« Lapiaz » – Maryse VUILLERMET – Rouergue Noir

« Le moment est venu de raconter. Sinon, l’histoire se perd et, c’est pas bon. Certains disent qu’il faut laisser les secrets enfouis, mais on peut penser différemment, ne pas tout cacher au fond des grottes, des ravins, parce que, de toute façon, un jour, ça ressort.

Même longtemps après.

C’est comme l’eau. Ici, on est un pays d’eau et de calcaire. L’eau se faufile, cherche un chemin, creuse la roche, et ressort à des kilomètres. Longtemps après, elle revient à la surface. »

Nous voici dans le Jura, année 1977, dans la ferme de la famille Satin, des paysans qui travaillent dans un environnement de montagne difficile, mais c’est le leur. Bernard le fils et Arlette son épouse chasseuse de vipères, vivent aussi dans cette ferme, c’est ici que s’est construite leur vie avec leur petit garçon Paul, sous la houlette des parents, des gens simples, bienveillants et durs à la tache, comme l’exige ce lieu rude. Car le relief comme le climat sont difficiles, mais ça leur convient, la question d’ailleurs ne se pose même pas, c’est d’ici qu’ils sont, c’est ici qu’ils travaillent et vivent. Isabelle, elle, est la compagne de Tony, ce couple est arrivé là et tente de se faire accepter, ça se passe d’ailleurs assez bien avec le père Satin. Quant à Isabelle, fragile, elle est poussée dans les retranchements de sa confiance et de sa peur:

« – Et j’y pense, vous voulez peut-être faire un tour dans ma cabine, il fait bien chaud là-dedans et je vous ramènerai après!

Il plaisantait en plus, comme il avait dû s’amuser à la voir se débattre dans se phares! Comme ils sont énervants, ils aiment ça ici, contempler les bêtes prises au piège, les garennes s’enfuir dans les phares des voitures, les sangliers se jeter contre des barrières et les défoncer dans leur rage d’échapper aux chiens et de survivre. Ils aiment tester, faire peur, toujours dans la limite  entre la plaisanterie et la mise à l’épreuve, et s’arrêter, juste à temps. Elle souriait, incapable de répondre, comme si elle comprenait et appréciait la plaisanterie, elle reprenait son souffle, furieuse, gênée, humiliée, mais elle était passée, sauvée, elle a pressé le pas, elle a dû finir par crier, non, merci, au revoir, et elle a filé, le cœur battant encore longtemps. »

La narration est essentiellement assurée ici par le patriarche, un homme sensé, plutôt doux et loin d’avoir l’esprit fermé, en tous cas, c’est ainsi que je l’ai perçu. Preuve en est l’accueil plutôt bienveillant – et curieux bien qu’un rien sceptique – qu’il va faire à Tony et Isabelle, un couple marginal qui envisage une société et une vie différentes de celles des villes. C’est le père Satin qui le premier va nouer un lien avec Tony, grâce aux ruches de ce dernier, qui intriguent beaucoup le vieil homme et ça se passera plutôt bien. Ainsi, une sorte d’amitié va les lier un temps, Tony initiant le paysan à l’apiculture. Et on sent ici de vrais liens se nouer, grâce à la curiosité du père Satin, et la gentillesse de Tony. On se dit que là, les esprits s’ouvrent. 

« Je suis monté souvent cet été -là, j’avais pas grand- chose à faire, je voulais pas être sur le dos de mon fils Bernard qui, petit à petit, me remplaçait mais supportait pas mes conseils, alors, j’allais voir Tony.

J’avais encore les jambes pour monter, mais sans me presser, et pis, j’aime pas ces lapiaz, c’est traître, je pense aux veaux qui sont tombés, j’imagine, au fond, le squelette d’un beau renard, ou d’un chevreuil et je me rappelle les vieilles histoires, qu’on y jetait aussi les bébés qu’on voulait pas. »

C’est sans compter avec la fragilité d’Isabelle, qui finalement ne s’adapte pas très bien à la rudesse du pays, elle dont la balafre du visage intrigue. Isabelle, le maillon faible de l’installation du couple. Quant à Tony, il s’adapte plutôt bien et s’entend bien avec le vieux Satin. 

En attendant, la triste Isabelle va marcher seule sur le bord des falaises, déprimée, quand arrive Bernard qui la voyant ainsi va la réconforter; il est touché par sa fragilité, sa balafre au visage et il va arriver ce que vous supposez avec justesse, Bernard va avoir une relation charnelle avec elle – je suis extrêmement correcte dans mon choix de vocabulaire, pour ne choquer personne -là, sur la falaise. 

Bref, vous l’aurez compris, tout par en vrille et le calme du hameau et de la famille Satin vont s’effriter. Ce livre aurait beaucoup moins d’intérêt sans le trouble que va semer l’arrivée du second fils Satin, Daniel. Une blessure dans la famille; Daniel sort de prison et revient chez ses parents, qui l’accueillent malgré tout, on ne sait pas trop ce qui l’a poussé en tôle, mais au fond, ça n’a que peu d’intérêt pour la narration. Ce qu’on comprend plutôt assez vite, c’est que Daniel est un pilier de bar, et qu’il boit comme un trou. La prison n’a nullement changé ça. S’en suit une série d’événements qui vont affliger le père Satin, comme Bernard qui va s’enticher de Séverine, laissant Arlette  sur le carreau, Arlette qui va faire de son mieux avec son petit Paul. Daniel, Bernard et Séverine vont bien jouer tous les trois, et assistant à tout ça, désemparés, les parents Satin. Le père, au départ de Tony et Isabelle:

« Je savais pas quoi dire pour le retenir sans trop poser de questions, et pour lui expliquer aussi qu’on avait été contents, un moment, de les connaître, de leur apprendre un peu notre façon de vivre et comment eux aussi, ils nous avaient apporté de la nouveauté, du sang frais. J’aurais voulu dire que je les aimais bien, que je regrettais la bagarre avec Bernard, leur départ, mais chez nous, on sait pas bien exprimer les sentiments. J’aurais voulu lui payer un coup à la maison aussi, ça se fait, mais j’osais pas, à cause de Bernard. Et pis, c’est vrai qu’à la fin, ça s’est gâché avec lui, j’avais un peu perdu confiance, alors tout ce que j’ai trouvé à dire, ça a été:

-On a bien rigolé, hein?

Il a eu l’air surpris, il m’a regardé avec son drôle d’air, il m’a serré la main, bien fort, il m’a tourné le dos et s’est mis à marcher le long de la route, assez vite, sans se retourner. J’ai suivi longtemps des yeux le point rouge de son sac, je l’ai vu disparaître au virage, toujours le même, celui qui marque le départ du chemin de la Louvière. J’avais beaucoup de peine.

Tout était allé si vite, c’était comme un rêve. »

Le père est pour moi le plus beau personnage, cet homme qui fait de son mieux, ni buté ni borné, cet homme va aller de déception en désarroi, et il est celui que je préfère dans cette histoire qui finit de façon si glauque et triste. C’est bien un drame qu’écrit Maryse Vuillermet, je verrai bien cette histoire adaptée au cinéma…

Je ne peux pas vous laisser sans les dernières phrases, d’une infinie cruauté:

« Oui, la vie est cruelle, mais ça, je l’ai toujours su, pas qu’avec moi, avec tous, bêtes et gens. Mais pas plus qu’un chasseur qui descend un sanglier et qui sait que la bête blessée fait des kilomètres pour perdre tout son sang et mourir seule, pas plus que le vieux Maurice qui a attaché son chien derrière le tracteur pour le punir et l’a traîné devant ses gamins jusqu’à ce qu’il soit écorché vif sur le goudron de la route, pas plus que celui qui a fait naître simplet, le fils Berthet, le Serge, qui va travailler à l’usine comme une machine toute sa vie et mourir sans avoir connu la femme, et pas plus que mon fils Daniel, le malheureux, qui a peut-être commis le pire et va errer toute sa vie, loin de nous. »

Terrible.

 » Les arbres ici parlent aussi l’arabe » – titre allemand : « In der Fremde sprechen die bäume arabisch » – Usama Al Shahmani, traduit par Lionel Felchlin, éditions La Veilleuse

« L’arbre de l’amour

Le mot « randonner », je l’ai entendu pour la première fois en 2002. C’était en mai, peu après mon premier anniversaire en Suisse, quand j’ai fait la connaissance de Mme Wunderlin, la tante de Bilal, mon colocataire au foyer pour requérants d’asile. Elle passait rendre visite à son neveu, un jeune Irakien arrivé en Suisse en 2001 -six mois avant moi. Cette femme, la cinquantaine, ressemblait aux Suissesses, elle était svelte, maquillée discrètement, vêtue simplement, elle savait donner une importance et un charme particuliers aux choses qu’elle appréciait. Mais quand elle évoquait ses vagues souvenirs et son enfance perdue à Bagdad et El-Qurnah, une petite ville du sud de l’Irak, la tristesse cachée dans ses yeux noirs trahissait ses profondes racines irakiennes. »

Je n’ai pas pu raccourcir cette introduction qui déjà à elle seule dit le sujet, présente le cadre, et puis immerge dans une écriture magnifique ( traduction de même) qui m’a portée de page en page par sa douceur, sa finesse, dans la mélancolie du narrateur, qui jamais ne sombre dans la noirceur. Le camp de réfugié:

« Quelque temps plus tard, j’ai repensé à cette marche sans but. J’étais déprimé, la place manquait, le reste aussi d’ailleurs. Chaque résident du foyer bloquait le passage, tout le monde s’en plaignait. Mais j’avais bien le droit d’aller marcher, je me suis dit.

Je n’étais pas équipé pour une balade en forêt. Je n’avais qu’une paire de chaussures « de loisirs ». Je n’ai appris ce terme que plus tard. En ce temps-là, je ne savais pas que chaque paire de chaussures appartient à une catégorie, en Suisse. »

Quel magnifique texte. Usama a fui l’Irak pour trouver refuge en Suisse où il entame une procédure d’asile. Puis il apprend que son frère Ali, resté à Bagdad, a disparu. Le jeune homme rempli de chagrin, de peur, d’inquiétude, va trouver un refuge en marchant en forêt, et ce sont les arbres avec lesquels il va se familiariser – comme à la marche -, ce sont ces arbres, ces chemins, la nature et ses possibilités d’évasion qui vont l’amener au bout de sa quête de « guérison ». Car Usama, bien que son épouse l’ait accompagné, reste sur l’image de son frère Ali disparu, et de sa mère emplie de chagrin et Usama est empli d’inquiétude.

Usama parle de sa grand-mère:

« C’était sa manière d’être. Elle ne justifiait jamais rien. Même quand elle parlait d’elle-même ou de ses sentiments, elle s’en sortait avec peu de mots. Elle était analphabète, fille d’un paysan originaire d’un village proche des vestiges de Babylone. Au début du XXe siècle, l’école qu’elle aurait pu fréquenter n’existait pas encore, elle tirait sa sagesse de sa grand-mère et de son père. Elle me racontait de merveilleuses histoires de déserts et de héros qu’elle avait le don de rendre vivants. Ma grand-mère a représenté pour moi la première source de savoir. »

Ce sera grâce a ses marches en forêts, grâce aux arbres, aux chemins de campagne qu’il trouvera un certain apaisement. Quitter son pays natal, fuir la guerre en laissant une part de soi et de sa famille, aborder le monde occidental, la Suisse, y demander l’asile  – une pièce de théâtre qu’il a écrite l’a obligé à fuir l’Irak – , tous ces événements font de lui un être fragilisé, souvent triste, même s’il combat l’abattement.

« J’étais dans une forêt entre Amriswil et Romanshorn. Je ne sais plus exactement comment le lieu s’appelait. La plupart des arbres étaient nus, le soleil brillait à travers les branches et faisait des feuilles mortes une mer étincelante. Le son de mes pas m’apaisait et la distance entre ma peur et moi augmentait à mesure que je m’approchais de l’arbre.

Chaque jour la forêt m’enseignait quelque chose de nouveau. »

Ce seront réellement ses marches en forêt et les arbres qui lui apporteront une forme d’apaisement, moins de sentiment de solitude. Les arbres, comme le dit le titre parlent aussi l’arabe, ils parlent au cœur et aux émotions, ils sont là, plantés et penchés sur Usama sur les chemins.

Quel livre touchant…Un récit autobiographique douloureux et tendre à la fois, une histoire que je trouve vraiment représentative de ce que peut être l’exil – enfin je le pense -, la douleur à apaiser vaille que vaille, et le choix de résister, écrire encore, et marcher, et recevoir en soi la force calme des forêts, des arbres, des amis silencieux et bienveillants, les recevoir comme des âmes sœurs. Je sors de cette lecture emplie de sensations, celles que je connais déjà des bienfaits de la marche et de la marche en forêt en particulier. Usama, lui, a besoin de résilience, mot galvaudé mais qui ici a son sens le plus fort, et ce seront ces arbres et les sentiers qu’il va parcourir qui vont l’aider, en l’éveillant je crois à une autre manière de considérer le monde, et la vie. À propos de la langue et de son usage:

« Je préfère m’exprimer en arabe lorsque j’écris sur la patrie. Bien que mon quotidien se déroule principalement en allemand et que l’arabe soit quelque peu passé au second plan, cette situation a l’avantage d’avoir créé une certaine distance avec ce sujet, comme à travers un voile délicat.

Mais quand je n’ai pas entendu un mot de dialecte du sud de l’Irak pendant des semaines, je vais en forêt déclamer des mots, je les prononce comme mes parents et mes grands-parents. Je savoure ce rythme lent qu’on a là-bas. « 

Je ne dis rien de ce qui concerne ses échanges avec sa famille, au téléphone quand c’est possible, et cette quête d’Ali qui fend le cœur. Souvenirs, mélancolie et marche en forêt, l’écriture de Usama Al Shamani est d’une infinie poésie et ce livre m’a profondément émue et touchée. Je vous invite vraiment à lire ce texte tellement beau, fort, intelligent. Un bijou.

Il est clair que ce bref article ne dit pas tout, mais je préfère m’en tenir à ce que j’ai ressenti.

Un gros coup de cœur rempli d’émotion.

« La corde blanche » – Helen Faradji – Héliotrope NOIR

« Prologue

Juin 2005

Il était 23h30 et Jean -Luc Ullrich rentrait chez lui, comme tous les soirs. Il revenait plus tôt d’habitude, mais trois voitures étaient arrivées au garage juste avant la fermeture et son patron avait exigé qu’il s’en occupe? « T’as été trop absent ces derniers temps, faut que tu rattrapes un peu les heures perdues. » Cela ne l’avait pas dérangé, Jean-Luc aimait travailler. Ouvrir le capot, chercher la faille, la réparer. C’était simple. Il trouvait toujours. Et ça lui occupait l’esprit. »

Et c’est alors que Jean-Luc entre en contact – en collision serait plus juste –  avec Lisa Giovanni, sergente-détective à Montréal, contre laquelle il déposera plainte. Cependant, il a bien tort, accusé de viols et violences sur des femmes.

« Un an plus tard

C’était un de ces matins paisibles où Montréal, à peine réveillée, débordait de charme. Un soleil doux filtrait les rares terreurs de la nuit. Des matins comme ça, il ne pouvait rien arriver. »

Et bien si, matin tranquille et doux bien vite troublé, noirci par d’atroces faits, dont la découverte matinale de cet homme:

 » Sur le stationnement de l’aréna, l’homme gisait, les yeux fermés. Quelques cheveux longs, étalés en corolle sur le sol, lui faisaient une tête de marguerite à  demi effeuillée. Un chat de ruelle flânait le long de son flanc droit en reniflant. »

C’est ainsi que commence ce roman policier, noir et très bien écrit. L’écriture de Helen Faradji contribue très largement à la qualité du récit qui met en scène plusieurs acteurs de la vie de la ville: la police, des hommes d’affaires (sales), des politiciens ( douteux)  et des voyous acoquinés aux idées racistes et utilisés par les politiques véreux. 

On rencontre Omar et Rachida ( elle est discrète dans l’histoire mais je l’aime beaucoup ). Omar s’occupe des jeunes de son quartier, les rassemblant à la mosquée pour les garder dans le droit chemin, les faire lire, les éduquer et leur éviter la rue. Et bien sûr, suspecté du meurtre – on ne sait trop pourquoi – Omar est arrêté, et mis en prison.

Villeneuve, lieutenant de police et Lisa Giovanni ( virée de la police elle est dorénavant  détective privée ) vont mener l’enquête; ils connaissent tous les deux Omar et Rachida, et ne comprennent pas l’emprisonnement d’Omar. 

Va suivre une plongée dans le monde politique tellement douteux que ça fait froid dans le dos, lié avec des « hommes d’affaires » pas bien plus propres et des véreux de tout poil. 

Il est difficile de faire un panorama de cette histoire, dans laquelle on se sent un peu dans un labyrinthe fait de ruelles et de recoins sombres, mais qui grâce à la perspicacité de Villeneuve, de Lisa et de leurs soutiens va trouver une issue. Il semble pourtant que peut-être tout n’est pas terminé.

En tous cas, l’aspect politique du sujet est très intéressant, et dans cette belle ville de Montréal, les ruelles charmantes cachent parfois de bien vilaines choses. J’ai beaucoup aimé l’écriture d’Helen Faradji, à l’aise aussi bien avec les scènes de violences, qu’avec celles plus feutrées mais aussi moches des hommes d’affaires opportunistes en train de préparer des horreurs en dégustant un repas chic.

J’ai passé un excellent moment dans cette histoire et sa fin ouverte sur un tatouage, évoqué dans le roman et qui annonce, à n’en plus douter, une suite:

« Le véhicule partit en trombe, sans me laisser le temps de noter la plaque.

Sébastien Larrivée-Roy. Voilà, c’était comme ça qu’il s’appelait. Et au moment même où son nom me revenait en mémoire, j’eus l’intime conviction que ce tatouage était bien trop frais pour que tout soit fini. Il faudrait reprendre le fil de cette enquête qui ne voulait pas mourir. Et c’est ce jeune homme à la voix haut perchée qui m’amènerait jusqu’au bout de la Corde blanche. »

« Les âmes féroces » -Marie Vingtras -Points

« Printemps

Je n’ai rien vu venir. Rien dans l’air n’avait changé, il n’y avait eu aucun signe avant-coureur, aucun indice. Une vie en moins, ça ne fait pas dévier la marche du monde. À cet instant, tout ce que je me demandais c’était à quel endroit je pourrais emmener Janis quelques jours pour lui changer les idées et il ne me venait qu’une envie de pêcher qui n’allait pas lui plaire. »

Post court, pour ce roman entre polar, roman noir et scrutation sociologique d’un village paumé aux USA. J’ai entendu, et aimé l’entendre, Marie Vingtras, aux Quais du polar cette année, et j’ai eu aussitôt très envie de la lire. Pas déçue par ce roman, noir et fort, plein de sensibilité, portant un regard sur les personnages fin et sans concession. J’ai lu ce livre durant mes insomnies. Bon, ça n’aide pas à s’endormir car rien de soporifique ici. Une histoire sombre où la narratrice est la shérif d’une petite ville aux Etats Unis. Lauren Hobler, c’est son nom, est confrontée à une population qui ne l’accepte pas – une femme shérif – que fait – elle dans ce trou? Elle qui de plus a une femme pour compagne, sûr que ça n’aide pas à la foutue « intégration » non plus.

« J’aurais voulu pouvoir sauver toutes les femmes, surtout celles qui ne rentraient pas dans les clous. Celles qui détonnaient parce qu’elles voulaient être libres et pas simplement être un ventre ou l’abîme entre leurs cuisses. Celles qui voulaient juste aller boire un verre un samedi soir, s’asseoir dans un box avec leurs copines et cesser de penser à tout le reste. »

Parlons de la population de Mercy, peu nombreuse et enclose dans sa petite vie. Les gens se scrutent, font communauté, mais pas tant que ça. Quatre personnes vont mourir, mettant plus que le trouble dans la ville et sa communauté. Nous entrons dans cette histoire sombre avec la mort de Leo, une adolescente, et personnellement, j’ai lu ce roman plus que comme un polar, comme une étude psychologique et sociologique d’un milieu limité et refermé sur lui-même; au fond, une communauté dont les membres ne se mélangent pas tant que ça, mais qui s’observe, ce qui crée une ambiance si pesante qu’on sait qu’il va se passer quelque chose. Et ce sera le cas, donc, avec une série de meurtres, le premier étant celui de la jeune Leo :

« Elle avait la tête inclinée sur le côté, sa chevelure mouillée couvrant son visage, et je n’avais pas besoin de la tourner vers moi pour savoir qui elle était. Ses cheveux étaient noirs avec des reflets bleutés, une couleur si intense qu’on ne pouvait pas l’oublier, comme un blond presque blanc ou un roux flamboyant. Je me suis accroupie et avec la pointe de mon stylo j’ai dégagé les cheveux de son visage. Je n’étais pas préparée à voir ce visage d’adolescente, paupières closes, lèvres aussi pâles que la peau. Une traînée de sang séché partait de l’arrière de son oreille et longeait sa mâchoire, soulignant l’ovale parfait de son visage. J’ai crié à Donegan d’appeler du renfort mais il ne bougeait pas, il regardait dans le vide. C’était son premier mort et, autant que je m’en souvienne, c’était le premier meurtre de cette ville depuis un paquet d’années. « 

 Une vraie réussite pour un portrait au scalpel de ces villageois, mais aussi certains personnages attachants malgré leurs défauts, et une grande finesse psychologique. Faisant de Leo l’adolescente la narratrice majeure, la voix d’une encore presque enfant, Marie Vingtras, je trouve, a fait le bon choix en nous livrant sa parole et sa pensée . Certes, il y a des meurtres, mais ce n’est pas ce qui m’a marquée, c’est plutôt l’analyse très fine d’une vie en communauté, où chaque personne, au fond, est seule. La narration de Leo pour moi a été la base de ce ressenti. Un sentiment de solitude en chacun.

« De mon lit, j’aperçois le vol des oiseaux au couchant, les nuages égarés et puis la nuit qui s’installe, les étoiles à perte de vue. Le ciel est le seul espace qui me reste. »

J’ai beaucoup aimé cette lecture, qui incruste une sorte de tristesse, de chagrin dans l’esprit un bon moment.

« Les huit vies d’une mangeuse de terre » – Mirinae Lee, traduit de l’anglais (Corée du sud ) par Lou Gonse, éditions Phébus

« Prologue

L’idée me vint pendant mon divorce.

J’avais quarante sept ans et des kilos en trop. Je n’avais pas d’enfants pour combler ma solitude, mes jours silencieux. Je n’étais pas l’une de ces femmes modernes indépendantes qui décident tôt de ne pas avoir d’enfants. J’avais voulu en avoir un, mais mon mari ne pouvait pas m’en donner – son oligospermie, m’avait-il dit. J’aurais aimé tenter une FIV, mais il avait refusé, jugeant le processus trop humiliant. J’étais furieuse lorsque j’appris qu’il s’était inscrit dans une célèbre clinique de fertilité à Gangnam avec cette autre fille, de douze ans sa cadette, un mois avant que notre divorce soit prononcé. »

La narratrice de ce début est la femme qui recueillera les biographies des résidentes de l’établissement pour lequel elle travaille. Et qui recueillera la vie en huit épisodes de l’incroyable Mme Mook.

Je reconnais sans peine que cette lecture a été difficile pour moi. Pour plusieurs raisons, la première étant ma quasi totale ignorance de l’histoire et de la culture coréenne. Alors je me suis concentrée sur cette femme, son histoire, ou plutôt ses histoires multiples, vraies ou fausses, les huit vies de Mook Miran dont on est presque obligé de croire ce qu’elle raconte, tout en sachant qu’elle brode, cache, ment. Huit vies en temps de guerre.

« J’appris plus tard dans mon existence que tous les meurtriers, à leurs propres yeux, ont des raisons légitimes pour commettre leurs crimes. Je ne faisais pas exception: je pensais que ma décision était justifiée, si ce n’est pardonnée. Et, à dire vrai, je ne ressentis que peu de culpabilité. La différence entre un tueur et moi était qu’au moins je me sentais coupable de ne pas avoir de remords. »

« Mangeuse de terre », ce titre m’a « interpelée » – mot galvaudé mais ici adapté au sujet. Dans la maison de retraite « Soleil couchant », consacrée essentiellement aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, on rencontre Mme Mook Miran,100 ans, qui partage sa chambre avec grand mère Song Jae soon qui régulièrement s’enfuit. La rédactrice et glaneuse d’histoires, divorcée et malheureuse va trouver ici un sujet captivant, qui avec Mme Mook s’avérera plus complexe, plus tortueux, plus incroyable qu’elle ne pouvait l’imaginer. 

Mme Mook, donc, c’est la mangeuse de terre dont les vies multiples vont être ici explorées. Mangeuse de terre elle l’est enfant, sa première vie. Cette propension à manger de la terre se nomme la géophagie (une forme de « pica », trouble qui consiste à manger des choses non alimentaires). On va suivre cette femme hors du commun, on va l’écouter raconter sa vie, parfois en la faisant passer pour celle d’autres personnes et  lecteur ou lectrice ne sachant pas dénouer le vrai du faux. Ce qui est sûr, c’est que dans la Corée en guerre, cette jeune femme « caméléon » qui enfant aimait goûter la terre avec délectation va vivre huit vies au fil des guerres, des rencontres, des événements des années 50 qui engagèrent son pays. 

« Le vent du nord soufflait de nouveau sur mon visage, Madame Mook respirait profondément, les narines dilatées, comme celles d’un taureau excité. Je savais ce dont elle se gorgeait.

Tout en la regardant dans ses yeux vulpins, je lui posai la question que je n’avais pas osé lui poser plus tôt, pour laquelle je sentais presque une obligation morale, tel un prêtre face à un condamné dans le couloir de la mort

Je lui demandai si elle avait jamais eu des regrets à propos des meurtres qu’elle avait commis.

Elle grogna.

– Cela vous mettrait-il plus à l’aise? demanda-t-elle. parce que si je dis que je le regrette, ça signifie que je ressens un peu de culpabilité?

Elle ferma les yeux et ouvrit la bouche. Elle prit une nouvelle inspiration, et un sourire, candide et innocent, apparut sur son visage.

-Je ne m’autorise aucune pitié, ma chère, et je ne m’accorde aucun pardon. »

De nom en nom, de lieu en lieu, on suit Mook Miran jusqu’à son retour à une vie ordinaire, son séjour à la maison de retraite. Face à ce personnage hors normes, la glaneuse de mémoire et rédactrice biographe pour les personnes âgées de l’établissement va rester fascinée par le récit de Mook. Conte-t-elle la vérité ou bien affabule-t-elle? L’histoire est-elle bien celle de la vieille femme? C’est un vrai sac de nœuds, bien serrés, qui fait de ce livre une liste de questions qui restent longtemps dans un coin de la tête. En tous cas, un récit de guerres et d’aventures toutes plus folles les unes que les autres. 

Je vous propose ici une brève ellipse, ce livre est complexe, comme le sont les vies de cette femme dont le dernier nom est Mook Miran et dont on ne sait jamais, en lisant, qui elle est vraiment de celles dépeintes au long de ces huit vies, ou si elle fut bien les huit. C’est le côté passionnant du roman, ces ambigüités perpétuelles, les lieux, les vies, 8…Quand l’employée de la maison de retraite lui demande 3 mots pour résumer sa vie, Mook en propose sept: esclave, reine de l’évasion, meurtrière, terroriste, espionne, amante et mère.

Je reconnais que plusieurs parties ont été pour moi difficiles à lire faute de références historiques, mais c’est un roman aussi d’aventures, qu’on peut juger improbables, puis non, c’est donc aussi « la vérité » qui est mise en question. 

Foisonnant, complexe et très bien écrit. Les phrases finales:

« Alors que personne ne regardait, j’ai ouvert un peu plus sa bouche, aussi doucement que possible.

Et elle était là- sa langue.

L’escroc sans retenue qui lui avait permis de s’en sortir une vie après l’autre.

Sans surprise, elle était recouverte d’une couche de terre, tel du sucre acidulé sur un bonbon. »