« Entre fauves » – Colin Niel, Rouergue noir

15 avril

Martin

Franchement, moi, j’ai honte de faire partie de l’espèce humaine. Ce que j’aurais voulu, c’est être un oiseau de proie, les ailes démesurées, voler au-dessus de ce monde avec l’indifférence des puissants. Un poisson des abysses, quelque chose de monstrueux, inconnu des plus profonds chaluts. Un insecte à peine visible. Tout sauf homo sapiens. Tout sauf ce primate au cerveau hypertrophié dont l’évolution aurait mieux fait de se passer. Tout sauf le responsable de la sixième crise d’extinction qu’aura connue cette pauvre planète. Parce que l’histoire des hommes, c’est surtout ça. L’histoire des hommes, c’est l’histoire d’une défaunation à grande échelle, des deuils animaux à n’en plus finir. »

Pour une fois, le premier extrait n’est pas le début du livre, le prologue, mais c’est le début du premier chapitre, « Identifier sa proie « . Voici un roman qui piège la lectrice et je n’ai pas mis longtemps à suivre les courses poursuites qui se déroulent ici.

Un roman qui piège son auditoire avec son histoire polyphonique, un roman dans lequel chacun des personnages est en chasse, chacun traque pour une raison différente et avec des moyens différents.

Il y a d’abord Charles, le premier à prendre la parole. Charles, c’est ce lion sur la couverture ( superbe, voyez comme il nous toise, ce fauve…), un vieux mâle chassé du groupe, Charles qui a faim, Charles qui est seul et qui rôde près des villages humains pour se nourrir. Il doit se nourrir sans l’aide du groupe, alors des animaux domestiques, vaches ou chèvres dans des enclos, c’est bien plus facile pour un vieil animal. Leurs propriétaires, même alarmés de perdre leur cheptel restent terrés chez eux pour échapper aux crocs encore affûtés de Charles ( j’aimerais bien savoir comment Colin Niel a choisi le prénom du lion…)

« Il était des chairs au goût particulier, qui entre langue et palais ravivaient les souvenirs, creusaient la nostalgie de temps qui jamais ne reviendraient; il y avait la viande des girafes hautes comme les makalanis, plus immenses encore une fois à terre, qui lui rappelait ainsi les temps de l’enfance, les lionceaux intégrés à la fierté de leur mère, ces tempe où il fallait surtout apprendre à vivre, la rigueur du désert qui les avait vus naître, à garder ses distances avec les autres lionnes, avec le mâle alpha qui d’un œil ombrageux les regardait grandir; il y avait la chair si singulière des poissons-chats, qui convoquaient en lui son émancipation, l’époque où adulte il avait quitté mère et frères, découvert en nomade l’étendue de ce monde déployé entre montagnes et océan, et appris à se saisir de ces étranges créatures sans pattes qui par magie venaient peupler les marécages quand l’eau s’emparait des rivières. »

Le second personnage, c’est Martin, garde au parc national des Pyrénées et chargé de la surveillance de l’ours. Martin a aimé et connu l’ourse Cannelle ( sa chienne s’appelle ainsi ) et il reste le petit ( façon de parler pour un ours ) Cannellito, que le garde tente de surveiller avec des appareils à déclencheur automatique, cachés dans les lieux supposés de passage de l’ours. Martin ne s’est jamais remis de la mort de l’ourse, il est d’ailleurs opposé à sa réintroduction dans les Pyrénées, vous lirez ses arguments dans le roman. Et c’est un homme en colère. Cette colère le caractérise vraiment, faisant son travail, amoureux de la nature et de ses créatures, il étouffe de rage devant les pertes d’espèces animales et participe à un groupe nommé # BanTrophyHunting, dont le « leader » se surnomme Jerem Nomorehunt. Ce groupe basé sur un réseau social échange des pistes pour traquer et dénoncer les chasseurs, surtout les adeptes du safari en Afrique. Martin est par rapport à son emploi, un peu à la limite de la légalité – il est capable de crever des pneus de 4×4 sans état d’âme. Martin, ardent amoureux défenseur de la nature:

« J’avançais à bon rythme, malgré la douleur et la fatigue que je sentais dans chacun de mes muscles. De diagonale en diagonale, les cuisses méchamment sollicitées pour soulever mes fixations, j’ai fini par atteindre le sommet du couloir, au-dessus duquel planait un grand corbeau. Par me retrouver sur ce col minuscule à deux mille deux cents mètres, encadré par les deux pics de roche sombre, dressés au-dessus des neiges en cathédrales vertigineuses, des monuments comme aucune humanité ne pourrait jamais en ériger. J’ai embrassé l’immense décor déployé sous mes skis, la vallée d’Aspe étirée du piémont jusqu’au col du Somport, tout là-bas, à la frontière espagnole. J’ai essayé d’imaginer ce qu’était cette vallée quelques siècles plus tôt, avec sa faune intacte, lorsque le lynx boréal fréquentait encore le massif et même tout le territoire français, lorsque les loups peuplaient ces montagnes par centaines, lorsqu’il existait encore le bouquetin des Pyrénées. »

La troisième voix est celle d’Apolline. C’est une jeune fille adorée de son riche papa, très riche et passionné de chasse. Sa fille tire à l’arc alors que ses deux frères ne pratiquent pas, n’aiment pas cette activité. Alors, pour son anniversaire, il lui offre un vieux lion comme cible, et un arc au top de la qualité et de la technologie. Apolline est jeune, solitaire, absente des réseaux sociaux, elle tire à l’arc et elle lit des récits de chasse. Son crétin de père va publier une photo sur les réseaux sociaux et la porter au regard du groupe anti-chasse de Martin:

« En quelques clics, elle était à nouveau affichée en grand sur mon écran. Une photo différente de toutes celles que j’avais vues jusqu’à présent. Elle était prise de nuit, au flash. Au premier plan, il y avait une jeune femme blonde, le buste coupé au niveau du ventre, qui tenait un arc de chasse à bout de bras. Mais elle ne posait pas, ne souriait pas comme tous ceux que j’avais l’habitude de voir passer sur Internet. Non, son regard était dur, ses lèvres serrées, on décelait la violence de tueuse qui l’animait. Ce qu’il y avait tout au fond d’elle. Derrière, on devinait un paysage de savane africaine, embroussaillé. Avec un énorme cadavre de lion. Un mâle, la crinière noire, un beau trophée comme disent ces sauvages. Sauf que ce lion-là n’était pas mis en scène comme les chasseurs font d’habitude pour minimiser leur crime.  Non, il était vautré dans les herbes, la tête de travers, avec une plaie rouge à la base du cou, du sang dans les poils. […] J’ai senti mon cœur qui se serrait à l’intérieur de ma poitrine, comme si c’était le corps de quelqu’un de proche de moi qui était étendu là. »

La quatrième voix, ma préférée, est celle de Kondjima. C’est un jeune homme dont le père a perdu son troupeau de chèvres sous les dents du lion, c’est un jeune homme révolté contre son père qu’il trouve lâche, pleurnichard; et lui, fou amoureux de la belle Karieterwa, lui qui veut l’épouser à la place de celui que lui destine son père, lui veut tuer ce lion ravageur pour prouver qu’il est le plus courageux, le plus digne de la jeune femme.

« Karieterwa.

Karieterwa et les fesses rondes cachées sous sa jupe en peau de veau.

Depuis le matin je suivais ses mouvements dans le village: Karieterwa guidant les vaches de son père hors du kraal, Karieterwa secouant sa calebasse de lait pour en faire du caillé, Karieterwa enfilant des éclats d’œufs d’autruches pour créer des colliers à vendre aux rares touristes, Karieterwa broyant son ocre sur une pierre plate. Mon portable avait passé toute la journée perché en haut d’un mopane, disposé dans un plat en plastique accroché à une branche, le moyen le plus sûr de ne pas rater un message, faute de réseau. Dès que je parvenais à m’éclipser, je montais le décrocher pour écrire un message à Karieterwa, lui dire combien j’avais envie d’elle, à quel point elle m’avait manqué pendant ma transhumance avortée. Et elle me répondait qu’elle aussi elle avait envie de moi, mais que, Attention, Kondjima, il fallait que nous restions discrets sans quoi son père allait me tuer. Et à peine avais-je lu ses mots que déjà je me mettais à trembler tant j’étais pressé d’être ce soir. »

Je vous garantis que Colin Niel est doué pour nous emmener avec ses personnages sur la piste du lion, sur celle que Martin suit pour venger le lion – à sa manière si peu orthodoxe – et ce roman est absolument impossible à lâcher. On écoute Charles penser et se souvenir, on observe Kondjima qui lui observe son amoureuse, on suit avec consternation et curiosité Apolline et son père dans le désert de Namibie, et on est inquiet pour le devenir de Martin. L’écriture alterne des phases où la nature se dessine sous nos yeux, des phases de réflexion, les pensées de Charles et celles de chaque protagoniste, et l’action, scènes de chasse, scènes de vie au village namibien, la fin est extraordinaire, on est happé totalement par le suspense, très bien tenu par la plume talentueuse et maline de l’auteur.

 

Il est bien sûr ici question d’écologie, de la protection des espèces, et des déséquilibres flagrants qui s’accroissent. Mais l’auteur ne tombe pas dans la caricature grossière. On a des moments de totale détestation pour quelques uns des personnages, ou pour leurs actes. Martin « part en vrille » parce que tout ce en quoi il croit est mis à mal, tout son travail est amoché par des gens qui ne se sentent pas concernés par ce qui les entoure.

« Le 1er novembre 2004.

L’assassinat de Cannelle. 

Cannelle, c’était la dernière ourse de souche purement pyrénéenne, la mère de Cannellito, qu’elle avait eu avec Néré, un mâle slovène réintroduit qui depuis avait quitté le Béarn pour les Pyrénées centrales. L’histoire de sa mort, je la connaissais comme tout le monde dan sla vallée, comme les collègues. Ils étaient six. Six chasseurs de sangliers qui avaient été informés que l’ourse et son petit étaient dans le secteur depuis plusieurs jours, mais qui avaient décidé de s’en foutre, d’aller quand même la faire, leur battue. Évidemment, avec leurs chiens, ils l’avaient dénichée. Soi-disant que Cannelle avait chargé, que le type était en situation de légitime défense. Tu parles d’un bobard: tous ceux qui connaissent un peu les ours savent que ce qu’elle faisait, pour protéger son ourson, ça s’appelle une charge d’intimidation. […]

Et il lui avait tiré dessus , presque à bout portant, paraît-il. Le corps de la femelle avait été repêché par hélicoptère, au fond d’un ravin. L’ourson Cannellito, lui, s’était enfui, orphelin dans les montagnes, avec sa moitié de génome pyrénéen, ultime représentant d’une lignée déjà éteinte. À présent Cannelle était naturalisée, les Français se pressaient pour aller la voir dans les collections du Museum d’histoire naturelle, à Toulouse. »

J’ai beaucoup aimé Charles, il est le plus touchant, ce qu’il raconte est beau et triste. Il est celui qui par sa présence cristallise tous les actes des autres. J’ai passé un magnifique moment avec cette histoire sans temps mort, intelligente et pertinente. Terriblement triste, terriblement d’actualité, hélas…j’ai trouvé ÇA

Encore un beau coup de cœur !

 

« Des lendemains qui hantent » – Alain Van Der Eecken – Rouergue Noir

« C’est une nuit sans sommeil. Martial Trévoux se décide à se lever. Les pieds nus sur le carrelage de la cuisine, une main sur la poignée du frigo, il tremble un peu. Dans quelques heures, il sera prêt. Il en est sûr, tout à fait prêt.

Martial a eu plusieurs semaines pour se préparer, pour devenir cet homme qui a du mal à tenir la boîte de bière glacée qu’il plaque sur son front tant il tremble. Cette nuit, il lui semble l’avoir toujours connue.

Toujours commença dans l’après-midi du 17 décembre 1999, la veille des vacances de Noël. Martial avait promis d’aller chercher son fils à l’école. Lulu voulait que ses copains voient la voiture de son père, une Renault Scénic 4×4 toute neuve, avec la roue de secours fixée sur la porte arrière. Lucien venait d’avoir sept ans. »

Clairement, j’ai adoré ce livre, un vrai polar, bien tortueux, souvent drôle, souvent triste, une écriture remarquable autant dans la description, le portrait, que dans les dialogues et la narration. Ajouter à cela une histoire assez noire, bref, pas moyen de lâcher ou de s’ennuyer en compagnie de Martial Trévoux, greffier de son état. Martial, bien mal en point en ces jours de fêtes…

« Il était à peine une heure du matin, Martial traversait des bourgs clignotant d’illuminations pisseuses. Des paquets d’humains sortaient des églises, endimanchés de foi œcuménique. Le courant majoritaire dinde et marrons fraternisait avec la chapelle homards et chapon, le blouson de skaï côtoyait le loden dans une débauche de bienveillance truffée d’amour du prochain pour les siècles des siècles, disons toute la nuit ou presque. Lorsqu’un groupe se trouvait à portée de phares, Martial devait se maîtriser pour ne pas foncer dessus, écraser la terre entière ne l’aurait pas apaisé. »

Le départ du roman est effrayant qui met en scène très vite, dès les premières pages, une fusillade dans l’école élémentaire de Souvré. Tout va démarrer dans une grande pagaille, car à Souvré on a guère l’habitude de tels événements. L’histoire se déroule à l’époque du naufrage de l’ERIKA, tandis qu’une tempête se forme sur Terre-Neuve et menace l’Europe à l’aube du XXIème siècle. Il émane de tout ça une ambiance chaotique, et le pire pour Martial est donc ce qui se passe dans cette école, celle devant laquelle il attend son fils de 7 ans. La fusillade, une institutrice qui tombe et Martial qui se rue vers le petit garçon à la parka rouge, son fils…Sauf que…Et voici une enquête qui démarre, délicate, compliquée

« -Monsieur le juge, l’enquête préliminaire débouchera-t-elle sur l’ouverture d’une instruction?

Micoulon reprit pied, il se retrouvait sur un terrain familier.

-J’ai vu le procureur, effectivement, uns instruction va être ouverte, la décision est prise.

-Vous en serez chargé?

-C’est-à-dire que M.le procureur prend son temps, s’il prenait sa décision aujourd’hui, c’est chez moi que l’affaire viendrait, ainsi que l’indique le tableau de roulement, mais s’il attend après-demain c’est Ducouen qui en sera chargé. C’est l’homme des affaires délicates, le plus diplomate, le plus politique d’entre nous, il sait marcher sur des œufs, une vraie ballerine le Ducouen, enfin je veux dire un homme d’expérience. Il me semble que le procureur va attendre un jour ou deux avant d’ouvrir cette instruction.

Micoulon leva les yeux et croisa le regard de Martial.

-Trévoux, cette enquête ira à son terme, tous les aspects seront examinés, explorés, soyez assuré que la justice remplira son rôle. Ducouen aime la lumière, mais c’est un bon magistrat. Je suis avec vous, Trévoux, ne l’oubliez pas, vous pouvez me parler si vos le souhaitez.

Martial baissa la tête et regagna son bureau.

-Monsieur le juge, qui attendons-nous pour cette audition? »

 

Martial voudra comprendre ce qui s’est passé surtout en découvrant que ce sont deux adolescents qui ont tiré; évidemment il y a une enquête dont une des questions cruciales est comment les garçons ont pu se procurer de telles armes, des armes tracées en ex-Yougoslavie, des armes de guerre, et quelle est la motivation d’un tel acte. Sans oublier, qui est derrière ce drame.

« Antony Lude avait été retrouvé serrant la crosse en plastique noir d’un M61, la version yougoslave du Skorpion tchèque. Un projectile tiré par cette arme avait tué l’institutrice Mme Loti. Antony portait également un pistolet M57. C’est avec cette arme qu’il avait blessé un brigadier de police et deux enfants. Son Skorpion s’étant enrayé, il semble qu’ensuite il avait tiré au hasard dans la cour de Jean Zay avant d’être abattu. »

On va alors pénétrer un monde fait de policiers intègres et d’autres pas, de juges, d’avocats, un monde rempli de mensonges et Martial qui lui veut la vérité.

Dans toute cette faune judicière, policière et truandesque, il y a Dédé, par exemple:

« […]l’ex-commissaire Désiré, dit Dédé les bonnes manières, ancien second du service des courses et jeux, ancien directeur du cercle Friedland.  Savoir que Désiré était la mémoire du petit monde des jeux était à la portée de n’importe quel briscard de la Grande Maison, le trouver c’était tout autre chose. Dédé les bonnes manières avait disparu, quelques jours après que des Corses à l’accent marseillais eurent remplacé des Marseillais à l’accent corse à la tête du cercle. Depuis, le patron débarqué du Friedland n’avait plus donné signe de vie. Les optimistes pensaient que Dédé avait rejoint le paradis exotique où il planquait une partie de son pognon, les autres, les réalistes, l’imaginaient plutôt dans un sous-bois en train d’observer la pousse des campanules côté racines. Ils n’avaient pas tout à fait tort. »

C’est donc une histoire entre deux eaux, où les ripoux se fondent fort bien dans le paysage policier et judiciaire, mais c’est aussi un livre qui parle de la souffrance d’un homme, de son désarroi et de sa colère et qui rencontrera quand même de ceux qu’on nomme les gens bien. Angèle et Régis:

« Deux nuits de dérive, houle de malheur, écume de sang, rage des temps de haine. Martial surgit du gros temps malade d’être en vie. Régis et Angèle lui avaient ménagé une cabine dans une des chambres de la maison, ils s’étaient relayés pour le veiller. Il semblait parfois revenir au monde et hurlait soudain. Ils étaient là pour lui dire que tout allait bien alors qu’eux-mêmes se sentaient emportés par la lame. Tout était devenu épais, pesant, ils chuchotaient comme dans la maison d’un mort. »

L’auteur possède le talent de dessiner des personnages avec une grande précision y compris dans le caractère, l’humour est souvent présent même au milieu de moments dramatiques, mais quels beaux personnages !

Achenbauer:

 » Martial avait téléphoné au commandant Achenbauer. Il avait arraché un rendez-vous, maintenant, tout de suite. Il connaissait le policier pour l’avoir vu au palais. C’était un type froid, glacial même, un bon flic, disait-on. D’après les psychologues cliniciens du bar-tabac-PMU Le Narval où il allait boire un demi de temps en temps, sans dire un mot: il était autiste, ce mec. On le considérait comme un chef d’enquête efficace, sans état d’âme. On ne l’aimait pas, mais on l’appréciait. »

Quand tout est plombé, il dégoupille la noirceur avec un Régis par exemple, un type lettré et féru d’histoire culinaire, qui prépare les plats de la Rome antique, au grand dam de Martial. Ou bien avec Lally et sa langue affûtée, ici s’adressant à Achenbauer:

« -Vous voulez attendre la mort dans votre commissariat pourri. On vous appelle le muet là-bas. Si vous ne voulez plus vivre, pourquoi pas vous flinguer tout de suite, dans les chiottes, votre calibre dans la bouche comme les copains? Une bastos dans le chignon et on n’en parle plus. Vous faites chier, vous faites vraiment chier !

-Lieutenant Lally, vous vous égarez. Cette fois je crois que c’est la mienne. Venez, on va s’en jeter un. c’est moi qui régale. »

Rien n’est laissé au hasard, et le réseau complexe que va découvrir Martial, cet homme dont la vie vient d’être renversée, dont le cœur vient de sombrer, qui n’aspire qu’à trouver la réponse et la raison de ce qui s’est passé, ce réseau , on va en tirer les fils un à un avec lui . Dans le chaos complet de ce qui semblait pourtant évident et droit, Martial, jusqu’à l’épuisement va mettre au jour la vérité.

Pas une nanoseconde d’ennui, j’ai beaucoup apprécié l’écriture, le ton choisi, un langage du quotidien mêlé de poésie, des dialogues percutants, et une ambiance vraiment formidable.

Je ne vous ai rien dit encore, et ce sera la fin, de la cuisine de Régis, savant cultivé sur l’histoire de la gastronomie, au temps de Lucullus, goûtez un peu ou plutôt sentez…

« Régis les attendait. Au premier son de cloche, il fut sur le pas de la porte. Angèle patientait dans la cuisine, elle n’était pas seule. Achenbauer fut saisi par l’odeur de poisson pourri et remarqua que personne ne semblait s’apercevoir que ça puait comme dans la cale d’un chalut échoué depuis des mois. Martial embrassa Angèle et son regard se porta sur la femme qui regardait à la fenêtre. Lucile se retourna, s’avança vers lui et prit sa main.

-Comment vas-tu? »

Pour la recette, vous avez tout ce qu’il faut dans cet excellent roman.

« Achenbauer n’eut aucun mal à contacter Martial qui se trouvait dans son appartement, assis sur son canapé, écoutant Mulatu Astatke en lisant Saint-Simon. Le greffier était devenu un familier du jazz éthiopien et de la cour de Versailles. »

Un auteur plein de caractère pour un scénario au cordeau :  coup de cœur !

 

« Feu le royaume » – Gilles Sebhan – Rouergue noir

« L’évasion

Le gardien se dirigea vers la lueur qui provenait de la salle de douche. L’endroit était particulièrement malpropre et malodorant. Il servait de fumoir pour les gars qui attendaient leur tour et trompaient l’ennui. C’était aussi le lieu des petits trafics. La nuit, ce n’était qu’un bloc de ténèbres puant la transpiration et le tabac froid. Le gardien se dit qu’un de ses collègues avait dû oublier d’éteindre une loupiote, à moins que ce ne soit un reflet de lune dans un vieux miroir. Il s’avança quand même, davantage par curiosité que par souci professionnel, il n’eut pas le temps de réagir quand le tranchant d’une lame fabriquée avec une conserve vint lui faire exploser la carotide droite. Un flot de sang aspergea le carrelage. On ne vit rien, mais on entendit un soudain ruissellement dans l’ombre. »

Vous voyez…ça démarre fort, et je n’en attendais pas moins de Gilles Sebhan, dont voici le troisième volume de la série « Le royaume des insensés », après « Cirque mort » et « La folie Tristan ».

Une réussite encore avec ce roman peut-être plus cru, encore plus à vif sur certains sujets, et toujours aussi perturbant en tous cas. Gilles Sebhan joue avec les notions de folie, de normalité et de résilience dans la suite logique des livres précédents. Avec brio.

Je crois qu’il est assez indispensable de lire les deux premiers livres pour saisir tout le propos de cet auteur que je trouve inclassable et assez unique par son sujet et la façon dont il s’en sert pour construire des intrigues vraiment tortueuses et toujours inquiétantes. Les protagonistes sortent du traumatisme du « cirque mort », tandis que Marcus Bauman, en Belgique, s’évade pour se venger du lieutenant qui l’a fait arrêter.

« Il laissait derrière lui les corps sanglants de plusieurs victimes et le souvenir frémissant, dans une prison vétuste, d’une inquiétante présence. Dans une planque en bordure de forêt, il était resté quelques nuits après son évasion, comme un animal dans sa tanière. Muni d’un petit transistor, il avait écouté les flashs info dans lesquels on annonçait sa disparition, il se délectait des émissions spéciales où il se trouvait présenté comme une terreur digne des contes. »

 Dapper comprend enfin qui était son père, Tristan, ce psychiatre hors des clous qui vient de mettre fin à ses jours, qui a légué à Théo, son petit- fils ce « royaume » de jeunes garçons atteints de « particularités psychiques ».

« Il était resté impassible, la mâchoire crispée, n’avait pas répondu aux questions sur la découverte de ses origines qui aboutissait ici, à cette cérémonie où un père qu’il avait connu sans le connaître, allait disparaître sans avoir livré ses secrets. Oui, ce serait la fin du royaume. Les enfants du centre thérapeutique dirigé par le docteur Tristan seraient dispersés comme des lucioles éteintes ou les graines stériles d’une bogue, ils iraient ailleurs pousser ou périr, rien ne survivrait de cet héritage dégénéré. Dapper sentit en lui-même cet effondrement du royaume comme s’il s’agissait de la chute de Rome. »

Je ne dirais pas « troubles » car c’est en ça que Tristan passe pour un homme étrange et suspect; pour lui, ces enfants sont à considérer avec leurs particularités, pas leurs pathologies .

J’ai aimé retrouver Ilyas, l’étonnant Ilyas, si attachant, oui, attachant dans sa profonde solitude, creusée par la mort de Tristan. Ilyas et ses visions, Ilyas, désarmant.

« Et puis il y avait Ilyas. Étrange garçon, à la fois le plus faible et le plus fort. On avait l’impression que la profondeur de son regard constituait un piège. L’instant d’après, c’était seulement un paysage triste sous la pluie. L’instant d’après encore, cela ressemblait à l’oubli? Ces changements continuels organisaient une défense particulièrement raffinée pour échapper à toute analyse. Et, en effet, le médecin aurait eu bien du mal à établir un diagnostic. Ilyas semblait mêler les symptômes de l’autisme, de la névrose d’abandon, de la schizophrénie, au point que le médecin pensait parfois que c’était le plus grand simulateur qu’il ait jamais croisé. »

C’est impossible de dévoiler bien plus que le fait que Dapper semble ici atteint de liberté, oui, je dirais ça comme ça. D’un coup, de nombreuses choses se dévoilent, c’est violent pour lui, et c’est aussi une libération. Et c’est avec une virulence rageuse qu’il va se mettre en chasse de Bauman. L’enquête est menée sans temps mort, on avance avec lui sur les traces du monstre Bauman, on accompagne ses pensées et tout ce qui s’agite en lui dans ces révélations sur ses origines qui, soudain, lui apparaissent en même temps que la mort. Fatal.

La violence est omniprésente dans les vies de tous, et la mort de Tristan opère comme un détonateur, pour Ilyas, encore:

« Ilyas venait de prendre la décision d’en finir. Il avait espéré que quelque chose du royaume puisse survivre à la mort de Tristan. Il avait voulu voir dans les arbres du parc, dans les reflets sur les murs des couloirs, dans les habits des infirmières un souvenir de son mentor. Mais rien, il ne retrouvait pas la moindre parcelle de protection dans ce qui l’entourait. « 

Tout ce qui fait la force sombre et concentrée de ce livre et des deux autres, c’est l’approche de la psychologie ici très dérangeante – je n’en suis en rien spécialiste, ma foi -, troublante. Les enfants, les adolescents, toujours des garçons, sont une force, eux contre l’éventuel ennemi. Les traumatismes de l’enfance sont les liens qui se nouent entre ces garçons, formant comme un bouclier.

« Avait-il appris quelque chose? Plongé dans le sommeil, était-il aujourd’hui différent? On croit trouver une réponse à ses interrogations et l’on ne fait que creuser la question fondamentale, celle avec laquelle on sera enterré, avec laquelle on se relèvera au jour du jugement dernier. Chaque fragment de vérité, au lieu de combler un vide, vient intensifier le manque initial. Si l’on voulait se préserver, il faudrait ne rien chercher à comprendre, jamais. Car l’homme qui approfondit sa connaissance intensifie sa douleur. Et Dapper allait bientôt s’en rendre compte. »

Le talent de Gilles Sebhan à écrire les tensions, les alliances muettes, les forces qui se rassemblent contre des adversaires visibles ou pas… Un grand talent et je n’ose même pas imaginer ce que ces livres donneraient adaptés au cinéma : glaçants !

Je ne sais pas si la fin en est une, mais elle est magnifique.

« En lui se forma cette pensée qu’il y avait toujours quelqu’un, quelque part, dont les larmes avaient le pouvoir d’éteindre les incendies du monde. Oui, il y aurait toujours un homme pour éteindre avec quelques larmes les incendies du monde. Et ce jour-là, pensa Dapper, cet homme c’était lui. »

Coup de cœur pour la série, cohérente, puissante, belle… Bravo, quoi !

Quelques questions à Ronan Gouézec à propos de « Masses critiques »

S : Bonjour Ronan, et merci d’avoir accepté d’échanger avec moi.

R : Il est toujours extraordinaire de constater l’incarnation des personnages dans l’esprit d’un lecteur, d’une lectrice, c’est vraiment impressionnant. Échanger ainsi est l’occasion, pour l’auteur aussi, de peut-être mieux comprendre ce phénomène mystérieux qu’est d’imaginer et d’écrire une histoire. Donc, merci à vous !

S : J’ai pris beaucoup de plaisir à lire votre second roman, après avoir beaucoup aimé « Rade amère ». « Masses critiques » ne dément pas vos qualités d’écriture, ni votre talent à nous immerger pour de bon dans le gros temps du Finistère. « Rade amère » contenait des scènes désopilantes avec ces bandits du sud qui débarquaient avec leurs idées sur la Bretagne : « […] La Bretagne…Bien sûr, il connaissait. Bon, il n’en savait en gros que ce qu’en disaient les blondasses de la météo, et ça lui suffisait bien. Des marées noires, des oiseaux crevés, des tempêtes… Il avait du mal à croire vraiment que des gens veuillent passer des vacances là-bas. » Ici pas d’humour, juste un peu l’ironie acide de Marc parfois, certains titres de chapitres et le titre du roman. Comment l’avez-vous trouvé ?

R : Ce titre me paraît très bien évoquer une tension, un équilibre instable, une réaction sur le point de se déclencher, et évidemment la particularité physique de deux des personnages. Il est efficace, il intrigue, c’est un bon titre.

L’humour… il est vrai que le trouver dans Masses Critiques n’est pas une mince affaire. Je voulais un roman à l’os, un comble vous me direz… un roman dur et âpre, où les sentiments dominants seraient durs, difficiles à exprimer. Je voulais « de l’huile essentielle » d’humanité éprouvée. Ce n’est pas pour autant un livre désespéré. Il y a des puits de lumière éclatante. Il y a aussi des personnages qui se découvrent une sensibilité nouvelle, dans la souffrance, certes. Ils tentent de la traduire, de s’élever. Ils se découvrent d’autres capacités, empathiques, simples, fraternelles. Et puis bien sûr, on trouve aussi dans ce roman la trajectoire symétriquement inverse de deux hommes qui basculent vers le sombre.

S : La première scène digne de l’Apocalypse est une mise en route efficace avec la famille Banneck, père et fils. Vous en avez fait une sorte de « dégradé » en nuances de brutalité, du père au plus jeune fils qui arrive à adoucir la lignée. Cependant, à l’issue du roman, on se dit qu’une sorte de fatalité pèse sur ces gens. Les scènes entre les frères sont parmi les plus réussies, sont-elles inspirées de rencontres authentiques pour sonner si vrai ?

R : Les frères Banneck sont peu à peu devenus des personnages principaux, au même titre que Marc et René. Simplement esquissés au départ, j’ai voulu les sortir de leur statut de brutes caricaturales, de tenter d’entrer dans la complexité d’une relation fraternelle conflictuelle, de leur donner aussi une chance de se trouver, de se parler, d’admettre leur attachement mutuel. Mais, oui, vous avez raison, la fatalité pèse de tout son poids sur chaque personnage. C’est un roman noir, personne n’est épargné. Personnages, lecteurs, tout le monde est tordu, martelé, étiré. Je cherche à faire naître des émotions puissantes, des colères, des révoltes, des élans d’affection, des regrets… des pleurs peut-être.

Ces personnages sont vraiment des créations. Je n’ai jamais rencontré les Banneck… mais je sais qu’ils existent. Oui, c’est certain.

S : J’aimerais que vous m’en disiez plus sur Marc. Marc n’est pas pêcheur, pas musclé ni tanné par les embruns, Marc est obèse, plutôt délicat au sens de raffiné en tous cas intellectuellement . Marc est un homme intelligent, avec un cerveau qui fonctionne bien, et qui malgré ses talents professionnels est sur un siège éjectable. Et son obésité devient morbide, lui créant de nombreux problèmes de santé. Dans les scènes médicales, on perçoit chez Marc un certain cynisme que j’ai bien aimé. Et dans ses entretiens avec son boss, on le sent en fait en position supérieure, parce qu’il l’est intellectuellement . Il parait alors bien moins lisse, et donc, plus intéressant, n’est-ce pas ?

R : Oui. Marc est le plus complexe peut-être de cette galerie de personnages. C’est celui-on dont on sait ce qu’il pense. Le lecteur est régulièrement plongé dans son esprit, ses réflexions. Comme il n’est pas dans la caricature intellectuelle, il doute beaucoup, mais ce n’est pas un indécis. Il assume ses choix en tout domaine. Il semble fragile et vacillant en apparence, mais on se repose sur lui. C’est l’homme bon. C’est aussi l’homme qui a la prescience du caractère probable de sa fin prématurée, tout en n’y croyant pas complètement. Il est sans doute, de tous les personnages, celui qui est le plus conscient. J’aime cette idée cruelle, que finalement, cela soit lui qui apporte le dénouement de l’histoire.

S : Avec René son ami de toujours, ils forment un vrai couple. Ces deux-là m’ont touchée; alors que René va dévoiler sa faille à son ami, on voit que rien ne les séparera car la force de leur lien est presque une question de survie ici et c’est ce qui leur permet et leur permettra d’affronter le pire. Pour moi, l’amitié est absolument essentielle à une vie et c’est une des choses que j’ai le plus aimée dans votre livre. Comment avez-vous envisagé Marc en le créant pour votre histoire, son caractère dans ce corps comme une montagne? Est-il venu « entier » ou bien avez-vous développé son caractère au fil de l’écriture et des situations auxquelles il est confronté?

R : L’amitié… oui, c’est dans une vie d’émotions, l’une des premières où l’affection s’exprime pour quelqu’un qui n’est pas de son sang. C’est la première construction grave, autonome. On peut se choisir des amis qui sentent le soufre, qui détonnent, qui nous révèlent des parts de nous-mêmes jusqu’alors inconnues. Dans l’enfance, elle précède la découverte des élans amoureux, puis plus tard, quand l’amour n’est plus, c’est l’émotion qui reste, qui sauve. On peut survivre à une peine amoureuse, mais l’homme (au sens humain) sans ami, n’est pas vraiment vivant.

Je suis donc complètement d’accord avec vous sur son caractère essentiel.

Marc, comme les autres personnages, est d’abord plus une silhouette, avec un problème à régler. C’est dans les rencontres des uns et des autres que des interactions naissent, que des contrastes apparaissent, apportant de la densité. Et aussi, mes personnages ne sont pas hors-sol, leur environnement les constitue pour beaucoup. Ils s’enrichissent donc aussi beaucoup par leur façon de s’y mouvoir, de l’habiter. Je travaille donc à visualiser les scènes que j’écris. Je retranscris beaucoup ce que je vois, ce que j’entends, et aussi j’essaie de penser le non-dit, de superposer des niveaux différents, invisibles ou presque dans la vraie vie, mais transparents pour le lecteur par la magie de l’écriture : le personnage voit, parle ou écoute, réfléchit une chose, peut en dire une autre, et en même temps observer un détail dans la scène. L’écriture permet de rendre compte de tout, un peu comme au cinéma dans ces films de Claude Sautet où l’on voit de loin une scène de dialogue que l’on n’entend pas, et une voix off vient exprimer ce que pense un personnage, ou plusieurs d’ailleurs, créant ainsi une réalité à dimensions multiples. J’aime ce procédé. Il est assez présent par exemple dans la scène du restaurant entre les deux frères.

S : Finalement, c’est un homme stoïque, qui ne perd pas son sang-froid, avec une sorte de fatalisme sage, même quand il veut reprendre son corps en main. Le corps, celui de Marc, est pour moi comme une métaphore de tout ce que peut contenir un homme. Et c’est comme ça que je le perçois parce qu’il a aussi une grande intelligence, beaucoup de finesse et peu de rancœur, même envers son employeur. Un certain détachement, son corps comme un rempart. Un corps qui finalement après l’avoir desservi le protège. Que pensez-vous de ma perception de Marc ?

R : C’est la vôtre, elle vous appartient, c’est forcément la bonne. Elle est évidemment juste. Il n’y a pas de mauvaise lecture d’un texte, il y a ce qu’en fait la personne qui le reçoit. Les intentions de l’auteur, son projet initial s’il en avait un, tout cela est happé par l’esprit du lecteur, de la lectrice, fondu, réagencé, livré à l’expérience de vie de celui ou celle qui lit, se perd parfois, ou trouve une ampleur inattendue, et une nouvelle vérité émerge.

S : Enfin j’ai retrouvé avec satisfaction Jos Brieuc et Taxi Rade Services; satisfaction car je pense qu’on n’a pas fini de se prendre des paquets de mer à la figure du côté de Brest. Le projet d’une sorte de série peut-être ?

R : Je travaille à terminer ma « série brestoise » par un troisième volume qui reprendra les personnages de Rade Amère, quelques années avant le drame qui fracassera Caroff. Je me tournerai ensuite vers d’autres sujets, d’autres horizons.

S : Ronan, je vous remercie du temps que vous avez consacré à me répondre, et puis aussi de me permettre des lectures comme celle-ci, nerveuse, iodée, et bien noire.

R : Mersi braz ! Comme on dit par ici, oui, merci.

« Masses critiques » – Ronan Gouézec – Rouergue noir

                                                   « Corps et biens.

Résultat de recherche d'images pour "masses critique ronan gouézec""Le filet s’écrase sur le plancher poisseux. Il glisse aussitôt hors de portée, tant le roulis est fort. Les paquets de mer arrivent, entassés en grand désordre de verts ténébreux, de gris charbonneux. De temps à autre une explosion mousseuse vient franger les voûtes de ces cathédrales romanes. C’est une dentelle délicate et éphémère. Les lames se précipitent. Elles s’empilent, s’assemblent en blocs quasi solides. Un monticule liquide est en train de naître. C’est le rejeton boursouflé et gueulard d’une mer furibonde. Il n’en finit pas de s’édifier, de s’écrouler sur lui-même avant de rouler et de se reconstituer un peu plus loin, crachant et grondant. »

C’est un immense plaisir de retrouver cet auteur dont j’avais beaucoup aimé le premier roman « Rade amère ». Toutefois, et c’est très bien, le ton de ce deuxième livre est bien plus grave, bien plus sombre. J’avais adoré, outre l’histoire si touchante et déjà faisant cas de démunis, l’humour du premier, son intelligence et sa sensibilité.

Ici, franchement rien de drôle ( sauf peut-être le titre et ceux des chapitres…), mais c’est un vrai drame qui se déroule, de vrais drames devrais-je dire, pour des individus et leur « groupe » d’appartenance. Comment dire… Leur monde social, celui dans lequel ils travaillent et tentent de rester dignes, leur monde intime, corporel, amoureux… Tout ici est au bord de l’explosion, implosion. C’est là que la plume de Ronan Gouézec est assez impressionnante, à rendre sous les cieux plombés du Finistère, sur les eaux indomptables de la mer d’Iroise, dans les vents déchirants, la vie des hommes, ses personnages. Ici, seules trois femmes apparaissent en filigrane, Yvette, Claire et Alice, des passantes, importantes certes, mais c’est bien ici une affaire d’hommes. Et pas des moindres.

Il y a les Banneck père et fils au début de ce livre qui se font malmener par l’océan, le père y laisse sa peau peu regrettée des fils. Ils sont un peu des braconniers qui « ratissent » en période et lieux interdits, etc…faisant fi des règles imposées. Il y a le personnage principal, Marc, employé d’une agence de conseil financier, un peu sur la sellette bien qu’il soit plutôt bon. C’est un homme encore jeune mais obèse, affligé de multiples pathologies dues à son poids qui commencent à poser problème. Marc est intelligent, jamais dupe du regard des autres, il est amoureux et des femmes l’aiment, enfin l’ont aimé; difficile de mettre un visage sur ce personnage qui s’incarne par sa voix et sa pensée. Son ami, René ( époux d’Yvette ), ami de toujours, obèse lui aussi, ils étaient les deux « petits gros » de la cour de récré, René restaurateur qui ne sert que des produits de la mer, fin cuisinier, adepte du frais d’ici, son établissement avec vue sur la rade (de Brest ) a belle réputation. 

« Tout va bien »…

« Le restaurant n’accueille plus personne depuis une bonne heure. Un client s’attarde un peu, sirotant un dernier café devant une des baies vitrées qui donnent sur la rade, et finit par libérer la table. Le grain de tout à l’heure est loin dans les terres à présent, et doit terminer de vider son sac quelque part dans les monts d’Arrée, du côté de Commana ou Brasparts. il y a une très belle lumière qui perce la voûte grise en de nombreux puits clairs, obliques et changeants. »

si ce n’est un fichu « arrangement » avec Banneck…René espère que le compte sera soldé avec la mort du père, mais… Excellent chapitre 10, « O’brother », qui en prenant le temps montre les frères au travail, de nuit, puis chez eux où la tension monte, après les tâches quotidiennes exécutées en silence, avec le chat, l’omelette au lard qui cuit, le poêle à bois chargé, ici le calme avant la tempête:

« Les deux hommes sont assis maintenant et mangent. L’atmosphère est tiède et sèche. Il y a une bouteille de vin rouge ouverte, à demi vide, à portée de main, la soupe fume à même la casserole. Les têtes sont penchées sur les assiettes, la rumeur venant de la côte est encore perceptible, ainsi que celle, plus proche, du vent dans les chênes rabougris du talus dehors. Le chat s’est évidemment installé dans le fauteuil défoncé à côté du poêle et ajoute son ronronnement au fond sonore ambiant. De temps à autre chacun relève la tête, ils échangent un regard, et replongent vers leur assiette. »

Une des choses les plus belles et les plus fortes de ce roman est cette amitié entre Marc et René. Quand on dit qu’il y a bien peu entre amour et amitié ( Henri Tachan chantait qu’il n’y avait qu’un lit de différence ), ces deux-là incarnent cette idée à merveille. Et moi pour qui l’amitié est vitale, Marc et René m’ont beaucoup émue.

« -Tu sais quoi mon Marc ! La gravité, on l’emmerde!

Les verres s’entrechoquent à nouveau et c’est reparti pour une tournée. René et Marc ne se le disent pas, mais chacun sait l’importance qu’il a pour son alter ego, qu’une vie sans lui ne serait pas la même vie, ne serait pas une vie, pas celle-là en tout cas. La prise de conscience d’avoir certainement frôlé l’autre soir la perte de son frère de cœur foudroie René. Il ne l’a pas encore montré, mais une rage contre Banneck monte en lui…et contre lui-même aussi. […] Banneck a tenté de détruire deux des repères les plus stables qu’il ait jamais eus dans sa vie: Marc, son ami véritable, la seule personne ua monde qui le comprend le mieux sans doute, et le restaurant ensuite, son grand œuvre, ce pour quoi il est respecté, reconnu, pour lequel il a trimé comme un sourd. »

On retrouve Jos Brieuc, le taxi des mers découvert dans « Rade amère », un beau personnage, calme, posé, un homme apte à écouter, soutenir sans en faire trop. J’aime beaucoup Jos. Et le choix de le faire resurgir ici me plait vraiment.

« Un peu engoncés dans leur veste chaude et leur bonnet, ils ont rendez-vous avec Jos Brieuc. C’est un grand type aux cheveux courts et grisonnants d’une cinquantaine d’années qui a monté récemment une entreprise de transport rapide de passagers sur la rade et toute la façade ouest, d’Audierne à Portsall. Il organise à l’occasion des cérémonies en mer, mariages et autres célébrations…René l’a rencontré, a été convaincu du sérieux du bonhomme, apprécié son attitude, sa façon de parler, le bateau aussi, large te stable à ce qu’il lui semble, bien qu’il n’y connaisse pas grand-chose. »

 Le livre se lit en quelques heures comme le précédent parce que ça accroche très vite, on entre dans le vif dès les premières phrases. On passe des démêlés de Marc avec son entreprise et ses médecins à l’ambiance de la maison austère et assez misérable des frères Banneck, le jeune qui a des velléités de fuite pour une autre vie, et le vieux teigneux méchant comme le père, en fait désemparé, inculte y compris émotionnellement. Je crois bien que le jeune Banneck est le personnage pour lequel je ressens le plus de sympathie, de tendresse même.  Coincé…il est pris dans un lieu, un travail, une famille auxquels il aimerait bien échapper mais son horizon est aussi chargé que le ciel de Brest. De ce point de vue, le livre est encore remarquable. C’est un livre sensible, où sont décrits de façon admirable les colères, les haines, les chagrins, les rancunes et les regrets, les espoirs et les abandons, tout ce qui torture et tue lentement ces hommes.

S’il y a une intrigue très noire, pour moi l’intérêt majeur en est la finesse de l’étude humaine et psychologique que fait l’auteur à travers ce drame, celle des caractères et des liens entre les hommes, naturels ou contraints, ceux de l’amitié et ceux de la fratrie. De l’inévitable nécessité à rester soudés, dans une solidarité naturelle ou imposée par les faits.

Dans cette ambiance tendue, chacun se débat avec ses soucis plus ou moins importants ou vitaux, et chacun a besoin d’un autre, même s’il rechigne comme chez les Banneck.

Je n’omets pas de parler du décor. Il intervient souvent dans le récit, menaçant, alarmant, métaphorique:

« Marc sort. Il se dit un peu tard que René a quand même un peu l’air contrarié par quelque chose, qu’il faudra lui en toucher deux mots, qu’il a des tas de choses à lui dire en réalité…

Le gris de la mer s’est mué en un bleu ardoise très foncé, presque noir, moucheté de blanc. Il se fond dans le ciel sombre et très bas. Un clapot court et agressif s’est levé. Des rafales brèves mais puissantes annoncent un nouveau grain qui arrive en roulant des épaules lourdes et massives.

Il faut vite se mettre à l’abri. »

Le Finistère et ses éléments furieux, sa nature indocile aux éclats éblouissants de beauté, l’eau en furie, la pluie, le vent et les ciels toujours changeants, ce Finistère âpre et imprévisible tient le premier rôle, modelant les esprits et les caractères; et aussi la vie du port, des travailleurs et des passages magnifiques comme celui-ci:

« Au plus profond des cales de radoub, des hommes soignent l’acier à grands hurlements de meuleuses et de disqueuses démesurées, domestiquées à peine. Ils pansent des plaies de rouille décapées, et les lances thermiques fondent et soudent, ouvrageant des greffes brutales insensées. Personne pour lever les yeux, tous engoncés dans l’argent terni des combinaisons crasseuses, aveuglés sous les masques protecteurs, pourtant le ciel aussi est de métal, de fracas d’altitude, de tôle ployée, rude et brute, et minéral également. Des rayons de soleil industrieux et dardés cherchent à percer entre les masses cotonneuses lourdes et noires à leurs marges. Cela s’insère et se diffuse. C’est maintenant une lame incandescente et large qui se déploie et tranche dans la densité sombre. Elle vient bientôt écraser le port et la rade d’une lumière vive mais sans chaleur, n’offrant rien aux hommes que sa dureté. »

C’est un très bon roman noir, avec une fin qui va avec…

J’aime énormément ce livre et cette écriture, alors je vous invite à découvrir cette histoire sauvage .

 

« Le ciel à l’extérieur de l’hôpital. Au-dessus de lui tout s’est complètement dégagé, rien que du bleu, assez pâle maintenant. Marc se dit qu’il préfère les ciels nuageux, qui ont une histoire, des ciels qu’on voit passer.

Si j’étais un ciel, je ne serais pas celui-là, trop léger et diffus, sans consistance.« 

Demain, échange avec Ronan Gouézec.