déjà écrit, je l’ai commencé quinze jours après avoir bouclé Par les Rafales, parce que je m’ennuyais d’Alex, Bernd, Anton et les autres. Ils me manquaient après l’intimité que nous avions partagée. Je me sentais toute vide et toute triste. Et j’avais aussi besoin de retrouver l’énergie de l’écriture car j’avais découvert que c’est une activité à accoutumance. Cette deuxième histoire a également été écrite en deux mois, à raison d’un chapitre par jour. Un peu comme quand on est accro à une série, j’avais un plaisir immense à retrouver mes personnages, le matin tôt avant d’aller travailler, pour découvrir ce qui allait bien pouvoir leur arriver…Très différent, mais tout aussi noir, voire plus, que le premier… Une histoire d’amour (j’en ai attaqué l’écriture un 14 février…), pas mal déglingue et vrillée, sur fond de pratiques BDSM, à Milwaukee… Et puis ce deuxième texte a rejoint le premier, dans un fichier (je les avais écrits pour moi, je n’y ai jamais pensé comme à des romans, ni des manuscrits/tapuscrits, seulement une forme de distraction…). Et ils sont restés pendant plus d’un an dans mon ordinateur avant que je n’envisage de les proposer à un éditeur (sur la pression de copains à qui je les avais fait lire finalement…). Ce deuxième roman paraîtra au Rouergue noir à l’automne 2019. Et j’en ai quelques-uns en route, commencés et laissés en plan, dont un auquel je compte m’atteler dans les prochaines semaines… et pour lequel j’ai décidé de me décaler dans le temps  : une histoire qui pourrait se dérouler, en gros, entre 1900 et 1940, et sur trois continents… tout un programme  ! Je ne sais absolument pas où je vais et c’est ce qui me plaît, cette possibilité d’être moi-même surprise, et cette liberté qu’offre l’écriture d’aller où on veut, quand on veut, sans aucune contrainte, aucune limite…

Pour le moment, trois personnages qui ne se connaissent pas – et ne se rencontreront peut-être jamais – mais qui sont présents dans la même ville, Halifax en Nouvelle-Écosse, et y vivent un événement qui va les marquer diversement… Ce choix d’une intrigue située dans le passé me permet de me débarrasser de tous les gadgets de la technologie contemporaine, et m’impose aussi une écriture différente afin d’éviter les anachronismes langagiers…Par ailleurs, j’avais envie de voyages en trains et en bateaux, de correspondance par lettres, de blues et de jazz, et de toute l’effervescence culturelle de cette période… Mais j’en sais trop peu pour en dire plus, j’ai à peine 50 pages… On verra si tout cela cristallise et prend forme… Sinon il suffira d’une phrase, une première phrase, et aussi d’une image ou d’un son, pour que démarre une autre histoire. On verra bien…

Valentine, je vous remercie d’abord du bonheur de lecture que ce roman m’a apporté, et ensuite de votre disponibilité, de votre gentillesse et du temps pris pour me répondre. Heureuse de savoir qu’un second roman est prévu fin 2019 et que d’autres mûrissent, je suis très impatiente de vous lire encore.

Valentine Imhof sera de passage en France  bientôt:

SALON  – Le Livre sur la place du 7 au 9 septembre à NANCY

RENCONTRE avec Valentine Imhof le 15 septembre à METZ

RENCONTRE – Rouergue Noir à l’honneur le 29 septembre à POISSY

FESTIVAL International de Géographie de SAINT-DIÉ – DES – VOSGES DU 5 AU 7 OCTOBRE 

SALON – Les mots en scène du 12 au 14 octobre à ST ETIENNE

Par elle-même, de sa belle voix grave

« Rade amère » – Ronan Gouézec – Rouergue noir

« Brieuc était sur le point d’entrer. La pluie furieuse s’interrompit brutalement, on aurait dit la reprise de souffle d’une sorcière hystérique entre deux incantations. Il profita de ce répit inattendu, descendit les deux marches et poussa fortement la porte avant de subir la suite du déluge en suspens. Une courte pause sur le seuil, dégoulinant. Bien que lourde et massive, il sentait la pièce de chêne derrière lui, vibrante et craquante à chaque rafale rageuse arrivée tout droit sans escale depuis l’autre côté de l’océan. »

Épatant petit roman noir que j’ai lu dans la journée, fait pour être lu d’une traite et dont j’ai adoré la fin.

Et pas que. D’abord cette histoire est très bien construite et très bien écrite. Le ton est vigoureux, allant au gré des vents de la mélancolie à l’humour bien senti voire même à la franche rigolade, de la colère à l’apaisement de l’amour, avec des personnages en nombre restreint qui font que l’action est resserrée et sans temps mort. Des pauses, comme l’accalmie dans la tempête bretonne quand la vie du personnage principal, Caroff, retrouve la douceur de Marie et de Gaëlle, sa femme et sa petite fille.

Tout est fait pour me plaire en commençant donc par le lieu, la Bretagne, le Finistère, Brest. En une saison choisie bien que j’hésite entre fin d’automne ou hiver, difficile à dire mais en tous cas : il pleut à seaux et le vent souffle fort !

Ensuite, le sujet: Caroff, marin qui a été mis au ban parce qu’il a accidentellement provoqué la mort d’un matelot de 16 ans, se trouve sans emploi, sans argent, accepte un « contrat » de Delmas, truand du sud, consistant à récupérer des colis en mer la nuit. Delmas va lui envoyer deux sbires…Et là, c’est pour moi un des passages d’anthologie qui m’a fait exploser de rire. Voici, pleins d’assurance, 180/Toni et Tarik/Yann. 180, c’est le nom d’un burger, Toni c’est ainsi que le nomme sa maman, Tarik, c’est parce que Yann songe à peut-être se convertir !

Moi je vous le dis, rien que pour ce chapitre 8, « 180 », le livre vaut qu’on le lise. Ce n’est pas le seul passage drôle- qui n’est pas QUE drôle – l’arrivée de Delmas en Bretagne n’est pas mal non plus. Son idée de la Bretagne, à lui le méditerranéen, en un petit florilège !

Chapitre 7 – Les chapeaux ronds :

[…] La Bretagne…Bien sûr, il connaissait. Bon, il n’en savait en gros que ce qu’en disaient les blondasses de la météo, et ça lui suffisait bien. Des marées noires, des oiseaux crevés, des tempêtes… Il avait du mal à croire vraiment que des gens veuillent passer des vacances là-bas. »

« Jamais, jamais de sa vie il n’était allé si loin au nord. Passer la Loire, la Loire, non mais autant dire le fleuve Jaune! C’était plus la France là, c’était pas possible tout ce vert, et ces noms à coucher dehors…Un coup à attraper une trachéite… »

« C’était de l’air agressif en mouvement, venu d’un grand nulle part lointain, sombre et anonyme. Une sorte de cauchemar aérien sans visage. Ouais, voilà… »

Delmas va à son tour expliquer à ses hommes ce qu’est la Bretagne:

« -Là-haut, vous savez? La Bretagne, vous voyez? La côte, les pêcheurs…

Les hommes s’étaient regardés en silence, opinant vaguement, pas concernés pour un sou. Il avait cru bon de faire le malin pour mieux se faire entendre.

-Bon, la Bretagne donc…Des plages désertes forcément, tellement il gèle, des crabes et des cirés jaunes un peu partout, des bonnets, des crêpes, des coiffes, misère…Il paraît qu’ils sont saouls toute la sainte journée…

A ce stade tout le monde avait commencé à ricaner, même son oncle avait semblé plus attentif. Puis, très vite:

-On a saisi. Les chapeaux ronds, les bayous…

-Les binious.

-OUAIS, c’est ce que j’ai dit ! Bon ! Et alors? On sait tout ça ! Va au fait. »

S’il y a cet humour, l’auteur pratique néanmoins la tragédie avec talent – ça ferait un très bon film – et Caroff n’est qu’un homme acculé, rejeté, qui doit faire vivre sa famille, et quitter la caravane dans laquelle ils vivent. 

Ensuite il y a Jos Brieuc qui après un divorce dont il a du mal à se remettre, recommence une vie: il crée son entreprise Taxi Rade Services, un transport entre Brest et les îles ou d’autres lieux plus près par voie maritime. Ses premiers clients sont un couple âgé dont l’homme, René est en fin de vie à cause d’un cancer. Le vieux couple va se prendre d’amitié pour Jos. Ici Gouézec écrit avec beaucoup de délicatesse cette rencontre et ce lien qui se tisse, comme il exprime parfaitement la solitude de Jos, son bonheur de rencontrer Babeth. Puis Caroff avec sa fille et sa femme, tendre, attentionné, aimant, Caroff désespéré d’en arriver où il en est. La langue est forte et belle, elle a du souffle.

Les destins de Jos et Caroff vont se percuter, mais je ne vous dis pas quand ni comment, ni pourquoi.

Voici donc un très très bon livre, parce que cette idée de breton de confronter Bretagne et côte d’Azur permet de se moquer allègrement du sud et de ses caricatures, sans négliger pour autant les molosses avinés des cafés brestois, toujours prêts à la bagarre et quelque peu bas de plafond, comme les frères Marric. 

C’est aussi un très très beau livre sur la vie dure, sur la solitude et l’abandon, sur la mort et l’amour, dans un décor parfait pour le drame.

– Petit aparté : Je pense que vous savez comme j’aime ce que je connais de la Bretagne – et ce Finistère dont il est question ici en particulier – comme j’aime cette sauvagerie* qui s’impose partout, dans les côtes déchiquetées par l’eau, les vents, les galets qui roulent, dans cet océan inlassable qui impose sa force à la terre qu’il lèche sans relâche, les ciels, ces ciels si changeants, ces masses de nuages qui arrivent et s’en vont, vous laissant trempé et salé, des cieux qui s’ouvrent et se referment sur vous. De ce que je connais de la Bretagne, j’ai tout aimé. Si on me laisse un jour échouée sur la baie des Trépassés, il n’y aura pas plus heureuse que moi. –

* Sauvagerie : Caractère rude, inhospitalier, peu accessible d’un lieu, d’un site où la nature est restée sauvage.

Ici vous verrez qui va gagner à la fin de ce livre que j’ai adoré entre autres pour cette fin absolument géniale, mais aussi pour les éclats de rire dans le drame, pour la belle et forte écriture, pour Caroff, Marie et Gaëlle, pour Brieuc et Babeth, pour Josette et René et pour 180 et Tarik. Et pour la Bretagne.

« Le miel du lion » – Matthew Neill Null – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Bruno Boudard


« Le conflit engendre le commerce. Le leur fut la guerre de Sécession.

Kennison Mountain, telle une houle blanche sous la floraison des châtaigniers. Les pétales s’accrochaient à la vareuse des soldats. Il suffisait de toucher une branche pour les voir tomber comme des flocons de neige. Quarante ans plus tard, un fléau dévasterait la châtaigneraie, mettant définitivement un terme à l’été blanc. Eugene Helena serait alors chef de la minorité au Sénat, un homme coutumier des pressions qui, à une poignée près, faillit devenir vice-président. »

Voici un grand roman, grand par le pan d’histoire qu’il nous raconte, par les personnages qu’il nous fait rencontrer et grand par l’écriture, riche et puissante, qui semble couler toute seule et quel résultat enthousiasmant !

Voici une fois encore tout ce que j’aime dans la littérature américaine : on me raconte une histoire avec un lyrisme plein de fougue mais sans emphase; l’auteur fait confiance à ses lecteurs, il compte sur leur intelligence pour percevoir, sentir, comprendre de quoi il s’agit, tout ce dont il s’agit car il y a foison de sujets, foison de personnages aussi. Point ici de lourdeur et de pré-mâché, ni de prêt-à-penser.

Voici un livre profondément politique, un tableau frappant par sa vérité, sa réalité humaine et sa beauté violente.

« Ils avaient grandi dans la famine. L’enfance, c’était la lecture épisodique de la Bible, les sermons éculés, l’abécédaire moisi, une page arrachée dans un catalogue et lue juste avant de se torcher le cul avec. Cur trouvait réconfortant de savoir que, de l’autre côté des océans, des hommes pensaient eux aussi de la sorte. Ils les considéraient comme des amis, comme des prophètes.  » Les modes de commerce actuels sont un leurre pour les membres méritants et actifs de la société, alors qu’ils enrichissent continuellement les vauriens. », répétait Neversummer à Cur. Neversummer était capable de réciter des passages entiers avec une précision telle que beaucoup croyaient ses discours improvisés.  « La civilisation finira dans le chaos si les travailleurs continuent à être ignorés. Le pouvoir est entre les mains des forces productives. Allons-nous l’utiliser? Le vote n’est qu’une considération secondaire. » »

Voici un livre très noir aussi car le constat qu’on en tire, le visage qui apparaît de nos sociétés dites modernes n’est guère souriant.

À travers le destin de plusieurs et nombreux personnages, ce nouvel auteur extrêmement doué raconte un désastre écologique, raconte des révoltes ouvrières, raconte des amitiés et des amours, il met en scène de manière magistrale les restes en lambeaux d’une guerre, et c’est en grand artiste qu’il nous plonge au cœur de la vie dans ces camps de bûcherons, à l’aube du XXème siècle. En Virginie – Occidentale en 1904, c’est la Cheat River Paper & Pulp créée par trois ex-soldats new-yorkais qui règne sur la chaîne des Allegheny:

« Le pays ressemblait à un barbouillage d’enfant dans les tons de vert: épicéas et sapins sur les sommets, feuillus sur les contreforts et sur les flancs des montagnes. On rase, on remonte deux kilomètres et on répète mille fois. »

Nous nous installons parmi « Les Loups des bois », bûcherons venus de toutes parts y compris d’Irlande, d’Italie, d’Europe de l’Est, on rencontrera même – un de mes personnages préférés – un syrien colporteur pacifique qui aime les livres. Et puis quelques femmes en ville à Helena, quand il y a un peu d’argent à dépenser pour boire un verre et chercher un peu d’amour, il y a Zala la Slovène qui se révélera importante dans l’histoire.

« Zala s’appelait maintenant Sally Cove – le nom lui seyait, comme on dit qu’une robe sied à une femme. Zala l’avait adopté voilà des années lorsqu’elle avait été embauchée au bureau de l’administration, sachant que les autres écorcheraient son nom d’épouse en riant, et depuis elle n’en avait jamais changé ni éprouvé le besoin. Elle préférait Sally Cove, voulait être américaine, anglophone, estimait qu’abandonner sa patrie n’était pas une grande perte – ce petit pays faible qui n’avait ni frontières, ni armée, ni même le vernis de la respectabilité. »

Sally/Zala recherche son mari Victor et défend le mouvement encore souterrain des Woodworkers, syndicat mené par l’Italien Caspani. Neversummer, l’agent Green, Sarah, McBride, Blue Ruin, Seldomridge et le bon Gayab…et tous les ébrancheurs,  scieurs, les Loups de la forêt et leur quotidien en un panorama vertigineux.

Mais le personnage principal est Cur, qui a en lui toutes les facettes de cette humanité laborieuse, tous les appétits et toutes les craintes, toutes les révoltes et les espoirs, et c’est lui qu’on retrouvera à la fin du roman, alors que des années plus tard les autorités du lieu envisagent de reboiser les montagnes , et qu’il va retrouver Sarah, son amour de toujours.

Je pourrais vous écrire des pages descriptives de tout se qui se passe dans ce roman, j’ai préféré vous en dire sobrement tout le bien que j’en pense. Dire aussi que cette lecture m’en a remémoré deux autres, chroniquées sur ce blog. La première, c’est celle de « Serena » de Ron Rash qui à sa façon magistrale a lui aussi décrit ces camps de bûcherons, mais dans un autre scénario, plus resserré. La seconde, plus proche, est celle du livre de Franck Harris « La bombe » traduit en français pour la première fois par les éditions de La dernière goutte. Il raconte le massacre de Haymarket et les révoltes des travailleurs derrière leur chef Louis Lingg, auquel fait allusion ici un des grands patrons de la compagnie, Randolph, avec un cynisme si représentatif de sa classe:

« Randolph regrettait de ne pas avoir siégé à la cour le jour où Louis Lingg s’était écrié:  » Je hais votre État ! Tuez-moi pour ce crime! » Il aurait répliqué: »D’accord! ». Comme cela aurait été cocasse. »

Je pourrais tout vous dire, mais je préfère vous mettre sur le chemin de l’article de mon ami Wollanup chez Nyctalopes. Il exprime très bien tout ce qu’il y a à dire, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter.

Si, une petite musique peut-être

Et un dernier extrait, superbe:

« Lorsque la Compagnie se retirerait, les chemins de rondins des Loups pourriraient et sombreraient dans la boue; leurs villes disparaîtraient des cartes; même les Absentéistes, leurs dieux, seraient effacés des mémoires, sans parler de leur modeste lutte. Nulle statue ne leur serait dressée. Seuls demeureraient le climat et ses caprices lointains, implacables. Il considéra Asa, à l’autre bout de la scie. Être aspiré par le sillage d’un autre était une vie exécrable. Ces pensées laissaient Cur de marbre. Il ne regrettait rien, il regrettait tout. Il fallait bien remplir le temps qui passe d’une manière ou d’une autre et c’était ce qu’il avait fait. Il n’était qu’un travailleur, maintenant, deux bras reliés à la machine qu’était son corps. Il détestait les essaims anonymes qui grouillaient dans ces cités où il n’avait jamais mis les pieds. Ils prenaient tout. Ils prenaient sa terre, sa vie et ses années. »

Très belle et très riche lecture !

« Ceci est mon corps » – Patrick Michael Finn – éditions Les Arènes / Equinox, traduit par Yoko Lacour

« Sitôt qu’après le dîner ses parents eurent quitté la maison pour leur bowling du vendredi, Suzy Kosasovich aida Busha à débarrasser la table de la cuisine des restes de chou rouge et de poisson. Elles posèrent la vaisselle dans l’évier, qu’elles remplirent ensuite d’eau pour la mettre à tremper. La vieille femme tapota la joue de sa petite-fille et l’appela « mon petit ange ». »

Pour le moment, tout va bien…Mais attention, ce livre ne fera pas consensus; pas forcément pour ce qu’il dit mais plutôt sur la manière brute, brutale. Et puis plutôt qu’un propos orienté, ce livre décrit sans avis, sans jugement, sans rien ajouter de commentaires, il décrit et nous met sous les yeux cette nuit épouvantable, violente jusqu’à la nausée, quelque chose dont on se dit : en réalité, ce n’est pas possible, ça n’existe pas…Et se disant ça, on sait très bien que si, ça doit exister, en petits bouts ici réunis, ce qui donne une sorte de galerie de monstres, un enfer nauséabond, glauque et désespérant.

Pourtant ça commence gentiment avec cette grand-mère polonaise qui prend soin de sa petite-fille Suzy, 14 ans, et qui va fêter les pâques à l’église St Cyril de Joliet, Illinois. Cependant la petite Suzy n’est pas absorbée dans la prière, elle s’ennuie vite et son esprit part en vadrouille à travers le décor doré et les icônes:

« Suzy cessa bientôt de s’intéresser aux mystères et aux rites de la cérémonie liturgique et laissa son esprit divaguer, comparant les martyrs qui ornaient l’église à la souffrance vivante, réelle, de ceux qui vivaient à l’extérieur, dans les maisons étriquées de la rue Pulaski, ces martyrs en chair et en os qui n’étaient ni peints sur le dôme, là-haut, ni sculptés en pied, le regard triste, au milieu de fleurs et de bougies, et dont les souffrances n’excédaient pas les limites de la rue Pulaski. »

La couverture du livre est très belle et quand on finit sa lecture, on se dit que rien ne fut pur et propre comme le blanc de cette couverture. Ce qui se tapit sous cette couverture, bien loin du blanc, est très très noir. Et je ne vois aucun intérêt à vous en faire le rapport, mais seulement en quelques lignes mon point de vue.

J’ai lu ce texte d’une traite. Très bien écrit, un gros coup de poing, et en même temps la démonstration est si affreuse qu’elle perd un peu de sa crédibilité et que j’ai pris de la distance. Et heureusement parce que tout ce qui se déroule au Zimne Piwo Club le bar de Fat Kuputzniak cette nuit-là est immonde. Toute cette jeunesse aux dents déjà pourries, aux mains mutilées et au cerveau dérangé – pauvre Mickey Grogan…-, en dégoûtante débauche sexuelle – oh, Darly Shapinka… – toute cette jeunesse donne une vision de ces quartiers populaires des périphéries totalement noire et sordide, c’est le no future noyé dans l’alcool et le sexe avec la complicité d’adultes comme Fat qui sait parfaitement l’âge de ses clients:

« Suzy se fraya un chemin jusqu’au bar et se hissa sur un tabouret. Fat Kupuzniak se leva, rota, fit une grimace, tituba vers elle sans un sourire puis rota à nouveau dans son poing.

-Choisis ton poison, mon cœur. »

Cette petite Suzy dont on comprend vite que parce qu’elle est éprise de Joey Korosa, le petit ami de Darly, elle va tout tenter, tout accepter, dans les quelques brumes de naïveté enfantine qu’il lui reste, malgré quelques sursauts de lucidité, elle va céder à tout et c’est d’une infinie tristesse…14 ans…Vivre à Joliet, Illinois, dans cette banlieue où l’aciérie et sa vie de misère dévore les hommes, quand on a 14 ans, même avec une gentille grand-mère, ça ne sauve pas de la cruauté du monde, ça ne sauve pas de la débâcle.

Ce texte peut être lu comme un roman d’initiation au pire, c’est dérangeant mais aussi par moments touchant parce que Suzy est fichue, enfin on ne voit pas d’autre possibilité et c’est le matin:

« La fumée de l’usine écrasait le ciel d’un linceul plat et sombre. L’ivresse de Suzy s’était diluée en une lucidité propre aux faibles, aux vaincus. Elle demeurait choquée par les abysses d’une cruauté qui lui était restée inconnue jusqu’à cette nuit. Les gens étaient méchants, dissimulateurs, abjects; plus jamais elle ne pourrait regarder personne comme avant. Et le fardeau soudain de cette vérité transmua le trajet dans l’obscurité vers la maison, par-delà la colline, en un châtiment implacable. Une raclée de plus. »

Un livre implacable et triste. Nécessaire? Je ne sais pas, mais je l’ai lu.

NB: la prison de Joliet est ce que la ville a de plus célèbre; elle apparaît dans « The Blues Brothers » et dans « Prison Break »