« Baignades » – Andrée Michaud -Rivages/NOIR

Mise en exergue, cette citation :

« Je peins malgré moi les choses cachées derrière les choses. Un nageur, pour moi, c’est déjà un noyé. »

Quai des brumes, de Marcel Carné, dialogues de Jacques Prévert »

Voilà qui nous met dans le bain, si je puis dire. Andrée Michaud, on le sait maintenant, plante ses décors régulièrement au pays des lacs profonds, des forêts sans fin, elle y dépose des familles joyeuses, avec des enfants qui jouent, et puis inévitablement, toute cette jolie vie de vacances, d’été radieux et d’insouciance se transforme lentement mais sûrement en cauchemar absolu. Et puis, en fait, ça marche à tous les coups, parce que ça nous happe et que, comme dans ce livre assez court, on n’est jamais sûr que ça finisse bien – je dirais même qu’on espère un peu, parfois, que ça finisse mal, je sais c’est pas bien !  -. C’est écrit en sorte que la dramaturgie monte d’un cran à chaque page, on est happé et ça marche. Je sais, pas pour tout le monde, mais avec moi, ben ça marche à tous les coups. Ça marche parce que j’ai envie de ces frissons, je les aime, régulièrement une bonne cure d’Andrée Michaud. 

Un camping, un lac, des forêts. Un jeune couple arrive, avec une petite fille qui à peine arrivée se jette à l’eau toute nue et joue, et rit et se réjouit.

« Ils planifiaient ces vacances depuis longtemps, leurs premières vraies vacances en trois ans, et croyaient avoir trouvé un endroit de rêve, un lieu tranquille et isolé, un lac à l’eau limpide entouré de collines, des sentiers aménagés en forêt.

Et l’endroit était effectivement magnifique. »

Quand arrive le propriétaire du camping qui s’offusque de la nudité de la petite. Et tout démarre là, à ce moment précis. La jolie petite famille décide de quitter les lieux – ils soupçonnent cet homme d’être tenté par la fillette – , prend son van et part. Or un orage dantesque se déchaîne et là, tout va partir dans un drame épouvantable mêlant des hommes malveillants – mot faible -, la colère des cieux, la nuit. Alors ils partent:

« Au bout d’environ quatre kilomètres, alors qu’ils s’attendaient à voir apparaître le village, t’avais pas dit deux ou trois kilomètres, Laurie ? la route pavée avait fait place à un chemin de gravier et ils avaient compris leur erreur. On va trouver un endroit pour tourner, avait dit Max, mais plus ils avançaient, plus la forêt se faisait dense autour d’eux, et pas un espace dégagé où faire demi-tour, pas un foutu chemin de cabane. Pour compléter le tableau, le ciel était d’un noir d’encre, sans lune ni étoiles.

Ostie de putain de bordel de merde, avait juré Max, je peux pas reculer là dedans, je vois absolument rien. »

Et je n’en dis pas bien plus, parce que se met en marche une fuite, puis une poursuite haletante, de mauvaises rencontres, la mort, la violence, la foudre…La petite fille et sa maman vont vivre l’enfer. 

« La femme avait de plus en plus de difficulté à avancer. Ses longs cheveux bruns, bruns et emmêlés, pas bouclés, étaient plaqués sur son crâne et elle titubait comme si elle avait été ivre. À tout bout de champ, elle perdait pied et se redressait in extremis pour ne pas tomber avec la fille et l’écraser sous son poids. Après avoir glissé sur une pierre couverte de mousse, elle s’était résolue à poser la fille au sol et lui avait demandé si elle pouvait marcher un peu. La fille avait acquiescé en hochant la tête et elles étaient reparties en se tenant la main, plus lentement encore, plus péniblement. »

Pour finir – pas si mal – , bien que le père soit disparu, et sauf que, bien sûr, il reste un grain de sable – ou deux? – dans l’engrenage du retour à la vie normale. La jeune épouse a perdu son mari dans l’atroce poursuite de la nuit, mais a trouvé un homme qui va l’accompagner au retour dans sa famille et à la vie. Évidemment, même ça, ce n’est pas aussi simple et je ne risque pas de vous dire pourquoi. Vous savez quoi? On pourrait presque s’attendre à une suite. On reste un rien sur sa faim, mais je sais qu’Andrée Michaud le fait volontairement, juste pour nous dire, vous savez dans la vie, rien n’est jamais tout à fait fini, clos, terminé. Il y a un « Et si… ». Les derniers mots du roman:

« Elle avait vu Laurence sortir de l’eau avec Charlie, mère et fille portant un pyjama quasi identique, marguerites jaunes, marguerites blanches fanées et leur collant au corps, mère et fille qui ne survivraient à ce nouveau deuil qu’en tendant la main à celle parfois attirante de la folie, puis elle était retournée dans la maison inondée de soleil pour y chercher son téléphone. »

Si ce n’est pas mon préféré de ceux que j’ai lus de cette autrice que j’aime tellement   ( pour moi, c’est  « Bondrée ») , ça reste une lecture qui vous chope bien fort à l’estomac dans de grands fracas de tempêtes et ne vous lâche plus. Personnellement j’admire l’écriture de cette autrice sombre, hantée je crois, mais qui sait aussi si bien parler d’amour, de toutes les sortes d’amour.. 

Au dos du livre, La Presse ( journal québécois ) en dit:

« Un suspense anxiogène qu’on lit en se rongeant les sangs. » Et je valide !

« Joli mois de Mai » – Alan Parks, Rivages/Noir, traduit par Olivier Deparis ( anglais/ Ecosse )

Joli mois de mai par Parks« 20 mai 1974

McCoy arrivait à la hauteur de Wilson Street lorsqu’il commença à entendre le bruit. Des gens criaient. Des chevaux de la police faisaient claquer leurs sabots sur la chaussée. Des véhicules klaxonnaient. Puis un slogan monta, doucement au début. Il s’intensifia à mesure que McCoy se rapprochait du tribunal, jusqu’à devenir parfaitement net.

PENDEZ-LES! PENDEZ- LES, PENDEZ-LES ! »

Alors pour moi, ce Joli mois de mai est aussi un des meilleurs de cette série, en tous cas, celui que je préfère. Je ne sais pas comment en parler sans gâcher quoi que ce soit. Alors je vais focaliser sur les personnages majeurs, à savoir McCoy bien sûr, Wattie son collègue, Dessie Caine, Paul Cooper…mais tous ici, policiers, truands, petites mains chargées des sales boulots…en fait tous sont ici mis en scène dans une affaire sordide, mais bon, c’est bien toujours le cas dans cette série qui permet à l’auteur de faire avancer ses personnages dans leur boulot, mais aussi dans leur vie personnelle. Pour autant qu’ils en aient une, en tous cas concernant McCoy, elle se réduit à bien peu, sa vie personnelle…Et puis Glasgow, humide, vieille, sombre. Et pauvre. Les Models, logements pour des hommes en bout de course:

« Il y avait des immeubles comme celui-ci partout dans Glasgow. Les « Models », les appelait-on, abréviation de « Model Lodging Houses ». Y logeaient des hommes seuls qui n’avaient nulle part où aller. Le père de McCoy y avait vécu, et McCoy lui-même y avait passé tout son temps  lorsqu’il était patrouilleur. Bagarres d’ivrognes, vols d’espèces, des hommes retrouvés morts dans leur lit quand le réveil sonnait le matin, une main encore serrée sur une bouteille à moitié vide, leurs affaires rassemblées dans un sac en plastique sous le lit. »

Alors il y a l’alcool, bière et whisky sont ici de première nécessité, de premier réconfort. Même McCoy fait fi de son copain l’ulcère pour une pinte.

Sur une dizaine de jours, McCoy – et son ulcère – vont faire face à des crimes atroces, ce qui n’arrange ni l’un ni l’autre – . Imbriqués les uns aux autres, mêlant des milieux différents, bref, rien de plat, rien de clair, rien de bon. Et rien de simple non plus. Toujours la même tristesse devant des meurtres odieux:

« Il détestait regarder les photos des scènes de crime, voir les gens réduits à ce qu’ils étaient au moment de leur mort. Étalés au sol, les membres tordus dans tous les sens, des touffes d’herbe dans les cheveux, à moitié dénudés. L’indignité de la mort offerte à la vue de tous. Et toujours le même regard dans leurs yeux. Une sorte de résignation face à leur sort. Cette victime-là ne faisait pas exception.

La fille portait un imperméable léger, une robe à paillettes, des bottines à talons compensés, l’une à son pied, l’autre dans l’herbe à côté d’elle. Elle avait les cheveux courts, un peu comme Mia Farrow dans « Rosemary’s baby ». On voyait encore qu’elle était belle si on faisait abstraction des lividités cadavériques et des marques violacées autour de son cou. »

Le regard que porte McCoy sur ces corps sans vie, amochés, glacés est malgré des années de police toujours le même, plein de désarroi comme de colère, plein d’empathie et d’écœurement. McCoy n’oublie jamais d’où il vient et c’est ce qui en fait un flic « à part ».

On retrouve inévitablement le maudit « ami » de jeunesse, Cooper et ici, son fils en bien mauvaise posture. Toujours hanté par son père, McCoy continue sa route de flic, sous les ordres de Murray, fatigué mais toujours là, et en duo avec Wattie – que j’adore ! -. Murray face à une poignée de flics inconséquents:

« Murray hocha la tête. Même au fond de la salle, McCoy vit ses oreilles rougir. Il savait ce que ça voulait dire. Explosion imminente. Mais là, c’était pire. Murray était trop en colère pour crier.

-Vous déshonorez la police, tous les trois. Tirez-vous avant que je fasse quelque chose que je ne devrais pas. Inutile de revenir demain. Vous êtes virés. Et si vous êtes encore dans ce commissariat quand j’aurai terminé ce briefing, je ne serai aps tenu responsable de ce que je ferai.

La salle était silencieuse, tous attendaient, sur le qui-vive.

Puis Murray explosa:

– Vous êtes sourds? Tirez-vous, j’ai dit! »

Un salon de coiffure a été incendié, alors que s’y trouvaient la coiffeuse et ses clientes…Un crime atroce qui met tout le monde en émoi. Le roman raconte la traque des coupables et quand McCoy tire un fil qui l’amène à son vieux Cooper, et surtout à son fils, on se dit que ça va être, comme toujours avec ce lien entre les deux hommes, une affaire compliquée.

D’une grande violence, cet épisode est aussi celui au plus proche des êtres humains, qu’ils soient des criminels, des bandits, des femmes, de ces policiers sur le fil tout comme ceux  qui restent droit dans le rang, de tous les habitants de cette ville. J’aime toujours autant McCoy et Wattie. Même Murray finit par être sympathique, tout ronchon, tout insatisfait, il est quand même le pilier, même en n’ayant pas la plus grande place dans le roman. Il y a tant de choses dans ce roman que je m’arrête là, mais vraiment je vous en conseille vraiment la lecture, même si vous n’avez pas lu les précédents ( mais ça, c’est quand même dommage). Un dernier extrait, à propos de l’ulcère de McCoy, de ses fantômes que seul l’alcool exorcise – un peu -:

« Il redescendit, salua le jeune au crâne rasé et sortit dans l’air frais. Il dévissa le bouchon de la bouteille et but au goulot. Son estomac pouvait aller se faire foutre. Tout pouvait aller se faire foutre ce soir. Il avait besoin de whisky pour cesser de penser à son père. Pour cesser de penser à lui-même à treize ans, se déshabillant pour Dirty Ally. Pour oublier la livre qu’Ally lui avait mise dans la main après avoir pris les photos.

Il avala une autre gorgée, repartit vers la voiture. Il voyait Wattie assis au volant, en train de fourrer des chips dans sa bouche. Il se dit soudain qu’il allait fondre en larmes, simplement s’asseoir par terre et tout lâcher. Il n’était aps sûr d’être capable de repousser le passé ce soir-là. Il but à nouveau et se força à continuer de marcher. il décida de demander à Wattie si la proposition de passer la nuit chez lui tenait toujours. Il savait qu’il ne fallait surtout pas qu’il reste seul ce soir-là. »

Si ce passage ne vous fait pas monter les larmes, où au moins la chair de poule, je n’y comprends rien. McCoy est bouleversant, simplement bouleversant face à son passé, son enfance, sa sordide histoire. Et vous verrez que dans ce livre-là, des comptes vont se régler. Vous trouverez aussi peut-être mon post un peu léger, mais en l’occurrence, plus ça va et plus je trouve inutile d’en dire plus. Dire « c’est celui que je préfère » doit suffire, en tous cas pour cette fois. Et voilà, j’en ai fini. Cette série est un régal, on attend juin. Fera-t-il un jour beau à Glasgow? En tous cas, ce « joli » mois de mai est à ne pas manquer, il m’a beaucoup touchée. Une grande réussite et un moment de lecture bourré d’émotions. Gros coup de cœur. Les dernières phrases de ce superbe bouquin:

« -Vous êtes vraiment con, McCoy, soupira Wattie.

-T’arrêtes pas de me le dire.

McCoy fouilla dans sa poche, sortit les clefs de voiture.

-C’est toi qui conduis ou c’est moi? »

« Proies » – Andrée A. Michaud, Rivages/Noir

Proies par Michaud« La Brûlée »

Mardi 18 août

Le mardi 18 août d’une année dont on se souviendrait plus tard comme d’une année de deuil et de stupéfaction, trois adolescents de Rivière -Brûlée, un village perdu parmi les collines, avaient quitté la maison familiale sitôt après le déjeuner, aussi excités que s’ils partaient escalader l’Everest, pour aller camper près de la rivière qui avait donné son nom à leur localité, un cours d’eau ayant depuis longtemps oublié les feux qui avaient ravagé ses rives à l’époque où la région ne comptait que quelques âmes. »

Revoici Andrée A. Michaud au mieux de sa forme. Je n’ai pas lâché ce roman et me le suis engrangé en peu de temps. Comment dire à quel point j’aime cette plume? 

D’abord pour les raisons suivantes. Cette femme a un sacré tempérament, ça se sent vraiment dans sa façon d’écrire et ça ne se perçoit pas trop quand on la voit. Pour l’avoir « rencontrée » pour la seconde fois aux Quais du Polar, c’est une femme plutôt taiseuse, discrète, peut-être plus à l’aise dans l’écriture que dans la parole. Si c’est pour écrire comme elle le fait, aucun problème. Ce livre est pour moi une grande réussite, tant pour la qualité de l’écriture que pour celle du « scénario »  et du fond de cette histoire. Comme dans ces autres livres, elle situe ses personnages dans une zone de campagne, forêts, rivières, une communauté villageoise qui vit au rythme des saisons, ici enfin l’été, court, donc qui donne lieu à des fêtes où tout le monde se rassemble. Une vie de village, quoi. Tout le monde se connaît, et en apparence sous le soleil règne la paix. 

Ainsi, trois jeunes gens, Abigail- Aby Baby- Alex et Judith, Jude, ont décidé de camper trois jours au bord de la rivière, celle qui donne le nom du village, Rivière Brûlée. Dans une ambiance joyeuse, ces trois jeunes amis s’en vont, et doivent rentrer pour la fête annuelle du village. 

20180927_230126« Lorsque Jude, Abe et Alex avaient pris la route avec sur leur visage ce sourire espérant l’infini, rien ne laissait présager que la folie dont ils s’apprêtaient à croiser le chemin ferait entrer les loups des contes, avec leurs dents acérées et leurs gueules baveuses, dans une région n’ayant entendu leurs hurlements qu’aux premiers jours de la colonisation, quand des hommes aux mains noueuses abattaient des arbres qui, dans leur multitude, semblaient repousser au fur et à mesure, les empêchant de voir les ombres qui rôdaient. »

Non, en ce jour d’insouciance, seuls quelques nuages s’élevaient à l’horizon, qui amèneraient peut-être un peu de pluie aux campeurs le lendemain. »

Dans cet extrait, l’autrice nous avertit, on sait que ces jeunes gens vont au devant de moments pénibles, on ne sait pas encore à quel degré et comment. Mais ce procédé au lieu de tuer le suspense, nous met en tension, nous qui lisons et nous enfonçons dans la forêt avec ces trois adorables jeunes gens. Qui d’ailleurs aiment jouer à se faire peur. En quelques pages, le décor est campé, ainsi qu’une galerie de personnages, parmi lesquels quelques uns, on le comprend, sont un peu marginaux pour diverses raisons. Et puis il y a les amis, des villages voisins, la communauté est accueillante et tant que le calme règne, tout va bien.

Bref, la plume d’Andrée A. Michaud s’en donne à cœur joie avec ces portraits, ces scènes de vie aussi, dans lesquelles elle nous présente les familles, parents et enfants, les personnes qui comptent et celles qui se contentent d’être là à certains moments. Nos trois jeunes gens, avant de partir, ont décidé de se donner des frissons et ont regardé « Déliverance »:

popcorn-gb7663a3a6_640« Ils avaient  glissé le DVD dans le lecteur et, tout en plongeant les mains dans un énorme bol de pop-corn, ils avaient regardé les gars entrer dans le bois. Au bout de quelques minutes, le pop-corn passait de travers et ils s’étaient calés dans les coussins du sofa, faut que j’aille pisser, tu iras tantôt, devinant, bien avant la fin du film, que cette histoire se terminerait mal. »

Puis. Comme ce tableau idyllique n’est pas tenable, nous entrons dans la forêt derrière les trois jeunes gens, ils posent leurs tentes, rient, profitent de cette escapade. Ce ne serait pas de Mme Michaud si n’arrivait une menace presque silencieuse. Des yeux les regardent qu’eux ne voient pas mais sentent peser sur eux et soudain la forêt où on se sent libre se referme comme un étau, sous une menace invisible. Quelqu’un est là, c’est sûr, quelqu’un les regarde et la peur arrive. Je brûle de vous raconter, mais évidemment que je ne le ferai pas ! L’écriture est LE grand plus de cette histoire, comme des précédentes. C’est juste, toujours. On est immergé par cette plume précise, poétique et surtout qui sait manipuler et ses personnages, et les lecteurs pour les faire frémir et plus encore. Alors qu’une présence invisible mais palpable, flotte sur le campement:

« Mais on était pas dans « Deliverance ». On était au foutu royaume du bois de chauffage, où ce qui pouvait vous arriver de pire consistait à vous vomir les tripes au cours d’une partie de chasse bien arrosée ou à tomber nez à nez avec une moufette qui s’est levée du mauvais pied. Fini le niaisage, avait décrété Jude, elle était venue ici pour s’amuser et elle n’allait pas laisser un imbécile déguisé en courant d’air lui gâcher son plaisir. »

20180928_163122Il y a dans ce roman tout ce que j’aime et admire chez cette autrice. Un regard distancié, un œil d’entomologiste presque, un entomologiste qui donne un petit coup dans une fourmilière et regarde ce qui s’y passe. Ensuite, il y a l’intérêt qu’elle porte aux adolescents, avec toujours une grande tendresse, une grande justesse, beaucoup de respect et jamais cette forme de mépris qu’on leur voue parfois. Et envers et contre tout, un humour qui permet une pause respiratoire! Les trois jeunes, deux filles et un garçon, pris dans un traquenard, vont fuir, et je m’arrête là. Au village, la fête bat son plein et on découvre les parents, les gens qui comptent et ceux venus de l’extérieur. Gilbert Lavoie se remémore cette foire avec sa fille Jude alors âgée de onze ans:

« Jusqu’à ses onze ou douze ans, Jude devenait d’ailleurs intenable dès que la foire approchait. Eh, papa, tu vas m’amener voir les cochons, hein? Eh, papa, tu vas m’acheter un suçon cinq couleurs pis tu vas me gagner un ourson, hein, promis, ou une girafe, ça fait pareil. Du haut de sa petite taille, elle le suivait en tirant  les pans de sa chemise pour être bien certaine qu’elle prendrait un poussin dans  ses mains, un lapin dans ses bras, et qu’elle se gaverait de cochonneries. Avec l’âge, elle avait quelque peu déserté la foire. »

Tout cela dans une langue qui bien que québécoise n’en fait pas du « folklore » – l’autrice s’en est expliquée en conférence face à un modérateur qui n’était pas à la hauteur, vraiment pas. Et on comprend peu à peu, nous, extérieurs à l’histoire, ce qui remet en question l’apparente quiétude du village. Tout ce qui va se passer dans cette forêt si belle qui devient tout à coup si dangereuse et menaçante, je vous laisse le découvrir. Chez Shooter, avec Gerry, au village 

 » Empêtré dans son dernier rêve, Gerry avait râlé que le divan de Shooter était une ruine et qu’il avait une soif du diable. Shooter lui avait indiqué la cuisine, va te servir toi-même. Les yeux chassieux de Gerry et sa barbe d’une semaine, à laquelle adhérait un filet de salive, lui avaient donné envie de vomir. Comment avait-il pu devenir copain avec cette loque? Il voyait désormais Gerry tel qu’il était, un raté, un taré, et regrettait le jour où il était allé s’asseoir avec lui au bar du village, une dizaine d’années plus tôt, un peu fêlé mais drôle, et ç’avait été le début d’une virile camaraderie à laquelle l’alcool avait servi de liant. »

Je n’ai pas lâché ce roman, qui même s’il fait frémir, est aussi plein d’une grande et juste sensibilité. Juste, parce qu’Andrée Michaud ne force jamais le trait. Des vies ordinaires qui tout à coup se trouvent bouleversées. Très beaux personnages féminins aussi, et on s’attache fort aux trois jeunes gens. Bien sûr la police locale, aidée par des collègues américains ( le village, situé en Estrie, côtoie la frontière du Maine ) va se mettre au travail devant l’absence des jeunes gens au point de retour, quand les recherches des villageois échouent et que l’angoisse monte. Chouinard:

IMG_2769« Il aurait tout de même voulu ramener un cadavre avec un peu de chair dessus, pour les parents, pour qu’ils touchent cette chair de leur chair avec des gestes attendris, Alexandre, mon bébé. Un peu de peau sur les os, s’était-il répété, un peu de matière qui rendrait le gamin reconnaissable par-dessus la forme du visage ou des épaules, un peu de sang figé, des cheveux sur le crâne. » 

Croyez moi, si on commence, on ne s’arrête pas. En tous cas, moi j’ai adoré ce livre, avec parmi les personnages, autres que les jeunes gens, Laurette et Marie, et puis le chef Chouinard et Bennett et ces mères et pères effondrés et désespérés.  Depuis Bondrée, je lis cette plume originale, étonnante, qui dans un décor de ceux qu’on fantasme quand on pense au Canada installe des crimes affreux, des flics provinciaux et des gens « ben ordinaires ». Formidablement construit, écrit, j’en dit peu pour que vous puissiez vous délecter de cette lecture . J’aime et admire Andrée A. Michaud et ce livre entre parmi ceux que j’ai préférés. Tout au long du livre, cette chanson:

« Les morts d’avril » – Alan Parks, Rivages/Noir, traduit par Olivier Deparis ( Ecosse )

« 12 avril 1974

-Qui voudrait faire exploser une bombe à Woodlands? s’étonna McCoy. C’est le trou du cul de Glasgow.

-L’IRA ? proposa Wattie.

-Pourquoi pas? C’est vrai qu’on est le Vendredi saint. Mais je ne suis pas sûr que faire sauter une loc merdique à Glasgow soit le meilleur moyen de frapper l’establishment britannique. C’est pas les Chambres du Parlement, quoi.

Plantés au milieu de West Princes Street, ils contemplaient les vitres soufflées et le grès noirci de la façade du numéro 43, là où se trouvait l’appartement en question. »

Ainsi commence ce 4ème mois des aventures de Harry McCoy, et de son adjoint Wattie. Et quelle réussite ! On commence dans le vif du sujet, des bombes sont posées, une explose dans une église, la seconde dans un appartement miteux, réduisant en charpie celui qui la bricolait. Bien sûr, l’IRA arrive à l’esprit de tous. Mais laisse sceptique notre flic préféré. Il souffre terriblement de l’estomac, et ne craint rien plus que la vue du sang. Ce qui n’est pas anodin dans sa fonction.

Cet épisode le mettra d’ailleurs à rude épreuve, L’enquête est ouverte, sous les ordres de Murray, plus coriace que jamais. Sans compter la sortie de prison de Cooper, compagnon d’enfance de McCoy dans les « foyers » pour enfants à l’abandon et en perdition. Ce lien entre les deux hommes, le flic et le truand, est un élément important dans ce roman, tant Cooper sait jouer de cette connivence de l’adolescence, comme il sait  jouer sur la corde sensible de Harry McCoy, et tant McCoy reste attaché malgré tout à ce bandit. Qui sort de prison:

 » -Alors, c’était comment? s’enquit McCoy. T’as pas fait tomber ta savonnette dans les douches?

Cooper haussa les épaules. Ne rit pas.

-C’est tout? Tu as fait près de six mois de taule. Il a bien dû se passer quelque chose.

-Tu veux vraiment le savoir? demanda Cooper.

McCoy acquiesça, soudain un peu hésitant.

-Eh bien, va me chercher une autre pinte et je te raconterai.

McCoy alla au comptoir et se demanda ce qui lui semblait différent chez Cooper. Rien, en fait, il retrouvait le Cooper des débuts, avant qu’il ne devienne un gros bonnet de la pègre protégé par ses troupes et son argent. Le Cooper qui n’avait rien à perdre et ignorait la peur. Le Cooper dangereux. McCoy avait d’autant moins de chances d’obtenir ce pour quoi il était venu à Aberdeen. Mais bon, il fallait essayer. »

Les maux d’estomac et la phobie du sang sont importants aussi dans le portrait de McCoy. Ils dénotent quelque chose de profondément ancré en lui, un point faible peut-être contre lequel il lutte souvent. Même s’il n’est pas un « fier à bras », cet homme, un homme avant tout, n’est pas dépourvu d’empathie quand il le faut. Ni de saine colère, ni de rigueur. 

Quand il va rencontrer Andrew Stewart, qui cherche son fils Donnie, engagé dans la marine, notre McCoy va commencer une enquête pour retrouver ce jeune homme et découvrir pas à pas quelque chose de sidérant, par sa violence, par son cynisme aussi.

« -Où est Donny Stewart? C’est l’un d’eux? C’est l’un de tes soldats?

Lindsay rit.

-Non, Donny était appelé à de plus grandes choses. Il devait faire partie des Morts d’avril…

-Il devait quoi?

Lindsay le regarda, il réussit à fixer ses yeux sur lui pendant quelques secondes.

-Midi.

-Quoi? Qu’est-ce qui se passe à midi?

Les yeux de Lindsay se fermèrent, sa voix ne fut guère plus qu’un murmure:

-Boum!

-Quoi? Où? Où ça? Dis-moi!

Pas de réponse. McCoy le secoua mais c’était peine perdue, il était évanoui.

Il le reposa sur les oreillers, s’assit sur le bord du lit et prit sa tête dans ses mains. Il avait affreusement mal à l’estomac. Un nouvel attentat, peut-être plusieurs. Il savait ce qui allait arriver de grave. Le chaos. Et apparemment, il avait contribué à le déclencher. »

Quant à Wattie, il est de plus en plus attachant, y compris pour McCoy. C’est ce que j’aime dans cette série et en particulier dans ce 4ème volume. Les sentiments d’amitié sont mis en avant, importants, difficiles – dans la relation entre McCoy et Cooper en particulier – mais irrépressibles. Le duo fonctionne de mieux en mieux au fil des enquêtes. Et puis ce père américain qui cherche son fils est touchant, sans que jamais on ne tombe dans la mièvrerie – évidemment, me direz-vous, on parle ici d’Alan Parks et de sa plume acérée ! – 

Voilà pour moi un grand bouquin, un grand plaisir à le lire. Et notons la couverture, cette série « empruntant » les photos de Raymond Depardon, sa collection sur Glasgow ( que j’ai pu voir à Lyon )..

Remarquable en tous points, on commence et on ne s’arrête pas jusqu’à l’arrivée sur une fin ouverte et si bien ficelée qu’on attend le mois de mai de Glasgow avec impatience !

« Transformer l’Écosse ne l’intéressait plus, ça ne l’avait jamais passionné, mais c’était ce que voulait Lindsay et ça lui avait suffi. Ce qui l’intéressait à présent, c’était l’homme qui l’en avait empêché. L’inspecteur Harry McCoy. Mais rien ne pressait. McCoy n’allait pas s’envoler, et il avait besoin de temps pour fignoler son plan. Il n’échouerait pas, cette fois. »

Court chapitre de l’auteur en fin de roman sur ses sources d’inspiration, très intéressant. J’aurais pu choisir « Brown Sugar » ou « Purple Haze », mais non, on entend ça aussi au Paul Jones, à Dunoon, dans ce pub plein de jeunes gens.

« Une petite société » – Noëlle Renaude, Rivages/Noir

Une petite société par Renaude« Cette nuit d’avril le vent s’est mis à rugir du nord-ouest, à secouer les grands arbres, à les gonfler, à les aspirer si fort vers le haut que leurs cimes balaient la surface écaillée du ciel.

Le coup de vent a réveillé Tom. Sur l’oreiller, Pip le fixe des ses yeux noirs de charbon, alors Tom le balance loin dans la chambre.

Puis Tom guette. Puis Tom se lève.

Pieds nus en pyjama il retient son souffle, il court sur la pelouse qui brille sous la lune, l’ombre des hauts sapins fait comme un grand trou noir dans le lait qui coule du ciel. Arrivé à la grille, il se hausse sur la pointe des pieds, soulève le loquet, il est dans la rue, une voiture passe avec de la musique, l’usine en face est obscure.

Mais le chien veille.

Ou rêve. »

moon-437762_640Alors là, quel début ! Revoici Noelle Renaude, qui après « Les abattus » confirme son talent pour l’écriture au vitriol. Le titre est on ne peut plus approprié et l’image de couverture parfaite. Si j’avais trouvé « Les abattus » pleins d’une « petite société » faite de tristesse, de regrets, d’une monotonie et d’une médiocrité qui annihile le terme même de « vie », ici, la férocité se déchaîne à en être drôle – j’ai souvent ri – et le point majeur de ce roman c’est évidemment l’écriture. Noëlle Renaude ose tout, se permet tout, se lâche pour notre plus grand bonheur. Remarquable pour ce genre de sujet, avec des volées de flèches au curare qui n’épargnent personne. Ecriture reconnaissable désormais dans le paysage littéraire français. L’écriture donc, au service d’un sujet à portes et fenêtres multiples.

Ce roman est bâti par strates, chacune amène des personnages nouveaux, et le tout va finir par s’assembler en une sombre histoire, faites de plusieurs autres. Les protagonistes, dépeints sans indulgence, et même carrément avec une ironie féroce, sont tous à multiples facettes. Un seul reste dans sa forme originelle. C’est Tom, qu’on découvre ici, dans ce début qui déjà fait froid dans le dos, et pas qu’à cause du vent. On comprend d’abord très vite que Tom est déficient mental, qu’il vit dans une grande demeure, avec une femme censée être sa mère et un homme. Son vrai père s’est suicidé. La maison est donc un lieu important, suscitant la curiosité souvent malsaine, de beaucoup. Comme celle de Louise. Pour commencer. Louise et sa vie si triste et vide.

cinnamon-rolls-1079584_640« Car Louise, en dehors d’O’Connor et de sa marotte de l’espionnite, a une vie qui se résume en dix lignes.

Elle connaît Zeb au collège, le perd de vue, le retrouve un soir de hasard, ils retombent amoureux, emménagent dans un trois-pièces au-dessus d’une laverie automatique à quinze minutes à pied de l’usine pour Louise et trente en voiture de l’atelier de carrosserie pour Zeb, puis se marient un 15 septembre à la mairie, un truc tout simple, avec juste la mère de Zeb, les témoins, quatre copains, un repas au bord de l’eau. Sa mère, à Louise, qui a refait sa vie dans le Sud avec un installateur thermique, ne se déplace pas, elle envoie un chèque et un vœu (sic ) de bonheur. »

En face, il y a une usine, des bureaux, et deux comptables, Louise et Mignon – oui c’est son nom – .L’usine fabrique des brioches à la cannelle, et cette odeur est aussi présente que l’œil de Louise derrière le store. Pour Louise, les supputations sur la maison d’en face servent à remplir sa vie. Les gens qui y vivent aussi, et ce qui s’y passe. Ce qu’elle imagine qu’il s’y passe. Un jour, Tom, tenaillé par ses pulsions sexuelles, va tenter de kidnapper la fille des voisins. À la suite de quoi:

« Ils l’ont encerclé; ils l’ont rattrapé, ils l’ont plaqué au sol et ils l’ont traîné tout soufflant tout rouge tout suffocant dans la maison.

Sa mère faut pas la réveiller.

stuffed-animal-272085_640Et il la voit, la méchante avec ses yeux de Pip, ses bagues, ses bracelets et ses breloques, elle entre comme chez elle dans le grand salon où ils l’ont poussé, ils ont ouvert le grand salon.

Il a eu beau dire.

On va pas là.

Ils sont tous entrés dans le grand salon avec leurs grosses chaussures, sans se gêner.

Ils l’ont assis sur la méridienne, c’est sa mère qui dit ça, ça c’est une méridienne, et c’est fragile, il s’est relevé, ils l’ont rassis de force sur la méridienne en soie jaune.

Et puis ils l’ont laissé mais pas tout seul, avec deux armoires à glace, il est en sueur il a bien couru, il y a du bruit à l’étage, ça parle et ça craque, non, il ne faut pas réveiller sa mère, il se lève, on lui dit, reste assis, il s’est rassis, tremblant, ils ouvrent les portes là-haut, ça grince, c’est pas possible pas possible, elle ne veut pas qu’on la réveille pendant sa sieste, alors il se met à pleurer. »

Ce sera alors la lancée d’une sorte d’enquête folle où se croisent, interagissent, des escrocs, des parasites et des opportunistes de tout poil. Louise, dont la vie de couple bat de l’aile, et tous les autres, vont tisser avec les fils distendus de leur propre et fade existence une histoire très noire, très corrosive, je ne vais pas vous la raconter. Mais quel talent a Noelle Renaude pour ce genre de sujet ! Des gens ordinaires, comme les comptables, les époux tordus, et d’autres comme les détectives véreux, la police molle, dans des situations grotesques, tout ce monde constitue un terreau de choix sur lequel s’épanouit avec force la verve ironique et impitoyable de Noëlle Renaude.  Elle construit son roman donc par strates successives, amenant peu à peu, parfois en longues tirades sans frein, de l’eau – saumâtre –  au moulin de sa petite histoire, peignant un tableau plein de figures, plein de caractères pour un échantillon sidérant de l’humanité le plus souvent à son pire versant. Il en faudra, du temps, pour que l’histoire s’éclaircisse. Enfin, s’éclaircisse un peu. À un rythme où jaillissent parfois des pointes de vitesse, l’autrice brillamment déroule le portrait d’une société, une petite société faite de mensonges, de faiblesses, de perversions, faite d’échecs surtout, et dénuée d’empathie réelle pour qui que ce soit. Tom seul, avec son déficit mental, sa spontanéité, ses caprices et ses chagrins, Tom parait être le seul personnage sincère. Mais son portrait est …comment dire? Lucide.

« Il a tout de gros, la tête, les cuisses, les bras, les doigts, les yeux, la bouche, et même la grimace qui se perd dans le gras des joues. Il ne sait pas où mettre ses mains, alors il les repose comme elles étaient avant, poings serrés appuyés sur ses cuisses. Et il étend d’un coup les jambes, lourds poteaux sans forme sans chevilles et sans poils, il est pieds nus dans ses baskets à scratch, une languette défaite sous sa chaise, c’est comme ça qu’il est le mieux.

Il ramène ses pieds massifs avec la languette défaite sous sa chaise, c’est comme ça qu’il est le mieux. »

Suit un autre portrait bien senti. Celui d’un oiseau de mauvais augure pour Tom, terrifié. Le livre est fait ainsi de pages vibrantes, avec des accélérations, comme dans ce passage, où Tom est terrorisé et où tout son corps est en souffrance. Je ressens quand même de l’indulgence pour cette pauvre Louise, à qui les scrutations derrière un store apportent du piquant à une vie maussade. En être rendu là…c’est pathétique. Le style est là, incroyable, qui se distingue encore par des tours de force d’écriture, comme ce chapitre IX, de 6 pages qui commence avec un paragraphe d’une page, bouclé par un point. Puis tout le reste en une tirade et des interrogations, d’un seul trait, sans point et sans majuscule hors les prénoms, on écoute le cerveau de Michèle, la femme flic qui se répand en hypothèses. Un tour de force, parce que ça marche si bien ! Un court extrait pour rendre compte de cette construction géniale, si géniale qu’on entend presque la voix, les rares reprises de souffle, les neurones de Michèle carburent !

boar-head-436505_640« …et elle aspire et elle crache et boit et reboit, et là, Roberto, l’esprit sacrément large Bettie encaisse, un brin déprimée la Bettie, elle vient de perdre son gosse qu’elle a mis tant de temps à faire, et la névrose expliquant sans doute la marche du monde, elle ne voit pas d’inconvénient à ce que Gilda et le poupon malformé,  faut voir, que lui a fait dans la foulée le vieux mari restent chez elle, et tout ce beau monde vit ensemble et dort au même étage, pourquoi pas? moi j’y vois rien de répréhensible, on prend son bonheur là où il est, mais le vieux qui a développé une répulsion et le mot est faible vis- à- vis de son rejeton mal foutu quitte la scène une nuit, dans la bibliothèque, marre de vivre, une sale embrouille, un bilan santé désastreux, un désespoir subit, personne ne sait, une balle dans la bouche devant la cheminée, sous la grosse tête de sanglier, parce qu’ils ont aussi une tête de sanglier, Roberto, au-dessus de la cheminée, qui date des proprios d’avant, le groin, les défenses, les petits yeux… »

Ce livre est captivant par son style échevelé, et je me suis délectée de ce regard sans concession sur une humanité banale, capable du pire, et parfois du moins mauvais (non, je ne dis pas du meilleur). Des scènes parfois drôles ( humour façon Pierre Desproges, si je devais faire une comparaison, vous voyez ce que je veux dire? ) avec le style très personnel de Noëlle Renaude, et le vocabulaire si bien choisi, tout ça fait que cette autrice est très vite identifiable parmi d’autres. Une écriture qui a du nerf et de la poigne; pour moi, c’est un regard lucide et désabusé sur l’humanité, un regard sans concession. C’est ce qui en fait une œuvre extrêmement noire, et j’ai adoré. La fin montre à quel point l’histoire s’est gorgée de personnages plus atypiques les uns que les autres, comme cette histoire a dérivé en un fleuve trouble. De Gilda Knorr à Keiko Takatani, Annie Potocki, Owen Delamare, le chemin a été semé de péripéties, et d’un style éblouissant dans sa rugosité, dans sa verdeur de ton, son humour décapant et féroce.

Bref, vous l’aurez compris, je recommande plus que vivement cette lecture. Un coup de cœur pour cette écriture qui m’a procuré une intense jubilation. La fin rend hommage à Tom l’innocent, c’est triste et effrayant. Mais je ne vous la livre pas, ce serait dommage. Je choisis plutôt cet extrait qui démontre que chacun a une place de choix dans ce roman dingue, même les mouches, elles aussi chahutées.

De la très bonne littérature, foncez !

Mouche_verte« On entend une mouche rescapée du froid voler. Ce qui énerve Mehdi qui n’arrivant pas à l’estourbir ouvre la fenêtre et à coups de grands moulinets la fout dehors, la mouche raplapla, libérée, s’éloigne n’importe comment dans le vent du nord, traverse la rue, ahurie, sans le décider, ne comprenant pas ce qui lui arrive, chahutée par la bise qui la propulse vers la haie de sapins, côté entrepôt, et échoue bing sur une branche, histoire de récupérer un chouia, incapable de piger quoi que ce soit à ce qu’elle vient de vivre puis elle ne tarde pas à faire sa petite toilette parce que ça c’est le principal. »