« La jeunesse est un cœur qui bat » – Dominique FABRE, éditions ARLEA, La rencontre

« Ce matin j’ai eu le bus pour aller au bahut. J’aime bien le prendre quand il est tôt. Souvent je me retrouve avec des Sikhs qui reviennent de l’aéroport de Roissy où ils ont travaillé de nuit. Il y a aussi des gens du bâtiment, des femmes de ménage, tout le monde dort plus ou moins la tête contre la vitre. « 

Dominique Fabre, professeur d’anglais dans un collège de banlieue, est donc un de ces travailleurs fatigués. Lui se rend au travail, elles et eux en reviennent aux heures matinales, les travailleurs de nuit, hommes et femmes au service des autres, dans les hôtels, les aéroports, sur les chantiers… Lui va éduquer leurs enfants. Il est au bout de sa carrière, c’est sa dernière rentrée, sa dernière année au collège, ses derniers élèves dont il nous parle dans ce livre doux amer, qui oscille entre l’amour du métier, malgré tout, avec, la fin venant, un regard qui déjà change sur les enfants. Ce regard qui va peu à peu s’éloigner d’eux avec il me semble un rien de nostalgie anticipée, peut-être, je n’en suis pas certaine. Mais toujours de l’attention, une observation fine même si elle est désabusée.

Pas certaine car ce métier n’est pas de tout repos, contrairement à ce que parfois on voudrait nous donner à croire et à penser. Et éduquer, enseigner, faire grandir et apprendre au minimum à réfléchir un peu, je ne crois pas que ce soit facile.  (Aparté : je suis fille d’un instituteur de campagne – je sais on dit professeur des écoles maintenant…pffff  -, ma sœur aînée a été prof de français et d’anglais en collège, j’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans des  » logements de fonction  » donc dans des écoles et bien sûr, comme vous j’ai été élève – de mon père, entre autres -)

Mais revenons à Dominique et à sa dernière année dans son métier d’enseignant. J’ai lu pas mal de livres de D. Fabre, j’ai toujours aimé sa douceur, son regard sur le monde qui l’entoure. J’ai retrouvé ici tout ce que j’aime dans son travail – d’écrivain – et sa façon de nous présenter ses élèves, ses collègues aussi, les rigueurs parfois un peu stupides de certaines règles, la difficulté parfois à créer une communication , ou une compréhension entre les différentes communautés scolaires, enfants, parents, profs, administration. La principale, à Mr Fabre:

« La principale était vraiment souriante, dans un milieu pas trop porté sur la douceur. Elle revenait de congé maladie, une grave dépression suite à son divorce. Elle m’avait reçu dans son grand bureau au rez-de-chaussée, sous le préau. Elle prenait son temps pour bavarder, s’intéressait aux élèves, à ses collègues. Je regardais ses yeux clairs, entre le bleu et le gris.

-Je crois, voyez-vous, qu’on ne peut pas faire ce métier à moitié. Nous sommes le seul rempart contre cette barbarie, monsieur Fabre. Il ne faut pas renoncer, en aucun cas nous ne pouvons abandonner notre mission…On y arrive, à force de persévérance, au milieu de l’hostilité…Nous devons ouvrir les portes…Former les femmes et les hommes de demain, les citoyens, monsieur Fabre! (…)

Oui elle était vraiment sympa. Elle devait prendre des cachets genre Xanax et Temesta. Ses yeux clairs, son regard un peu voilé, son sourire un peu absent. »

Mon post sera court, parce que je ferais de la paraphrase très vite et j’aurais une mauvaise note à cette copie ! – mais j’ai lu ce livre avec un sentiment parfois de nostalgie, avec le souvenir aussi de certains de mes professeurs – dont une prof de lettres en sixième, toute neuve, intimidée face à une classe avec quelques durs à cuire ( du genre à tourner leur bureau côté mur du fond, tournant le dos aux autres, et parlant à voix haute..).Cette jeune prof, pâle et frêle, je ne l’ai jamais oubliée, elle me faisait de la peine et je l’aimais beaucoup, j’aimais cette matière aussi. Et il faut bien dire que j’étais sans aucun doute aussi très timide, voire craintive, et mon regard sur elle me faisait penser que je n’étais pas seule. enseigner demande des capacités et qualités importantes et nombreuses, les savoirs certes, mais aussi de la stratégie face à certains enfants, de l’adaptation, de l’autorité, de la force et du courage. l’auteur ici, parlant de lui, de ses collègues, nous présente ce « petit monde » de l’école, plus grand qu’il n’y parait. L’idée du « sanctuaire », vous voyez ? Pas si simple. Il y a les mots, les consignes, les conseils, etc etc… et il y a la réalité, et il faut s’adapter. Tout ça je l’ai lu dans ce beau livre, jamais donneur de leçon, jamais simpliste,  où l’humour vient dénouer parfois l’angoisse qui monte, l’auteur dépeint à merveille les difficultés du métier, mais aussi ses joies et ses émotions, ses déceptions et le revers de la médaille, parfois.

« Bon. Je crois que c’est bientôt terminé, mine de rien. J’ai gardé pour moi des horreurs et des secrets, évidemment. Je me suis rappelé ce matin des merveilleuses premières semaines de cours en demi-groupe, pendant la Covid. Les gosses en demi-classe redécouvraient le plaisir d’être ensemble, de se parler autrement qu’au téléphone ou sur l’ordi, le plaisir aussi d’être prof, parmi les autres. Les jolis masques de toutes le couleurs que certains confectionnaient. IL y a tant d’autres choses ! mais bon. On ne peut pas tout raconter, ni ne pas raconter. Comme tous les profs, j’aurai passé des milliers d’heures en cours, corrigé des milliers de copies. Ça ne veut strictement rien dire, au bout du compte, et de ceci il ne restera bientôt à peu près rien, si ce n’est ces rencontres. Je suis devenu plus consciencieux avec le temps…Quelle différence pour eux? Je ne sais pas. N’empêche que ce doit être une chance de passer sa vie ainsi, entouré de centaines de jeunes gens. On finirait par  croire que le temps ne nous mangera pas de la même façon que les autres. il avance pourtant du même pas. »

Ce que je veux dire, enfin, c’est qu’en lisant Dominique Fabre, j’ai repensé à ma scolarité, à l’enfant que j’étais, à celles et ceux de ma classe, et je me suis dit qu’au fond, les enfants n’ont pas tant changé que ça. Ce sont leurs conditions de vie qui ont changé, le monde est devenu plus dur, pour les parents qu’on voit dans ce livre souvent démunis, travaillant dur pour peu, dans ce monde où grandir n’est pas chose facile, Mr Fabre, ce sont des gens comme vous qui les y aidez, un peu, beaucoup, la vie s’en mêle, ce n’est pas simple, c’est vrai, mais l’implication de professeurs attachés à leur métier, tentant de garder « la foi » vaille que vaille, ça, c’est important. Et puis, et puis, le nom de mon père était Fabre . 

Vous écrivez là un très beau livre, j’ai été très touchée et émue souvent, j’ai ri aussi quand même pas mal de fois, et pour cela, merci.

                          « Parfois

      je voudrais refaire tous mes pas

      jusqu’au dernier enfant qui sort

        de la dernière salle de classe

           et ferme bien la porte

          juste avant de descendre

                    dans la cour

                         désolée. »

« Le territoire sauvage de l’âme » – Jean-François Létourneau, éditions de l’Aube

« Les territoires sauvages de l’âme se réduisent à peau de chagrin[…] Où pourra-t-on aller quand il n’y aura plus de terre? Dans le ciel bleu? Au fond de la mémoire? « 

Rick Bass, « Les derniers grizzlys » « 

 

« L’avion décolle, arrache ses tonnes de mécanique au macadam de la piste, soulève ton cœur jusque dans ta gorge. Dans deux heures et demie, tu auras survolé du sud au nord l’immense territoire où tu es né. Montréal- Kujjuaq. Bienvenue sur les ailes de First Air.« 

Autour de moi, des familles discutent en inuktitut. »

Voici l’histoire d’un enseignant qui part faire son métier dans une contrée inuit et je vous assure que c’est un très très beau petit roman. Une écriture qui sait allier sérieux et drôlerie, le personnage pratiquant aisément l’autodérision. Mais c’est un livre au propos grave, et toujours et ardemment actuel. Car à l’heure où l’on parle, au Canada, de la perte de la biodiversité, de la disparition de nombreuses espèces, peut-être oublie-t-on en fin de course de cette destruction, celle des peuples autochtones, absolument dépendants de leur milieu naturel, végétal et animal. Dépendants évidemment de cet environnement auquel ils sont parfaitement adaptés depuis des siècles, malgré les motoneiges et autres choses arrivées jusqu’à eux, pour les « désensauvager ».

Sauf que ça ne marche pas vraiment, non, car on lira ici comme leur culture et leur mode de vie est ancré en eux, malgré tout. L’attachement à leur milieu aussi rude soit-il. Admirable, d’être adapté ainsi au grand froid. On devrait tous s’en inspirer, nous qui avons mis de côté trop souvent notre lien à la nature qui nous entoure. Bref, voici un merveilleux petit livre, où l’on verra ce jeune homme s’adapter à merveille ou presque, regarder avec une grande émotion ce peuple, s’y mêler par le hockey essentiellement, et on entend surtout sa pensée et son cœur admiratifs et émus devant cette culture, s’emballer à la beauté des paysages, et des aurores boréales.

« Vous sortez dans la nuit. Naïma saute, les lampes frontales des filles éclairent le sentier, vous glissez jusqu’au lac. La Voie Lactée traverse le ciel, disparaît derrière les collines. Une lumière vert, mauve et rouge ondoie parmi les étoiles, sillonne la nuit comme une grande rivière sauvage. Les Inuit croient que les arsaniit permettent aux esprits de prendre contact avec les vivants. Peut-être. Chose certaine, tu pourrais passer le reste de ta vie dans la neige du Nunavik »

Pour avoir vu à Montréal au musée McCord de nombreux objets, entendu des récits, et pleuré sur l’histoire de la maltraitance institutionnelle dont ils ont été victimes, je comprends bien ce formidable personnage. Bien sûr, il s’agit d’un roman, c’est drôle, vivant et émouvant sans sensiblerie, c’est vraiment parfait, tant par le format assez court ce qui donne un texte vif, que par le contenu plein d’humanité, vraiment sans leçon de morale, il n’y en a pas besoin. Un vrai bonheur de lecture. La fin, bouleversante:

« Il enfile ses bottes d’hiver, met une vieille chemise de chasse déchirée. Sa tuque à l’effigie du village de Kuujjuak sur la tête, il sort de la maison, descend vers la forêt. Devant les restes de la tente, à l’orée du sous-bois, il dégage la souche de la pruche sous la neige noire. Il s’assoit devant la forêt, sous un ciel de fin d’hiver. Son esprit dérive, vingt minutes passent.

Et dans le silence d’après-catastrophe, il entend le Nord se disloquer comme la banquise au dégel, il entend le Nord fondre sur le reste du monde. »

ICI, un intéressant article sur le hockey en pays Inuit.