« Les abandonnés de l’île Saint Paul » – Valentine IMHOF- collection « L’affaire qui… », éditions de l’Aube – l’Aube Noire, et RetroNews

« L’ATTENTE

3 mars 1930 – 6 décembre 1930

« Ils sont neuf prisonniers, sans gardiens ni barreaux, captifs d’une geôle à ciel ouvert de sept kilomètres carrés, en plein milieu de l’Océan Indien austral, à plus de trois mille kilomètres de tout continent, sur l’île Saint-Paul, considérée comme l’une des plus isolées de la planète, à 38° 43’ de latitude sud et 77°31’ de longitude est.

Ce sont plutôt sept otages. À la différence des détenus, ils n’ont commis aucun délit ni ne purgent aucune peine. »

C’est avec un grand plaisir que je retrouve, dans cette nouvelle collection des éditions de l’Aube, la plume toujours aussi belle , forte et acérée de Valentine Imhof. Avec un sujet qui lui va comme un gant. Cette histoire qu’on ne peut en aucun cas qualifier de « fait divers » est hélas authentique et révoltante, même après plus d’un siècle. Ils sont d’abord 7 sur l’île, pour travailler, volontaires pour rester jusqu’à la fin de la saison de pêche, 6 hommes et une femme. Une petite Paule naîtra, puis mourra, 8 semaines plus tard . La vie quotidienne de ces exilés est alors décrite avec une humanité à vif et une colère certaine. Quand le bateau revient les chercher, 6 mois plus tard au lieu des 3 prévus, il ne reste que 3 personnes survivantes.

Le livre est émaillé de pages de la presse d’alors, au moment du procès contre l’entreprise La Langouste française, celle qui abandonna sans ressources ses trois derniers employés sur l’île battue des vents, les autres ayant été rappelés en métropole. Ces deux hommes, une femme, durent tenter de survivre dans ce milieu hostile et glacial pour arriver à comprendre que tout bonnement on les a abandonnés là. Je ne dis rien d’autre, Valentine Imhof vous écrit cette histoire dans une colère sourde qui rend son écriture captivante.

Les pages consacrées au procès sont édifiantes quant au parti pris de traiter cette histoire comme un fait divers sans grande conséquence, – oui, d’accord, ce n’est pas sympa d’avoir fait attendre ces deux hommes et cette femme sans hygiène, sans nourriture ou presque –  on a le sentiment qu’au fond, ce n’est pas si grave. Si la presse tente, parfois, de dire l’ignominie de ces faits, au fil du temps, tout s’effrite et s’endort, et puis s’oublie…Les dernières pages de Valentine Imhof viennent en un rappel virulent sur d’autres histoires de ce genre, reviennent aussi sur l’idée odieuse d’un élu bien de chez nous d’envoyer les OQTF à St Pierre et Miquelon, comme punition…

Je ne vais pas épiloguer là dessus, mais on se dit que le pire est à nos portes, ou que le monde change peu, ou que l’histoire se répète dans le mépris des « élites » pour les gens qui travaillent, les gens…comment il disait? de « La France d’en bas ». Merci à Valentine Imhof pour ce superbe texte, pour la rage sourde qui s’y glisse parfois, pour l’humanité qui émane de sa plume et qui est comme une réparation aux maltraités, une remise à leur place des faits. Un texte à ne pas manquer.

« On peut oublier ses clefs, une casserole sur le feu, un rendez-vous à la rigueur, mais on n’oublie pas des hommes, des employés auxquels on est liés par un contrat et dont on est la seule promesse de survie, sur une île déserte, inhospitalière, et cela pendant des mois, à la période la plus difficile de l’année. Il s’agit d’un abandon pur et simple, révélateur d’un système strictement comptable où la vie humaine n’a pas de valeur parce qu’elle n’est pas cotée en Bourse et ne rapporte aucun dividende. »

J’aime l’écriture de Valentine Imhof, sa force, son humanité, sa colère et sa sensibilité. Et rien ne pouvait me faire plus plaisir que de la retrouver. Bravo, une fois de plus.

« Aller à La Havane » – Leonardo PADURA- photographies de Carlos T. Cairo, traduction de l’espagnol de René Solis – éditions Métailié

« Voici un livre que j’ai toujours voulu écrire. J’avais besoin de cet exorcisme pour assouvir l’une de mes obsessions les plus persistantes. Et je suis du genre assez obsessionnel. Ce livre est un chant d’amour à la ville où je suis né et où je vis, écris, subis, l’endroit du monde auquel j’appartiens, comme une bénédiction ou une fatalité sans appel: comme l’eau sur cette île qui nous entoure de toutes parts. c’est un livre qui a commencé à s’écrire, sans que je le sache, il y a plus de quarante ans, quand j’ai griffonné mes premiers textes, récits et reportages, d’atmosphère, ambiances, personnages, histoires et langage proprement havanais. Ou peut-être à-t-il commencé à se rédiger depuis bien plus longtemps, la première fois où j’ai entendu mes parents dire « Aujourd’hui nous allons à La Havane » et où j’ai compris (ou pas ) ce qu’ils entendaient par là. Aller à La Havane? Mantilla, mon quartier, n’était-il pas à La Havane? »  

Mais quel livre ! Je n’ai pas pu le lâcher, juste quand je tombais de sommeil…

L’immense Leonardo Padura ici nous livre sa vie, celle de sa famille, celle de sa ville, celle de son quartier, celle de son pays, celle de ses amis, proches, voisins, celle du peuple de La Havane tout entier. Et la joie de retrouver, émaillant ce récit au long cours, des extraits de ses romans, que j’ai je crois presque tous lus. Retrouver Mario Condé et sa bande, ce fut un bonheur intense à chaque fois et découvrir l’histoire de sa famille aussi. La verve verte de Mario:

« Dis-moi, pourquoi es-tu devenu policier, Pour pouvoir râler et te plaindre toute la sainte journée?
Il ne peut s’empêcher de sourire: c’est la question qu’il a le plus souvent entendue au cours de toutes ses années d’enquêteur, et c’est la deuxième fois qu’on la lui pose aujourd’hui. Il se dit qu’elle, elle mérite une réponse.
– C’est très simple. Je suis policier pour deux raisons: l’une, que je ne connais pas, est liée au destin qui m’a conduit à ça…
-Et celle que tu connais ? insiste-t-elle. Il perçoit l’attente de la femme et regrette de la décevoir.
– L’autre est très simple, Tamara, et peut-être même qu’elle va te faire rire, mais c’est la vérité: parce que je n’aime pas que les fils de pute puissent faire ce qu’ils veulent impunément; »

(1989 « Passé parfait » 2001, page 103 )

Tout ce qu’on ressent, pressent en lisant ces romans, tout est ici mis au jour dans sa réalité historique, géographique, sociologique, et humaniste, forcément, avec cet écrivain si fin dans son regard sur l’humanité. 

Des photos en couleurs (Carlos T. Cairo ) en début puis à la fin du livre ajoutent, pour moi lectrice, une réalité mettant assez vite aux oubliettes l’idée factice qu’on peut avoir de La Havane à travers certains médias . Comme le fait ce livre d’ailleurs. On lit ici une masse d’informations qui surprennent, enseignent, émeuvent, amusent ou affligent. Mais cet écrivain génial parvient à donner un panorama exceptionnel de ces lieux, une histoire vaste, sur un très long temps, les quartiers, les lieux de vie nocturne, le base- ball, la débauche et les trafics, la prostitution, et la musique, la nourriture. De ses changements, mutations, améliorations et déchéances. Ce qui désirait arriver, sous sa plume, non sans une certaine ironie propre à cet écrivain génial:

« Quelque chose était en train d’arriver, quelque chose qui désirait arriver, et La Havane petit à petit arrêtait de ressembler à La Havane. Ou plutôt, rectifia le Conde, la ville commençait à se rapprocher de ce que pouvait avoir de mieux La Havane, cette cité envoûtante, aux parfums, lumières, ténèbres et pestilences extrêmes, l’endroit du monde où il était né et où il lui avait été donné d’habiter durant ses soixante et quelques années de résidence terrestre. (…) Conde n’avait as trop d’efforts à faire pour constater les changements à l’œuvre tout autour de lui. À bord d’une Oldsmobile 1951 au moteur, à la peinture et à l’intérieur refaits devenue taxi sur le trajet entre son quartier périphérique et le Vedado, il suffisait au libraire d’écouter ses compagnons de voyage évoquer tout un tas de souhaits et projets élaborés avec soin. »

Tout, tout est ici dans le décor très réaliste que nous propose Leonardo Padura, et je ne me suis pas ennuyée une nano seconde. Parce que cette écriture est toujours juste, belle, puissante quand elle le doit, douce et tendre à d’autres moments, virulente, car il ne faut pas oublier que le métier de Leonardo Padura est celui de journaliste, qu’il n’a jamais abandonné.

Il me semble un peu vain de tenter un résumé, je ne suis pas journaliste spécialisée en littérature, juste une lectrice éprise de mots, d’histoires, d’émotions, une lectrice passionnée, ça n’a aucun sens à mon avis de tenter de résumer une telle œuvre, une telle vie.

Aussi, je vais vous proposer une page qui pour moi est un condensé de qui est Leonardo Padura, sa pensée, son histoire, sa vision de La Havane, sa ville, sa vie. C’est un auteur absolument magnifique, qui m’a remplie d’émotion à chaque fois que je l’ai lu. Ce long extrait est donc la fin de ce post et une invitation, j’espère, à vous plonger dans cette œuvre, absolument magnifique. Quand vous aurez lu ce chapitre, vous comprendrez alors pourquoi il faut lire ce livre, mais aussi toute l’œuvre du grand Leonardo Padura:

« Si le miracle cubain c’est que les Cubains vivent de miracle, le mystère havanais est que la ville, malgré tous ses malheurs, survit et que, fière de son histoire et de ses origines, de ses évidentes beautés, elle continue à être l’endroit où beaucoup veulent aller, l’endroit où beaucoup d’autres entêtés nous voulons être, malgré tous les malheurs, qui sont nombreux. Et dans mon cas – qui doit aussi être celui d’autres – parce que c’est l’endroit où j’existe et je suis. C’est pour cela que j’écris. J’écris dans ma maison du quartier de Mantilla, au sud de La Havane, dans la maison dans laquelle je suis né, il y a déjà presque soixante-dix ans, et depuis laquelle mes parents m’invitaient à « aller à La Havane ». Et tandis que je m’obstine à essayer de refléter ce qu’est cette vie cubaine qu’il m’a été donné de vivre, ou à évoquer l’existence passée léguée par d’autres mémoires, il se trouve que plusieurs journalistes dans divers endroits du monde me demandent pourquoi je suis toujours ici. Et je donne toujours la même réponse: je suis ici parce que j’appartiens à ce lieu, parce qu’ici est ma raison d’être qui fait que je veux et que j’ai besoin d’écrire, ici vivent les gens dont je veux exprimer les doutes, les espoirs, les frustrations, les peurs. Parce qu’ici est ma langue, cette langue havanaise dans laquelle je parle et j’écris. Et parce que j’ai une conscience citoyenne qui me pousse à assumer la responsabilité de fixer une vérité à laquelle je crois, qui n’est sûrement pas  la seule vérité possible, que certains essayeront de dénigrer, de maquiller ou de nier, mais dont beaucoup d’autres savent que c’est la vérité et que cette vérité exige qu’il existe aussi des mémoires comme la mienne, pas seulement les discours de justification triomphalistes, les éternels appels à la résistance, l’appel à toujours plus de sacrifices. Et, bien sûr, j’écris parce que j’ai mal à mon pays, j’ai mal à ma ville, et que la seule façon pour moi de soulager toute cette douleur c’est justement d’écrire, ici et tant que je le pourrai: en observant et en essayant de m’approprier une atmosphère, en regardant et en percevant un sentiment croissant d »étrangéité ». En essayant, avec des mots, de composer une symphonie havanaise, avec des accords harmonieux et des bruits discordants. Et toujours, ici, dans ma maison de Mantilla, La Havane, Cuba.Et je le ferai jusqu’à ce qu’on m’expulse à cause de ce que je pense et j’écris ou que moi-même je me déclare vaincu – tout peut arriver -, et alors, de même que plusieurs personnages de « Poussière dans le vent « , je refermerai derrière moi les portes physiques de la ville, seulement les portes de la ville étrangère, parce que je suis convaincu que, où que j’aille, La Havane, la mienne, viendra avec moi. »

Et parce que la musique est omniprésente, ceci:

« Une saison de colère » – Sébastien Vidal , éditions Le Mot et le Reste

« Des gens crient de plusieurs endroits. Des voix d’hommes et de femmes qui appellent et demandent du matériel. Il fait nuit et les lueurs des gyrophares glissent sur la pluie qui tombe. Ça sent les produits chimiques, l’acide qu’on met dans les batteries. Il y a des relents d’hydrocarbures qui se mêlent aux gouttes d’eau. L’odeur âcre du caoutchouc qui brûle râpe la gorge de Julius Sinclair. Il est à plat ventre sur le goudron luisant et trempé, son uniforme imbibé lui colle à la peau. La nuit est là depuis deux heures et la lune afflige de sa blêmeur banale la scène d’épouvante. »

C’est le deuxième roman de Sébastien Vidal que je vous présente ici. Je lui ai acheté à la Foire du livre de Brive, qui a connu cette année un de ses plus gros succès. Et il faut de la patience, et un gros appétit de lecture pour accepter sans broncher de piétiner pour enfin accéder aux autrices et auteurs que l’on veut saluer, et acheter un ou deux livres. Je me suis trouvée donc face à ce grand encore jeune homme au sourire indéfinissable – façon Joconde en masculin, vous voyez? -. Sobre en mots, il se concentre sur ceux-ci dans son écriture, que vraiment j’aime beaucoup. La fibre sociale et engagée, dans ce roman, apparaît nettement. Et la poésie:

« Raisons de mourir: la bêtise humaine, la bourse, les hérissons écrasés sur les routes, les fast-foods, les fachos, tous les intégristes religieux, et ce putain de don.

Raisons de vivre: les crépuscules, les grillons au mois de mai, le rire des femmes, Guillevic, le vin, l’odeur du pain grillé, le parfum du jasmin et ce putain de don. »

Voici une histoire qui mêle donc une crise économique avec la fermeture d’une usine qui emploie une grande part de la population de Lamonédat, en Corrèze, la crise écologique avec la coulée verte locale menacée par l’installation d’un complexe touristique, et je dirais plus globalement la crise sociale et environnementale, qui fait que les gens s’affrontent en raison de leur statut, politique, économique, idéologique, professionnel, etc…et parfois juste en fonction de leur caractère. Le combat pour l’emploi est ici très bien décrit, et c’est poignant d’assister à la souffrance de tous ces gens sur le carreau. Heureusement, il y a l’amitié et au minimum la solidarité malgré des désaccords parfois sur la manière, sur la chance d’une issue pas trop défavorable, c’est en tous cas très bien dépeint, avec beaucoup de délicatesse pour ces êtres humains déstabilisés et bourrés d’angoisse du lendemain. C’est la détresse générale, malgré la tentative de se montrer résolu et résistant, tout ça, peu à peu s’effrite. Et surviennent des drames:

« Julius disparaissait à peine de la vue des deux femmes qu’une clameur éclatait dans le local de réunion, accompagnée par ce souffle froid qui vient avec les mauvaises nouvelles. On appela Gregor. Au ton des voix qui le hélaient, il avait compris que quelque chose de grave était arrivé. Alexandre, un des contremaîtres, se présenta dans le couloir, les yeux exorbités, pâle comme un linge.

-Putain Alex, qu’est-ce qu’il y a, pourquoi tu fais cette tête?

-Gregor, on vient de trouver Marco, il s’est pendu.

-Quoi! Où ça?

-A son poste, au contrôle qualité. »

Parmi les personnages du drame qui se joue dans cette histoire, certains sont très attachants, hommes et femmes engagé-e-s d’une façon ou d’une autre, personnages au passé trouble ou d’autres aux yeux et au cœur clairs. Mais pour la plupart, ils ont une face cachée, un souvenir, un secret, une blessure, les motivant dans un sens ou un autre. Vengeance, suspicion, malveillance ou au contraire bienveillance, douceur, attention…Sébastien Vidal maîtrise très bien tout ça, sans jamais tomber dans le « trop ». 

Je prends ici le parti de ne pas raconter le déroulement du livre, mais dire un mot de celles et ceux qui le remplissent. Jolène, Julius bien sûr, mais aussi l’Ecossais, Jarod dit l’Ecureuil, le formidable Choo, policier imperturbable et délicat, Samuel, Grégor, Tiphaine, et pas mal d’autres. Ce livre est profondément humain, sensible à ce que l’humain dit ou tait. Sensible et attentif. J’ai été émue plus d’une fois. Et voyant ce grand ex-gendarme à Brive, au sourire indéfinissable, puis lisant son roman, j’ai pensé qu’on avait là quelqu’un qui serait aisément un personnage de son propre livre. Mais pas forcément celui qu’on croit.

 » Raisons de mourir: les chaînes d’infos en continu, les autres qui ont la haine des autres, les pesticides, les traîtres, les gens qui tuent les renards, les menteurs compulsifs, et ce putain de don.

Raisons de vivre: le parfum du lilas, Bet Hart, William Turner, cette première fois du printemps où on entend le coucou chanter, un verre d’eau fraîche sous la canicule, les hamacs, les trois secondes avant de s’endormir, et ce putain de don. »

Poésie et humanité, sens de l’action et sens de la contemplation, équilibre entre l’histoire des faits et l’histoire de chaque personnage, pour moi, la construction et le propos sont en totale harmonie.  Grève générale, ZAD, meurtres, suicides, mises à l’épreuve des ressources intérieures de toute une population, tandis que quelques uns bricolent leurs saletés en toute impunité, et sans vergogne. Et l’auteur, c’est évident, est en phase avec les propos d’un certain nombre de ses personnages. Je crois avoir vu un hommage au grand James Lee Burke et à son personnage Belle Mèche, nom ici donné à la coulée verte corrézienne.

Voici un très beau roman, délicat et intelligent. 

« Dead Drop » – La Gale, éditions La Veilleuse

« Printemps 2022, étrange époque de confinements successifs et le début des embrouilles. Coincés chez eux pour la plupart, les gens télétravaillent, se font livrer leurs courses à domicile et organisent des apéros sur Zoom. Je n’ai pas d’employeur, je suis pour ainsi dire ma propre boss: je fais du minage de cryptomonnaies en tirant l’électricité d’un immeuble dont je squatte les combles depuis treize ans et je vends de l’herbe au peuple qui s’emmerde. En Suisse, on peut se déplacer librement, contrairement à nos voisins français qui doivent remplir des attestations pour poster une lettre ou même aller acheter des clopes. J’effectue mes shifts à vélo, dans une ville quasiment déserte; et je dois avouer que c’est un immense kif. »

Eh bien, je peux dire que la découverte de ces éditions suisses est passionnante. Trois livres, trois types d’écriture totalement différents, trois sujets passionnants, et venant de finir ce génial « Dead Drop », je suis vraiment contente de cette exploration de la littérature contemporaine suisse. La Gale est une rappeuse lausannoise, et son entrée dans la littérature est à mon avis une réussite. La voix de Raïzo:

« Je m’appelle Raïzo. La trentaine déjà bien entamée, un caractère de chiottes selon certains, pathologiquement asociale, mais incapable de vivre sans mes congénères. J’habite Lausanne, chef-lieu du canton de Vaud, cent trente mille âmes réparties sur un dénivelé de cinq cent mètres avec un musée olympique d’un côté, une grande tour en bois de l’autre et un tas de bordel au milieu. Comme pour tout lieu que l’on fréquente depuis plus de vingt ans, on développe à son égard une relation un peu borderline, entre amour inconditionnel et haine viscérale. »

Raïzo est une jeune femme sans famille, qui vit dans un grenier où elle « bricole  » avec les cryptomonnaies et autres petites affaires virtuelles et technologiques (auxquelles moi je ne comprends pas grand chose ). Elle fait aussi des sachets d’herbe qui fait rigoler livrés dans des lieux précis qu’elle a elle-même organisés. Douée en informatique, elle a mis au point un système de livraison qui marche au poil, en plein cœur de Lausanne. Anonyme, invisible ou presque, tout se passe plutôt bien. Mais un jour, une commande plus importante et un fichier étrange sur son ordinateur vont semer le trouble, la curiosité aussi bien sûr, et commence alors une histoire dingue et périlleuse. Sans famille, sans attaches si ce n’est son gros chien Amon, Raïzo fréquente un peu sa vieille voisine, une gentille vieille. Et puis elle a quelques potes aussi, Mathias par exemple. Enfance et adolescence chez des religieuses, un extrait un peu long, mais jubilatoire:

« J’avais repéré le matos quelques semaines plus tôt. Un vieux machin, mais assez puissant pour sonoriser le lieu pendant les messes. J’ai mis la cassette de mon Walkman dans le lecteur et le volume au max. J’ai appuyé sur play. Le premier riff de Raining Blood a explosé dans la chapelle. Les murs vibraient. C’était tellement bourrin qu’on aurait dit que l’enfer s’ouvrait sous nos pieds. 

Mes camarades, qui savaient que je préparais un mauvais coup, s’étaient pressées dans l’édifice(…). Les soeurs avaient suivi de près. La mère supérieure en tête. elle avait couru vers la sono pour l’éteindre. Le lendemain j’étais convoquée à la première heure dans son bureau. Elle n’avait même pas cherché à comprendre, elle savait que c’était moi.

-Marie-Clarence, force est de constater que malgré les nombreuses tentatives de te remettre dans le droit chemin, il n’y a pas de place pour toi ici. Tu es une menace, une honte pour cet internat. Je vais appeler les services sociaux pour qu’ils viennent te chercher. Tu es renvoyée. »

Quand tout va s’emballer elle sera emportée dans une étrange aventure, puis une sorte d’enquête perturbante, avançant pas à pas, épaulée de ses amis, certains sûrs, d’autres dont elle craint quelque entourloupe. Car un truc énorme a été préparé dans un hôtel où se réunissent  » des puissants de ce monde  » – à savoir ceux qui ont l’argent et donc le pouvoir . Raïzo est pour moi une jeune femme très attachante, qui au fil des pages va découvrir ce qu’on pourrait appeler le dessous des cartes, un pan de sa vie, et sa propre histoire .

« J’ai beau être asociale par nature, je connais quand même un paquet de monde. J’ai roulé ma bosse dans beaucoup de milieux: des bikers, des ultras, des anars, des bourges insupportables et des musiciens monomaniaques. Des souillasses de PMU, des cailleras de mon foyer. Comme dans toute relation, y a eu des hauts, des bas, des ruptures brutales et d’autres décrétées sur entente. Après plus de vingt ans dans le même  patelin, il y a des gens que je peux honnêtement compter parmi mes amis proches. Et puis d’autres à qui je mettrai une pancarte. »

Et au cœur de cette histoire, il y a des secrets moches. D’où son départ pour les alpages et son atterrissage dans une ferme tenue de main de fer par une femme, qui vit là avec sa mère. Ce séjour en montagne, dans cette ferme isolée, sera d’abord une pause dans sa vie agitée, mais s’ouvrira aussi sur la découverte de ses origines, de sa propre histoire. Son arrivée chez Maggie:

« Au fond de la cour,  un chien aboie. J’en déduis au timbre de sa voix que c’est pas un chihuahua. Il finit par débouler, dignement crade, comme tout cabot de ferme qui se respecte. Un bouvier bernois, il doit bien faire cinquante kilos. Il court vers moi comme si on était potes depuis toujours et il me couvre d’un je-ne-sais-quoi, genre un mélange subtil de poils mouillés et de beuse de vache. Quand il a terminé de flinguer mon survêt’, je vois arriver une meuf en bleu de travail. Elle me toise et me lance:

-C’est toi que Wandervogel envoie?

-Ouais. Vous êtes Maggie?

-Non, moi, c’est Winston Churchill! Allez, ramène-toi, faut qu’on réduise les bêtes avant la nuit. »

Je n’ai aucune envie d’en dire plus, c’est une lecture prenante, j’ai lu d’une traite cette histoire où le sordide affronte la vie d’une jeune femme qui a du répondant, mais qui sous ses airs solides …l’est !  Raïzo n’est pas une fille comme toutes les autres. Tout ce qui est dit sur les puissants est passionnant, comme tout ce qui est mis en oeuvre par les résistants militants. Je vous laisse le plaisir intact, j’espère, pour ce roman génial.

J’y ai tout aimé. Raïzo d’abord qui sous des airs de dure à cuire est en fait seule, sensible, et il me semble qu’elle a en elle des angoisses assez terribles. L’humour est bien présent – j’ai souvent beaucoup ri en écoutant Raïzo – et les sentiments vibrent car Raïzo est très attachante, je l’ai aimée tout de suite. Vous me direz que ce n’est pas assez, c’est juste que je ne vous dis pas tout, que c’est bien là un sacré livre. Cette lecture est captivante, et vous n’avez qu’à la lire, vous verrez, ça ne laisse aucun répit. Personnellement je ne comprends rien à l’informatique au niveau de Raïzo et de ses amis, mais ce roman fait bien comprendre tout ce qu’on peut faire de ça, bon ou mauvais. 

Moi, ce que j’ai préféré, c’est cette jeune femme livrée à elle même et qui s’en sort vraiment pas mal. Je l’ai beaucoup beaucoup aimée. Allez, écoutez Raïzo:

« Notre-Dame-des-Démolies » – Olivier Vonlanthen, éditions La Veilleuse

La citation d’Antonin Artaud qui ouvre le livre:

L’angoisse qui fait les fous.

L’Angoisse qui fait les suicidés.

L’Angoisse qui fait les damnés.

L’Angoisse que la médecine ne connait pas.

L’Angoisse que votre docteur n’entend pas.

L’Angoisse qui lèse la vie.

L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie. »

Ce n’est bien sûr pas un hasard, ce choix d’Antonin Artaud en préambule à la vie de Marthe. Marthe et son destin tragique, Marthe la pieuse, Marthe pauvre et dévouée toute entière à son travail.

Et quel choc de lecture. J’ai ouvert ce livre et l’ai lu d’une traite, puis je l’ai lu une seconde fois. La littérature ne cesse de se renouveler, quoi qu’on en pense. Chaque voix – ou presque – est unique, et celle de cet auteur m’a vraiment éblouie et bouleversée. Ce fut un moment intense, cette rencontre avec Marthe et cette écriture d’abord pleine de poésie et puis d’une force et d’une justesse impressionnantes. Qu’on se comprenne bien quand j’emploie le mot « poésie », c’est la poésie à la façon d’Antonin Artaud. La plus adaptée au sujet.

Car Marthe est atteinte de troubles psychiatriques. Le début du livre, en une longue phrase de 16 lignes la décrit assassinant sa patronne à coups de couteau. Et je vous le dis comme je le pense, cette phrase est extraordinaire, elle commence par:

« Un, la lame effilée qui brille au soleil… »

puis une autre phrase de 26 lignes qui finalise l’assassinat non sans difficultés et c’est tellement saisissant que j’en suis restée figée un bon moment avant de poursuivre. A la suite de quoi, Marthe sera internée après s’être dénoncée à la police par téléphone:

« Elle compose le numéro de la police. Il est dix heures trente, de l’autre côté, là où le temps ne s’est pas encore arrêté comme ici. Un homme décroche, et Marthe, sans vraiment attendre quoi que ce soit, sans même dire qui elle est et avec cette voix toujours un peu hésitante, venue au bord des lèvres avec difficulté, elle annonce:

« Venez vite, j’ai tué Madame. »

La vie de Marthe, la bonne à tout faire depuis son jeune âge, est une vie de servage ou de servitude en tous cas, au profit de bourgeois pas forcément méchants – car Marthe travaille bien – mais au mieux indifférents à la vie de cette femme -. Le livre commence par la fin du parcours de Marthe, on remonte de 1968 à Montpellier jusqu’à 1949 à Uebersdorf, en passant par Fribourg, Rabat et Matran, tous les lieux où Marthe travaillera pour les autres. Rabat:

« Marthe avance les yeux au sol. Elle rit de son ombre qui semble effacée, du bruit de ses pas qui claquettent sur le trottoir, de sa silhouette lourde dans les vitrines et du halo de chaleur qui semble l’entourer. Elle se sent comme un corps étranger dans la blancheur nacrée de Rabat, se ferait-elle expulser hors de ce pays juste là, maintenant, comme un buisson sec emporté par le vent, qu’elle ne s’en étonnerait pas. […]. Comment une dame de compagnie suisse s’est-elle retrouvée nounou d’une famille de diplomates iraniens au Maroc? Il est bien sûr question quelque part de survivre, de faire ce qu’elle sait faire, Marthe, c’est-à-dire se mettre au service de. »

Ce qui est tellement frappant et fort ici, c’est l’écriture absolument éblouissante qui jamais ne cède à un pathos bête, mais nous immerge dans la vie de cette femme fragile, consciencieuse dans son travail, un point d’honneur de bien faire, l’écriture soignée, sensible, lui rend hommage . Plutôt silencieuse, mais efficace, jusqu’au meurtre final à Montpellier. C’est une sorte d’aboutissement fatal à sa vie de servitude consentie si ce n’est choisie – elle ne la conçoit sans doute pas sous cet angle, Marthe, sa vie; elle se rend utile et cette vie alors prend un sens, en travaillant pour les autres – . Certes une vie, mais sans amour, sans attention, enfin en tous cas c’est ce qui m’a marquée et rendue triste pour elle. Une immense solitude et bien peu d’amour, voire pas d’amour du tout.

Comment peut-on vivre ainsi? Comment l’indifférence aux problèmes de Marthe – ne rien voir, c’est pratique – a pu être tolérée par son entourage, ces gens auxquels elle se dévoue. Marthe, elle, voue un amour inconditionnel à la vierge Marie, et c’est son soutien, sa compagnie, le peu de joie de sa existence. Marthe la pieuse.

Franchement, je n’écris pas bien plus, j’en ai encore les larmes aux yeux, de cette lecture; que je referai j’en suis certaine, pour mieux rencontrer Marthe. Quant à son entourage là on comprend très bien: différence de classe sociale, différence donc d’éducation, et surtout, surtout: indifférence terrible. La fin, Marthe dans une chapelle pour prier la Vierge :

« Elle ne sait pas exactement ce qu’elle a imploré, mais on lui a répondu, alors elle cherche au fond d’elle un merci qui ne vient pas. Elle pense à la petite Vierge du Kessiholz, à sa mère qui serait fière. Elle veut revenir au réel, courir à la maison pour maintenir à jamais contre elle cette sensation nouvelle, délicieuse, ce glissement de perles et d’or apaisant tout. Ses yeux se révulsent, son corps tout entier se cabre. Elle s’effondre ici soudain, dans sa grotte à elle où la douleur s’est tue, seule avec sa Vierge à elle, dans une apocalypse douteuse et délirante qu’on appellera pour Marthe, pour sa vie vécue et à venir, l’assomption de Notre-Dame- des- Démolies. »

Je vais relire je crois une ou deux fois ce texte époustouflant. Découvrir une plume comme celle-ci, c’est un bonheur infini, celui de savoir que les écrivains existent encore, que certains se penchent sur des sujets et des personnages comme cette bouleversante Marthe, qu’on peut être saisi à la gorge par un livre encore et encore.

Merci aux éditions La Veilleuse qui m’ont enchantée et émue avec  « Les arbres ici parlent aussi l’arabe » de Usama Al Shahmani, et qui viennent de me bouleverser avec « Notre-Dame-des- Démolies », plus beau titre que ça pour ce texte, il n’y a pas. Pour finir, vous dire que si ce roman était adapté au cinéma, c’est avec le visage de Yolande Moreau que surgirait Marthe.