« La suédoise » – Giancarlo de Cataldo – Métailié NOIR, traduit de l’italien par Anne Echenoz

« Prison de Rebibbia, aujourd’hui

Deux jours après son arrestation, Vitaliano Currò, trente ans, étoile montante du clan ionien du même nom, reçut la visite de l’auxiliaire de cantine. En théorie, le contact entre un prévenu en cellule d’isolement et un détenu de longue date était interdit, mais les interdits ne comptent pas quand on appartient à une famille puissante et que l’on dispose des bonnes relations. »

Grand plaisir de lecture, pour moi le second roman de cet auteur en solo, et j’ai été captivée dès les premières phrases. Nous voici à Rome, quartier des Tours, quartier comme l’indique son nom d’immeubles, de gens pauvres, et, comme on va le lire, de négoces illicites et dangereux. Ici vit la Suédoise, qui n’a de suédois que ses cheveux blonds. Elle, c’est Sharo, blonde grande et mince, mais  renfrognée, une mère invalide, des petits boulots qui s’enchaînent et enfin un petit ami qui trafique des substances illicites et dangereuses. Je précise que l’histoire se déroule en période Covid, presque la fin de l’épidémie.

Ainsi commence ce roman épatant, épatant parce qu’il parle de pas mal d’autres choses que de la pègre à la petite semaine, de quartiers pauvres où tous les trafics se promènent à ciel ouvert, ce roman tellement bien écrit et bâti va nous emmener dans les pas de Sharo, dans son ascension. Elle va gagner en autorité, en initiatives, en ressources et en maturité. Vraiment il est impossible de ne pas l’aimer, malgré ce qu’elle fait, pas possible de ne pas la trouver intelligente et super débrouillarde. Avant l’ascension, des petits boulots et les inconvénients qui vont avec, le patron d’un bar louche:

« Mais le mari de Cinzia  ne voulait rien entendre. Il était hors de contrôle. Rouge, excité, peut-être avait-il pris quelque chose. Il tenta de repartir à l’assaut. Sharo se sentait sur le point de perdre sa clairvoyance. Elle sentait monter la colère. Elle essaya encore la manière douce, lui dit de se calmer, que Vito et le reste de la bande pouvaient arriver d’un moment à l’autre, que ce serait une honte par rapport à Cinzia qui l’aimait tant, qui était folle de lui.

-Mais je m’en fous de Cinzia, c’est toi que je veux! »

Mais que fait-elle, au juste? Et bien elle va peu à peu mener le bal des trafics de substances dangereuses dans son quartier, sur sa moto et tenant la dragée haute à tous les gars du quartier sans qu’ils mouftent vraiment – parce qu’elle est très très douée -, elle va surtout rencontrer le Prince. C’est là que l’auteur est vraiment fort, et malin, nous amenant à ce Prince, aristocrate seul et qui s’ennuie, semble-t-il, qui vit dans son château au milieu de beaux objets, oui mais seul. C’est lui qui va protéger Sharo – et elle en aura besoin -, lui faire découvrir aussi un autre monde que celui des tours. Sous cette protection Sharo va devenir quelqu’un qui compte.

« Le prince, sans se départir de son sourire, leva son verre à la santé de Sharo.

-Vous ne dansez pas, Sharo?

-Pourquoi, vous auriez envie…

Le prince la prit par la main et ils s’élancèrent sur la piste de danse. Sharo pensa que sa vie était un beau bordel mais qu’il lui arrivait des choses hors du commun. Qu’elle voulait partir des Tours et qu’elle n’avait pas l’ombre d’un fiancé, mais qu’elle dansait avec un homme charmant, pédé, d’accord, mais au fond qu’est-ce qu’on s’en fout. Que danser était magnifique, qu’ils risquaient tous gros à rester serrés comme ça » dans cette boîte à sardine, mais allez, pour une nuit, ce putain de virus pouvait bien aller au diable, non? »

L’histoire serait bien simple si la mafia, la grosse, la vraie et authentique ne la remarquait pas. Et puis il y a ce Prince mystérieux auquel la jeune femme s’attache:

« La vérité était que le Prince lui manquait. Leurs bavardages lui manquaient, son ton empreint de condescendance, d’affection, mais qui réussissait à la surprendre avec une perfidie subtile. Depuis qu’il était parti, il lui avait envoyé deux messages vocaux. Puis plus rien. Et son téléphone semblait constamment éteint et hors réseau. Elle était allée quelques fois au palais et avait tout trouvé fermé. « 

L’ascension de la Suédoise, talonnée par Fabio, Jimmy, Motaro, figures du quartier des Tours et du trafic local, sera fulgurante mais pas sans périls ni sans retombées.

Vous comprendrez qu’il n’y a pas une seconde d’ennui à cette lecture, qui se déguste avec délices tant c’est fin, bien écrit, intelligent, et même parfois franchement drôle. Sur le thème de la mafia et de sa force, ici vont s’opposer la mafia albanaise et la mafia locale, et notre jolie suédoise va naviguer sur son scooter dans ce milieu qu’elle côtoie depuis son enfance. Personnage attachant – moi, je l’admire même si elle commet des horreurs – parce qu’elle est intelligente, fine, futée. La vie dure l’a rendue débrouillarde.

Giancarlo de Cataldo signe ici un très très beau roman ( roman « tout court » sans qualificatif ) qui se dévore avec délectation et d’une traite en ce qui me concerne. Par l’auteur de « Romanzo criminale », de « Alba Nera » et puis co-auteur de « Suburra » et de « Rome brûle » en compagnie de Carlo Bonini, et d’autres encore.

Magnifique histoire, avec un personnage complexe et très attachant, une écriture pleine de finesse et de délicatesse, malgré le milieu décrit et pour un roman extrêmement noir finalement, une fin mystérieuse ou inattendue, c’est selon comment on la lit . Gros coup de cœur pour moi, j’ai adoré cette « suédoise » italienne sur sa moto et son prince charmant si élégant et ambigu. Deux très beaux personnages, complexes à souhait. Coup de cœur absolu !

La devise du clan mafieux d’Achille:

« U tti scurdari’i dduve veni e a ccu ne c’ apparteni. »

« Les âmes féroces » -Marie Vingtras -Points

« Printemps

Je n’ai rien vu venir. Rien dans l’air n’avait changé, il n’y avait eu aucun signe avant-coureur, aucun indice. Une vie en moins, ça ne fait pas dévier la marche du monde. À cet instant, tout ce que je me demandais c’était à quel endroit je pourrais emmener Janis quelques jours pour lui changer les idées et il ne me venait qu’une envie de pêcher qui n’allait pas lui plaire. »

Post court, pour ce roman entre polar, roman noir et scrutation sociologique d’un village paumé aux USA. J’ai entendu, et aimé l’entendre, Marie Vingtras, aux Quais du polar cette année, et j’ai eu aussitôt très envie de la lire. Pas déçue par ce roman, noir et fort, plein de sensibilité, portant un regard sur les personnages fin et sans concession. J’ai lu ce livre durant mes insomnies. Bon, ça n’aide pas à s’endormir car rien de soporifique ici. Une histoire sombre où la narratrice est la shérif d’une petite ville aux Etats Unis. Lauren Hobler, c’est son nom, est confrontée à une population qui ne l’accepte pas – une femme shérif – que fait – elle dans ce trou? Elle qui de plus a une femme pour compagne, sûr que ça n’aide pas à la foutue « intégration » non plus.

« J’aurais voulu pouvoir sauver toutes les femmes, surtout celles qui ne rentraient pas dans les clous. Celles qui détonnaient parce qu’elles voulaient être libres et pas simplement être un ventre ou l’abîme entre leurs cuisses. Celles qui voulaient juste aller boire un verre un samedi soir, s’asseoir dans un box avec leurs copines et cesser de penser à tout le reste. »

Parlons de la population de Mercy, peu nombreuse et enclose dans sa petite vie. Les gens se scrutent, font communauté, mais pas tant que ça. Quatre personnes vont mourir, mettant plus que le trouble dans la ville et sa communauté. Nous entrons dans cette histoire sombre avec la mort de Leo, une adolescente, et personnellement, j’ai lu ce roman plus que comme un polar, comme une étude psychologique et sociologique d’un milieu limité et refermé sur lui-même; au fond, une communauté dont les membres ne se mélangent pas tant que ça, mais qui s’observe, ce qui crée une ambiance si pesante qu’on sait qu’il va se passer quelque chose. Et ce sera le cas, donc, avec une série de meurtres, le premier étant celui de la jeune Leo :

« Elle avait la tête inclinée sur le côté, sa chevelure mouillée couvrant son visage, et je n’avais pas besoin de la tourner vers moi pour savoir qui elle était. Ses cheveux étaient noirs avec des reflets bleutés, une couleur si intense qu’on ne pouvait pas l’oublier, comme un blond presque blanc ou un roux flamboyant. Je me suis accroupie et avec la pointe de mon stylo j’ai dégagé les cheveux de son visage. Je n’étais pas préparée à voir ce visage d’adolescente, paupières closes, lèvres aussi pâles que la peau. Une traînée de sang séché partait de l’arrière de son oreille et longeait sa mâchoire, soulignant l’ovale parfait de son visage. J’ai crié à Donegan d’appeler du renfort mais il ne bougeait pas, il regardait dans le vide. C’était son premier mort et, autant que je m’en souvienne, c’était le premier meurtre de cette ville depuis un paquet d’années. « 

 Une vraie réussite pour un portrait au scalpel de ces villageois, mais aussi certains personnages attachants malgré leurs défauts, et une grande finesse psychologique. Faisant de Leo l’adolescente la narratrice majeure, la voix d’une encore presque enfant, Marie Vingtras, je trouve, a fait le bon choix en nous livrant sa parole et sa pensée . Certes, il y a des meurtres, mais ce n’est pas ce qui m’a marquée, c’est plutôt l’analyse très fine d’une vie en communauté, où chaque personne, au fond, est seule. La narration de Leo pour moi a été la base de ce ressenti. Un sentiment de solitude en chacun.

« De mon lit, j’aperçois le vol des oiseaux au couchant, les nuages égarés et puis la nuit qui s’installe, les étoiles à perte de vue. Le ciel est le seul espace qui me reste. »

J’ai beaucoup aimé cette lecture, qui incruste une sorte de tristesse, de chagrin dans l’esprit un bon moment.

« Les huit vies d’une mangeuse de terre » – Mirinae Lee, traduit de l’anglais (Corée du sud ) par Lou Gonse, éditions Phébus

« Prologue

L’idée me vint pendant mon divorce.

J’avais quarante sept ans et des kilos en trop. Je n’avais pas d’enfants pour combler ma solitude, mes jours silencieux. Je n’étais pas l’une de ces femmes modernes indépendantes qui décident tôt de ne pas avoir d’enfants. J’avais voulu en avoir un, mais mon mari ne pouvait pas m’en donner – son oligospermie, m’avait-il dit. J’aurais aimé tenter une FIV, mais il avait refusé, jugeant le processus trop humiliant. J’étais furieuse lorsque j’appris qu’il s’était inscrit dans une célèbre clinique de fertilité à Gangnam avec cette autre fille, de douze ans sa cadette, un mois avant que notre divorce soit prononcé. »

La narratrice de ce début est la femme qui recueillera les biographies des résidentes de l’établissement pour lequel elle travaille. Et qui recueillera la vie en huit épisodes de l’incroyable Mme Mook.

Je reconnais sans peine que cette lecture a été difficile pour moi. Pour plusieurs raisons, la première étant ma quasi totale ignorance de l’histoire et de la culture coréenne. Alors je me suis concentrée sur cette femme, son histoire, ou plutôt ses histoires multiples, vraies ou fausses, les huit vies de Mook Miran dont on est presque obligé de croire ce qu’elle raconte, tout en sachant qu’elle brode, cache, ment. Huit vies en temps de guerre.

« J’appris plus tard dans mon existence que tous les meurtriers, à leurs propres yeux, ont des raisons légitimes pour commettre leurs crimes. Je ne faisais pas exception: je pensais que ma décision était justifiée, si ce n’est pardonnée. Et, à dire vrai, je ne ressentis que peu de culpabilité. La différence entre un tueur et moi était qu’au moins je me sentais coupable de ne pas avoir de remords. »

« Mangeuse de terre », ce titre m’a « interpelée » – mot galvaudé mais ici adapté au sujet. Dans la maison de retraite « Soleil couchant », consacrée essentiellement aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, on rencontre Mme Mook Miran,100 ans, qui partage sa chambre avec grand mère Song Jae soon qui régulièrement s’enfuit. La rédactrice et glaneuse d’histoires, divorcée et malheureuse va trouver ici un sujet captivant, qui avec Mme Mook s’avérera plus complexe, plus tortueux, plus incroyable qu’elle ne pouvait l’imaginer. 

Mme Mook, donc, c’est la mangeuse de terre dont les vies multiples vont être ici explorées. Mangeuse de terre elle l’est enfant, sa première vie. Cette propension à manger de la terre se nomme la géophagie (une forme de « pica », trouble qui consiste à manger des choses non alimentaires). On va suivre cette femme hors du commun, on va l’écouter raconter sa vie, parfois en la faisant passer pour celle d’autres personnes et  lecteur ou lectrice ne sachant pas dénouer le vrai du faux. Ce qui est sûr, c’est que dans la Corée en guerre, cette jeune femme « caméléon » qui enfant aimait goûter la terre avec délectation va vivre huit vies au fil des guerres, des rencontres, des événements des années 50 qui engagèrent son pays. 

« Le vent du nord soufflait de nouveau sur mon visage, Madame Mook respirait profondément, les narines dilatées, comme celles d’un taureau excité. Je savais ce dont elle se gorgeait.

Tout en la regardant dans ses yeux vulpins, je lui posai la question que je n’avais pas osé lui poser plus tôt, pour laquelle je sentais presque une obligation morale, tel un prêtre face à un condamné dans le couloir de la mort

Je lui demandai si elle avait jamais eu des regrets à propos des meurtres qu’elle avait commis.

Elle grogna.

– Cela vous mettrait-il plus à l’aise? demanda-t-elle. parce que si je dis que je le regrette, ça signifie que je ressens un peu de culpabilité?

Elle ferma les yeux et ouvrit la bouche. Elle prit une nouvelle inspiration, et un sourire, candide et innocent, apparut sur son visage.

-Je ne m’autorise aucune pitié, ma chère, et je ne m’accorde aucun pardon. »

De nom en nom, de lieu en lieu, on suit Mook Miran jusqu’à son retour à une vie ordinaire, son séjour à la maison de retraite. Face à ce personnage hors normes, la glaneuse de mémoire et rédactrice biographe pour les personnes âgées de l’établissement va rester fascinée par le récit de Mook. Conte-t-elle la vérité ou bien affabule-t-elle? L’histoire est-elle bien celle de la vieille femme? C’est un vrai sac de nœuds, bien serrés, qui fait de ce livre une liste de questions qui restent longtemps dans un coin de la tête. En tous cas, un récit de guerres et d’aventures toutes plus folles les unes que les autres. 

Je vous propose ici une brève ellipse, ce livre est complexe, comme le sont les vies de cette femme dont le dernier nom est Mook Miran et dont on ne sait jamais, en lisant, qui elle est vraiment de celles dépeintes au long de ces huit vies, ou si elle fut bien les huit. C’est le côté passionnant du roman, ces ambigüités perpétuelles, les lieux, les vies, 8…Quand l’employée de la maison de retraite lui demande 3 mots pour résumer sa vie, Mook en propose sept: esclave, reine de l’évasion, meurtrière, terroriste, espionne, amante et mère.

Je reconnais que plusieurs parties ont été pour moi difficiles à lire faute de références historiques, mais c’est un roman aussi d’aventures, qu’on peut juger improbables, puis non, c’est donc aussi « la vérité » qui est mise en question. 

Foisonnant, complexe et très bien écrit. Les phrases finales:

« Alors que personne ne regardait, j’ai ouvert un peu plus sa bouche, aussi doucement que possible.

Et elle était là- sa langue.

L’escroc sans retenue qui lui avait permis de s’en sortir une vie après l’autre.

Sans surprise, elle était recouverte d’une couche de terre, tel du sucre acidulé sur un bonbon. »

« Mémoires de Mayron Schwartz »- Jean-François Beauchemin, Québec Amérique

« PRÉAMBULE

Puisqu’il s’agit d’un livre sur le temps qui passe, j’ai trouvé normal d’y mettre des méandres, des croisements, des retours en arrière et des ronds-points, un peu de désordre et quelques incertitudes mais beaucoup de signes encourageants, des après-midis qui se prolongent et des saisons vite révolues. On ne se surprendra pas non plus d’y trouver au passage deux ou trois destins démontés en pièces détachées, puis remontés, mais avec des boulons mal resserrés, ce qui on en conviendra est ordinairement un effet collatéral des années qui s’envolent. »

Et voici le nouvel objet livresque que nous propose Jean-François Beauchemin, définitivement entré dans mon « panthéon » depuis un bon moment, et qui n’en sortira jamais. Jamais parce que chaque fois que je me plonge dans cette écriture si personnelle, si originale, si folle et si poétique, cette écriture unique, je ressors de ma lecture comme d’un grand voyage où se mêlent poésie, philosophie, extrême tendresse et le sentiment que le monde est plus beau. Jean François Beauchemin, de sa voix douce et si unique, nous invite au rêve dans le monde réel, au sensible partout, dans le moindre brin d’herbe qui frémit sous la brise, dans les regards, les paroles et les gestes entre les êtres, humains ou animaux. Soirée avec Rivka, extrait, le narrateur va voir sa sœur, conversation après un café BIEN arrosé:

« Ses premiers mots m’ont à vrai dire un peu déprimé, mais le cognac qu’elle s’est empressée d’ajouter à mon Arabica m’a vite revigoré: « Si tu tiens  absolument à avoir mon avis, a-t-elle répondu, le voici:

Jean Jacques Rousseau est un âne. Je crois que cette idée du petit qui arrive au monde pur et vertueux, c’est de la bouillie pour les chats. En réalité, la société cherche à humaniser des hardes de bêtes sauvages. Dans l’ensemble, et avec le temps, elle y parvient d’ailleurs assez bien. Heureusement que nous vivons tous ensemble. » Ensuite le café a manqué, mais puisqu’il restait beaucoup de cognac nous avons prolongé très gaiement notre petit entretien. […]. Quelquefois aussi nous nous taisions, et alors nous sentions se manifester dans nos cœurs et nos esprits une sorte d’instinct, qui nous apprenait la joie d’être de passage avec tous les autres dans ce monde inouï, si mystérieux, si tragique et beau. »

Ici racontant une famille juive, mais plutôt agnostique, dans un Québec rural, la poésie de Jean François Beauchemin se déploie à chaque phrase, on entre dans le cerveau de Mayron qui tout au long du livre partage avec nous sa vie, enfance, adolescence, temps présent, et celle de sa famille qui connut les camps nazis, qui connut l’horreur et qui a survécu.

Je ne veux pas et c’est d’ailleurs impossible, résumer ces vies ici contées si tendrement, si gravement mais aussi si joyeusement, si amoureusement. Mayron nous parle, à notre cœur d’abord, et il parle de la vie, des vies, humaines et animales – avec une tendresse folle, un amour puissant. Et puis on croise aussi Mr Vigneault (Gilles je suppose), Dany Laferrière et trois générations, avec les grands pères Solomon et Aaron, les grand-mères Shamira et Hannah, Papa et Maman, la sœur de Mayron, Rivka, et l’amoureuse de Mayron, Léa. Mais aussi, entre autres le merveilleux père Labranche avec Solange et Antoinette, ses vaches auxquelles il joue de la musique. Et tout ici est si beau, tendre, drôle, bien qu’aussi parfois triste, bouleversant…tout est la vie, au fond, dans ce livre, la poésie en plus et en très grande largeur. Dessinant avec finesse chaque personnage – aucun n’est négligé – on les aime, tous. On ne veut pas les quitter, on veut entendre encore leurs voix et leurs rires, écouter leurs conversations, et regarder la nature, entendre la brise qui chantonne dans les arbres, entendre les abeilles du père Labranche qui font leur miel de la nature, les voix de toute cette humanité et toute cette douceur tendre que nous offre l’écrivain poète.

« Pourquoi en somme écrire ce livre? Eh bien afin de faire, oui, un portrait un peu durable de ma vie, mais à partir de la vie des autres, comme lorsque vous construisez une grange avec ses quatre murs et son toit pour ensuite y mettre le foin, le foin étant vous- même, la matière nourricière, inflammable et périssable dont vous êtes fait. Mais que serais-je sans cette grange métaphorique que constitue la présence des autres? Grand-père Aaron ( poutre centrale), grand-mère Shamira (toit), grand-père Solomon (fenêtres), grand-mère Hannah ( grenier pour les outils), papa ( plancher renforcé), maman (mur est, face au soleil levant), Rivka (porte double avec ferrures articulées ), le père Labranche (palan fixé à la poutre centrale, avec poulie et corde ), mon ami Gabriel (lucarne au grenier), mon ami monsieur Vigneault (mur ouest, face au soleil couchant), etc. À présent voici une phrase cette fois très autobiographique: je ne vaux rien sans les autres, pas même le prix d’une courge à la foire maraichère du village. »

Impossible à résumer, donc. Et à quoi bon? Il faut le lire, s’y plonger, se laisser emmener au fil de l’histoire, des histoires, au fil des vies ici dépeintes avec tant d’amour, tant de sensibilité, et toujours, toujours avec un sourire mêlé d’une grande émotion. Jean François Beauchemin parle ici aussi, je ne peux pas l’oublier, de nombreux auteurs, comme Federico Garcia Lorca, Rousseau, Herman Hesse ou Leonard Cohen, et d’autres; l’art, la culture sous toutes ses formes sont présents et est posée la question sur la façon de s’y immerger, grave ou joyeuse, comment en faire une sorte de sphère à taille humaine, sans prétention et sans orgueil. L’auteur s’interroge sur son travail, toujours avec un humour certain mais aussi emprunt d’une gravité douce. J’ai lu ce livre dans une sorte d’état déconnecté de notre réalité, comme on voyage, comme on rêve, j’ai été très émue, et j’ai beaucoup ri aussi.

Tendre, délicat, sensible et drôle, intelligent et puis un peu dingue et surtout plein d’érudition qui jamais ne roule des épaules. Un grand opus de cet auteur unique en son genre que je remercie pour ces heures d’évasion dans son univers. J’aime définitivement cet écrivain.

Bien sûr je ne peux boucler ce petit résumé elliptique sans une chanson québécoise. De Gilles Vigneault, ici présent, et « Les gens de mon pays », pour moi une de ses plus belles chansons dans une interprétation magnifique. 

« Baignades » – Andrée Michaud -Rivages/NOIR

Mise en exergue, cette citation :

« Je peins malgré moi les choses cachées derrière les choses. Un nageur, pour moi, c’est déjà un noyé. »

Quai des brumes, de Marcel Carné, dialogues de Jacques Prévert »

Voilà qui nous met dans le bain, si je puis dire. Andrée Michaud, on le sait maintenant, plante ses décors régulièrement au pays des lacs profonds, des forêts sans fin, elle y dépose des familles joyeuses, avec des enfants qui jouent, et puis inévitablement, toute cette jolie vie de vacances, d’été radieux et d’insouciance se transforme lentement mais sûrement en cauchemar absolu. Et puis, en fait, ça marche à tous les coups, parce que ça nous happe et que, comme dans ce livre assez court, on n’est jamais sûr que ça finisse bien – je dirais même qu’on espère un peu, parfois, que ça finisse mal, je sais c’est pas bien !  -. C’est écrit en sorte que la dramaturgie monte d’un cran à chaque page, on est happé et ça marche. Je sais, pas pour tout le monde, mais avec moi, ben ça marche à tous les coups. Ça marche parce que j’ai envie de ces frissons, je les aime, régulièrement une bonne cure d’Andrée Michaud. 

Un camping, un lac, des forêts. Un jeune couple arrive, avec une petite fille qui à peine arrivée se jette à l’eau toute nue et joue, et rit et se réjouit.

« Ils planifiaient ces vacances depuis longtemps, leurs premières vraies vacances en trois ans, et croyaient avoir trouvé un endroit de rêve, un lieu tranquille et isolé, un lac à l’eau limpide entouré de collines, des sentiers aménagés en forêt.

Et l’endroit était effectivement magnifique. »

Quand arrive le propriétaire du camping qui s’offusque de la nudité de la petite. Et tout démarre là, à ce moment précis. La jolie petite famille décide de quitter les lieux – ils soupçonnent cet homme d’être tenté par la fillette – , prend son van et part. Or un orage dantesque se déchaîne et là, tout va partir dans un drame épouvantable mêlant des hommes malveillants – mot faible -, la colère des cieux, la nuit. Alors ils partent:

« Au bout d’environ quatre kilomètres, alors qu’ils s’attendaient à voir apparaître le village, t’avais pas dit deux ou trois kilomètres, Laurie ? la route pavée avait fait place à un chemin de gravier et ils avaient compris leur erreur. On va trouver un endroit pour tourner, avait dit Max, mais plus ils avançaient, plus la forêt se faisait dense autour d’eux, et pas un espace dégagé où faire demi-tour, pas un foutu chemin de cabane. Pour compléter le tableau, le ciel était d’un noir d’encre, sans lune ni étoiles.

Ostie de putain de bordel de merde, avait juré Max, je peux pas reculer là dedans, je vois absolument rien. »

Et je n’en dis pas bien plus, parce que se met en marche une fuite, puis une poursuite haletante, de mauvaises rencontres, la mort, la violence, la foudre…La petite fille et sa maman vont vivre l’enfer. 

« La femme avait de plus en plus de difficulté à avancer. Ses longs cheveux bruns, bruns et emmêlés, pas bouclés, étaient plaqués sur son crâne et elle titubait comme si elle avait été ivre. À tout bout de champ, elle perdait pied et se redressait in extremis pour ne pas tomber avec la fille et l’écraser sous son poids. Après avoir glissé sur une pierre couverte de mousse, elle s’était résolue à poser la fille au sol et lui avait demandé si elle pouvait marcher un peu. La fille avait acquiescé en hochant la tête et elles étaient reparties en se tenant la main, plus lentement encore, plus péniblement. »

Pour finir – pas si mal – , bien que le père soit disparu, et sauf que, bien sûr, il reste un grain de sable – ou deux? – dans l’engrenage du retour à la vie normale. La jeune épouse a perdu son mari dans l’atroce poursuite de la nuit, mais a trouvé un homme qui va l’accompagner au retour dans sa famille et à la vie. Évidemment, même ça, ce n’est pas aussi simple et je ne risque pas de vous dire pourquoi. Vous savez quoi? On pourrait presque s’attendre à une suite. On reste un rien sur sa faim, mais je sais qu’Andrée Michaud le fait volontairement, juste pour nous dire, vous savez dans la vie, rien n’est jamais tout à fait fini, clos, terminé. Il y a un « Et si… ». Les derniers mots du roman:

« Elle avait vu Laurence sortir de l’eau avec Charlie, mère et fille portant un pyjama quasi identique, marguerites jaunes, marguerites blanches fanées et leur collant au corps, mère et fille qui ne survivraient à ce nouveau deuil qu’en tendant la main à celle parfois attirante de la folie, puis elle était retournée dans la maison inondée de soleil pour y chercher son téléphone. »

Si ce n’est pas mon préféré de ceux que j’ai lus de cette autrice que j’aime tellement   ( pour moi, c’est  « Bondrée ») , ça reste une lecture qui vous chope bien fort à l’estomac dans de grands fracas de tempêtes et ne vous lâche plus. Personnellement j’admire l’écriture de cette autrice sombre, hantée je crois, mais qui sait aussi si bien parler d’amour, de toutes les sortes d’amour.. 

Au dos du livre, La Presse ( journal québécois ) en dit:

« Un suspense anxiogène qu’on lit en se rongeant les sangs. » Et je valide !