« Et coule le sang du désert » – Nathalie Gauthereau – Rouergue Noir

« Lentement, il fit tourner le volant de l’Audi sur l’avenue d’Annecy et prit le temps d’inspecter les lieux. Sur sa gauche, devant la galerie commerciale située au rez-de-chaussée d’une barre d’immeubles, il en dénombra six. Trois appuyés contre les gros piliers en  béton. Un sur sa trottinette électrique. Un autre assis sur un scooter. Et un dernier affalé dans un fauteuil de bureau. Cheveux longs sous la casquette. Barbes et moustaches clairsemées. Tous habillés en noir. Des merdeux, tout juste sortis de l’adolescence. Inconscients de la fragilité de l’existence. Et c’était bien ce qui faisait leur différence. Lui était à peine plus âgé qu’eux, mais il connaissait le prix de la vie. »

Voici le second roman de Nathalie Gauthereau, une suite du précédent : « Dans l’oeil de la vengeance »; ce sera peut-être une série, je ne sais pas. Nous y retrouvons l’avocate Louise Pariset et son collègue Jordan, et puis surtout Kofi Diallo qui est devenu l’assistant du cabinet. Le livreur de repas à vélo a trouvé un lieu de vie et un emploi. Hébergé chez Christelle, une autre bienfaitrice, il est heureux et fier de travailler dans ce cabinet. Une nouvelle affaire met en scène ces personnages, auxquels vient s’ajouter Fanny Costa, flic qui a été touchée par la jeune Léa. Christel travaille dans une librairie, son logement est  plein de livres et elle fait l’éducation de Kofi sur le mode de vie ici, en France:

« En France, les choses étaient vraiment différentes. Certains hommes faisaient la cuisine, la lessive et le ménage, des tâches dévolues aux femmes dans son pays. Kofi avait dû tout apprendre aux côtés de Christel. Laver son linge, passer l’aspirateur et repasser. Pour les repas, il n’y avait pas de règle. Si Kofi voulait manger à sa faim, il devait cuisiner. Quand il avait raconté ça à Fatou, elle s’était gentiment moqué de lui, mais en vérité, sa soeur enviait l’équité défendue par Christelle. Parce que chez elle, son mari ne faisait rien. »

Léa fréquente une bande de dealers et va se retrouver en danger. La capitaine Costa, touchée par la jeune fille, va faire appel à Louise pour tirer d’affaire la gamine. 
Le roman va donc raconter le chemin de Léa, mais surtout celui de Kofi.
Le jeune homme cherche son petit frère, dont il sait qu’il a quitté le Sénégal. Les parents à qui Kofi passe de nombreux appels, le mettent sous pression d’une part pour qu’il leur envoie de l’argent, et d’autre part pour qu’il retrouve son jeune frère Demba.
Kofi est pour moi le plus beau personnage du roman. Ce jeune homme qu’on a connu dans le premier volume trempé et stressé sur son vélo, pensait ici avoir trouvé la paix, mais de paix il n’y aura pas, tant que Demba ne sera pas retrouvé.
C’est donc cette recherche dans laquelle le garçon est aidé par ses employeurs, autant qu’ils le peuvent, qui est ici racontée.
Et bien sûr ce ne sera pas de tout repos (euphémisme ). Kofi va se trouver embarqué dans une voie qui lui coutera beaucoup.
Ce roman met en avant des femmes, Léa, Christelle, Louise, et puis Fanny, la flic.
Dans le premier livre, on a compris que Louise est homosexuelle, et dans celui-ci, elle tombe amoureuse de Fanny, ce qui est un peu problématique. 
J’ai aimé beaucoup Kofi, Christelle, et Léa. Kofi pour son courage, malgré la peur qui l’habite, vous verrez qu’il va traverser de terribles épreuves, tant physiques que psychologiques. Alors que le ciel de sa vie s’éclaircissait, tout devient sombre, terrible, triste et malgré ça, il va résister. C’est le plus beau personnage du roman; il est honnête, il est courageux et il est si heureux d’avoir trouvé une vraie place dans ce cabinet d’avocats.

Échange avec un livreur qui a traversé la Lybie pour venir en France, Kofi utilise toutes les pistes pour retrouver Demba:

 » C’était un pays dangereux où la vie d’un Noir ne valait rien. Là-bas , on l’avait traité comme un animal. Il se souvenait qu’une fois des gamins lui avaient jeté des pierres et leurs parents avaient rigolé en le traitant de singe. Pour les Lybiens, il n’était pas un homme, sa couleur de peau et ses traits épais en témoignaient.

-Moi je suis allé là-bas parce qu’on m’avait dit qu’il y avait du travail et de la nourriture gratuite. Mais pour nous, il n’y a rien. »

La chose que je n’ai pas trouvé vraiment indispensable, c’est l’attirance de Louise pour Fanny, on comprenait dans le premier livre que Louise est homosexuelle et ça n’apporte pas grand chose si ce n’est quelques « perturbations » émotionnelles, des tiraillements durant l’enquête entre les deux femmes. Ces deux femmes, quand elles se rencontrent, sont comme des aimants qui s’attirent et se repoussent. Bref. Elles devront travailler ensemble et ça se passera finalement bien, police et justice seront efficaces. Cette histoire m’a surtout touchée pour Kofi, pour le destin de Léa, pour Christelle aussi. Et puis pour Demba et pour tous ces êtres humains qui traversent des déserts, sont exploités, utilisés; dans le cas de Kofi en premier lieu par ses parents qui le harcèlent pour l’argent, par les entremetteurs qui font payer pour on ne sait vraiment quoi, pour ces jeunes gens qui croient à un eldorado et se retrouvent à dealer dans les quartiers périphériques des grandes villes en espérant devenir riches. La seconde moitié du roman, quand Kofi part à la recherche de son frère à Grenoble est éprouvante, émouvante et surtout surgit une grosse colère en lisant où en sont rendues les choses quant aux trafics de drogue. 

Certains passages, certains récits m’ont révoltée, mettant en lumière un pan de notre société défaillant, à n’en pas douter, sur l’éducation, la prise en charge des plus fragiles, la protection, car est plutôt préférée la répression. C’est-à-dire quand il est trop tard, même si on espère qu’on peut encore sauver quelques uns de ces gosses, parfois tout juste ados. Le passeport de Demba resté planté dans le sable du désert rencontrera le destin de Mbengue. L’histoire se poursuivra-t-elle dans un troisième volume ?
Histoire à suivre je pense. Des destins de jeunes gens d’ici et d’ailleurs mis au défi de vivre et survivre, traînant une histoire lourde, un parcours difficile. Il y a quand même des Christel, des Louise, des Jordan et des Fanny. Et le monde autour, toujours dur pour les plus faibles.
Des vies brisées, salies, meurtries, quand on ne rencontre pas une Christelle ou une Louise.
Une lecture intéressante, qui m’a souvent touchée, ou interrogée quand il s’agit des rouages judiciaires, policiers. Une lecture édifiante quant aux arcanes des réseaux de deal et des trafics en tous genres, humains y compris.Une lecture émouvante quand il s’agit de Kofi, de sa famille, et surtout, en ce qui me concerne, de la vie de Léa.

« Dead Drop » – La Gale, éditions La Veilleuse

« Printemps 2022, étrange époque de confinements successifs et le début des embrouilles. Coincés chez eux pour la plupart, les gens télétravaillent, se font livrer leurs courses à domicile et organisent des apéros sur Zoom. Je n’ai pas d’employeur, je suis pour ainsi dire ma propre boss: je fais du minage de cryptomonnaies en tirant l’électricité d’un immeuble dont je squatte les combles depuis treize ans et je vends de l’herbe au peuple qui s’emmerde. En Suisse, on peut se déplacer librement, contrairement à nos voisins français qui doivent remplir des attestations pour poster une lettre ou même aller acheter des clopes. J’effectue mes shifts à vélo, dans une ville quasiment déserte; et je dois avouer que c’est un immense kif. »

Eh bien, je peux dire que la découverte de ces éditions suisses est passionnante. Trois livres, trois types d’écriture totalement différents, trois sujets passionnants, et venant de finir ce génial « Dead Drop », je suis vraiment contente de cette exploration de la littérature contemporaine suisse. La Gale est une rappeuse lausannoise, et son entrée dans la littérature est à mon avis une réussite. La voix de Raïzo:

« Je m’appelle Raïzo. La trentaine déjà bien entamée, un caractère de chiottes selon certains, pathologiquement asociale, mais incapable de vivre sans mes congénères. J’habite Lausanne, chef-lieu du canton de Vaud, cent trente mille âmes réparties sur un dénivelé de cinq cent mètres avec un musée olympique d’un côté, une grande tour en bois de l’autre et un tas de bordel au milieu. Comme pour tout lieu que l’on fréquente depuis plus de vingt ans, on développe à son égard une relation un peu borderline, entre amour inconditionnel et haine viscérale. »

Raïzo est une jeune femme sans famille, qui vit dans un grenier où elle « bricole  » avec les cryptomonnaies et autres petites affaires virtuelles et technologiques (auxquelles moi je ne comprends pas grand chose ). Elle fait aussi des sachets d’herbe qui fait rigoler livrés dans des lieux précis qu’elle a elle-même organisés. Douée en informatique, elle a mis au point un système de livraison qui marche au poil, en plein cœur de Lausanne. Anonyme, invisible ou presque, tout se passe plutôt bien. Mais un jour, une commande plus importante et un fichier étrange sur son ordinateur vont semer le trouble, la curiosité aussi bien sûr, et commence alors une histoire dingue et périlleuse. Sans famille, sans attaches si ce n’est son gros chien Amon, Raïzo fréquente un peu sa vieille voisine, une gentille vieille. Et puis elle a quelques potes aussi, Mathias par exemple. Enfance et adolescence chez des religieuses, un extrait un peu long, mais jubilatoire:

« J’avais repéré le matos quelques semaines plus tôt. Un vieux machin, mais assez puissant pour sonoriser le lieu pendant les messes. J’ai mis la cassette de mon Walkman dans le lecteur et le volume au max. J’ai appuyé sur play. Le premier riff de Raining Blood a explosé dans la chapelle. Les murs vibraient. C’était tellement bourrin qu’on aurait dit que l’enfer s’ouvrait sous nos pieds. 

Mes camarades, qui savaient que je préparais un mauvais coup, s’étaient pressées dans l’édifice(…). Les soeurs avaient suivi de près. La mère supérieure en tête. elle avait couru vers la sono pour l’éteindre. Le lendemain j’étais convoquée à la première heure dans son bureau. Elle n’avait même pas cherché à comprendre, elle savait que c’était moi.

-Marie-Clarence, force est de constater que malgré les nombreuses tentatives de te remettre dans le droit chemin, il n’y a pas de place pour toi ici. Tu es une menace, une honte pour cet internat. Je vais appeler les services sociaux pour qu’ils viennent te chercher. Tu es renvoyée. »

Quand tout va s’emballer elle sera emportée dans une étrange aventure, puis une sorte d’enquête perturbante, avançant pas à pas, épaulée de ses amis, certains sûrs, d’autres dont elle craint quelque entourloupe. Car un truc énorme a été préparé dans un hôtel où se réunissent  » des puissants de ce monde  » – à savoir ceux qui ont l’argent et donc le pouvoir . Raïzo est pour moi une jeune femme très attachante, qui au fil des pages va découvrir ce qu’on pourrait appeler le dessous des cartes, un pan de sa vie, et sa propre histoire .

« J’ai beau être asociale par nature, je connais quand même un paquet de monde. J’ai roulé ma bosse dans beaucoup de milieux: des bikers, des ultras, des anars, des bourges insupportables et des musiciens monomaniaques. Des souillasses de PMU, des cailleras de mon foyer. Comme dans toute relation, y a eu des hauts, des bas, des ruptures brutales et d’autres décrétées sur entente. Après plus de vingt ans dans le même  patelin, il y a des gens que je peux honnêtement compter parmi mes amis proches. Et puis d’autres à qui je mettrai une pancarte. »

Et au cœur de cette histoire, il y a des secrets moches. D’où son départ pour les alpages et son atterrissage dans une ferme tenue de main de fer par une femme, qui vit là avec sa mère. Ce séjour en montagne, dans cette ferme isolée, sera d’abord une pause dans sa vie agitée, mais s’ouvrira aussi sur la découverte de ses origines, de sa propre histoire. Son arrivée chez Maggie:

« Au fond de la cour,  un chien aboie. J’en déduis au timbre de sa voix que c’est pas un chihuahua. Il finit par débouler, dignement crade, comme tout cabot de ferme qui se respecte. Un bouvier bernois, il doit bien faire cinquante kilos. Il court vers moi comme si on était potes depuis toujours et il me couvre d’un je-ne-sais-quoi, genre un mélange subtil de poils mouillés et de beuse de vache. Quand il a terminé de flinguer mon survêt’, je vois arriver une meuf en bleu de travail. Elle me toise et me lance:

-C’est toi que Wandervogel envoie?

-Ouais. Vous êtes Maggie?

-Non, moi, c’est Winston Churchill! Allez, ramène-toi, faut qu’on réduise les bêtes avant la nuit. »

Je n’ai aucune envie d’en dire plus, c’est une lecture prenante, j’ai lu d’une traite cette histoire où le sordide affronte la vie d’une jeune femme qui a du répondant, mais qui sous ses airs solides …l’est !  Raïzo n’est pas une fille comme toutes les autres. Tout ce qui est dit sur les puissants est passionnant, comme tout ce qui est mis en oeuvre par les résistants militants. Je vous laisse le plaisir intact, j’espère, pour ce roman génial.

J’y ai tout aimé. Raïzo d’abord qui sous des airs de dure à cuire est en fait seule, sensible, et il me semble qu’elle a en elle des angoisses assez terribles. L’humour est bien présent – j’ai souvent beaucoup ri en écoutant Raïzo – et les sentiments vibrent car Raïzo est très attachante, je l’ai aimée tout de suite. Vous me direz que ce n’est pas assez, c’est juste que je ne vous dis pas tout, que c’est bien là un sacré livre. Cette lecture est captivante, et vous n’avez qu’à la lire, vous verrez, ça ne laisse aucun répit. Personnellement je ne comprends rien à l’informatique au niveau de Raïzo et de ses amis, mais ce roman fait bien comprendre tout ce qu’on peut faire de ça, bon ou mauvais. 

Moi, ce que j’ai préféré, c’est cette jeune femme livrée à elle même et qui s’en sort vraiment pas mal. Je l’ai beaucoup beaucoup aimée. Allez, écoutez Raïzo:

« La suédoise » – Giancarlo de Cataldo – Métailié NOIR, traduit de l’italien par Anne Echenoz

« Prison de Rebibbia, aujourd’hui

Deux jours après son arrestation, Vitaliano Currò, trente ans, étoile montante du clan ionien du même nom, reçut la visite de l’auxiliaire de cantine. En théorie, le contact entre un prévenu en cellule d’isolement et un détenu de longue date était interdit, mais les interdits ne comptent pas quand on appartient à une famille puissante et que l’on dispose des bonnes relations. »

Grand plaisir de lecture, pour moi le second roman de cet auteur en solo, et j’ai été captivée dès les premières phrases. Nous voici à Rome, quartier des Tours, quartier comme l’indique son nom d’immeubles, de gens pauvres, et, comme on va le lire, de négoces illicites et dangereux. Ici vit la Suédoise, qui n’a de suédois que ses cheveux blonds. Elle, c’est Sharo, blonde grande et mince, mais  renfrognée, une mère invalide, des petits boulots qui s’enchaînent et enfin un petit ami qui trafique des substances illicites et dangereuses. Je précise que l’histoire se déroule en période Covid, presque la fin de l’épidémie.

Ainsi commence ce roman épatant, épatant parce qu’il parle de pas mal d’autres choses que de la pègre à la petite semaine, de quartiers pauvres où tous les trafics se promènent à ciel ouvert, ce roman tellement bien écrit et bâti va nous emmener dans les pas de Sharo, dans son ascension. Elle va gagner en autorité, en initiatives, en ressources et en maturité. Vraiment il est impossible de ne pas l’aimer, malgré ce qu’elle fait, pas possible de ne pas la trouver intelligente et super débrouillarde. Avant l’ascension, des petits boulots et les inconvénients qui vont avec, le patron d’un bar louche:

« Mais le mari de Cinzia  ne voulait rien entendre. Il était hors de contrôle. Rouge, excité, peut-être avait-il pris quelque chose. Il tenta de repartir à l’assaut. Sharo se sentait sur le point de perdre sa clairvoyance. Elle sentait monter la colère. Elle essaya encore la manière douce, lui dit de se calmer, que Vito et le reste de la bande pouvaient arriver d’un moment à l’autre, que ce serait une honte par rapport à Cinzia qui l’aimait tant, qui était folle de lui.

-Mais je m’en fous de Cinzia, c’est toi que je veux! »

Mais que fait-elle, au juste? Et bien elle va peu à peu mener le bal des trafics de substances dangereuses dans son quartier, sur sa moto et tenant la dragée haute à tous les gars du quartier sans qu’ils mouftent vraiment – parce qu’elle est très très douée -, elle va surtout rencontrer le Prince. C’est là que l’auteur est vraiment fort, et malin, nous amenant à ce Prince, aristocrate seul et qui s’ennuie, semble-t-il, qui vit dans son château au milieu de beaux objets, oui mais seul. C’est lui qui va protéger Sharo – et elle en aura besoin -, lui faire découvrir aussi un autre monde que celui des tours. Sous cette protection Sharo va devenir quelqu’un qui compte.

« Le prince, sans se départir de son sourire, leva son verre à la santé de Sharo.

-Vous ne dansez pas, Sharo?

-Pourquoi, vous auriez envie…

Le prince la prit par la main et ils s’élancèrent sur la piste de danse. Sharo pensa que sa vie était un beau bordel mais qu’il lui arrivait des choses hors du commun. Qu’elle voulait partir des Tours et qu’elle n’avait pas l’ombre d’un fiancé, mais qu’elle dansait avec un homme charmant, pédé, d’accord, mais au fond qu’est-ce qu’on s’en fout. Que danser était magnifique, qu’ils risquaient tous gros à rester serrés comme ça » dans cette boîte à sardine, mais allez, pour une nuit, ce putain de virus pouvait bien aller au diable, non? »

L’histoire serait bien simple si la mafia, la grosse, la vraie et authentique ne la remarquait pas. Et puis il y a ce Prince mystérieux auquel la jeune femme s’attache:

« La vérité était que le Prince lui manquait. Leurs bavardages lui manquaient, son ton empreint de condescendance, d’affection, mais qui réussissait à la surprendre avec une perfidie subtile. Depuis qu’il était parti, il lui avait envoyé deux messages vocaux. Puis plus rien. Et son téléphone semblait constamment éteint et hors réseau. Elle était allée quelques fois au palais et avait tout trouvé fermé. « 

L’ascension de la Suédoise, talonnée par Fabio, Jimmy, Motaro, figures du quartier des Tours et du trafic local, sera fulgurante mais pas sans périls ni sans retombées.

Vous comprendrez qu’il n’y a pas une seconde d’ennui à cette lecture, qui se déguste avec délices tant c’est fin, bien écrit, intelligent, et même parfois franchement drôle. Sur le thème de la mafia et de sa force, ici vont s’opposer la mafia albanaise et la mafia locale, et notre jolie suédoise va naviguer sur son scooter dans ce milieu qu’elle côtoie depuis son enfance. Personnage attachant – moi, je l’admire même si elle commet des horreurs – parce qu’elle est intelligente, fine, futée. La vie dure l’a rendue débrouillarde.

Giancarlo de Cataldo signe ici un très très beau roman ( roman « tout court » sans qualificatif ) qui se dévore avec délectation et d’une traite en ce qui me concerne. Par l’auteur de « Romanzo criminale », de « Alba Nera » et puis co-auteur de « Suburra » et de « Rome brûle » en compagnie de Carlo Bonini, et d’autres encore.

Magnifique histoire, avec un personnage complexe et très attachant, une écriture pleine de finesse et de délicatesse, malgré le milieu décrit et pour un roman extrêmement noir finalement, une fin mystérieuse ou inattendue, c’est selon comment on la lit . Gros coup de cœur pour moi, j’ai adoré cette « suédoise » italienne sur sa moto et son prince charmant si élégant et ambigu. Deux très beaux personnages, complexes à souhait. Coup de cœur absolu !

La devise du clan mafieux d’Achille:

« U tti scurdari’i dduve veni e a ccu ne c’ apparteni. »

« Les lendemains qui chantent » -Arnaldur Indridason – Métailié Noir, traduit pas Eric Boury (Islande )

« Le moteur de la Lada s’étouffa et cala une fois de plus, ils la poussèrent jusqu’au bout de la jetée où était amarré le chalutier russe. Le véhicule n’avait pas passé le contrôle technique, il aurait été trop coûteux de le faire réparer  étant donné son grand âge et son mauvais état, ils avaient donc signalé à l’administration qu’ils le retiraient de la circulation et avaient rendu la carte grise quelques mois plus tôt. Ils l’avaient cependant pris en douce sans ses plaques d’immatriculation pour cet ultime trajet. La voiture avait passé un long moment garés au pied de leur immeuble, sa peinture jaune moutarde avait perdu son éclat, la carrosserie était parsemée de taches de rouille qui avaient fini par percer le plancher côté passager. »

Voici un bon moment que je n’avais plus lu Indridason, et je l’ai retrouvé ici avec grand plaisir, et avec Konrad . Je le reconnais : j’ai été grande amatrice très attachée à Erlendur, et le passage à ce nouveau personnage m’a déstabilisée. Vous savez, ces amitiés que nous, lectrices et lecteurs, nouons avec des personnages, ces amitiés peuvent nous rendre un peu « obsessionnels », et injustes pour ceux qui arrivent après.

Erreur corrigée, j’ai vraiment beaucoup aimé Konrad et sa façon d’être. C’est un homme bon, calme, touchant, et surtout très patient. Ici en effet il remonte le temps pour revenir à l’époque sombre des réseaux d’espionnage russes, dans les années 70. Konrad part sur les traces infimes d’une Lada et en creusant au fil de son enquête, informelle, vu qu’il est à la retraite, il va déterrer un corps, celui de Skafti, après qu’un autre corps soit trouvé au bord d’un lac.

« L’affaire Skafti ébranlait la police et le système judiciaire. On avait ouvert au moins deux enquêtes pour découvrir comment de telles choses avaient pu se produire  et la famille de l’assassin présumé, désormais décédé, exigeait qu’il soit innocenté et réclamait des compensations financières. Les médias voulaient savoir qui avait mené l’enquête à l’époque et pourquoi elle avait été bâclée. »

Je vous le dis tout de suite, c’est complexe, mais ce que moi j’ai le plus aimé, c’est le talent qu’à ce sacré Arnaldur Indridason pour tracer des portraits d’hommes et de femmes, tellement vivants, tellement concrets. Parfois c’est si fin qu’on perçoit même le non-dit. On va entrer dans quelques foyers, des couples, et la femme extralucide Eyklo; je l’ai beaucoup aimée, cette femme-là.

« Elle avait jadis cherché à comprendre l’origine des images qui lui venaient de l’au-delà. N’était-elle pas abusée par son discernement? Ses visions, ses rêves prémonitoires et sa perception de ce qu’on appelait le surnaturel n’étaient-ils pas une forme de maladie du cerveau, ou pouvait-elle réellement entrer en contact avec ceux qui n’étaient plus de ce monde?

Dès son plus jeune âge elle avait compris qu’elle était différente lorsque lui étaient apparus des gens qu’elle était la seule à voir dans les circonstances les plus diverses. (…) Elle avait appris à distinguer ces gens des autres  et s’était confiée à son père qui avait lui aussi un don de voyance même s’il l’avait gâché par l’abus d’alcool qui avait fini par l’emporter. »

Konrad va se trouver confronté à son ex collègue – mais pas vraiment ami, non – Leo. Et de fragment en fragment de récit ou de découverte, notre Konrad, attachant, va éclairer un pan de l’histoire islandaise que pas mal d’autres voudraient garder ensevelis. Je ne juge pas utile d’en dire plus, mais ce roman sonne mon retour vers Arnaldur Indridason !

« – Nikolaï et son oncle étaient coupables de haute trahison, ils ont été punis, mais ça n’a pas suffi, la vengeance des Russes s’est poursuivie jusqu’en Islande.

-Je m’interroge sur les motivations de Hendrik et Franklin, pour autant qu’ils aient monté le coup ensemble.

-Je suppose qu’ils rêvaient du pays des lendemains qui chantent, non?

-Ah oui, les lendemains qui chantent… »

Donc, je pense que je me remettrai sur les talons de Konrad.

 » Konrad et Ivan discutèrent ainsi un bon moment. Après avoir raccroché, Konrad se replongea dans sa collection de vieux souvenirs qui s’effaçaient un peu plus chaque année., il y trouva une magnifique photo d’Erna. Il se rappelait le moment où il l’avait prise. Ils étaient partis en voyages seuls tous les deux à la fin du printemps, les montagnes bleuissaient. Ils avaient parcouru les campagnes et planté leur tente après une longue journée. Erna s’était mise à l’écart pour observer la clarté du ciel et ses yeux s’étaient colorés de la lumière du soir. Konrad l’avait rejointe, il l’avait serrée dans ses bras et elle lui avait murmuré à l’oreille des mots qui parlaient d’une soirée de printemps. D’une lumineuse soirée de printemps… »

Une bonne lecture, instructive et  fine dans son regard sur les personnages. 

« Le murmure des hakapiks » – Roxane Bouchard, éditions de l’Aube noire

Image de la première de couverture« L’escouade

La lame tranche la chair en lanières fines, puis en petits morceaux. À demi gelée, la viande est facile à découper. À l’aide du couteau, Tony McMurray la glisse dans un cul-de-poule en inox. Sur le plan de travail, la longe de loup marin a laissé une coulure de sang carmin foncé, presque noir. Il l’essuie, mais le liquide fuit devant le linge, se fraie un passage jusqu’au rebord du comptoir. Une goutte tombe et éclate en étoile sur la pointe de son soulier. »

Un grand plaisir de lecture avec cette troisième aventure de l’inspecteur Joaquin Moralès et de Simone Lord. Roxane Bouchard nous embarque sur un chalutier pour une chasse au phoque, appelé loup gris, et je sais que ça en fait frémir pas mal… Oui, sans doute, car ici, il ne s’agit pas de pêche traditionnelle, mais bien de grosse pêche, et les scènes  des remontées de filets ne sont pas enthousiasmantes. Il faut laisser parler les pêcheurs, écouter, mais ici l’équipage du bateau est plus que douteux. Aussi Simone Lord ( et la vertèbre si émouvante de sa nuque ), embarque comme observatrice , et ça ne fait vraiment pas plaisir à l’équipage, qui compte des hommes hostiles, et dangereux.  Un des très beaux passages du roman, Joaquin, déprimé par son divorce, l’alliance:

« Il y a des matins, rares, où un homme retire un bijou et c’est trente-deux ans de vie qu’il dépose sur le bois verni de la table de cuisine.

Quatre mois plus tôt, Joaquin Moralès avait sorti de la baie de Gaspé le corps d’une pêcheuse qui, en robe de mariée, avait passé trois jours sous l’eau. Son vêtement avait été sali, ses yeux mangés par les puces de mer, son visage mutilé par les crabes et les poissons d’automne. Il s’était penché sur la femme et l’avait interpellée par son prénom, comme si elle pouvait répondre non seulement aux questions concernant l’enquête, mais aussi à ses interrogations douloureuses relatives à l’amour. Quand il avait fermé le dossier, il avait compris que c’était la fin de son propre mariage qu’il avait aperçue dans cette image sordide du cadavre de la jeune mariée et, de retour chez lui, à Caplan, il était allé frapper à la porte de Maître Chiasson. »

Parallèlement, Joaquin, déprimé par son divorce, s’engage dans un groupe de randonnée de fond auquel, à son grand dam se joint la psychologue Nadine Lauzon. Celle-ci s’avérera très utile, plus tard. Mais pour l’instant, Joaquin n’est pas réjoui de sa présence.

L’aventure – car c’en est une – se déroule en Gaspésie, aux Iles de la Madeleine, plus précisément à Cap-aux -Meules.

Voici les protagonistes, le décor, l’objet de cette « aventure », et je trouve que ce 3ème livre est celui qui m’a le plus tenue en haleine. L’ambiance du huis-clos dans ce chalutier monte lentement en tension, les hommes à bord sont au minimum inquiétants, et au pire très effrayants. Ainsi Tony McMurray, à mon sens le pire de tous, ignoble, vicieux, pervers, violent, un vrai sale type. D’autant qu’il va s’en prendre à Simone, cette femme vraiment courageuse pour se coltiner ce voyage; c’est elle l’héroïne majeure de ce livre. Et je ne dévoile pas trop de cette histoire pour ne pas gâcher. C’est mieux d’avoir lu les précédents en partie et surtout pour l’histoire tendre qui flotte entre Joaquin et Simone, sans jamais s’avancer plus (et ça, c’est très fortiche et malin de la part de Roxane Bouchard ! ), cette histoire qui tient à une petite vertèbre cervicale qui tétanise Joaquin chaque fois qu’il la voit.  Simone et la peur, sur le bateau, face à des hommes sourdement – ou pas- menaçants, face aux émotions que déclenche Joaquin en elle, face à un univers masculin en équilibre instable, elle, une femme :

« Elle ferme les yeux. Le bateau la brasse violemment. Elle s’agrippe au comptoir qui longe la lunette avant.

Joaquin parlait de son aïeule avec un léger accent, sa voix contenant ces inflexions délicates qui n’appartiennent qu’à  la nostalgie. À un moment, il s’était rapproché d’elle. Simone s’était immobilisée. Elle avait retenu son souffle, croyant qu’il allait l’embrasser.

Certaines secondes de la vie semblent ainsi figées, dans la mémoire ou dans le corps. La seconde où Untel a perdu le contrôle de son véhicule, la seconde où cette voisine s’est fracturé la nuque en tombant dans  l’escalier, la seconde où elle est entrée dans ce bureau et a vu son amant la tromper avec la stagiaire, la seconde où elle a appuyé la pointe de son couteau contre la carotide d’un homme qui voulait la violer. Des secondes qui fissurent les certitudes. »

Cette histoire d’amour latente, ne reposant que sur des gestes, des regards, quelques mots et une nuque sensuelle, c’est une très belle idée. 

Je ne vous dirai rien de plus et surtout pas dans quel état j’ai été à la fin de l’histoire. Mais une très très belle et touchante lecture qui en même temps nous montre ce monde si viril et dur de la chasse au phoque, un univers d’hommes pour certains violents et malhonnêtes. Une tension très bien tenue, dans le sang des phoques, la sueur des hommes, la peur palpable de Simone. Un savant mélange donc pour un roman très prenant que je n’ai pas lâché. Bravo ! La fin du roman, hommage à Gabriel Garcia -Marquez Le Très Grand ( ça c’est ma note à moi ):

Cent ans de solitude par Garcia Marquez« Je n’ai pas appris à aimer. Ni à la vitesse d’une balle de base-ball, ni dans la durée des alliances. »

Avant de partir, Joaquin a retiré l’origami du roman de Garcia-Marquez. Il a déployé les ailes de l’oiseau de papier, qu’il a déposé près de la fenêtre, face au large, dans sa chambre d’amis.

« Ça doit être bon de se sentir amoureux, en apesanteur de la solitude et de la colère. »

En bas de la colline, la baie glacée s’est emplie de phoques du Groenland qui, dans un peu plus d’une semaine, mettront bas. Moralès ne se laisse pas berner par cette tranquille splendeur: la Gaspésie est un pays sans trêve. Il plisse les yeux, enfile ses lunettes noires.

« J’aimerais ça, Joaquin, m’asseoir à ta table.

Simone »

Bon…Clairement, je ne pouvais pas éviter cette chanson – que j’aime bien –  mais je vous épargne l’image du hakapik et de son usage