« Le puits » – Ivàn Repila , traduit de l’espagnol par Margot Nguyen Béraud -éditions 10/18

« Impossible de sortir on dirait, dit-il. Puis il ajoute: Mais on sortira.

Au nord, entourée de grands lacs comme des océans, la forêt s’étend jusqu’au pied d’une chaîne de montagnes. Au milieu de la forêt, il y a un puits. Le puits fait environ sept mètres de profondeur et ses parois irrégulières forment une muraille de terre humide et de racines, son embouchure est étroite et sa base plus large, comme une pyramide vide et émoussée. De veines lointaines en galeries affluentes de la rivière, une eau sombre s’écoule au fond du lit, le tapissant d’un dépôt terreux et d’une boue piquée de bulles qui, en éclatant, restituent à l’atmosphère son parfum d’eucalyptus. Peut-être à cause du mouvement des plaques tectoniques, ou de la continuelle brise tourbillonnante, les petites racines s’agitent, se retournent et paradent en une danse lente et angoissante qui évoque les entrailles des forêts dirigeant lentement le monde. »

Ce post sera court, pour un texte court (121 pages ), mais qui génère une véritable angoisse à sa lecture. ou plutôt de la stupeur et une forme de sidération . On ne comprend pas bien d’abord ce puits en pleine forêt, puis on y voit deux enfants, deux jeunes garçons, frères, le Petit et le Grand. Ils sont au fond de ce puits, se nourrissant de terre, de larves, de morceaux de racines et leur mission est de veiller sur un baluchon de nourriture destiné à leur mère. Qui viendra, ou pas, le chercher.

« Ce puits est un utérus. Nous allons bientôt naître, toi et moi. Nos cris sont la douleur du monde qui accouche. »

On est alors tétanisé et on se demande ce ou qui les a mis là, seuls, dans ce trou humide et terreux. Ce court roman, resserré au fond du puits, parle de violence, de vengeance mais d’amour aussi.

« Certaines nuits, le Grand ne peut pas dormir : soit parce qu’il fait des cauchemars infestés de douloureux souvenirs, soit à cause de ses vives angoisses, exacerbées par les bruits de la forêt et l’air dense de l’obscurité.

Après cinq semaines dans le puits, l’insomnie n’est plus qu’une routine comme les autres dans leur ridicule petit périmètre vital.

Tous les hommes, se dit-il, perdent le sommeil lorsque leur monde est obstrué. Voilà pourquoi les révolutions des peuples meurtris et les pires fléaux ont lieu la nuit. »

Il m’est difficile, la gorge serrée, de parler d’un texte aussi rare pour son style et son sujet, d’un livre aussi cruel, métaphorique et qui en même temps par son écriture, nous plonge avec précision auprès des enfants au fond de ce trou immonde, froid, sale, glacé, si précisément décrit qu’on s’y voit, dans l’obscurité, face à ces deux corps de gosses qui survivent. 

Bien sûr la métaphore est puissante, mais surtout, cette écriture est si précise, si inspirée, si charnelle, qu’on a le souffle coupé par la violence du sujet mais par sa beauté aussi. 

« C’est de penser que, toi, tu puisses mourir qui rend mon monde si petit. »

Je ne vais pas m’entêter à en dire plus, juste quelques phrases. Il faut être prêt à tout pour lire cette histoire, c’est à dire être prêt à entrer dans un univers inquiétant, avec ces deux frères, le Petit et le Grand, entre les racines, mangeant des larves et de la terre, et attendant le moment de voir le jour et de retrouver la mère. Et là je n’en dis pas plus.

« Ces parois sont des membranes entre lesquelles nous flottons et nous nous retournons dans l’attente de notre tardive mise au monde. Ce puits est un utérus. Nous allons bientôt naître, toi et moi. Nos cris sont la douleur du monde qui accouche. »

Indescriptible, génial, bouleversant. Un livre comme je n’en ai jamais lu, fable cruelle et cri d’amour, un vrai choc.

« – Quand on sera là-haut, on fera une fête.
– Une fête?
– Oui.
– Avec des ballons, des lumières et des gâteaux?
– Non. Avec des pierres, des torches et des potences. »

« Lapiaz » – Maryse VUILLERMET – Rouergue Noir

« Le moment est venu de raconter. Sinon, l’histoire se perd et, c’est pas bon. Certains disent qu’il faut laisser les secrets enfouis, mais on peut penser différemment, ne pas tout cacher au fond des grottes, des ravins, parce que, de toute façon, un jour, ça ressort.

Même longtemps après.

C’est comme l’eau. Ici, on est un pays d’eau et de calcaire. L’eau se faufile, cherche un chemin, creuse la roche, et ressort à des kilomètres. Longtemps après, elle revient à la surface. »

Nous voici dans le Jura, année 1977, dans la ferme de la famille Satin, des paysans qui travaillent dans un environnement de montagne difficile, mais c’est le leur. Bernard le fils et Arlette son épouse chasseuse de vipères, vivent aussi dans cette ferme, c’est ici que s’est construite leur vie avec leur petit garçon Paul, sous la houlette des parents, des gens simples, bienveillants et durs à la tache, comme l’exige ce lieu rude. Car le relief comme le climat sont difficiles, mais ça leur convient, la question d’ailleurs ne se pose même pas, c’est d’ici qu’ils sont, c’est ici qu’ils travaillent et vivent. Isabelle, elle, est la compagne de Tony, ce couple est arrivé là et tente de se faire accepter, ça se passe d’ailleurs assez bien avec le père Satin. Quant à Isabelle, fragile, elle est poussée dans les retranchements de sa confiance et de sa peur:

« – Et j’y pense, vous voulez peut-être faire un tour dans ma cabine, il fait bien chaud là-dedans et je vous ramènerai après!

Il plaisantait en plus, comme il avait dû s’amuser à la voir se débattre dans se phares! Comme ils sont énervants, ils aiment ça ici, contempler les bêtes prises au piège, les garennes s’enfuir dans les phares des voitures, les sangliers se jeter contre des barrières et les défoncer dans leur rage d’échapper aux chiens et de survivre. Ils aiment tester, faire peur, toujours dans la limite  entre la plaisanterie et la mise à l’épreuve, et s’arrêter, juste à temps. Elle souriait, incapable de répondre, comme si elle comprenait et appréciait la plaisanterie, elle reprenait son souffle, furieuse, gênée, humiliée, mais elle était passée, sauvée, elle a pressé le pas, elle a dû finir par crier, non, merci, au revoir, et elle a filé, le cœur battant encore longtemps. »

La narration est essentiellement assurée ici par le patriarche, un homme sensé, plutôt doux et loin d’avoir l’esprit fermé, en tous cas, c’est ainsi que je l’ai perçu. Preuve en est l’accueil plutôt bienveillant – et curieux bien qu’un rien sceptique – qu’il va faire à Tony et Isabelle, un couple marginal qui envisage une société et une vie différentes de celles des villes. C’est le père Satin qui le premier va nouer un lien avec Tony, grâce aux ruches de ce dernier, qui intriguent beaucoup le vieil homme et ça se passera plutôt bien. Ainsi, une sorte d’amitié va les lier un temps, Tony initiant le paysan à l’apiculture. Et on sent ici de vrais liens se nouer, grâce à la curiosité du père Satin, et la gentillesse de Tony. On se dit que là, les esprits s’ouvrent. 

« Je suis monté souvent cet été -là, j’avais pas grand- chose à faire, je voulais pas être sur le dos de mon fils Bernard qui, petit à petit, me remplaçait mais supportait pas mes conseils, alors, j’allais voir Tony.

J’avais encore les jambes pour monter, mais sans me presser, et pis, j’aime pas ces lapiaz, c’est traître, je pense aux veaux qui sont tombés, j’imagine, au fond, le squelette d’un beau renard, ou d’un chevreuil et je me rappelle les vieilles histoires, qu’on y jetait aussi les bébés qu’on voulait pas. »

C’est sans compter avec la fragilité d’Isabelle, qui finalement ne s’adapte pas très bien à la rudesse du pays, elle dont la balafre du visage intrigue. Isabelle, le maillon faible de l’installation du couple. Quant à Tony, il s’adapte plutôt bien et s’entend bien avec le vieux Satin. 

En attendant, la triste Isabelle va marcher seule sur le bord des falaises, déprimée, quand arrive Bernard qui la voyant ainsi va la réconforter; il est touché par sa fragilité, sa balafre au visage et il va arriver ce que vous supposez avec justesse, Bernard va avoir une relation charnelle avec elle – je suis extrêmement correcte dans mon choix de vocabulaire, pour ne choquer personne -là, sur la falaise. 

Bref, vous l’aurez compris, tout par en vrille et le calme du hameau et de la famille Satin vont s’effriter. Ce livre aurait beaucoup moins d’intérêt sans le trouble que va semer l’arrivée du second fils Satin, Daniel. Une blessure dans la famille; Daniel sort de prison et revient chez ses parents, qui l’accueillent malgré tout, on ne sait pas trop ce qui l’a poussé en tôle, mais au fond, ça n’a que peu d’intérêt pour la narration. Ce qu’on comprend plutôt assez vite, c’est que Daniel est un pilier de bar, et qu’il boit comme un trou. La prison n’a nullement changé ça. S’en suit une série d’événements qui vont affliger le père Satin, comme Bernard qui va s’enticher de Séverine, laissant Arlette  sur le carreau, Arlette qui va faire de son mieux avec son petit Paul. Daniel, Bernard et Séverine vont bien jouer tous les trois, et assistant à tout ça, désemparés, les parents Satin. Le père, au départ de Tony et Isabelle:

« Je savais pas quoi dire pour le retenir sans trop poser de questions, et pour lui expliquer aussi qu’on avait été contents, un moment, de les connaître, de leur apprendre un peu notre façon de vivre et comment eux aussi, ils nous avaient apporté de la nouveauté, du sang frais. J’aurais voulu dire que je les aimais bien, que je regrettais la bagarre avec Bernard, leur départ, mais chez nous, on sait pas bien exprimer les sentiments. J’aurais voulu lui payer un coup à la maison aussi, ça se fait, mais j’osais pas, à cause de Bernard. Et pis, c’est vrai qu’à la fin, ça s’est gâché avec lui, j’avais un peu perdu confiance, alors tout ce que j’ai trouvé à dire, ça a été:

-On a bien rigolé, hein?

Il a eu l’air surpris, il m’a regardé avec son drôle d’air, il m’a serré la main, bien fort, il m’a tourné le dos et s’est mis à marcher le long de la route, assez vite, sans se retourner. J’ai suivi longtemps des yeux le point rouge de son sac, je l’ai vu disparaître au virage, toujours le même, celui qui marque le départ du chemin de la Louvière. J’avais beaucoup de peine.

Tout était allé si vite, c’était comme un rêve. »

Le père est pour moi le plus beau personnage, cet homme qui fait de son mieux, ni buté ni borné, cet homme va aller de déception en désarroi, et il est celui que je préfère dans cette histoire qui finit de façon si glauque et triste. C’est bien un drame qu’écrit Maryse Vuillermet, je verrai bien cette histoire adaptée au cinéma…

Je ne peux pas vous laisser sans les dernières phrases, d’une infinie cruauté:

« Oui, la vie est cruelle, mais ça, je l’ai toujours su, pas qu’avec moi, avec tous, bêtes et gens. Mais pas plus qu’un chasseur qui descend un sanglier et qui sait que la bête blessée fait des kilomètres pour perdre tout son sang et mourir seule, pas plus que le vieux Maurice qui a attaché son chien derrière le tracteur pour le punir et l’a traîné devant ses gamins jusqu’à ce qu’il soit écorché vif sur le goudron de la route, pas plus que celui qui a fait naître simplet, le fils Berthet, le Serge, qui va travailler à l’usine comme une machine toute sa vie et mourir sans avoir connu la femme, et pas plus que mon fils Daniel, le malheureux, qui a peut-être commis le pire et va errer toute sa vie, loin de nous. »

Terrible.

 » Les arbres ici parlent aussi l’arabe » – titre allemand : « In der Fremde sprechen die bäume arabisch » – Usama Al Shahmani, traduit par Lionel Felchlin, éditions La Veilleuse

« L’arbre de l’amour

Le mot « randonner », je l’ai entendu pour la première fois en 2002. C’était en mai, peu après mon premier anniversaire en Suisse, quand j’ai fait la connaissance de Mme Wunderlin, la tante de Bilal, mon colocataire au foyer pour requérants d’asile. Elle passait rendre visite à son neveu, un jeune Irakien arrivé en Suisse en 2001 -six mois avant moi. Cette femme, la cinquantaine, ressemblait aux Suissesses, elle était svelte, maquillée discrètement, vêtue simplement, elle savait donner une importance et un charme particuliers aux choses qu’elle appréciait. Mais quand elle évoquait ses vagues souvenirs et son enfance perdue à Bagdad et El-Qurnah, une petite ville du sud de l’Irak, la tristesse cachée dans ses yeux noirs trahissait ses profondes racines irakiennes. »

Je n’ai pas pu raccourcir cette introduction qui déjà à elle seule dit le sujet, présente le cadre, et puis immerge dans une écriture magnifique ( traduction de même) qui m’a portée de page en page par sa douceur, sa finesse, dans la mélancolie du narrateur, qui jamais ne sombre dans la noirceur. Le camp de réfugié:

« Quelque temps plus tard, j’ai repensé à cette marche sans but. J’étais déprimé, la place manquait, le reste aussi d’ailleurs. Chaque résident du foyer bloquait le passage, tout le monde s’en plaignait. Mais j’avais bien le droit d’aller marcher, je me suis dit.

Je n’étais pas équipé pour une balade en forêt. Je n’avais qu’une paire de chaussures « de loisirs ». Je n’ai appris ce terme que plus tard. En ce temps-là, je ne savais pas que chaque paire de chaussures appartient à une catégorie, en Suisse. »

Quel magnifique texte. Usama a fui l’Irak pour trouver refuge en Suisse où il entame une procédure d’asile. Puis il apprend que son frère Ali, resté à Bagdad, a disparu. Le jeune homme rempli de chagrin, de peur, d’inquiétude, va trouver un refuge en marchant en forêt, et ce sont les arbres avec lesquels il va se familiariser – comme à la marche -, ce sont ces arbres, ces chemins, la nature et ses possibilités d’évasion qui vont l’amener au bout de sa quête de « guérison ». Car Usama, bien que son épouse l’ait accompagné, reste sur l’image de son frère Ali disparu, et de sa mère emplie de chagrin et Usama est empli d’inquiétude.

Usama parle de sa grand-mère:

« C’était sa manière d’être. Elle ne justifiait jamais rien. Même quand elle parlait d’elle-même ou de ses sentiments, elle s’en sortait avec peu de mots. Elle était analphabète, fille d’un paysan originaire d’un village proche des vestiges de Babylone. Au début du XXe siècle, l’école qu’elle aurait pu fréquenter n’existait pas encore, elle tirait sa sagesse de sa grand-mère et de son père. Elle me racontait de merveilleuses histoires de déserts et de héros qu’elle avait le don de rendre vivants. Ma grand-mère a représenté pour moi la première source de savoir. »

Ce sera grâce a ses marches en forêts, grâce aux arbres, aux chemins de campagne qu’il trouvera un certain apaisement. Quitter son pays natal, fuir la guerre en laissant une part de soi et de sa famille, aborder le monde occidental, la Suisse, y demander l’asile  – une pièce de théâtre qu’il a écrite l’a obligé à fuir l’Irak – , tous ces événements font de lui un être fragilisé, souvent triste, même s’il combat l’abattement.

« J’étais dans une forêt entre Amriswil et Romanshorn. Je ne sais plus exactement comment le lieu s’appelait. La plupart des arbres étaient nus, le soleil brillait à travers les branches et faisait des feuilles mortes une mer étincelante. Le son de mes pas m’apaisait et la distance entre ma peur et moi augmentait à mesure que je m’approchais de l’arbre.

Chaque jour la forêt m’enseignait quelque chose de nouveau. »

Ce seront réellement ses marches en forêt et les arbres qui lui apporteront une forme d’apaisement, moins de sentiment de solitude. Les arbres, comme le dit le titre parlent aussi l’arabe, ils parlent au cœur et aux émotions, ils sont là, plantés et penchés sur Usama sur les chemins.

Quel livre touchant…Un récit autobiographique douloureux et tendre à la fois, une histoire que je trouve vraiment représentative de ce que peut être l’exil – enfin je le pense -, la douleur à apaiser vaille que vaille, et le choix de résister, écrire encore, et marcher, et recevoir en soi la force calme des forêts, des arbres, des amis silencieux et bienveillants, les recevoir comme des âmes sœurs. Je sors de cette lecture emplie de sensations, celles que je connais déjà des bienfaits de la marche et de la marche en forêt en particulier. Usama, lui, a besoin de résilience, mot galvaudé mais qui ici a son sens le plus fort, et ce seront ces arbres et les sentiers qu’il va parcourir qui vont l’aider, en l’éveillant je crois à une autre manière de considérer le monde, et la vie. À propos de la langue et de son usage:

« Je préfère m’exprimer en arabe lorsque j’écris sur la patrie. Bien que mon quotidien se déroule principalement en allemand et que l’arabe soit quelque peu passé au second plan, cette situation a l’avantage d’avoir créé une certaine distance avec ce sujet, comme à travers un voile délicat.

Mais quand je n’ai pas entendu un mot de dialecte du sud de l’Irak pendant des semaines, je vais en forêt déclamer des mots, je les prononce comme mes parents et mes grands-parents. Je savoure ce rythme lent qu’on a là-bas. « 

Je ne dis rien de ce qui concerne ses échanges avec sa famille, au téléphone quand c’est possible, et cette quête d’Ali qui fend le cœur. Souvenirs, mélancolie et marche en forêt, l’écriture de Usama Al Shamani est d’une infinie poésie et ce livre m’a profondément émue et touchée. Je vous invite vraiment à lire ce texte tellement beau, fort, intelligent. Un bijou.

Il est clair que ce bref article ne dit pas tout, mais je préfère m’en tenir à ce que j’ai ressenti.

Un gros coup de cœur rempli d’émotion.

« Martha ou jamais » – Lune Vuillemin, Musée des Confluences/ éditions Cambourakis, collection Récits d’objets

« Automne 1871

Le ciel fit claquer sa langue épaisse dans le lointain. En quelques secondes il s’était paré d’ombre. Au nord, le bleu disparaissait, avalé par des ondulations anthracite. Une ligne inébranlable allait désormais relier l’aube au crépuscule. Une rivière sombre s’écoulerait devant le soleil, suivrait ses moindres dépassements à la trace, dessinerait une piste céleste en direction du sud-ouest. Elle serait flanquée d’un chœur tumultueux, qui parfois lui passerait devant comme un chien rieur. À terre, déjà, les enfants sortaient les gaules et les fourches. »

Martha ou jamais – Lune Vuillemin

Je suis très attachée à cette collection, que je parcours presque depuis ses débuts. Et voici que je découvre grâce à cette collection Lune Vuillemin et la poésie infinie qu’elle développe. Pour ce texte qui parle des massacres de masse -que sont les chasses aux tourtes dans la région des grands lacs, j’ai été totalement envoûtée, saisie par l’écriture magnifique, à la fois douce et puissante, reflétant à merveille ce que ressentent les deux jeunes amies qui assistent à ces hécatombes, Martha et Susan. La tourte est un oiseau migrateur de la famille des tourterelles. La première page est saisissante, avec toute cette population qui sort les fusils, les enfants les gaules et fourches pour la sinistre « cueillette » des oiseaux tombés des nues dans un nuage de plumes;

 « Une pluie de plumes et de chair se mit à tomber. Le corps de la murmuration continuait sa route, ondoyait tant bien que mal, pris de frémissements, de saccades. Le ciel toussotait, des points de suture fragiles éclataient sous les gerbes de plombs. Les cadavres tapissaient le sol aussi vite que la colonie avait enténébré l’horizon. Presser la détente du fusil, fermer les yeux, viser un point dans le ciel au hasard, tirer, recommencer. »

C’est en fait une vision d’horreur qui va hanter Susan et Martha, et en faire définitivement les amies de ces nuées fabuleuses, ces murmurations- quel beau nom si évocateur – et les ennemies des massacreurs.

« Susan tenait sa cousine par le bras, sentait les soubresauts de son corps contre le sien. La tourte morte que Martha pressait fermement contre son cœur tachait son mantelet de sang. Les doigts de Martha caressaient les plumes. Elle avait encore les yeux ailleurs. Susan sentit ses pieds fourmiller. Il lui parut soudain inconcevable de se tenir là, sur une terre jonchée de corps inertes.

Fond du lac, un charnier. Le ciel, un cri. »

Ce petit texte est d’une beauté à tirer des larmes – les miennes, c’est sûr – et ce qui y est beau, c’est la description des vols d’oiseaux, ces nuées, ces murmurations en vague dans le ciel, ce qui est beau, ce sont ces deux jeunes femmes bouleversées et bouleversantes, ce qui est beau, c’est l’amour qui les tient liées face à ce massacre de masse, ce qui est beau, c’est l’écriture de Lune Vuillemin, que je découvre avec une grande émotion et admiration.

Il me faut indiquer que la tourte voyageuse a disparu – est-ce surprenant?… -, elle était chassée (massacrée ) essentiellement au Canada, mets de choix pour les fêtes.

Un très bel épisode de cette série que j’aime tant. Et je termine avec ces phrases si belles, extraites de la lettre de Susan à Martha:

« 1890

Ne me laisse pas reposer sans leur accorder un dernier festin. Couronne-toi de rémiges, les grises des femelles courageuses, les cuivrées des mâles gracieux. Et lève le menton, toujours lève le menton. Pour les oiseaux. 

Ne te tais jamais, Martha.

Jamais.

Ta Susan. »

Bouleversant, beau, émotion indicible.

« La corde blanche » – Helen Faradji – Héliotrope NOIR

« Prologue

Juin 2005

Il était 23h30 et Jean -Luc Ullrich rentrait chez lui, comme tous les soirs. Il revenait plus tôt d’habitude, mais trois voitures étaient arrivées au garage juste avant la fermeture et son patron avait exigé qu’il s’en occupe? « T’as été trop absent ces derniers temps, faut que tu rattrapes un peu les heures perdues. » Cela ne l’avait pas dérangé, Jean-Luc aimait travailler. Ouvrir le capot, chercher la faille, la réparer. C’était simple. Il trouvait toujours. Et ça lui occupait l’esprit. »

Et c’est alors que Jean-Luc entre en contact – en collision serait plus juste –  avec Lisa Giovanni, sergente-détective à Montréal, contre laquelle il déposera plainte. Cependant, il a bien tort, accusé de viols et violences sur des femmes.

« Un an plus tard

C’était un de ces matins paisibles où Montréal, à peine réveillée, débordait de charme. Un soleil doux filtrait les rares terreurs de la nuit. Des matins comme ça, il ne pouvait rien arriver. »

Et bien si, matin tranquille et doux bien vite troublé, noirci par d’atroces faits, dont la découverte matinale de cet homme:

 » Sur le stationnement de l’aréna, l’homme gisait, les yeux fermés. Quelques cheveux longs, étalés en corolle sur le sol, lui faisaient une tête de marguerite à  demi effeuillée. Un chat de ruelle flânait le long de son flanc droit en reniflant. »

C’est ainsi que commence ce roman policier, noir et très bien écrit. L’écriture de Helen Faradji contribue très largement à la qualité du récit qui met en scène plusieurs acteurs de la vie de la ville: la police, des hommes d’affaires (sales), des politiciens ( douteux)  et des voyous acoquinés aux idées racistes et utilisés par les politiques véreux. 

On rencontre Omar et Rachida ( elle est discrète dans l’histoire mais je l’aime beaucoup ). Omar s’occupe des jeunes de son quartier, les rassemblant à la mosquée pour les garder dans le droit chemin, les faire lire, les éduquer et leur éviter la rue. Et bien sûr, suspecté du meurtre – on ne sait trop pourquoi – Omar est arrêté, et mis en prison.

Villeneuve, lieutenant de police et Lisa Giovanni ( virée de la police elle est dorénavant  détective privée ) vont mener l’enquête; ils connaissent tous les deux Omar et Rachida, et ne comprennent pas l’emprisonnement d’Omar. 

Va suivre une plongée dans le monde politique tellement douteux que ça fait froid dans le dos, lié avec des « hommes d’affaires » pas bien plus propres et des véreux de tout poil. 

Il est difficile de faire un panorama de cette histoire, dans laquelle on se sent un peu dans un labyrinthe fait de ruelles et de recoins sombres, mais qui grâce à la perspicacité de Villeneuve, de Lisa et de leurs soutiens va trouver une issue. Il semble pourtant que peut-être tout n’est pas terminé.

En tous cas, l’aspect politique du sujet est très intéressant, et dans cette belle ville de Montréal, les ruelles charmantes cachent parfois de bien vilaines choses. J’ai beaucoup aimé l’écriture d’Helen Faradji, à l’aise aussi bien avec les scènes de violences, qu’avec celles plus feutrées mais aussi moches des hommes d’affaires opportunistes en train de préparer des horreurs en dégustant un repas chic.

J’ai passé un excellent moment dans cette histoire et sa fin ouverte sur un tatouage, évoqué dans le roman et qui annonce, à n’en plus douter, une suite:

« Le véhicule partit en trombe, sans me laisser le temps de noter la plaque.

Sébastien Larrivée-Roy. Voilà, c’était comme ça qu’il s’appelait. Et au moment même où son nom me revenait en mémoire, j’eus l’intime conviction que ce tatouage était bien trop frais pour que tout soit fini. Il faudrait reprendre le fil de cette enquête qui ne voulait pas mourir. Et c’est ce jeune homme à la voix haut perchée qui m’amènerait jusqu’au bout de la Corde blanche. »