« Une femme infréquentable » – Chris Dolan – Métailié Noir/Bibliothèque écossaise, traduit par David Fauquemberg

« Les jours duraient des siècles, l’air était comme un parchemin. La ville tenait bon au fond de la vallée, tels les rochers du Monte Capanne – patiente, desséchée, en attente. Le soleil du printemps, le soleil de l’été, un peu de pluie, un coup de vent parfois, rien ne changeait jamais au-delà de l’instant.

Tant de générations ont fait leur vie ici; trop nombreuses. La terre est rouge et blessée d’avoir été forcée, surexploitée, déchirée; les flancs des collines, indécemment nus depuis que les vignes ont péri et que le sol est devenu amer. Il y a tant de passé qu’il ne laisse aucune place au futur. »

Encore un excellent moment de lecture avec ce roman policier qui se déroule à Glasgow et j’espère bien que c’est le premier d’une série car j’ai adopté immédiatement la terrible Maddy  – Maddalena – substitut du procureur. La voici arrivant à Kelvingrove, où gisent les corps de deux adolescents morts, visage mutilé et se tendant la main. Et mentalement elle se voit et se décrit sans indulgence en ce matin de printemps:

« Une image d’elle-même lui vient à l’esprit: le dessin d’un enfant. Un gros trait noir autour d’elle, gribouillage au crayon qui la distingue de l’arrière-plan. Par-delà cette ligne – lumière brillante, impression d’espace, des boutiques en train d’ouvrir au loin, la rue devant le parc s’animant d’une vie joyeuse. À l’intérieur du trait, une sensation de lourdeur dans les jambes absolument pas en phase avec l’entrain de cette nouvelle journée. Sa langue sèche d’avoir tant fumé la veille au soir. Un semblant de migraine, à cause du quatrième gin tonic, qui va finir de s’imposer. Des vêtements trop noirs et trop serrés, tristes plutôt que sexy, lourds par un tel matin que l’on n’attendait pas. Quant aux chaussures à talons, tout faux. »

Maddy n’est donc pas un personnage bien clair et net, elle fume – énormément  -, boit – beaucoup – et ne travaille pas de manière très orthodoxe. Maddy est issue d’une famille originaire de l’île d’Elbe, ses arrière-grands-parents ont quitté l’île un jour et ont fini leur chemin en « Scozia », s’y sont installés avant que le père retourne chercher les deux garçonnets laissés aux bons soins de la famille. Un seul aura survécu, Vittore, le père de Rosa et le Nonno ( grand-père ) de Maddy . 

La très belle idée du roman, c’est de nous raconter l’histoire de cette pauvre famille italienne qui va quitter son île misérable et tenter sa chance ailleurs, au gré de l’enquête éprouvante sur le meurtre de ces deux garçons, suivi de celui d’une fille également adolescente. Parce que Nonno doit fêter son anniversaire, la famille dans la vie de Maddy tient beaucoup de place et puis elle  adore son grand-père. Aussi ces chapitres interviennent quand Maddy est occupée en famille.

Sincèrement j’ai trouvé tous ces passages très beaux et touchants.

« Nonno leur avait offert une patrie mythique. elle était donc plus riche que la plupart des gens. Rosa Di Rio possédait un monde dont les autres ignoraient tout. L’Italie était ancrée en elle, comme un moteur supplémentaire, un cœur secret. Elle avait un paradis où elle pouvait se réfugier.Et voila que l’homme qui lui avait offert tout cela était sur le point de s’éteindre. Il était peut-être même déjà mort.[…] Dressé sur la colline de la nécropole près du tombeau de John  Knox, elle pleurnichait comme un bébé. Pas Nonno…Pas son papa. Babbo ne pouvait pas l’abandonner comme ça. »

Mais il ne faut pas oublier pour autant ces enfants morts. Maddy est une fêtarde, elle déborde souvent, mais elle a aussi la peau dure et peu de choses la perturbent. Avec l’équipe de la police, il va falloir d’abord identifier les jeunes morts et ce ne sera pas facile pour tous, puis se retrouver face à des simulacres de familles, des curés louches, un ex de l’IRA devenu jardinier, de multiples pistes qui deviennent assez vite un fouillis inextricable dans lequel Maddy va naviguer à vue, coriace et oubliant les règles, et accessoirement tombant aussi sans se l’avouer amoureuse d’un enquêteur américain qui vient à Glasgow car des meurtres similaires ont eu lieu à New York et demeurent irrésolus…

« Louis Casci était une prise relativement impressionnante. Italo-américain, un crack du NYPD; costard taillé sur mesure, les traits bien dessinés, l’air puissant. Exotique; du moins, jusqu’à ce qu’il se déshabille. À poil, rares sont les gens qui gardent leur exotisme. La commune humanité efface toute trace de singularité. Les défauts nous rendent tous familiers – la bedaine, les cicatrices, les genoux cagneux et les débuts de calvitie, les imperfections de la peau. Nos corps nous fondent dans la masse. »

Tout ça fait qu’on ne s’ennuie pas du tout, on rit, on sourit et on suit les pas de l’infréquentable Maddy avec attention. Reste qu’il est difficile de comprendre que venaient faire ces adolescents dans cette histoire…Réseaux pédophiles ? Auxquels sont liés des hommes d’église ? Et des associations catholiques plus que douteuses ? Affaire scabreuse, vous verrez…Et qui donne l’occasion à Chris Dolan de bien appuyer sur ce qui fait mal:

« Rien de tel qu’une triple tragédie pour que les politiciens, les serreurs de mains professionnels et les rois du meeting prennent leur pied en public.Même des types comme Binnie et le président du comité John McDougall étaient poussés de côté par plus forts qu’eux en matière d’ego et de manipulation. Le Premier Ministre en personne, et la moitié du gouvernement écossais à sa suite, une poignée de célébrités – des anciens footballeurs, des popstars à deux balles. Des huiles de l’Église Presbytérienne, des juges et des militaires médaillés. »

Avec brio, l’auteur nous tire le portrait de parents navrants, d’adultes irresponsables ou pervers dans un Glasgow au printemps, mais on ne le sent guère .

Un humour décalé que j’ai particulièrement apprécié

« Les meurtres n’étaient pas vraiment un sujet de conversation dans ce bureau. La réputation qu’avait Maddy Shannon d’être, dans le monde des substituts du procureur, une série télé à elle toute seule, était bien plus intéressante.Et Maddy en tirait trop souvent profit pour s’en plaindre lorsqu’elle n’était pas d’humeur. »

ou encore:

« Maddy ne raffolait pas du Semi Monde. Chic, avec des tentures et un mobilier lourdaud digne d’une boîte d’Ibiza, du trip-hop en fond sonore, grouillant de monde. Glasgow tentant d’imiter Prague ou Reykjavik, ou du moins  l’image qu’on pouvait en avoir ici. Clientèle allant d’un certain âge à un âge certain (Maddy savait très bien à quelle extrémité de la fourchette elle se trouvait ). Pas 100% gay, mais plutôt homo, même si le sexe, ici, n’était qu’une façade. Personne n’était ni aussi riche, ni glamour, ni gay qu’il voulait le faire croire. Des conversations portant sur les patrons, les vacances et le programme télé de la veille. »

et la poésie pour l’histoire de la famille de Maddy. Ce personnage est beau, j’ai aimé Maddy parce qu’elle lutte comme elle peut, elle est horrifiée par ces meurtres même si elle ne dit rien, et ce que l’enquête dévoilera confirmera tout ce qu’elle  avait envisagé.  Elle se repasse le film de sa famille préoccupée par Nonno qui près de fêter son anniversaire est hospitalisé. Et elle boit du mauvais vin.

J’espère vraiment fréquenter encore cette femme infréquentable, et je conseille vivement ce roman bien écrit, drôle, touchant et enfin bien noir.

« Drums keep pounding a rythm to the brain

Six heures et demie et Maddy avait un verre de vin dans la main et une clope fumante dans le cendrier, un CD à plein volume sur la stéréo. Elle frappait depuis une heure à la porte de la chatroom de Louis Casci. La fillette de douze ans de Buddy Rich chantait comme une femme qui avait vécu toutes les guerres et les plaisirs que le monde a à offrir.

Little girls still break their hearts, a-ah. »

http://www.youtube.com/watch?v=zsTeWdYe7Vg

« Le filet » – Lilja Sigurdardóttir – ( Reykjavík noir – La trilogie, tome 2)-Métailié Noir, traduit par Jean-Christophe Salaün

« Sonja se réveilla en sursaut d’un sommeil profond, tremblante comme une feuille. levant la tête, elle jeta un coup d’œil au thermomètre du climatiseur: il faisait trente degrés dans la caravane. Elle avait voulu se reposer un peu les yeux en début d’après-midi pendant que Tómas allait rendre visite à Duncan, le petit garçon qui habitait sur la parcelle d’à côté. Le soleil en avait profité pour transformer la caravane en étuve, et le climatiseur s’était mis en route dans un grincement assourdissant avant de laisser échapper un filet d’air glacial. »

Un bon petit polar, même si je reconnais que la lecture du premier tome, « Piégée » , m’a un peu manquée pour parfaitement bien comprendre la position de l’héroïne Sonja, mais on rattrape assez bien le fil des événements. Que dire de ce livre sans trop en révéler ? Comme souvent, je ne vous donnerai que les grandes lignes, et ce que j’ai bien aimé ici.

Sonja est ce qu’on appelle « une mule », et travaille à faire voyager des valises bourrées de drogue entre pays et continents. Sonja a divorcé d’Adam qui lui impose ces trafics, c’est la condition pour qu’elle puisse voir son petit garçon Tómas. Le livre commence dans un camping en Californie où elle s’est cachée avec le petit, c’est son enfant sa vraie seule raison de vivre, et la seule aussi qui lui fait accomplir ses missions avec un sang-froid exemplaire et aussi tout de même beaucoup de courage.

« Ils avaient à peine commencé à renouer des liens que son fils avait déjà dû partir. Elle avait tant besoin de ces liens. C’était comme s’il existait entre eux une connexion sanguine, un cordon ombilical qui leur permettait d’échanger les nutriments nécessaires à leur survie, aussi bien à elle qu’à lui. Et si ce lien était rompu trop longtemps, l’un comme l’autre dépérissaient. »  

Car si elle a un ami complice qui lui veut du bien à la douane côté islandais, elle va se retrouver ici en prise avec Mr José et sa redoutable épouse puis veuve, Nati, sans oublier leur animal de compagnie: un tigre.

« La maison était toujours aussi menaçante, bien que parfaitement entretenue, avec son perron d’une propreté impeccable et sa porte fraîchement cirée dont l’odeur parvenait jusqu’au trottoir. Sonja resta immobile un instant en bas des marches avant de réunir le courage d’aller frapper. Elle avait d’horribles souvenirs de ce lieu. La demeure était comme baignée d’une aura de terreur et de souffrance, elle distinguait presque l’écho des hurlements des victimes du propriétaire, M. José, et de son abominable animal de compagnie. »

L’autre pan de l’intrigue est lié à Agla, une ancienne banquière qui travaille à l’évasion fiscale et au détournement de fonds au service de riches personnages ( ici un homme politique ), amoureuse éperdue de Sonja avec laquelle elle a eu une aventure dans le premier opus de la série. On voit très vite que ces deux univers sont liés, mais je vous laisse aller nager dans ce sac de nœuds…Ce que je peux dire, c’est que Sonja et son petit garçon, touchants, m’ont été sympathiques comme Bragi et son épouse Valdís, et quelques personnages secondaires mais Agla, si elle est un très bon personnage de roman, m’a horripilée et la froideur avec laquelle Sonja la traite durant un temps m’a été plutôt agréable. Agla est une ex-banquière malhonnête et brillante, qui attend son procès pour détournement d’argent, mais qui pour autant continue ses pratiques par des biais complexes que je ne me risque pas à vous expliquer ( moi qui ne gère qu’un livret A…) Je n’ai pas aimé Agla, mais alors pas du tout, même quand on la voit en amoureuse éplorée.

« Agla avança la main sur le matelas, mais elle n’eut pas besoin d’ouvrir les yeux pour comprendre que Sonja n’était pas là. Elle percevait encore son odeur émanant de l’oreiller qu’elle avait presque inondé de son parfum. Tant qu’elle gardait les paupières fermées, qu’elle ne laissait pas la réalité reprendre le dessus, elle pouvait imaginer que Sonja venait de se lever. »

Plusieurs personnages gravitent autour d’Adam, de Sonja et d’Agla, de braves gens et de très mauvais, en un ballet assez tortueux où on ne sait jamais qui va rouler l’autre, et ceci en allant de l’Islande à Londres, en passant par Amsterdam, Paris, jusqu’au Mexique par le Groenland. Tout de même, José et Nati  remportent la palme des teignes, couple ô combien exotique et malfaisant ( les chapitres en leur compagnie sont ceux que j’ai préférés je l’avoue, j’ai l’esprit un rien tordu ).

Nati, débarrassée de M. José et pas tellement plus rassurante:

« Sonja crut néanmoins distinguer une lueur d’amusement dans son regard.

-Je prends combien, cette fois?

-Quatre kilos, répondit Nati. ils passent directement au Groenland, où un de mes hommes prendra la relève. À vrai dire, il en cède une petite partie à son assistant de Nuuk qui le mélange pour en faire du crack bon marché pour les Groenlandais. Ils semblent bien accros. Je te dis tout ça pour que tu saches que je suis au courant. Je préfère que mes hommes soient conscients du fait que je sais tout. Comme ça, personne n’a l’idée de me faire un sale coup dans le dos. »

J’ai donc passé un bon moment à me poser pas mal de questions, c’est bien construit pour qu’on lise sans lâcher, j’ai fulminé en lisant une fois encore les comportements si honteusement malhonnêtes des protagonistes en costume élégant qui j’espère prendront le retour du bâton dans le dernier livre de la série ! ( punition par fiction interposée ). Je pense quand même que lire le premier de la série permet une meilleure compréhension des événements et des personnages de celui-ci.

« Le charme des sirènes » – Gianni Biondillo – Métailié Noir/ Bibliothèque italienne, traduit par Serge Quadruppani

« Quoique le mois de septembre fût bien avancé, le rapport entre l’interaction gravitationnelle et le transfert forcé de masses d’air ascensionnelles continuait à avoir une hauteur géopotentielle tout à fait considérable. C’était dû non pas tant à la présence d’une zone de haute pression d’origine océanique subtropicale…[…] En somme, quoiqu’un peu ancienne une phrase résumait bien les faits: c’était une foutue nuit de fin d’été où même immobile on suait comme un cochon dans sa porcherie. »

Et il n’en faut pas plus pour me faire entrer dans ce Milan accablé de chaleur lourde et dans la vie de ces personnages auxquels pour certains on s’attache instantanément. Comme j’ai aimé Ferraro, Mimmo, et puis Oreste le clochard et la petite Aïcha, et même certains autres, avec leurs défauts qui les font si humains et proches de nous.

Nous sommes donc à Milan où se prépare un défilé du couturier Varaldi, quelque peu en perte de vitesse sur le marché de la haute couture italienne. Mais une top model est tuée au fusil à lunette pendant la présentation. Le commissaire Michele Ferraro devra mener l’enquête dans un milieu tout à l’opposé de celui de ses origines populaires. Et ce qu’il va découvrir au fil de son enquête va le conforter dans sa détestation de cet univers où règne la corruption sous le vernis de surface.

Non pas que son milieu baigne dans une pure légalité et zéro vice, vous imaginez bien que non, on y trouve des voyous, des trafiquants, des voleurs, mais l’esprit n’est pas le même, la débrouille, parfois la survie, de quoi manger et frimer un peu sans doute de temps en temps, mais dans le Milan de la couture, ce sont des egos surdimensionnés qui poussent à tout pour briller et rester au premier plan. Au sein de son équipe, on voit un panorama de tout ce qui peut exister comme degrés dans la police :

« Le SCO ne se mélange pas à la flicaille territoriale. Eux, c’est le FBI italien, bordel. Bon, dit comme ça, ça fait un peu rigoler, mais enfin, eux, ils y croyaient. Certains mensonges aident à vivre. »

Il y a Mme Rinaldi  « qui a plus de couilles que n’importe flic jamais rencontré » et Favalli :

« Il avait déjà travaillé avec Ferraro.[…] Au début, ça n’avait pas accroché. Il lui était apparu comme un couillon qui passait son temps à faire des blagues nulles. Mais, en fait, il s’était avéré comme un type qui en avait. Favalli divisait l’humanité en deux parties: avec ou sans les attributs. Le reste n’était que fioritures. »

Parallèlement, on rencontre le clochard Oreste autrement nommé Moustache qui va prendre sous son aile la petite Aïcha, échouée en Italie avec son frère qu’elle a perdu en chemin. Ces deux êtres vont avoir la malchance de rencontrer un homme d’affaires odieux, méchant, au cœur de pierre, qui va chercher à leur nuire, tout imbu de sa personne. Ce sera sans compter avec un policier en colère qui ne va pas lui céder d’un pouce. Comment ces destins vont se rejoindre au cours de l’enquête de Ferraro et ses compères, je ne le dis pas.

Mais ce que je dirais, c’est que ce roman policier m’a absolument enchantée par sa vivacité, son humour, la bonté qui en ressort souvent. Certaines scènes sont absolument désopilantes, empreintes de poésie et souvent aussi d’une colère bienvenue. Deux mondes se percutent, Ferraro cherche à comprendre, mais y-a-t-il quoi que ce soit à comprendre que nous ne sachions déjà? Et d’épingler toutes les modes du moment, comme « l’apéritif dînatoire » que découvre Ferraro ( ce passage et sa suite m’ont fait beaucoup rire ):

« Michele et Luisa arrivèrent trop tard aux tables dressées, à présent les bouches faméliques des invités dévoraient tout sans répit.[…].Luisa pouvait toujours dire qu’au fond, elle n’avait pas faim et qu’elle regrettait seulement que Michele n’ait pas pu apprécier l’extraordinaire travail de mise en scène exécuté par le food designer.  ( Food designer ? Mais on ne les appelait pas cuisiniers autrefois ?) Ferraro n’avait guère d’intérêt pour le concept formel et le dispositif visuel de ces aliments déstructurés et à la cuillère, si compliqués à atteindre vu la plaie des sauterelles affamées en train de tout dévorer. »

D’autres passages très émouvants, quand Ferraro rencontre Aïcha, quand on reste avec Oreste, Aïcha, Gaucher, le monde de la rue, celui des sans toit par exemple:

« C’était comme s’il existait deux villes, deux Milan, une pour les dieux et une pour les damnés. Deux mondes qui n’auraient jamais du se croiser. »

et d’autres pleins de colère et d’ironie .

Tout ce qui peut nous révolter au quotidien, l’injustice, la pauvreté, la solitude, mais aussi tout ce qui fait battre le cœur, la solidarité, l’amitié, la fidélité, la tendresse…Plus j’avançais dans ma lecture et plus ce livre m’a réchauffée, et une envie d’aller dans le quartier de Ferraro à Milan ( que je ne connais pas ), Quarto Oggiaro.

Bien sûr, on ne peut pas nier la fascination que peut exercer ce monde de la création, son luxe et son côté irréel, mais pour le bon Ferraro, au bout du compte, tout ça est plutôt vain. Son cœur reste ancré au plus près de ses amis, de son quartier et plus prompt à la fraternité d’une embrassade qu’au baise-main. Ce livre ne va pas également sans développer une philosophie que je partage, ainsi selon Mimmo:

« La vie est assez difficile comme ça, et les plaisirs vraiment peu nombreux. Manger, baiser, dormir. Des trucs basiques, rien de particulièrement élaboré. Mais les mêmes pour tout le monde, d’après lui. Il se méfiait de ceux qui ne mangeaient que pour se nourrir, comme si c’était un problème d’approvisionnement énergétique, il avait  de la compassion pour les insomniaques, bouffés par le stress, il n’arrivait vraiment pas à comprendre ceux qui ne trouvaient pas dans une bonne baise le meilleur moyen de résoudre les conflits. Chacun s’occupe de ses fesses, c’est le cas de le dire. La paix dans le monde, aux dires de Mimmo, s’atteignait en quelques actions bien coordonnées: une tablée d’amis, quelques pots, les effusions vespérales avec ceux qu’on aime et, enfin, le repos du guerrier, mérité. »

L’auteur dépeint avec beaucoup de justesse notre monde, ses ambivalences et ses contradictions à travers cette histoire, et ce meurtre envisagé longtemps sous un certain angle sera à la fin éclairé sous un tout autre jour. Il ne faut pas se fier aux évidences. Il ressent ici souvent un malaise quand il est confronté à ce milieu du luxe:

« Si chacun restait à sa place à se laisser bercer par des préjugés bien chauds et rassurants, on vivrait mieux. Il n’ y aurait pas grand chose à expliquer. Accepter la condition du mal, vivre sans conscience, instinctivement, sans prétendre se libérer des chaînes des règles, des classes. Vivre en acceptant que tout soit déjà écrit. Quelle erreur fut celle de sa mère, lui imposer d’étudier, de s’émanciper de son destin de sous- prolétaire. Qu’est-ce qu’il était maintenant ? Un flic, regardé avec soupçon par ses frères et avec mépris par ses patrons. »

Très beau livre, riche pour ses idées et ses personnalités, très très bien écrit aussi, et décidément, les Italiens m’ont apporté de très beaux moments de lecture ces dernières années et ici, avec une fin très émouvante, beaucoup de chaleur humaine. Une bien belle rencontre que cet auteur, ses personnages et le déroulement de l’action qui m’a tenue accrochée aux pages. Je vous conseille vivement ce livre qui marie admirablement une bonne enquête policière à une promenade dans le monde de la haute-couture et du clinquant italien, mais aussi dans le monde de la périphérie. L’auteur, avec un regard féroce ou tendre sur ses contemporains et sur les gouffres qui se sont creusés dans nos sociétés m’a offert un savoureux moment à l’italienne, j’ai adoré ce roman, avec un gros coup de cœur pour Ferraro, Oreste et Aïcha.

« Quel sens ça avait de rendre hommage à un corps sans vie?  Abandonnez-moi au bord de la route quand je serai mort, laissez les rats me ronger les tendons, me déchiqueter les membres. Moi, je ne serai plus là, faites de mon corps ce que vous voulez. »

 

« Loups solitaires »- Serge Quadruppani – Métailié Noir

 » Bardonecchia, dernière gare piémontaise avant la frontière française. L’exceptionnel redoux qui depuis une semaine a effacé la neige des rues et dépeuplé les hôtels à skieurs persiste. On est fin janvier, l’allongement des jours s’affirme et, à 8 h 10, le monde apparaît en pleine lumière, tel qu’il est quand les humains n’y sont pas. Sous le ciel froid, entre les murailles noires des pentes à pic, pèse la tristesse irrémédiable des lieux si hauts qu’on ne peut plus qu’en redescendre. »

Qu’on ne s’y fie pas, l’ambiance de ce livre n’est pas aussi plombante que ces montagnes ténébreuses. Comme ce livre a déjà été pas mal chroniqué, j’ai bien peur qu’en en résumant la trame au minimum j’en dise encore trop; aussi voici un petit post qui ressemble plus à une simple sensation de lecture. Pour tout vous dire, je me suis  beaucoup amusée avec ce livre parce que Quadruppani ne se ménage pas pour nous distraire de choses graves et sérieuses; il raille, il ironise avec un rien de méchanceté et j’aime ça. Il m’a fallu quelques pages avant de me sentir à l’aise dans ce réseau d’acronymes – j’en ai compté plus de vingt –  qu’on connait très bien pour certains et moins pour d’autres ( je vous épargne la liste ). À l’aise, ce n’est pas tout à fait ça parce qu’en fait j’en ai fait fi pour me dédier totalement aux péripéties des personnages qu’on a du mal à situer clairement: ils semblent tous être doubles ( voire triples  ) appartenant à la police, à l’armée, à des groupes terroristes ou activistes, à des réseaux plus ou moins secrets, des authentiques ou des infiltrés, des vrais infiltrés qui deviennent de vrais terroristes, mais pas sûr…Bref ! Une grosse nébuleuse ( en tous cas pour moi car j’ai l’impression que d’autres lecteurs ont su dénouer les fils; moi pas et ça ne m’a même pas paru nécessaire  ) qui avec brio montre la complexité tout autant que l’absurdité de ces guerres dans lesquelles on ne sait qui est qui et qui défend quoi et pour qui, vous me suivez ? ( de la difficulté de faire la différence entre le bon et le mauvais…). J’ai souri aussi de cet écrivain qualifié « d’écrivain pour écrivains  » invité aux AIR, coup de griffe aux « Assises Internationales du Roman » à Lyon, un peu méchant, mais on pardonne quand même.

Bon. Et puis il y a des animaux; des choucas, par exemple. Et un loup solitaire qui voit sans être vu et qui hante les poulaillers. Et puis des blaireaux* et des chats. Et puis il y a des femmes et des hommes qui aiment jouer ensemble à des jeux variés plus ou moins distrayants, plus ou moins dangereux, plus ou moins mixtes aussi. Un livre d’espionnage? Pas vraiment. Un roman policier? Un peu mais pas que. Un roman noir? Oui plutôt mais pas totalement. Un livre politique? Forcément un peu aussi, n’est-ce pas.

De la difficulté à cataloguer et preuve que ce n’est ni utile, ni possible, en tous cas pas pour ce livre-ci . Voici donc un objet protéiforme qui va vous promener du Mali au plateau de Millevaches en passant par le Val de Suse, Modane, Lyon, Paris, le Ladakh, l’Algérie, St Denis et j’en passe, mais le Limousin est quand même le lieu central de ces aventures. Parce que je vous garantis qu’on ne s’ennuie pas, il se passe beaucoup de choses, violentes ou pas, guerrières ou sensuelles, l’éventail est large. Reste que plus la lecture avance, plus je rigole, et ça fait beaucoup de bien. Les personnages sont troubles à souhait, du médecin légiste à la rousse flamboyante, du mystérieux écrivain au conservateur de blaireaux ( oui, ça existe ), sans oublier les belles femmes qui flinguent, l’auteur nous sert ici un cocktail détonant ! Ma dernière lecture de Serge Quadruppani datait de « La disparition des ouvrières », j’ai retrouvé avec plaisir la plume et le ton acerbe de cet auteur qui par ailleurs est un traducteur épatant. S’il n’y avait pas eu l’humour débridé mais savamment dosé, je pense que je n’aurais peut-être pas apprécié autant cette lecture, mais la farce macabre et réjouissante ( oui oui, ça m’a réjouie ) de Quadruppani m’a tenue en haleine et j’ai fini tout ça sans m’arrêter.

BLAIREAU

  •  Mammifère carnivore aux poils raides, plantigrade, se creusant un terrier profond et ramifié pour y passer l’hiver et se nourrissant des aliments les plus variés. (Le blaireau est devenu rare en France.) –
  • Brosse en poils fins avec laquelle on savonne la barbe.
  • Large pinceau en poils de blaireau qu’utilisent les artistes peintres pour obtenir des effets de fondu.
  • Familier. Individu conformiste, borné, niais. * Note de la rédaction  : n’est pas devenu rare en France, ni nulle part ailleurs, d’ailleurs.                              Bonne lecture à tous !

« La daronne » – Hannelore Cayre – Métailié Noir

« Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou qu’on possède inscrit sur un compte. Non. C’est un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes. »

Et voici un roman noir comme je les aime, bien en dehors des clous côté bienséance et morale. Quand j’ai vu et entendu Hannelore Cayre aux Quais du Polar cette année, j’ai eu immédiatement envie de la lire, et j’ai retrouvé dans son écriture la même verve que quand elle parle, le même humour décalé et incorrect, la même virulence ironique, railleuse, acide et étonnamment poétique aussi. Parce qu’il y a une forme de poésie contemporaine dans cette façon de nous faire rire du tragique, dans sa façon de relater le langage des dealers et de s’en moquer, dans tous les cas très impertinent. Direct dans le ton, émouvant souvent tant cette femme est seule…Si ce n’est son ami flic, Philippe, commandant aux stups de la 2ème DPJ.

Notre héroïne, Patience Portefeux, 53 ans, veuve et mère de deux filles adultes et parties vivre leur vie, a travaillé dur et sans compter comme interprète dans les tribunaux – bilingue français – arabe par l’histoire familiale, une famille disons… originale – pour élever ses filles au mieux, et elle continue pour payer l’EPHAD scandaleusement cher dans lequel dépérit sa mère. Elle n’est pas ordinaire cette Patience, elle est atteinte de synesthésie bimodale, elle a les cheveux blancs depuis longtemps et la bouche un rien tordue par une légère hémiplégie. La description qu’elle fait d’elle-même est touchante, tout passe par l’ironie et l’auto-dérision, mais on la sent en fait pleine de chagrin, pour son enfance, pour la perte de son époux qui lui faisait des toasts à la manière de Rotkho:

« C’est à Mascate au sultanat d’Oman que nous nous sommes rencontrés et c’est au même endroit qu’il est mort alors que nous y séjournions pour fêter nos sept ans de mariage.

Le lendemain matin de notre première nuit ensemble, au petit-déjeuner, il a tartiné sans le savoir mes toasts à l’image de mon tableau préféré : un rectangle de pain avec un aplat de confiture de framboises sur la moitié, puis du beurre sans rien sur un quart de la surface résiduelle et enfin de la confiture d’oranges jusqu’au bout du toast: White Center ( Yellow, Pink and Lavender on Rose)  de Rotkho. »

Et quand il meurt

« d’une rupture d’anévrisme en plein  milieu d’un fou-rire. […] À partir de cet instant-là…pas une seconde avant, non, à partir de cet instant-là précisément, ma vie est devenue une vraie merde. »

Toutes les pages consacrées à l’histoire de la vie de Patience, si elles ne sont pas dénuées d’humour, sont en fait très tristes, on y sent naître une sorte de révolte, dont on voit après ce qu’elle en fera.

Elle a un drôle de boulot, cette femme. Comme elle est très disponible, quand on fait sa connaissance elle traduit les écoutes téléphoniques dans les enquêtes des stups et du grand banditisme, travail lucratif mais non déclaré par le Ministère de la Justice ! Au noir, oui !  Ce qui, le besoin criant d’argent se faisant sentir, va l’amener à franchir une ligne dangereuse.

Je ne veux pas raconter plus que ça la trame et l’action du roman, mais on peut dire qu’elle met une charge violente aux institutions de police, mais surtout de justice, elle est totalement en colère, on le sent, contre une façon aveugle et sourde de traiter certains maux de notre société. Ses propos sont totalement politiquement incorrects, mais ses arguments imparables. Plusieurs pages sont consacrées à ce cri de colère, mais en tous cas, elle ne ménage absolument personne, tout le monde passe à la moulinette, je ne vous mets qu’un extrait de son état d’esprit, au moment où Patience franchit le pas

« Quatorze millions d’expérimentateurs de cannabis en France et huit cent mille cultivateurs qui vivent de cette culture au Maroc. Les deux pays sont amis et pourtant ces gamins dont j’écoutais à longueur de journées les marchandages purgeaient de lourdes peines de prison pour avoir vendu leur shit aux gosses des flics qui les poursuivent, à ceux des magistrats qui les jugent ainsi qu’à tous les avocats qui les défendent.[…]. Tolérance zéro, réflexion zéro, voilà la politique en matière de stupéfiants pratiquée dans mon pays pourtant dirigé par des premiers de la classe. Mais heureusement, on a le terroir…Être cuit du matin au soir, ça au moins c’est autorisé. « 

C’est avec une vraie jubilation qu’on va suivre Patience avec ses gros sacs Tati bien lourds, son petit chien et sa tenue de femme d’affaires orientale, Patience qui va berner tout le monde, petits et gros, sans vergogne, sans aucun sentiment de culpabilité mais avec un grand plaisir. Elle devient La Daronne. Et nous lecteurs de nous délecter de cet humour ravageur, féroce, de l’irrévérence envers l’ordre établi qui ne mérite pas d’autre traitement. Car que dire d’une institution qui emploie des milliers de personnes au noir durant une vie entière parfois, sans droits sociaux ? On va suivre la réussite de Patience, ses aventures dans sa nouvelle vie, sa faculté à intégrer le milieu qu’elle surveillait et à devenir la daronne, sans oublier l’ouverture vers d’autres possibles avec sa voisine chinoise, Madame Fò. Et la fin en forme de vengeance:

« Et voilà.

Il y a eu du dégât chez les dealers-indics-policiers. Des morts. Des flics en taule. Un gros scandale. J’avais eu le nez fin: ces types étaient bien des hybrides de trafiquants créés par l’Office central de la répression des stups.

Le reste d e l’histoire est dans les journaux et elle a fait suffisamment de bruit pour que je n’y revienne pas.

Pas de police sans basse police, dit-on, eh bien qu’ils subissent donc la loi de leurs pairs, ces dealers fonctionnarisés. « 

C’est pourtant toujours un livre empreint de tristesse, de chagrins inconsolés et de solitude, une vie marquée par l’absence:

« Je me suis rendue dans le seul endroit au monde où j’étais attendue, à Mascate au sultanat d’Oman. Je suis descendue à l’hôtel où ma vie a déraillé comme le diamant d’un tourne-disque saute d’un sillon à l’autre, d’une chanson douce à une ritournelle sinistre, et contrairement au palace de la petite collectionneuse de feux d’artifice celui-là n’a pas changé d’un poil. »

Hannelore Cayre
Photo de Louise Carrasco

La petite collectionneuse de feux d’artifice ? Vous saurez le fin mot de cette histoire et de toutes les autres en lisant ce formidable roman ( Prix Le Point du Polar européen 2017 ) . Une écriture formidable, pleine de vie, émouvante souvent, drôle presque toujours, rythmée, prenante. Sur la couverture, c’est Hannelore Cayre elle-même, photographiée par sa fille Louise Carrasco, qui s’est interprétée en Daronne avec ses sacs Tati bien remplis et odorants et son imper mastic. Avocate pénaliste et écrivaine, ce roman est son 4ème, j’en ai donc trois à rattraper de toute urgence !