« Tangerine » – Christine Mangan – Harper Collins NOIR, traduit par Laure Manceau

« Ils s’y mettent à trois pour sortir le corps de l’eau.

Il s’agit d’un homme – c’est à peu près tout ce qu’on peut dire. Les oiseaux lui ont donné des coups de bec, peut-être attirés par l’éclat de l’objet en argent qui orne sa cravate. Mais ce ne sont que des pies, se rassurent-ils. Se faire plumer par des oiseaux, dit l’un des trois, à l’humour maladroit. Ils le soulèvent, surpris par son poids. Est-ce qu’un homme mort pèse plus lourd? se demande un autre, tout haut. Ils attendent l’arrivée de la police, faisant de leur mieux pour ne pas baisser les yeux sur les orbites évidées du cadavre. Ils ne se connaissent pas, mais sont désormais plus proches que les membres d’une même famille. »

Malgré quelques moments de réticence, j’ai lu, fini et quand même apprécié ce livre qui n’est certes pas parfait. C’est un premier roman, et on doit reconnaître qu’il y a là une certaine maturité, une écriture bien travaillée et un sujet qui s’il n’est pas neuf, est plutôt bien traité, le suspense bien soutenu..

Mon reproche majeur, finalement, ne serait pas pour le texte lui-même – et c’est tout au bénéfice de l’auteure –  mais pour le choix des affichages en couverture qui sans qu’on s’en rende compte nous influencent. Quand la grande JC Oates évoque Gillian Flynn, Donna Tartt et surtout Patricia Highsmith ( pour laquelle j’ai un grand respect) sans oublier Hitchcock, les espérances sont grandes avant même qu’on commence à lire. Les extraits de presse parlent eux de Daphné du Maurier, de Paul Bowles …Il faut s’accrocher pour affronter ces comparaisons. Et c’est à mon sens une idée qui nuit plus qu’elle ne profite à Christine Mangan.

Car si son roman peut évoquer ces références, il faut absolument laisser la place à ce qu’elle est, à qui elle est et s’occuper de son identité propre en tant qu’auteure. C’est ici que viendra se placer mon bémol qui a rendu ma lecture plus critique, avec de fortes attentes, dont quelques unes ont été satisfaites et d’autres pas totalement.

Ainsi, j’ai adoré le sujet, pas nouveau mais amené dans un bon déroulé, assez lent en un va-et-vient entre Tanger et Bennington, dans une atmosphère languissante. Même si on entrevoit assez vite les personnalités des personnages et cet amour toxique – car il s’agit bien d’un amour immodéré, fou – on avance avec curiosité dans la lecture pour voir jusqu’où tout ça va aller. Et qui mène réellement le bal.

Ensuite il y a Tanger que je ne connais pas, et j’ai ressenti une frustration de ne pas plus m’y promener avec Lucy et Alice; même si le but du livre n’est pas de faire du tourisme, cette ville m’évoque beaucoup de choses imaginées, rêvées, des senteurs, des saveurs, le soleil, la blancheur et la chaleur bien sûr. Plus qu’un décor, la ville est un personnage, des hommes et des femmes des années 50 s’y croisent, s’y épient, s’y rencontrent. Et j’ai un peu regretté qu’on ne fasse qu’entrevoir cette ville et ses habitants, des youyous la nuit, l’océan, les ruelles obscures et la casbah, le thé à la menthe brûlant…Peut-être est-ce un choix de Christine Mangan, ce décor effleuré, habité de silhouettes furtives, dans ces années où le Maroc va retrouver son indépendance; il règne là une ambiance un peu trouble, parmi des gens sur le départ et d’autres en attente. Un seul personnage local, Youssef ou Joseph, l’homme au fedora au ruban violet, énigmatique, peintre, escroc…

« Je déambulai Place de la Casbah, le long des murs fortifiés, m’arrêtai par moments pour gribouiller quelque chose dans mon carnet, m’efforçant de ne plus penser à mon étrange conversation avec Youssef. Je fis une halte à Bab Har, une des portes de la ville où la monotonie de la pierre cédait la place au large, et me retrouvai face à la mer et au ciel. Youssef m’avait raconté une histoire à propos de cet endroit, mais sous le soleil écrasant, j’avais du mal à me rappeler de ses paroles. il était question du fantôme d’une belle femme qui hantait les lieux, attirant les hommes vers une mort certaine. L’idée me fit sourire.

C’est alors que je le vis. »

Pour le reste, on va passer de la narration de Lucy à celle d’Alice, les deux amies qui se sont rencontrées à Bennington, une école privée du Vermont. Alice a perdu ses parents dans un accident de voiture et a été soutenue suite à ce lourd traumatisme par sa tante Maude, qui gère son argent; elle est mariée à John et vit  à Tanger.  Lucy est américaine, Alice est anglaise. Lucy est solide, Alice est fragile. Enfin pas tant que ça, ni pour l’une ni pour l’autre. On apprendra les faits par la voix de l’une et de l’autre, et  c’est le point fort du roman, ces chapitres ne permettent pas déjà de tout saisir puisque les dires se croisent et avec habileté n’apportent que des miettes de réponse;

« …[…] elle ne voulait plus me voir. Elle m’avait regardée avec tant de colère, tant de haine, que la stupéfaction m’avait rendue impuissante.

Une fois de retour dans notre petite chambre silencieuse, je m’étais rendue compte que c’était la fin. Je n’avais plus aucune raison de rester. Alors j’avais fait ma valise, rien qu’une, n’y mettant que les choses avec lesquelles j’étais arrivée ici – quelques robes, des paires de bas. Les objets amassés au fil du temps – un livre acheté à la librairie, une feuille morte de l’automne précédent – restèrent sur place. »

On se questionne longtemps sur chacune des femmes, laquelle dit vrai, laquelle est saine d’esprit, laquelle est réellement entrée dans la folie. En lisant, on change d’avis quelques fois, c’est sans aucun doute ce qui donne envie de poursuivre la lecture. Et puis pour moi la fin est parfaite. Lucy va retrouver Alice à Tanger et vous lirez ce qui va alors arriver, inexorablement.

« John n’avait pas apprécié que je suggère une sortie – pour la simple raison que l’idée ne venait pas de lui – s’était plaint de sa longue journée de travail. Et puis, c’est qui cette fille ? avait-il continué en me sondant du regard dans le miroir de la salle de bains. Je suis persuadé que je ne t’ai jamais entendue prononcer son nom jusqu’à aujourd’hui. Après avoir fait une rapide toilette et discipliné ses cheveux à la gomina – dont l’odeur puissante m’avait donné la nausée – il s’était définitivement renfrogné une fois dans la rue, bien qu’il ait chercher à cacher sa mauvaise humeur derrière un sourire.

Et tout du long je ressentis sa présence. Lucy. Assise à côté de moi, ses yeux me sondaient dans l’obscurité, scrutaient John, et tout ce qui l’entourait,comme à leur habitude. Elle n’était à Tanger que depuis quelques heures et déjà je sentais l’effet qu’elle avait toujours eu sur moi: la force et le courage qu’elle me donnait, sa présence me procurant l’armure que j’étais incapable de me fabriquer. »

C’est caractéristiquement le livre dont on ne peut pas dire trop. Plus qu’un thriller ordinaire pourtant, avec une écriture très soignée et une psychologie et une atmosphère tout aussi bien travaillées. Quelques longueurs parfois, mais voici un roman  intelligent qui peut plaire à des publics très différents je pense, et pour un premier roman c’est un beau travail.

Mon avis n’est donc qu’un peu mitigé et si j’ai lu ce livre jusqu’au bout, c’est bel et bien parce qu’il accroche, parce que les deux femmes, Alice et Lucy sont des personnages très intéressants et approfondis. J’aime découvrir de nouvelles plumes, et je crois vraiment que sans cesse comparer les styles, les ambiances, les écritures doit être un poids pas toujours facile à porter pour les écrivains débutants. 

La phrase finale:

« Lucy le regarde se saisir d’un torchon qu’il passe sur le comptoir en bois, et le nombre de ses consommations s’efface peu à peu, jusqu’à ce que la surface redevienne vierge, comme si elle n’avait jamais été là. »

 

 

« Sept jours avant la nuit » -Guy-Philippe Goldstein – Série Noire Gallimard

« Zéro.

Inde.

Quartier résidentiel Central New Dehli – Appartements privés

L’instant d’avant, le Swami égrenait encore lentement son chapelet de cent huit perles tout en récitant les yeux fermés les mantras du matin à même le sol, le corps encalminé dans son dhoti safran, les épaules, les bras et le buste recouverts des cendres sacrées, le front marqué à la craie blanche et au kumkum qui d’un trait rouge vif marque la présence de Lakshmi, l’âme sœur de Vishnou, au point du sixième chakra, à la base du cerveau, là d’où l’esprit du prêtre accède directement à la lumière de la connaissance divine. »

Si vous pensez qu’il s’agit là d’un roman mystique, erreur ! Quoi que tout bien considéré, le mystique, le sacré, l’au-delà et le « venu des étoiles », tout ça est devenu bien relatif, discutable et à prendre avec des pincettes car tant malmené, utilisé à toutes les sauces et galvaudé jusqu’à être vide de son sens d’origine – je précise illico que personnellement je ne crois en rien de tout ça -.

Voici le genre de roman que je n’ai pas vraiment l’habitude de lire; annoncé thriller, c’est certes un livre qui parfois atteint un suspense terrible et dont on avale les pages avec frénésie; mais c’est surtout pour moi un roman géopolitique et d’anticipation ( je rajoute: hélas… ), ce n’est pas ce que je préfère en règle générale; d’autant que là, ça vous fiche une peur bleue  – enfin vous je n’en sais rien, moi oui ! -. Mais ici, c’est passionnant bien que terrifiant, parce que si proche et si envisageable à très court terme . Pendant ma lecture, en faisant une pause je suis tombée par un total hasard sur une émission sur France Culture consacrée à la montée violente du nationalisme en Inde, pile dans le sujet, enfin dans un des sujets de ce roman effrayant.

« Ils recherchent la pureté originelle d’un « âge d’or » mythique, qui se traduit dans les faits par un retour aux valeurs précivilisationnelles, propres à nos origines primatologiques: rôle social inférieur de la femme, contrôle de la sexualité, valorisation de l’agression masculine, rejet des individus hors groupe – et donc de l’étranger – , recours à l’action violente allant jusqu’au meurtre. Quelles que soient les latitudes, l’expression est la même parce que ce n’est pas une idéologie mais un réflexe sociobiologique ancien. »

Je me suis engouffrée dans ce compte à rebours de ces sept jours en lisant les longs passages techniques, technologiques, militaires sans vraiment chercher à tout bien assimiler ( je m’en sens incapable et au fond ça ne change rien à ma lecture, ça me fait juste bien comprendre que c’est très compliqué, très élaboré et très dangereux ! ), j’ai trouvé par contre un grand intérêt à suivre les diverses manipulations entre les personnages, les mensonges, les trucages, les doubles jeux, mais surtout ce qui m’a passionnée, c’est la méthode des extrémistes qui consiste à appuyer sur ce qui fait mal chez ceux qu’ils veulent convaincre: le déshonneur, l’humiliation, l’asservissement ou l’avilissement d’un peuple, en utilisant pour ça les fondements de leur civilisation, les textes fondateurs, ce qui fait leur fierté, détachant et interprétant certains passages hors du contexte. Ce qui était leçon de vie devient arme de guerre.

« Le Satguru lui avait dit ces paroles de la Gita, qu’il a répétées jusqu’à les apprendre par cœur: »Car tout ce qui est né est assuré de mourir, et tout ce qui a connu la mort de renaître. Face à l’inéluctable, il n’y a pas de place pour la pitié. » Et par la suite: »Te refuser à cette lutte légitime, ce serait forfaire à ton devoir, à l’honneur, et tomber dans le péché? Et les gens iront colporter ta honte ineffable. Pour un homme d’honneur, l’infamie est pire que la mort. » C’est son rang à lui, et le statut de son sang, qui doit désormais accéder au plus haut? Cette élévation effacera à jamais toute honte passée ou présente. »

Les mots, nous qui les aimons quand nous lisons, nous le savons bien sont puissants, et ce sont eux la première arme de guerre de ce livre où à maintes reprises les textes sacrés de l’hindouisme ( qui n’est pas une religion, mais un ensemble de concepts philosophiques ) sont cités, détournés. Toutes les grandes sagas védiques sont ici citées je crois, ainsi la bhagavad gita * devient par la voix de chefs de groupuscules avides de gloire une suite de puissants appels au crime et à la vengeance. Alors que pour Samesh, ce jeune garçon perdu, ces textes étaient la voix douce et aimante de sa mère décédée, les chefs haineux en ont fait des mots vengeurs et pleins de rage.

C’est aussi avec les mots que la première héroïne de l’histoire, Julia, accomplit une grande part de son travail ( elle travaille pour les services de renseignement des États Unis, mais je préfère dire que c’est une espionne ! ). Faut-il que je vous dise ce qui est mis en perspective ici ? Un peu, juste un peu.

On confie à Julia une mission de la plus haute et plus vitale importance. Grâce à l’informatique et à ses possibilités infinies, des pirates extrémistes de droite hindous, parviennent à se procurer de l’uranium enrichi dans les stocks de l’état indien et menacent de jeter une bombe sur une grande ville. Mais laquelle ?

Ainsi va commencer ce compte à rebours angoissant qui va mettre sur les dents toutes les plus grandes puissances mondiales, qui bien que disposant des plus hautes technologies, des meilleurs agents, vont se retrouver acculées à des décisions plus que délicates, au résultat vertigineux.

« La nouvelle ambassade s’est réfugiée de l’autre côté de la Tamise. Ses murs de verre résistent aux souffles d’explosion; les buttes aux alentours et les douves de la citadelle stoppent manifestants et camionnettes. L’ère des cinq bons empereurs s’est achevée. La crise de l’Empire est venue dans les pas des  Commode et des Héliogabale. Les seigneurs se retranchent désormais derrière leurs villas fortifiées.

J’entre dans le château aux murailles invisibles. »

De Londres à Washington, du Cap à New Delhi, en passant par Riyad et au ciel où les avions présidentiels tournent en rond, des immeubles de verre ultra sécurisés aux temples de l’Inde, va se dérouler un périple tétanisant vers l’abîme imminent. Entre diplomatie subtile, suspicion et terreur, on verra ce qui va arriver à Ann Baker, très croyante et très obsessionnelle présidente des USA, les jeux de pouvoir en Arabie Saoudite, au Pakistan et en Inde. On suivra Rakesh et Samesh, jeunes pousses fragiles mais décidées et explosives implantées en Angleterre, élèves du professeur Sanil Pathak, bras droit de V.T. Kumar, ogre mâle avide de puissance et de pouvoir.

J’ai beaucoup aimé Julia, sa solitude, sa force et son esprit, dont on apprend pas mal de choses – étonnantes-  à la fin du roman.

« Je roule dans une petite bille d’acier, perdue au milieu d’un chapelet de dominos de briques, de béton et bitume, parfaitement alignés pour l’anéantissement nucléaire – et l’ignorant superbement. Nous nous balancions, insouciants, de branche en branche de fer, sous le feuillage de verre et le soleil sous cloche de carbone toujours plus brûlant, ignorants de notre fragilité.Et puis vint cet homme un peu plus nourri de violence que tous les autres -[…] »

Alors voilà, j’ai été très absorbée par cette lecture qui développe des sujets brûlants, j’ai frémi en écoutant cette série d’émissions sur l’Inde sur France Culture – qu’on ne peut pas accuser de faire de l’à peu près, je pense – tellement à propos et validant plutôt l’état des lieux du livre. Alors j’ai dit au tout début que pour moi ce livre était de l’anticipation, ce qui est pire que de la fiction, on est d’accord ? Voici donc une vision de l’apocalypse comme personne ne peut en souhaiter. MAIS je vais me convaincre que non, ce n’est pas comme ça que tourneront les choses, je vais utiliser le pouvoir des mots pour me dire que tout n’est pas foutu ! Je me suis dit que Julia était comme James Bond, histoire de dédramatiser…Bon, ça n’a pas trop marché. Je crains que ce livre d’anticipation soit lucide, très lucide.

Ce roman a le grand mérite de mettre le doigt sur des thèmes qu’il serait temps de prendre en considération –  je veux dire sérieusement – (la technologie nucléaire et les réseaux informatiques entre les mains de tous et donc de n’importe qui, y compris des  extrémistes) et ce par un auteur qui sait de quoi il parle (Il est analyste des questions de stratégie et de cyberdéfense ).

« Le moment est venu de reconnaître ce qu’a été, est et sera ma vie tout entière : rien d’autre que la mission. On avance et on continue. Le septième jour est arrivé avec sa révélation : Il n’y aura pas d’autre choix.

Tout commence maintenant. »

« Farallon Islands » – Abby Geni – Actes Sud, traduit par Céline Leroy

« Les oiseaux lancent leur cri de guerre. Miranda aperçoit une nuée de goélands qui tournoient dans sa direction. Plumes blanches. Becs luisants. Les yeux fous. Elle connait suffisamment bien leur violence pour deviner leur intention. Ils se mettent en formation d’attaque, l’encerclent comme des bombardiers à l’approche d’une cible.

Miranda s’en va prendre le ferry. »

Miranda perd sa mère à l’âge de 14 ans et en reste dévastée malgré la présence de son père. Depuis, devenue photographe de la nature, elle parcourt le monde et ses lieux extrêmes et travaille son art avec passion. Pas d’amours, pas d’amitiés, en tout cas rien qui dure, juste un sac à dos et quelques vêtements, et surtout ses appareils photos, ses compagnons qui tous ont un nom. Parcourant le monde, Miranda écrit à sa mère, elle écrit des tas de lettres sur n’importe quel support, et les dépose ici ou là, au pied d’un arbre, au creux d’un rocher…Sur l’enveloppe juste: « Maman ».

Ce sont les récits qu’elle fait de ses voyages, de ses rencontres, de sa vie de nomade et de ses sentiments qu’elle va confier au lecteur en nous lisant ses lettres à sa mère, et ce qui constitue ce très beau roman dans lequel bien plus qu’un thriller j’ai trouvé un roman psychologique et ethnologique. L’histoire commence donc quand Miranda quitte ces îles Farallon situées dans le Pacifique, au large de San Francisco. Vous trouverez facilement l’histoire de ces îles, je dirai juste qu’elles sont devenues une réserve naturelle, avec la plus grande colonie d’oiseaux des États Unis, et qu’elles sont classées dans le palmarès des îles les plus dangereuses de la planète. Miranda s’en va et enfin à bord du ferry qui va la ramener chez son père, elle sort d’une enveloppe tout ce qu’elle a écrit et commence à trier, remettre en ordre, avant d’en entamer la lecture. Et c’est ainsi que s’amorce cette histoire qui m’a touchée et captivée.

« Tu détesterais les îles Farallon. J’en suis absolument certaine. De tous les endroits que j’ai visités, celui-ci est le plus sauvage, le lus isolé. Le hurlement du vent et le fracas des vagues ne laissent aucun répit. Mick – le gentil du groupe – m’a assuré que je m’habituerai à ce vacarme, mais selon toute probabilité je toucherai le fond d’abord. Je suis tout le temps transie de froid. J’accumule tellement de couches de vêtements au moindre déplacement que j’ai pris la forme d’un bonhomme de neige. Je suis arrivée il y a une semaine, mais le temps passe bizarrement ici. On en perd la notion, on se perd facilement soi. J’ai déjà l’impression d’avoir toujours vécu sur ces îles. »

Belle écriture fluide et riche et psychologie finement ciselée de cette jeune femme qu’on va suivre sur une année dans ce milieu sauvage, dans ces îles qu’elle va aimer malgré la dureté des lieux, malgré l’hostilité des gens qui ont accepté pourtant sa résidence parmi eux. Ce sont eux sans aucun doute qui sont les plus dangereux ici pour elle, même si les relations vont évoluer au cours de son séjour. Eux, c’est un groupe de scientifiques, biologistes spécialistes des espèces qu’on trouve en grand nombre ici et qui font d’ailleurs les quatre saisons du roman : les requins, les baleines, les phoques et enfin les oiseaux.

Quatre hommes et deux femmes, dont une jeune stagiaire, chacun spécialiste dans son domaine, partagent une maison minimale, ils se nourrissent essentiellement de macaronis au fromage y compris au petit déjeuner et passent l’essentiel de leur temps en observation, prises de notes et comptage. La consigne étant : ne JAMAIS interférer avec les animaux, avec l’élément naturel, afin d’obtenir les données les plus réelles, les plus justes.

Miranda se heurte d’abord à un mur de personnes inamicales, sauf Mick qui va prendre soin d’elle, lui montrer de l’attention et la protéger un peu. Elle ne fait pas partie du cercle, celui des chercheurs, des initiés, elle ne fait que de la photographie…Pourtant Miranda sait voir, puis regarder et enfin s’imprégner de ce qu’elle voit et regarde, peut-être bien à cause/grâce à son état de solitaire:

« Les baleines existent en dehors de la chaîne alimentaire. D’une certaine façon, elles existent hors de l’espace-temps habituel. Elles vivent dans un royaume où tout est grand et lent – marées, orages, champs magnétiques. Elles plongent souvent dans les profondeurs d’encre de l’océan, là où la lumière ne pénètre plus. Elles habitent un monde bleu, loin de la terre, passant de l’eau à l’air et vice-versa, se faufilant entre lueur et obscurité. Il est rare qu’un œil humain puisse les observer près des côtes. Les îles Farallon sont donc à part, comme dans bien d’autres domaines. L’automne ici, c’est la saison des baleines. »

 

Inutile de vous en dire plus, mais son année ici va laisser de nombreuses traces en elle, il y aura un mort, une blessée, un suspense et des questions, des choses cachées mises à jour, on comprend assez vite certaines d’entre elles mais ça n’a pas été important dans ma lecture. Dès son arrivée, elle va sortir jeter un premier regard sur les lieux et ses pas vont être entravés, je ne vous dis pas par quoi…Mais ici, réellement l’homme est plutôt inadapté, de prédateur il peut devenir proie y compris de ses congénères.Cet espace étroit et cette nature extrême créent une ambiance assez extraordinaire pour un roman où se révèle le pire de son humanité, ou peut-être sa nature d’espèce animale comme les autres. J’aime ce postulat qui pour moi est plutôt une conviction, voire une évidence. 

J’ai vraiment aimé les lettres que Miranda écrit à sa mère, touchantes, et l’exorcisme de son chagrin qui va ici aboutir. Elle va sans le vouloir et par une violence absolue, obtenir la clé pour sortir de cette conversation silencieuse avec sa mère, qui l’a éloignée de son père et du reste du monde, la laissant durant des années entières de sa vie en dialogue avec une morte, des paysages, des animaux, mais finalement seule. 

Ce qu’Abby Geni décrit ici est pour moi et avant tout la manière dont une femme trouve la résilience et comment elle renaît au monde, grâce à ces îles sauvages et indomptées et pour cela même authentiques. Ensuite, le second sujet que j’ai trouvé essentiel et passionnant c’est l’analyse faite sur le thème de l’homme dans l’environnement, sur son interventionnisme ou pas, sur sa place parmi les espèces animales, et qui démonte très bien cette façon très énervante d’envisager l’animal à travers le prisme de notre espèce, de lui attribuer nos pensées et nos sentiments. Pages 259/260, conversation entre Miranda et Galen, celui qui décide qui vient ou pas sur les îles, regardant Oliver le poulpe mis dans un aquarium comme animal de compagnie par Lucy, la spécialiste des oiseaux ( qui alors contredit, passe outre la règle parce qu’elle ne s’applique pas selon elle – allez savoir pourquoi –  aux animaux de compagnie !…),  extraits:

« -Chaque animal se comporte selon sa nature propre, a-t-il dit.

-Je vois ce que tu veux dire. Un poulpe cherchera toujours à s’échapper.

-Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Le poulpe ne veut pas s’échapper. Le poulpe essaye de se libérer parce que c’est dans sa nature. Le requin chasse parce que c’est dans sa nature. La femelle éléphant de mer abandonne son petit parce que c’est dans sa nature.[…] Il ne faut jamais anthropomorphiser les animaux. On peut observer leur comportement. On peut répertorier leurs actions. On peut noter en détail de quoi ils se nourrissent, comment ils se reproduisent, où ils urinent et défèquent, quels sont leurs jeux et où ils trouvent refuge. On peut les étudier toute la journée. Toute l’année. Mais on n’aura jamais accès à ce qu’ils ont dans la tête. On ne saura jamais ce qu’ils veulent. Ce qui est aussi valable pour les humains…[…] On croit qu’on se comprend. En tant qu’espèce je veux dire. Mais comment pourrait-on savoir ce qui se passe dans l’esprit de  quelqu’un d’autre? Comment savoir pour de bon ? »

Et c’est ainsi que Galen refuse à Miranda l’aide qu’elle veut apporter à un bébé phoque perdu alors qu’elle veut le ramener vers l’océan, il refuse… Parce que ce n’est pas ce que veut la nature des phoques, mais c’est ce que veut la compassion de Miranda, humaine.Très intéressant, vraiment. Et puis il y a aussi de très belles pages sur l’art de la photographie :

« Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les image ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fais une photo – pas les deux.

Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues. »

Je pourrais vous parler de chacun des personnages de ce roman, il ne sont pas si nombreux,  vous parler du bonnet rouge au phénix d’Andrew, de la natte de Lucy, de la crinière rousse de Charlène, du sourire de Mick, de la maigreur de Forest et de la collection de gastrolithes de Galen…mais je préfère m’en tenir là. J’ai été très touchée par ce roman, un premier roman dont l’écriture, la construction, les sujets abordés sont vraiment beaux, intéressants, pertinents, d’une grande richesse. Il y a des descriptions magnifiques, d’autres très perturbantes, il y a des connaissances sur les animaux et ces îles amenées sans générer aucun ennui parce qu’elles sont empreintes de poésie et éveillent la curiosité. Certains passages, très violents, peuvent heurter par leur vérité – c’est en ça qu’ils m’ont plu. Il y a un suspense mais qui n’occupe pas à mon sens l’essentiel du propos, et ça m’a bien convenu. Je vous laisse découvrir par vous-même, enfin je vous le souhaite, ces pages tour à tour effrayantes, bouleversantes, d’une grande sauvagerie ( mais au fait qu’est-ce que la sauvagerie ?); quelque chose de primal, de brutal et pourtant de raffiné et de très sensible émane de cette écriture. Méchant coup de cœur balayé par les vents, les embruns et les cris des goélands…

« La double vie de Jesús » – Enrique Serna -Métailié/Bibliothèque hispano-américaine, traduit par François Gaudry

« AUREA MEDIOCRITAS

double vie de jesus

Stimulé par le chant des oiseaux et le pourpre impérial des bougainvillées, Jesús Pastrana commença sa séance quotidienne de vélo d’appartement en s’abandonnant aux douces divagations de la rêverie politique. »

Ouvrant le livre sur cette très belle photo de couverture, nous faisons connaissance de ce Jesús mexicain sur son vélo d’appartement, dans le confort familial entre ses deux enfants qu’il adore et sa femme Remedios pour laquelle il fait ce qu’il peut, toute passion éteinte.

Jesús est un homme politique qui brigue le poste de maire de la ville de Cuernavaca. Cette ville de l’état de Morelos est entre les mains de deux cartels de narcotrafiquants qui afin de mieux régner utilisent à l’envi les petitesses et les appétits des différents personnages qui gèrent cette cité où règnent la violence et la corruption. Jesús Pastrana, commissaire aux comptes incorruptible, connu et reconnu pour sa droiture et son honnêteté, Jesús homme de convictions, résistant aux pressions, aimerait bien accéder à la mairie afin d’appliquer son programme :

« Son programme politique, modeste en apparence, était d’une ambition frisant la témérité : créer un véritable État de droit, remonter la pendule de l’histoire jusqu’en 1913 et accomplir la révolution légaliste que l’assassinat de Madero avait interrompue. »

A ses côtés quelques amis le soutiennent et en particulier Felipe Meneses, journaliste de  El Imparcial, qui décrit ainsi Jesús:

« Le commissaire aux comptes Jesús Pastrana est un de ces rares fonctionnaires qui servent le bien public au lieu d’utiliser leur poste comme tremplin politique ou leur enrichissement personnel. Père exemplaire, administrateur efficace, ennemi irréprochable de la vénalité sous toutes ses formes, il n’a jamais cherché la gloire médiatique, bien qu’il l’eût amplement méritée. Parmi les figures politiques de Cuernavaca, nul n’a lutté avec plus d’acharnement pour assainir l’administration publique, et maintenant que la société exige, avec juste raison, un combat frontal contre le pouvoir corrupteur du crime organisé, le Parti d’action démocratique a trouvé en Pastrana un de ses meilleurs représentants… »

Voici donc cet homme honnête, au fond peu armé pour la cruauté des campagnes politiques, qui va se lancer dans l’arène sans savoir vraiment à quoi il s’expose mais fort de ses idées et de son sens de la justice. Serna nous emmène dans le dédale des perversions de cette vie politique mexicaine qui, au demeurant et à mon plus grand désarroi, n’est pas si éloignée de la nôtre. Ce livre est un livre politique, qui parle des rouages de ce monde obscur et à l’air vicié, et surtout de ceux qui en font ce sordide marigot. Serna décortique ce fruit corrompu jusqu’à constater qu’il est pourri jusqu’au noyau. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, à vous de lire, sachant que tout ceci engendre un suspense mené de main de maître et sert en fait de toile de fond – un fond tout en détails – à une magnifique histoire d’amour, inattendue, inespérée, inhabituelle et houleuse. Jesús découvrira vite à quel point sa campagne politique et son histoire d’amour sont intimement imbriquées.

Jesús en qui Remedios n’allume plus aucune étincelle, un soir de cafard alors qu’il apprend que son parti veut porter un corrompu au poste qu’il vise, Jesús, effondré, va se saouler et traîner dans un quartier populaire où tapinent travestis et transsexuels.

« Pouah, des travestis costauds aux jambes musclées, nichons gonflés au butane, épaules de dockers. »

Mais un peu à l’écart parmi cette faune étrange, il aperçoit une reine:

« Elle porte une mini-jupe à paillettes dorées, des bas résille, de hauts talons blancs et une courte blouse à bretelles. Elle fume avec une allure de femme fatale et pourtant elle parait encore vulnérable aux émotions. Le contraste entre ses lèvres charnues, un peu gonflées, et la coquetterie enfantine de la fossette du menton lui donne un air d’innocence provocante. Le doux venin de son regard et sa voluptueuse langueur de cygne incitent à la protéger, et en même temps à la dompter au fouet. Quand Jesús baisse la fenêtre, la reine du boulevard s’approche de la voiture avec un déhanchement obscène:

-Bonsoir, chéri, tu veux de l’oral ou la totale? La totale, c’est huit cents et on va à ma piaule. »

Je sais; la chute, là, casse un peu l’image de la reine, mais c’est en ça que repose en partie le charme de ce livre, qui est tout ce qu’on veut sauf bienséant, et j’ai adoré ça.

Et il n’en faut pas plus pour que les présentations se fassent, d’abord dans la voiture – « Je m’appelle Leslie. Et toi ? »et que commence alors un amour fou, irraisonné et irraisonnable ( comme l’est souvent l’amour, non ?), hors de toutes conventions, et qui ne sera pas le moindre des freins au projet politique de Jesús. Jamais il ne renoncera à Leslie qui pourtant va lui causer quelques soucis, petits et gros, mais surtout gros…

Avec humour et témérité, Serna dessine là une histoire haute en couleurs, riche en rebondissements et féroce dans le trait, tant pour le monde politique que pour les bien – pensants de nos sociétés. Je dis « témérité » parce que faire tomber cet homme de convictions, honnête et intègre père de famille dans les bras de Leslie, qui vit dans un désordre total, physique, moral, matériel, une marginale dans toute sa splendeur, c’est téméraire, tellement réussi ! Le sage Jesús va se révéler le roi de la débauche et va se livrer tout entier aux désirs de la belle Leslie dans une relation aussi tendre qu’orageuse, aussi sentimentale que sexuelle. Passant de l’humour et de la moquerie au désespoir d’un homme confronté à un dilemme profond, à des coups durs venant de tous côtés, le lecteur tourne les pages sans un moment d’ennui.

« Les règles non écrites du bon amour, celles qu’un cœur vulnérable découvre quand il s’est donné sans conditions, l’incitait à signer avec elle un pacte suicidaire. Le politicien perdant et la vedette en disgrâce: deux personnes et un seul destin. La défaite partagée avait quelque chose de noble, il se sentait envahi par le plaisir de renoncer au salut égoïste. Brûler avec toi dans l’enfer des passions impures, m’abandonner au doux vertige de l’échec? C’est ça, petite salope, que tu veux de moi ? Ou tu préfères que je t’appelle connard ? »

Santa-muerte-nlaredo2Une histoire violente, sensuelle voire très « hot » , intelligente et pleine d’une ironie bien sentie, au suspense parfaitement maintenu; ainsi on ne connait le destin de notre couple qu’à la toute fin. On voit trébucher notre héros Jesús, mis à mal dans tout ce qu’il défendait jusqu’alors, jusqu’à ce que ce piège de la politique véreuse le traîne dans ses filets, le laissant mal en point, ébranlé et chancelant, mais toujours combatif. Une fable moderne et décalée, tantôt tragique, tantôt tout près de la bouffonnerie grâce au caractère de Leslie, effrontée, boudeuse, capricieuse, violente et fragile à la fois. Leslie qui prie Santa Muerte. On s’attache à suivre ce duo de choc dans un récit semé de doutes et de questions qui tiennent en haleine vraiment jusqu’à la fin. Je ne présumerais pas que c’est volontaire, je n’en sais rien, mais ce Jesús-là accomplit lui aussi son chemin de croix avec beaucoup de courage.

Je ne connaissais pas Enrique Serna, mais voici une belle et intéressante découverte. Écriture et  traduction parfaites, un excellent plaisir de lecture, je conseille !