« Les guerriers de l’hiver » – Olivier Norek – Pocket

« La lumière pleut sur ses yeux fermés, sur son corps allongé au coeur arrêté.
Autour de lui, le dernier jour de la guerre jonche le sol de dépouilles par milliers, déposées à la surface de la neige rouge.

Il n’est personne parmi les autres. Ni plus précieux, ni plus important. Mais ailleurs, il pourrait être un père, un frère, un ami ou un mari. Ailleurs, il est tout.

Dans la mort, seuls leurs uniformes les distinguent. Ils étaient ennemis, ils sont désormais allongés côte à côte. Ici, leurs mains se touchent, là, leurs visages éteints se font face.

Voilà tout un hiver qu’ils s’entretuent. »

Je ne vais pas faire un long article, parce que ce roman, absolument remarquable, je ne peux que vous conseiller de le lire et en tous cas moi, je n’ai pas lâché l’histoire terrible ici contée avant de l’avoir finie.
Ce roman extrêmement documenté raconte comment Staline a voulu s’emparer de la Finlande entre 1939 et 1940.  Voici David contre Goliath, une Finlande petite, plutôt rurale, pays de neige et de glace durant de longs mois, mais où vivent de très bons tireurs, chasseurs. En particulier un jeune homme nommé Simo Haÿhä, surnommé La mort blanche, devenu une légende. Tireur incomparable, il vise, tire et atteint toujours sa cible, et ce sans broncher. Si je précise ceci, c’est qu’il va jouer un rôle majeur dans cette guerre, il fut un héros national, indéniablement.

« Comme à chaque nouvelle mission, Simo apprenait et se perfectionnait. Deux jours plus tôt, il avait « spotté » un observateur russe, sa position révélée par la vapeur de son souffle, loin de ses lignes, planqué derrière un monticule de neige. Voyant s’élever le petit nuage, Simo avait tiré au jugé, sans même voir sa cible, et de l’autre côté du monticule, le Russe s’était écroulé.

Toute erreur de l’ennemi devenait un enseignement pour le jeune soldat, et depuis, Simo confectionnait de petites boules de neige tassée qu’il mettait dans sa bouche et qu’il laissait fondre afin de ne pas être trahi par les trente-sept degrés de son souffle. »

J’ai rarement lu sur un sujet historique comme celui-ci mais là, à peine débutée ma lecture, je n’ai pas pu la lâcher. Pour plusieurs raisons, la première étant le sujet qui fait penser que l’histoire se répète avec la Russie, toujours avide de conquête à peu près à n’importe quel prix, humain surtout. La seconde c’est l’écriture d’Olivier Norek, précise, délicate, sensible, et évidemment on sent derrière des masses de recherches . Et puis une grande intelligence augmentée de grandes connaissances ( j’ai lu quelques articles de journaleux chicaneurs: sans commentaires ), sans nul doute l’auteur a fouillé son sujet à fond et en rend un récit passionnant, terrible, où l’histoire du monde rejoint celle des gens ordinaires qui ne demandent qu’à vivre paisiblement dans leur pays.

On va assister à ce qui est aussi une guerre d’usure, avec à leur profit la connaissance du territoire, glace, neige, froid, relief, forêts… ainsi les Finlandais, jeunes pour beaucoup, hommes et femmes, vont mener un combat sans faille car ils sont soudés, solidaires, vigilants . Ils endurent tout avec un courage sidérant, une volonté de fer, eux les gens du petit pays contre le géant russe, et si vous lisez ça, vous verrez, c’est admirable. Quant à l’auteur, que dire sinon que son écriture rend un hommage bouleversant aux combattants de ce pays glacé, qu’il nous parle d’histoire en nous glissant dans la peau de ces héros finlandais, d’une ténacité, d’un courage et d’une solidarité inouïs. La fin, sur un champ de bataille silencieux jonché de mort:

Mannerheim

« Il faut toujours un premier mort, le voir de ses yeux, pour vraiment croire à la guerre. Et il en faut un dernier pour conclure.
À Kollaa, Yrjö fut celui-ci. 

Quelques minutes avant 11 heures, il avait affronté un soldat d’infanterie russe, ils avaient tiré tous les deux, et tous les deux s’étaient blessés mortellement.

Puis l’on hurla de joie au silence revenu. Des deux côtés du front.
La lumière se mit à pleuvoir sur les yeux fermés d’Yrjö, sur son corps allongé au cœur arrêté. Autour de lui, le sol était jonché de dépouilles par milliers, déposées à la surface de la neige rouge.
Il n’était personne parmi les autres. Ni plus précieux, ni plus important . »

Oui, j’ai adoré cette lecture, j’y ai appris beaucoup de choses, et puis bon : l’écriture de cet auteur sert si bien cette histoire bouleversante et instructive. Plein de passages sont surprenants – je pense aux pages où, à Paris , Lino Ventura participe à un combat de boxe avec des parieurs pour récolter de l’argent en soutien à l’armée finlandaise.

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« Ainsi, au sein de la guerre s’en jouait une autre, faite de fausses informations et de manipulations contre laquelle la Finlande avait imaginé une nouvelle unité: la Brigade Anti-Dépression, aussi nommée Brigade Contre le Mal du pays avec à sa tête l’Officier de la Vérité. De ligne de front en ligne de front, il parcourait la Finlande, donnant aux soldats les dernières nouvelles des villes, démystifiant les rumeurs, coupant la tête aux « on-dit » et parsemant le tout de petites histoires drôles, ce qui n’étonnait personne, car beaucoup connaissaient cet Officier de la Vérité sous un autre nom, celui de « Lapatossu », le clown star du cinéma comique qui avait conquis le coeur des Finlandais depuis près de dix ans. »

J’ai dit que je ne ferai plus d’article aussi développés qu’avant, je tiens parole. Mais je conseille vraiment ce livre remarquable, qui m’a bouleversée souvent, une histoire et des faits qui semblent hélas devoir continuer à persister dans le monde. 
Mais avant tout, je suis épatée par l’écriture d’Olivier Norek, ainsi que par la maîtrise de son sujet.

Un très grand plaisir de lecture et beaucoup de choses apprises.

Note de l’auteur:

Ceci est un roman.
Cependant, les dialogues proviennent d’archives ou ont été transmis par des passionnés, des militaires et des historiens.
Aucun fait d’armes n’a été inventé, ni aucune anecdote.

Aucun acte de bravoure n’a été exagéré.
Si ces événements ont bien un siècle, ils nous renvoient à l’Histoire actuelle et nous mettent en garde.
La guerre survient souvent par surprise, et il faut toujours un premier mort sur notre sol pour y croire vraiment. »

Hymne national finlandais:

https://youtu.be/6cgNLVkYvFk?si=kchwL5bckPjmhW3X

« Impact » – Olivier Norek – Michel Lafon/Pocket

81XAR7tStHL« Première partie

Greenwar

2020. Delta du Niger. Nigeria.

Routes des oléoducs. Ogoniland

À chaque virage, la voiture de tête, un pick-up militaire, soulevait des nuages de terre fine qui s’insinuaient partout où ils le pouvaient. Derrière elle, les dix camions à la file créaient une traîne trois fois plus imposante. De loin, on aurait pu penser qu’un brouillard vivant et menaçant avançait à toute vitesse vers les prochains villages, prêt à les dévorer. »

Voici les conditions de notre rencontre avec Solal, Virgil Solal, gradé de l’armée, âge indéterminable, le regard dur. Il constate 46°. À 4° de plus, on meurt. Le P-DG de Total est détenu:

« -J’ai soif, maugréa le P-DG.

-Comme un tiers de la population mondiale, s’entendit-il répondre, sèchement.

Il était évident qu’ils avaient déjà fait le tour des premières questions qui se résumaient à une série banale de « Qui êtes-vous? », de « Pourquoi moi? » et de « Que me voulez-vous? ». Questions qui n’avaient reçu jusque-là aucune réponse satisfaisante.

L’un fit lentement racler les pieds d’une chaise pour s’installer devant la vitre. L’autre fit l’effort de s’approcher en se traînant sur le sol. Ils se firent ainsi face, sans que la conversation commence pour autant. À bout de nerfs, c’est la victime qui brisa le silence.

-Si vous savez qui je suis, vous vous doutez bien que vous ne vous en sortirez pas. Balancez les clés par une ouverture du plafond, partez et on en restera là. Je vous le jure.

-Quelle idée, s’étonna le geôlier. Même dans les films, ça ne marche jamais.

Suppliant, le prisonnier se colla à la vitre et sa respiration créa de petits nuages de buée éphémères à la surface.

-Je n’ai qu’une parole. Je ne déposerai pas plainte.

-Vous n’avez aucune parole, et bien sûr que vous irez réveiller tous les flics de France. »

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Se saisissant des désastres environnementaux – on ne peux plus parler juste de « désordres »-, Olivier Norek, s’appuyant sur de nombreux rapports, sur de nombreuses « affaires », sur de multiples et sidérants constats, livre ici un de ses meilleurs livres ( que personnellement j’ajoute à « Entre deux mondes » ) – et on va de sidération en sidération jusqu’à une fin qui est je le crains un peu trop optimiste – ou c’est moi qui suis trop pessimiste? -, et évidemment tout ça avec un vrai bon gros suspense, une véritable enquête policière et judiciaire. Je vais faire court, parce que ce livre est si riche en informations qui font froid dans le dos…Bien sûr, on sait, bien sûr on entend tous les jours ce que la Terre est en train de devenir, notre paradis bientôt perdu. Mais ici accumulés les faits, ceux relatés dans les médias, tous les scandales des grandes sociétés, etc etc…tout ça ici condensé est sidérant, effrayant .

Je ne dis donc que peu de choses, le roman tourne autour de Virgil Solal et les siens, masqués d’une face de panda balafré. Virgil a perdu sa petite fille juste au moment de sa naissance, avec des poumons déjà atteints et impossibles à relancer.

« -Je ne connaîtrai jamais le son de sa voix. Lorsqu’elle est née, ses poumons étaient déjà si malades qu’ils en étaient collés. Je ne supporte de vivre que lorsque je dors. Je ne suis en paix qu’une seule seconde par jour, le matin, quand j’ouvre les yeux. Cette seconde de flou où la mémoire n’a pas encore démarré, où je ne suis personne. Puis tout revient. Dans l’ordre. Je m’appelle Virgil Solal, j’aime Laura et on a tué ma fille. C’est mon histoire, celle qui m’a menée ici, devant vous, mais ce n’est pas celle pour laquelle je me bats. Ma cause est plus grande, elle me dépasse à m’en rendre insignifiant, microscopique. Je vous avais prévenus, vous connaissiez les règles. Je n’y prendrai aucun plaisir, mais je ne reculerai pas. Je n’ai pas le choix. Ils ne nous laissent pas le choix. »

Alors va apparaître Greenwar au lieu de Greenpeace.

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C’est une guerre sans merci que va livrer Greenwar, avec le très intelligent Solal à sa tête. Il va s’en prendre aux banques, aux groupes pétroliers, aux plus puissants des pollueurs, ceux qui tuent et détruisent via leur fortune et leur voracité insatiable de puissance, de pouvoir, d’argent. Olivier Norek nous emmène au fil des chapitres de catastrophe en catastrophe, dans une dénonciation claire, d’une grande évidence, par les lieux cités, les faits relatés, ceci mêlé à la fiction et Solal, ses équipes…Deux personnages intéressants, Diane Meyer, psychologue qui travaille pour la DRPJ et le capitaine Nathan Modis, chargés d’enquêter sur Virgil Solal, qui détient le P-DG de Total et avec qui ils ont un RV en visio.

Ce sera le départ d’un affrontement qui réserve bien des surprises. Il y a un authentique suspense, une sorte de course contre la montre. Enfin deux courses. Celle des deux coéquipiers pour retrouver et arrêter Solal et celle que soutien Greenwar, cette course contre la fin de notre monde. Avec des interférences, des heurts, des cahots, et des argumentations dans lesquelles Solal excelle, peu à peu, Nathan et Diane écouteront Virgil avec de plus en plus d’attention. Ici quand des actes violents sont menés, dont Greenwar n’est pas responsable.

-Les électrons libres et les disciples excessifs sont inévitables. Ils étaient prévus, malheureusement. Mais puisque nous avons dépassé l’urgence, puisque des populations entières ne font déjà que survivre, je ne peux me défaire d’aucun de mes soldats. L’écologie, sans révolution, c’est du jardinage. Pour être parfaitement honnête, le monde a besoin d’électrochocs et j’espère que cette révolution ne s’arrêtera pas à mes petites actions hexagonales. Je souhaite que ma colère se diffuse dans d’autres esprits et que ceux-ci les transmettent au-delà des frontières. Nous n’avons plus le temps, ils en ont trop perdu à s’enrichir, à se gaver d’un argent que mille vies ne permettraient pas de dépenser. »

[…] -Vous pensiez qu’on allait faire des sit-in et chanter des chansons pour la planète encore combien de temps? »

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Toutes les références sont en fin de livre, extraits de la presse ou de discours, allocutions, vœux pieux ou vrais mensonges qui sont la source des faits inclus au roman. On y perçoit tout le cynisme des puissants. Et sérieusement, on sort de cette lecture abasourdi, même si Olivier Norek tente une fin ouverte sur la possibilité d’un autre monde, personnellement, je n’arrive pas à le croire. Abasourdi, parce que l’agglomération de ces informations, discours, rapports, constats, donne le vertige et un sentiment terrible, l’effroi. Ce genre de livre est à mon sens nécessaire, lisible sans difficulté, avec une enquête accrocheuse, une intrigue, une course contre la montre infernale pour un propos grave, comme l’était celui de « Entre deux mondes ». Olivier Norek excelle dans cet art de dire des choses essentielles dans un récit accessible à tous sans nous ménager. Et je salue ce talent sans hésiter.

Trois brèves, trois livres

Un format peu habituel chez moi, mais je veux dire quelques mots de trois livres, le premier acheté les deux autres prêtés. Pourquoi des brèves? Parce que je suis fatiguée, et qu’après ça il y aura une courte pause estivale. Parce que je lis beaucoup, je n’écris pas toujours, je ne trouve pas toujours l’angle d’approche, bref. Alors je me concentre sur mes lectures les plus intéressantes pour écrire longuement. Pourtant le premier de ces trois livres, je ne l’ai pas lâché. Il a eu la malchance de tomber dans une période agitée, et je n’ai pas réussi à en parler longuement. Je tiens pourtant à en dire quelques mots.

9782743649425-475x500-1« Rivière tremblante » d’Andrée A. Michaud, Rivages/Noir.

Ce roman met en scène deux disparitions d’enfants. D’une part en 1979, Michael âgé de 12 ans qui disparaît dans la forêt de Rivière-aux-Trembles alors qu’il s’y trouve avec son amie Marnie Duchamp. On ne retrouve qu’une de ses chaussures. Trente ans plus tard tout près dans une petite ville disparaît Billie Richard qui doit fêter ses 9 ans mais ne rentre pas chez elle.

Les deux enfants ont semble-t-il été happés par la forêt. On va ainsi suivre Marnie et le père de Billie dans leur vie avec cette culpabilité, ce désarroi face à l’absence de réponse sur ces pertes, le virage qu’ont pris leurs vies après ces disparitions entre autres par les soupçons qui pèsent sur eux par rapport à leur responsabilité ou juste de faillibilité parentale pour le père de Billie. Jusqu’à ce qu’un nouveau drame se produise. Voici le bref aperçu du sujet et le tout est très prenant, faisant de ce livre un roman psychologique au meilleur sens du terme. Mais il vaut aussi pour la beauté, le piquant de l’écriture, l’humour triste ou ironique d’Andrée Michaud, le décor, ces lieux où la forêt, l’eau, les animaux ont une place majeure dans le caractère des personnages et puis il y a l’empathie qu’on ressent pour tous, pour moi beaucoup pour Marnie. J’ai adoré ce roman, ce n’est que le second que je lis de cette auteure. J’avais été emballée par « Bondrée », j’ai bien l’intention de lire plein d’autres livres de cette femme dont le talent me fascine. Il faudra vous contenter de ça cette fois ! Un morceau sur une page cornée:

« Il y a des parents qui tentent de tout expliquer de façon rationnelle à leurs enfants dès que ceux-ci percent leurs premières dents, qui leur détaillent la loi de la relativité à quatre ans, les empêchent d’écouter Télétoon et refusent de les laisser s’évader dans ces mondes magiques remplis de créatures insaisissables, monstres ou fées, ogres ou farfadets se nichant dans les rêves pour vous apprendre que le réel n’est pas toujours ce qu’il paraît être et qu’il existe des univers où les arbres sont rouges, où des fleurs de la taille d’un cachalot sillonnent les océans. »

M02070427528-large« Grand-père » – Marina Picasso – Folio

Récit autobiographique de la petite fille de Pablo Picasso, fille de Paulo et sœur de Pablito…Aucun garçon de la famille n’a le droit de porter le prénom du monstre sacré, génie, grand homme…Quel que soit le nom qu’on lui donne, ce récit si touchant, triste, qui met souvent en colère, montre ce qui reste de l’homme quand on a ôté l’artiste. Pablo Picasso ne fut qu’un artiste et si on se met à le détester plus d’une fois par sa capacité à être cruel, odieux, on est assez sidéré de l’indulgence finale de Marina, qui loin d’être élevée dans le luxe et l’aisance – l’héritage viendra bien plus tard – va apprendre à se débrouiller seule. Remarque de Paulo :

« Comment devenir un homme responsable lorsque, au restaurant, il suffit à ce père insolent de signer sur une nappe en papier pour payer une addition de quarante personnes ? Comment adopter un mode de vie cohérent lorsqu’on entend ce père se vanter de pouvoir acheter une maison sans passer par le notaire, avec trois tableaux qu’il qualifiait avec morgue de « trois merdes barbouillées dans la nuit » ? »

Le passage le plus horrible est la mort de son frère. Et la question est : le « génie » excuse-t-il tout? Je vous laisse à votre point de vue, c’est bien écrit, intéressant, prenant et ça peut susciter des sentiments antagonistes parfois. Je ne vous livre pas mon avis, j’ai du mal à le formuler, mais j’ai aimé cette lecture. Après la mort du grand – père, Marina:

« Pour Picasso, l’objet le plus banal devenait une œuvre.

Il en était de même pour les femmes qui avaient eu le privilège – ou le malheur- d’être prises dans sa tornade. Soumises à sa sexualité animale, il les domptait, les envoûtait, les aspirait, les écrasait sur sa toile. Lorsque des nuits durant il en avait tiré la quintessence, il les rejetait exsangues. 

Tel un vampire au lever du soleil »

4121TaTTQCL._SX195_« Surface » d’Olivier Norek – Pocket

J’ai beaucoup aimé la trilogie et le magnifique « Entre deux mondes » de cet auteur à la plume dynamique, prenante, parfois facétieuse, et en tous cas, voici quelqu’un qui sait écrire. En effet, difficile de lâcher quand on commence. Cependant sans doute est-ce ici le sujet qui m’a moins captivée, mais je suis moins enthousiaste. Noémie Chastain est un très beau personnage, j’ai aimé le lieu de l’histoire, un coin de l’Aveyron moins touristique que d’autres, l’enquête est touffue à souhait. Ce qui fait que j’ai moins accroché c’est qu’ici il n’y a pas la profondeur des sujets précédents et puis bon, je ne suis pas fan d’un petit côté sentimental dans cette histoire. Néanmoins ça reste de très bon niveau, mais j’attends plutôt de lire « Impact » qui je n’en doute pas une seconde me plaira. J’ai lu quelque part qu’Olivier Norek écrirait du thriller ( sans doute parce qu’hélas c’est ce terme mis sur Pocket en 4ème de couv’… ) mais il s’agit bien de roman policier, qui – en particulier dans « Entre deux mondes » –  s’attaque à des sujets de société non négligeables, avec nuances et humanité. 

« Souffle brûlant, odeur âcre de poudre à canon. Dans les yeux, le nez, la bouche, jusqu’au fond de la gorge.

Le corps de Noémie partit en arrière. Elle percuta le mur de la chambre, s’écroula au sol, disloquée comme une poupée de chiffon, et ne sentit rien pendant quelques secondes. Puis elle hurla de douleur. Elle toucha son visage. Juste des chairs à vif. Du liquide poisseux. Son cerveau la protégea par un black-out généralisé. »

« Entre deux mondes » – Olivier Norek – Pocket

« L’enfant

Quelque part en Méditerranée.

La main sur la poignée d’accélération, il profita du bruit du vieux moteur pour y cacher sa phrase sans créer d’incident ou de panique.

-Jette-la par- dessus bord.

-Maintenant?

-On s’en débarrassera plus facilement au milieu de la mer que sur une aire de parking. Elle tousse depuis le départ. pas question de se faire repérer une fois qu’on les aura collés dans les camions en Italie.

Dans l’embarcation, deux-cent soixante-treize migrants. Âges, sexes, provenances, couleurs confondus. Ballottés, trempés, frigorifiés, terrorisés.

-Je crois pas que je peux y arriver. Fais-le, toi. »

Avant toute chose, je tiens à dire que lire m’est difficile en ce moment, assaillis que nous sommes toutes et tous par des messages et des informations anxiogènes dont il est difficile de s’abstraire, je n’échappe pas à cet état. Pour la lecture, j’ai lâché 3 livres qui doivent paraître ou sont parus. Pas accrochée à la moitié, j’ai renoncé; ce n’est peut-être pas leur heure, on verra. J’ai encore une jolie pile, mais on sait que les sorties sont repoussées et c’est le moment d’honorer les livres offerts, prêtés et achetés. Enfin, je ne passerai pas autant de temps sur mes articles, à chercher des images ( même si j’aime bien ajouter des photos, les chercher, les choisir, des photos libres et gratuites, croyez-moi, ça prend du temps ), et ce sera moins long. Pour tout vous dire c’est le calme plat ici et je me demande parfois pourquoi je passe autant de temps sur ces bafouilles…mais je sais bien pourquoi, c’est parce que je garde cette envie de partager et de donner envie. Et je le fais pour les auteurs, surtout les nouveaux, les premiers romans, les choses plus « confidentielles » qui ne le sont que parce que pas saisies dans le grand mouvement de la célébrité, du « grand » éditeur ou de la visibilité médiatique. Et je me demande si je suis bien efficace.

Bah ! Je continue parce que j’aime ça. Et parler de David Chariandy, d’Alan Parks et là, maintenant, d’Olivier Norek qui m’a bouleversée, parler d’auteurs connus ou pas, parler de beaux textes ça me plait à moi, et c’est déjà ça.

Donc, un grand Olivier Norek, paru en 2017 – je vous ai bien dit que j’avais toujours un train de retard – . J’avais beaucoup aimé la trilogie et l’inspecteur Coste et là je dois dire que je suis absolument admirative, car disons-le clairement, c’est un sujet « casse-gueule » auquel il se frotte, Norek, et il s’en tire avec brio, nous proposant un roman extrêmement fort, particulièrement noir plus que policier ; si parfois par la grâce des personnages, il envoie un message qui tend à la fraternité, il repasse du côté sombre et désespéré fatalement compte tenu du lieu et du contexte.

« Nous devenons tous des monstres quand l’histoire nous le propose. »

Mais en fait il est là le talent d’Olivier Norek, il sait doser, on sait qu’il le fait en connaissance de cause, il écrit remarquablement, c’est intelligent, jamais caricatural, il nous brosse des portraits creusés, certains tourmentés par une conscience tenace et résistante à toute épreuve ou au contraire totalement dénués de tout état d’âme. Mais je dois dire que c’est bien plus fin que ça, plus fin,  la nuance est partout.

« Kilani ferma les yeux tout le temps de son grand nettoyage. Il resta calme et comme apaisé. Manon se demanda s’il pensait à sa mère, lorsqu’elle avait eu les mêmes gestes. Sur sa peau noire, les blessures n’étaient pas immédiatement visibles. mais le gant glissa sur ses épaules et caressa une brûlure. Sur une de ses jambes, une grande balafre courait le long du mollet. Dans son dos, des stries boursouflées. Ses mains étaient abîmées comme si elles avaient travaillé toute une vie. Manon n’était pas émue. Enfin, pas seulement. Elle était aussi en colère. une vraie colère profonde qui grossissait à chaque nouvelle découverte. Sous ses doigts, cette partition de cicatrices racontait la vie de l’enfant. »

Comme je suis en mode paresse, voici Olivier Norek qui mieux que moi parlera de la genèse de ce livre, qui pour moi devrait être lu massivement ( comme je suis énervée, je dirais même à voix haute aux plus récalcitrants attachés sur leur chaise, oui, c’est l’effet sur moi du confinement, ça… )

Dans ce livre, il est question de la Jungle de Calais, de policiers, de l’un d’entre eux, Bastien Miller, tout nouvellement arrivé avec sa femme dépressive et sa fille ado, Manon et Jade et d’un autre flic, syrien, Adam, qui cherche sa femme et sa fille, Nora et Maya ( avec Monsieur Bou ) dans cette Jungle.

« Il ne pourrait pas sauver son pays. Seules sa femme et sa fille comptaient à présent. Il allait quitter la Syrie par tous les moyens possibles. Et que ceux qui diraient qu’il aurait pu se battre pour aider son peuple aillent se faire foutre. Ou viennent à sa place, dans ce hangar surchauffé, recenser des suicidés aux pieds brûlés et aux dents arrachées. »

Et puis il y a Kilani…dans cet « entre deux mondes » violent, cruel, livré à lui-même et de ce fait livré aux prédateurs.

« Partout dans le monde, tu trouveras toujours un homme pour profiter de la détresse des autres. »

Les migrants fuient un pays en guerre vers lequel on ne peut décemment pas les renvoyer, mais de l’autre côté, on les empêche d’aller là où ils veulent. C’est une situation de blocage, on va dire. […] Vous croyez aux fantômes, Passaro ?
– Je ne me suis jamais posé la question. Vous parlez des esprits qui hantent les maisons ?
– Exact. Coincés entre la vie terrestre et la vie céleste. Comme bloqués entre deux mondes. Ils me font penser à eux, oui. Des âmes, entre deux mondes… »

Il y est question d’êtres humains et d’abandon. Mais aussi de courage, de fraternité, d’amour.

Un très très beau livre. D’accord avec Joann Sfar, magistral.

« Surtensions  » – Olivier Norek – Pocket

« PROLOGUE

La psy poussa le cendrier en verre devant elle. Malgré les stores aux trois quarts baissés, un rayon de soleil traversa la pièce et révéla les arabesques de fumée en suspens.

-Vous voulez bien me raconter comment tout à commencé?

L’homme écrasa sa cigarette d’un tour de poignet.

-C’est une histoire à plusieurs commencements, dit-il.

La psy faisait nerveusement tournoyer son stylo entre ses doigts. il était évident que l’homme en face d’elle l’intimidait.

-Vous savez au moins pourquoi vous êtes là?

-Parce que j’ai tué deux personnes. Vous craignez que ça devienne une habitude?

-Vous n’en avez tué qu’une. En légitime défense qui plus est. Pour le second cas…

Sec et impatient, l’homme ne la laissa pas terminer.

-Un membre de mon équipe est mort. C’est ma responsabilité. Ça revient au même. »

Adieux à Victor Coste avec ce troisième volet de cette formidable trilogie. J’ai tardé un peu, mais je dois dire que voici un personnage que je vais regretter. Et il faut dire encore qu’Olivier Norek a vraiment beaucoup de talent. Aucun des trois livres ne m’a déçue et j’ai aimé la manière qu’il a de refermer la porte derrière cette brigade soudée autour du Capitaine Coste. Ronan, Johanna, Sam, tous ont été de chouettes compagnons sur ces lectures. 

Ici la construction impeccable présente comme dans chaque volume le pan je dirai presque documentaire, avec la première partie, « Entre quatre murs » et les cellules d’isolement de cinq criminels dans la prison de Marveil ( imaginaire, mais bien réelle dans son fonctionnement et sa vie interne ). Il y a là Scalpel ( assassinat ), Cuistot ( empoisonnement ), Machine (meurtre), la Biche et Futé (braquage ), dont on apprendra le vrai nom au fil des courtes parties de ce chapitre. On va  aller ainsi de cellule en cellule, de la cour de promenade ( « Surnom: la Jungle. Durée : 1 heure – 300 détenus – 1 surveillant au mirador ) au bureau du psychiatre, à l’infirmerie, au quartier des surveillants ( la Rotonde ). Et Olivier Norek nous propose une petite visite assez sidérante de la prison. Il ne commente pas, il montre, et on en tire nos propres conclusions…Mais en tous cas, écriture remarquable et cet aspect fait d’Olivier Norek un auteur qui sort du lot.

Puis on va faire connaissance avec une famille corse et son avocat, et ainsi va commencer l’intrigue, l’enquête avec nos policiers qu’on a commencé à bien connaître, à bien aimer, et puis Victor Coste avec ses amours impossibles – ou bien si – sa fatigue, sa droiture et son indécrottable humanité, qui ne font pas toujours bon ménage avec son métier, son milieu, son entourage professionnel. Je ne vais pas raconter comment Victor Coste va nous quitter, nous qui en avions fait un copain, mais vraiment, tout ça est mené de main de maître avec une langue juste, ce qu’il faut d’humour, de sensibilité, et la pointe de colère qui jamais ne déborde trop, car à nous de nous débrouiller avec tout ça. Et c’est très bien ainsi. Alors, pour le grand plaisir que ça procure, je me contenterai de vous mettre ici quelques passages que j’ai particulièrement aimés pour le ton, l’ironie ou la tristesse, ou encore la colère sourde. Et je crois vraiment que cette trilogie est à ne pas manquer.

Alors pour celles et ceux qui ne sont pas encore entrés dans ce Service Départemental de police judiciaire de Seine -Saint- Denis – SDPJ 93…nous y entrons à 5 h 45 du matin:

« Coste traversa les couloirs du service, passa devant le bureau du Groupe crime 1 sans même s’y arrêter, prit la passerelle vitrée qui séparait les deux ailes de la PJ pour se rendre là où il était certain de trouver son équipe : salle café. À cette heure bien trop matinale, personne n’aurait eu le courage de mettre de l’eau dans la cafetière du bureau et d’appuyer sur le bouton « on », ni surtout d’attendre les quelques minutes de goutte à goutte nécessaires sans s’endormir devant et debout. Puisque la veille, tout le monde s’était quasiment mis sur le toit avec cette petite eau-de-vie traître comme un virage serré, il fallait de la caféine, vite, beaucoup. Coste ouvrit la porte de la salle de repos, doucement.

-Alors, mes biquets? Vous avez des têtes de papier mâché. »

Portraits:

« -Capitaine Coste?

Il se retourna. Deux hommes, visiblement parachutés des années 1980, lui faisaient face. La premier, Perfecto de cuir et bandana rouge, encore blond malgré sa cinquantaine prononcée, et le second, un grassouillet d’une quarantaine d’années à qui il fallait reconnaître le courage de porter encore des santiags au XXIème siècle. Malgré un accoutrement à la limite de la légalité, Coste sut immédiatement qu’il faisait face à deux flics. »

 

Du mordant, de l’acide:

« Ronan, au volant de la 306 du service, grilla quelques feux rouges et se fit klaxonner deux fois sur le trajet, malgré la sirène et le bleu du gyrophare qui n’impressionnaient plus grand monde dans le département. Coste, côté passager, était en ligne avec la magistrate Fleur Saint-Croix et lui expliquait comment il pensait pouvoir devancer les ravisseurs grâce à leurs portables de guerre, autrement appelés des Paul Bismuth? Des téléphones de président déchu, appellation donnée non par les flics, mais bien par les criminels qui ont vu chez cet illustre politique dans la tourmente un frère d’armes. »

Arrestation:

« Quand Franck ouvrit les yeux, allongé sur le sol, les premières images captées furent floues. Deux ombres se penchaient au-dessus de lui. Il fit le point et reconnut plus nettement le couple de flics. La question de savoir s’il était au paradis ne se posa donc pas.

-Tu m’as fait peur, connard, railla Coste en lui passant les mains dans le dos. J’ai cru que t’étais mort. »

Un pédophile, un jeune homme de bonne famille retrouvé mort de façon douteuse, un père et sa famille pris en otages, des trahisons, de l’amour, de la mort, de l’argent…mais aussi beaucoup d’amitié, celle qui a fait tenir Coste mais la goutte d’eau de trop tombe ici au terme de cette enquête haletante, tout à fait en surtension, celle – là même qui fera lâcher prise à notre Capitaine, une perte terrible, un poids terrible et une fin douce-amère qui laisse néanmoins un petit peu le doute sur un départ définitif. 

Du coup, j’ai du mal à boucler cette brève chronique sur un adieu, alors au revoir Coste !

« -Je connais Coste mieux qu’il ne se connaît. C’est un flic. Pire que ça, c’est un chien policier. Un chasseur. Il ne sait faire que ça. Il a été dressé pour ça. On ne peut pas se séparer d’un flic comme lui. Quinze années que je l’envoie sur les enquêtes les plus merdiques du département. Des affaires qui auraient flingué n’importe quel cerveau.

– C’est bien ce qui lui est arrivé, non?

-Ce ne serait pas lui rendre service que de transmettre ce rapport. Il a simplement besoin de temps. Où qu’il soit et quoi qu’il espère trouver, il reviendra au chenil. Je laisse juste la porte entrouverte. »

(dixit le Commissaire divisionnaire Stévenin)