« Feu le royaume » – Gilles Sebhan – Rouergue noir

« L’évasion

Le gardien se dirigea vers la lueur qui provenait de la salle de douche. L’endroit était particulièrement malpropre et malodorant. Il servait de fumoir pour les gars qui attendaient leur tour et trompaient l’ennui. C’était aussi le lieu des petits trafics. La nuit, ce n’était qu’un bloc de ténèbres puant la transpiration et le tabac froid. Le gardien se dit qu’un de ses collègues avait dû oublier d’éteindre une loupiote, à moins que ce ne soit un reflet de lune dans un vieux miroir. Il s’avança quand même, davantage par curiosité que par souci professionnel, il n’eut pas le temps de réagir quand le tranchant d’une lame fabriquée avec une conserve vint lui faire exploser la carotide droite. Un flot de sang aspergea le carrelage. On ne vit rien, mais on entendit un soudain ruissellement dans l’ombre. »

Vous voyez…ça démarre fort, et je n’en attendais pas moins de Gilles Sebhan, dont voici le troisième volume de la série « Le royaume des insensés », après « Cirque mort » et « La folie Tristan ».

Une réussite encore avec ce roman peut-être plus cru, encore plus à vif sur certains sujets, et toujours aussi perturbant en tous cas. Gilles Sebhan joue avec les notions de folie, de normalité et de résilience dans la suite logique des livres précédents. Avec brio.

Je crois qu’il est assez indispensable de lire les deux premiers livres pour saisir tout le propos de cet auteur que je trouve inclassable et assez unique par son sujet et la façon dont il s’en sert pour construire des intrigues vraiment tortueuses et toujours inquiétantes. Les protagonistes sortent du traumatisme du « cirque mort », tandis que Marcus Bauman, en Belgique, s’évade pour se venger du lieutenant qui l’a fait arrêter.

« Il laissait derrière lui les corps sanglants de plusieurs victimes et le souvenir frémissant, dans une prison vétuste, d’une inquiétante présence. Dans une planque en bordure de forêt, il était resté quelques nuits après son évasion, comme un animal dans sa tanière. Muni d’un petit transistor, il avait écouté les flashs info dans lesquels on annonçait sa disparition, il se délectait des émissions spéciales où il se trouvait présenté comme une terreur digne des contes. »

 Dapper comprend enfin qui était son père, Tristan, ce psychiatre hors des clous qui vient de mettre fin à ses jours, qui a légué à Théo, son petit- fils ce « royaume » de jeunes garçons atteints de « particularités psychiques ».

« Il était resté impassible, la mâchoire crispée, n’avait pas répondu aux questions sur la découverte de ses origines qui aboutissait ici, à cette cérémonie où un père qu’il avait connu sans le connaître, allait disparaître sans avoir livré ses secrets. Oui, ce serait la fin du royaume. Les enfants du centre thérapeutique dirigé par le docteur Tristan seraient dispersés comme des lucioles éteintes ou les graines stériles d’une bogue, ils iraient ailleurs pousser ou périr, rien ne survivrait de cet héritage dégénéré. Dapper sentit en lui-même cet effondrement du royaume comme s’il s’agissait de la chute de Rome. »

Je ne dirais pas « troubles » car c’est en ça que Tristan passe pour un homme étrange et suspect; pour lui, ces enfants sont à considérer avec leurs particularités, pas leurs pathologies .

J’ai aimé retrouver Ilyas, l’étonnant Ilyas, si attachant, oui, attachant dans sa profonde solitude, creusée par la mort de Tristan. Ilyas et ses visions, Ilyas, désarmant.

« Et puis il y avait Ilyas. Étrange garçon, à la fois le plus faible et le plus fort. On avait l’impression que la profondeur de son regard constituait un piège. L’instant d’après, c’était seulement un paysage triste sous la pluie. L’instant d’après encore, cela ressemblait à l’oubli? Ces changements continuels organisaient une défense particulièrement raffinée pour échapper à toute analyse. Et, en effet, le médecin aurait eu bien du mal à établir un diagnostic. Ilyas semblait mêler les symptômes de l’autisme, de la névrose d’abandon, de la schizophrénie, au point que le médecin pensait parfois que c’était le plus grand simulateur qu’il ait jamais croisé. »

C’est impossible de dévoiler bien plus que le fait que Dapper semble ici atteint de liberté, oui, je dirais ça comme ça. D’un coup, de nombreuses choses se dévoilent, c’est violent pour lui, et c’est aussi une libération. Et c’est avec une virulence rageuse qu’il va se mettre en chasse de Bauman. L’enquête est menée sans temps mort, on avance avec lui sur les traces du monstre Bauman, on accompagne ses pensées et tout ce qui s’agite en lui dans ces révélations sur ses origines qui, soudain, lui apparaissent en même temps que la mort. Fatal.

La violence est omniprésente dans les vies de tous, et la mort de Tristan opère comme un détonateur, pour Ilyas, encore:

« Ilyas venait de prendre la décision d’en finir. Il avait espéré que quelque chose du royaume puisse survivre à la mort de Tristan. Il avait voulu voir dans les arbres du parc, dans les reflets sur les murs des couloirs, dans les habits des infirmières un souvenir de son mentor. Mais rien, il ne retrouvait pas la moindre parcelle de protection dans ce qui l’entourait. « 

Tout ce qui fait la force sombre et concentrée de ce livre et des deux autres, c’est l’approche de la psychologie ici très dérangeante – je n’en suis en rien spécialiste, ma foi -, troublante. Les enfants, les adolescents, toujours des garçons, sont une force, eux contre l’éventuel ennemi. Les traumatismes de l’enfance sont les liens qui se nouent entre ces garçons, formant comme un bouclier.

« Avait-il appris quelque chose? Plongé dans le sommeil, était-il aujourd’hui différent? On croit trouver une réponse à ses interrogations et l’on ne fait que creuser la question fondamentale, celle avec laquelle on sera enterré, avec laquelle on se relèvera au jour du jugement dernier. Chaque fragment de vérité, au lieu de combler un vide, vient intensifier le manque initial. Si l’on voulait se préserver, il faudrait ne rien chercher à comprendre, jamais. Car l’homme qui approfondit sa connaissance intensifie sa douleur. Et Dapper allait bientôt s’en rendre compte. »

Le talent de Gilles Sebhan à écrire les tensions, les alliances muettes, les forces qui se rassemblent contre des adversaires visibles ou pas… Un grand talent et je n’ose même pas imaginer ce que ces livres donneraient adaptés au cinéma : glaçants !

Je ne sais pas si la fin en est une, mais elle est magnifique.

« En lui se forma cette pensée qu’il y avait toujours quelqu’un, quelque part, dont les larmes avaient le pouvoir d’éteindre les incendies du monde. Oui, il y aurait toujours un homme pour éteindre avec quelques larmes les incendies du monde. Et ce jour-là, pensa Dapper, cet homme c’était lui. »

Coup de cœur pour la série, cohérente, puissante, belle… Bravo, quoi !

Quelques questions à Ronan Gouézec à propos de « Masses critiques »

S : Bonjour Ronan, et merci d’avoir accepté d’échanger avec moi.

R : Il est toujours extraordinaire de constater l’incarnation des personnages dans l’esprit d’un lecteur, d’une lectrice, c’est vraiment impressionnant. Échanger ainsi est l’occasion, pour l’auteur aussi, de peut-être mieux comprendre ce phénomène mystérieux qu’est d’imaginer et d’écrire une histoire. Donc, merci à vous !

S : J’ai pris beaucoup de plaisir à lire votre second roman, après avoir beaucoup aimé « Rade amère ». « Masses critiques » ne dément pas vos qualités d’écriture, ni votre talent à nous immerger pour de bon dans le gros temps du Finistère. « Rade amère » contenait des scènes désopilantes avec ces bandits du sud qui débarquaient avec leurs idées sur la Bretagne : « […] La Bretagne…Bien sûr, il connaissait. Bon, il n’en savait en gros que ce qu’en disaient les blondasses de la météo, et ça lui suffisait bien. Des marées noires, des oiseaux crevés, des tempêtes… Il avait du mal à croire vraiment que des gens veuillent passer des vacances là-bas. » Ici pas d’humour, juste un peu l’ironie acide de Marc parfois, certains titres de chapitres et le titre du roman. Comment l’avez-vous trouvé ?

R : Ce titre me paraît très bien évoquer une tension, un équilibre instable, une réaction sur le point de se déclencher, et évidemment la particularité physique de deux des personnages. Il est efficace, il intrigue, c’est un bon titre.

L’humour… il est vrai que le trouver dans Masses Critiques n’est pas une mince affaire. Je voulais un roman à l’os, un comble vous me direz… un roman dur et âpre, où les sentiments dominants seraient durs, difficiles à exprimer. Je voulais « de l’huile essentielle » d’humanité éprouvée. Ce n’est pas pour autant un livre désespéré. Il y a des puits de lumière éclatante. Il y a aussi des personnages qui se découvrent une sensibilité nouvelle, dans la souffrance, certes. Ils tentent de la traduire, de s’élever. Ils se découvrent d’autres capacités, empathiques, simples, fraternelles. Et puis bien sûr, on trouve aussi dans ce roman la trajectoire symétriquement inverse de deux hommes qui basculent vers le sombre.

S : La première scène digne de l’Apocalypse est une mise en route efficace avec la famille Banneck, père et fils. Vous en avez fait une sorte de « dégradé » en nuances de brutalité, du père au plus jeune fils qui arrive à adoucir la lignée. Cependant, à l’issue du roman, on se dit qu’une sorte de fatalité pèse sur ces gens. Les scènes entre les frères sont parmi les plus réussies, sont-elles inspirées de rencontres authentiques pour sonner si vrai ?

R : Les frères Banneck sont peu à peu devenus des personnages principaux, au même titre que Marc et René. Simplement esquissés au départ, j’ai voulu les sortir de leur statut de brutes caricaturales, de tenter d’entrer dans la complexité d’une relation fraternelle conflictuelle, de leur donner aussi une chance de se trouver, de se parler, d’admettre leur attachement mutuel. Mais, oui, vous avez raison, la fatalité pèse de tout son poids sur chaque personnage. C’est un roman noir, personne n’est épargné. Personnages, lecteurs, tout le monde est tordu, martelé, étiré. Je cherche à faire naître des émotions puissantes, des colères, des révoltes, des élans d’affection, des regrets… des pleurs peut-être.

Ces personnages sont vraiment des créations. Je n’ai jamais rencontré les Banneck… mais je sais qu’ils existent. Oui, c’est certain.

S : J’aimerais que vous m’en disiez plus sur Marc. Marc n’est pas pêcheur, pas musclé ni tanné par les embruns, Marc est obèse, plutôt délicat au sens de raffiné en tous cas intellectuellement . Marc est un homme intelligent, avec un cerveau qui fonctionne bien, et qui malgré ses talents professionnels est sur un siège éjectable. Et son obésité devient morbide, lui créant de nombreux problèmes de santé. Dans les scènes médicales, on perçoit chez Marc un certain cynisme que j’ai bien aimé. Et dans ses entretiens avec son boss, on le sent en fait en position supérieure, parce qu’il l’est intellectuellement . Il parait alors bien moins lisse, et donc, plus intéressant, n’est-ce pas ?

R : Oui. Marc est le plus complexe peut-être de cette galerie de personnages. C’est celui-on dont on sait ce qu’il pense. Le lecteur est régulièrement plongé dans son esprit, ses réflexions. Comme il n’est pas dans la caricature intellectuelle, il doute beaucoup, mais ce n’est pas un indécis. Il assume ses choix en tout domaine. Il semble fragile et vacillant en apparence, mais on se repose sur lui. C’est l’homme bon. C’est aussi l’homme qui a la prescience du caractère probable de sa fin prématurée, tout en n’y croyant pas complètement. Il est sans doute, de tous les personnages, celui qui est le plus conscient. J’aime cette idée cruelle, que finalement, cela soit lui qui apporte le dénouement de l’histoire.

S : Avec René son ami de toujours, ils forment un vrai couple. Ces deux-là m’ont touchée; alors que René va dévoiler sa faille à son ami, on voit que rien ne les séparera car la force de leur lien est presque une question de survie ici et c’est ce qui leur permet et leur permettra d’affronter le pire. Pour moi, l’amitié est absolument essentielle à une vie et c’est une des choses que j’ai le plus aimée dans votre livre. Comment avez-vous envisagé Marc en le créant pour votre histoire, son caractère dans ce corps comme une montagne? Est-il venu « entier » ou bien avez-vous développé son caractère au fil de l’écriture et des situations auxquelles il est confronté?

R : L’amitié… oui, c’est dans une vie d’émotions, l’une des premières où l’affection s’exprime pour quelqu’un qui n’est pas de son sang. C’est la première construction grave, autonome. On peut se choisir des amis qui sentent le soufre, qui détonnent, qui nous révèlent des parts de nous-mêmes jusqu’alors inconnues. Dans l’enfance, elle précède la découverte des élans amoureux, puis plus tard, quand l’amour n’est plus, c’est l’émotion qui reste, qui sauve. On peut survivre à une peine amoureuse, mais l’homme (au sens humain) sans ami, n’est pas vraiment vivant.

Je suis donc complètement d’accord avec vous sur son caractère essentiel.

Marc, comme les autres personnages, est d’abord plus une silhouette, avec un problème à régler. C’est dans les rencontres des uns et des autres que des interactions naissent, que des contrastes apparaissent, apportant de la densité. Et aussi, mes personnages ne sont pas hors-sol, leur environnement les constitue pour beaucoup. Ils s’enrichissent donc aussi beaucoup par leur façon de s’y mouvoir, de l’habiter. Je travaille donc à visualiser les scènes que j’écris. Je retranscris beaucoup ce que je vois, ce que j’entends, et aussi j’essaie de penser le non-dit, de superposer des niveaux différents, invisibles ou presque dans la vraie vie, mais transparents pour le lecteur par la magie de l’écriture : le personnage voit, parle ou écoute, réfléchit une chose, peut en dire une autre, et en même temps observer un détail dans la scène. L’écriture permet de rendre compte de tout, un peu comme au cinéma dans ces films de Claude Sautet où l’on voit de loin une scène de dialogue que l’on n’entend pas, et une voix off vient exprimer ce que pense un personnage, ou plusieurs d’ailleurs, créant ainsi une réalité à dimensions multiples. J’aime ce procédé. Il est assez présent par exemple dans la scène du restaurant entre les deux frères.

S : Finalement, c’est un homme stoïque, qui ne perd pas son sang-froid, avec une sorte de fatalisme sage, même quand il veut reprendre son corps en main. Le corps, celui de Marc, est pour moi comme une métaphore de tout ce que peut contenir un homme. Et c’est comme ça que je le perçois parce qu’il a aussi une grande intelligence, beaucoup de finesse et peu de rancœur, même envers son employeur. Un certain détachement, son corps comme un rempart. Un corps qui finalement après l’avoir desservi le protège. Que pensez-vous de ma perception de Marc ?

R : C’est la vôtre, elle vous appartient, c’est forcément la bonne. Elle est évidemment juste. Il n’y a pas de mauvaise lecture d’un texte, il y a ce qu’en fait la personne qui le reçoit. Les intentions de l’auteur, son projet initial s’il en avait un, tout cela est happé par l’esprit du lecteur, de la lectrice, fondu, réagencé, livré à l’expérience de vie de celui ou celle qui lit, se perd parfois, ou trouve une ampleur inattendue, et une nouvelle vérité émerge.

S : Enfin j’ai retrouvé avec satisfaction Jos Brieuc et Taxi Rade Services; satisfaction car je pense qu’on n’a pas fini de se prendre des paquets de mer à la figure du côté de Brest. Le projet d’une sorte de série peut-être ?

R : Je travaille à terminer ma « série brestoise » par un troisième volume qui reprendra les personnages de Rade Amère, quelques années avant le drame qui fracassera Caroff. Je me tournerai ensuite vers d’autres sujets, d’autres horizons.

S : Ronan, je vous remercie du temps que vous avez consacré à me répondre, et puis aussi de me permettre des lectures comme celle-ci, nerveuse, iodée, et bien noire.

R : Mersi braz ! Comme on dit par ici, oui, merci.

« Masses critiques » – Ronan Gouézec – Rouergue noir

                                                   « Corps et biens.

Résultat de recherche d'images pour "masses critique ronan gouézec""Le filet s’écrase sur le plancher poisseux. Il glisse aussitôt hors de portée, tant le roulis est fort. Les paquets de mer arrivent, entassés en grand désordre de verts ténébreux, de gris charbonneux. De temps à autre une explosion mousseuse vient franger les voûtes de ces cathédrales romanes. C’est une dentelle délicate et éphémère. Les lames se précipitent. Elles s’empilent, s’assemblent en blocs quasi solides. Un monticule liquide est en train de naître. C’est le rejeton boursouflé et gueulard d’une mer furibonde. Il n’en finit pas de s’édifier, de s’écrouler sur lui-même avant de rouler et de se reconstituer un peu plus loin, crachant et grondant. »

C’est un immense plaisir de retrouver cet auteur dont j’avais beaucoup aimé le premier roman « Rade amère ». Toutefois, et c’est très bien, le ton de ce deuxième livre est bien plus grave, bien plus sombre. J’avais adoré, outre l’histoire si touchante et déjà faisant cas de démunis, l’humour du premier, son intelligence et sa sensibilité.

Ici, franchement rien de drôle ( sauf peut-être le titre et ceux des chapitres…), mais c’est un vrai drame qui se déroule, de vrais drames devrais-je dire, pour des individus et leur « groupe » d’appartenance. Comment dire… Leur monde social, celui dans lequel ils travaillent et tentent de rester dignes, leur monde intime, corporel, amoureux… Tout ici est au bord de l’explosion, implosion. C’est là que la plume de Ronan Gouézec est assez impressionnante, à rendre sous les cieux plombés du Finistère, sur les eaux indomptables de la mer d’Iroise, dans les vents déchirants, la vie des hommes, ses personnages. Ici, seules trois femmes apparaissent en filigrane, Yvette, Claire et Alice, des passantes, importantes certes, mais c’est bien ici une affaire d’hommes. Et pas des moindres.

Il y a les Banneck père et fils au début de ce livre qui se font malmener par l’océan, le père y laisse sa peau peu regrettée des fils. Ils sont un peu des braconniers qui « ratissent » en période et lieux interdits, etc…faisant fi des règles imposées. Il y a le personnage principal, Marc, employé d’une agence de conseil financier, un peu sur la sellette bien qu’il soit plutôt bon. C’est un homme encore jeune mais obèse, affligé de multiples pathologies dues à son poids qui commencent à poser problème. Marc est intelligent, jamais dupe du regard des autres, il est amoureux et des femmes l’aiment, enfin l’ont aimé; difficile de mettre un visage sur ce personnage qui s’incarne par sa voix et sa pensée. Son ami, René ( époux d’Yvette ), ami de toujours, obèse lui aussi, ils étaient les deux « petits gros » de la cour de récré, René restaurateur qui ne sert que des produits de la mer, fin cuisinier, adepte du frais d’ici, son établissement avec vue sur la rade (de Brest ) a belle réputation. 

« Tout va bien »…

« Le restaurant n’accueille plus personne depuis une bonne heure. Un client s’attarde un peu, sirotant un dernier café devant une des baies vitrées qui donnent sur la rade, et finit par libérer la table. Le grain de tout à l’heure est loin dans les terres à présent, et doit terminer de vider son sac quelque part dans les monts d’Arrée, du côté de Commana ou Brasparts. il y a une très belle lumière qui perce la voûte grise en de nombreux puits clairs, obliques et changeants. »

si ce n’est un fichu « arrangement » avec Banneck…René espère que le compte sera soldé avec la mort du père, mais… Excellent chapitre 10, « O’brother », qui en prenant le temps montre les frères au travail, de nuit, puis chez eux où la tension monte, après les tâches quotidiennes exécutées en silence, avec le chat, l’omelette au lard qui cuit, le poêle à bois chargé, ici le calme avant la tempête:

« Les deux hommes sont assis maintenant et mangent. L’atmosphère est tiède et sèche. Il y a une bouteille de vin rouge ouverte, à demi vide, à portée de main, la soupe fume à même la casserole. Les têtes sont penchées sur les assiettes, la rumeur venant de la côte est encore perceptible, ainsi que celle, plus proche, du vent dans les chênes rabougris du talus dehors. Le chat s’est évidemment installé dans le fauteuil défoncé à côté du poêle et ajoute son ronronnement au fond sonore ambiant. De temps à autre chacun relève la tête, ils échangent un regard, et replongent vers leur assiette. »

Une des choses les plus belles et les plus fortes de ce roman est cette amitié entre Marc et René. Quand on dit qu’il y a bien peu entre amour et amitié ( Henri Tachan chantait qu’il n’y avait qu’un lit de différence ), ces deux-là incarnent cette idée à merveille. Et moi pour qui l’amitié est vitale, Marc et René m’ont beaucoup émue.

« -Tu sais quoi mon Marc ! La gravité, on l’emmerde!

Les verres s’entrechoquent à nouveau et c’est reparti pour une tournée. René et Marc ne se le disent pas, mais chacun sait l’importance qu’il a pour son alter ego, qu’une vie sans lui ne serait pas la même vie, ne serait pas une vie, pas celle-là en tout cas. La prise de conscience d’avoir certainement frôlé l’autre soir la perte de son frère de cœur foudroie René. Il ne l’a pas encore montré, mais une rage contre Banneck monte en lui…et contre lui-même aussi. […] Banneck a tenté de détruire deux des repères les plus stables qu’il ait jamais eus dans sa vie: Marc, son ami véritable, la seule personne ua monde qui le comprend le mieux sans doute, et le restaurant ensuite, son grand œuvre, ce pour quoi il est respecté, reconnu, pour lequel il a trimé comme un sourd. »

On retrouve Jos Brieuc, le taxi des mers découvert dans « Rade amère », un beau personnage, calme, posé, un homme apte à écouter, soutenir sans en faire trop. J’aime beaucoup Jos. Et le choix de le faire resurgir ici me plait vraiment.

« Un peu engoncés dans leur veste chaude et leur bonnet, ils ont rendez-vous avec Jos Brieuc. C’est un grand type aux cheveux courts et grisonnants d’une cinquantaine d’années qui a monté récemment une entreprise de transport rapide de passagers sur la rade et toute la façade ouest, d’Audierne à Portsall. Il organise à l’occasion des cérémonies en mer, mariages et autres célébrations…René l’a rencontré, a été convaincu du sérieux du bonhomme, apprécié son attitude, sa façon de parler, le bateau aussi, large te stable à ce qu’il lui semble, bien qu’il n’y connaisse pas grand-chose. »

 Le livre se lit en quelques heures comme le précédent parce que ça accroche très vite, on entre dans le vif dès les premières phrases. On passe des démêlés de Marc avec son entreprise et ses médecins à l’ambiance de la maison austère et assez misérable des frères Banneck, le jeune qui a des velléités de fuite pour une autre vie, et le vieux teigneux méchant comme le père, en fait désemparé, inculte y compris émotionnellement. Je crois bien que le jeune Banneck est le personnage pour lequel je ressens le plus de sympathie, de tendresse même.  Coincé…il est pris dans un lieu, un travail, une famille auxquels il aimerait bien échapper mais son horizon est aussi chargé que le ciel de Brest. De ce point de vue, le livre est encore remarquable. C’est un livre sensible, où sont décrits de façon admirable les colères, les haines, les chagrins, les rancunes et les regrets, les espoirs et les abandons, tout ce qui torture et tue lentement ces hommes.

S’il y a une intrigue très noire, pour moi l’intérêt majeur en est la finesse de l’étude humaine et psychologique que fait l’auteur à travers ce drame, celle des caractères et des liens entre les hommes, naturels ou contraints, ceux de l’amitié et ceux de la fratrie. De l’inévitable nécessité à rester soudés, dans une solidarité naturelle ou imposée par les faits.

Dans cette ambiance tendue, chacun se débat avec ses soucis plus ou moins importants ou vitaux, et chacun a besoin d’un autre, même s’il rechigne comme chez les Banneck.

Je n’omets pas de parler du décor. Il intervient souvent dans le récit, menaçant, alarmant, métaphorique:

« Marc sort. Il se dit un peu tard que René a quand même un peu l’air contrarié par quelque chose, qu’il faudra lui en toucher deux mots, qu’il a des tas de choses à lui dire en réalité…

Le gris de la mer s’est mué en un bleu ardoise très foncé, presque noir, moucheté de blanc. Il se fond dans le ciel sombre et très bas. Un clapot court et agressif s’est levé. Des rafales brèves mais puissantes annoncent un nouveau grain qui arrive en roulant des épaules lourdes et massives.

Il faut vite se mettre à l’abri. »

Le Finistère et ses éléments furieux, sa nature indocile aux éclats éblouissants de beauté, l’eau en furie, la pluie, le vent et les ciels toujours changeants, ce Finistère âpre et imprévisible tient le premier rôle, modelant les esprits et les caractères; et aussi la vie du port, des travailleurs et des passages magnifiques comme celui-ci:

« Au plus profond des cales de radoub, des hommes soignent l’acier à grands hurlements de meuleuses et de disqueuses démesurées, domestiquées à peine. Ils pansent des plaies de rouille décapées, et les lances thermiques fondent et soudent, ouvrageant des greffes brutales insensées. Personne pour lever les yeux, tous engoncés dans l’argent terni des combinaisons crasseuses, aveuglés sous les masques protecteurs, pourtant le ciel aussi est de métal, de fracas d’altitude, de tôle ployée, rude et brute, et minéral également. Des rayons de soleil industrieux et dardés cherchent à percer entre les masses cotonneuses lourdes et noires à leurs marges. Cela s’insère et se diffuse. C’est maintenant une lame incandescente et large qui se déploie et tranche dans la densité sombre. Elle vient bientôt écraser le port et la rade d’une lumière vive mais sans chaleur, n’offrant rien aux hommes que sa dureté. »

C’est un très bon roman noir, avec une fin qui va avec…

J’aime énormément ce livre et cette écriture, alors je vous invite à découvrir cette histoire sauvage .

 

« Le ciel à l’extérieur de l’hôpital. Au-dessus de lui tout s’est complètement dégagé, rien que du bleu, assez pâle maintenant. Marc se dit qu’il préfère les ciels nuageux, qui ont une histoire, des ciels qu’on voit passer.

Si j’étais un ciel, je ne serais pas celui-là, trop léger et diffus, sans consistance.« 

Demain, échange avec Ronan Gouézec.

Entretien avec Valentine Imhof, à propos de « Zippo » – Rouergue noir

ZIPPO, Valentine IMHOF, octobre 2019

Bonjour Valentine. C’est peu de dire que j’attendais impatiemment ce second roman, après l’énorme coup de foudre pour « Par les rafales » et Alex, cette femme déchirée et déchirante. C’était un roman plein de colère et de chagrin, plein de poésie et d’ombre.
Voici « ZIPPO », et je suis toujours aussi épatée par votre talent, qui ici s’affirme dans un roman très différent, dans lequel l’humour se taille une jolie place; on peut dire que c’est un roman policier au sens strict ( bien que vous ne vous en teniez pas qu’à ça ) . Il y a une enquête, des cadavres, des suspects et des flics. Et quels flics ! 

– J’ai entamé l’écriture de Zippo deux semaines après avoir conclu « Par les rafales » et je pense qu’il fallait à la fois que je m’ébroue de cette première histoire, et que je comble, d’une certaine manière, l’absence soudaine d’Alex, Bernd, Anton avec lesquels je venais de partager deux mois bien denses… Par ailleurs, l’écriture était devenue pour moi une activité quotidienne, et cette routine matinale a très vite commencé à me manquer. C’est le 14 février, jour de la Saint-Valentin, qu’a été débuté ce qui allait devenir « Zippo », avec pas grand-chose, deux-trois éléments jetés à la va-vite, destinés à me canaliser sans toutefois m’entraver. Puisque c’était la fête des amoureux, je me suis dit que j’allais écrire une histoire d’amour, mais pas un truc sirupeux, ni convenu. Ça a été la première décision «consciente», même si, après tout, je n’ai fait que réagir avec opportunisme à une date du calendrier, à quelques pubs entendues dans la journée, et à une nécessité, celle de me distraire en me lançant dans une nouvelle histoire…

Et puis, comme pour le précédent, c’est une image qui a surgi, celle d’un couple marchant dans la nuit, l’homme qui donne du feu à la femme, la flamme du briquet qui s’approche du visage et danse, dédoublée, dans le regard. Et scelle entre les deux quelque chose de définitif. Le choix du zippo m’a paru évident, car à la différence d’un briquet ordinaire, comme un Bic en plastique, le zippo ce sont des sons, le clic caractéristique, le frottement de la molette sur la pierre, celui de la flamme qui ne s’éteint que lorsqu’on l’étouffe en refermant le capot et c’est aussi un bel objet, sensuel, qui tient bien dans la main, dont le métal poli et les coins arrondis font qu’on le caresse machinalement (là, ce sont mes souvenirs qui ont parlé, et même si je ne fume plus, j’ai conservé plusieurs zippo)… J’ai enfin décidé, dans la foulée, que l’intrigue serait concentrée dans le Midwest, dans une grande ville, et Milwaukee, moins balisée que Chicago, m’offrait un terrain de jeu et d’exploration, a priori, intéressant. À ce moment-là, il ne m’est pas venu à l’esprit que j’écrivais un roman, ni un roman policier. Les personnages n’existaient qu’à l’état de pronoms, un « il », une « elle », un deuxième « il », et comme lorsque j’ai écrit « Par les Rafales », j’ai découvert peu à peu qui ils étaient, en les retrouvant chaque matin, à heure fixe, en les regardant faire, en les écoutant, curieuse de savoir où ils allaient bien pouvoir m’emmener. Je n’avais rien anticipé, ni le contexte policier, ni les meurtres, ni l’enquête.  J’ai suivi tout ça un peu comme on suit une série, à raison d’un chapitre par jour, avec étonnement, avec impatience et aussi avec la satisfaction – en tant que lectrice – de ne pas lire une resucée de l’histoire précédente. Je m’ennuierais dans le ressassement, il fallait que ça tranche (puisque mon souhait de départ était de me « débarrasser » de « Par les Rafales », de passer à autre chose).

Alors au lieu de poser des questions, je vous propose de vous exprimer sur quelques mots/idées « phares » de ce roman assez tordu.
Le feu, au cœur du livre avec une explosion, des ZIPPO, la soudure, la brûlure.
Le sexe et le bondage à Milwaukee et ailleurs.
Le corps, la douleur et le plaisir.                                                                                  La fantaisie, le ridicule, le second degré.

– Ces séries de mots sont tellement liées et fondues dans cette histoire – elles en forment la substance – qu’il me paraît difficile de les commenter séparément et de prendre les mots un par un. Le feu y est central, fondamental, omniprésent. Il y apparaît, sous formes diverses, aux sens propre, métaphorique, mythologique, alchimique.… Il est, par excellence, l’élément qui allie la beauté et le danger. Il fascine et captive, il permet de créer, de détruire, il est énergie brute, il réchauffe, il purifie, il cuit, il dompte le métal, il nourrit le langage de l’amour, le langage du sexe, etc. Dans ce roman, l’explosion initiale est une sorte de « big bang » : du magma a émergé un personnage qui est ce feu, dans toutes ses dimensions, tantôt couvant, tantôt dévorant. Il était difficile d’envisager avec un type pareil une histoire tiédasse, qui ne soit pas incarnée, au sens premier du terme, c’est-à-dire avec de la chair, des corps, qui éprouvent l’un par l’autre, l’un pour l’autre, à la fois de la douleur et du plaisir (dont la relation dialectique complexe dépasse la simple opposition, comme c’est le cas aussi pour la soumission/domination).

Avec ce roman très hot et très hard, vous développez encore votre talent d’écriture dans un autre registre, explorant des cerveaux perturbés et des mécanismes effroyables, le tout en parvenant à me faire rire – oui, je parle pour moi – très souvent.

– Les scènes drôles se sont insérées d’elles-mêmes. Et c’est aussi un roman référentiel dans lequel je joue avec certains topoï du polar et certains éléments de la pop-culture américaine… C’est une forme d’hommage, parodique à l’occasion (et quand on parle de degré, qu’il soit premier ou second, la chaleur n’est jamais très loin 😉 )
L’humour, dans ce roman, est effectivement assez marqué et j’ai souvent ri en l’écrivant. Dans le précédent, Kelly McLeisch était la seule à être un peu rigolote. Ici, je me suis beaucoup amusée, et dans les dialogues, et avec certains des personnages qui sont plus caricaturaux, presque bouffons, et offrent des contrepoints, des respirations, des ruptures, dans une intrigue qui peut paraître, comme vous le dites, plutôt hard, douloureuse…

Mais que sera le prochain ? Je n’ai pas l’ombre d’un doute que vous saurez encore me tenir captivée entre vos pages .

– Le prochain est encore un sacré chantier dans lequel j’avance au jugé, comme pour les précédents… C’est un peu comme un jeu de mikado, un empilement aléatoire, dans lequel les baguettes sont toutes en équilibre les unes sur les autres… J’en suis au stade où j’essaie de comprendre l’enchevêtrement, les liens qui unissent les personnages (dont certains sont déjà pas mal dessinés), les événements auxquels ils prennent part (empruntés à la grande Histoire, durant les quarante premières années du XXe siècle) et qui, souvent, les saisissent au dépourvu, les bousculent, et provoquent des réactions rarement prévisibles. Oui, je suis vraiment en train de jouer avec tout ça, sans aucune idée de ce que ça va produire.

Merci Valentine d’avoir amicalement accepté mon invitation à ce petit entretien.

-Merci Simone pour cette invitation qui est une occasion agréable de réfléchir, rétrospectivement, à ce que je fais, d’essayer d’entrevoir, même un tout petit peu, le mystère de l’écriture, qui demeure pour moi une sacrée énigme…

Cette vidéo est un merci, un hommage, un clin d’œil à Valentine ( pas de confusion avec le groupe My bloody Valentine dans le fond sonore du roman ) 

 

« Zippo » – Valentine Imhof – éditions du Rouergue/Rouergue noir

« Extrait du prologue:

« Horizon vacillant. Horizon vertical. Horizon disparu. De plein fouet. Douze tonnes tête la première qui se fracassent. La surface dure de l’océan comme un blindage impénétrable. Une plaque de titane qui ondule, tempête, fulmine. Explosion à l’impact. Déflagration assourdissante. La carlingue pulvérisée. Les hommes et les morceaux de métal déchiquetés fusent et retombent en pluie drue. »

Début du premier chapitre:

« Le clic de son Zippo. Il pourrait le reconnaître entre mille. Dans une cacophonie de bruits parasites. Dans le vacarme assourdissant de l’usine d’embouteillage. Dans la confusion brutale d’une fin du monde. Ce son unique quand il l’ouvre du pouce avant d’en faire rouler la molette, et le claquement sec du capot sur charnière qui étouffe abruptement la flamme. Ce double-clic à répétition remplit sa tête et estompe toutes les conversations qui saturent le bar. »

Bienvenue dans une histoire très très très tordue, très très très « hot », un roman très différent du merveilleux « Par les rafales », mais avec le même talent pour embarquer la lectrice dans un univers qui peu à peu va glisser de la « simple » enquête policière à quelque chose de bien plus complexe. Franchement, Valentine Imhof est à l’aise avec le noir. Mais avant d’aller plus loin, je tiens à dire que j’ai aussi beaucoup ri (un talent de plus de cette auteure) lors de dialogues au bureau de la police, avec des personnages en arrière- plan mais tout de même importants. Ces flics un peu bourrins qui se rêvent dans les petits papiers du supérieur, voire au FBI et qui vont créer à leur insu des interférences dans les plans des autres. Vous allez rencontrer Bronsky et D’Anneto, ici en enquête de terrain, c’est le chapitre 25, je ne vous en mets qu’un petit bout, mais c’est un morceau de choix du roman : 

« – Tu vas voir, c’est pas la même atmosphère qu’hier, au Silk Exotic ! Pas le même standing, pas le même cadre. Ça non, tu peux me croire ! On descend carrément d’une étoile, voire de deux…Oui, deux, facile ! […]

Maintenant que Bronsky a de nouveau les yeux en face des trous, il comprend ce que D’Anneto voulait dire avec ses étoiles. Cette boîte doit être un mouroir pour strip-teaseuses, un trou pour putes de réforme, trop fatiguées, plus assez jeunes, trop esquintées pour pouvoir alpaguer des clients dans la rue, en pleine lumière, ou même la nuit, à la lueur d’un lampadaire. […] »

Bronsky en posture d’auto-défense :

 » Et cette mission, c’est un coup à se choper une maladie vénérienne sans même baiser, rien qu’en respirant.

Cette pensée fait naître chez lui une soudaine panique. Il pince les lèvres et se couvre le nez, la main en coupe, à la manière d’un masque. Un réflexe, pour ne pas respirer l’air qui lui paraît tout à coup saturé de bacilles, de tréponèmes et de virus. Un vivier tiède à herpès et à syphilis, une boîte de Petri géante où incubent des gonocoques et des hépatites A,B,C,Z…Il chancelle. Il est sur le point de ressortir. Pour aller attendre dans la voiture. Mais D’Anneto l’attrape par le bras et lui fait un clin d’œil, le regard allumé, tout en souriant aux trois pétasses qui commencent à se frotter à lui.

-T’as pas l’air bien, Bronsky ! On va seulement boire un coup et discuter un petit peu avec les filles. C’est le genre à s’y connaître en escarpins à talons pointus. »

 

Évidemment le fond de l’histoire est tragique et pervers. Il y a là deux histoires d’amour, de passion, contrariées par la mort et la folie. Deux histoires incandescentes. Contrairement au personnage d’Alex dans le roman précédent, ici, on ne s’attache à personne, on observe, on écoute, on regarde – horrifié – . On est tenu à distance en tous cas, j’ai été juste observatrice de ces gens aux mœurs étranges, pour moi totalement hermétiques à ma compréhension, à savoir les adeptes du bondage, les friands de douleur, les avides de sensations extrêmes et dangereuses. Moi, perso, je déteste souffrir !

« L’arrêt de la séance, enfin, et les deux lignes rougies, vipérines, dévorantes, où semblent battre deux pouls. Il s’est penché sur elle, a léché ses brûlures, savourant chacune de ses ondulations sur sa langue, puis il s’est levé, et a quitté la pièce sans un mot. Bruit des clefs dans les verrous, multiples, vibrations sourdes de la chape métallique qui condamne le sous-sol. La lumière qui faiblit et s’éteint. »

Mais ce n’est ici pas si simple. Au départ, des corps de jeunes femmes calcinés sont retrouvés. Des jeunes femmes qui furent de jolies blondes et qui sont retrouvées à l’état de charbon.

« Elle sombre dans un vertige encore plus noir quand elle pose les yeux sur le corps allongé sur la table de dissection. La boîte crânienne noircie, le bustier en latex fondu, greffé à la peau calcinée. Une paire d’escarpins effilés, à hauts talons métalliques, semble observer la scène, perchée sur un comptoir en inox. 

Elle se sent défaillir. Un demi-tour rapide. Elle ressort dans le couloir. Sans entendre la remarque amusée d’Aaron qui la traite de chochotte et lui lance autre chose à propos des chaussures. »

Deux enquêteurs sont sur l’affaire, Peter « Casanova » MacNamara et Mia Larström. Deux fortes personnalités. Qui ne s’aiment pas beaucoup. Peter est un mâle alpha pédant et assez désagréable et Mia une belle blonde qui fut dans les Marines, sûre d’elle, plutôt « froide » – un mot assez incongru au demeurant dans cette histoire – et qui renvoie MacNamara dans les cordes à ses tentatives de drague grossière.

Il s’avérera que Peter sera le seul pour qui j’ai ressenti un peu d’empathie, quant à Mia, elle ne finira pas de vous surprendre. Sans parler de Ted le forgeron.

L’enquête fera surgir les liens profondément cachés entre les personnages, on est baladé un bon moment, on soupçonne, on suppute, et enfin on décide qu’il va bien falloir attendre le final pour en avoir le cœur net. Une vraie réussite dans le scénario, une écriture riche au service de relations humaines complexes, un don pour les dialogues percutants et un talent incroyable pour nous pousser à deux mains dans un univers bien étrange. Comme ces scènes de forge:

« Les coups secs et obstinés éclatent et rebondissent d’un mur à l’autre, saturent la pièce d’une trame sonore intriquée, assourdissante, l’enferment dans une nasse de bruit qui remplit tout et qui l’enserre. Les vibrations des tubes d’acier pénètrent les fibres de ses muscles. Il entre en communion avec le métal, le fait parler à travers lui à la manière d’un oracle, sent l’exaltation qui le gagne peu à peu et imprime son rythme à l’étrange liturgie dont il est à la fois le célébrant et le dieu. Lorsqu’il arrête enfin, le son continue à voleter, palpitant, dans l’atelier et dans son crâne. »

Comme les gens adeptes de ces soirées bondage, masqués de caoutchouc noir, chacun avance à couvert, seuls Bronsky et D’Anneto sont cash et sans aucun secret louche. Ils sont un peu bêtes et du coup un peu moins antipathiques que les autres. 

Le livre est donc fait de feu – beaucoup – et parle du corps, de ce qu’il peut endurer de plein gré ou de force, le corps et ses limites, les traumas profonds qui rendent fou, et puis le sexe. Une certaine forme de l’amour qui mêle tout ça, feu, corps, sexe; douleur et plaisir.

« Dès qu’elle entrait chez lui et ajustait son masque, elle l’appelait Prometheus.[…] La communication verbale était alors limitée à la possibilité de prononcer des mots d’alarme qu’elle n’articulait jamais.

Même quand il a introduit le feu.

Les premières piqûres de la cire bouillante sur son ventre lui ont arraché un cri. Réflexe, court, évaporé sitôt sorti. Son corps a répondu en se cabrant. Un spasme, une réaction de tous les nerfs. La douleur vive de la brûlure s’est dissipée, elle aussi, rapidement. Ses yeux étaient bandés et elle respirait doucement dans l’attente, ou plutôt le désir attentif, que cela se reproduise, intensément concentrée sur cette anticipation. »

Des protagonistes traumatisés, comme Peter ou Ted –  mais qui est Ted ?  -…

« Non, il n’a pas toujours été Ted le handicapé de la tête, Ted le demeuré, à qui on demande de compter jusqu’à six, douze, ou vingt-quatre, pour encartonner des bouteilles dans des packs et des caisses. Un putain de neuneu qui connaît par cœur sa table de six, et dont on vient constamment vérifier le travail, pour être sûr, au cas où…

Avant, il pouvait bosser douze heures d’affilée, sept jours sur sept pendant un mois. Non- stop. Et puis il avait le mois suivant pour se reconstituer, flamber avec les potes, baiser des filles sexy dans des palaces autour du monde. « 

…qui s’affrontent sans se connaître mais en se supposant et d’autres franchement comiques, Valentine Imhof qui prend soin de ne pas nous laisser plongés dans les flammes de l’enfer trop longtemps en nous cuisinant à petit feu !

Bon, j’ai adoré cette lecture, voilà ! Pour l’univers que j’ai découvert – le bondage à Milwaukee, exotique… -, pour les gros moments de rire franc que j’ai eu, comme des soupapes pour libérer la pression du reste, noir, très noir comme du charbon, pour la grande qualité de l’écriture et du style. Je suis donc enflammée   par ce deuxième roman de Valentine Imhof !

« Le regard ardent qu’il pose sur elle la réchauffe et l’apaise. Il frotte en allers-retours calmes ou impatients le Zippo sur sa cuisse, et le clic-clic rythmique, mélopée hypnotique, remplit le silence, l’appelle, la protège, la berce.

Elle va bientôt s’endormir et le rejoindre dans sa nuit incandescente. Elle ferme les yeux, traverse l’opacité noire du masque, contemple son visage. Il est radieux. Elle lui sourit. »

Demain, quelques questions à Valentine.