« Pottsville, 1280 habitants » – Jim Thompson – Rivages/ Noir, traduit par Jean-Paul Gratias

postville.indd« Et c’est comme ça, finalement, un soir où j’étais au lit sans pouvoir m’endormir, me retournant dans tous les sens à en devenir dingue, que j’ai fini par ne plus pouvoir le supporter. Alors je me suis dit: « Nick, que je me suis dit, Nick Corey, ces problèmes que tu as, ils finissent par te rendre cinglé, alors tu ferais mieux de trouver une solution, et vite. Tu aurais intérêt à prendre une décision, Nick Corey, sinon tu t’en mordras les doigts.

Alors j’ai réfléchi, réfléchi, et puis j’ai réfléchi encore un peu. Et j’ai fini par arriver à une décision.

Ce que je devais faire, j’ai décidé que je n’en savais foutrement rien. » ( fin du chapitre 1 )

Si vous saviez quels sont les tracas de Nick Corey, shérif de Pottsville, celui qui fait la sieste sur la couverture… Fainéant, nonchalant, un peu idiot, il se contente de voir venir et laisser faire. Il ferme les yeux sur les cornes que lui met Myra son épouse – une vraie mégère inapprivoisable -, il fait le joli cœur avec Rose, femme battue et Amy, dont il pense être amoureux.

Petit exemple de ses pensées quand il rencontre Myra ( là, franchement, j’ai ri un bon moment…)

« Ce que je pense, c’est qu’elle doit avoir des fourmis dans le fri-fri ou des cafards dans le falzar, une tracasserie de ce genre -là. En tous cas, il me semble urgent de faire quelque chose avant que sa culotte ne prenne feu et ne provoque un incendie sur le champ de foire, déclenchant une panique telle que des milliers de gens pourraient périr piétinés, sans parler des dégâts matériels. Et je ne vois qu’un seul moyen d’empêcher ça. »

Il laisse courir les bandits, laisse glisser les critiques et les moqueries. Nick Corey serait donc un type tranquille qui n’aime pas les ennuis, ni beaucoup non plus le travail. Sauf que Nick Corey veut un autre mandat, les élections approchent, et Nick Corey est tout sauf ce qu’il parait être.

J’ai passé un excellent moment en compagnie de ce shérif qui est en fait un sacré menteur très très malin et très porté sur la gent féminine (aller de l’une à l’autre est quand même son activité principale sur la totalité du livre, il est amoureux tout le temps ). Tout sauf idiot, Nick, mais au contraire stratège redoutable qui arrive à faire faire aux autres les sales besognes, l’air de rien et sans broncher. S’il est un sentiment qu’il ignore, c’est bien la culpabilité.

 » – V…vous m’aimez pas, Monsieur Nick.

Je lui réponds que sur ce plan- là, il a sacrément raison, à cent pour cent. La seule personne que j’aime, c’est moi, et je suis prêt à faire tout ce qu’il faudra pour continuer à mentir, à duper les gens, à être infidèle en amour, à boire du whiskey, à copuler, et à aller à l’église le dimanche avec tous les autres citoyens respectables. »

Ainsi se déroule ce roman qui est enfin édité dans son intégralité, et traduit en respectant la langue bien relevée de Jim Thompson. Le vocabulaire de Rose est plutôt riche et imagé – même Nick lui en fait la remarque – et on imagine la fadeur de ce texte sans les jurons et insanités en tous genres !

« Qu’il pourrisse en enfer! Je regrette seulement de pas avoir été là pour lui donner des coups de pied, moi aussi, à ce bâtard! dit Rose, ajoutant dans la foulée quelques épithètes bien choisies. Tu sais, Nick, ce que j’aurais aimé lui faire, à ce porc? J’aurais aimé prendre un tisonnier chauffé au rouge pour le lui enfoncer dans le c… »  (ici, un exemple « soft »

L’art de Jim Thompson consiste à amener peu à peu le shérif à dévoiler sa vraie personnalité, cet air de ne pas y toucher, et son talent d’argumentateur de premier ordre. Mine de rien, l’auteur balance par la voix de son personnage si irrévérencieux deux ou trois idées avec un humour cinglant. S’adressant à un agent de police privée dans un dialogue qui démontre que rien ne change vraiment ici-bas :

« Ah, sur ce coup-là, il vous en a fallu du cran! Quand je pense à ces cheminots qui vous bombardaient de morceaux de charbon et qui vous arrosaient à pleins seaux d’eau, alors que vous, les Talkington, vous n’aviez rien d’autre pour vous défendre que des fusils de chasse et des Winchester semi-automatiques! Oui, vraiment, je vous tire mon chapeau ! […]

-Et ces voyous d’ouvriers du textile ! Ceux-là, vous les avez bien soignés, pas vrai ? Des gens qui gaspillaient leurs trois dollars de salaire par semaine à mener la grande vie, et qui faisaient des histoires parce qu’ils devaient faire les poubelles pour ne pas mourir de faim ! Et puis, de toute façon, c’était rien que des étrangers, pas vrai ? Et s’ils n’aimaient pas ça, les bons rogatons de l’Amérique, pourquoi ils ne retournaient pas d’où ils venaient ? »

Un peu gonflé, Nick, qui s’en prend lui-même souvent à plus faible que lui… mais sa nature est immorale ! Nick est un tordu.

Je vous laisse le plaisir de découvrir ce petit roman délectable pour le personnage, pour son langage et sa verve, pour le rire qu’il provoque très souvent, et puis les 3 premières pages du chapitre 23, avec un retour au sérieux assez impressionnant, le passage à un registre presque dramatique, en tous cas sensible. Un développement de l’histoire impeccablement mené. Franchement, une lecture assez étonnante, drôle, noire et révoltée, une certaine idée de la justice, celle très personnelle du shérif Corey. Je vous propose aussi la lecture de l’article de ma camarade du blog Tête de lecture sur ce livre, dans lequel vous trouverez un lien très intéressant sur le parcours de ce livre avant cette belle traduction .

« Alors, voilà, Buck, voilà ma décision. J’ai réfléchi et réfléchi, et puis j’ai réfléchi encore un peu, et j’ai fini par arriver à une décision. Ce que je dois faire, j’ai décidé que je le savais pas plus que si j’étais n’importe quel autre pitoyable spécimen du genre humain. » (dernière phrase du roman)

Adapté librement et brillamment pour le cinéma par Bertrand Tavernier, avec « Coup de torchon », 

 

 

« Un hiver de glace » – Daniel Woodrell – Rivages/Noir, traduit par Frank Reichert

hiver glace Depuis « Un feu d’origine inconnue », je voulais lire autre chose de Daniel Woodrell et c’est avec ce roman glacé, cruel, que j’ai approfondi cette rencontre.

Ree Dolly, jeune fille de 16 ans, vit avec ses deux petits frères, Harold et Sonny et sa mère qui a perdu la raison et passe le plus clair de son temps dans un fauteuil à bascule, à marmonner. Quant au père, sa disparition est le nœud de l’histoire. En liberté conditionnelle contre une hypothèque de sa maison, il a disparu, et s’il ne se présente pas au tribunal, femme et enfants seront expulsés. Ree part à sa recherche.

Cette histoire, qui se déroule en hiver dans les montagnes Ozarks est d’une terrible violence. La famille Dolly et toutes ses branches, plus de 200 personnes, peuple cette vallée. Ree, elle, tente de faire de ses frères si ce n’est des garçons impeccablement élevés, du moins des personnes pas trop méchantes.

« Tant de Dolly avaient pris ce chemin, déglingués avant même d’avoir du poil au menton, élevés pour vivre hors la loi et soumis aux impitoyables et sanglants commandements qui président à ce genre d’existence. »

building-313202_640Je ne raconte pas plus l’histoire, mais une fois encore, l’écriture de Woodrell m’a impressionnée, ainsi que son sens de la métaphore. Il arrive à renouveler la description des paysages qui sous sa plume prennent une grande puissance.

« Des pins dont les branches basses s’étalaient au-dessus de la neige fraîche formaient pour l’esprit une voûte plus solide que n’en pourraient jamais créer prie-dieu et chaires. » 

ou des images comme celle-ci qui instille un état immuable et inéluctable dans la grisaille

 » la grisaille était comme punaisée au ciel ».

Les portraits des personnages patibulaires qui règnent sur ce monde brutal sont  tracés à grands coups de couteau en aplats rageurs, déclinés en teintes froides et sombres. Ce livre est une longue souffrance, une longue rage de survivre pour la jeune Ree qui veut sauver son maigre bien, pour elle et ses frères, et elle endurera tout avec une hargne incroyable. Ambiance de glace, il y fait froid dans ce livre, très froid, comme dans le cœur des habitants de ces montagnes. Seule l’amitié de Ree et de Gail, 16 ans elle aussi , déjà mère d’un petit Ned – elle vit dans une caravane avec un compagnon de 20 ans, trop jeune et inconséquent – seule leur affection l’une pour l’autre est un semblant de foyer chaud et réconfortant. Tout le reste n’est que charge trop lourde, mais pourtant assumée sur les épaules de la petite Ree.

Magnifique écriture qui dit sans fard un monde sordide, mais dont la finesse et la précision font surgir des instants lumineux quand les deux adolescentes retrouvent leur âge et leurs bras enlacés pour se consoler, ou bien ceux où Ree et ses frères partagent des gestes du quotidien comme le font les enfants, même si c’est bref, ces moments éclairent et réchauffent un peu le lecteur, pris dans cette gangue de glace.

bd hiver glaceBouleversant d’un bout à l’autre, ce ne sera pas le dernier livre de Daniel Woodrell que je lirai. Le livre a été adapté au cinéma par Debra Granik en 2010 ( les deux frères sont devenus un frère et une sœur ) ; je ne l’ai pas vu. Une bande-dessinée est parue aussi chez Casterman – Rivages / noir par Romain Renard.

Voici la bande-annonce du film, pour le décor.