« Zone blanche » – Jocelyn Bonnerave – éditions du Rouergue/La brune

9782812622151« Dans quelques minutes je vais ouvrir la valise, faire le tri entre linge propre et linge sale, remettre la trousse de toilette à sa place dans la salle de bains, sortir la guitare de son étui et la poser sur son stand. Pour l’instant une tasse de café fume sur la table de la cuisine, je consulte nerveusement mon téléphone en pensant à Christophe et au concert d’hier soir. Très fluide, comme si on avait joué une seule et unique chanson pendant une heure et demie, les doigts déliés, la voix souple, parfaitement obéissante – et la tête ailleurs. Je n’avais pas parlé à mon frère depuis plus d’un an, et encore, peut-être cinq minutes, mais aux dernières nouvelles, il vivait toujours sur cette ZAD où depuis plusieurs jours, ça chauffait avec les gendarmes. J’avais appelé sur son portable: répondeur, deux fois, trois fois. Bon. »

Je reconnais que j’ai commencé ce roman avec une certaine réticence. Posé, mais repris. Le jeune homme de la couverture me faisait de l’œil. Et grand bien m’en a pris parce que finalement j’ai bien aimé cette lecture. Ce livre aurait pu être ennuyeux : il ne l’est pas. D’abord parce que Jocelyn Bonnerave écrit très bien et que j’ai souvent ri, malgré le sujet grave. J’ai ri parce que le narrateur se moque souvent de lui-même mais aussi des travers de ces « zadistes » – mot qu’il utilise et qui lui vaut de se faire engueuler.

Maxime, le narrateur, donc, est un musicien connu. Il a partagé cette passion avec son frère Christophe – alias Goku – , mais n’a plus de nouvelles de son frère depuis plus d’un an. Jusqu’à un coup de fil, Emeline cherche Christophe, le père de sa fille la petite Lilia… Christophe a disparu de la ZAD, en Meurthe-et-Moselle.

« Quand le téléphone vibre à côté de ma tasse et affiche un numéro 03, je pense « tu vois, tu t’en fais pour rien ». Au bout du fil, ça n’est pas lui. Une certaine Émeline, « l’amie de Christophe », première nouvelle mais bon, enchanté, toute petite voix, est-ce que Christophe m’a contacté récemment? Il est introuvable depuis plus de vingt-quatre heures. »

tractor-gcc8655bcc_640Ce roman mêle donc la relation complexe entre les deux frères, deux musiciens, la passion de Maxime pour la musique et sa créativité inépuisable, le mouvement de la ZAD qui mêle de nombreuses personnes différentes les unes des autres: des écologistes, militants, marginaux, les paysans qui voient leurs terres et leurs fermes menacées, de bonnes gens catholiques qui sortent de la messe et soutiennent ce petit monde… Au milieu arrive Maxime en Qashqai. Alors là, ma foi, gros coup de pub pour la voiture en question, qui parvient à un moment à sortir d’un bourbier pas commode. Mais c’est si bien raconté, j’ai vraiment apprécié ce ton d’autodérision de Maxime, qui a souvent l’air de se dire: « Mais que suis-je allé faire dans cette galère ?!? » Exemple de débat:

« -On croise les stratégies pour attaquer le projet d’enfouissement et là, rien qu’avec les travaux préparatoires, le biotope de l’écrevisse risque d’être niqué pour des années, alors qu’elle est devenue très rare en Europe.

Je ne rebondis pas. Coup de fatigue. Toute ma musique est électrique, alimentée par le nucléaire, cernée de déchets pour des millénaires. Je n’ai pas de solution pour inventer les toilettes énergétiques de la société française; dois-je m’en rendre coupable? »

Ce que j’ai aimé dans cette histoire, c’est Maxime d’abord, qui semble en dehors de son univers de musicien assez démuni dans certaines situations. On le sent souvent peureux, parfois perplexe, pas toujours convaincu par ce qu’il voit ou entend. Mais aussi ému aux larmes et admiratif dans certaines situations, devant le chagrin d’Emeline par exemple et surtout devant la vie débordante de Lilia. Il reconnait le courage qu’il n’a pas. La vie de la ZAD n’est pas la sienne. Il est là pour retrouver son frère, et tombe en amour pour la petite Lilia, sa nièce. Ces scènes avec la môme sont parmi les plus belles et les plus justes du roman. On assiste à la solidarité en marche, mais aussi aux frictions entre des personnes qui n’ont pas forcément les mêmes objectifs. Un des points centraux de l’histoire est la musique.

music-g879a42a15_640« On était à un moment charnière de Slack. Le groupe rencontrait un vrai succès d’estime. Nous tirions une grande fierté de ce quintet où toute la musique complexe qui nous rentrait dans la peau, à travers la première classe de jazz jamais ouverte au Conservatoire National, ressortait sous une forme brute, pleine de machines et de rock’n roll. C’est comme bassiste que j’avais intégré le Conservatoire. Le be-bop, les tritons, les substitutions d’accords: je ne pensais qu’à circuler là-dedans à coups de doubles croches, pendant que le métronome battait à 200 à la noire, à travailler le son pour que l’attaque soit précise, mais le rendu un peu crade, agressif, désinvolte. Dans sa tombe, Jacob Pastorius n’a qu’à bien se tenir. »

De très beaux passages sur ce qui faisait le lien entre Maxime et Christophe, la nostalgie du mange -disque et de l’enfance, jusqu’à ce que plusieurs choses séparent les deux frères. En fait, on a très envie de rencontrer Christophe, le disparu. Sa personnalité est en filigrane présente tout au long du livre, à travers Emeline, Lilia, les autres…et c’est finement mené. C’est clairement la partie du roman que j’ai préférée, parce que je pense que c’est le cœur et le nœud du livre, cette relation intime de deux frères, ce qui fonctionne un temps puis plus, puis on y pense, puis on y revient et on a mal. Maxime ici m’a émue ( pages 62 à 65, parmi mes favorites ). Il n’est pas question d’exclure le récit fait de ces luttes inégales, tant par le nombre que surtout par les moyens. Toujours très bien écrit et dit ici. Jocelyn Bonnerave a su trouver le juste dosage, celui qui ne néglige aucun des aspects de l’histoire ici contée. Les doutes et suppositions:

« Tout ce vide dans les yeux d’Émeline et autour d’elle l’épaisseur des différentes  histoires que nous devons continuer à raconter: Goku est mort, caché ou simplement introuvable; Goku est parti, il a filé à l’anglaise, on ne sait où, vivre une autre vie, choisir sa mort peut-être. Il nous oblige à garder le temps ouvert, impossible de faire le deuil, de sortir les costumes noirs, de pleurer sur son cadavre nos cheveux couverts de cendres, de refermer une tombe. »

Bref, un joli livre qui m’a accrochée – moi personnellement car chacun peut y trouver un point d’intérêt différent, -par son humour et la nostalgie, par la tendresse et l’image lumineuse de Lilia , celle qui relie, image d’une vie neuve et riante.

La fin est très bonne je trouve, et notre Maxime est vraiment sympathique. Certains y verront avant tout un acte engagé – ça l’est – mais pour moi c’est le côté humain et relationnel qui m’a le plus intéressée. Quant à l’écriture, vivante, fluctuante et incisive souvent, j’aime !

deforestation-gf12441f44_640Le post – scriptum explique que ce livre a été initié à la suite de la mort de Rémi Fraisse sur la ZAD de Sivens dans le Tarn, et s’il n’a pas écrit une biographie romancée, il a exploré cet événement à la façon d’un romancier. Et en en faisant un vrai roman, auquel ma foi il ne manque ni l’intrigue, ni la vie qui bouillonne, ni l’humour, ni la tendresse, ni un vrai propos. J’insiste sur l’humour, parce que ça désamorce de façon bienvenue la dramatisation, et j’aime ça. 

Lecture agréable, amusante, sensible et intelligente, ça ne peut pas faire de mal !

Deux chansons s’immiscent dans l’histoire, j’ai choisi celle-ci:

« Ce que je sais d’elle » – Béatrice Hammer, éditions d’Avallon

51irgKfrLXL._SX195_« Elle n’a pas disparu. Elle est morte. Un jour on retrouvera son corps.

Ne me demandez pas pourquoi. Je le sais. Je le sens. Si elle vivait encore, je le saurais. C’est comme ça entre nous.  Depuis toujours. Enfin, depuis longtemps. Tellement longtemps que les autres n’ont pas idée.

Si elle s’est enfuie, elle m’aurait prévenue.D’une manière ou d’une autre, par un silence, une allusion, un de ces non-dits qu’il y a toujours eu entre nous. Elle me l’aurait fait savoir. Il y aurait eu des pauses, des soupirs dans notre conversation. »

Eh bien voici un court roman de Béatrice Hammer que j’ai beaucoup aimé,  j’ai déjà parlé à propos de son livre « Une baignoire de sang ». J’ai préféré celui-ci pour sa sobriété efficace, mais avec aussi le plaisir de l’écriture vive qui s’adapte à toutes les nuances des diverses voix qui vont s’exprimer. A noter que ce livre n’est pas une nouveauté.

« C’est ça, vraiment: elle voulait faire partie du lot. […]

À mon avis, elle a eu besoin d’être libre. De ne plus être dans ce fameux lot. Alors elle est partie. Une nouvelle fois, elle avait besoin de choisir, vous comprenez? Choisir sa vie, c’est tellement important. »

L’idée est simple mais excellente: une femme a disparu sans laisser de traces, épouse parfaite et mère tout aussi parfaite de deux jeunes garçons.

sad-505857_640

Un enquêteur ou une enquêtrice, on ne sait pas qui est-ce, interroge les personnes qui l’ont côtoyée, proches ou pas. Ainsi vont se dérouler les avis, sentiments et ressentiments de celles et ceux qui l’ont connue, mais aussi les fantasmes et les suppositions hasardeuses.

 » Moi je crois qu’elle s’est suicidée, voilà.[…]

Parce que la vie, ça peut devenir insupportable, ni trop dure ni trop monotone, mais juste insupportable, on peut plus continuer. On se rend compte qu’on peut plus faire machine arrière, on a beau faire, on ne veut plus, on ne peut plus, on est au point de non-retour, il n’y a plus le choix, il faut juste en finir. »

Le résultat est vraiment très intéressant, sur la forme d’abord, car on lit sans encombre et sans pause, on passe d’une parole à une autre, ainsi jusqu’au dénouement. Mais c’est surtout ce que dit ce texte intelligent et fin page après page. Personnellement je me suis posé beaucoup de questions. La première venue étant : pourrai-je avoir envie de tout plaquer un jour ? Question dans l’hypothèse où la disparue aurait pris un départ volontaire. Bien sûr les options criminelles ou accidentelles sont ici aussi soutenues – parfois de façon comique, comme cette commerçante qui parle du Bureau des légendes – …mais tout est possible en absence de lettre ou autre message.

« Je sais que certains ont besoin de croire qu’elle est morte, je comprends ça, c’est plus facile, un drame, ça fait moins peur qu’un départ volontaire.

Il ne faut pas les croire. Ce sont eux qui sont morts. Elle est vivante, elle y est parvenue.

Elle nous montre la voie. »

La réflexion pour moi la plus dominante porte sur le fait qu’on voit ici le regard qu’on pose sur elle, l’avis qu’on s’en fait, les fantasmes qu’elle provoque, les interrogations et même les envies que son départ, son absence génèrent, tout ça entouré soit d’angoisse, soit d’un mystère inquiétant ou excitant soit de chagrin profond…(quand j’emploie « on », c’est chaque personne agglomérée aux autres, un « on » à l’anonymat pratique parfois pour les commérages). Les personnes interrogées ne sont pas nommées, on comprend qui elles sont simplement par leur propos.

woman-6137258_640

Après quoi on se la pose, cette question : comment me perçoit mon entourage, moi ? Et que diraient mes proches, mes ami-e-s, mes voisins, ma boulangère si je disparaissais ainsi, du jour au lendemain…Il y aurait de tout, comme ici, d’autant quand on est une personne comme on dit « sans histoire(s) ». Les témoignages des enfants sont évidemment les plus bouleversants et les plus aimants. Ces voix tracent un contour au final assez flou de la disparue, protéiforme et plus ou moins bienveillant. Reste qu’il est impossible même de mettre trop d’extraits qui en diraient plus que nécessaire et que ce livre a été une très agréable lecture, très captivante. Je préfère donc poser quelques questions à Béatrice Hammer, entretien que vous lirez demain.

« L’eau rouge » – Jurica Pavičić – éditions Agullo, traduit du croate par Olivier Lannuzel

« VESNA

(1989)

Pour commencer, Vesna se souvient du temps qu’il a fait.

C’était une journée chaude et splendide de septembre, comme si le ciel se moquait d’eux par avance. La brise marine avait adouci la chaleur de l’été indien durant tout l’après-midi. Et quand le soir était tombé, un soupçon agréable de fraîcheur, annonciateur de l’automne, s’était glissé dans les rues, dans les cuisines et dans les chambres.

Vesna ne se souvient pas seulement du temps qu’il a fait. Elle se souvient aussi de l’espace. »

En le commençant, je n’étais pas certaine d’accrocher à ce livre. En tous cas à l’écriture car pour le reste, l’histoire est très prenante, c’est bien une enquête sans tellement de policiers. La narration est simple et sobre, et c’est sur la longueur que j’ai commencé à vraiment aimer pour finalement au bout de 50 pages filer droit jusqu’au bout de la vie de quelques habitants de Misto, village de Dalmatie.

Divisé en quatre parties allant de 1989 à 2017, on va suivre les pas et la vie de plusieurs personnages. On écoute Vesna et Jakov, les parents, Mate le frère jumeau de Silva, Adrijan, un amoureux de Silva, puis Gorki qui fut policier et devient agent pour un promoteur immobilier, Brane l’amoureux « officiel » de Silva, devenu marin sur un cargo de fret, Elda qui est un peu comme un miracle, en particulier pour Mate qui est mon personnage préféré. Au cœur de l’histoire, Silva, adolescente turbulente de 17 ans, disparait lors de la fête des pêcheurs à Misto, en Dalmatie. Elle allait à l’école à Split, où elle était pensionnaire.

La mère de Brane Rokov, portrait:

« Uršula s’est adressée à Mate sans descendre dans la cour et sans l’inviter à monter. Elle reste là-haut à le regarder de ses yeux bleu-gris clair qui la rendent encore jolie.

Il y a trente ans, Uršula était la plus belle fille de Misto – c’est ce qu’à coutume de dire le père de Mate. Il dit cela devant Vesna et Mate n’a jamais eu l’impression qu’elle tirait de cette constatation une quelconque jalousie. On admire Uršula comme on admire un vase grec ou des vestiges archéologiques: comme quelque chose de beau qui s’est abîmé irrémédiablement il y a longtemps. Qui aurait pu penser qu’elle terminerait là-bas, au fin fond du village, ajoute alors Vesna. On l’imaginait partir faire sa vie loin d’ici, dit-elle, et elle est là, sur les terres des Rokov, avec Tonko, dans cette maison sale recouverte de poussière plastique. »*

(*Tonko répare des bateaux, la poussière est due à l’abrasion des résines.)

Mate devant l’absence de sa sœur:

« Parfois, pas souvent, Mate se glisse en douce dans la chambre de sa sœur. Il s’y introduit quand Vesna ne fait pas attention, mais Vesna ne fait plus attention à rien. Il pousse la porte sur laquelle est écrit Keep out, entre dans la pièce, mais n’allume pas la lumière. Il s’assoit simplement sur le lit, il écoute, il respire. La chambre garde encore l’odeur de Silva: un parfum rêche, ténébreux, Mate se souvient que Silva l’appelait du patchouli. L’odeur a imprégné les taies d’oreiller, les vêtements, le pyjama, même les rideaux. »

L’enquête commence alors que la Yougoslavie se disloque, le régime de Tito est à l’agonie, et ces bouleversements feront que l’enquête sur la disparition de Silva tournera court, malgré la bonne volonté de Gorki Šain.

On va voir les parents, d’abord obstinés, acharnés et effondrés de chagrin céder peu à peu au découragement, le couple de Vesna et Jakov se rompra et seul Mate, sans rien dire, à l’insu de son épouse Doris, Mate qui a un bon emploi fera des voyages partout en Europe sur les traces éventuelles de sa sœur. Il a créé une page FB, a mis des alertes, il part, frappe aux portes, téléphone, prend des trains et des avions, avec une assiduité, un courage, une volonté incroyables. Mate est très attachant, c’est quelqu’un de droit et de fidèle à ses valeurs, seul son mariage sera de ce fait rompu, il cache à Doris ces voyages, sa quête, parce qu’il sait qu’elle n’approuve pas, mais on sent aussi que ce mariage ne durera pas de toutes façons. On souhaite fort à Mate de retrouver sa sœur, mais il va trouver Elda. Beau personnage aussi qui va éclairer la vie de Mate, et éclairer la fin du roman. Elda et sa mémoire sont une clé.

« Car le souvenir ne peut aller contre les faits. Et les faits montrent que ce samedi aux alentours de onze heures, Silva était à Misto, pas à Split. Ils montrent qu’elle n’a disparu de Misto que le lendemain matin, après avoir annoncé son départ à un garçon du coin. Dimanche, pas samedi, elle a dû s’esquiver et gagner Split au petit matin. Dimanche, pas samedi, elle s’est présentée au guichet de la gare routière, a acheté un billet et s’est fait la belle quelque part. Voilà ce que montrent les faits combinés. Le récit s’enchâsse, il est logique, pas de trou. Elda a donc fini par le croire. Et elle a commencé elle-même à le colporter, comme s’il s’agissait d’une vérité avérée digne de foi.

Mais maintenant elle sait. Elle voit avec une limpidité cristalline que ce matin à la gare, ce n’était pas un dimanche mais un samedi. »

Il s’agit bien d’un polar auquel se mêle l’histoire de ce pays, polar avec Gorki qui va revenir des années plus tard à Misto sous un autre chapeau, Gorki qui en remettant les pieds dans cet endroit où il a lâché une enquête sans aboutir à quoi que ce soit y voit toutes les capitulations. Car: Silva est-elle vivante? A-t-elle juste fugué en ayant préparé son départ ? Une possible implication avec un trafic de drogue lui a-t-elle attiré des ennuis? Vivante, ou morte, Silva? Et qu’est devenu un pays qui mis en morceaux se vend aux investisseurs étrangers, qu’en penser et comment y vivre?

Du début à la fin ce très très bon roman, premier polar croate traduit en France, m’a tenue en haleine. Il n’y a ni bruit ni fureur, ni sang ni coups, ni sirènes ni coups de feu, mais des vies qui se déroulent avec un trou, un vide dans les histoires, cette absence qu’on ne peut expliquer… Les couples se délitent, les parents, Vesna et Jakov ( j’aime bien Jakov aussi, beau portrait de cet homme épuisé, tari ), Mate et Doris, comme leur pays, ils se défont. Il sera question aussi de la guerre du Kosovo avec Adrijan, soldat en 1995, aux prises avec la police durant l’enquête, il tombe par hasard sur une des affichettes posées partout par Jakov et Mate au moment de la disparition.

« Ce visage, il s’en souvient bien. Il retrouve la même expression mutine, le nez froncé, plein d’une colère perpétuelle. Il reconnaît cette mèche qui tombe au milieu du front et couvre son œil gauche. Ici, au beau milieu des montagnes de Bosnie, sur ce bout de papier, Silva Vela ressemble en tout point à la fille dont il se souvient.

Et tandis que le bidon en plastique se remplit d’eau, Adrijan est debout, il a les yeux rivés sur ce pan de mur près de la porte des WC et sur ce visage resté figé, inaltéré depuis toutes ces années. Ce visage qui a chamboulé sa vie. »

Cette lecture a quelque chose de magnétique, sans doute c’est par la sobriété de l’écriture qui reste sur une sorte de ligne peu soumise aux variations, mais qui nous tire comme un aimant derrière les mots, sous la narration, là où frémissent les sentiments, les émotions, les colères, dans une retenue qui finalement capte totalement l’attention. Cette sobriété de l’écriture va de pair avec une grande délicatesse, une certaine pudeur dans l’expression des émotions. Je ne sais pas si je dis bien cette main ferme mais pourtant douce qui m’a tenue tout au long, pour enfin savoir. C’est une atmosphère de déclin si bien rendue, celle du pays, celle des gens, celle de Misto qui tombe entre les mains de promoteurs de résidences de vacances, des vieux qui résistent et des jeunes qui partent, laissant cette petite ville livrée à un futur triste.

« Il doit le reconnaître: les Irlandais ont mis le paquet. ils ont investi de l’argent et fait ce qu’il fallait pour l’inauguration de Misto Sunset Residence.

L’aménagement du lotissement, c’est du cinq étoiles. En une journée compacte, une entreprise horticole a planté des lauriers-roses, des oliviers, de la lavande et du romarin dans les espaces verts. La pierre polie des escaliers et des sentiers resplendit au soleil, les rames et les bancs ont été fraîchement peints et lustrés. Pour l’événement, Smart Solutions a loué une dizaine de catamarans qui flottent en ce moment, amarrés au vieux môle de l’armée communiste yougoslave. »

La fin est terriblement mélancolique, on y retrouve une Uršula en majesté – je trouve – et un Gorki fataliste, j’ai beaucoup aimé ce roman, vraiment. Mate, dans la chambre de Silva, regarde ses cassettes ( vous souvenez-vous de nos cassettes? … ).  Parmi celles de Silva se trouve Mark Knopfler que je choisis parmi d’autres, parce qu’il m’évoque beaucoup de – beaux –  souvenirs. 

À écouter le son à fond, Brothers of arms