« Traverser la nuit » – Hervé Le Corre – Rivages / Noirs

« Immobiles et sombres sous l’éclairage bleuté que la pluie pulvérise sur eux, soufflant de petits nuages de condensation vite dispersés par le vent traînard qui rôde le long des voies du tramway, ils attendent là, une dizaine, transis, emmitouflés, et se tiennent à l’écart de l’homme inanimé gisant sous un banc. Ils affectent de regarder ailleurs, loin, pour apercevoir l’approche d’une rame, ou bien scrutant l’écran de leur téléphone qui leur fait un visage blafard et creux. On est au mois de mars et depuis des jours le crachin fait tout reluire d’éclats malsains, de lueurs embourbées. »

Le genre de livre qui me laisse pantoise tant c’est brillant, tant c’est puissant. L’année, côté lecture j’entends, commence bien, très bien.

Hervé Le Corre est impitoyable avec un livre d’une noirceur sans défaut, un noir plus noir que noir et néanmoins d’une profonde humanité, au sens complexe, creusé, ce qui compte en nous de douleurs, de rancunes, de chagrins, de joies et d’amours aussi, de failles où se glissent des tendresses inattendues. C’est magnifique.

Trois personnages principaux, Jourdan le flic, Louise la jeune mère et un tueur fou et obsessionnel. Il ne faut pas omettre tous les autres, ciselés, jamais lancés dans l’histoire comme ça, pour rien. Non, on a là un travail d’orfèvre absolument bouleversant. J’ai fini cette lecture il y a deux semaines sans parvenir à en parler, trop touchée, émue, attachée à Jourdan et puis à Louise, cette jeune mère d’un petit Sam, ces deux êtres qui en ont bavé à cause d’un compagnon et père violent et menaçant. Louise qui par la grâce de la naissance de Sam est sortie de son existence à la dérive vit dans un état d’anxiété permanente. Et Jourdan en est  profondément secoué, entre colère et compassion, mais veut venger et sauver Louise et Sam, c’est un but qui le tient debout.

 » Jourdan ne sait pas ce qui mène les hommes vers leur chute. Il ne veut plus savoir. Alors la colère comme seule réponse aux questions impossibles. Comme ultime recours au fond de l’impasse.

La colère parce qu’au moins on se sent vivre, parce que ça fait moins mal que la tristesse.

Il sort de l’immeuble sous la pluie, dans le vent, et il offre son visage au mauvais temps et il regarde le plafond gris qui lui crache à la gueule. »

 

Je ne sais pas s’il est légitime de ma part de commenter un tel ouvrage, même en écrivant ça me noue la gorge. Autant de talent, autant de justesse et de lucidité sont admirables. Comment rendre vraiment grâce à un tel livre. C’est donc pourquoi je vais exprimer ici ce que j’ai ressenti, avec quelques extraits.

L’ambiance, c’est beaucoup de pluie, de nuit, de trottoirs, la police qui ramasse un clochard alcoolisé sous un banc devant des gens qui font mine de ne pas voir, attendant leur bus, la police qui découvre des cadavres de jeunes femmes, d’enfants –  une famille décimée – 

« Alors, il entre en enfilant ses gants. Reste avec elle, entend-il dire Elissalde à Corine. J’y vais. Il repousse la porte derrière lui.

Les corps des enfants étendus contre le mur mènent à la salle de bains, où la mère a été abattue sortant de la douche, sans doute parce qu’elle  a entendu les détonations malgré le petit poste de radio posé sur un placard qui débite encore ses bavardages. Jourdan éteint la radio. »

d’autres jeunes femmes encore dépouillées de leurs bijoux, montre, sacs, assassinées; l’ambiance ici c’est ce qu’il y a de pire dans nos sociétés, des addictions, de la haine, de l’abandon, du mépris et de la violence et de l’indifférence, mais aussi la tentation du bien avec Jourdan et plusieurs autres, avec cette Louise si attachante, et son petit Sam qui se dresse pour protéger sa mère. L’ambiance, c’est aussi les êtres qui vont chercher au fond d’eux le courage de continuer à rendre justice. Malgré tout.

Jourdan et tous ceux qui l’entourent sont à la peine. Parce qu’à évoluer dans un tel monde, combien de temps peut-on tenir si près du pire des hommes, si près de la mort, de sa puanteur, de son injustice et de sa violence? C’est Louise surtout dont la vie va mettre Jourdan en colère, Louise, cette jeune femme qui vit en faisant des ménages chez des vieux – oh pardon des personnes âgées, des…seniors ? – , certains gentils d’autres méchants et vétilleux, ni plus ni moins que les autres. Car on le sait, l’âge ne change rien à l’affaire. Louise est harcelée par son ex qui l’a cognée et qu’elle a fichu dehors sans parvenir à s’en défaire; il est là avec ses messages, ses coups de poing contre la porte, son omniprésence menaçante. Pauvre Louise avec son petit Sam, son « petit magicien », qui du haut de ses quelques années se veut le héros de sa maman, et il l’est véritablement.

« Louise l’invite à s’asseoir, lui offre quelque chose à boire. Jourdan refuse, elle n’insiste pas. Il lui demande ce qu’elle a à lui dire.

-Je veux que ça s’arrête. Je veux sortir Sam de tout ce bordel. Il avait pris ce couteau parce qu’il voulait tuer Lucas si jamais il revenait. Un gamin de huit ans ne doit pas avoir ce genre d’idées en tête. Et puis je ne vous ai pas tout dit. Je sais où trouver Lucas. Enfin…Je sais où on peut le trouver. »

Elle masse son épaule. Elle dit qu’elle a travaillé toute la journée et qu’elle a mal partout. Elle dit que sa vie n’est qu’une suite de jours semblables éclairés seulement par la présence de Sam, colorés par les dessins qu’il rapporte de l’école. Seuls les moments qu’elle peut voler avec Sam comptent vraiment. »

Et puis il y a un tueur fou, celui des jeunes femmes dépouillées de petites choses, un type ordinaire en apparence dont on va apprendre peu à peu qui il est. Et puis il y a le mari fou qui tue toute sa famille. Notre monde, qu’on le veuille ou non. Mais l’auteur offre des moments d’une infinie douceur pour Louise et Sam avec l’amitié bienveillante, aimante de Naïma. Et un Jourdan superbe et digne dans sa grande colère. Je vous laisse rencontrer tout ce monde, toute cette équipe policière, et aussi Marlène,

« Elle ne le quitte pas des yeux. Il aimait tant qu’elle le regarde. Il se sentait alors comme sous un soleil de printemps, cette douceur saupoudrée d’or. Il s’étonnait qu’une telle femme ait un jour posé les yeux sur lui et continue de le faire. Il aimait tant la regarder lui aussi. »

Iliana et Barbara, mais en tous cas, chaque personnage est peint avec une grande finesse.

Cette histoire se déroule à Bordeaux, comme quoi tout peut arriver à peu près partout, sous des dessus proprets, des dessous crasseux. Hervé Le Corre ne fait aucune surenchère, les violences familiales et conjugales

« Parfois , maman vient se coucher contre lui, le caressant dans son sommeil, mais aujourd’hui elle le laisse tranquille.

Au soir bâché d’anthracite, en partant, il pose sur le buffet, sous une lampe verte à l’abat-jour fatigué, le paquet de cigarettes qu’il a trouvé dans le sac de la fille. Il sait que ça lui plaira. »

 Et leurs dommages collatéraux qui occupent une grande partie de l’histoire sont, on le sait, chose commune. Et les SDF, les paumés, les défoncés avec leur cortège de drames. Face à ce monde, Jourdan, toujours fatigué mais toujours en colère et toujours sensible à l’injustice brandit son humanité un peu désespérée. La vie de cette brigade de police est édifiante, avec des portraits de femmes et d’hommes tous au bord de quelque chose, que ce soit l’indifférence ou la nausée, la fatigue mortifère ou l’excès de nervosité, le dégoût et la colère.

« Dans le couloir, des cris, des bousculades. L’un des types résiste, se débat. Ils sont deux flics qui luttent avec lui. Sa tête heurte le chambranle d’une porte et il se calme, groggy, le visage en sang.

Jourdan se lève en s’efforçant de ne pas voir la pièce tourner autour de lui. Il s’appuie à la table pendant que Bernie range les documents d’identité. En rejoignant la sortie, il aperçoit dans deux pièces le chaos provoqué par la perquisition. Mise à sac. Scène de guerre. Il y foutrait bien le feu. »

Que dire sinon que ce roman qui jusqu’à la toute fin se lit en immersion totale, avidement, ce livre parfait en tous points à la toute fin nous plonge dans le noir le plus absolu. Une écriture sobre qui touche au cœur, un immense talent.

Arrivant très en retard sur les articles de presse et ceux des autres blogs, je tiens surtout à exprimer mon admiration et même ma reconnaissance à Hervé Le Corre et à son éditeur de m’avoir offert une lecture si puissante et marquante. Autant d’émotions. Autant de beauté –  mais oui, aussi –  merci !

Gros coup de foudre, le second de cette année débutante. La photo de couverture est formidablement bien choisie. Visage noyé de pluie et rimmel qui pleure.

Coco évoque « Reservoir dogs » et Elissalde fredonne « Stuck in the Middle with You

« Swag » – Elmore Leonard- Rivages/Noir, traduit par Elie Robert-Nicoud et préface – épatante – de Laurent Chalumeau

Message important : ON NE LIT LA PRÉFACE QU’APRÈS AVOIR LU LE ROMAN, D’ACCORD ?

« On voyait une photo de Franck sur un encart publicitaire dans le Detroit Free Press avec tous les autres vendeurs affables de Red Bowers Chevrolet. Et sus la photo on pouvait lire Franck J. Ryan. Il affichait un beau sourire, une moustache bien taillée et un costume d’été dans ce tissu un peu brillant avec ces fils qui font penser à des petits accrocs.

On voyait une photo de Stick sur le casier judiciaire de la police de Detroit au 1300 Beaubien. Et sous la photo on pouvait lire Ernest Stickley, Jr., 89037. Il portait une chemise hawaïenne avec des voiliers et des palmiers. Il l’avait achetée à Pompano Beach en Floride. »

Et ainsi commence ce roman, avec la sobre présentation des deux héros de cette histoire, Franck et Stick, première rencontre. Stick fauche une voiture, Franck appelle la police, et nos deux lascars se retrouveront à la sortie du tribunal qui prononce un non-lieu pour Stick. Un taiseux ce garçon, on ne le fait pas parler comme ça…Rencontre donc et première conversation:

« […]Ça remonte au temps où je jouais au basket. C’est le diminutif de mon nom de famille, Stickley.

-Ah ouais? Moi aussi je jouais au basket. Tu jouais dans l’Oklahoma?

-Non, ici. je suis né à Norman. Mais ça tu dois déjà le savoir, non ? « 

Franck hocha la tête.

-Pourtant t’as pas l’accent.

-Je l’ai perdu à force de déménager. Ma famille est venue s’installer ici finalement, mon père a travaillé chez Ford à l’usine de Rouge pendant vingt-trois ans. »

Franck avait l’air de trouver ça intéressant.

« On a beaucoup en commun. Mon vieux travaillait à l’usine Ford à Highland Park. Je suis né à Memphis dans le Tennessee, je suis arrivé à Detroit quand j’avais quatre ans et j’y ai vécu presque toute ma vie, à part les trois années que j’ai passées à L.A. »

Je n’avais jamais lu Elmore Leonard, mais à force d’en entendre parler…Et je dois dire que j’ai passé un très bon moment, j’ai beaucoup ri et en même temps il y a de la finesse dans ce livre, Stick est particulièrement attachant; c’est un gars du sud, qui vient de la cambrousse, ses raisonnements sont souvent pleins de bon sens, il réfléchit, soupèse…Et il sait être gentil avec les femmes et en pince pour Arlene.

« Arlene adorait leur appartement. Elle lui dit qu’elle le trouvait cool, on se serait cru en Californie. Stick trouvait qu’Arlene aussi était plutôt cool, assise sur  le tabouret en bambou dans son petit costume de bain, ses pieds nus qui s’enroulaient autour du barreau et les jambes légèrement écartées. Il lui prépara un Salty Dog une fois qu’elle lui eut expliqué comment il allait faire. Il gardait la bouteille de vodka à portée de la main et buvait son bourbon à petites gorgées pendant qu’elle lui expliquait ce que c’était d’enfiler une tenue métallique argentée avec des bottes blanches et poser pour des photos promotionnelles sous les spots brûlants et tout le reste. […] Et c’est comme ça qu’il l’avait amenée à prendre une douche. »

Quant à Franck, il joue le beau gosse avec son costume brillant, il a grandi à Detroit et ressent sûrement pas mal d’ennui à vendre des automobiles…Il attend donc Stick à la sortie du tribunal et les voici tous deux embarqués dans une nouvelle vie.

« -Stick…je te parle de simples braquages à main armée dans le genre quotidien. Les supermarchés, les bars, les pompes à essence, ce genre de trucs. Les statistiques montrent, et là, c’est pas moi qui parle, c’est les statistiques, que c’est avec les braquages à main armée qu’on a un maximum de rentabilité pour un minimum de risques. Et maintenant, écoute-moi bien. J’imagine parfaitement que deux types qui savent ce qu’ils font et qui font les choses professionnellement, qui bossent main dans la main, peuvent se faire trois à cinq mille dollars par semaine.

-Tu peux aussi faire vingt-cinq ans à Jackson, répondit Stick. »

C’est là un exemple caractéristique de ce roman et du brio développé dans les dialogues. Tout l’intérêt repose dans les désaccords constants entre Franck et Stick qui finissent pourtant toujours par trouver un consensus sur la base d’argumentations contradictoires. Sauf qu’ils ont le même but et que là dessus, ils sont d’accord !

Voici deux formidables personnages, deux braqueurs à la petite semaine, leur affaire marche bien, c’est parfois un peu sur le fil mais ça marche. Ils commencent à mener une vie entourés de jolies nanas au bord d’une piscine. Franck a les dents un peu plus longues que celles de Stick et lui propose un plan avec un dénommé Sportree épaulé par ses propres hommes, un coup dans le plus grand magasin de Detroit, un travail d’équipe, et Franck est plein d’assurance…

Bande -son, Billy Crash Craddock

Le point fort de ce roman, c’est ce duo Franck/Stick et en particulier les dialogues entre eux deux. Oh comme ils m’ont fait rire ! Et comme je l’ai dit plus haut, c’est Stick qui emporte mon attendrissement, parce qu’il est plus malin que Franck, plus fin, son côté méfiant et taiseux me plait sans oublier qu’il a un cœur tendre ( enfin… souvent…). L’écriture est formidable car jamais Elmore Leonard n’en fait trop, tout est à juste dose ce qui rend l’ensemble bien plus crédible, bien plus juste et bien plus percutant. Certaines scènes sont vraiment des morceaux de maître, comme les beuveries autour des filles et de la piscine, un humour à froid et sans emballage superflu, comme j’aime, et les dialogues au cordeau, très nombreux, sont un vrai régal. Enfin, tous ces gangsters se trucident entre eux, blancs ou noirs et il s’avère que finalement, presser la gâchette n’est pas si difficile pour Franck et Stick. Le roman se termine en beauté, avec un dialogue de maître, court extrait :

« Pourquoi est-ce que tu crois que j’ai pris la peine d’établir des règles? Tu te souviens des dix règles? On se conduit comme des hommes d’affaires et personne n’est au courant de nos affaires? Tu te souviens de ça? »

Et Stick lui répondit:

« Franck, tu pourrais pas fermer ta gueule? »

Point final ! Je ne vois rien à dire de plus, sinon je vous raconterai les aventures de Franck & Stick, ça vous gâcherait le plaisir; simplement il faut impérativement lire la préface après le roman, elle m’a vraiment intéressée et aussi bien fait marrer. Bonne lecture !

« Drive » – James Salllis – Rivages/Noir, traduit par Isabelle Maillet

  • « Bien plus tard, assis par terre, adossé à une cloison dans un Motel 6 à la sortie de Phoenix, les yeux fixés sur la mare de sang qui se répandait vers lui, le Chauffeur se demanderait s’il n’avait pas commis une terrible erreur. Encore bien plus tard, bien sûr, il n’aurait plus le moindre doute. En attendant, le Chauffeur était dans l’instant, comme on dit. Et cet instant incluait le sang qui se répandait vers lui, la pression de la lumière tardive de l’aube sur les fenêtres et la porte, la rumeur de la circulation en provenance de l’autoroute proche, l’écho de sanglots dans la chambre voisine. »

En admiration devant le talent de James Sallis, et après avoir lu le magnifique « Willnot », j’ai acheté « Drive » ( je n’ai pas vu le film, mais ça va arriver ) .Quel bonheur de retrouver cette écriture, ce ton et cette intelligence.

James Sallis sait si bien créer une atmosphère qui même dans la violence d’un geste ou d’une situation semble être une bulle suspendue…Je ne sais pas bien dire ça, c’est sans fracas et pourtant intense, il y a comme du silence, ou plutôt une solitude qui imprègne les événements. Il y a des embardées, des coups de feu, des poursuites, et pourtant, en tous cas en lisant, on reste tenu à distance, spectateur ou voyeur. Rien d’autre. Ce chauffeur-là ne reste pas, ne s’installe pas, sans attaches.

« La notion de domicile était toute relative pour lui, bien sûr, mais il regagna néanmoins le sien. Le Chauffeur déménageait tous les deux ou trois mois. À cet égard, sa situation n’avait pas beaucoup changé depuis l’époque où il vivait dans le grenier de M. et Mme Smith. il évoluait légèrement en marge du monde ordinaire, restant en grande partie dissimulé, presque invisible  –  à peine plus qu’une ombre. Tout ce qu’il possédait, il pouvait le charger sur son dos, le traîner derrière lui ou l’abandonner sur place. Ce qu’il appréciait par-dessus en ville, c’était l’anonymat, la possibilité d’être à la fois participant et spectateur. »

Ici, le personnage est juste nommé par son métier, le Chauffeur;  cascadeur et chauffeur au service de braqueurs scrupuleusement choisis, homme taiseux, exigeant, inflexible et solitaire, beau personnage avec une éthique, des règles, et un passé qui l’habite encore. L’enfance comme souvent, et ses traces. Le Chauffeur est froid, il n’exprime rien, ou très peu, juste quand il est en confiance, comme avec Doc – qui rappelle beaucoup le personnage de Lamar dans « Willnot », aussi intelligent et humain – ou avec Shannon, son mentor en matière de cascade, et à la fin avec Bernie Rose, formidable et ambigu personnage:

«  »Vous croyez qu’on choisit sa vie? lança Bernie Rose quand ils voguèrent vers le café et le cognac.

-Non. Mais je ne crois pas non plus qu’on nous l’impose. Mon sentiment, c’est qu’elle sourd en permanence sous nos pieds. »

Bernir Rose hocha la tête.

« La première fois que j’ai entendu parler de vous, on m’a dit que vous conduisiez, c’est tout.

-C’était vrai à l’époque. Les temps changent.

-Mais pas vous. »

Je pourrais vous parler aussi de Manny, mais ce roman est court, pas utile d’en dire plus que ça.

James Sallis est un grand écrivain; dire ça est une banalité, mais il faut le dire encore pour qu’il soit encore lu, car maître du roman noir, il développe aussi une réflexion sur l’existence, son écriture est extrêmement poétique, cernée de notes de jazz, de la présence nonchalante d’un chat et sincèrement, son écriture ne ressemble à aucune autre. Cette lecture est un grand plaisir pour ça, pour une sorte d’étrange calme qu’elle procure – oui, malgré tout c’est bien ça – pour cette histoire et ce Chauffeur très émouvant que je vous laisse découvrir aussi. Ceci dit ce livre est déjà ancien ( 2006 ), nombre d’entre vous l’ont déjà lu ou ont vu le film, ou les deux…En tous cas, je n’ai pas fini de mettre Sallis sur ma bibliothèque. J’ai eu le grand plaisir de l’écouter en conférence l’an passé, avec Chris Offutt et  Ron Rash, et c’est inoubliable. James Sallis va au cœur des hommes, y pose son stéthoscope et nous donne à écouter battre la fragile machine avec ses ratés et ses emballements, et c’est magnifique. Plein de passages qui m’ont collé la chair de poule, touchants, profonds.

Près de la fin, le Chauffeur écrit à la famille Smith qui s’est occupée de lui, il part et leur laisse la chatte de son ami Doc avec cette lettre et de l’argent:

« Elle s’appelle Miss Dickinson. Je ne peux pas dire qu’elle appartenait à un ami qui vient de mourir, puisque les chats n’appartiennent jamais à personne, mais ils ont tous les deux suivi le même chemin rocailleux, côte à côte, pendant longtemps. Elle mérite de passer les dernières années de sa vie dans une certaine sécurité. Vous aussi. S’il vous plaît, occupez-vous de Miss Dickinson comme vous vous êtes occupés de moi, et veuillez accepter cet argent dans l’esprit où il est offert. Je m’en suis toujours voulu d’avoir pris votre voiture en partant. Soyez sûrs que j’apprécie tout ce que vous avez fait pour moi. »

A lire, relire, re – relire…Coup de cœur plein d’émotion.

« Janvier noir » – Alan Parks – Rivages/Noir, traduit par Olivier Deparis

« L’affaire devint l’un des points de repère dont parlent les flics pour situer leur carrière. Comme il y eut Peter Manuel et Bible John, il y eut Janvier noir. Personne ne savait vraiment d’où était sorti ce nom, sans doute une remarque au détour d’une conversation à Pitt Street ou dans un pub proche du central. La presse n’avait pas tardé à s’en emparer pour en faire ses gros titres. La une la plus célèbre était encore visible, encadrée sur les murs des commissariats de la ville.

JANVIER NOIR:  OÙ S’ARRÊTERA LA LISTE ? »

Eh bien ce livre m’a terriblement plu. Je me suis plongée dans sa noirceur absolue, sa violence extrême, l’ambiance crasseuse, miteuse, misérable de Glasgow en 1973. Ce livre ne tient pas qu’à ce fil ou filon- là, pas juste là pour les amateurs, mais ce roman est aussi comme un reportage – en noir et blanc pour moi – sur Glasgow à cette époque, les quartiers abandonnés tout comme les gens qui y vivent, qui s’y cachent, qui y trafiquent et qui souvent y meurent de manière violente. McCoy, qu’on pourrait croire un de ces flics héros fatigués au bord de la retraite est en fait un jeune flic, trentaine dépassée, pas plus. McCoy navigue entre deux eaux, troubles toutes les deux, l’une plus sale que l’autre…quoi que, l’histoire nous démontrera que non, pas vraiment. Parce que c’est un livre noir dans son intégrité. McCoy et son « bleu », Wattie ( formidable personnage ):

« Le nouveau était pourtant là, cheveux blonds mouillés et bien coiffés, large visage ouvert, costume sombre et chaussures cirées. il avait vingt-six ans et en paraissait quinze. Le bleu dans toute sa splendeur.

-Huit heures et demie, en principe, répondit McCoy en bâillant largement.

-Je peux revoir la photo? demanda Wattie.

McCoy la lui donna. Lorsqu’il regardait Wattie, il se revoyait cinq ans plus tôt. cet éclat d’enthousiasme avait disparu de son regard depuis longtemps, et ça faisait belle lurette qu’il ne venait plus travailler chaussures cirées et chemise repassée. Il regarda son reflet dans la vitre: ce n’était pas jojo. il avait besoin d’aller chez le coiffeur et de se procurer un costume avec lequel il n’ait pas l’air d’avoir dormi. »

Alan Parks nous plonge – je dirais même nous enfonce la tête –  dans un univers sordide où règnent tout les vices et toutes les misères; alcool, drogues, prostitution et bien pire que ça. Tout se déroule au moins de janvier 1973. Après quelques chapitres servant de rencontre avec McCoy et son univers, la mise en place des lieux, le commissariat, la prison de Barlinnie, la chambre où Janey et McCoy s’ébattent, défoncés…vient le 2 janvier et la gare routière où un jeune garçon de 20 ans abat une jeune femme et se tire une balle ensuite. Voilà, les faits de l’enquête sont posés, et va s’en suivre une véritable immersion dans les rues, les pubs, les chambres et les recoins les plus sinistres et misérables de la ville.

« Le Springburn dont il se souvenait, ses grandes usines de locomotives, ses immeubles surpeuplés, avaient disparu depuis longtemps. Les usines avaient toutes été fermées et la population déplacée vers les nouvelles cités de banlieue. Cités déjà gorgées d’humidité, à en croire leurs habitants.

Aujourd’hui, Springburn n’était plus que des autoroutes, des immeubles à moitié démolis, leurs pièces tapissées de papier peint à ciel ouvert, et un pub ici ou là, perdu au milieu de nulle part. Tout ce qu’il y avait autour: envolé. La municipalité aurait mieux fait de balancer des bombes incendiaires sur le quartier, au moins ç’aurait été plus rapide. »

On fait des rencontres avec des gars patibulaires, clochards, tueurs, hommes de main, trafiquants de toutes marchandises trouvant preneur. On va des bordels à des lieux beaucoup plus chics, chez des gens bien plus difficiles à aborder que les mères maquerelles comme Iris ou Baby Strange, bien plus difficiles à coincer aussi.            Iris :

Le bordel était installé dans l’un de ces immenses appartements victoriens qu’on trouvait à Glasgow, chaque pièce aménagée en chambre à l’exception de la cuisine. Ça, c’était le domaine d’Iris. Elle trônait, assise sur une vieille chaise à l’entrée de la pièce, derrière elle se dressant les piles de caisses de bouteilles et Big Chas, le videur. Elle avait confié à McCoy que les boissons lui rapportaient deux fois plus que les filles. Ça en disait long sur Glasgow. Iris ne se compliquait pas la vie. Elle ne vendait que du whisky et de la bière. C’était à prendre ou à laisser. Tennent’s ou Red Hackle.

Elle réalisait l’essentiel de ses bénéfices tard le soir et le dimanche. À partir de minuit le vendredi ou de trois heures le dimanche après-midi, quand les vrais buveurs commençaient à avoir la tremblote, elle pouvait plus ou moins pratiquer les prix qu’elle voulait. Il avait croisé suffisamment de femmes à la mine honteuse et d’hommes aux yeux chassieux dans l’escalier pour savoir à quel point les affaires marchaient bien. Les buveurs trouvaient toujours de l’argent quelque part. Quitte à ce que les mêmes ne mangent pas le lendemain. »

Un des nombreux intérêts de ce livre, c’est la quasi absence de frontière entre les différents mondes, différents milieux et univers, l’extrême porosité entre les truands et l’autorité; c’est en particulier le lien si fort qui soude McCoy et Cooper en toutes circonstances. Un lien, mais aussi une sorte de prison pour McCoy, prison affective faite de loyauté, de reconnaissance, mais c’est en tous cas un lien qui jamais ne sera rompu. C’est une histoire tragique, douloureuse et forte entre ces deux hommes partis sur des chemins opposés.

« McCoy ne put terminer sa phrase. Cooper s’était jeté sur lui. Il le tint par le cou, lui plaqua la tête contre le mur de la ruelle. Le visage collé au sien, il postillonna, les dents serrées:

-Trois ans, que t’as passés à chialer et à pisser au lit, les autres faisaient la queue pour te balancer des coups de latte. Et moi, je me suis occupé de tout le monde. Je t’ai protégé des sœurs et des séances de chatouilles de cet enfoiré de père Brendan. C’est moi qui m’en suis pris plein la gueule par les frères; c’est moi qui me suis retrouvé enfermé dans ce putain de cachot pendant des jours d’affilée. Pas toi. C’était pas assez? Et pour ta gouverne, Janey n’allait avec toi que pour l’herbe que t’apportais. »

J’ai adoré ce pan de l’histoire. L’auteur ne se satisfait pas de survoler sa ville, il y pénètre avec nous sans broncher. C’est extrêmement bien écrit et malgré la violence omniprésente, sous toutes ses formes, il y a de l’amour entravé par les difficultés sociales et psychiques, par les addictions, en particulier cette drogue qui ravage les personnages croisés dans cette déambulation hallucinée dans Glasgow. Il est bien sûr question de corruption, partout, tout le temps. C’est un horizon sombre, bouché, l’amour et la mort s’imbriquent, les enfances et les jeunesses naissent en foyer et finissent en prison ou à la morgue. Mais, malgré tout, des amours naissent, même éphémère, cette pulsion vitale s’accroche. Bref, un vrai bon roman, gros coup de cœur.

Qualifié de hard-boiled en 4ème de couverture – traduit en son sens propre, cela s’utilise pour les œufs durs –  un livre de »durs à cuire ». Un des premiers auteurs du genre fut Dashiel Hammett. Plus ICI

« La tête renversée en arrière, la femme chantait à gorge déployée. Sa voix avait dû être très belle autrefois. Ce qu’il en restait résonnait sous les voûtes, rauque, privé d’aigus, mais l’émotion était toujours là. Tout le monde se tut à leur approche. Elle termina sur « Oh Danny Boy, I love you so ! », s’inclina en saluant de la main et tomba. L’homme l’aida à se relever, lui fourra dans la main sa bouteille de vin rouge arrangé. »

J’ai choisi cette version qui me semble la plus proche de l’âme du livre, même si c’est un homme qui chante.

 

« Pottsville, 1280 habitants » – Jim Thompson – Rivages/ Noir, traduit par Jean-Paul Gratias

postville.indd« Et c’est comme ça, finalement, un soir où j’étais au lit sans pouvoir m’endormir, me retournant dans tous les sens à en devenir dingue, que j’ai fini par ne plus pouvoir le supporter. Alors je me suis dit: « Nick, que je me suis dit, Nick Corey, ces problèmes que tu as, ils finissent par te rendre cinglé, alors tu ferais mieux de trouver une solution, et vite. Tu aurais intérêt à prendre une décision, Nick Corey, sinon tu t’en mordras les doigts.

Alors j’ai réfléchi, réfléchi, et puis j’ai réfléchi encore un peu. Et j’ai fini par arriver à une décision.

Ce que je devais faire, j’ai décidé que je n’en savais foutrement rien. » ( fin du chapitre 1 )

Si vous saviez quels sont les tracas de Nick Corey, shérif de Pottsville, celui qui fait la sieste sur la couverture… Fainéant, nonchalant, un peu idiot, il se contente de voir venir et laisser faire. Il ferme les yeux sur les cornes que lui met Myra son épouse – une vraie mégère inapprivoisable -, il fait le joli cœur avec Rose, femme battue et Amy, dont il pense être amoureux.

Petit exemple de ses pensées quand il rencontre Myra ( là, franchement, j’ai ri un bon moment…)

« Ce que je pense, c’est qu’elle doit avoir des fourmis dans le fri-fri ou des cafards dans le falzar, une tracasserie de ce genre -là. En tous cas, il me semble urgent de faire quelque chose avant que sa culotte ne prenne feu et ne provoque un incendie sur le champ de foire, déclenchant une panique telle que des milliers de gens pourraient périr piétinés, sans parler des dégâts matériels. Et je ne vois qu’un seul moyen d’empêcher ça. »

Il laisse courir les bandits, laisse glisser les critiques et les moqueries. Nick Corey serait donc un type tranquille qui n’aime pas les ennuis, ni beaucoup non plus le travail. Sauf que Nick Corey veut un autre mandat, les élections approchent, et Nick Corey est tout sauf ce qu’il parait être.

J’ai passé un excellent moment en compagnie de ce shérif qui est en fait un sacré menteur très très malin et très porté sur la gent féminine (aller de l’une à l’autre est quand même son activité principale sur la totalité du livre, il est amoureux tout le temps ). Tout sauf idiot, Nick, mais au contraire stratège redoutable qui arrive à faire faire aux autres les sales besognes, l’air de rien et sans broncher. S’il est un sentiment qu’il ignore, c’est bien la culpabilité.

 » – V…vous m’aimez pas, Monsieur Nick.

Je lui réponds que sur ce plan- là, il a sacrément raison, à cent pour cent. La seule personne que j’aime, c’est moi, et je suis prêt à faire tout ce qu’il faudra pour continuer à mentir, à duper les gens, à être infidèle en amour, à boire du whiskey, à copuler, et à aller à l’église le dimanche avec tous les autres citoyens respectables. »

Ainsi se déroule ce roman qui est enfin édité dans son intégralité, et traduit en respectant la langue bien relevée de Jim Thompson. Le vocabulaire de Rose est plutôt riche et imagé – même Nick lui en fait la remarque – et on imagine la fadeur de ce texte sans les jurons et insanités en tous genres !

« Qu’il pourrisse en enfer! Je regrette seulement de pas avoir été là pour lui donner des coups de pied, moi aussi, à ce bâtard! dit Rose, ajoutant dans la foulée quelques épithètes bien choisies. Tu sais, Nick, ce que j’aurais aimé lui faire, à ce porc? J’aurais aimé prendre un tisonnier chauffé au rouge pour le lui enfoncer dans le c… »  (ici, un exemple « soft »

L’art de Jim Thompson consiste à amener peu à peu le shérif à dévoiler sa vraie personnalité, cet air de ne pas y toucher, et son talent d’argumentateur de premier ordre. Mine de rien, l’auteur balance par la voix de son personnage si irrévérencieux deux ou trois idées avec un humour cinglant. S’adressant à un agent de police privée dans un dialogue qui démontre que rien ne change vraiment ici-bas :

« Ah, sur ce coup-là, il vous en a fallu du cran! Quand je pense à ces cheminots qui vous bombardaient de morceaux de charbon et qui vous arrosaient à pleins seaux d’eau, alors que vous, les Talkington, vous n’aviez rien d’autre pour vous défendre que des fusils de chasse et des Winchester semi-automatiques! Oui, vraiment, je vous tire mon chapeau ! […]

-Et ces voyous d’ouvriers du textile ! Ceux-là, vous les avez bien soignés, pas vrai ? Des gens qui gaspillaient leurs trois dollars de salaire par semaine à mener la grande vie, et qui faisaient des histoires parce qu’ils devaient faire les poubelles pour ne pas mourir de faim ! Et puis, de toute façon, c’était rien que des étrangers, pas vrai ? Et s’ils n’aimaient pas ça, les bons rogatons de l’Amérique, pourquoi ils ne retournaient pas d’où ils venaient ? »

Un peu gonflé, Nick, qui s’en prend lui-même souvent à plus faible que lui… mais sa nature est immorale ! Nick est un tordu.

Je vous laisse le plaisir de découvrir ce petit roman délectable pour le personnage, pour son langage et sa verve, pour le rire qu’il provoque très souvent, et puis les 3 premières pages du chapitre 23, avec un retour au sérieux assez impressionnant, le passage à un registre presque dramatique, en tous cas sensible. Un développement de l’histoire impeccablement mené. Franchement, une lecture assez étonnante, drôle, noire et révoltée, une certaine idée de la justice, celle très personnelle du shérif Corey. Je vous propose aussi la lecture de l’article de ma camarade du blog Tête de lecture sur ce livre, dans lequel vous trouverez un lien très intéressant sur le parcours de ce livre avant cette belle traduction .

« Alors, voilà, Buck, voilà ma décision. J’ai réfléchi et réfléchi, et puis j’ai réfléchi encore un peu, et j’ai fini par arriver à une décision. Ce que je dois faire, j’ai décidé que je le savais pas plus que si j’étais n’importe quel autre pitoyable spécimen du genre humain. » (dernière phrase du roman)

Adapté librement et brillamment pour le cinéma par Bertrand Tavernier, avec « Coup de torchon »,