« Dead Drop » – La Gale, éditions La Veilleuse

« Printemps 2022, étrange époque de confinements successifs et le début des embrouilles. Coincés chez eux pour la plupart, les gens télétravaillent, se font livrer leurs courses à domicile et organisent des apéros sur Zoom. Je n’ai pas d’employeur, je suis pour ainsi dire ma propre boss: je fais du minage de cryptomonnaies en tirant l’électricité d’un immeuble dont je squatte les combles depuis treize ans et je vends de l’herbe au peuple qui s’emmerde. En Suisse, on peut se déplacer librement, contrairement à nos voisins français qui doivent remplir des attestations pour poster une lettre ou même aller acheter des clopes. J’effectue mes shifts à vélo, dans une ville quasiment déserte; et je dois avouer que c’est un immense kif. »

Eh bien, je peux dire que la découverte de ces éditions suisses est passionnante. Trois livres, trois types d’écriture totalement différents, trois sujets passionnants, et venant de finir ce génial « Dead Drop », je suis vraiment contente de cette exploration de la littérature contemporaine suisse. La Gale est une rappeuse lausannoise, et son entrée dans la littérature est à mon avis une réussite. La voix de Raïzo:

« Je m’appelle Raïzo. La trentaine déjà bien entamée, un caractère de chiottes selon certains, pathologiquement asociale, mais incapable de vivre sans mes congénères. J’habite Lausanne, chef-lieu du canton de Vaud, cent trente mille âmes réparties sur un dénivelé de cinq cent mètres avec un musée olympique d’un côté, une grande tour en bois de l’autre et un tas de bordel au milieu. Comme pour tout lieu que l’on fréquente depuis plus de vingt ans, on développe à son égard une relation un peu borderline, entre amour inconditionnel et haine viscérale. »

Raïzo est une jeune femme sans famille, qui vit dans un grenier où elle « bricole  » avec les cryptomonnaies et autres petites affaires virtuelles et technologiques (auxquelles moi je ne comprends pas grand chose ). Elle fait aussi des sachets d’herbe qui fait rigoler livrés dans des lieux précis qu’elle a elle-même organisés. Douée en informatique, elle a mis au point un système de livraison qui marche au poil, en plein cœur de Lausanne. Anonyme, invisible ou presque, tout se passe plutôt bien. Mais un jour, une commande plus importante et un fichier étrange sur son ordinateur vont semer le trouble, la curiosité aussi bien sûr, et commence alors une histoire dingue et périlleuse. Sans famille, sans attaches si ce n’est son gros chien Amon, Raïzo fréquente un peu sa vieille voisine, une gentille vieille. Et puis elle a quelques potes aussi, Mathias par exemple. Enfance et adolescence chez des religieuses, un extrait un peu long, mais jubilatoire:

« J’avais repéré le matos quelques semaines plus tôt. Un vieux machin, mais assez puissant pour sonoriser le lieu pendant les messes. J’ai mis la cassette de mon Walkman dans le lecteur et le volume au max. J’ai appuyé sur play. Le premier riff de Raining Blood a explosé dans la chapelle. Les murs vibraient. C’était tellement bourrin qu’on aurait dit que l’enfer s’ouvrait sous nos pieds. 

Mes camarades, qui savaient que je préparais un mauvais coup, s’étaient pressées dans l’édifice(…). Les soeurs avaient suivi de près. La mère supérieure en tête. elle avait couru vers la sono pour l’éteindre. Le lendemain j’étais convoquée à la première heure dans son bureau. Elle n’avait même pas cherché à comprendre, elle savait que c’était moi.

-Marie-Clarence, force est de constater que malgré les nombreuses tentatives de te remettre dans le droit chemin, il n’y a pas de place pour toi ici. Tu es une menace, une honte pour cet internat. Je vais appeler les services sociaux pour qu’ils viennent te chercher. Tu es renvoyée. »

Quand tout va s’emballer elle sera emportée dans une étrange aventure, puis une sorte d’enquête perturbante, avançant pas à pas, épaulée de ses amis, certains sûrs, d’autres dont elle craint quelque entourloupe. Car un truc énorme a été préparé dans un hôtel où se réunissent  » des puissants de ce monde  » – à savoir ceux qui ont l’argent et donc le pouvoir . Raïzo est pour moi une jeune femme très attachante, qui au fil des pages va découvrir ce qu’on pourrait appeler le dessous des cartes, un pan de sa vie, et sa propre histoire .

« J’ai beau être asociale par nature, je connais quand même un paquet de monde. J’ai roulé ma bosse dans beaucoup de milieux: des bikers, des ultras, des anars, des bourges insupportables et des musiciens monomaniaques. Des souillasses de PMU, des cailleras de mon foyer. Comme dans toute relation, y a eu des hauts, des bas, des ruptures brutales et d’autres décrétées sur entente. Après plus de vingt ans dans le même  patelin, il y a des gens que je peux honnêtement compter parmi mes amis proches. Et puis d’autres à qui je mettrai une pancarte. »

Et au cœur de cette histoire, il y a des secrets moches. D’où son départ pour les alpages et son atterrissage dans une ferme tenue de main de fer par une femme, qui vit là avec sa mère. Ce séjour en montagne, dans cette ferme isolée, sera d’abord une pause dans sa vie agitée, mais s’ouvrira aussi sur la découverte de ses origines, de sa propre histoire. Son arrivée chez Maggie:

« Au fond de la cour,  un chien aboie. J’en déduis au timbre de sa voix que c’est pas un chihuahua. Il finit par débouler, dignement crade, comme tout cabot de ferme qui se respecte. Un bouvier bernois, il doit bien faire cinquante kilos. Il court vers moi comme si on était potes depuis toujours et il me couvre d’un je-ne-sais-quoi, genre un mélange subtil de poils mouillés et de beuse de vache. Quand il a terminé de flinguer mon survêt’, je vois arriver une meuf en bleu de travail. Elle me toise et me lance:

-C’est toi que Wandervogel envoie?

-Ouais. Vous êtes Maggie?

-Non, moi, c’est Winston Churchill! Allez, ramène-toi, faut qu’on réduise les bêtes avant la nuit. »

Je n’ai aucune envie d’en dire plus, c’est une lecture prenante, j’ai lu d’une traite cette histoire où le sordide affronte la vie d’une jeune femme qui a du répondant, mais qui sous ses airs solides …l’est !  Raïzo n’est pas une fille comme toutes les autres. Tout ce qui est dit sur les puissants est passionnant, comme tout ce qui est mis en oeuvre par les résistants militants. Je vous laisse le plaisir intact, j’espère, pour ce roman génial.

J’y ai tout aimé. Raïzo d’abord qui sous des airs de dure à cuire est en fait seule, sensible, et il me semble qu’elle a en elle des angoisses assez terribles. L’humour est bien présent – j’ai souvent beaucoup ri en écoutant Raïzo – et les sentiments vibrent car Raïzo est très attachante, je l’ai aimée tout de suite. Vous me direz que ce n’est pas assez, c’est juste que je ne vous dis pas tout, que c’est bien là un sacré livre. Cette lecture est captivante, et vous n’avez qu’à la lire, vous verrez, ça ne laisse aucun répit. Personnellement je ne comprends rien à l’informatique au niveau de Raïzo et de ses amis, mais ce roman fait bien comprendre tout ce qu’on peut faire de ça, bon ou mauvais. 

Moi, ce que j’ai préféré, c’est cette jeune femme livrée à elle même et qui s’en sort vraiment pas mal. Je l’ai beaucoup beaucoup aimée. Allez, écoutez Raïzo:

« Notre-Dame-des-Démolies » – Olivier Vonlanthen, éditions La Veilleuse

La citation d’Antonin Artaud qui ouvre le livre:

L’angoisse qui fait les fous.

L’Angoisse qui fait les suicidés.

L’Angoisse qui fait les damnés.

L’Angoisse que la médecine ne connait pas.

L’Angoisse que votre docteur n’entend pas.

L’Angoisse qui lèse la vie.

L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie. »

Ce n’est bien sûr pas un hasard, ce choix d’Antonin Artaud en préambule à la vie de Marthe. Marthe et son destin tragique, Marthe la pieuse, Marthe pauvre et dévouée toute entière à son travail.

Et quel choc de lecture. J’ai ouvert ce livre et l’ai lu d’une traite, puis je l’ai lu une seconde fois. La littérature ne cesse de se renouveler, quoi qu’on en pense. Chaque voix – ou presque – est unique, et celle de cet auteur m’a vraiment éblouie et bouleversée. Ce fut un moment intense, cette rencontre avec Marthe et cette écriture d’abord pleine de poésie et puis d’une force et d’une justesse impressionnantes. Qu’on se comprenne bien quand j’emploie le mot « poésie », c’est la poésie à la façon d’Antonin Artaud. La plus adaptée au sujet.

Car Marthe est atteinte de troubles psychiatriques. Le début du livre, en une longue phrase de 16 lignes la décrit assassinant sa patronne à coups de couteau. Et je vous le dis comme je le pense, cette phrase est extraordinaire, elle commence par:

« Un, la lame effilée qui brille au soleil… »

puis une autre phrase de 26 lignes qui finalise l’assassinat non sans difficultés et c’est tellement saisissant que j’en suis restée figée un bon moment avant de poursuivre. A la suite de quoi, Marthe sera internée après s’être dénoncée à la police par téléphone:

« Elle compose le numéro de la police. Il est dix heures trente, de l’autre côté, là où le temps ne s’est pas encore arrêté comme ici. Un homme décroche, et Marthe, sans vraiment attendre quoi que ce soit, sans même dire qui elle est et avec cette voix toujours un peu hésitante, venue au bord des lèvres avec difficulté, elle annonce:

« Venez vite, j’ai tué Madame. »

La vie de Marthe, la bonne à tout faire depuis son jeune âge, est une vie de servage ou de servitude en tous cas, au profit de bourgeois pas forcément méchants – car Marthe travaille bien – mais au mieux indifférents à la vie de cette femme -. Le livre commence par la fin du parcours de Marthe, on remonte de 1968 à Montpellier jusqu’à 1949 à Uebersdorf, en passant par Fribourg, Rabat et Matran, tous les lieux où Marthe travaillera pour les autres. Rabat:

« Marthe avance les yeux au sol. Elle rit de son ombre qui semble effacée, du bruit de ses pas qui claquettent sur le trottoir, de sa silhouette lourde dans les vitrines et du halo de chaleur qui semble l’entourer. Elle se sent comme un corps étranger dans la blancheur nacrée de Rabat, se ferait-elle expulser hors de ce pays juste là, maintenant, comme un buisson sec emporté par le vent, qu’elle ne s’en étonnerait pas. […]. Comment une dame de compagnie suisse s’est-elle retrouvée nounou d’une famille de diplomates iraniens au Maroc? Il est bien sûr question quelque part de survivre, de faire ce qu’elle sait faire, Marthe, c’est-à-dire se mettre au service de. »

Ce qui est tellement frappant et fort ici, c’est l’écriture absolument éblouissante qui jamais ne cède à un pathos bête, mais nous immerge dans la vie de cette femme fragile, consciencieuse dans son travail, un point d’honneur de bien faire, l’écriture soignée, sensible, lui rend hommage . Plutôt silencieuse, mais efficace, jusqu’au meurtre final à Montpellier. C’est une sorte d’aboutissement fatal à sa vie de servitude consentie si ce n’est choisie – elle ne la conçoit sans doute pas sous cet angle, Marthe, sa vie; elle se rend utile et cette vie alors prend un sens, en travaillant pour les autres – . Certes une vie, mais sans amour, sans attention, enfin en tous cas c’est ce qui m’a marquée et rendue triste pour elle. Une immense solitude et bien peu d’amour, voire pas d’amour du tout.

Comment peut-on vivre ainsi? Comment l’indifférence aux problèmes de Marthe – ne rien voir, c’est pratique – a pu être tolérée par son entourage, ces gens auxquels elle se dévoue. Marthe, elle, voue un amour inconditionnel à la vierge Marie, et c’est son soutien, sa compagnie, le peu de joie de sa existence. Marthe la pieuse.

Franchement, je n’écris pas bien plus, j’en ai encore les larmes aux yeux, de cette lecture; que je referai j’en suis certaine, pour mieux rencontrer Marthe. Quant à son entourage là on comprend très bien: différence de classe sociale, différence donc d’éducation, et surtout, surtout: indifférence terrible. La fin, Marthe dans une chapelle pour prier la Vierge :

« Elle ne sait pas exactement ce qu’elle a imploré, mais on lui a répondu, alors elle cherche au fond d’elle un merci qui ne vient pas. Elle pense à la petite Vierge du Kessiholz, à sa mère qui serait fière. Elle veut revenir au réel, courir à la maison pour maintenir à jamais contre elle cette sensation nouvelle, délicieuse, ce glissement de perles et d’or apaisant tout. Ses yeux se révulsent, son corps tout entier se cabre. Elle s’effondre ici soudain, dans sa grotte à elle où la douleur s’est tue, seule avec sa Vierge à elle, dans une apocalypse douteuse et délirante qu’on appellera pour Marthe, pour sa vie vécue et à venir, l’assomption de Notre-Dame- des- Démolies. »

Je vais relire je crois une ou deux fois ce texte époustouflant. Découvrir une plume comme celle-ci, c’est un bonheur infini, celui de savoir que les écrivains existent encore, que certains se penchent sur des sujets et des personnages comme cette bouleversante Marthe, qu’on peut être saisi à la gorge par un livre encore et encore.

Merci aux éditions La Veilleuse qui m’ont enchantée et émue avec  « Les arbres ici parlent aussi l’arabe » de Usama Al Shahmani, et qui viennent de me bouleverser avec « Notre-Dame-des- Démolies », plus beau titre que ça pour ce texte, il n’y a pas. Pour finir, vous dire que si ce roman était adapté au cinéma, c’est avec le visage de Yolande Moreau que surgirait Marthe.

« Caledonian Road » – Andrew O’Hagan – traduit par Céline Schweller ( anglais- Ecosse ), éditions Métailié

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« Picadilly

Grand et vif, Campbell Flynn était à cinquante-deux ans une poudrière dans un costume taillé sur mesure dans Savile Row, un homme qui croyait à son enfance si loin derrière lui que toutes ses menaces s’étaient évanouies. Il avait des secrets et des problèmes, pourtant par la fenêtre du taxi la cathédrale St Paul brillait dans Ludgate Hill et les anges de Londres étaient de son côté. En arrivant dans Shaftesbury Avenue, il huma son propre parfum, les discrètes fragrances de pêche de Mitsouko, et leva les yeux vers les immeubles. »

C’est ainsi que commence ce roman fleuve, que j’ai refermé ce matin dans une angoisse difficile à maîtriser. 647 pages brillantes et tellement en phase avec l’ambiance des jours que nous vivons, que de nombreuses personnes à travers le monde vivent en ce moment…En silence parfois ou avec fracas, à grands coups de discours angoissants pour qui les écoute, à grands coups de mensonges aussi de temps en temps. 

Bref, ce roman est magistral du début à la fin, par les sujets traités, par leur actualité, par le talent d’écrivain ici déployé. Pour moi, c’est un terrible réquisitoire sur une société hypocrite, lâche souvent, aveugle et sourde. Des snobs qui se la jouent bienveillance et empathie, dans la meilleure foi qui soit, je parle ici des érudits, des gens aisés, des gens connus dans leur société, des gens pleins de belles idées…alors que bienveillance et empathie chez eux restent souvent des abstractions et ne leur vont pas si bien. Tout ici frise la comédie, la supercherie, on regarde ailleurs et tout va bien. 

Mais j’ai fini ce matin ma lecture dans un état désastreux : désarroi, incompréhension, peur, chagrin aussi, et en me disant que je ne saurai pas mettre en mot, clairement, tout ça, ou plutôt que psychologiquement je n’y arriverai pas. Parfois, dans nos vies, on a des temps morts, des temps fragiles; cette lecture m’a envahi le cerveau de façon immodérée. 

Bon. Mais ce livre est sans doute un des plus grands de 2025. Il faut en parler.

En étant incapable, j’ai demandé à ma camarade blogueuse Flore Delain qu’elle m’autorise à partager ce qu’elle en a dit et bien dit, de façon développée, comme elle sait le faire. Vous verrez en lisant Flore ce que je dis en résumé. 

Vous trouverez de nombreux articles sur ce livre époustouflant, avec des points de vue différents. Moi, j’y ai vu un reflet sidérant du monde actuel, et ça m’a terrifiée. Eh bien oui, c’est un fait.

Parce qu’il faut parler de ce livre magistral, il le faut par les temps qui courent. Je vous remercie de votre compréhension, et ce sera l’occasion de faire connaissance avec Flore, si ce n’est déjà fait. Pour la lire, suivez ce lien:

Caledonian Road de Andrew O’Hagan

A bientôt et merci Flore.

« Stella et l’Amérique » – Joseph INCARDONA – Finitude -Pocket

 » ANNNONCIATION

Il faut savoir que Stella n’était pas exactement belle, ni très futée non plus. Mais elle était sincère. Et loyale. Et dans une vie, quand on y pense, ça peut suffire pour devenir une sainte.

Pas très futée ni exactement belle, mais désirable, ça oui. C’était dans son attitude, sa posture, sa façon de bouger les hanches et de vous regarder. Quand Stella vous regardait, vous étiez le seul homme sur terre, vous comptiez pour quelque chose. Peu importe qui vous étiez et de quelle façon: Stella jetait sur vous ses yeux d’ambre, ses yeux candides, et vous étiez vivant.

Elle vous regardait.

-Vous.

-Votre cœur, votre sang.

Vivant.

Alors, bien sûr, Stella ne pouvait que devenir ce qu’elle portait en elle: la quantification du désir.

Et dans une vie, quand on y pense, ça peut suffire pour devenir une putain. »

Voici pour vous mettre dans le ton de ce petit roman absolument régénérant, savoureux, d’une drôlerie qui ne laisse pas de côté une grande humanité, un regard sur les êtres humains extrêmement pointu, affuté comme un scalpel, mais aussi une douceur infinie et un humour qui m’a bien réjouie. Sachez donc que Stella fait des miracles avec son corps. Constat est dressé que les estropiés de toutes sortes qui sortent de son van en ressortent guéris de leurs maux, qu’ils soient atteints de maladies de peau, aveugles, paralytiques,…ils ressortent guéris. Et finissent par faire le lien entre Stella et leur guérison, et c’est là que commencent les déboires de cette adorable jeune femme. Vont s’en mêler évidemment les membres de l’Eglise en premier lieu, un duo de truands tueurs à gage pas piqués des hannetons, et les « autorités » officielles du pays, les plus dépravées, les plus malhonnêtes.

Une seule ici est pure – mais oui ! – , blanche comme neige, sans méchanceté, c’est Stella, cette jeune femme simple et naturelle qui a pour amie la vieille gitane Santa, et le père Brown, le pauvre, confronté à quelque chose qui le dépasse totalement. Ce sont les trois plus beaux personnages de ce livre court, mais dense, intense, drôle et tragique à la fois. Comment ne pas s’attacher à Stella, cette jeune femme qui dans son van au bord d’une route américaine, fait des passes avec une bonté de cœur et une douceur désarmantes. Comme j’aime Stella !…et je ne suis pas la seule. Les hommes qui la fréquentent , dans le van, l’aiment beaucoup aussi, à leur façon. Et donc, il est question de miracles, et forcément l’Eglise, perplexe, s’empare du sujet:

« Effectivement, nous avons un sérieux problème, déclare Simon ΙΙ en écartant les miettes de son giron d’une main nerveuse et boudinée.

-Quel est le profil de cette catin? » demande Carter.

Le secrétaire ose à peine lever les yeux de sa feuille:

« Née sous X, dix-neuf ans, blonde. A fréquenté uniquement l’école primaire, donc sans instruction. Vit et travaille dans un camping-car, une vraie « marcheuse », dans le sens où elle est itinérante.

-Ce qui signifie pas de famille, et sans doute peu d’amis. Un ancrage fluide, c’est bon, ça.

-C’est-à-dire? demande Gordini.

-Une sainte devenue martyre, voilà ce qu’il nous faut, insiste Carter. Le martyre permettrait d’effacer et de transcender le passé de cette jeune fille, quels que soient son métier et sa condition. […] 

Je n’ai rien entendu, cardinal Carter. Néanmoins, vous avez carte blanche. Une sainte devenue martyre, en voilà une excellente idée. Nous façonnerons un passé à cette fille. Carter, veillez à ce que ce soit spectaculaire, atroce et viral. Je veux voir la moitié de la planète suivre la fin de Stella Thibodeaux sur son smartphone. »

Comme j’ai aimé ce roman plein d’humour – et quel humour ! – mais pas seulement. On ne peut laisser de côté l’observation d’une population américaine déclassée, ou stupide, ou violente, un mélange parfois explosif. On ne peut laisser de côté non plus la grinçante vision de l’Eglise, même si un des plus sympathiques personnages est le père Brown, qui sera soutien et ami de Stella jusqu’au bout. Il me semblerait crétin de trop vous raconter ce que dit ce roman de 211 pages. C’est à la fois triste, tendre, brutal, c’est toujours un regard acéré sur les différents personnages que ce soient des ratés gangsters ( ou vice versa ), de pauvres types pleins de bière et de chagrin  – et d’ennui aussi -. On pourrait penser qu’on est chez Tarantino, mais personnellement je ne trouve pas. Il se passe beaucoup de choses dans cette histoire, je n’en dévoile rien, mais c’est réellement prenant, attachant, tragi-comique. Selon moi, tragique surtout pour Stella. Il n’y a pas tout à fait la brutalité parfois gratuite du réalisateur, mais il y a la brutalité « de base » de la société, de l’Église et de l’État , des nantis contre les plus faibles, des hommes contre les femmes:

« Le type continuait de hurler. Il essaya à son tour de sortir de l’habitacle, se cogna le front contre l’encadrement de la portière. Il manqua le marchepied, s’étala sur le goudron fissuré par la chaleur.

« Sale pute! Où t’es?! Je vais te tuer! »

Mais il n’avait plus son couteau dans les mains, il ne possédait plus rien que sa terreur et les abysses peuplant sa nuit noire. Il tomba à genoux, se mit à pleurer et l’implora de faire quelque chose.

Stella s’avança vers lui, hésitante, puis n’hésita plus. Elle s’approcha à le toucher, passa une main douce sur ses paupières, une caresse. Le jeune Christ releva son visage et redevint lui-même, voyant à nouveau Stella qui se tenait debout sous l’éclairage blafard d’un réverbère: ses longues jambes dépassant d’un short en jean, ses pieds nus dans les tongs, ses seins libres sous le débardeur.

Il se leva, titubant, terrorisé. Marcha à reculons: « Vous… Tu es une sorcière, une sorcière… »

Le type se mit à courir et disparut à l’angle du bâtiment Walmart. »

Joseph Incardona glisse entre les lignes ses propres réflexions sur ce qu’il est en train d’écrire, il regarde ses personnages, qui sont creusés et qui prennent chair sous cette plume, et il commente; c’est tellement bien fait qu’on le voit, à sa table de travail, songeur, observateur. J’ai adoré ce point de vue de l’auteur écrivant. Et puis les passages où Stella écrit, un carnet dans lequel elle parle de chacun des hommes qui ont fréquenté son van et sa physionomie guérisseuse. Et c’est terriblement beau, triste et touchant:

« Elle ignorait la motivation profonde de cet exercice, mais c’était venu assez vite, dès ses débuts en fait. Une sorte de témoignage pour elle-même et pour ces corps qui se superposaient les uns aux autres, destinés à l’oubli. Amas de chairs s’en retournant dans l’anonymat de la multitude. Parfois , il restait le souvenir d’une violence ou d’une abjection ou d’un geste de tendresse. D’amour aussi. Mais chaque fois, ce qui restait vraiment, ce qui restait toujours, c’était la tristesse, l’échec et la solitude. Car deux corps qui se rencontrent, ce n’était jamais rien, jamais anodin. Quoi qu’on en pense et qu’on en dise. »

Rien de mieux que quelques extraits pas trop longs, mais vraiment, VRAIMENT, si vous voulez passer un formidable moment de lecture, lisez Joseph Incardona, entrez dans son univers, dans son écriture formidable, au style épatant. Moi, franchement j’ai adoré. J’ai acheté ce livre à l’auteur, souriant et vraiment sympathique, à la Foire du Livre de Brive la Gaillarde. Un excellent moment de lecture, je n’en ai pas fini avec Joseph Incardona, je lirai tout. Le prochain qui m’attend sur ma liseuse: « Derrière les panneaux il y a des hommes ». La fin est belle, comme tout ce livre.

« Le garçon, un rouquin avec des taches de rousseur sur le nez, portait une salopette usée. Il dit qu’il s’appelait Larry, venait d’avoir 16 ans  et son permis. Lorsqu’il redémarra, il lâcha le volant et dut s’aider de la main gauche pour passer la vitesse.

« Ma main est paralysée, dit-il, gêné. Je suis né comme ça. »

Stella le regarda. Dans ses poches, à part quelques dollars, elle n’avait même plus son calepin.

« On va arranger ça, Larry. Il n’y  a rien qu’on ne puisse arranger. »

Magnifique, tendre, drôle, juste, profondément humain.

« Le puits » – Ivàn Repila , traduit de l’espagnol par Margot Nguyen Béraud -éditions 10/18

« Impossible de sortir on dirait, dit-il. Puis il ajoute: Mais on sortira.

Au nord, entourée de grands lacs comme des océans, la forêt s’étend jusqu’au pied d’une chaîne de montagnes. Au milieu de la forêt, il y a un puits. Le puits fait environ sept mètres de profondeur et ses parois irrégulières forment une muraille de terre humide et de racines, son embouchure est étroite et sa base plus large, comme une pyramide vide et émoussée. De veines lointaines en galeries affluentes de la rivière, une eau sombre s’écoule au fond du lit, le tapissant d’un dépôt terreux et d’une boue piquée de bulles qui, en éclatant, restituent à l’atmosphère son parfum d’eucalyptus. Peut-être à cause du mouvement des plaques tectoniques, ou de la continuelle brise tourbillonnante, les petites racines s’agitent, se retournent et paradent en une danse lente et angoissante qui évoque les entrailles des forêts dirigeant lentement le monde. »

Ce post sera court, pour un texte court (121 pages ), mais qui génère une véritable angoisse à sa lecture. ou plutôt de la stupeur et une forme de sidération . On ne comprend pas bien d’abord ce puits en pleine forêt, puis on y voit deux enfants, deux jeunes garçons, frères, le Petit et le Grand. Ils sont au fond de ce puits, se nourrissant de terre, de larves, de morceaux de racines et leur mission est de veiller sur un baluchon de nourriture destiné à leur mère. Qui viendra, ou pas, le chercher.

« Ce puits est un utérus. Nous allons bientôt naître, toi et moi. Nos cris sont la douleur du monde qui accouche. »

On est alors tétanisé et on se demande ce ou qui les a mis là, seuls, dans ce trou humide et terreux. Ce court roman, resserré au fond du puits, parle de violence, de vengeance mais d’amour aussi.

« Certaines nuits, le Grand ne peut pas dormir : soit parce qu’il fait des cauchemars infestés de douloureux souvenirs, soit à cause de ses vives angoisses, exacerbées par les bruits de la forêt et l’air dense de l’obscurité.

Après cinq semaines dans le puits, l’insomnie n’est plus qu’une routine comme les autres dans leur ridicule petit périmètre vital.

Tous les hommes, se dit-il, perdent le sommeil lorsque leur monde est obstrué. Voilà pourquoi les révolutions des peuples meurtris et les pires fléaux ont lieu la nuit. »

Il m’est difficile, la gorge serrée, de parler d’un texte aussi rare pour son style et son sujet, d’un livre aussi cruel, métaphorique et qui en même temps par son écriture, nous plonge avec précision auprès des enfants au fond de ce trou immonde, froid, sale, glacé, si précisément décrit qu’on s’y voit, dans l’obscurité, face à ces deux corps de gosses qui survivent. 

Bien sûr la métaphore est puissante, mais surtout, cette écriture est si précise, si inspirée, si charnelle, qu’on a le souffle coupé par la violence du sujet mais par sa beauté aussi. 

« C’est de penser que, toi, tu puisses mourir qui rend mon monde si petit. »

Je ne vais pas m’entêter à en dire plus, juste quelques phrases. Il faut être prêt à tout pour lire cette histoire, c’est à dire être prêt à entrer dans un univers inquiétant, avec ces deux frères, le Petit et le Grand, entre les racines, mangeant des larves et de la terre, et attendant le moment de voir le jour et de retrouver la mère. Et là je n’en dis pas plus.

« Ces parois sont des membranes entre lesquelles nous flottons et nous nous retournons dans l’attente de notre tardive mise au monde. Ce puits est un utérus. Nous allons bientôt naître, toi et moi. Nos cris sont la douleur du monde qui accouche. »

Indescriptible, génial, bouleversant. Un livre comme je n’en ai jamais lu, fable cruelle et cri d’amour, un vrai choc.

« – Quand on sera là-haut, on fera une fête.
– Une fête?
– Oui.
– Avec des ballons, des lumières et des gâteaux?
– Non. Avec des pierres, des torches et des potences. »