Puisqu’il s’agit d’un livre sur le temps qui passe, j’ai trouvé normal d’y mettre des méandres, des croisements, des retours en arrière et des ronds-points, un peu de désordre et quelques incertitudes mais beaucoup de signes encourageants, des après-midis qui se prolongent et des saisons vite révolues. On ne se surprendra pas non plus d’y trouver au passage deux ou trois destins démontés en pièces détachées, puis remontés, mais avec des boulons mal resserrés, ce qui on en conviendra est ordinairement un effet collatéral des années qui s’envolent. »
Et voici le nouvel objet livresque que nous propose Jean-François Beauchemin, définitivement entré dans mon « panthéon » depuis un bon moment, et qui n’en sortira jamais. Jamais parce que chaque fois que je me plonge dans cette écriture si personnelle, si originale, si folle et si poétique, cette écriture unique, je ressors de ma lecture comme d’un grand voyage où se mêlent poésie, philosophie, extrême tendresse et le sentiment que le monde est plus beau. Jean François Beauchemin, de sa voix douce et si unique, nous invite au rêve dans le monde réel, au sensible partout, dans le moindre brin d’herbe qui frémit sous la brise, dans les regards, les paroles et les gestes entre les êtres, humains ou animaux. Soirée avec Rivka, extrait, le narrateur va voir sa sœur, conversation après un café BIEN arrosé:
« Ses premiers mots m’ont à vrai dire un peu déprimé, mais le cognac qu’elle s’est empressée d’ajouter à mon Arabica m’a vite revigoré: « Si tu tiens absolument à avoir mon avis, a-t-elle répondu, le voici:
Jean Jacques Rousseau est un âne. Je crois que cette idée du petit qui arrive au monde pur et vertueux, c’est de la bouillie pour les chats. En réalité, la société cherche à humaniser des hardes de bêtes sauvages. Dans l’ensemble, et avec le temps, elle y parvient d’ailleurs assez bien. Heureusement que nous vivons tous ensemble. » Ensuite le café a manqué, mais puisqu’il restait beaucoup de cognac nous avons prolongé très gaiement notre petit entretien. […]. Quelquefois aussi nous nous taisions, et alors nous sentions se manifester dans nos cœurs et nos esprits une sorte d’instinct, qui nous apprenait la joie d’être de passage avec tous les autres dans ce monde inouï, si mystérieux, si tragique et beau. »
Ici racontant une famille juive, mais plutôt agnostique, dans un Québec rural, la poésie de Jean François Beauchemin se déploie à chaque phrase, on entre dans le cerveau de Mayron qui tout au long du livre partage avec nous sa vie, enfance, adolescence, temps présent, et celle de sa famille qui connut les camps nazis, qui connut l’horreur et qui a survécu.
Je ne veux pas et c’est d’ailleurs impossible, résumer ces vies ici contées si tendrement, si gravement mais aussi si joyeusement, si amoureusement. Mayron nous parle, à notre cœur d’abord, et il parle de la vie, des vies, humaines et animales – avec une tendresse folle, un amour puissant. Et puis on croise aussi Mr Vigneault (Gilles je suppose), Dany Laferrière et trois générations, avec les grands pères Solomon et Aaron, les grand-mères Shamira et Hannah, Papa et Maman, la sœur de Mayron, Rivka, et l’amoureuse de Mayron, Léa. Mais aussi, entre autres le merveilleux père Labranche avec Solange et Antoinette, ses vaches auxquelles il joue de la musique. Et tout ici est si beau, tendre, drôle, bien qu’aussi parfois triste, bouleversant…tout est la vie, au fond, dans ce livre, la poésie en plus et en très grande largeur. Dessinant avec finesse chaque personnage – aucun n’est négligé – on les aime, tous. On ne veut pas les quitter, on veut entendre encore leurs voix et leurs rires, écouter leurs conversations, et regarder la nature, entendre la brise qui chantonne dans les arbres, entendre les abeilles du père Labranche qui font leur miel de la nature, les voix de toute cette humanité et toute cette douceur tendre que nous offre l’écrivain poète.
« Pourquoi en somme écrire ce livre? Eh bien afin de faire, oui, un portrait un peu durable de ma vie, mais à partir de la vie des autres, comme lorsque vous construisez une grange avec ses quatre murs et son toit pour ensuite y mettre le foin, le foin étant vous- même, la matière nourricière, inflammable et périssable dont vous êtes fait. Mais que serais-je sans cette grange métaphorique que constitue la présence des autres? Grand-père Aaron ( poutre centrale), grand-mère Shamira (toit), grand-père Solomon (fenêtres), grand-mère Hannah ( grenier pour les outils), papa ( plancher renforcé), maman (mur est, face au soleil levant), Rivka (porte double avec ferrures articulées ), le père Labranche (palan fixé à la poutre centrale, avec poulie et corde ), mon ami Gabriel (lucarne au grenier), mon ami monsieur Vigneault (mur ouest, face au soleil couchant), etc. À présent voici une phrase cette fois très autobiographique: je ne vaux rien sans les autres, pas même le prix d’une courge à la foire maraichère du village. »
Impossible à résumer, donc. Et à quoi bon? Il faut le lire, s’y plonger, se laisser emmener au fil de l’histoire, des histoires, au fil des vies ici dépeintes avec tant d’amour, tant de sensibilité, et toujours, toujours avec un sourire mêlé d’une grande émotion. Jean François Beauchemin parle ici aussi, je ne peux pas l’oublier, de nombreux auteurs, comme Federico Garcia Lorca, Rousseau, Herman Hesse ou Leonard Cohen, et d’autres; l’art, la culture sous toutes ses formes sont présents et est posée la question sur la façon de s’y immerger, grave ou joyeuse, comment en faire une sorte de sphère à taille humaine, sans prétention et sans orgueil. L’auteur s’interroge sur son travail, toujours avec un humour certain mais aussi emprunt d’une gravité douce. J’ai lu ce livre dans une sorte d’état déconnecté de notre réalité, comme on voyage, comme on rêve, j’ai été très émue, et j’ai beaucoup ri aussi.
Tendre, délicat, sensible et drôle, intelligent et puis un peu dingue et surtout plein d’érudition qui jamais ne roule des épaules. Un grand opus de cet auteur unique en son genre que je remercie pour ces heures d’évasion dans son univers. J’aime définitivement cet écrivain.
Bien sûr je ne peux boucler ce petit résumé elliptique sans une chanson québécoise. De Gilles Vigneault, ici présent, et « Les gens de mon pays », pour moi une de ses plus belles chansons dans une interprétation magnifique.

Je connais peu cet auteur, j’ai lu Le roitelet, bien aimé, mais pas commenté… C’était peut-être un soupçon trop poétique pour moi. J’imagine que c’est dans la même veine ici ?
Très poétique, drôle aussi, et philosophique quant à la vie. Je l’adore. C’est vrai que son écriture ne ressemble à aucune autre, c’est ce que j’aime et puis il parle du Québec profond aussi, et j’aime ça aussi
Comment résister à un tel enthousiasme ??
Ben…je ne sais pas ! 🙂
Chanson « Les gens de mon pays »: absolument ravi par l’écoute de cette chanson, d’un auteur que j’ignorais (ici, en France – sacré Français!).
J’ai cru au début qu’il s’agissait d’une reprise de Jacques Brel (et pour moi c’est un « sacré » compliment!).
Je tâcherai de voir si je la trouve en DVD…
(s) ta d loi du cine, « squatter » chez dasola
Superbe chanson oui