« Janvier noir » – Alan Parks – Rivages/Noir, traduit par Olivier Deparis

« L’affaire devint l’un des points de repère dont parlent les flics pour situer leur carrière. Comme il y eut Peter Manuel et Bible John, il y eut Janvier noir. Personne ne savait vraiment d’où était sorti ce nom, sans doute une remarque au détour d’une conversation à Pitt Street ou dans un pub proche du central. La presse n’avait pas tardé à s’en emparer pour en faire ses gros titres. La une la plus célèbre était encore visible, encadrée sur les murs des commissariats de la ville.

JANVIER NOIR:  OÙ S’ARRÊTERA LA LISTE ? »

Eh bien ce livre m’a terriblement plu. Je me suis plongée dans sa noirceur absolue, sa violence extrême, l’ambiance crasseuse, miteuse, misérable de Glasgow en 1973. Ce livre ne tient pas qu’à ce fil ou filon- là, pas juste là pour les amateurs, mais ce roman est aussi comme un reportage – en noir et blanc pour moi – sur Glasgow à cette époque, les quartiers abandonnés tout comme les gens qui y vivent, qui s’y cachent, qui y trafiquent et qui souvent y meurent de manière violente. McCoy, qu’on pourrait croire un de ces flics héros fatigués au bord de la retraite est en fait un jeune flic, trentaine dépassée, pas plus. McCoy navigue entre deux eaux, troubles toutes les deux, l’une plus sale que l’autre…quoi que, l’histoire nous démontrera que non, pas vraiment. Parce que c’est un livre noir dans son intégrité. McCoy et son « bleu », Wattie ( formidable personnage ):

« Le nouveau était pourtant là, cheveux blonds mouillés et bien coiffés, large visage ouvert, costume sombre et chaussures cirées. il avait vingt-six ans et en paraissait quinze. Le bleu dans toute sa splendeur.

-Huit heures et demie, en principe, répondit McCoy en bâillant largement.

-Je peux revoir la photo? demanda Wattie.

McCoy la lui donna. Lorsqu’il regardait Wattie, il se revoyait cinq ans plus tôt. cet éclat d’enthousiasme avait disparu de son regard depuis longtemps, et ça faisait belle lurette qu’il ne venait plus travailler chaussures cirées et chemise repassée. Il regarda son reflet dans la vitre: ce n’était pas jojo. il avait besoin d’aller chez le coiffeur et de se procurer un costume avec lequel il n’ait pas l’air d’avoir dormi. »

Alan Parks nous plonge – je dirais même nous enfonce la tête –  dans un univers sordide où règnent tout les vices et toutes les misères; alcool, drogues, prostitution et bien pire que ça. Tout se déroule au moins de janvier 1973. Après quelques chapitres servant de rencontre avec McCoy et son univers, la mise en place des lieux, le commissariat, la prison de Barlinnie, la chambre où Janey et McCoy s’ébattent, défoncés…vient le 2 janvier et la gare routière où un jeune garçon de 20 ans abat une jeune femme et se tire une balle ensuite. Voilà, les faits de l’enquête sont posés, et va s’en suivre une véritable immersion dans les rues, les pubs, les chambres et les recoins les plus sinistres et misérables de la ville.

« Le Springburn dont il se souvenait, ses grandes usines de locomotives, ses immeubles surpeuplés, avaient disparu depuis longtemps. Les usines avaient toutes été fermées et la population déplacée vers les nouvelles cités de banlieue. Cités déjà gorgées d’humidité, à en croire leurs habitants.

Aujourd’hui, Springburn n’était plus que des autoroutes, des immeubles à moitié démolis, leurs pièces tapissées de papier peint à ciel ouvert, et un pub ici ou là, perdu au milieu de nulle part. Tout ce qu’il y avait autour: envolé. La municipalité aurait mieux fait de balancer des bombes incendiaires sur le quartier, au moins ç’aurait été plus rapide. »

On fait des rencontres avec des gars patibulaires, clochards, tueurs, hommes de main, trafiquants de toutes marchandises trouvant preneur. On va des bordels à des lieux beaucoup plus chics, chez des gens bien plus difficiles à aborder que les mères maquerelles comme Iris ou Baby Strange, bien plus difficiles à coincer aussi.            Iris :

Le bordel était installé dans l’un de ces immenses appartements victoriens qu’on trouvait à Glasgow, chaque pièce aménagée en chambre à l’exception de la cuisine. Ça, c’était le domaine d’Iris. Elle trônait, assise sur une vieille chaise à l’entrée de la pièce, derrière elle se dressant les piles de caisses de bouteilles et Big Chas, le videur. Elle avait confié à McCoy que les boissons lui rapportaient deux fois plus que les filles. Ça en disait long sur Glasgow. Iris ne se compliquait pas la vie. Elle ne vendait que du whisky et de la bière. C’était à prendre ou à laisser. Tennent’s ou Red Hackle.

Elle réalisait l’essentiel de ses bénéfices tard le soir et le dimanche. À partir de minuit le vendredi ou de trois heures le dimanche après-midi, quand les vrais buveurs commençaient à avoir la tremblote, elle pouvait plus ou moins pratiquer les prix qu’elle voulait. Il avait croisé suffisamment de femmes à la mine honteuse et d’hommes aux yeux chassieux dans l’escalier pour savoir à quel point les affaires marchaient bien. Les buveurs trouvaient toujours de l’argent quelque part. Quitte à ce que les mêmes ne mangent pas le lendemain. »

Un des nombreux intérêts de ce livre, c’est la quasi absence de frontière entre les différents mondes, différents milieux et univers, l’extrême porosité entre les truands et l’autorité; c’est en particulier le lien si fort qui soude McCoy et Cooper en toutes circonstances. Un lien, mais aussi une sorte de prison pour McCoy, prison affective faite de loyauté, de reconnaissance, mais c’est en tous cas un lien qui jamais ne sera rompu. C’est une histoire tragique, douloureuse et forte entre ces deux hommes partis sur des chemins opposés.

« McCoy ne put terminer sa phrase. Cooper s’était jeté sur lui. Il le tint par le cou, lui plaqua la tête contre le mur de la ruelle. Le visage collé au sien, il postillonna, les dents serrées:

-Trois ans, que t’as passés à chialer et à pisser au lit, les autres faisaient la queue pour te balancer des coups de latte. Et moi, je me suis occupé de tout le monde. Je t’ai protégé des sœurs et des séances de chatouilles de cet enfoiré de père Brendan. C’est moi qui m’en suis pris plein la gueule par les frères; c’est moi qui me suis retrouvé enfermé dans ce putain de cachot pendant des jours d’affilée. Pas toi. C’était pas assez? Et pour ta gouverne, Janey n’allait avec toi que pour l’herbe que t’apportais. »

J’ai adoré ce pan de l’histoire. L’auteur ne se satisfait pas de survoler sa ville, il y pénètre avec nous sans broncher. C’est extrêmement bien écrit et malgré la violence omniprésente, sous toutes ses formes, il y a de l’amour entravé par les difficultés sociales et psychiques, par les addictions, en particulier cette drogue qui ravage les personnages croisés dans cette déambulation hallucinée dans Glasgow. Il est bien sûr question de corruption, partout, tout le temps. C’est un horizon sombre, bouché, l’amour et la mort s’imbriquent, les enfances et les jeunesses naissent en foyer et finissent en prison ou à la morgue. Mais, malgré tout, des amours naissent, même éphémère, cette pulsion vitale s’accroche. Bref, un vrai bon roman, gros coup de cœur.

Qualifié de hard-boiled en 4ème de couverture – traduit en son sens propre, cela s’utilise pour les œufs durs –  un livre de »durs à cuire ». Un des premiers auteurs du genre fut Dashiel Hammett. Plus ICI

« La tête renversée en arrière, la femme chantait à gorge déployée. Sa voix avait dû être très belle autrefois. Ce qu’il en restait résonnait sous les voûtes, rauque, privé d’aigus, mais l’émotion était toujours là. Tout le monde se tut à leur approche. Elle termina sur « Oh Danny Boy, I love you so ! », s’inclina en saluant de la main et tomba. L’homme l’aida à se relever, lui fourra dans la main sa bouteille de vin rouge arrangé. »

J’ai choisi cette version qui me semble la plus proche de l’âme du livre, même si c’est un homme qui chante.

 

« Pottsville, 1280 habitants » – Jim Thompson – Rivages/ Noir, traduit par Jean-Paul Gratias

postville.indd« Et c’est comme ça, finalement, un soir où j’étais au lit sans pouvoir m’endormir, me retournant dans tous les sens à en devenir dingue, que j’ai fini par ne plus pouvoir le supporter. Alors je me suis dit: « Nick, que je me suis dit, Nick Corey, ces problèmes que tu as, ils finissent par te rendre cinglé, alors tu ferais mieux de trouver une solution, et vite. Tu aurais intérêt à prendre une décision, Nick Corey, sinon tu t’en mordras les doigts.

Alors j’ai réfléchi, réfléchi, et puis j’ai réfléchi encore un peu. Et j’ai fini par arriver à une décision.

Ce que je devais faire, j’ai décidé que je n’en savais foutrement rien. » ( fin du chapitre 1 )

Si vous saviez quels sont les tracas de Nick Corey, shérif de Pottsville, celui qui fait la sieste sur la couverture… Fainéant, nonchalant, un peu idiot, il se contente de voir venir et laisser faire. Il ferme les yeux sur les cornes que lui met Myra son épouse – une vraie mégère inapprivoisable -, il fait le joli cœur avec Rose, femme battue et Amy, dont il pense être amoureux.

Petit exemple de ses pensées quand il rencontre Myra ( là, franchement, j’ai ri un bon moment…)

« Ce que je pense, c’est qu’elle doit avoir des fourmis dans le fri-fri ou des cafards dans le falzar, une tracasserie de ce genre -là. En tous cas, il me semble urgent de faire quelque chose avant que sa culotte ne prenne feu et ne provoque un incendie sur le champ de foire, déclenchant une panique telle que des milliers de gens pourraient périr piétinés, sans parler des dégâts matériels. Et je ne vois qu’un seul moyen d’empêcher ça. »

Il laisse courir les bandits, laisse glisser les critiques et les moqueries. Nick Corey serait donc un type tranquille qui n’aime pas les ennuis, ni beaucoup non plus le travail. Sauf que Nick Corey veut un autre mandat, les élections approchent, et Nick Corey est tout sauf ce qu’il parait être.

J’ai passé un excellent moment en compagnie de ce shérif qui est en fait un sacré menteur très très malin et très porté sur la gent féminine (aller de l’une à l’autre est quand même son activité principale sur la totalité du livre, il est amoureux tout le temps ). Tout sauf idiot, Nick, mais au contraire stratège redoutable qui arrive à faire faire aux autres les sales besognes, l’air de rien et sans broncher. S’il est un sentiment qu’il ignore, c’est bien la culpabilité.

 » – V…vous m’aimez pas, Monsieur Nick.

Je lui réponds que sur ce plan- là, il a sacrément raison, à cent pour cent. La seule personne que j’aime, c’est moi, et je suis prêt à faire tout ce qu’il faudra pour continuer à mentir, à duper les gens, à être infidèle en amour, à boire du whiskey, à copuler, et à aller à l’église le dimanche avec tous les autres citoyens respectables. »

Ainsi se déroule ce roman qui est enfin édité dans son intégralité, et traduit en respectant la langue bien relevée de Jim Thompson. Le vocabulaire de Rose est plutôt riche et imagé – même Nick lui en fait la remarque – et on imagine la fadeur de ce texte sans les jurons et insanités en tous genres !

« Qu’il pourrisse en enfer! Je regrette seulement de pas avoir été là pour lui donner des coups de pied, moi aussi, à ce bâtard! dit Rose, ajoutant dans la foulée quelques épithètes bien choisies. Tu sais, Nick, ce que j’aurais aimé lui faire, à ce porc? J’aurais aimé prendre un tisonnier chauffé au rouge pour le lui enfoncer dans le c… »  (ici, un exemple « soft »

L’art de Jim Thompson consiste à amener peu à peu le shérif à dévoiler sa vraie personnalité, cet air de ne pas y toucher, et son talent d’argumentateur de premier ordre. Mine de rien, l’auteur balance par la voix de son personnage si irrévérencieux deux ou trois idées avec un humour cinglant. S’adressant à un agent de police privée dans un dialogue qui démontre que rien ne change vraiment ici-bas :

« Ah, sur ce coup-là, il vous en a fallu du cran! Quand je pense à ces cheminots qui vous bombardaient de morceaux de charbon et qui vous arrosaient à pleins seaux d’eau, alors que vous, les Talkington, vous n’aviez rien d’autre pour vous défendre que des fusils de chasse et des Winchester semi-automatiques! Oui, vraiment, je vous tire mon chapeau ! […]

-Et ces voyous d’ouvriers du textile ! Ceux-là, vous les avez bien soignés, pas vrai ? Des gens qui gaspillaient leurs trois dollars de salaire par semaine à mener la grande vie, et qui faisaient des histoires parce qu’ils devaient faire les poubelles pour ne pas mourir de faim ! Et puis, de toute façon, c’était rien que des étrangers, pas vrai ? Et s’ils n’aimaient pas ça, les bons rogatons de l’Amérique, pourquoi ils ne retournaient pas d’où ils venaient ? »

Un peu gonflé, Nick, qui s’en prend lui-même souvent à plus faible que lui… mais sa nature est immorale ! Nick est un tordu.

Je vous laisse le plaisir de découvrir ce petit roman délectable pour le personnage, pour son langage et sa verve, pour le rire qu’il provoque très souvent, et puis les 3 premières pages du chapitre 23, avec un retour au sérieux assez impressionnant, le passage à un registre presque dramatique, en tous cas sensible. Un développement de l’histoire impeccablement mené. Franchement, une lecture assez étonnante, drôle, noire et révoltée, une certaine idée de la justice, celle très personnelle du shérif Corey. Je vous propose aussi la lecture de l’article de ma camarade du blog Tête de lecture sur ce livre, dans lequel vous trouverez un lien très intéressant sur le parcours de ce livre avant cette belle traduction .

« Alors, voilà, Buck, voilà ma décision. J’ai réfléchi et réfléchi, et puis j’ai réfléchi encore un peu, et j’ai fini par arriver à une décision. Ce que je dois faire, j’ai décidé que je le savais pas plus que si j’étais n’importe quel autre pitoyable spécimen du genre humain. » (dernière phrase du roman)

Adapté librement et brillamment pour le cinéma par Bertrand Tavernier, avec « Coup de torchon », 

 

 

« Un hiver de glace » – Daniel Woodrell – Rivages/Noir, traduit par Frank Reichert

hiver glace Depuis « Un feu d’origine inconnue », je voulais lire autre chose de Daniel Woodrell et c’est avec ce roman glacé, cruel, que j’ai approfondi cette rencontre.

Ree Dolly, jeune fille de 16 ans, vit avec ses deux petits frères, Harold et Sonny et sa mère qui a perdu la raison et passe le plus clair de son temps dans un fauteuil à bascule, à marmonner. Quant au père, sa disparition est le nœud de l’histoire. En liberté conditionnelle contre une hypothèque de sa maison, il a disparu, et s’il ne se présente pas au tribunal, femme et enfants seront expulsés. Ree part à sa recherche.

Cette histoire, qui se déroule en hiver dans les montagnes Ozarks est d’une terrible violence. La famille Dolly et toutes ses branches, plus de 200 personnes, peuple cette vallée. Ree, elle, tente de faire de ses frères si ce n’est des garçons impeccablement élevés, du moins des personnes pas trop méchantes.

« Tant de Dolly avaient pris ce chemin, déglingués avant même d’avoir du poil au menton, élevés pour vivre hors la loi et soumis aux impitoyables et sanglants commandements qui président à ce genre d’existence. »

building-313202_640Je ne raconte pas plus l’histoire, mais une fois encore, l’écriture de Woodrell m’a impressionnée, ainsi que son sens de la métaphore. Il arrive à renouveler la description des paysages qui sous sa plume prennent une grande puissance.

« Des pins dont les branches basses s’étalaient au-dessus de la neige fraîche formaient pour l’esprit une voûte plus solide que n’en pourraient jamais créer prie-dieu et chaires. » 

ou des images comme celle-ci qui instille un état immuable et inéluctable dans la grisaille

 » la grisaille était comme punaisée au ciel ».

Les portraits des personnages patibulaires qui règnent sur ce monde brutal sont  tracés à grands coups de couteau en aplats rageurs, déclinés en teintes froides et sombres. Ce livre est une longue souffrance, une longue rage de survivre pour la jeune Ree qui veut sauver son maigre bien, pour elle et ses frères, et elle endurera tout avec une hargne incroyable. Ambiance de glace, il y fait froid dans ce livre, très froid, comme dans le cœur des habitants de ces montagnes. Seule l’amitié de Ree et de Gail, 16 ans elle aussi , déjà mère d’un petit Ned – elle vit dans une caravane avec un compagnon de 20 ans, trop jeune et inconséquent – seule leur affection l’une pour l’autre est un semblant de foyer chaud et réconfortant. Tout le reste n’est que charge trop lourde, mais pourtant assumée sur les épaules de la petite Ree.

Magnifique écriture qui dit sans fard un monde sordide, mais dont la finesse et la précision font surgir des instants lumineux quand les deux adolescentes retrouvent leur âge et leurs bras enlacés pour se consoler, ou bien ceux où Ree et ses frères partagent des gestes du quotidien comme le font les enfants, même si c’est bref, ces moments éclairent et réchauffent un peu le lecteur, pris dans cette gangue de glace.

bd hiver glaceBouleversant d’un bout à l’autre, ce ne sera pas le dernier livre de Daniel Woodrell que je lirai. Le livre a été adapté au cinéma par Debra Granik en 2010 ( les deux frères sont devenus un frère et une sœur ) ; je ne l’ai pas vu. Une bande-dessinée est parue aussi chez Casterman – Rivages / noir par Romain Renard.

Voici la bande-annonce du film, pour le décor.