« Dead Drop » – La Gale, éditions La Veilleuse

« Printemps 2022, étrange époque de confinements successifs et le début des embrouilles. Coincés chez eux pour la plupart, les gens télétravaillent, se font livrer leurs courses à domicile et organisent des apéros sur Zoom. Je n’ai pas d’employeur, je suis pour ainsi dire ma propre boss: je fais du minage de cryptomonnaies en tirant l’électricité d’un immeuble dont je squatte les combles depuis treize ans et je vends de l’herbe au peuple qui s’emmerde. En Suisse, on peut se déplacer librement, contrairement à nos voisins français qui doivent remplir des attestations pour poster une lettre ou même aller acheter des clopes. J’effectue mes shifts à vélo, dans une ville quasiment déserte; et je dois avouer que c’est un immense kif. »

Eh bien, je peux dire que la découverte de ces éditions suisses est passionnante. Trois livres, trois types d’écriture totalement différents, trois sujets passionnants, et venant de finir ce génial « Dead Drop », je suis vraiment contente de cette exploration de la littérature contemporaine suisse. La Gale est une rappeuse lausannoise, et son entrée dans la littérature est à mon avis une réussite. La voix de Raïzo:

« Je m’appelle Raïzo. La trentaine déjà bien entamée, un caractère de chiottes selon certains, pathologiquement asociale, mais incapable de vivre sans mes congénères. J’habite Lausanne, chef-lieu du canton de Vaud, cent trente mille âmes réparties sur un dénivelé de cinq cent mètres avec un musée olympique d’un côté, une grande tour en bois de l’autre et un tas de bordel au milieu. Comme pour tout lieu que l’on fréquente depuis plus de vingt ans, on développe à son égard une relation un peu borderline, entre amour inconditionnel et haine viscérale. »

Raïzo est une jeune femme sans famille, qui vit dans un grenier où elle « bricole  » avec les cryptomonnaies et autres petites affaires virtuelles et technologiques (auxquelles moi je ne comprends pas grand chose ). Elle fait aussi des sachets d’herbe qui fait rigoler livrés dans des lieux précis qu’elle a elle-même organisés. Douée en informatique, elle a mis au point un système de livraison qui marche au poil, en plein cœur de Lausanne. Anonyme, invisible ou presque, tout se passe plutôt bien. Mais un jour, une commande plus importante et un fichier étrange sur son ordinateur vont semer le trouble, la curiosité aussi bien sûr, et commence alors une histoire dingue et périlleuse. Sans famille, sans attaches si ce n’est son gros chien Amon, Raïzo fréquente un peu sa vieille voisine, une gentille vieille. Et puis elle a quelques potes aussi, Mathias par exemple. Enfance et adolescence chez des religieuses, un extrait un peu long, mais jubilatoire:

« J’avais repéré le matos quelques semaines plus tôt. Un vieux machin, mais assez puissant pour sonoriser le lieu pendant les messes. J’ai mis la cassette de mon Walkman dans le lecteur et le volume au max. J’ai appuyé sur play. Le premier riff de Raining Blood a explosé dans la chapelle. Les murs vibraient. C’était tellement bourrin qu’on aurait dit que l’enfer s’ouvrait sous nos pieds. 

Mes camarades, qui savaient que je préparais un mauvais coup, s’étaient pressées dans l’édifice(…). Les soeurs avaient suivi de près. La mère supérieure en tête. elle avait couru vers la sono pour l’éteindre. Le lendemain j’étais convoquée à la première heure dans son bureau. Elle n’avait même pas cherché à comprendre, elle savait que c’était moi.

-Marie-Clarence, force est de constater que malgré les nombreuses tentatives de te remettre dans le droit chemin, il n’y a pas de place pour toi ici. Tu es une menace, une honte pour cet internat. Je vais appeler les services sociaux pour qu’ils viennent te chercher. Tu es renvoyée. »

Quand tout va s’emballer elle sera emportée dans une étrange aventure, puis une sorte d’enquête perturbante, avançant pas à pas, épaulée de ses amis, certains sûrs, d’autres dont elle craint quelque entourloupe. Car un truc énorme a été préparé dans un hôtel où se réunissent  » des puissants de ce monde  » – à savoir ceux qui ont l’argent et donc le pouvoir . Raïzo est pour moi une jeune femme très attachante, qui au fil des pages va découvrir ce qu’on pourrait appeler le dessous des cartes, un pan de sa vie, et sa propre histoire .

« J’ai beau être asociale par nature, je connais quand même un paquet de monde. J’ai roulé ma bosse dans beaucoup de milieux: des bikers, des ultras, des anars, des bourges insupportables et des musiciens monomaniaques. Des souillasses de PMU, des cailleras de mon foyer. Comme dans toute relation, y a eu des hauts, des bas, des ruptures brutales et d’autres décrétées sur entente. Après plus de vingt ans dans le même  patelin, il y a des gens que je peux honnêtement compter parmi mes amis proches. Et puis d’autres à qui je mettrai une pancarte. »

Et au cœur de cette histoire, il y a des secrets moches. D’où son départ pour les alpages et son atterrissage dans une ferme tenue de main de fer par une femme, qui vit là avec sa mère. Ce séjour en montagne, dans cette ferme isolée, sera d’abord une pause dans sa vie agitée, mais s’ouvrira aussi sur la découverte de ses origines, de sa propre histoire. Son arrivée chez Maggie:

« Au fond de la cour,  un chien aboie. J’en déduis au timbre de sa voix que c’est pas un chihuahua. Il finit par débouler, dignement crade, comme tout cabot de ferme qui se respecte. Un bouvier bernois, il doit bien faire cinquante kilos. Il court vers moi comme si on était potes depuis toujours et il me couvre d’un je-ne-sais-quoi, genre un mélange subtil de poils mouillés et de beuse de vache. Quand il a terminé de flinguer mon survêt’, je vois arriver une meuf en bleu de travail. Elle me toise et me lance:

-C’est toi que Wandervogel envoie?

-Ouais. Vous êtes Maggie?

-Non, moi, c’est Winston Churchill! Allez, ramène-toi, faut qu’on réduise les bêtes avant la nuit. »

Je n’ai aucune envie d’en dire plus, c’est une lecture prenante, j’ai lu d’une traite cette histoire où le sordide affronte la vie d’une jeune femme qui a du répondant, mais qui sous ses airs solides …l’est !  Raïzo n’est pas une fille comme toutes les autres. Tout ce qui est dit sur les puissants est passionnant, comme tout ce qui est mis en oeuvre par les résistants militants. Je vous laisse le plaisir intact, j’espère, pour ce roman génial.

J’y ai tout aimé. Raïzo d’abord qui sous des airs de dure à cuire est en fait seule, sensible, et il me semble qu’elle a en elle des angoisses assez terribles. L’humour est bien présent – j’ai souvent beaucoup ri en écoutant Raïzo – et les sentiments vibrent car Raïzo est très attachante, je l’ai aimée tout de suite. Vous me direz que ce n’est pas assez, c’est juste que je ne vous dis pas tout, que c’est bien là un sacré livre. Cette lecture est captivante, et vous n’avez qu’à la lire, vous verrez, ça ne laisse aucun répit. Personnellement je ne comprends rien à l’informatique au niveau de Raïzo et de ses amis, mais ce roman fait bien comprendre tout ce qu’on peut faire de ça, bon ou mauvais. 

Moi, ce que j’ai préféré, c’est cette jeune femme livrée à elle même et qui s’en sort vraiment pas mal. Je l’ai beaucoup beaucoup aimée. Allez, écoutez Raïzo:

« Lapiaz » – Maryse VUILLERMET – Rouergue Noir

« Le moment est venu de raconter. Sinon, l’histoire se perd et, c’est pas bon. Certains disent qu’il faut laisser les secrets enfouis, mais on peut penser différemment, ne pas tout cacher au fond des grottes, des ravins, parce que, de toute façon, un jour, ça ressort.

Même longtemps après.

C’est comme l’eau. Ici, on est un pays d’eau et de calcaire. L’eau se faufile, cherche un chemin, creuse la roche, et ressort à des kilomètres. Longtemps après, elle revient à la surface. »

Nous voici dans le Jura, année 1977, dans la ferme de la famille Satin, des paysans qui travaillent dans un environnement de montagne difficile, mais c’est le leur. Bernard le fils et Arlette son épouse chasseuse de vipères, vivent aussi dans cette ferme, c’est ici que s’est construite leur vie avec leur petit garçon Paul, sous la houlette des parents, des gens simples, bienveillants et durs à la tache, comme l’exige ce lieu rude. Car le relief comme le climat sont difficiles, mais ça leur convient, la question d’ailleurs ne se pose même pas, c’est d’ici qu’ils sont, c’est ici qu’ils travaillent et vivent. Isabelle, elle, est la compagne de Tony, ce couple est arrivé là et tente de se faire accepter, ça se passe d’ailleurs assez bien avec le père Satin. Quant à Isabelle, fragile, elle est poussée dans les retranchements de sa confiance et de sa peur:

« – Et j’y pense, vous voulez peut-être faire un tour dans ma cabine, il fait bien chaud là-dedans et je vous ramènerai après!

Il plaisantait en plus, comme il avait dû s’amuser à la voir se débattre dans se phares! Comme ils sont énervants, ils aiment ça ici, contempler les bêtes prises au piège, les garennes s’enfuir dans les phares des voitures, les sangliers se jeter contre des barrières et les défoncer dans leur rage d’échapper aux chiens et de survivre. Ils aiment tester, faire peur, toujours dans la limite  entre la plaisanterie et la mise à l’épreuve, et s’arrêter, juste à temps. Elle souriait, incapable de répondre, comme si elle comprenait et appréciait la plaisanterie, elle reprenait son souffle, furieuse, gênée, humiliée, mais elle était passée, sauvée, elle a pressé le pas, elle a dû finir par crier, non, merci, au revoir, et elle a filé, le cœur battant encore longtemps. »

La narration est essentiellement assurée ici par le patriarche, un homme sensé, plutôt doux et loin d’avoir l’esprit fermé, en tous cas, c’est ainsi que je l’ai perçu. Preuve en est l’accueil plutôt bienveillant – et curieux bien qu’un rien sceptique – qu’il va faire à Tony et Isabelle, un couple marginal qui envisage une société et une vie différentes de celles des villes. C’est le père Satin qui le premier va nouer un lien avec Tony, grâce aux ruches de ce dernier, qui intriguent beaucoup le vieil homme et ça se passera plutôt bien. Ainsi, une sorte d’amitié va les lier un temps, Tony initiant le paysan à l’apiculture. Et on sent ici de vrais liens se nouer, grâce à la curiosité du père Satin, et la gentillesse de Tony. On se dit que là, les esprits s’ouvrent. 

« Je suis monté souvent cet été -là, j’avais pas grand- chose à faire, je voulais pas être sur le dos de mon fils Bernard qui, petit à petit, me remplaçait mais supportait pas mes conseils, alors, j’allais voir Tony.

J’avais encore les jambes pour monter, mais sans me presser, et pis, j’aime pas ces lapiaz, c’est traître, je pense aux veaux qui sont tombés, j’imagine, au fond, le squelette d’un beau renard, ou d’un chevreuil et je me rappelle les vieilles histoires, qu’on y jetait aussi les bébés qu’on voulait pas. »

C’est sans compter avec la fragilité d’Isabelle, qui finalement ne s’adapte pas très bien à la rudesse du pays, elle dont la balafre du visage intrigue. Isabelle, le maillon faible de l’installation du couple. Quant à Tony, il s’adapte plutôt bien et s’entend bien avec le vieux Satin. 

En attendant, la triste Isabelle va marcher seule sur le bord des falaises, déprimée, quand arrive Bernard qui la voyant ainsi va la réconforter; il est touché par sa fragilité, sa balafre au visage et il va arriver ce que vous supposez avec justesse, Bernard va avoir une relation charnelle avec elle – je suis extrêmement correcte dans mon choix de vocabulaire, pour ne choquer personne -là, sur la falaise. 

Bref, vous l’aurez compris, tout par en vrille et le calme du hameau et de la famille Satin vont s’effriter. Ce livre aurait beaucoup moins d’intérêt sans le trouble que va semer l’arrivée du second fils Satin, Daniel. Une blessure dans la famille; Daniel sort de prison et revient chez ses parents, qui l’accueillent malgré tout, on ne sait pas trop ce qui l’a poussé en tôle, mais au fond, ça n’a que peu d’intérêt pour la narration. Ce qu’on comprend plutôt assez vite, c’est que Daniel est un pilier de bar, et qu’il boit comme un trou. La prison n’a nullement changé ça. S’en suit une série d’événements qui vont affliger le père Satin, comme Bernard qui va s’enticher de Séverine, laissant Arlette  sur le carreau, Arlette qui va faire de son mieux avec son petit Paul. Daniel, Bernard et Séverine vont bien jouer tous les trois, et assistant à tout ça, désemparés, les parents Satin. Le père, au départ de Tony et Isabelle:

« Je savais pas quoi dire pour le retenir sans trop poser de questions, et pour lui expliquer aussi qu’on avait été contents, un moment, de les connaître, de leur apprendre un peu notre façon de vivre et comment eux aussi, ils nous avaient apporté de la nouveauté, du sang frais. J’aurais voulu dire que je les aimais bien, que je regrettais la bagarre avec Bernard, leur départ, mais chez nous, on sait pas bien exprimer les sentiments. J’aurais voulu lui payer un coup à la maison aussi, ça se fait, mais j’osais pas, à cause de Bernard. Et pis, c’est vrai qu’à la fin, ça s’est gâché avec lui, j’avais un peu perdu confiance, alors tout ce que j’ai trouvé à dire, ça a été:

-On a bien rigolé, hein?

Il a eu l’air surpris, il m’a regardé avec son drôle d’air, il m’a serré la main, bien fort, il m’a tourné le dos et s’est mis à marcher le long de la route, assez vite, sans se retourner. J’ai suivi longtemps des yeux le point rouge de son sac, je l’ai vu disparaître au virage, toujours le même, celui qui marque le départ du chemin de la Louvière. J’avais beaucoup de peine.

Tout était allé si vite, c’était comme un rêve. »

Le père est pour moi le plus beau personnage, cet homme qui fait de son mieux, ni buté ni borné, cet homme va aller de déception en désarroi, et il est celui que je préfère dans cette histoire qui finit de façon si glauque et triste. C’est bien un drame qu’écrit Maryse Vuillermet, je verrai bien cette histoire adaptée au cinéma…

Je ne peux pas vous laisser sans les dernières phrases, d’une infinie cruauté:

« Oui, la vie est cruelle, mais ça, je l’ai toujours su, pas qu’avec moi, avec tous, bêtes et gens. Mais pas plus qu’un chasseur qui descend un sanglier et qui sait que la bête blessée fait des kilomètres pour perdre tout son sang et mourir seule, pas plus que le vieux Maurice qui a attaché son chien derrière le tracteur pour le punir et l’a traîné devant ses gamins jusqu’à ce qu’il soit écorché vif sur le goudron de la route, pas plus que celui qui a fait naître simplet, le fils Berthet, le Serge, qui va travailler à l’usine comme une machine toute sa vie et mourir sans avoir connu la femme, et pas plus que mon fils Daniel, le malheureux, qui a peut-être commis le pire et va errer toute sa vie, loin de nous. »

Terrible.