« Les fantômes de Rome » – Joseph O’Connor – éditions Rivages, traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau.

« Février 1944. Les forces allemandes occupent Rome depuis six mois.

Les combattants alliés ont débarqué il y a cinq semaines à Anzio, à cinquante kilomètres plus au sud. Leur avancée rencontre une résistance féroce.

Dans la ville en guerre, la contessa Giovanna Landini fait partie d’un groupe de résistants connus sous le nom de « Choeur », qui ont mis au point une filière d’évasion. Leur mission consiste à cacher des réfugiés et à aider des prisonniers alliés à fuir Rome où, sous la férule du chef de la Gestapo, Paul Hauptmann, la situation devient plus difficile de jour en jour. »

Ce roman est une merveille. Je voue une grande admiration à Joseph O’Connor, depuis ma première lecture de cet écrivain irlandais.

Voici la suite de « Dans la maison de mon père », et j’ai retrouvé avec bonheur et même jubilation, la Contessa Giovanna Landini, ainsi que ses « troupes » de résistants. Rome, 1944. C’est l’hiver et la Contessa et ses ami-e-s vivent dans un palazzo glacé et humide. Ce groupe nommé « le Choeur », en référence au livre précédent dans lequel les résistants chantaient en chorale – pour d’autres raisons que l’amour de l’art – ce groupe donc est formé de femmes et d’hommes qui ont mis au point une filière d’évasion. La mission: cacher des réfugiés et des gens recherchés par les nazis, les aider à fuir Rome. C’est  bien sûr un objectif compliqué, périlleux, mais entre les mains d’un groupe soudé, avec de nombreux soutiens, y compris au Vatican.
Rome est occupée par les nazis, les troupes alliées peinent à avancer. La misère a gagné la ville, la faim et la peur règnent. Mais pas pour tout le monde. Les occupants, eux, ne manquent de rien.
Dans ce palazzo en pleine décrépitude – un triste symbole – , cette chère Contessa et ses amis résistent donc et mettent en place un réseau pour permettre des évasions, ce, en plein cœur du Vatican.
Quel bonheur de retrouver cette femme qui a, à mon avis, toutes les qualités pour cette résistance en temps de guerre. Intelligente, diplomate, intrépide, courageuse, c’est elle qui mène le bal, épaulée par ses amis et avec le soutien de l’ Eglise.
Cette lecture a été terriblement captivante ! Quelle merveilleuse écriture, tout est tonique, nerveux, avec les personnages de ce réseau, auxquels on se lie en solidarité.

On retient son souffle et puis l’humour reste présent souvent avec une grande finesse et un sens de l’à propos incroyable. Joseph O’Connor est un extraordinaire écrivain!  – La traduction de Carine Chichereau est brillante, on sent comme elle s’est emparée de cette écriture et de ce sujet, je suis très admirative. –
Mais revenons à Rome, ravagée par les bombes, barrée par les chevaux de frise qui empêchent de vivre et circuler, Rome respire la peur, la contrainte, la misère. Mais la survie s’organise malgré tout.

Un homme va arriver mal en point, dont la Contessa ne sait pas qui il est ni d’où il vient et donc s’il est « fiable »; grièvement blessé, elle ne peut avoir d’informations. Et puis Hauptmann s’installe au palazzo (qui est immense ) et la contessa est sur ses gardes tout le temps. Bon, clairement, ce livre, comme le précédent n’est guère facile à condenser.  Émaillé de personnages fascinants – comme la jeune Manon, chirurgienne – offrant une peinture de cette ville mythique en temps de guerre.  Rome garde tant bien que mal la tête haute dans l’emprise allemande, et puis la Contessa, digne, vaillante, courageuse et tellement intelligente n’a de cesse de lutter.

Manon, l’amitié, la tendresse. » Manon recelait des trésors de bonté. Elle était bien d’autres choses mais, chez elle, la bonté était primus inter pares.
C’était le genre de personne qui, si vous lui demandiez le nom d’un fleuve, s’arrangeait pour ajouter ceux de ses affluents sans que vous vous en rendiez compte. J’avais remarqué qu’elle sautait des repas. Ne fumait pas ses cigarettes pour les laisser à d’autres. Cette abnégation était presque irritante. Elle et Blon semblaient souvent se quereller, comme des sœurs ou des amies intimes. À d’autres moments, toujours comme des soeurs, elles se  complétaient; Manon finissait la phrase de Blon; celle-ci lui tenait les cheveux pendant qu’elle mettait une boucle d’oreille. »

Tout dans ce livre est aventure, tant humaine que guerrière, faite de personnages fascinants – même les « mauvais – qui donnent tout pour la survie, la volonté de défendre la liberté de cette ville et de ses habitants en souffrance.

Un personnage ici règne comme une ombre maléfique, mais hélas bien concret c’est le chef de la Gestapo Paul Hauptmann, dont le caractère est creusé par l’auteur, sa vie privée, sa femme, ses exigences. Hauptmann est un personnage majeur.

Impossible de résumer ce récit complexe, comme l’est la mission du Choeur mené par la Contessa. Tous les jours le réseau doit réévaluer ce qu’il faut faire, ce qu’il faut éviter, et parfois des décisions sont difficiles à prendre, comme l’opération qui après moult discussions qui sera réalisée par Manon, chirurgienne, mais novice, au son de l’oratorio de Haendel, « Jephtha ». Un passage absolument fascinant.

Que dire, sinon que ce roman est brillant comme peu le sont sur ce sujet, mêlant vie et mort, drame et légèreté – car la vie continue, malgré tout…-, amour, humour, haine, peur, trahison – peut-être – et amitiés indéfectibles, les relations humaines en temps de guerre, à la façon unique de Joseph O’Connor, magistrale.
Je sais bien que je ne creuse pas pour vous l’intrigue en profondeur, volontairement.

Voici un très grand roman d’aventure, d’histoire , d’amitié, d’amour, voici le très grand Joseph O’Connor.

Les mots de la fin, sur une sépulture:

« Un avion traverse le ciel en directionde Shannon, sa longue traînée grise telle une bannière.

Une main sur la sépulture, il regarde vers la montagne.
Un nuage dérive.

Les mouettes s’enfuient.
il prend une balle de golf dans sa poche, la dépose sur la tombe, puis il retourne en hâte à la voiture, car dans l’air, il sent l’odeur de la pluie et le vent qui fraîchit. Il ne faut pas tarder.

Dans la rue, il remarque au loin un homme plus âgé qui discute avec Mr Clifford. Costume sombre, feutre, il se penche à la fenêtre côté passager. Ce n’est pas possible, pense Bruno. Pas après tout ce temps.

Weldrick vient vers lui, les bras ouverts en une invitation silencieuse.

Pendant un long moment, ils ne disent rien. »

Et « Jephta » de Haendel, une interprétation sublime:

Une inoubliable lecture.

 

 

« La Vraie Vie » -Adeline Dieudonné – éditions L’Iconoclaste -Livre de Poche

« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres;

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus…Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle;

Et dans un coin, il y avait la hyène.

Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. »

Sur le conseil avisé d’une amie, j’ai acheté et lu d’une traite ce court roman sidérant, effrayant, qui dit tant de choses sur plusieurs sujets. Grandir, veiller, survivre, et j’ajouterais apprendre. Il est difficile de résumer ce court roman d’une rare intensité, une lecture qui met les nerfs et le cœur à rude épreuve, enfin ça a été le cas pour moi. L’enfance, les violences, tout ces sujets souvent évoqués sont ici tellement bien décrits que ça coupe parfois le souffle.

Au fil de la narration, l’angoisse monte, le sang se glace, j’ai eu des moments de recul tant l’écriture met dans un état d’angoisse, chaque ligne lue amène à l’anxiété. En adulte courageux, on oublie la peur de poursuivre cette histoire et on prend en affection les deux enfants, frère et sœur, on se dit, on espère, qu’ils vont savoir affronter l’horreur qui les poursuit, eux, la jeune fille qui raconte, et le petit frère, pris au piège du sordide sortilège créé par l’univers guerrier et meurtrier du père.

« J’aimais m’endormir avec sa petite tête juste sous mon nez pour sentir l’odeur de ses cheveux. Gilles avait six ans, j’en avais dix. D’habitude, les frères et soœurs, ça se dispute, ça se jalouse, ça crie, ça chouine, ça s’étripe. Nous pas. Gilles, je l’aimais d’une tendresse de mère. Je le guidais, je lui expliquais tout ce que je savais, c’était ma mission de grande sœur. La forme d’amour la plus pure qui puisse exister. Un amour qui n’attend rien en retour. Un amour indestructible. »

Et donc, on continue à lire et à entrer dans l’esprit perturbé du petit frère Gilles, qui ne rit plus, soudain devenu dangereux et effrayant, comme son père. D’autres personnages sont dessinés avec subtilité, comme le marchand de glaces, ou Monica.

L’autrice sait créer une atmosphère pesante, puis carrément anxiogène. Les personnages, pour la plupart, sont pleins d’ambiguïtés, même ceux en lesquels la jeune fille a confiance. C’est elle qui va avancer, pour elle-même et pour sauver Gilles, prenant des risques dans l’univers violent qui l’entoure. Mais elle veut combattre, le père d’abord, pour Gilles habité par la Hyène, dans une emprise sidérante, on peut même dire surnaturelle .
Reste à parler de la passion de la jeune fille pour la physique, son admiration pour Marie Curie, soutenue par le professeur Pavlovic. Il y aurait beaucoup à dire de cet homme, aussi, et sur chacun des personnages, car tous sont creusés, complexes et pour certains vraiment repoussants . 

Je m’arrête ici, c’est un choc de lecture, avec un large spectre de sujets encore très actuels – qui le seront je pense toujours, hélas -. C’est un livre violent mais beau, cruel, triste mais tendre et souvent lumineux par la grâce de cette jeune fille brillante, née dans une famille un rien tordue.. Un bel exemple de ce qu’est la vie, parfois, complexe et violente, une vie que l’on sauve par l’amour. Il y est question de survie, de la volonté de sauver, et de se sauver. La mort est omniprésente, mais aussi la jeunesse et la difficulté, parfois, à grandir. Pour moi, l’autrice dresse ici un tableau noir et cru du monde, celui de la famille en particulier, mais aussi celui qui nous entoure au quotidien, empli de violence et de perversité, un monde où sans combattre on ne survit pas.

« Une deuxième silhouette est apparue à côté de celle de ma mère. Mon père a tourné la tête, Gilles le tenait en joue avec une arme de poing. Je n’y connaissait rien en armes, mais j’ai vu à la tête de mon père que ça n’était pas un jouet. Elle avait l’air immense dans la petite main de mon frère.

Il n’avait que onze ans, c’était un enfant. Il m’a semblé si petit tout à coup. Un petit garçon. J’ai regardé l’arme dans sa main et j’ai repensé à la glace vanille-fraise. C’était il y a cinq ans. Et je revoyais Gilles pour la première fois après l’accident du glacier. Il était là, mon tout petit frère. »

Il reste l’amour, celui de cette jeune fille pour son petit frère et pour Marie Curie. J’ai été très émue plus d’une fois, et je suis bien loin de tout vous dire, ou de vous parler de tous les personnages, jamais simples, toujours finement travaillés.

Un très très beau roman !

Ce petit post écrit et ce livre fermé, il me reste un nœud au ventre bien difficile à défaire. Un grand livre. Mon court article n’en dit pas tout, plusieurs personnages sont essentiels dans ce roman que je vous invite à découvrir, vraiment. Merci à Nadine et Régis de m’en avoir parlé.

Une musique s’entend en fond sonore: La valse des fleurs, de Tchaïkovski :

« Chasse gardée » – François PIERETTI – Viviane HAMY éditions

« On a retrouvé le corps de Flora dans les ronces, pas très loin de la casse. De la poussière plein ses jambes nues; autour, des traces de lutte. Je n’ai pas été étonné. Comment imaginer que la petite tornade que j’ai connue enfant ait laissé filer sa vie et ses affaires sans se battre avec la fureur d’une chienne qui défend sa portée ? Et puis ce genre de destin n’est pas inhabituel dans la corporation violente qu’elle avait, comme son père, fini par adopter. J’ai eu le cœur brisé en apprenant la nouvelle et j’ai replongé la tête la première dans le bouillon de ces quelques saisons lointaines, tapies au fond de ma mémoire, où j’ai connu Flora, Baleine, Sébastian et les autres. »

Ainsi commence le roman avec ce narrateur, fils d’une famille au sang bleu mais désargentée. L’histoire commence par la fin tragique de Flora. Et on lit pour savoir ce qui lui est arrivé. 
Ce jeune homme de bonne famille va plonger dans un monde à des années lumière du sien, par le biais de Stefan, gardien du domaine. Il recherche sa petite-fille Flora, et va charger le jeune homme de partir à sa recherche .

« Sur la façade d’un grand hangar de tôle, on avait peint à la va-vite l’inscription « Casse Auto Réparation » mais la peinture écaillée ne laissait désormais deviner que le contour des lettres évidées. Passé la grille ouverte, on empruntait un chemin de gravillons mêlés de bris de glace qui crissaient sous le pas. Où que se pose le regard, la vue était encombrée: de petits monticules d’enjoliveurs, des engins de chantier, d’impressionnantes carcasses de voitures posées les unes sur les autres en un équilibre hasardeux, certaines à moitié brûlées, sur les restes desquelles on avait inscrit ce qui ressemblait à une date d’arrivée suivie du numéro d’une plaque, d’un coup de bombe fluo. »

Et le voici donc, ce jeune homme aventureux, emporté dans un monde si loin du sien, dans des péniches mal en point, avec des gens marginaux, j’imagine du côté des canaux du sud. Là il rencontrera Sébastian, et Flora, sa fille, veillée à chaque instant par Moloch un grand et gros chien, fou d’amour pour la petite et qui est je pense l’être qui veille le plus sur elle. C’est une des plus belles choses du roman, ce duo fillette revêche et touchante et gros chien pattu.

« J’ai claqué la porte du coffre d’une main, la pile de livres dans l’autre.-« Je suis allé me promener, comme toi. Tu m’aides? Il faudrait rentrer ça dans le bureau.J’ai désigné la pile de livres à son intention. Flora a grimacé en jetant un rapide coup d’œil aux couvertures plastifiées vert pomme, rouge et bleue, promesse de longues heures d’ennui et d’une éducation dont elle semblait à des lieues de se soucier. Elle a sifflé Moloch et le gros chien a trotté jusqu’à elle. Une main sur le poitrail de l’animal, elle a murmuré: « -Quand j’étais petite, j’essayais de lui monter dessus comme un cheval, mais Moloch n’aimait pas ça. Vous n’êtes pas en colère pour tout à l’heure?

-Si. Il faut respecter les rendez-vous qu’on te donne. La grimace, de nouveau.

-Moi, je respecte les gens qui me disent des secrets. Vous voulez que je vous montre un secret? Vous pouvez porter les livres? Je suis vraiment très petite, même pour mon âge. Il faudra me suivre. »

Ce qui m’a plu, beaucoup, dans ce roman, c’est l’univers très spécial qui règne dans ces péniches déglinguées, avec leurs habitants marginaux, les trafics et bons coups, une espèce de vie vraiment dans les marges de notre société. Ce qui n’exclut pas une véritable organisation et un réseau solide.
Dans cette ambiance grandit vaille que vaille Flora flanquée du chien. En fait, c’est sans difficultés que le narrateur va trouver la fillette, c’est sans beaucoup de peine qu’il va intégrer ces marges. Et puis il doit éduquer Flora, qui ne fréquente pas l’école. Baleine, un des piliers de cette communauté, y tient quand même, et ainsi le jeune homme va rencontrer Valentine l’institutrice qui acceptera de donner des cours à Flora. Elle acceptera aussi les yeux doux du jeune homme.

Je n’ai pas trop l’intention d’en raconter plus, mais ce qui est beau dans cette histoire, au fond, c’est que Flora, à mon avis, s’éduquera seule au contact d’un monde plein de pièges, plein de dureté, mais aussi, pour elle, plein de joies comme celle d’être libre -très libre -, celle de baguenauder comme elle l’entend, flanquée de Moloch, son meilleur et plus fiable ami. Cependant, Valentine va faire la différence. Car une question alors se posera, y compris dans l’esprit de la fillette, sans que ce soit énoncé clairement: où est la mère de Flora et qui est-elle? Où est ma mère et pourquoi m’a-t-elle abandonnée?

Ce sera cette quête, enquête que mènera le narrateur, aidé de Valentine, emmêlés dans les dires et suppositions des uns et des autres. Ceux qui se taisent, et puis Baleine ( pour moi un des plus sympathiques du lot ), Sébastian, quelque peu inconséquent – nul en éducation « classique » en tous cas.

Je trouve que cette histoire, si on la regarde de près, est complexe parce qu’elle pose pas mal de questions perturbantes. En effet, qu’est-ce que l’éducation ? Quelle est la « bonne » ? Que nous apprend la vie quand on est livré à elle seule, sans véritable « phare » pour nous guider, lorsque nous sommes des enfants? Valentine est à mon sens le déclencheur de quelque chose de douloureux pour Flora, cette question de la mère…et de l’amour maternel.

L’auteur nous promène dans les pas – dans les roues – de ces trafics d’un peu tout, dans la bonne ambiance des fêtes et soirées collectives, sur les bateaux décatis sur le canal. Tout ça, pour moi, est une petite ballade en marge pour nous distraire du terrible destin de Flora, qui a retrouvé son père. Mais qui n’a pas de mère connue d’elle. Les questions que ça doit soulever dans son cœur d’enfant.

Je n’en dis pas plus, sinon que l’écriture est belle et porte la lecture; elle est belle et adaptée au sujet – à la première personne, c’est le jeune homme qui raconte – et la fin est magnifique, Flora m’a atteinte droit au cœur, quand personne ne voit vraiment qu’elle grandit, qu’elle s’interroge – sur sa mère en particulier -, Flora est en rage parce qu’elle est emplie de chagrin et qu’elle n’aime pas ça , c’est un signe de « faiblesse »- et Flora est un éclair, une flèche, une cocotte-minute, que personne ne voit grandir. Sauf Valentine.
Voici un beau livre, qui mêle le destin d’une enfant à demi-orpheline à celui d’une communauté marginale, qui mêle l’insouciance de l’enfance et la douleur de la quitter .
Quant au narrateur, il sort de cette histoire transformé de multiples façons.

Les mots de la fin, un extrait assez long:

« Voilà comment vivre heureux au pays du mensonge. Pour s’y épanouir, il faut se résoudre à aimer cette manie étrange qu’ont les vivants et les morts d’habiter ensemble, les villes où le neuf le dispute aux ruines, les panneaux des boutiques disparues qui rouillent et s’inquiètent de leurs propriétaires, la lueur entêtée du souvenir  dans le jour éternel. Tout se change en sable, désormais: le soleil tape là-dessus et s’en fout. À mon tour, je me sens envahi d’herbes folles. Il suffit de continuer, malgré la chaleur et le chagrin. »

Un beau livre, une lecture facile et très émouvante. Je n’oublierai pas Flora.

 

« Chroniques d’un dieu boiteux » – Joan – LLUÍS LLUÍS- éditions Les Argonautes, traduit du catalan par Juliette LEMERLE

« 1. LES DIEUX MORTS DE FAIM

XXIè siècle des chrétiens

Ce que nous sommes, nous commençons à le deviner quand la mort cesse d’être une destinée abstraite et qu’elle s’insinue par les premières lézardes de notre corps. Quand l’usure s’infiltre si profondément en nous qu’elle devient irréversible et nous fait comprendre que notre fin est proche. Il est alors possible de voir se profiler une certaine idée de notre être, quelques fragments de notre essence. Et peut-être ainsi, peu avant de disparaître, parvenons-nous à saisir une part de vérité de ce que nous avons été. »

J’ai été emballée par « Junil » du même auteur, et voici ce diable d’homme qui ramène sa plume pour nous envoyer dans les pas d’Héphaïstos, ce dieu boiteux, plutôt laid, mais que j’ai tellement aimé écouter, voir, suivre ! Quel diable de Dieu ! Il fallait le faire, monter cette histoire avec une divinité antique propulsée dans l’ère chrétienne, un monde qui n’a place que pour un dieu unique – alors c’est Dieu avec majuscule – et les servitudes qui vont avec cette foi chrétienne. Être propulsé, c’est une constante pour lui:  propulsé du haut de l’Olympe à peine né, propulsé dans notre monde comme dernier représentant des dieux de l’Olympe. Le voici donc confronté au monde chrétien, sans fantaisie, sans sortilèges, fade pour ce dieu plein d’imagination, plein d’envie de vivre même s’il n’est jamais mort (c’est un fait ! ) .

« Un être divin avait survécu à l’anéantissement de son monde. Il y était parvenu en se nourrissant du fumet presque imperceptible d’un sacrifice pratiqué en son nom. C’était un dieu décrépit, réduit à se vêtir de loques et à coucher sur une paillasse infestée de vermine, qui, épuisé d’avoir à endurer un tel opprobre, était tenté de rejeter cette maigre marque de vénération. Il rêvait souvent de se fondre dans l’oubli avec les autres dieux, déesses, héros ,Titans, centaures, et toute la foule de créatures majestueuses qui avaient peuplé son univers avant qu’un dieu nouveau ne le pulvérisât.Un dieu ancien a survécu. Et après avoir si longtemps méprisé les affaires humaines, j’ai fini par apprendre l’art de lire et d’écrire, pour raconter comment je ne suis pas mort avec tous les autres. »

Je ne vous cache pas que je ne sais pas par quel bout vous parler de ce roman foisonnant, parfois vraiment très très drôle – notre boiteux est assez farceur – et parfois infiniment triste. Héphaïstos, errant chez les mortels, parmi lesquels il va de surprise en surprise, recevant cette religion chrétienne comme une aberration souvent, Héphaïstos donc est marqué par de multiples souffrances, comme sa violente éjection de l’Olympe dès sa naissance.

« Héphaïstos, dit aussi Vulcain, dieu du feu et du métal, ouvrier sans pareil, fils de l’épouse de Zeus et mari légitime de la plus belle des déesses; Héphaïstos, maître des Cyclopes et des meilleurs forgerons, avance, le corps tremblant, la barbe sale et les mains écorchées par les branchages épineux. À demi nu, titubant sur sa jambe tordue, la peau brûlée par un soleil qu’il n’a jamais autant détesté; on le prendrait pour un mendiant, un naufragé, un esclave en fuite. »

Il est dieu du feu et des forges, et s’il est laid et estropié à la suite de sa chute depuis le mont sacré, il est fin observateur, il a un humour qui déchire, un sens de l’ironie qui rend le livre souvent très drôle, et puis au fond de lui, malgré tout, git un énorme fond de colère, et une évidente mélancolie, un chagrin incoercible. Le voici propulsé dans un monde auquel il ne comprend que peu de choses, et qui ignore tout de lui, ne voyant qu’un pauvre hère en piteux état.

« C’était de belles histoires, sanglantes et réelles. Car depuis notre Création, tout le règne des dieux a été fait de violence, de désordre, de soif de pouvoir, d’esprit de vengeance et d’humiliations. C’est pourquoi j’ai eu tant de mal à comprendre le monde des chrétiens, si différent du nôtre.

La notion de dieu éternel, unique et omnipotent n’avait pas de sens pour moi. Ce programme de sept jours, ces dix commandements…Comme si tout était prévu depuis toujours, sans que soit laissé de place au hasard, au besoin, ou aux désirs charnels. Le monde dont s’est emparé le dieu des chrétiens, des  juifs et des musulmans est devenu plat et monotone. « 

Je ne vous décris pas par le menu son séjour chez nous, humains chrétiens, je ne vous parle pas de son retour dans l’Etna, son foyer, je ne vous parle pas de ses retrouvailles avec Aphrodite; rien de ses chagrins, rien de ses facéties, rien de sa solitude, mais je vous invite à lire ce roman si étonnant, un texte et un sujet si originaux par une plume vive et insolente comme il y en a bien peu. Suivre ce dieu  boiteux et laid mais si sympathique, dans notre univers, un monde si inadapté à tout ce qu’il est, ce fut un merveilleux voyage, émouvant, d’abord, puis drôle, et puis à la fin n’est venue aucune envie de sortir de cet univers que l’auteur dessine si bien, difficile de dire adieu à Héphaïstos, que je finis par trouver beau, tout boiteux qu’il soit , qui, même quand il commet des « horreurs », m’a été si sympathique.

Je trouve qu’il faut un immense talent pour écrire un tel livre, au sujet si rare et si pertinent dans les temps que nous vivons. La notion de Dieu ou dieu, les notions de bien et de mal, Héphaïstos qui clairement n’a pas les mêmes références que nous sur ce point, et qui s’en joue; mais quand il pleure, quand il souffre, quand il se sent seul, il est si proche de nous, je me suis souvent sentie à ses côtés dans son inadaptation au monde dans lequel il s’est retrouvé propulsé. Mais ceci lui fait développer néanmoins une résistance certaine. La chrétienté est ici passée aux dents d’un peigne fin et impitoyable par ce personnage marginal dans le temps et les lieux qu’il explore. Entre les mains de l’Inquisition:

« Mais si je confesse tout, pourquoi me torturer?

-Tous les accusés y passent, même ceux qu’on soupçonne de péché véniel. Pourquoi ferait-on une exception pour toi? C’est une question de cohérence, tu comprends?

-Oui, oui, je comprends…Mais je te préviens, tu n’obtiendras rien de moi sous la torture.

En revanche, nous pouvons négocier, s’il veut. Cela, je ne lui dit pas tout de suite. Avant de lui proposer un accord, je laisse s’écouler un long moment pendant lequel je parle et déraisonne. Je ne lui dévoile rien de ma nature véritable, pour qu’il ne fasse pas le lien entre ce blasphémateur boiteux et le seigneur boiteux de l’Etna. Je lui explique seulement que je suis insensible à la douleur, au repentir et aux flatteries. »

Je vous propose ici quelques extraits. Mon post sera peut-être jugé « léger » par celles et ceux qui connaissent bien l’Antiquité et sa mythologie. Qui il me semble ne sont pas les propos majeurs du roman. Je sais avec certitude que l’auteur n’a pas voulu cela, n’a pas voulu forcément écrire pour des érudits. Je n’ai ni les savoirs assurés d’autres personnes sur les Dieux de l’Olympe, ni envie de faire comme si c’était le cas, surtout parce que je pense que ce n’est pas forcément nécessaire; j’ai bien appris en écoutant Héphaïstos me parler, si attachant quoi qu’il fasse, même le pire. Pour moi, ce roman est une réflexion sur « la foi » et sur ce qui fait de nous des humains. Ajoutons un peu d’histoire chrétienne, qui je ne vous le cache pas m’a semblée pas mal triste et fade au regard des voltiges divines d’Héphaïstos, digne dieu olympien.

Malgré sa chute précoce de l’Olympe et grâce à ce fantastique roman, il a repris du service, semé la zizanie un bon nombre de fois, mais il a aussi souffert, été furieux, malheureux comme un homme peut l’être, mais il a aussi été amoureux, à sa façon. Il est très facile de trouver, avec une petite recherche, tout ce que vous voudriez savoir sur ce dieu boiteux et seul, c’est ce pour quoi je ne le fais pas. Je veux me laisser porter par la fiction. C’est aussi finalement un regard porté sur nous autres, vivant notre siècle. Une philosophie irrévérencieuse et sans tabous.

« Je monte, seul, dans la nuit glacée de Sicile, et c’est la dernière fois que je respire ce vent qui vient de la mer. Je m’enfonce sous ’a muntagna, et je m’installe dans une petite grotte, presque un trou. Je m’allonge sur la roche, je n’ai plus besoin de lit, de paillasse, de couchette. Je respire et salue tous les dieux, je les retrouverai bientôt s’ils sont quelque part, ou alors je fondrai comme eux si, après le silence, il n’y a que le silence. Je salue les humains qui m’ont fait rire, ceux qui m’ont terrorisé et ceux que j’ai respectés, je salue Bernardina et, un peu moins, certaines autres mortelles. Je sais que je ne dois pas me poser de questions ou chercher à savoir combien de temps, finalement, résiste un dieu, quand il ne reste plus aucun sacrifice.
Le temps est long, mais cela m’est totalement égal à présent. j’ai trouvé assez de paix en moi pour être sûr que, cette fois-ci, aucune éruption ne pourra me réveiller. Je me sens faiblir, très lentement, sans que la faim me fasse souffrir; je lui ai demandé d’œuvrer sans faire de mal et elle a accepté. Nous nous comprenons ,elle et moi, et je me meurs. »

Je salue ici l’écriture absolument remarquable de l’auteur, sa justesse et son humour, mais aussi sa sensibilité, son sens de l’action et du rebondissement, et sa douceur. parfois. Alors bien sûr, bravo et merci à la traductrice aussi !
Je suis enthousiasmée par les éditions Les Argonautes, pour leur choix éditorial absolument original et magnifique, merci mille fois pour ce fantastique voyage dans le temps, avec ce dieu brutal et tendre, triste et colérique, farceur à ses heures, et émouvant, toujours ! Un véritable enchantement, ce sera difficile de passer à autre chose après cette lecture sublime.

« La jeunesse est un cœur qui bat » – Dominique FABRE, éditions ARLEA, La rencontre

« Ce matin j’ai eu le bus pour aller au bahut. J’aime bien le prendre quand il est tôt. Souvent je me retrouve avec des Sikhs qui reviennent de l’aéroport de Roissy où ils ont travaillé de nuit. Il y a aussi des gens du bâtiment, des femmes de ménage, tout le monde dort plus ou moins la tête contre la vitre. « 

Dominique Fabre, professeur d’anglais dans un collège de banlieue, est donc un de ces travailleurs fatigués. Lui se rend au travail, elles et eux en reviennent aux heures matinales, les travailleurs de nuit, hommes et femmes au service des autres, dans les hôtels, les aéroports, sur les chantiers… Lui va éduquer leurs enfants. Il est au bout de sa carrière, c’est sa dernière rentrée, sa dernière année au collège, ses derniers élèves dont il nous parle dans ce livre doux amer, qui oscille entre l’amour du métier, malgré tout, avec, la fin venant, un regard qui déjà change sur les enfants. Ce regard qui va peu à peu s’éloigner d’eux avec il me semble un rien de nostalgie anticipée, peut-être, je n’en suis pas certaine. Mais toujours de l’attention, une observation fine même si elle est désabusée.

Pas certaine car ce métier n’est pas de tout repos, contrairement à ce que parfois on voudrait nous donner à croire et à penser. Et éduquer, enseigner, faire grandir et apprendre au minimum à réfléchir un peu, je ne crois pas que ce soit facile.  (Aparté : je suis fille d’un instituteur de campagne – je sais on dit professeur des écoles maintenant…pffff  -, ma sœur aînée a été prof de français et d’anglais en collège, j’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans des  » logements de fonction  » donc dans des écoles et bien sûr, comme vous j’ai été élève – de mon père, entre autres -)

Mais revenons à Dominique et à sa dernière année dans son métier d’enseignant. J’ai lu pas mal de livres de D. Fabre, j’ai toujours aimé sa douceur, son regard sur le monde qui l’entoure. J’ai retrouvé ici tout ce que j’aime dans son travail – d’écrivain – et sa façon de nous présenter ses élèves, ses collègues aussi, les rigueurs parfois un peu stupides de certaines règles, la difficulté parfois à créer une communication , ou une compréhension entre les différentes communautés scolaires, enfants, parents, profs, administration. La principale, à Mr Fabre:

« La principale était vraiment souriante, dans un milieu pas trop porté sur la douceur. Elle revenait de congé maladie, une grave dépression suite à son divorce. Elle m’avait reçu dans son grand bureau au rez-de-chaussée, sous le préau. Elle prenait son temps pour bavarder, s’intéressait aux élèves, à ses collègues. Je regardais ses yeux clairs, entre le bleu et le gris.

-Je crois, voyez-vous, qu’on ne peut pas faire ce métier à moitié. Nous sommes le seul rempart contre cette barbarie, monsieur Fabre. Il ne faut pas renoncer, en aucun cas nous ne pouvons abandonner notre mission…On y arrive, à force de persévérance, au milieu de l’hostilité…Nous devons ouvrir les portes…Former les femmes et les hommes de demain, les citoyens, monsieur Fabre! (…)

Oui elle était vraiment sympa. Elle devait prendre des cachets genre Xanax et Temesta. Ses yeux clairs, son regard un peu voilé, son sourire un peu absent. »

Mon post sera court, parce que je ferais de la paraphrase très vite et j’aurais une mauvaise note à cette copie ! – mais j’ai lu ce livre avec un sentiment parfois de nostalgie, avec le souvenir aussi de certains de mes professeurs – dont une prof de lettres en sixième, toute neuve, intimidée face à une classe avec quelques durs à cuire ( du genre à tourner leur bureau côté mur du fond, tournant le dos aux autres, et parlant à voix haute..).Cette jeune prof, pâle et frêle, je ne l’ai jamais oubliée, elle me faisait de la peine et je l’aimais beaucoup, j’aimais cette matière aussi. Et il faut bien dire que j’étais sans aucun doute aussi très timide, voire craintive, et mon regard sur elle me faisait penser que je n’étais pas seule. enseigner demande des capacités et qualités importantes et nombreuses, les savoirs certes, mais aussi de la stratégie face à certains enfants, de l’adaptation, de l’autorité, de la force et du courage. l’auteur ici, parlant de lui, de ses collègues, nous présente ce « petit monde » de l’école, plus grand qu’il n’y parait. L’idée du « sanctuaire », vous voyez ? Pas si simple. Il y a les mots, les consignes, les conseils, etc etc… et il y a la réalité, et il faut s’adapter. Tout ça je l’ai lu dans ce beau livre, jamais donneur de leçon, jamais simpliste,  où l’humour vient dénouer parfois l’angoisse qui monte, l’auteur dépeint à merveille les difficultés du métier, mais aussi ses joies et ses émotions, ses déceptions et le revers de la médaille, parfois.

« Bon. Je crois que c’est bientôt terminé, mine de rien. J’ai gardé pour moi des horreurs et des secrets, évidemment. Je me suis rappelé ce matin des merveilleuses premières semaines de cours en demi-groupe, pendant la Covid. Les gosses en demi-classe redécouvraient le plaisir d’être ensemble, de se parler autrement qu’au téléphone ou sur l’ordi, le plaisir aussi d’être prof, parmi les autres. Les jolis masques de toutes le couleurs que certains confectionnaient. IL y a tant d’autres choses ! mais bon. On ne peut pas tout raconter, ni ne pas raconter. Comme tous les profs, j’aurai passé des milliers d’heures en cours, corrigé des milliers de copies. Ça ne veut strictement rien dire, au bout du compte, et de ceci il ne restera bientôt à peu près rien, si ce n’est ces rencontres. Je suis devenu plus consciencieux avec le temps…Quelle différence pour eux? Je ne sais pas. N’empêche que ce doit être une chance de passer sa vie ainsi, entouré de centaines de jeunes gens. On finirait par  croire que le temps ne nous mangera pas de la même façon que les autres. il avance pourtant du même pas. »

Ce que je veux dire, enfin, c’est qu’en lisant Dominique Fabre, j’ai repensé à ma scolarité, à l’enfant que j’étais, à celles et ceux de ma classe, et je me suis dit qu’au fond, les enfants n’ont pas tant changé que ça. Ce sont leurs conditions de vie qui ont changé, le monde est devenu plus dur, pour les parents qu’on voit dans ce livre souvent démunis, travaillant dur pour peu, dans ce monde où grandir n’est pas chose facile, Mr Fabre, ce sont des gens comme vous qui les y aidez, un peu, beaucoup, la vie s’en mêle, ce n’est pas simple, c’est vrai, mais l’implication de professeurs attachés à leur métier, tentant de garder « la foi » vaille que vaille, ça, c’est important. Et puis, et puis, le nom de mon père était Fabre . 

Vous écrivez là un très beau livre, j’ai été très touchée et émue souvent, j’ai ri aussi quand même pas mal de fois, et pour cela, merci.

                          « Parfois

      je voudrais refaire tous mes pas

      jusqu’au dernier enfant qui sort

        de la dernière salle de classe

           et ferme bien la porte

          juste avant de descendre

                    dans la cour

                         désolée. »