« Grise Fiord » – Gilles Stassart – Rouergue Noir

« Guédalia, ton visage contre la congère, tes yeux scellés par la glace qui a pris sur tes cils, tu es résolu. Sous la barre des -35°C, frissons, vasoconstriction, baisse de la tension artérielle. Il disait. Tu laisses glisser ton corps vers l’engourdissement. Derrière tes paupières cousues, à travers les longues mèches de chien autour de ta capuche qui s’agitent dans le vent, tes pupilles prisonnières cherchent la lumière. Tu comprends mieux pourquoi maintenant. Comment, peu importe. Mais pourquoi on meurt de froid. La dernière lueur d’un ciel confit dans la grisaille. Cette dernière lueur, la dernière lueur de ton dernier jour, caresse ta rétine. Tu vas mourir. »

J’ai commencé ce livre, j’en ai lu la moitié par petits bouts alors que quelques soucis me taraudaient et je me suis dit non, ce n’est pas comme ça que je dois entrer dans un tel roman. Il lui faut, il mérite de la concentration, une immersion totale, et rien qui ne vienne parasiter le fil de cette écriture, de cette histoire, de ces histoires. Et une semaine plus tard je l’ai repris et terminé en deux jours, des heures de lecture qui m’ont laissée lessivée, mais une lectrice comblée.

Alors je ne vais pas jouer l’érudite ou celle qui connait le sujet sur le bout des doigts, non. Je sais ce que j’ai glané ici et là avec ma curiosité coutumière, mes colères et mes révoltes à certaines images, à certains propos. Je sais bien peu de choses sur le Grand Nord, sur l’Arctique, sur les Inuits et sur leur culture, je ne suis qu’une ignorante, je le sais. Mais par contre je crois savoir reconnaître un grand livre, je crois savoir identifier une écriture exceptionnelle et une histoire qui va rester en moi très longtemps.

Voici ce roman qui m’a laissée pleine de tristesse, de colère et hélas saturée d’un sentiment d’impuissance. Gilles Stassart ne ménage ni le lecteur ni ses personnages, ce qu’il décrit est implacable, et on se dit en fait qu’il n’y a plus rien à faire, que c’est fichu, mort…

Cependant par ces personnages et leurs batailles persiste la vie malgré tout. La vie, une sorte de vie, celle que le monde, blanc la plupart du temps et dit développé, dit moderne, impose au reste de la planète. Les femmes et les hommes dont parle Gilles Stassart, tellement mis à mal depuis si longtemps tentent de s’en accommoder, bien obligés, dans leur élément et leurs coutumes…ou bien est-ce l’inverse, nos modes de vie et de pensée transforment et ces peuples et leur milieu? Les deux évidemment, il y a des résistances heureusement, mais sont-elles à la hauteur des attaques? On perçoit bien que ce peuple Inuit pèse très très peu au regard des intérêts du commerce, de l’argent, du pouvoir… La Terre et sa multitude si riche, si variée, ne valent pas lourd une fois arrachées au sol les richesses qui peuvent gaver les puissants dont la poigne pèse sur tout.

« Ces trusts sont les trusts, ils sont les ogres, leur appétit ne connaît jamais la satiété. Le fait que nous nous détruisions ne les concerne pas, que nous crevions sur la pelouse de leur villa ne fait que gâcher le plaisir décoratif d’un jardin paysagé. Je ne leur reproche pas leur nature. Je sais qui ils sont. Je sais qui est Amarok, le loup noir, et Akhlut, le loup blanc. L’un protège la harde de caribous, sait la faire prospérer, l’autre la consomme pour sa seule satisfaction et détruit par répercussion le chasseur qui en dépend. L’un partage avec, l’autre possède contre. »

L’auteur fait preuve d’une grande finesse et de beaucoup de justesse, ne tombe jamais dans un manichéisme simpliste, n’utilise aucune des grosses ficelles qu’on peut parfois craindre dans ces sujets, mais il sait dire la fragilité et la complexité de ce qui lie les êtres vivants aux lieux, aux temps, aux autres, la complexité des gens eux-mêmes, souvent tiraillés entre diverses aspirations. Rien n’est simple.

L’histoire est celle d’une famille inuit qui vit à Amarok ( Amarok est le grand esprit du loup dans la mythologie inuit, et vous savez quoi ? Si vous tapez Amarok sur votre navigateur, ce qui sort en premier c’est une bagnole; déprimant…) ; cette famille descend de celles et ceux qui furent déportés de force par l’état canadien au Nord du Nord, à Grise Fiord ( j’ai pointé mon stylo sur ces confins glacés).

Les parents sont Jo et Maggie, leurs deux fils Jack et Guédalia. Les deux garçons ont grandi avec les légendes de leur peuple contées par Jo et Maggie; ils ont grandi sur la glace avec le traîneau et les chiens, avec la chasse, le harpon et l’arc. Ils ont mordu à belles dents dans le foie du phoque juste tué. Maggie leur a lu des histoires, et à travers elles leur a transmis une culture, un mode de vie et de pensée; elle et Jo ont voulu que leurs fils étudient et connaissent le reste du pays. Jack ira à Toronto étudier le droit et les sciences politiques, il veut défendre les droits des autochtones, quand son frère Guédalia va à Montréal étudier la biologie et l’anthropologie; lui veut « décortiquer »  les savoirs inuits par le biais des savoirs modernes, et puis il est brillant, il est plus brillant que Jack mais il n’en a pas la stabilité, et je pense même que c’est sa grande intelligence qui, confrontée à certains savoirs, va le faire déraper. Guédalia va sombrer dans l’alcool, la drogue, la violence, et va se retrouver dans la terrible prison d’Iqaluit. C’est à sa sortie qu’on le rencontre au début du roman, au magasin général où il a un travail de réinsertion.

Au fil des chapitres de la première partie, chaque personnage narre une partie de cette terrible histoire, celle de ce peuple au travers de celle de cette famille, de tous ces gens déplacés et devant alors s’adapter aux conditions toujours plus extrêmes, pour se nourrir d’une part et pour combattre la solitude et l’éloignement. Briser les liens entre les communautés par la distance, un moyen d’affaiblir les velléités de résistance.

On a alors un récit historique, politique – ce livre se déroule au Canada, et même si le Nunavut (« Notre terre ») est devenu un territoire du Canada, et le plus grand, il est aussi le moins peuplé tout en cumulant le chômage, la délinquance, l’alcoolisme et au final un taux de suicide des jeunes importants . Comme je ne veux pas mourir trop ignorante, j’ai lu cette page plutôt sage, mais avec des informations fiables pour les curieux.

Quoi qu’il en soit, on ne peut pas oublier que nous sommes à « Grise Fiord » en littérature et j’ai aimé, énormément aimé l’écriture de Gilles Stassart et les personnages. Cette famille qui va souffrir et parfois se déchirer au-delà du possible – je ne vous dis pas pourquoi – est pourtant emplie d’amour et de solidarité car autrement comment survivre dans ces lieux ? Et puis il y a là les animaux, les chiens de Jack pour les courses de traîneaux, les ours, les phoques, les orques…Et puis il y a Dalia, la vieille chamane venue du Groenland, personnage important qui constitue un axe, une colonne vertébrale dans l’histoire de la communauté et de cette famille.

Toutes et tous, chacun à leur tour, nous livrent les légendes, les croyances, et la vie ici au fil des époques et des épreuves; c’est poignant, et puis c’est beau, et puis c’est très très fort…

La seconde partie est le grand voyage que va entreprendre Guédalia avec Jo sur le traîneau, Dalia qui va se joindre à l’équipage et puis bien sûr les chiens. C’est dans cette seconde partie, dont chaque chapitre a pour titre un mot inuit qui parle de la neige – Nateq, le sol d’un igloo, Piqsiq, neige soulevée par le vent ou bien Qeoraliaq, neige brisée – que le désordre environnemental va se dérouler sous nos yeux inexorablement. Il y a la dureté du climat, le froid intense, la glace qui fouette le visage, toutes choses normales si haut, mais il y a aussi des crevasses élargies, les icebergs qui s’effondrent et qui font qu’on ne peut plus se fier aux cartes, qu’on ne sait plus trop comment procéder pour chasser – même les animaux sont désorientés, la glace qui se met à bouger, crouler partout.

Cette fonte des glaces réjouit les « commerçants » qui bientôt auront une voie royale pour leurs cargos, entre Atlantique et Pacifique; cette fonte des glaces, ce réchauffement ressenti intensément au pôle met des obstacles à la course des chiens et du traîneau, complique la route de Guédalia et de son équipage. Je ne vais pas développer le sujet, chacun comprendra bien en lisant cet exceptionnel roman qui jamais ne donne de leçon, chacun comprendra bien notre part dans ce désastre.

« Quelle chance et quelle catastrophe d’assister au spectacle extraordinaire et inconcevable de la fin d’un monde…Ce morceau de glace était solidaire, il y a à peine dix ans, à des milliers de kilomètres du continent dont il poursuivait la territorialité, participait à la topographie, contraignant les itinéraires des lièvres, des lemmings et aussi des loups, un repaire pour les oiseaux migrateurs et pour les chasseurs d’oiseaux que sont les renards isatis et l’Inuit.[…] Avec la disparition du manteau glacier, la terre est nue, elle a froid.

Chacun cherche l’autre. Les rendez-vous entre les  espèces sont manqués et la rapidité du phénomène fait que personne n’a le temps d’apprendre, d’assimiler, de s’adapter. Le nouveau maître du climat est pris dans un tempo endiablé, proies et prédateurs perdent leur danse. Le glacier me raconte ça avec le feuilletage de ses glaces.[…] Cet immense volume, dont le sommet culmine à une trentaine de mètres, est fragile, aussi fragile que notre culture et notre peuple qui y sont attachés. »

Mais je termine avec Guédalia qui reste le personnage majeur, porteur, passeur de sa nation dans cette histoire, un pont entre deux générations, deux modes de vie – celui des kabloonaks et celui des inuits –  et qui finalement aura su entendre Jo, Dalia, qui aura tiré leçon de l’unique gifle reçue de sa mère. Guédalia profondément attachant, jeune homme perdu, tiraillé, brillant mais ne sachant que faire de ça…et jeune homme plein de chagrin, de déception et de révolte.

Je n’oublierai pas la beauté des paysages, les sculptures naturelles des glaces, la lumière bleue dans l’igloo, les chiens heureux et excités de courir, l’impressionnant ours blanc et la légende de Siqiniq (ᓯᕿᓐᓂᖅ- en syllabaire inuktitut ) , la Femme-Soleil et de Taqqiq, son frère Lune, les règles du Nord:

« Ces règles sont inscrites dans l’histoire qui se transmet de bouche à oreille et nous raconte. La mémoire du premier mot est inscrite dans ceux que tu entends, Guédalia.  Écoute l’histoire. Avec elle, tu apprends non seulement ce qui s’est passé, mais aussi comment l’avenir se déroule. La légende raconte tout, c’est la clef. Si tu fais l’amour à ta sœur, si tu tues ton frère dans la force de son âge, tu blesses la communauté à mort. Tu la menaces. La voix de ton père, lorsque son fil était encore intact, te la racontait, cette histoire. Tu la connais par cœur. »

Je ne sais pas si je suis parvenue à dire à quel point ce roman se démarque, comme il est beau, fort, intelligent, comme on en sort avec un savoir en plus et de quoi se questionner, s’informer encore …Ce que je sais, c’est que c’est de ceux qu’on n’oublie pas, que je n’oublierai pas, un roman noir auquel se mêlent l’aventure, la nature et une communauté qui vaut qu’on la connaisse…Petite fille, j’avais des livres, des albums qui me parlaient d’eux, j’aimais ça.

En lisant, j’ai pensé à ces hommes inuits vus sur un trottoir de Montréal, échoués sur des couvertures, imbibés d’alcool et autres substances de destruction. Cette vision m’a marquée, une telle tristesse sur ce bout de trottoir, quand on vient de l’immensité blanche et froide, mais familière…Par ailleurs, la description dans le livre de ces femmes et de ces hommes sur leur propre territoire ou ailleurs est d’une grande tristesse, c’est une désolation impuissante.

« Abandonnés d’un Nord devenu cruel, avec des logements trop petits pour les nombreuses familles, consanguines, où l’on dort à tour de rôle car la place est comptée, où les hommes violentent les femmes. Où, sous le regard des vieux, les jeunes se jettent du haut des fjords, parce qu’ils ne savent pas à quoi destiner leurs corps pleins de ferveur vitale. On leur donne du phoque bouilli à ces Inuits, ils veulent du phoque cru. Et moi, je salivais à l’idée de frites et de mayonnaise…Cette nation de fantômes erre et peuple les parcs, les stations de métro, s’éthylise à l’occasion, en rêvant de rejoindre des familles hypothétiques, des paysages qui ne sont plus là, et se réfugie derrière l’excuse d’un ticket inaccessible qui l’empêcherait de rentrer. Rentrer pour quoi faire ? »

À écouter…

https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/1086506/itinerance-autochtones-inuits-montreal-police-relation

J’aimerais bien que ce ne soit pas ce qu’il reste à voir de ce peuple que Gilles Stassart a dépeint dans toute la richesse de sa culture, de sa mythologie et de sa pensée. 

En ajout : je suis allée voir « La chute de l’empire américain » de Denys Arcand, film réjouissant, un peu moins cynique que les précédents, très drôle, toujours assez cynique mais plus tendre aussi, et qui se termine gravement avec des visages d’Inuits et d’Amérindiens à Montréal, de ceux que j’ai vus si misérables. 

Le chant de gorge inuit, j’ai opté pour la jeune génération

J’ai marqué je crois bien une page sur trois de ce roman. J’ai eu du mal à choisir les extraits, c’est un très très beau roman, vraiment un gros coup de foudre.

Aller au Nunavut avant qu’il ne coule ? Même pas, évitons ça…

« Sous la grande roue » – Selva Almada – Métailié/bibliothèque hispano-américaine, traduit par Laura Alcoba

« La grande roue est vide, désormais, pourtant les sièges se balancent toujours légèrement. ce doit être l’air du petit matin.

Pájaro Tamai est au sol, sur le dos, et il a l’impression que la grande roue continue de tourner. mais c’est impossible car on n’entend pas de musique. Il n’entend rien du tout: sa tête est remplie d’un bruit blanc. Blanc comme le ciel – il ne l’a jamais vu comme ça – sur lequel se découpe un bout de machine, rien qu’un petit morceau, flou. C’est tout ce que sa vue parvient à saisir.

Il plisse les yeux pour voir si la roue va enfin cesser de tourner. mais c’est pire encore : soudain, c’est la vertige, à présent ce n’est plus seulement la grande roue qui tourne mais ce qui l’entoure. »

Belle découverte que cette jeune auteure argentine.

Deux adolescents gisent sur le sol boueux de la fête foraine. Blessés au couteau tous les deux, et attendant sous le ciel blanc. Attendant quoi ? Sont-ils encore vivants, inconscients, déjà morts ?

« La nuit va tomber sur toi, Pájaro. C’est ce qu’il pense, et en même temps il sourit à moitié. Car quelle nuit pourrait s’annoncer avec un ciel aussi blanc? Par « nuit », il veut dire autre chose, bien entendu. Il doit maintenir son cerveau en activité jusqu’à l’arrivée des secours. Il ne voit pas comment se tirer d’affaire. Il doit projeter des souvenirs sur ce ciel blanc qui ressemble tellement à l’écran du cinéma Cervantès, puis s’accrocher à eux.

Allez, Pájaro, allez, souviens-toi de quelque chose. »

Voilà tout l’art qu’a développé ici Selva Almada, en un roman où j’ai retrouvé avec un grand bonheur tout ce que j’aime de la littérature sud-américaine, une part d’imaginaire, de fantasques caractères masculins, sanguins, machos, buveurs, dragueurs et surtout bagarreurs, et puis un peu bêtes aussi de tous ces excès. Les personnages féminins, essentiellement épouses et mères, sont quant à elles beaucoup plus fines, plus posées, plus responsables et essentielles à l’équilibre.

Marciano Miranda et Pajarito Tamai, nés à quelques heures d’intervalle, voisins dans la même bourgade vont être aussi les meilleurs amis du monde jusqu’à ce qu’un grain de sable se mette dans les rouages, un nouvel élève dans la classe qui va les séparer, physiquement d’abord, puis affectivement.

Les pères des garçons sont des ennemis jurés qui sans cesse s’envoient des coups bas. Et bien sûr tout ça finira mal. Selva Almada brosse ici un portrait sans concessions de la virilité poussée à ses extrêmes les plus stupides; parce qu’au fond, rien de sérieux n’oppose les deux pères qui se livrent un combat de coqs, comme vont le faire leurs fils respectifs après avoir été les meilleurs amis du monde.

« Même si leur séparation se fit, d’une certaine manière, d’un commun accord, l’un et l’autre éprouvaient au fond une forme de ressentiment. Pajarito aussi sentait que son ami l’avait délaissé.

C’étaient bien les rejetons de leurs pères; les chiens ne font pas des chats, comme on dit. Ce petit ressentiment devint peu à peu une pierre dans le cœur de chacun. Et lorsque arrivèrent les vacances d’hiver, ceux qui avaient été des amis inséparables jusqu’à l’été précédent étaient devenus désormais des ennemis irréconciliables. »

C’est la construction du livre qui est absolument remarquable. Par le reste de vie de chacun des garçons blessés, l’auteure raconte à tour de rôle l’existence de ces deux familles, mêlant le délire onirique à la réalité. Chacun revoit son père, là, tout à côté, ne sachant si c’est réel, s’ils sont eux et leurs pères encore en vie ou déjà morts, sous ce ciel blanc étrange, sous cette grande roue dont les sièges ne font plus qu’osciller comme la vie dans leurs veines.

Remarquable histoire, pleine de vie et de fureur, d’abord l’enfance des garçons, avec tout ce que ça comporte de vie de bandes, de jeux de rue, de bravades. Et de craintes aussi, crainte du père pour Pajarito, enfant battu, on le sait vite.

« Un jour, il sera grand et il foutra son poing dans la gueule de son père et de quiconque osera lui dire, comme à l’instant, devant le musée, qu’il est comme Tamai. Un jour, son corps cessera d’être trop petit pour toute cette rage qu’il sent en lui depuis qu’il est doté de mémoire. »

L’assassinat de Miranda aussi, qui marque un tournant dans l’histoire. Les mères sont dignes et sensées, toutes les deux, qui tentent vainement de faciliter l’amitié des deux garçons quand les pères l’interdisent, vaillantes, pleines de sang-froid. Histoire de ces deux jeunes hommes, de l’adolescence fiévreuse qui arrive, de la jeunesse qui se pointe avec l’alcool, les sorties en boîtes de nuit, les hôtels miteux ou les toilettes de bars pour le sexe urgent, en quête d’une identité, sexuelle essentiellement, la norme étant celle qu’on sait, tout ce qui s’en écarte étant considéré comme impossible dans cette société machiste; on ne lâche pas ce livre.

J’ai vraiment aimé ce roman d’un bout à l’autre, très bien construit, écrit, avec des personnages qui même se comportant de façon stupide, violente, inconséquente, ne sont pas totalement détestables, ils sont des gens au fond assez ordinaires avec leurs sentiments et leurs préjugés face à la réalité qui se présente à eux et avec laquelle il faut bien qu’ils se confrontent, les ramenant à leur simple condition précaire d’êtres humains. Un récit parfait de bout en bout, cette fin:

« -C’est un problème entre eux. On n’a pas à s’en mêler pour l’instant – il le leur a dit de manière tellement claire qu’ils se sont immédiatement calmés. Luján et la petite bande de Miranda attendaient également, légèrement en arrière.

-Alors comme ça tu baises mon frère, sale pédé.

Et tout a commencé à coups de poing.Dès qu’ils se sot touchés, leurs corps se sont reconnus. Encore une fois, l’odeur du sang de l’autre sur ses doigts; l’odeur de l’ennemi, de nouveau, si semblable à le leur.[…]Tout a commencé là, puis les coups de feu sont venus, on s’est mis à courir, à crier, tout était hors de contrôle.

Tous deux ont fini dans la boue, à quelques mètres de distance l’un de l’autre. Les yeux ouverts, rivés sur le ciel. Tout blanc. Tout rouge. Tout blanc. »

Lecture continue parce que ça coule tout seul – ferait un très beau film, je pense – on est sous la grande roue auprès de Pajarito et Marciano, à genoux dans la boue et les yeux levés vers le ciel blanc du purgatoire. 

« Quel gâchis, putain !dit-il, et, avec le pied il écrase et enterre son mégot. »

La musique, c’est la cumbia:

Une grande réussite !

à propos de « Bon genre » – Inès Benaroya -Fayard

Pour une fois un article de forme spéciale sur ce court roman qui m’a intéressée sans vraiment me convaincre ni me plaire. Il est très rare que j’écrive dans ces cas-là mais ici, quelques questions se posaient à moi sur ce personnage de femme que je n’aimais pas ( pourquoi ? ) et sur plusieurs détails que je trouvais étranges ou plutôt pas assez poussés, pas très clairs dans cette histoire. J’en ai donc fait ici un commentaire, et Inès Benaroya à qui j’avais proposé une conversation a finalement seulement accepté de répondre à trois questions. Je vous propose donc ici le texte que je lui avais soumis pour échanger, puis les questions et ses réponses.

Extrait:

« Si j’étais un homme …, pense-t-elle, comment ferait un homme ? 
Si j’étais un homme atteint d’un vague à l’âme inexpliqué, un homme à deux doigts de l’implosion, en butée de sa vie, assiégé par les colites spasmodiques et une terrible envie de baiser malgré son épouse à la maison. À une terrasse de café, une femme me tend un paquet de mouchoirs. Je la rejoins à sa table, je fais mine de m’intéresser alors que je n’ai qu’une seule idée, me pencher sur son visage au sommet de sa jouissance. Si j’étais un homme, je déciderais du tempo. La femme propose, l’homme dispose. La parlotte, ça va cinq minutes. Je suis un prédateur, je n’ai peur de rien, je passe à l’attaque, quand je veux, comme je veux. »
– Si Claude était un homme, ce livre n’existerait pas.-

Le titre laisse supposer une réflexion sur le genre au sens sexuel, grandement débattu actuellement. Il contient aussi l’idée du fait d’avoir bon genre ou pas, c’est à dire « correct » – dans les codes de la norme de notre société – ou pas. Or, si le genre est en question, ce livre va bien au-delà et j’ai perçu l’histoire de Claude sous un angle globalement plus existentiel.
Claude – prénom unisexe – la vie de Claude, son milieu, ses préoccupations avant que ça ne se fracture, sont très loin de moi et j’ai eu du mal à éprouver de la proximité avec elle. Claude donne l’impression qu’elle n’aime personne parce qu’elle-même ne s’aime pas, ne s’estime pas – ou ne s’estime plus ? – elle est à mon sens en dépression profonde. Elle arrive à un âge de sa vie qui la perturbe, qui met en doute ses certitudes sur tout ce qu’elle a construit et qu’elle croyait solide: son couple, ses enfants, son travail, son mode de vie, son corps même et sa personne toute entière à travers sa sexualité.
Elle se lance donc dans une course au sexe effrénée, par moments assez sordide – peut-être serai-je pudibonde? Non, je ne crois pas, vraiment ! – . Elle se sent forte parce que c’est elle qui chasse, c’est elle qui décide, mais il m’a semblé que c’était une façon plutôt d’oublier qui elle est vraiment, peut-être de se dissoudre avant de se reconstruire. J’ai ressenti tout ce passage comme un des symptômes de sa dépression, pas comme un vrai choix.

« Son corps est une zone franche dont les autres jouissent, les hommes qui se rincent l’oeil, les femmes qui la jalousent, tous ceux auprès de qui il faut faire bonne figure, c’est-à-dire tout le monde. Son corps exposé en vitrine dit combien elle vaut. Mais elle ne dispose de rien. »

Le fond du problème de Claude, comme on y revient souvent, c’est à mon avis son histoire familiale, sa relation avec ses parents, sa mère en particulier et le sentiment amer d’avoir été privée ou dépossédée de l’amour maternel. La relation qu’elle a avec sa propre fille, distante et assez froide, montre en fait le saccage affectif de Claude qui s’est noyée avec succès dans le travail où elle a brillé.
Une fois cette phase de volonté de pouvoir sexuel écoulée, Claude se sauve dans tous les sens du terme, et va rencontrer Ricky (prénom plutôt masculin porté par une femme qui exerce un métier censé être masculin). J’ai beaucoup aimé Ricky qui elle est tout à fait bien dans sa vie, dans son boulot, dans son camion sur les routes, et qui voit et vit un monde différent de celui de Claude.

« Ne t’arrête jamais de chercher. C’est ce qui fait la beauté de ce monde. Quand on croit en avoir fait le tour, il nous révèle une porte dérobée. » 

 Le lien qui va se créer avec une Claude assagie, lasse, étonnée de ce qu’elle fait et avec qui …c’est là, sur la route, avec les révoltes de Ricky, ses colères, ses enthousiasmes et ses élans du cœur, c’est là que Claude va commencer à remettre les choses en place et en perspective, jusqu’à la séparation des deux femmes, Ricky qui poursuit sa route, ses routes, et Claude qui va retrouver sa fille alors qu’elle est partie si loin, Claude qui va tenir la main de sa mère mourante, et Claude qui va renouer avec son frère. En réalité, Claude qui en retrouvant ce qui est supposé se nommer un équilibre va revenir au monde, s’acceptant, débarrassée des artifices qui la camouflaient, elle, la vraie Claude, aux yeux des autres.
Claude va finir par s’accepter, accepter les autres.

« De toute façon, où que tu ailles, c’est toujours toi que tu trimballes. »

Au final, le genre, bon ou mauvais, masculin ou féminin, le genre n’a pas grande importance, c’est ce que Claude a compris, il me semble, et ce roman le dit . 

« La capacité des gens à se mettre en empathie. Leur bienveillance étouffante, variation sur le thème inépuisable du chantage. Le réservoir sans fond de leur compréhension, qui vous submerge et vous échoue sur le rivage suffocant de la culpabilisation. »

Mes questions – basiques – et les réponses de l’auteure:

« – Comment, à partir de quel point de départ, interrogation, idée, avez-vous imaginé le personnage de Claude ?

Au démarrage du personnage de Claude, il y a une interrogation qui tourne en boucle dans mon esprit depuis des années : d’où vient la souffrance des femmes ? D’où vient que les injonctions pèsent si fortement sur nos épaules, et que nous nous y soumettions avec tant de complaisance, nous qui sommes censées être libérées ? J’ai imaginé le personnage de Claude comme une tentative d’élucidation, une façon de comprendre et de se défaire de ces carcans mentaux – la beauté, la jeunesse, le juste milieu, la douceur…

– Et comment en êtes-vous arrivée à sa « crise » frénétique de sexe qui comme je l’ai perçue est censée lui redonner un sentiment de pouvoir et de reprise en main d’elle même?

– Pour les femmes, le sexe est le premier tabou social. La libération de la femme a commencé par sa libération sexuelle dans les années soixante. Choisir son partenaire, son mari, ses façons de faire – autant de libertés qui étaient refusées aux femmes jusqu’à lors. Claude commence par franchir ces interdits-là, ou ce qu’il en reste, et va bien au-delà. Ce n’est pas vraiment une « crise », mais plutôt une transition, un chemin vers la liberté et l’affranchissement.

– Le thème du genre est récurrent depuis quelques temps; vous l’abordez à travers Claude (le côté bon/mauvais genre, celui qui parle de convenance sociale) et à travers Ricky (le côté genre féminin/masculin, celui qui est en débat). Pouvez-vous dire ce qui vous a déterminée à écrire sur ce thème à votre façon, c’est à dire à travers la vie d’une femme qui « dérape » ?

Voilà une question très personnelle ! Il est difficile de savoir pourquoi on écrit sur un thème particulier. La question du genre m’intéresse depuis longtemps, en ce qu’elle me semble être une nouvelle prison pour les femmes. Que ce soit en termes de « bon genre », ou de « genre féminin », toutes ces normes enferment les femmes dans des rôles prédéterminés, qui laissent peu de place à l’expression authentique de soi. Moi-même, après cinquante ans de « bon genre », j’ai pris conscience, et notamment grâce à l’écriture de ce livre, du poids de certaines injonctions – la déconstruction a alors commencé !

–  Enfin, la fin du livre remet Claude dans une dynamique plus positive avec sa famille, celle dans laquelle elle est née et celle qu’elle a fondée. Un point essentiel de votre roman est, selon la lectrice que je suis, une histoire familiale mal aimante, êtes-vous d’accord avec ce ressenti ?

Je pense de plus en plus que les parents font ce qu’ils peuvent ! Claude est en colère contre sa famille au début du roman, mais son chemin la mène vers une compréhension plus sage de son histoire familiale. Se mettre en paix avec ses rancœurs me paraît être une condition indispensable pour atteindre la liberté. »

Ce livre m’a intéressée sans vraiment me plaire et je continue à penser que Claude est une dépressive ce qui n’est en rien péjoratif. Enfin il faut évidemment dire que cette femme est totalement exempte de soucis matériels et financiers, ce qui – on ne peut le nier, n’est-ce pas? -change la donne en termes de choix de vie. 

Je remercie infiniment Nelly Mladenov pour sa patience et sa gentillesse, et Inès Benaroya pour ses réponses.

« Mrs Caliban »- Rachel Ingalls – Belfond/Vintage, traduit par Céline Leroy

« Fred eut trois oublis successifs avant même d’avoir atteint la porte d’entrée pour partir au travail. Puis il se rappela qu’il avait voulu emporter le journal. Dorothy ne se donna pas la peine de dire qu’elle n’avait pas fini de le lire. Elle se contenta d’aller le lui chercher. Il tergiversa encore quelques minutes, palpant ses poches et se demandant s’il devrait prendre un parapluie. Elle fournit des réponses à toutes ses interrogations et y ajouta plusieurs questions de son cru: avait-il besoin d’un parapluie s’il prenait la voiture, pensait-il vraiment qu’il allait pleuvoir. Si sa voiture faisait ce drôle de bruit, pourquoi ne pas plutôt prendre le bus, et avait-il mis la main sur l’autre parapluie? Il devait être quelque part au bureau; comme c’était un beau modèle pliant, elle suggéra que quelqu’un était parti avec. »

Eh oui…Voici bien une scène de la vie passionnante et dévouée d’une femme au foyer, épouse d’un mari très très occupé…

John Updike a dit de ce livre et je partage ce point de vue:

« J’ai adoré Mrs Caliban…Une parabole impeccable, magnifiquement écrite, du premier paragraphe jusqu’au dernier. »

Les éditions Belfond ont décidé en ce mois de Mars de publier des ouvrages écrits par des femmes, journée de nous autres oblige le 8 du mois – quelle veine nous avons, non ? -. Et parmi ces livres ce court roman écrit en 1982 et traduit pour la première fois – par une femme, Céline Leroy – en français.

Il s’agit ici d’une fable moderne, qui sous des airs anodins est impitoyable. Car ce texte démolit consciencieusement l’idée du crapaud qui cache un prince charmant . Le crapaud EST charmant. Et le « prince » ne l’est pas. Mais ce n’est pas tout. 

« Elle avait à moitié traversé le lieu sûr qu’était sa belle cuisine dallée d’un lino à carreaux quand la porte vitrée coulissa et qu’une créature pareille à une grenouille géante de presque deux mètres joua des épaules pour entrer dans la maison, puis se planta devant elle, immobile, les jambes légèrement fléchies, et la regarda droit dans les yeux. »

( P.S. : oui, les illustrations ne montrent qu’un crapaud d’une taille de crapaud, mais ça ne change rien à son importance. )

Dorothy et Fred Caliban ont perdu leur bébé et évidemment un tel drame met à mal le couple. Mrs Caliban a une amie chère, Estelle, avec laquelle elle déblatère allègrement sur un couple d’amis, – un peu moins chers – dans des conversations un peu arrosées du côté d’Estelle. On entend vite que Dorothy est intelligente et déboussolée. Elle entend des voix Dorothy, qui lui parlent depuis la radio. Une créature mi-batracien mi-reptile, tueuse selon la radio, étrange, énorme, a échappé au laboratoire qui l’étudiait et sème la terreur dans les esprits et dans la région. Mais pas chez Dorothy qui va l’adopter, le cacher, l’aimer. 

Larry vient de la mer, d’un monde aquatique, il a été capturé dans le Golfe du Mexique:

« Elle lui caressa le visage. Elle essaya d’imaginer à quoi pouvait ressembler son monde. C’était peut-être comme pour un bébé flottant dans l’utérus de sa mère et qui entendait des voix tout autour de lui. »

Il a ensuite été emmené dans un institut de recherches où il a subi des injections, pense-t-il pour qu’il « s’intègre ». Il aime respirer la nature, les fleurs, sentir l’herbe sous ses pieds et écouter le ressac la nuit, la main de Dorothy dans la sienne, sa peau comme récepteur de la chaleur de cette femme pas comme les autres. Comme il aime discuter avec elle, de tout, de leur éventuelle reproduction – possible ? pas possible ? :

« À l’Institut, ils disaient que j’étais différent. Même le Pr Dexter l’a dit. Donc, sans doute qu’on ne devrait pas se mélanger.

-Je ne suis pas du tout étonnée. Ils ne t’aimaient pas et ils t’ont traité de manière honteuse. Ils cherchaient une excuse. Ce sont ces mêmes personnes qui pendant des siècles ont affirmé que les femmes n’avaient pas d’âme. Et presque tout le monde en est encore persuadé. C’est la même chose. »

On comprend ici déjà mieux la connivence forte entre Dorothy et Larry, leur marginalité, surtout celle de Dorothy, femme pensante bien que femme au foyer. Lisez-par vous-même ce conte tordu qui ne finit pas comme un conte de fée, cette parabole surprenante qui décrit l’envol d’une femme vers son identité et sa vérité. Non sans souffrances, mais ce qu’elle laisse ne lui appartient pas, n’est pas elle, ce n’est pas une perte, c’est une marche vers la liberté.

Infinie solitude de cette femme au foyer, cette Dorothy au fond rebelle, bien plus intelligente que son mari qui la trompe de manière éhontée…Mais bien sûr elle le sait, Dorothy, et finalement elle s’en fiche; l’amour, la complicité, le sexe sans tabous et aussi naturel que possible, tout ça va lui être offert par cette étrange créature, Larry pour les intimes… Que j’ai aimé Dorothy ! Cette épouse qui va se libérer, naître à sa propre vie par les mains vertes et palmées de Larry – chacun verra en Larry l’homme-grenouille ce qu’il voudra, c’est un personnage à la symbolique ouverte -. Il semble que ces mains-là aient un pouvoir particulier sur Dorothy, lui donnant confiance, chaleur, et le reste…Et les conversations entre elle et Larry sont assez intéressantes, décalant beaucoup de notions bienséantes, conversations dans lesquelles Dorothy trouve enfin un interlocuteur à la mesure de ses envies.

Un livre très très original, facile à lire, parfois très drôle – Fred passe assez bien pour un crétin, j’aime… – les conversations entre Dorothy et Estelle sont savoureuses – mais surtout juste et fin et plus profond qu’il n’y paraît sous des airs assez anodins. Rachel Ingalls fait confiance à l’intelligence de ses lectrices – et lecteurs –  bien sûr, pour saisir le propos et le fin mot de l’histoire. Une façon sans baratin de dire les choses, dans la mesure où on sait lire en profondeur au-delà des métaphores et des symboles, intuitivement.

128 pages, je ne vous le fais pas plus long, mais c’est une petite gourmandise pleine d’inventivité à ne pas se refuser ! Et la fin, belle et mélancolique est cependant un nouveau départ pour Dorothy.

Est-ce un hasard, une autre Dorothy de fiction fut capable de voir et regarder au-delà des apparences, de concevoir un autre monde. Je l’aime bien, un vieux reste d’enfance tenace sans doute…alors, « Somewhere Over the Rainbow » pour la magie, la fantaisie et le pouvoir de l’imagination qui peut transformer une vie.

 

« Willnot »- James Sallis – Rivages/ Noir, traduit par Hubert Tézenas

« Nous découvrîmes les cadavres à trois kilomètres de la ville, près de l’ancienne carrière de gravier. Tom Bales était en pleine partie de chasse matinale quand sa chienne Mattie avait lâché la caille qu’elle rapportait avant de galoper jusqu’à une étendue de terre remuée, d’où elle n’avait plus voulu bouger. Il l’appelait, elle faisait quelques pas vers lui puis rebroussait chemin et se remettait à aboyer et à tourner en rond. C’était l’odeur qui l’avait saisi lorsqu’il s’était enfin approché. De champignon, d’obscurité. De cave. »

C’est seulement le deuxième livre que je lis de cet auteur, le premier dont j’avais brièvement parlé – aux débuts du blog j’étais moins bavarde ! – était « Salt River ». Et je sais aussi que si j’en avais dit si peu, c’est parce que la voix unique de James Sallis n’est pas aisée à commenter. En tout cas, j’ai retrouvé ici cette atmosphère d’un temps suspendu, d’une sorte de calme; ce calme lourd d’avant l’orage, en réalité.

Et pour être claire j’ai adoré ce livre pour ça essentiellement, pour cette ambiance de temps arrêté, mais aussi pour les multiples réflexions sur la vie, la mort, la maladie, la guerre, la morale et la littérature. Le charnier découvert au début du roman est une métaphore de l’enfoui, du silence, de l’oubli et de toutes les horreurs qu’on cache et tait. Enfin je l’ai perçu comme ça en découvrant l’histoire, avec le personnage de Bobby en particulier, vétéran de la guerre en Irak qui réapparaît un jour, seconde mise au jour de l’horreur après celle du charnier. 

Il m’a semblé que tout ce texte tellement subtil est à double lecture, il faut bien sûr lire James Sallis en profondeur et c’est absolument merveilleux d’intelligence et de sensibilité. Il y a le pan roman policier – mais si atypique – et le reste. Pour moi, encore une fois, je ne peux classer ou cataloguer, ce livre est un beau roman.

En bref, nous voici à Willnot (ville fictive), un genre de prototype très intéressant :

« Il n’y a pas d’église à Willnot. Toute une flopée en dehors des limites de la ville mais aucune sur son territoire, par arrêté municipal. Pas de Walmart, pas de supermarché ni de pharmacie en franchise, pas de magasin discount ni de grande surface spécialisée. Pas de panneaux d’affichage, pas de publicité dans les rues, des vitrines sobres. « Je suis monté dans le car en 2002 et j’en suis descendu en 1970″, dit Richard en parlant de son arrivée ici. »

 

Richard est le compagnon de Lamar, le médecin narrateur de cette histoire. Et en matière de tolérance, Willnot se pose là aussi:

« Au fil des ans, à force de me trimballer de ville en ville et d’entendre mes amis me reprocher d’avoir à moi tout seul saccagé leur carnet d’adresses, j’ai progressivement pris conscience qu’aucun endroit où j’étais passé n’arrivait à la cheville de Willnot sur le plan de la tolérance envers sa population. Sans encourager en quoi que ce soit les comportements transgressifs ou aberrants, la ville refusait d’isoler leurs auteurs ou de les mépriser. Mue par une sorte de fatalisme collectif, elle préférait regarder ailleurs et vaquer à ses occupations. »

Cet amour entre Richard ( prof au lycée de la ville ) et Lamar est un havre de paix et de répit pour Lamar en particulier; médecin des corps et des esprits qui voit, entend et du coup sait à peu près tout sur chacun; son intelligence tire les fils et va aux liens qui relient chacun à l’autre, dans l’embrouillamini de ces vies qui composent au final la pelote de la communauté. Lamar est donc un personnage important dans la ville, et il est évident que tous le respectent et l’apprécient. Il est fils d’un écrivain et d’une couturière.

Devenu adulte, voici ce qu’il dit – parlant de son père qui s’envisage lui-même ainsi  :

« Un homme du peuple. Un simple fabricant. Un marginal et un illusionniste de la littérature. Une pie chipant les œufs des autres. Il avait pourtant désiré en secret que je suive ses traces.

Les historiens bricolent des versions contrefaites du passé, réduisent des milliers de ruisseaux à quelques courants principaux et noient des vies réelles, les histoires de tous ces gens qui veulent avancer au sein d’un monde qu’ils connaissent par des récits truffés de grandes idées et de nobles motivations. Nos efforts pour comprendre les autres sont constitués des mêmes matériaux douteux. Nous nous préoccupons de quelques aspects choisis de la vie d’un individu, disons les dix traits dominants d’un boulanger, et nous nous brossons son portrait à partir d’eux. Alors que nous sommes tous des masses grouillantes de contradictions. Et de surprises. »

Remarquable analyse, non ? Et tout est de cet ordre dans ce court roman; ainsi Richard a un jeune élève de douze ans manifestement très précoce et très doué qui sert de vecteur à l’auteur pour développer quelques réflexions. Ce garçon, Nathan, a cité dans son devoir un historien marxiste des années soixante qui dit de cette époque:

« L’Amérique a refait ce qu’elle fait depuis toujours. Elle a absorbé la discorde, l’a liquéfiée; elle a mis la rébellion en bouteille et a ajouté de l’eau jusqu’à ce qu’elle devienne potable, inoffensive. »

Lamar, médecin donc et vétérinaire à l’occasion, a vécu un long coma dans son enfance, durant lequel il était « visité » par de nombreux personnages. Il est revenu mais les hantises sont toujours dans ses nuits et Richard est là pour lui tenir la main. Lamar comme les autres n’est pas lisse, et vraiment tout ce livre est exceptionnel par la densité des personnages, par la force qu’en quelques lignes James Sallis parvient à leur donner. Noir oui, mais pas violent, noir comme le cafard plutôt, noir comme la mort au coin du bois, noir comme l’inéluctabilité de la perte, noir comme la condition humaine souvent. Bobby sans doute est cet ange noir qui arrive avec la mort, la peur, l’horreur de la guerre.

Je trouve qu’un livre comme celui-ci est suffisamment rare pour le recommander absolument. Vous remarquerez aussi dans les courts extraits partagés avec vous que l’humour n’est pas absent et est de la même belle intelligence que le reste. Aucun mot de trop, aucun qui ne manque non plus pour dire à travers Willnot et sa population ce qu’est la vie. La phrase clé choisie en 4ème de couverture : « La vérité est que la vie ne peut en aucun cas être comprise. »

Roman existentiel qu’une enquête policière amorce et c’est un très joli choix pour descendre dans les esprits des habitants de Willnot ( le nom de la ville est pas mal non plus ). Je vous laisse découvrir les femmes et les hommes de Willnot, le shériff Hobbes et les autres, Dickens le chat du couple et une fin superbe.

Vrai coup de foudre pour tout ce qu’est ce roman et pour tout ce qu’il dit .

Comme son article est bien plus riche que le mien en connaissance de l’œuvre de James Sallis et qu’il complète assez bien le mien, lisez  chez Nyctalopes ce que dit Wollanup.

« -Il t’arrive de repenser à ton enfance, Lamar? À cette part essentielle de notre vie qui nous manque?

-Comme je te l’ai dit, je n’en ai jamais vu l’intérêt. Je n’en ai jamais eu envie. Je me suis construit sans éprouver ce besoin-là. S’il nous manque quelque chose? Sans aucun doute. Mais c’est pour ça qu’on lit, non ? Pour ça qu’on tisse des liens avec les autres? Ça nous permet de nous faire une idée de ces vies qu’on ne peut pas vivre. »

Et pour finir:

« Une vieille chanson passait sur la bande FM, « Storms Never Last Do They Baby » et quand Richard grommela : « Tu parles, bien sûr que si », je mis un moment à comprendre qu’il s’adressait à la radio. »

« Elle se baissa pour ramasser son sac à bandoulière.

« Il paraît que votre ami et vous recueillez les animaux errants.

-Nous aussi, nous sommes des animaux errants. » »

Un livre qui reste en mémoire avec une grande force.