« La suédoise » – Giancarlo de Cataldo – Métailié NOIR, traduit de l’italien par Anne Echenoz

« Prison de Rebibbia, aujourd’hui

Deux jours après son arrestation, Vitaliano Currò, trente ans, étoile montante du clan ionien du même nom, reçut la visite de l’auxiliaire de cantine. En théorie, le contact entre un prévenu en cellule d’isolement et un détenu de longue date était interdit, mais les interdits ne comptent pas quand on appartient à une famille puissante et que l’on dispose des bonnes relations. »

Grand plaisir de lecture, pour moi le second roman de cet auteur en solo, et j’ai été captivée dès les premières phrases. Nous voici à Rome, quartier des Tours, quartier comme l’indique son nom d’immeubles, de gens pauvres, et, comme on va le lire, de négoces illicites et dangereux. Ici vit la Suédoise, qui n’a de suédois que ses cheveux blonds. Elle, c’est Sharo, blonde grande et mince, mais  renfrognée, une mère invalide, des petits boulots qui s’enchaînent et enfin un petit ami qui trafique des substances illicites et dangereuses. Je précise que l’histoire se déroule en période Covid, presque la fin de l’épidémie.

Ainsi commence ce roman épatant, épatant parce qu’il parle de pas mal d’autres choses que de la pègre à la petite semaine, de quartiers pauvres où tous les trafics se promènent à ciel ouvert, ce roman tellement bien écrit et bâti va nous emmener dans les pas de Sharo, dans son ascension. Elle va gagner en autorité, en initiatives, en ressources et en maturité. Vraiment il est impossible de ne pas l’aimer, malgré ce qu’elle fait, pas possible de ne pas la trouver intelligente et super débrouillarde. Avant l’ascension, des petits boulots et les inconvénients qui vont avec, le patron d’un bar louche:

« Mais le mari de Cinzia  ne voulait rien entendre. Il était hors de contrôle. Rouge, excité, peut-être avait-il pris quelque chose. Il tenta de repartir à l’assaut. Sharo se sentait sur le point de perdre sa clairvoyance. Elle sentait monter la colère. Elle essaya encore la manière douce, lui dit de se calmer, que Vito et le reste de la bande pouvaient arriver d’un moment à l’autre, que ce serait une honte par rapport à Cinzia qui l’aimait tant, qui était folle de lui.

-Mais je m’en fous de Cinzia, c’est toi que je veux! »

Mais que fait-elle, au juste? Et bien elle va peu à peu mener le bal des trafics de substances dangereuses dans son quartier, sur sa moto et tenant la dragée haute à tous les gars du quartier sans qu’ils mouftent vraiment – parce qu’elle est très très douée -, elle va surtout rencontrer le Prince. C’est là que l’auteur est vraiment fort, et malin, nous amenant à ce Prince, aristocrate seul et qui s’ennuie, semble-t-il, qui vit dans son château au milieu de beaux objets, oui mais seul. C’est lui qui va protéger Sharo – et elle en aura besoin -, lui faire découvrir aussi un autre monde que celui des tours. Sous cette protection Sharo va devenir quelqu’un qui compte.

« Le prince, sans se départir de son sourire, leva son verre à la santé de Sharo.

-Vous ne dansez pas, Sharo?

-Pourquoi, vous auriez envie…

Le prince la prit par la main et ils s’élancèrent sur la piste de danse. Sharo pensa que sa vie était un beau bordel mais qu’il lui arrivait des choses hors du commun. Qu’elle voulait partir des Tours et qu’elle n’avait pas l’ombre d’un fiancé, mais qu’elle dansait avec un homme charmant, pédé, d’accord, mais au fond qu’est-ce qu’on s’en fout. Que danser était magnifique, qu’ils risquaient tous gros à rester serrés comme ça » dans cette boîte à sardine, mais allez, pour une nuit, ce putain de virus pouvait bien aller au diable, non? »

L’histoire serait bien simple si la mafia, la grosse, la vraie et authentique ne la remarquait pas. Et puis il y a ce Prince mystérieux auquel la jeune femme s’attache:

« La vérité était que le Prince lui manquait. Leurs bavardages lui manquaient, son ton empreint de condescendance, d’affection, mais qui réussissait à la surprendre avec une perfidie subtile. Depuis qu’il était parti, il lui avait envoyé deux messages vocaux. Puis plus rien. Et son téléphone semblait constamment éteint et hors réseau. Elle était allée quelques fois au palais et avait tout trouvé fermé. « 

L’ascension de la Suédoise, talonnée par Fabio, Jimmy, Motaro, figures du quartier des Tours et du trafic local, sera fulgurante mais pas sans périls ni sans retombées.

Vous comprendrez qu’il n’y a pas une seconde d’ennui à cette lecture, qui se déguste avec délices tant c’est fin, bien écrit, intelligent, et même parfois franchement drôle. Sur le thème de la mafia et de sa force, ici vont s’opposer la mafia albanaise et la mafia locale, et notre jolie suédoise va naviguer sur son scooter dans ce milieu qu’elle côtoie depuis son enfance. Personnage attachant – moi, je l’admire même si elle commet des horreurs – parce qu’elle est intelligente, fine, futée. La vie dure l’a rendue débrouillarde.

Giancarlo de Cataldo signe ici un très très beau roman ( roman « tout court » sans qualificatif ) qui se dévore avec délectation et d’une traite en ce qui me concerne. Par l’auteur de « Romanzo criminale », de « Alba Nera » et puis co-auteur de « Suburra » et de « Rome brûle » en compagnie de Carlo Bonini, et d’autres encore.

Magnifique histoire, avec un personnage complexe et très attachant, une écriture pleine de finesse et de délicatesse, malgré le milieu décrit et pour un roman extrêmement noir finalement, une fin mystérieuse ou inattendue, c’est selon comment on la lit . Gros coup de cœur pour moi, j’ai adoré cette « suédoise » italienne sur sa moto et son prince charmant si élégant et ambigu. Deux très beaux personnages, complexes à souhait. Coup de cœur absolu !

La devise du clan mafieux d’Achille:

« U tti scurdari’i dduve veni e a ccu ne c’ apparteni. »

« Les lendemains qui chantent » -Arnaldur Indridason – Métailié Noir, traduit pas Eric Boury (Islande )

« Le moteur de la Lada s’étouffa et cala une fois de plus, ils la poussèrent jusqu’au bout de la jetée où était amarré le chalutier russe. Le véhicule n’avait pas passé le contrôle technique, il aurait été trop coûteux de le faire réparer  étant donné son grand âge et son mauvais état, ils avaient donc signalé à l’administration qu’ils le retiraient de la circulation et avaient rendu la carte grise quelques mois plus tôt. Ils l’avaient cependant pris en douce sans ses plaques d’immatriculation pour cet ultime trajet. La voiture avait passé un long moment garés au pied de leur immeuble, sa peinture jaune moutarde avait perdu son éclat, la carrosserie était parsemée de taches de rouille qui avaient fini par percer le plancher côté passager. »

Voici un bon moment que je n’avais plus lu Indridason, et je l’ai retrouvé ici avec grand plaisir, et avec Konrad . Je le reconnais : j’ai été grande amatrice très attachée à Erlendur, et le passage à ce nouveau personnage m’a déstabilisée. Vous savez, ces amitiés que nous, lectrices et lecteurs, nouons avec des personnages, ces amitiés peuvent nous rendre un peu « obsessionnels », et injustes pour ceux qui arrivent après.

Erreur corrigée, j’ai vraiment beaucoup aimé Konrad et sa façon d’être. C’est un homme bon, calme, touchant, et surtout très patient. Ici en effet il remonte le temps pour revenir à l’époque sombre des réseaux d’espionnage russes, dans les années 70. Konrad part sur les traces infimes d’une Lada et en creusant au fil de son enquête, informelle, vu qu’il est à la retraite, il va déterrer un corps, celui de Skafti, après qu’un autre corps soit trouvé au bord d’un lac.

« L’affaire Skafti ébranlait la police et le système judiciaire. On avait ouvert au moins deux enquêtes pour découvrir comment de telles choses avaient pu se produire  et la famille de l’assassin présumé, désormais décédé, exigeait qu’il soit innocenté et réclamait des compensations financières. Les médias voulaient savoir qui avait mené l’enquête à l’époque et pourquoi elle avait été bâclée. »

Je vous le dis tout de suite, c’est complexe, mais ce que moi j’ai le plus aimé, c’est le talent qu’à ce sacré Arnaldur Indridason pour tracer des portraits d’hommes et de femmes, tellement vivants, tellement concrets. Parfois c’est si fin qu’on perçoit même le non-dit. On va entrer dans quelques foyers, des couples, et la femme extralucide Eyklo; je l’ai beaucoup aimée, cette femme-là.

« Elle avait jadis cherché à comprendre l’origine des images qui lui venaient de l’au-delà. N’était-elle pas abusée par son discernement? Ses visions, ses rêves prémonitoires et sa perception de ce qu’on appelait le surnaturel n’étaient-ils pas une forme de maladie du cerveau, ou pouvait-elle réellement entrer en contact avec ceux qui n’étaient plus de ce monde?

Dès son plus jeune âge elle avait compris qu’elle était différente lorsque lui étaient apparus des gens qu’elle était la seule à voir dans les circonstances les plus diverses. (…) Elle avait appris à distinguer ces gens des autres  et s’était confiée à son père qui avait lui aussi un don de voyance même s’il l’avait gâché par l’abus d’alcool qui avait fini par l’emporter. »

Konrad va se trouver confronté à son ex collègue – mais pas vraiment ami, non – Leo. Et de fragment en fragment de récit ou de découverte, notre Konrad, attachant, va éclairer un pan de l’histoire islandaise que pas mal d’autres voudraient garder ensevelis. Je ne juge pas utile d’en dire plus, mais ce roman sonne mon retour vers Arnaldur Indridason !

« – Nikolaï et son oncle étaient coupables de haute trahison, ils ont été punis, mais ça n’a pas suffi, la vengeance des Russes s’est poursuivie jusqu’en Islande.

-Je m’interroge sur les motivations de Hendrik et Franklin, pour autant qu’ils aient monté le coup ensemble.

-Je suppose qu’ils rêvaient du pays des lendemains qui chantent, non?

-Ah oui, les lendemains qui chantent… »

Donc, je pense que je me remettrai sur les talons de Konrad.

 » Konrad et Ivan discutèrent ainsi un bon moment. Après avoir raccroché, Konrad se replongea dans sa collection de vieux souvenirs qui s’effaçaient un peu plus chaque année., il y trouva une magnifique photo d’Erna. Il se rappelait le moment où il l’avait prise. Ils étaient partis en voyages seuls tous les deux à la fin du printemps, les montagnes bleuissaient. Ils avaient parcouru les campagnes et planté leur tente après une longue journée. Erna s’était mise à l’écart pour observer la clarté du ciel et ses yeux s’étaient colorés de la lumière du soir. Konrad l’avait rejointe, il l’avait serrée dans ses bras et elle lui avait murmuré à l’oreille des mots qui parlaient d’une soirée de printemps. D’une lumineuse soirée de printemps… »

Une bonne lecture, instructive et  fine dans son regard sur les personnages. 

« Les doigts coupés » – Hannelore Cayre, Métailié Noir

« …Un permis de construire?…Avec le maire écolo qui fait une fixette sur les piscines, je te dis pas l’usine à gaz! Non, j’ai fait descendre Winiarczyk et ses gars pour creuser ni vu ni connu. On ne peut pas voir le chantier de la route de toutes les façons, même si on fait bien attention.

En prononçant le mot « piscine », Laurence jette machinalement un regard sur ses trois ouvriers polonais en train de manier la mini-pelleteuse.

-…Je viens de t’envoyer le lien de l’annonce. Tu vois la troisième vignette? Voilà, celle avec les arbres…On croirait que la maison est juste à flanc  de colline, mais en fait, entre les deux, il y a comme un éboulis de pierraille. Si on déblaye tous ces rochers, on aura juste la place pour le bassin dont une partie sera à l’ombre, ce qui est génial vu qu’en Dordogne, l’été, ça cogne. Attends, ne quitte pas…Y a mon Polack en chef qui s’agite…

Elle ouvre la fenêtre du salon:

-Oui, Slawek?

-Venir voir…

-Je peux te rappeler? Je crois qu’il  y a un blème. »

Un immense bonheur de retrouver Hannelore Cayre dans ce roman noir, qui débute avec ce cynisme de la bourgeoise qui enfreint toutes les règles, sûre de son impunité. Le « blème « , c’est un squelette surgi sous les charges de la pelleteuse. En Dordogne, dans la vallée de la Vézère, je crois bien qu’il ne faut pas trop creuser, il y a sans doute des os très âgés, des peintures, des trucs vraiment pas de la veille qui surgissent sous les pelleteuses.

Ce petit dialogue à l’acidité charmante ouvre un roman réellement original, qui m’a souvent fait rire, mais aussi captivée dans les passages documentés.

Nous rencontrons Oli, jeune femme pleine de vie et d’intelligence, et sa communauté, 35 000 ans avant notre ère. Le roman alterne sans gêne de lecture la vie d’Oli et des siens et les rapports des anthropologues sur les découvertes surgies au fil des fouilles et des chantiers de construction illégaux . Oli, les siens et les autres:

« La dernière fois que les siens étaient tombés sur d’autres gens, elle était encore toute jeune, mais elle s’en souvenait comme d’un bouleversement de leur vie à tous. Comme si le fait, pour les membres de sa famille, d’être sortis pendant un  temps de l’étroitesse de la hutte avait suffi à changer en profondeur le caractère de chacun et les relations qu’ils avaient entre eux. […]. Ils avaient rencontré une autre tribu. Elle ne se rappelait plus combien ils étaient; au moins le double d’eux. Tout ce dont elle se souvenait, c’était d’avoir joué avec d’autres enfants qui n’étaient pas de sa famille pendant que les adultes se grimpaient dessus à longueur de journée. Les hommes avaient également profité de leur nombre pour aller chasser ensemble de grosses proies, jusqu’au jour où l’un d’eux avait été embroché par un rhinocéros laineux. »

Cette histoire est passionnante, en plus d’être drôle. Si Hannelore Cayre met en scène nos ancêtres avec un humour ravageur et beaucoup d’ironie – en particulier quand il s’agit des hommes – on apprend pas mal de choses sur ces personnes qui vivaient alors dans des abris sous roche ou des grottes. « Personnes », oui, pas des humanoïdes grognant comme des animaux. L’autrice a mis un vrai langage dans la bouche de ses personnages.

Oli est l’héroïne du livre, plus maline, plus intelligente, plus vive d’esprit, c’est elle qui fera avancer l’art de la chasse et l’amélioration des cerveaux.

« Comme ce jour où, après avoir observé immobile des glaçons en train de goutter du haut de l’abri sous roche, elle s’était écriée: « La glace, l’eau: c’est la même chose dans un état différent; seulement la température change! Pareil pour la graisse: dure lorsqu’elle est froide, liquide si on la chauffe. Ça doit donc être le cas pour tout, y compris pour la pierre. »

« T’as rien de plus utile à faire qu’à regarder fondre les glaçons? » lui avait rétorqué sa mère. »

Prenant des risques, maltraitée – on lui coupera le pouce, à d’autres d’autres doigts – c’est elle la meneuse et c’est elle qui est le pilier de ce livre remarquable . C’est un roman féministe au sens le plus beau du terme – oui, ça fait grincer en ce moment, ce mot – qui démontre via les recherches d’anthropologues, paléontologues, philosophes, sociologues et autres scientifiques citées ( oui, ce sont majoritairement des femmes ) à  la fin du roman, qui démontre donc que la femme a grandement contribué à l’évolution de l’espèce humaine, et ce malgré tous les barrages posés et malgré la domination masculine, expliquée en note de fin par Paola Tabet, anthropologue:

« À part de très rares exceptions, dans la totalité des tribus observées par les ethnologues du XXe siècle, les femmes ne peuvent fabriquer les armes ou l’outillage, même celui qui leur sert dans leur travail. Elles dépendent pour cela entièrement des hommes qui contrôlent les matières premières. C’est là, exactement, que se trouve le socle de la domination masculine. Sans ce sous-équipement et cette possibilité d’exercer violence et mutilation, les  hommes n’auraient jamais pu atteindre une appropriation aussi totale des femmes, une telle utilisation de leur travail et de leur corps. »

La procréation et l’enfantement sont aussi des sujets qui donnent des pages d’anthologie, des pages vraiment drôles, mais sur un sujet grave, qui ne finit pas d’exister encore de nos jours en ce bas monde.

Mais Oli , toute téméraire qu’elle soit, est avant tout une femme. Et au grand dam du vieil oncle, l’oncle aîné, le chef de la communauté, Oli est intelligente, astucieuse, bricoleuse et surtout chasseuse…Tout ce qu’une femme ne doit pas être. La chasse en particulier est réservée aux hommes et pour ça on coupe des doigts aux femmes, témoignage de ce fait avec les empreintes vues dans les cavernes. La femme est celle sur qui les hommes sautent à tout bout de champ, celle qui de fait met au monde des enfants ( plein ), et qui nettoie la grotte, et prépare les bêtes ramenées par les hommes. Mmmm ça nous rappelle quelque chose, non? Merci Oli ! Une éclaireuse en quelque sorte pour l’humanité.

« Elle pencha la tête sur le côté tout en l’observant sans dire mot, puis interrogea l’obscurité du fond de la grotte:

-Jusque là j’ai fermé les yeux en espérant qu’un jour les choses s’arrangent et qu’on arrête de me couper les doigts, de me frapper ou de me pénétrer de force…J’ai espéré comme toutes celles qui ont appliqué leur main sur les parois de cette grotte que quelque chose change. Tu as dû les voir, les pochoirs, non? Tu as vu comme elles sont nombreuses, ces femmes? Elles lui ont toujours parlé à elle, mais jamais à moi. Pas un mot. Jusqu’à aujourd’hui. Là, enfin, je les entends! Et tu sais ce qu’elles me disent? Qu’elles sont contentes de te savoir ici, auprès d’elles, toi qui es en bout de lignée des Oncles -aînés… »

Je n’ai qu’un conseil à vous donner, c’est de lire ce roman ô combien passionnant, documenté sans lourdeur, émouvant et réjouissant.

Les références données à la fin, je les ai toutes notées, parce que ça donne réellement envie de les lire.

Bref, vous aurez compris que voici un roman peu ordinaire, ça se lit d’une traite, ça se savoure, c’est brillant.

J’ai adoré cette lecture jubilatoire et instructive.

« Sous prétexte que les mots des habitants de la préhistoire ne se sont pas fossilisés au même titre que leurs os, il a été décidé de les représenter comme des êtres frustes ou grotesques communiquant entre eux par des grognements d’animaux. Or, nos ancêtres sapiens sont de  » vrais gens »; seuls les progrès techniques, le développement culturel et surtout leur intime connexion avec la nature expliquent nos différences.

Médire, raconter des histoires le jour, la nuit, à la chasse, autour du feu ou en taillant des pierres…Façonner le réel, transmettre des informations pour se faire des amis, pratiquer l’ironie, inventer sans cesse de nouveaux mots, créer des mythes pour expliquer l’inexplicable, sont les marques de fabrique de l’humanité. »

Un des livres les plus intelligents et drôles de ceux que j’ai lus depuis le début de cette année.

« Alba Nera » – Giancarlo De Cataldo -Métailié Noir, traduit par Serge Quadruppani

editions-metailie.com-alba-nera-alba-nera-hd-300x460« Dans la campagne au sud de Rome, dans une ferme en ruine, au bord de la via Nettunense, deux jeunes gens se disputent.

Jaime a dix-sept ans. Ramon vingt-deux. La cicatrice qui lui creuse le front est le signe du chef. Dans la pandilla de Giardinetti, c’est le plus élevé en grade. Jaime lui doit obéissance et dévouement.

Ce sont deux chiots inquiets et affamés. Durs, musculeux, couverts de tatouages.

La rue a été leur école. Pour être admis, ils ont dû frapper des visages, taillader des chairs, piétiner des ennemis, et ils ont été frappés, tailladés, piétinés. Ils ont brisé des os et balafré des visages, ils ont gagné le respect par la violence. »

Grand bonheur de retrouver la plume sombre de Giancarlo de Cataldo, avec ce roman tortueux, retors même et des personnages complexes, en particulier l’enquêtrice Alba que je trouve fascinante. Le corps d’une jeune femme morte est retrouvé, ligoté selon l’art japonais du shibari. Avant de lire ce roman, j’ignorais cet art, le bondage à la japonaise, fait de cordes et de nœuds ( photo de couverture ). Mais le but n’étant pas de tuer, ici il s’agit bien d’un meurtre qui ressemble à celui qui 10 ans plus tôt a mis en échec l’équipe du Blond, du Dr Sax et d’Alba. Ils se retrouvent ainsi à nouveau pour tenter d’élucider ce meurtre. Dans ces quelques phrases à la découverte du corps par Ramon et Jaime, un mot, un seul pour moi signale ce que ressent le narrateur, le mot « petit » parlant du corps. Ce mot à lui seul rend tout le tragique de cette gamine ficelée, morte.

node-g3ab317726_640« Elle a les yeux clos et, de son petit corps enveloppé d’une couverture rouge tachée de sang et de Dieu sait quoi d’autre, s’élève une odeur âcre. De profonds sillons affleurent sur sa peau pâle et, sous les nœuds formés par d’étranges cordes aux couleurs vives, on devine une toile d’araignée d’hématomes et de coupures.

La personne qui l’a laissée dans cet état y a mis du temps, et du cœur. »

Il s’agit là de « drôles  » de personnages; troubles, avec des caractères affirmés et des relations parfois douteuses, qu’elles soient familiales, amoureuses ou juste intéressées. feet-gb9774be0a_640C’est en ça que c’est prenant, parce qu’on a le sentiment que la frontière est très très mince entre leur fonction de justice et leur vie personnelle. Entre leurs intérêts et leur devoir. Alors on assiste souvent à des jeux entre eux, c’est subtil, on ne sait pas toujours sur quoi ça va déboucher. Mais. Mais pourtant, il leur reste un peu de loyauté, d’orgueil, et pour le Blond, beaucoup d’amour pour Alba. Leurs retrouvailles pour cette enquête donnent lieu à des pages magnifiques, qui révèlent leurs relations, leurs caractères, ce que chacun sait des autres et ce que chacun en ignore aussi. L’auteur ne laisse rien flotter en surface, à chaque fois il creuse et autopsie en quelque sorte. Franchement je trouve ça très fort et ça bouscule. Le Blond est peut-être le plus clair dans ce qu’il ressent – il aime Alba plus que tout – et il est aussi le plus droit, ce qui ne lui rend pas la vie facile. Le passage où il examine de près le corps de la jeune fille est très émouvant.

« Une violente vague de compassion et une compatissante vague de violence le submergent. »

Je n’oublie pas de vous dire qu’entre ces trois navigue Ippoliti, admis de justesse au concours de la police, soupçonné même d’avoir été pistonné. On en saura plus en avançant dans la lecture, mais il n’est pas à négliger dans l’affaire, ni Cono Di Sangiorgio, général beau-père de Sax , ainsi nommé car il en joue:

Ensuite il y a Rome. Tous les trafics s’y pratiquent, y compris celui de corps humains, de femmes en particulier évidemment, et à travers les adeptes de pratiques sexuelles originales, tout ça se passe, parfois, souvent, par les mains de riches hommes, puissants, importants, avec dans leur sillage tous les petits minables intermédiaires qui grappillent quelques poignées de billets au passage, comme si tout allait bien, comme si tout allait de soi. La posture est si confortable, rien ne doit changer. Et Rome est éternelle:

rome-gdcd9958a2_640 » À qui s’obstine encore à nier que, malgré tous ses problèmes, Rome soit la plus belle ville du monde, on devrait montrer l’expression extasiée des deux personnes blondes en train de déguster un Massetto dell’ Ornellaia au pavillon Valadier. À leurs pieds s’étendent les toits de Rome, éclairés par le pâle soleil de décembre qui, avec les deux « champignons » chauffant stratégiquement disposés de chaque coté de la table, font de la terrasse du Pincio le décor où tout homme sain d’esprit voudrait vivre, triompher, aimer et même mourir. »

Mais les dessous de Rome et des Romains sont crasseux – ce ne sont pas les seuls au monde, hélas. Au-delà de pratiques sexuelles consenties, il y a bien autre chose. Comme le corps de cette jeune fille, marbré de cordes colorées et de nœuds dont il va falloir trouver qui elle est. Et cette enquête sera un sinistre révélateur, et l’occasion aussi pour nos trois flics de régler des comptes, de faire la lumière sur leur vie et sur leurs sentiments.

Voici ce que j’aime chez cet écrivain, ce côté complexe et ambigu des personnages, leur esprit un peu – beaucoup – tordu, ou torturé selon de quel point on se place. L’écriture est remarquable, allant de l’ironie la plus grinçante, un second degré ravageur, à une mélancolie profonde, un regard sur la ville et les gens qui y évoluent à la fois tendre et chagrin. J’aime Giancarlo de Cataldo.

« L’amant de Janis Joplin » – Élmer Mendoza – Métailié noir, traduit par François Gaudry

« Il faisait froid? Et alors? Le temps n’allait pas empêcher les couples de danser sous la magie de la lune, dans les hauteurs de la sierra, à l’entrée d’un hangar sombre où il n’y avait qu’un lecteur de cassettes. Qui avait besoin de plus? pensait Carlota Amalia Bazaine en observant les garçons qui faisaient bruyamment les malins à l’écart du bal, exclus par le manque de filles. Elle fut tentée de se joindre à eux pour rigoler un peu mais se ravisa: ce soir-là elle avait envie d’autre chose. Elle ne pouvait pas danser, tout le monde le savait, parce qu’elle était une femme à part: chasse gardée de Rogelio Castro, personne n’aurait osé l’approcher, encore moins ces jeunes qui préféraient s’en prendre à David Valenzuela avec des tapes sur la tête et des bourrades dans le dos, en criant: Ferme ton bec, ducon, les mouches vont entrer. »

Je viens de terminer ce livre, avec une très belle fin. C’est l’histoire de David, un jeune homme un peu perturbé psychologiquement, naïf, crédule, très gentil et puis accompagné de voix qui lui font la causette. Selon ce qu’il entend c’est « son karma » , « sa partie réincarnable » ou le diable qui lui parle, le conseille, se moque, en tous cas le dérange. Il n’est pas très beau, David, avec ses grandes dents en avant, il est doux et sensible. Mais aussi capable de tuer n’importe qui d’un jet de pierre. Il va découvrir ça au début du livre, alors qu’il danse avec Carlota, la femme interdite, d’un jet de pierre il tue Rogelio. Il ne sait pas encore qu’il vient de déclencher une guerre furieuse au sein des familles de narco trafiquants de ce triangle d’or du trafic de marijuana, le Sinaloa.

Alors que Rogelio s’en prend à David:

« Profitant de ce qu’il avait baissé son arme, David tenta de s’enfuir vers la montagne, mais son ennemi hurla: Où tu vas comme ça, fils de pute? Il lui barra le chemin et le bourra de coups de pied, David voulait s’éloigner, mais la cour grandissait comme sa peur. […] David aperçut Carlota Amalia le dos tourné pour ne pas voir, réfugiée dans les bras de ses amies. Les autres restaient immobiles, la violence engendre la lâcheté. Alors David regarda son agresseur qui, avant de le sacrifier, s’offrait le luxe de  pointer son arme vers le ciel, pour ensuite la baisser lentement, lorsque David sentit sous ses doigts une pierre qu’il lui lança en pleine tête, crac, comme un ultime réflexe de défense.

Rogelio s’effondra sans connaissance. »

Et ce sont les ennuis qui commencent… Parce que Rogelio et sa famille sont puissants. Bienvenue dans le cartel du Sinaloa

C’est ainsi que commence un voyage épique avec un grand nombre de personnages, des dialogues assez drôles, et surtout David, que j’aurais aimé encore plus présent dans le livre, parce qu’il est vraiment attachant, inattendu. Et l’amant de Janis Joplin, c’est lui…, lui selon Carlota

« …c’était un gars sympathique et propre, dommage qu’il ne soit pas normal; […] Petite, elle adorait David, mais en grandissant elle avait remarqué ces petites tares dont parlaient tous les autres. Dommage qu’il soit si différent: toujours la bouche ouverte, les dents de devant démesurées. »

Par son père et un oncle entraîneur – entre autres activités – de l’équipe locale de base-ball, grâce à son talent de lanceur ( de pierres ) David va se retrouver à Los Angeles, il va rencontrer une fille bizarre qui lui dit « Are you Kris Kristofferson ? «  et l’emmène dans une chambre d’hôtel, lui fait l’amour en 8 minutes et bye bye.

« Hello! le salua une femme. Are you Kris Kristofferson ?  David ouvrit la bouche, il n’avait rien compris. Elle tira une bouffée de son joint et dit sans souffler la fumée: Is this place the Chelsea Hotel? David fit oui de la tête, la femme sourit: Great, follow me, et lui fit signe de la suivre. Quoi, qu’est-ce qu’elle veut? David l’observa sans bouger. C’est peut-être le diable, pensa – t-il, il est sorti de ma tête. Arrête de débloquer, répliqua sa partie réincarnable, cette femme veut de la chair fraîche. » 

Elle lui dit être Janis Joplin. Notre David est fou éperdu d’amour, et la photo de Janis et ses chansons, ne vont plus le quitter.

« Janis Joplin, affirma la femme, I’m Janis Joplin, you can tell everybody you fuck Janis Joplin, et elle lui montra la porte. Go, baby, get out, please. David comprit, observa un instant ses pieds, puis il se leva, se rhabilla et sortit sans dire un mot. »

De retour au Mexique après quelques déboires dans l’équipe des Dodgers, il n’aura plus qu’un objectif, retourner à Los Angeles et épouser Janis…

C’est bien sûr tout un tas de péripéties meurtrières autour des familles de narcotrafiquants, mais honnêtement, pour moi le plus intéressant c’est le sort de David et de ces voix qui l’accompagnent, c’est un très beau personnage. Et puis l’humour – cette idée de Janis Joplin, j’adore !  – un humour qui souvent ridiculise les gros bras et met David à l’honneur, mais qui montre également à quel point les pays et leurs institutions – ici la prison –  sont corrompus. David, avec son espèce de naïveté, de candeur, a des réflexions pas si bêtes et curieusement, il attire les belles femmes, Carlota, puis Rebeca. mais son cœur est pris par Janis…

« Rebeca lui souriait: mon loup, j’ai quelque chose à te dire, elle se plaça sur la traverse centrale, rejeta la tête en arrière pour faire ressortir ses seins, plus rien  ne subsistait de sa colère de la mi-journée et, comme il ne se sentait pas agressé, David était excité. Allez, rapproche-toi, conseilla la voix. Sers-toi de tes mains. C’est quoi, Rebeca? Ben, je vais me marier avec Maríano. Avec ce type? hurla la voix. Gloups. Oui, mon loup, et là, ce sera ma dernière danse. La dernière? Oh non! se lamenta sa partie réincarnable, juste au moment où tu te réveillais. »

On croise de nombreux personnages, et le regard sur la famille est assez réjouissant lui aussi. Celle de David est peut-être bien la moins décadente, mais je dis bien: peut-être ! Lecture qui, si elle n’est pas inoubliable, m’a vraiment distraite, amusée autant par son écriture qui balance bien que par ce David et son compagnon de cerveau. A ne pas négliger par ces temps moroses ! Et puis, il y a Janis

« Le ton avec lequel on parlait d’elle commença à inquiéter David, et là-dessus l’animateur répéta qu’on avait trouvé le cadavre de la chanteuse à Los Angeles.[…] David fondit en larmes comme ceux qui ont tout perdu, il y avait dix-huit heures que Janis était morte et lui ne se doutait de rien, le regard rivé sur son poster: elle était là, pleine d’énergie, en train de chanter. »