« Rade amère » – Ronan Gouézec – Rouergue noir

« Brieuc était sur le point d’entrer. La pluie furieuse s’interrompit brutalement, on aurait dit la reprise de souffle d’une sorcière hystérique entre deux incantations. Il profita de ce répit inattendu, descendit les deux marches et poussa fortement la porte avant de subir la suite du déluge en suspens. Une courte pause sur le seuil, dégoulinant. Bien que lourde et massive, il sentait la pièce de chêne derrière lui, vibrante et craquante à chaque rafale rageuse arrivée tout droit sans escale depuis l’autre côté de l’océan. »

Épatant petit roman noir que j’ai lu dans la journée, fait pour être lu d’une traite et dont j’ai adoré la fin.

Et pas que. D’abord cette histoire est très bien construite et très bien écrite. Le ton est vigoureux, allant au gré des vents de la mélancolie à l’humour bien senti voire même à la franche rigolade, de la colère à l’apaisement de l’amour, avec des personnages en nombre restreint qui font que l’action est resserrée et sans temps mort. Des pauses, comme l’accalmie dans la tempête bretonne quand la vie du personnage principal, Caroff, retrouve la douceur de Marie et de Gaëlle, sa femme et sa petite fille.

Tout est fait pour me plaire en commençant donc par le lieu, la Bretagne, le Finistère, Brest. En une saison choisie bien que j’hésite entre fin d’automne ou hiver, difficile à dire mais en tous cas : il pleut à seaux et le vent souffle fort !

Ensuite, le sujet: Caroff, marin qui a été mis au ban parce qu’il a accidentellement provoqué la mort d’un matelot de 16 ans, se trouve sans emploi, sans argent, accepte un « contrat » de Delmas, truand du sud, consistant à récupérer des colis en mer la nuit. Delmas va lui envoyer deux sbires…Et là, c’est pour moi un des passages d’anthologie qui m’a fait exploser de rire. Voici, pleins d’assurance, 180/Toni et Tarik/Yann. 180, c’est le nom d’un burger, Toni c’est ainsi que le nomme sa maman, Tarik, c’est parce que Yann songe à peut-être se convertir !

Moi je vous le dis, rien que pour ce chapitre 8, « 180 », le livre vaut qu’on le lise. Ce n’est pas le seul passage drôle- qui n’est pas QUE drôle – l’arrivée de Delmas en Bretagne n’est pas mal non plus. Son idée de la Bretagne, à lui le méditerranéen, en un petit florilège !

Chapitre 7 – Les chapeaux ronds :

[…] La Bretagne…Bien sûr, il connaissait. Bon, il n’en savait en gros que ce qu’en disaient les blondasses de la météo, et ça lui suffisait bien. Des marées noires, des oiseaux crevés, des tempêtes… Il avait du mal à croire vraiment que des gens veuillent passer des vacances là-bas. »

« Jamais, jamais de sa vie il n’était allé si loin au nord. Passer la Loire, la Loire, non mais autant dire le fleuve Jaune! C’était plus la France là, c’était pas possible tout ce vert, et ces noms à coucher dehors…Un coup à attraper une trachéite… »

« C’était de l’air agressif en mouvement, venu d’un grand nulle part lointain, sombre et anonyme. Une sorte de cauchemar aérien sans visage. Ouais, voilà… »

Delmas va à son tour expliquer à ses hommes ce qu’est la Bretagne:

« -Là-haut, vous savez? La Bretagne, vous voyez? La côte, les pêcheurs…

Les hommes s’étaient regardés en silence, opinant vaguement, pas concernés pour un sou. Il avait cru bon de faire le malin pour mieux se faire entendre.

-Bon, la Bretagne donc…Des plages désertes forcément, tellement il gèle, des crabes et des cirés jaunes un peu partout, des bonnets, des crêpes, des coiffes, misère…Il paraît qu’ils sont saouls toute la sainte journée…

A ce stade tout le monde avait commencé à ricaner, même son oncle avait semblé plus attentif. Puis, très vite:

-On a saisi. Les chapeaux ronds, les bayous…

-Les binious.

-OUAIS, c’est ce que j’ai dit ! Bon ! Et alors? On sait tout ça ! Va au fait. »

S’il y a cet humour, l’auteur pratique néanmoins la tragédie avec talent – ça ferait un très bon film – et Caroff n’est qu’un homme acculé, rejeté, qui doit faire vivre sa famille, et quitter la caravane dans laquelle ils vivent. 

Ensuite il y a Jos Brieuc qui après un divorce dont il a du mal à se remettre, recommence une vie: il crée son entreprise Taxi Rade Services, un transport entre Brest et les îles ou d’autres lieux plus près par voie maritime. Ses premiers clients sont un couple âgé dont l’homme, René est en fin de vie à cause d’un cancer. Le vieux couple va se prendre d’amitié pour Jos. Ici Gouézec écrit avec beaucoup de délicatesse cette rencontre et ce lien qui se tisse, comme il exprime parfaitement la solitude de Jos, son bonheur de rencontrer Babeth. Puis Caroff avec sa fille et sa femme, tendre, attentionné, aimant, Caroff désespéré d’en arriver où il en est. La langue est forte et belle, elle a du souffle.

Les destins de Jos et Caroff vont se percuter, mais je ne vous dis pas quand ni comment, ni pourquoi.

Voici donc un très très bon livre, parce que cette idée de breton de confronter Bretagne et côte d’Azur permet de se moquer allègrement du sud et de ses caricatures, sans négliger pour autant les molosses avinés des cafés brestois, toujours prêts à la bagarre et quelque peu bas de plafond, comme les frères Marric. 

C’est aussi un très très beau livre sur la vie dure, sur la solitude et l’abandon, sur la mort et l’amour, dans un décor parfait pour le drame.

– Petit aparté : Je pense que vous savez comme j’aime ce que je connais de la Bretagne – et ce Finistère dont il est question ici en particulier – comme j’aime cette sauvagerie* qui s’impose partout, dans les côtes déchiquetées par l’eau, les vents, les galets qui roulent, dans cet océan inlassable qui impose sa force à la terre qu’il lèche sans relâche, les ciels, ces ciels si changeants, ces masses de nuages qui arrivent et s’en vont, vous laissant trempé et salé, des cieux qui s’ouvrent et se referment sur vous. De ce que je connais de la Bretagne, j’ai tout aimé. Si on me laisse un jour échouée sur la baie des Trépassés, il n’y aura pas plus heureuse que moi. –

* Sauvagerie : Caractère rude, inhospitalier, peu accessible d’un lieu, d’un site où la nature est restée sauvage.

Ici vous verrez qui va gagner à la fin de ce livre que j’ai adoré entre autres pour cette fin absolument géniale, mais aussi pour les éclats de rire dans le drame, pour la belle et forte écriture, pour Caroff, Marie et Gaëlle, pour Brieuc et Babeth, pour Josette et René et pour 180 et Tarik. Et pour la Bretagne.

« Par les rafales » – Valentine Imhof – Rouergue Noir

« 4 novembre 2006, Nancy, hôtel, chambre 107

Les voilà à poil tous les deux. Des fringues éparpillées dans toute la chambre. Un jeu à boire stupide. On confie une chose qu’on a faite et dont on n’est pas fier. Si l’autre a commis un péché comparable, il vide son verre, une forme d’aveu, sinon, c’est le premier qui boit et relance la partie par la confession d’un nouveau petit secret honteux.

Alex a triché tout du long.

Pas question de partager quoi que ce soit de vrai avec ce type. Ils ne sont pas là pour ça, ni l’un ni l’autre. Elle ne lui a même pas dit son prénom. Il ne le lui a d’ailleurs pas demandé. Il le connaît déjà, c’est sûr. Ça et tous les autres renseignements que l’autre bâtard lui aura donnés. »

Ce livre m’a fait faire des cauchemars, sérieusement…Un livre dont on ne sait par quel angle l’aborder pour le présenter. Un livre très dur, qui suscite des sensations très puissantes et pour ce qui me concerne une immense compassion pour l’héroïne Alex / Alexis Fjærsten/ Sacha, selon qui lui parle. Sacha pour Anton, son tendre et patient ami de Metz, et Fred le barman du Donjon, dans cette même ville. Alex pour Bernd, le tatoueur/ »soigneur » délicat de Gand en Belgique et enfin Alexis Fjærsten son nom officiel, son nom de naissance, celui sous lequel la police va la rechercher, ainsi qu’Europol et Interpol. Alex aura dans cette histoire d’autres noms, elle est sans cesse en fuite alors elle change aussi d’adresse de messagerie, bouge constamment: Alex est une femme traquée, hantée par son histoire, celle survenue en 2005 alors qu’elle est en reportage à la Nouvelle -Orléans.

Elle est journaliste free-lance, spécialiste de musique, et elle arrive joyeuse et curieuse en Louisiane où elle vit un vrai rêve et voit défiler dans la réalité tout ce qu’elle a rêvé en lisant, en regardant des films et en écoutant de la musique. Elle veut faire les portraits de musiciens des bayous. Se risquant en terrain inconnu, elle va se retrouver prise au piège au beau milieu des marais. Cet endroit où elle s’arrête pour l’admirer va devenir le tombeau de ce qu’elle est et a été. Le rêve vire au plus atroce cauchemar. Elle repartira plus morte que vive, transformée, paranoïaque et je vous assure qu’à son instar on ne s’en remet pas.

« Il lui avait montré de près la pointe du dermographe et la manière dont l’aiguille entre et sort, rythmiquement, comme une petite langue pointue, pour un lapement régulier, incisif, qui plonge sous les couches hautes de l’épiderme. Elle avait pensé au museau d’un petit tamanoir.

Bernd tend la peau de la cuisse entre son pouce et son index gantés, et commence à tracer.[…]

La boutique est plongée dans la pénombre, tous les stores en sont baissés et seul le haut de la cuisse est éclairé. Alex s’imagine dans le scriptorium d’une abbaye cistercienne. Elle a la vision d’un beau clair-obscur. Un tableau de Georges  de La Tour comme Saint Jérôme étudiant, Saint Ambroise taillant sa plume ou encore Saint Sébastien soigné par Irène, à la torche, dans lequel elle tiendrait le rôle du martyre. Elle observe Bernd en moine copiste attentif, concentré à l’extrême derrière ses petites lunettes d’écaille. »

Le roman est construit de telle façon que les événements sont distillés habilement, on va de surprise en surprise – ou plutôt de choc en choc – et on accompagne ce personnage qui n’est que douleur jusqu’au bout aux confins du monde, sur les falaises de Terre-neuve sous la tempête.

Ce n’est pas assez, il faut dire encore que ce roman est empli de poésie sombre et de tourments et qu’autre chose le caractérise ( on comprend assez loin dans le récit de quoi il s’agit…), ce sont ces textes au début de nombreux chapitres, en français ou en anglais, dans cette belle calligraphie et sans espaces.

Donc, on sait plus tard de quoi il s’agit. En un savant va-et-vient, Valentine Imhof nous entraîne dans une course démente sur des traces sanglantes imbibées d’alcool fort et saturées de musique entre la France, la Belgique, la Louisiane, les îles Shetland, le Canada, Terre-Neuve…On croise finalement pas tant de personnages que ça, puisqu’Alex fuit sans répit le monstre qui a juré de la retrouver, qu’elle évite le jour, qu’elle évite la foule, et qu’elle se terre dès qu’elle se sent en terrain découvert. Grosse sympathie pour Kelly, policière comme en punition aux Iles Shetland, où elle est envoyée parce que ses supérieurs pensent qu’elle parviendra à élucider un meurtre non résolu. Kelly a la rage et pas sa langue dans sa poche.

Elle est je trouve la seule touche qui fasse sourire dans cet univers glauque et pétri d’angoisse, avec par exemple ce genre de dialogue avec un collègue :

« 6 décembre 2006, Lerwick, Iles Shetland, poste de police:

-Salut Kickass! Vaisseau commandeur à station orbitale, tu me reçois??

-CInq sur cinq, Seumas! Tu me saisis pile au moment où j’allais arrêter de pédaler pour l’alim’ de mon Atari ST…Et je m’apprête, comme tous les soirs, à rallier le pub de la base, pour ma session intensive de fléchettes-whisky-bière, la variante locale du triathlon… »

Enfin, ces pages se lisent en musique et on trouve à la fin une playlist éblouissante qui se glisse en sourdine ou hurlante pendant la lecture plus une bibliographie tout aussi éblouissante.

Si ce livre est un coup de cœur c’est parce qu’il est assez unique et original pour ça ( je me réfère à ce que j’ai lu depuis de nombreuses années, ce qui vaut pour moi ne vaut pas pour tous ) parce que ce personnage d’Alex a généré chez moi une profonde empathie, sympathie, tendresse, compassion, du chagrin pour cette vie brisée.

J’ai choisi de façon absolument subjective les morceaux de musique entendus dans ce roman. Avant-dernier : « Avalanche » de Leonard Cohen selon mon cœur.

 

« Cirque mort » – Gilles Sebhan – Rouergue Noir

« Pour un esprit sain, il n’existe aucune vibration dans les arbres annonçant l’allée qui mène au centre de soins des enfants aliénés. Pour un être normal et raisonnable tel que moi, pensa Dapper, rien ne préfigure, ne suggère, ne répercute. Il appuya  sur son blouson pour sentir le petit carré de feuilles sur lequel il prenait des notes. Pas de cris silencieux entre les branches, pas de monstres se glissant dans une porte entrouverte. »

Voici un roman glaçant qui se lit d’une traite, livre court d’à peine 150 pages mais dense, resserré ce qui habilement crée une sensation d’enfermement, un poids psychologique. L’ambiance est sombre, pesante, un peu glauque aussi, avec un côté un peu « fantastique » parfois. Et encore un livre dont il ne faut bien sûr pas dévoiler quoi que ce soit, je vais faire de mon mieux pour vous en donner ce qui en fait l’intérêt sans livrer plus que nécessaire.

Dapper est policier, marié à Anna et père du petit Théo qui vient de disparaître, comme deux garçons avant lui. Le couple ne tient plus qu’à un fil,Théo. Quand l’enfant disparaît, Dapper se voit dessaisi de l’affaire, mais évidemment impossible pour lui de ne pas se mettre à la recherche de son fils et de poursuivre son enquête, convaincu qu’il y a un lien entre ces trois disparitions. 

Ses pas vont le mener dans un établissement psychiatrique où il m’a bien semblé qu’il n’y ait que de jeunes garçons psychotiques ( à aucun moment on ne sait s’il y a des filles ) . Ici règne le docteur Tristan, qui depuis de nombreuses années a développé sa théorie sur les troubles mentaux et ceux qui en sont atteint. En résumé, il pense que ce sont eux qui sont « normaux » ou dans le vrai. Dapper va rencontrer Ilyas, un garçon étrange dans ce lieu étrange, et je m’arrête là. Tristan écrit, dit et pense des choses dérangeantes, ainsi  :

« Contrairement à la plupart des médecins, Tristan ne se voyait pas de l’autre côté de la barrière. Il n’avait pas le sentiment d’incarner l’esprit rationnel qui n’était pour lui qu’une chimère. S’il cherchait à soulager les malades, c’était à partir de son propre désordre intérieur. Je sais de quel pied je boite, avait-il coutume de répéter. Il avait beaucoup de mal à supporter ses collègues, dont il partageait très peu les analyses. Qui pouvait accepter l’idée que la maladie mentale n’était pas une malédiction mais bien au contraire un signe électif ? »

Explorant et questionnant les frontières floues de la folie et de la normalité, l’auteur livre ici un roman très perturbant – il y a plusieurs idées tout juste effleurées afin que le lecteur s’engage à son gré dans une exploration, à travers des protagonistes ambigus et très souvent inquiétants. Le titre contient je trouve à lui seul tout ce qui met mal à l’aise dans ce roman. Bien écrit, ambiance très réussie, glacée et glaçante, juste éclairée par Théo, très joli personnage qui est comme un pivot dans le récit ( vous comprendrez ce que je veux dire par là en lisant le livre ) et des questions qui restent en suspens et maintiennent l’angoisse à la fin. Le côté enquête policière n’est pour autant pas laissé en marge. Il y a je pense au moins deux façons de lire ce roman – voire plus – . J’ai bien aimé, bien que sortie assez bousculée par cette lecture déstabilisante.

« Tango fantôme » – Tove Alsterdal – Rouergue noir, traduit par Emmanuel Curtil

« Buenos Aires, 1978.

Dans l’obscurité, elle avait l’impression d’étouffer en permanence. On lui avait enfoncé une cagoule sale sur la tête et, en dessous, l’oxygène était rare. La cagoule n’en était pas à sa première utilisation: elle y avait reconnu des odeurs de sueur, de sécrétions humaines. Les odeurs d’une personne à bout de force. »

Premières phrases de ce roman qui commence donc en Argentine au temps de la dictature, au temps des enlèvements, disparitions et tortures.

C’est l’histoire de trois femmes, la mère Ing-Marie Sahlin et ses deux filles, Camilla qui préfère se prénommer Charlie et Helene Bergman.

« Oublie Camilla. Elle n’existe plus. Dorénavant, appelle-moi Charlie. Et toi aussi, tu dois choisir ton propre nom, car c’est à chacun de décider qui il veut être, si l’on ne veut pas se faire écraser par ceux qui cherchent à nous pousser dans une direction imposée. »

C’est l’histoire d’une enquête qui va slalomer dans le temps, des années 70 à 2014, passer les frontières de Stockholm à Buenos Aires, de Berlin à Bogota, des jours interminables de l’été en Suède à la touffeur dangereuse de la forêt colombienne, d’un immeuble banal à Jakobsberg aux faubourgs populaires de Buenos Aires aux mains des cartels de la drogue.

J’ai eu un peu de mal sur les 120 premières pages, le temps nécessaire à mettre en place les lieux, les temps, et surtout les personnages – y compris les personnages secondaires dont certains sont mystérieux et très intéressants – et puis un après-midi j’ai terminé les 350 pages restantes, seule dans le silence et concentrée sur ma seule lecture. Et j’ai pris plaisir à entrer dans ce roman. Je ne reviendrai pas sur ces années de dictature en Argentine qui servent d’argument très sombre et qui sont le temps et le lieu où naît l’intrigue. Mais les trois femmes de ce livre permettent d’aborder la questions des choix dans nos vies, des moments cruciaux qui vont orienter les existences et des conséquences de ces choix.

Un jour d’avril, Charlie tombe du onzième étage de son immeuble. Sa sœur Helene ne la fréquentait plus, ne partageant pas son obsession: retrouver leur mère Ing-Marie, disparue en Novembre 1977 en Amérique du Sud. Helene a préféré poursuivre son existence sans cette mère envolée quand elle était petite fille. Elle travaille pour un cabinet d’architecte, elle a un mari, deux enfants, et la mort de sa sœur va venir enrayer cette vie tranquille. Car Charlie ne semble pas s’être suicidée contrairement aux conclusions de la police. Helene, rattrapée par son histoire familiale, va mener sa propre enquête. Et forcément, cherchant la cause du décès de Charlie, elle sera menée à enquêter aussi sur la disparition de leur mère, car là est la clé pour comprendre la vie et la mort de Charlie, obsédée et débordante de colère depuis cet abandon.

L’enquête est complexe, on va et vient entre les continents, trois histoires nous sont racontées alternativement et on apprend pourquoi, pour qui Ing-Marie est partie en Argentine, on apprend quelles ont été les vies de Charlie et Hélène sans leur mère; quant à leur père, Chevalier, ravagé par l’alcool, et sûrement aussi le chagrin après la fuite de Ing-Marie, il traîne avec ses amis clochards sur des bancs et dans des squares.

« Il repéra Ecke Modig devant la boutique qui avait repris les locaux du magasin de disques Hellström. À chaque fois qu’il s’en approchait, Young Americans de Bowie lui revenait en tête. Le disque lui avait coûté trente- neuf balles quand il l’avait acheté là, mais il n’avait jamais regretté la dépense, car me^me s’il ne restait plus rien de sa collection de disques, ceux-ci continuaient à tourner dans sa tête, à résonner dans chaque recoin de son cerveau. C’était ce qu »il y avait de merveilleux avec la musique: une fois extraite du vinyle, elle existait pour l’éternité. »

On découvre la vie secrète, nocturne et virtuelle de Charlie, et Helene soudain confrontée à tout ça va mentir à son mari, à son employeur, et partir elle-même sur les pas de sa mère à Buenos Aires, pressentant un lien possible entre le départ de sa mère en 1977 et la mort de Charlie, en 2014. Je ne peux vous en dire plus, mais il se passe beaucoup de choses, on découvre les dessous de ces époques sombres mais aussi l’Argentine et surtout la Colombie aujourd’hui, les guerilleros, les trafics et les incroyables ramifications de tout ça. Plus finement encore l’auteure mêle à ça les ramifications que ça génère dans les vies de ces trois femmes; je dis plus finement, parce que ça dépasse le pur roman policier politique et implique la dimension humaine, les vies qui dérapent et les pièges tendus par certaines forces souterraines

On va rencontrer les Mères de la Place de Mai, bien sûr, les Subversivos, les Farc, les pontes de la drogue et du blanchiment d’argent, une faune bien peu fréquentable. Et au milieu de tout ça, il se trouvera Ing-Marie et 40 ans plus tard Helene. 

Le propos est finalement une question sur la liberté. Ing-Marie va faire un choix qui va peser sur le destin de ses filles, et chacune d’elle sera ainsi prisonnière d’un cercle qui ne s’ouvrira qu’avec la vérité, à la fin du roman, mais il aura fallu pour ça la mort tragique de Charlie, sans doute des trois celle qui souffrira le plus.

 J’aime beaucoup le personnage d’Ulf Rainer, le voisin de palier de Charlie, qui vit avec un perroquet – Ziggy Stardust – et une perruche -Ebba Grön

« Ebba Grön s’était caché dans la salle de bains. il avait toujours été hypersensible, battant des ailes pour un oui ou pour un non. Ulf tendit la main et l’oiseau, rassuré, vint se poser sur son doigt.

Ziggy Stardust se tenait toujours sur la balustrade quand Ulf ressortit sur le balcon, en se demandant ce qui se passait.

« Ground control Major Tom. Ground control, ground control. » Les deux oiseaux pressentaient que tout était sur le point de changer. »

C’est pour moi, de tous, même s’il n’est pas le plus important ( enfin un peu tout de même ), celui qui m’a touchée. Un agréable moment de lecture, vue sur une Suède pas aussi plaisante qu’on le dit, quant à l’Amérique du Sud, authentique et bien léprosée, et trois femmes aux prises avec leur vie bien compliquée. Sinon ce n’est pas un livre fait pour émouvoir, mais on est bien absorbé par l’intrigue sinueuse, pleine de recoins obscurs et de surprises, et puis surtout une excellente fin !

Bande-son dans les oreilles d’Ulf Rainer: