« La Vraie Vie » -Adeline Dieudonné – éditions L’Iconoclaste -Livre de Poche

« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres;

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus…Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle;

Et dans un coin, il y avait la hyène.

Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. »

Sur le conseil avisé d’une amie, j’ai acheté et lu d’une traite ce court roman sidérant, effrayant, qui dit tant de choses sur plusieurs sujets. Grandir, veiller, survivre, et j’ajouterais apprendre. Il est difficile de résumer ce court roman d’une rare intensité, une lecture qui met les nerfs et le cœur à rude épreuve, enfin ça a été le cas pour moi. L’enfance, les violences, tout ces sujets souvent évoqués sont ici tellement bien décrits que ça coupe parfois le souffle.

Au fil de la narration, l’angoisse monte, le sang se glace, j’ai eu des moments de recul tant l’écriture met dans un état d’angoisse, chaque ligne lue amène à l’anxiété. En adulte courageux, on oublie la peur de poursuivre cette histoire et on prend en affection les deux enfants, frère et sœur, on se dit, on espère, qu’ils vont savoir affronter l’horreur qui les poursuit, eux, la jeune fille qui raconte, et le petit frère, pris au piège du sordide sortilège créé par l’univers guerrier et meurtrier du père.

« J’aimais m’endormir avec sa petite tête juste sous mon nez pour sentir l’odeur de ses cheveux. Gilles avait six ans, j’en avais dix. D’habitude, les frères et soœurs, ça se dispute, ça se jalouse, ça crie, ça chouine, ça s’étripe. Nous pas. Gilles, je l’aimais d’une tendresse de mère. Je le guidais, je lui expliquais tout ce que je savais, c’était ma mission de grande sœur. La forme d’amour la plus pure qui puisse exister. Un amour qui n’attend rien en retour. Un amour indestructible. »

Et donc, on continue à lire et à entrer dans l’esprit perturbé du petit frère Gilles, qui ne rit plus, soudain devenu dangereux et effrayant, comme son père. D’autres personnages sont dessinés avec subtilité, comme le marchand de glaces, ou Monica.

L’autrice sait créer une atmosphère pesante, puis carrément anxiogène. Les personnages, pour la plupart, sont pleins d’ambiguïtés, même ceux en lesquels la jeune fille a confiance. C’est elle qui va avancer, pour elle-même et pour sauver Gilles, prenant des risques dans l’univers violent qui l’entoure. Mais elle veut combattre, le père d’abord, pour Gilles habité par la Hyène, dans une emprise sidérante, on peut même dire surnaturelle .
Reste à parler de la passion de la jeune fille pour la physique, son admiration pour Marie Curie, soutenue par le professeur Pavlovic. Il y aurait beaucoup à dire de cet homme, aussi, et sur chacun des personnages, car tous sont creusés, complexes et pour certains vraiment repoussants . 

Je m’arrête ici, c’est un choc de lecture, avec un large spectre de sujets encore très actuels – qui le seront je pense toujours, hélas -. C’est un livre violent mais beau, cruel, triste mais tendre et souvent lumineux par la grâce de cette jeune fille brillante, née dans une famille un rien tordue.. Un bel exemple de ce qu’est la vie, parfois, complexe et violente, une vie que l’on sauve par l’amour. Il y est question de survie, de la volonté de sauver, et de se sauver. La mort est omniprésente, mais aussi la jeunesse et la difficulté, parfois, à grandir. Pour moi, l’autrice dresse ici un tableau noir et cru du monde, celui de la famille en particulier, mais aussi celui qui nous entoure au quotidien, empli de violence et de perversité, un monde où sans combattre on ne survit pas.

« Une deuxième silhouette est apparue à côté de celle de ma mère. Mon père a tourné la tête, Gilles le tenait en joue avec une arme de poing. Je n’y connaissait rien en armes, mais j’ai vu à la tête de mon père que ça n’était pas un jouet. Elle avait l’air immense dans la petite main de mon frère.

Il n’avait que onze ans, c’était un enfant. Il m’a semblé si petit tout à coup. Un petit garçon. J’ai regardé l’arme dans sa main et j’ai repensé à la glace vanille-fraise. C’était il y a cinq ans. Et je revoyais Gilles pour la première fois après l’accident du glacier. Il était là, mon tout petit frère. »

Il reste l’amour, celui de cette jeune fille pour son petit frère et pour Marie Curie. J’ai été très émue plus d’une fois, et je suis bien loin de tout vous dire, ou de vous parler de tous les personnages, jamais simples, toujours finement travaillés.

Un très très beau roman !

Ce petit post écrit et ce livre fermé, il me reste un nœud au ventre bien difficile à défaire. Un grand livre. Mon court article n’en dit pas tout, plusieurs personnages sont essentiels dans ce roman que je vous invite à découvrir, vraiment. Merci à Nadine et Régis de m’en avoir parlé.

Une musique s’entend en fond sonore: La valse des fleurs, de Tchaïkovski :

« La morelle noire » – Teresa Moure, éditions La Contre Allée, traduit par Marielle Leroy ( espagnol )

« En ce printemps, Stockholm peine à se réveiller de sa léthargie hivernale. Les oiseaux n’ont pas encore fait leur réapparition, encore moins les fleurs et les papillons, les arbres ont conservé leur nudité et on dirait même que les jours ont du mal à s’allonger après un hiver aussi rude que celui qui s’est abattu sur ces terres bénies du septentrion. »

Mais quel livre !!!

D’abord: une construction peu commune, pas linéaire, pleine de sauts dans des temps et des lieux différents, et puis un sujet qui à mon sens n’a jamais été traité de cette manière. L’autrice – oh merci à elle ! – avec une écriture remarquable, un ton d’une intelligence rare , sans jamais renoncer à un humour ironique, voire railleur parfois, l’autrice a fait ici un tour de force littéraire. Elle allie l’histoire – l’Histoire  –  avec une pensée féministe joyeuse, moqueuse aussi, obstinée, affirmée avec force, elle ne renonce à rien avec des personnages de femmes de haute volée, et des hommes « glorieux », comme ici Descartes – mais dépassés comme à la fin du roman le directeur de thèse de la tenace, têtue et si attachante Inès – . Mais avant la jeune et rebelle Inès, c’est elle que l’on rencontre:

Christine de Suède« La silhouette accoudée au parapet du pont est une personne triste. Ou, si l’on préfère, c’est une personne, et en plus elle est triste. Voilà tout ce que l’on peut dire d’elle. En dehors du fait, bien sûr, qu’elle porte une cape en laine noire qui descend jusqu’aux chevilles et une capuche bien enfoncée sur la tête. Comme un moine, exactement pareil. Et, cependant, n’importe quel observateur attentif devinerait qu’il ne s’agit pas d’un moine: les vêtements n’expriment pas la pauvreté, le regard est trop rebelle pour accepter la moindre obéissance, et, enfin, il vaut mieux écarter le sujet de la chasteté, en ces temps où les impudiques de la vie exemplaire abondent, tout comme les personnes vertueuses faméliques. […] Car la silhouette qui contemplait le flux triste des eaux n’est pas un homme, mais une femme, jeune, et surtout ce n’est pas une silhouette quelconque, c’est la reine de Suède en personne. Que peut-elle faire là-bas seule? Et à ces heures? Serait- elle  folle?…Sûrement, elle doit être folle. Elle s’appelle Christine. »

Cet extrait du tout début du roman annonce déjà la couleur, le ton; c’est vif et ne manque pas déjà d’une pointe d’ironie. Si je pense qu’il serait vraiment vain de résumer cette histoire, il est utile d’en noter tout ce qui en fait le piquant, la liberté, l’humour et la finesse qui mêle réalité historique – la venue de Descartes à la cour de Christine de Suède, Descartes ayant une liaison avec une servante, Hélène, dont il aura une fille qui mourra très tôt – et le romanesque ébouriffant de cette plume vive, ironique, savante aussi de Teresa Moure. Ah mais comme j’ai aimé lire cette histoire ! Et comme j’ai aimé Hélène, la « sorcière », si merveilleuse, intelligente, savante aussi.  Hélène, qui a écrit un livre: « Le livre des femmes », je vous mets ici un extrait un peu long, la fin du chapitre (page 24 ), celui qui clôt l’ouvrage d’Hélène ( et au chapitre 34, on apprend ce qui arriva à Hélène ) :

« Et aux bigots, j’aimerais également leur demander de mettre en pratique leurs histoires, car si mourir et vivre est entre les seules mains de Dieu, administrer au malade un remède ou un autre ne peut donc contrevenir à la volonté divine, qui est suprême et qui agit bien au-delà de notre humble intervention de guérisseuses. Au contraire, si Dieu nous laisse avec ce corps du côté de la vie sans le faire passer de l’autre, c’est sûrement pour que nous en fassions quelque chose, et certainement pas pour qu’on se perde en vains scrupules à savoir s’il est bon ou non d’appliquer tel ou tel remède. Pour ma part, j’épuise toutes mes ressources avant de m’avouer vaincue, et je ne me suis jamais sentie salie d’avoir eu recours à une recette de sorcière. Mais tout cela n’attend sans doute pas de réponse, chacun se fait son  opinion. Et puis, je ne peux faire aucune promesse: j’ai vu quelqu’un que je chérissais quitter ce monde malgré tout mon art pour retenir ce corps de ce côté de la vie, rien n’y a fait. Alors, embellissez-vous, soignez-vous, remettez-vous de vos toux et larmes, amendez ce qui est amendable et profitez de ce que chaque journée vous apporte, car l’autre, l’obscure, l’innommable, vous attend impatiemment et arrivera, c’est certain, sans que recette ni potion ni laxatif puissent vous soustraire à sa venue. Et maintenant, adieu. »

Le roman est divisé en 4 parties, la 1ère dans laquelle l’axe est Christine de Suède, la seconde où Hélène Jans a la vedette, puis la 3ème, « Elles dont on parle tant » avec une correspondance entre Hélène et Christine, puis Inès qui apparait au coin d’un chapitre, et enfin la 4ème, Inès sacrée tête de pioche, qui ne démordra jamais de la pensée qui occupe sa thèse, Inès qui sort plein de choses d’une malle gardée au grenier de sa famille. Inès qui tient tête à un directeur de thèse retors, et de très mauvaise foi ( il faut le dire ) ; Inès, brillante et obstinée, tellement sympathique et attachante ! Inès défend Christine dans un échange avec Miguel, son directeur de thèse:

« – Pourquoi, au lieu de faire une thèse, ne fais-tu pas un un film à suspense?

-Tu sais aussi bien que moi que je tiens là quelque chose.

-Mais oui, bien sûr! Supposons que Descartes ait été assassiné par les grammairiens qui le détestaient à cause  de son énorme influence sur la reine…Mais qu’est-ce que cela a à voir avec son œuvre?

-Je sais bien…Avec ce qu’il écrit dans le Discours ou dans ses Méditations, rien, bien évidemment…Mais que penses-tu de la façon dont on raconte l’Histoire? Christine était une grande  reine avant qu’il n’apparaisse dans sa vie. Son intervention  la fait passer dans l’Histoire simplement comme une femme qui a été influencée par un philosophe ultra-catholique. Et si les choses s’étaient passées autrement, pas telles qu’elles sont rapportées? Il aurait pu devenir le favori de Christine, le premier philosophe roi, ou tout au moins l’amant, et roi d’une certaine manière, comme ont régné tant  de courtisanes-au cours de l’Histoire… »

Au fil du livre, les vies de ces femmes exceptionnelles s’enchevêtrent, se tissent, entre les poèmes d’Inès, les maximes de Christine, les recettes d’Hélène, chacune construit cette œuvre magistrale, véritable ode aux femmes libres de tous les temps. Bref, vous comprendrez que j’ai adoré ce livre tenu par ces trois personnages et la ribambelles d’autres, dont Descartes. 

Une idée de qui est Christine:

« Pour faire bref, on peut dire que Christine profite du fait qu’une reine est aussi, après tout, une femme comme les autres. Enfin, non, pas tout à fait, car Christine s’est fait la promesse de ne jamais avoir d’enfants, pour ne pas les rater, pour ne pas leur manquer, pour ne pas les oublier, ne pas les affronter, ne pas les renier, pour ne pas leur faire ce que sa mère lui a fait, à elle, le jour où elle décida de ne pas lui ouvrir son cœur pour partager son secret. »

J’y ai tout aimé, la construction, la base historique et philosophique, l’écriture si vivante, si joyeuse aussi, si obstinée dans son propos, cette ténacité joyeuse qui mène ces femmes à tenir tête aux dominants. Et puis le courage, bien sûr, de cette bande de « sorcières », la volonté de résister de chacune de ces trois femmes, dans leurs choix, leurs convictions, leurs affections aussi. Finir ce roman exceptionnel avec Inès, c’est affirmer que les siècles peuvent passer, il y en aura toujours, de ces « sorcières » combattives et têtues, ne renonçant jamais… Et il s’agit bien là d’une ode aux femmes, d’un éloge admiratif et convaincu à Christine, Hélène et Inès, à toutes celles que nous ne connaissons pas du passé, mais aussi à toutes celles d’ici et d’aujourd’hui.  Extrait du dernier chapitre, la parole d’Inès:

« Moi, Inès Andrade, j’ai composé cette histoire pour qui aura envie de la lire. Pour la tisser, j’ai sélectionné des fragments de vie que le coffre familial m’a révélés, pas des vies entières, seulement des bouts, que je n’ai pas reproduits dans leur totalité, seulement dans la mesure où ils pouvaient permettre de marquer le fil qu’ont suivi toutes celles qui sont passées avant moi, comme un travail manuel, une espèce de patchwork. Tout le temps que j’écrivais, je me suis rendue compte que je récupérais la mémoire de ces femmes invisibles qui m’avaient précédée et, mue par leur esprit, j’ai parfois inventé, exploré l’anecdote, me suis laissé emporter par les fumées de l’imagination.[…]. En écrivant, j’ai voué à l’échec mon projet. Je ne serai jamais docteure en philosophie, […] »

Si ses personnages sont des sorcières, Teresa Moure en est une aussi, elle est une magicienne de haute volée. J’ai lu peu de livres comme celui-ci, aussi original, fin, drôle, érudit sans être pédant, pertinent et qui tout en tenant un propos très sérieux arrive à amener le sourire, le rire, et quelque chose de lumineux et d’exaltant, quelque chose qui remonte le moral. Vraiment, ce serait dommage de rater cette lecture. En tous cas, je crois bien, moi , que je vais le relire. Inès enfin:

« Comme je dois gagner ma vie, je viens de demander un prêt. Je vais ouvrir une herboristerie et faire en sorte que le parfum d’Hélène se répande de par le monde, voyons si nous arrivons à balayer définitivement cette odeur de chair brûlée qui nous poursuit encore depuis sa mort. Je demanderai à qui lira ces lignes de ne pas me faire le reproche d’avoir eu la folie, l’arrogance ou l’orgueil présomptueux d’avoir critiqué, alors que je suis une femme, des auteurs aussi subtils que ceux que je mentionne et rechigné à faire l’éloge des grandes œuvres de ces penseurs consacrés. Quiconque lira cela devra prendre en considération que ces grands auteurs ont osé diffamer et censurer abondamment le sexe féminin sans exception, et pour autant leurs œuvres ne sont ni entachées ni accusées d’être le produit du ressentiment. »

Ce roman est un livre à ne pas manquer, il est impossible à résumer, il est riche, vif, extrêmement vivant par le style de l’écriture, et puis voilà: un propos intelligent, pertinent et impertinent. Pour moi, à lire absolument.

« La mort du torero » -Ed Lacy – éditions du Canoë, traduit et préfacé par Roger Martin ( USA)

La mort du torero par Lacy« Frances m’éveilla par un baiser dans le noir. Nous dormions nus et, comme je faisais glisser paresseusement ma main le long de son dos satiné avant de m’attarder sur ses hanches pleines, elle se retourna brusquement et murmura: « Touie, pose ta main ici. »

Touie, c’est le petit nom que donne Fran à Toussaint Marcus Moore, son mari et amour. Tous deux ont la peau noire – et je le précise parce que l’aventure que va vivre Touie  dans ce roman le ramènera parfois à sa couleur de peau et à ce qu’elle évoque à certains –  Touie, lui, travaille pour la Poste. Il fut détective et cette histoire va le remettre dans ce costume qu’il n’aime pas, ou plus. Fran lui annonce qu’elle attend un enfant. Il va donc falloir plus d’argent, et c’est ainsi qu’il acceptera une mission au Mexique, bien à reculons, mais il ira.

« À la seule pensée de reprendre une activité de détective, de fouiller dans les poubelles d’autres êtres humains, je me sentais minable. J’appelai la poste, dis au répartiteur que je ne me sentais pas bien et lui demandais si je pouvais prendre mon après-midi à partir de treize heures.

« Pas de problème, Touie. J’ai compris que t’étais à côté de tes pompes ce matin. Une soirée trop arrosée? »

Je n’étais jamais venu aux nouveaux bureaux de Ted et je me sentais déplacé avec mon pantalon et mon coupe-vent usés, plus sales que jamais après les livraisons de paquets. Sur sa porte, on lisait simplement Agence Ted Bailey, en lettres de taille modeste, sans indication qu’il s’agissait d’une boîte de privé. la réceptionniste rousse coquette était aussi voyante que le mobilier moderne et les quelques tableaux contemporains sur les murs. »

La  femme d’un journaliste pense que son époux a été assassiné par le célèbre torero El Indio, à cause de ses articles critiques sur cette star locale de la tauromachie. Celui-ci est en effet soupçonné de tricher et notre détective doit faire tomber le masque. La cliente, Grace, est herpétologue et notre détective, ça lui fait froid dans le dos. Mais c’est un homme calme, réfléchi, très fin aussi dans l’approche psychologique de ses rencontres.

Je découvre là un auteur dont j’ai tout aimé. Son histoire, ses engagements, son écriture, sa bienveillance avec les personnages féminins. Autant vous dire que ce roman est un coup de cœur, parce que cet écrivain ( je vous mets plus bas la présentation de l’éditeur ) est assez différent des auteurs de roman noir de cette époque. Il met en scène un personnage doux, calme, qui préfère éviter la violence. Qui est fin observateur. Et qui décrypte son environnement avec beaucoup d’intelligence. En mission au Mexique, il y rencontrera les mêmes préjugés envers sa peau noire qu’à New York, on lui donnera les mêmes noms insultants, qu’il traite sans un froncement de sourcil…ou presque.

J’ai trouvé l’enquête presque secondaire dans ses détails, tant j’ai aimé observer cet homme. Sa relation aux femmes – je n’hésite pas une seconde à dire que le détective est féministe ( je sais que ça en énerve pas mal, je m’en fiche ), mais oui, féministe car respectueux, compréhensif, tolérant, patient et gentil – j’aime ce mot – en toutes circonstances avec les femmes. Même avec la terrible Janis, qui n’est pas de tout repos, mais quel beau personnage, elle aussi ! Grace, regard sceptique sur Janis et l’affection que lui porte Touie:

« Elle me fixa longuement, alluma une nouvelle cigarette, ses mains tremblaient.

-Toussaint, vous m’intriguez. Comment Janis peut-elle compter autant à vos yeux? Qu’était-elle sinon une petite cul-terreuse stupide et alcoolique?

-Écoutez bien, Grace, j’ai réfléchi à cette question plus longtemps que vous ne pouvez l’imaginer. C’est vrai, Janis était tout ce que vous venez de dire, mais elle était aussi un être humain, honnête à sa façon. Et Franck Bane était un arnaqueur brasseur de vent, mais je ne sais pas trop ce qui l’avait poussé dans cette voie, et, quoi qu’il ait fait, il n’a jamais lésé quiconque. Et puis, je vais avoir un gosse, je ne suis pas certain de le désirer, mais ça ne change rien au fait que je vais l’avoir. Pour le bien de mon gosse, je veux débarrasser la terre de gens comme Cuzo, qui, pour de l’argent vite gagné, tuent sans pitié ceux qui se trouvent sur leur chemin. »

De Mexico à Acapulco, on suit cet homme pacifique (autant que faire se peut ) qui réglera l’affaire aussi vite que possible, parce qu’il a hâte de rentrer chez lui, près de son épouse adorée, à laquelle il pense tout le temps. Car quant à se faire traiter de « négro », autant que ce soit chez lui. Cet aspect du livre est important, qui dénote un engagement militant, contre le racisme et contre le sexisme.

Fin du torero, selon Toussaint:

« Je me disais que Cuzo lui aussi avait dû être heureux, sinon il aurait fui l’arène ou essayé de toréer sans prendre de risques. Mais il avait revêtu l’habit d’un surhomme et désormais les gens ne connaîtraient jamais la vérité. El Indio, l’ancien esclave, avait trouvé la mort en héros populaire au lieu de finir comme un imposteur, une sorte de pantin national.

Moi-même je préférais ce sale type dans l’habit d’un héros. »

Un énorme coup de cœur pour cette enthousiasmante découverte. Tout y est remarquable, l’histoire, le ton, l’écriture et évidemment la traduction qui rend si bien le caractère des personnages. Chapeau !!!  Et MERCI Aurélie !

« Le vent léger » – Jean-François Beauchemin, éditions Québec Amérique

Le vent léger par Beauchemin« La famille Cresson en mille-neuf-cent-soixante-et-onze:

La mère, quarante ans

Le père, quarante-et-un ans

Enzo, dix-sept ans

Léonard, quinze ans

Zelda, treize ans

Elliot, onze ans

Arthur, neuf ans

Zénon, six ans

Un matin de l’été mille-neuf-cent-soixante-cinq, peu après le passage de la benne à ordures, la verroterie des dernières étoiles a cessé de scintiller, et la nuit noire du monde a majestueusement cédé la place aux rayons poétiques et très anciens du soleil. À peine plus tard, le jardin jouxtant la remise, avec ses zinnias aussi colorés que des oiseaux, s’est avancé de quelques pieds, le ciel a pivoté sur lui-même dans un petit bruit d’essieu, puis j’ai installé en plein milieu de l’allée la vieille caisse à oranges descendue du grenier. Alors, Enzo, le plus vieux de la famille (onze ans ) est monté dessus et a lu pour nous un discours très émouvant, écrit très phonétiquement, sur la beauté des êtres et des choses. […] Finalement le téléphone a sonné et, quand Enzo a décroché, nous nous sommes agglutinés tous les cinq autour du combiné, c’était papa qui de l’hôpital nous annonçait que notre petit frère Zénon, le dernier d’entre nous, venait de naître. À présent que nous étions enfin tous réunis, notre histoire pouvait commencer. »

Comment dire la beauté de cette histoire? Comment trouver les mots pour en parler? Le faut-il d’ailleurs? Jean-François Beauchemin ne cesse de m’enchanter, de m’émouvoir, de me bouleverser une fois encore avec ce roman.

Portrait plein de belles nuances d’une famille pas ordinaire, dessin d’une vie où la nature n’est pas qu’un cadre, mais un élément qui enveloppe, entoure les êtres comme une couverture légère, douce, réconfortante. Cette belle et nombreuse famille va en avoir besoin, le jour où la mère va apprendre qu’elle a un cancer. On aurait pu donc lire un texte sombre, plombant, plein de larmes et de chagrin. Mais, c’est Jean-François Beauchemin qui écrit, et cette écriture n’est jamais ordinaire.

« Pourquoi raconter cette histoire, somme toute pas moins banale que les autres? Peut-être afin de laisser une trace de cette famille encore intacte qui, entremêlée à son époque, marchait en dépit de tout à la rencontre de la beauté. Et puis pour me souvenir que nos esprits et nos cœurs quand ils s’unissaient négociaient mieux les courbes dans le tournant abrupt des choses, que ce qui nous importait était non seulement notre propre situation, mais l’état de santé du vaste monde, la guêpe venue reposer sur ses épaules ses ailes inquiètes. »

Non. Je ne veux pas dire que ce n’est pas triste. Mais l’auteur, avec son sens poétique inouï et sa plume lumineuse va transformer cette funeste nouvelle en un protocole de soins fait d’amour, de beauté, de générosité et oui, de joie aussi. Bien sûr, il y a de la tristesse à voir cette mère et épouse s’affaiblir au fil des pages. Mais elle a autour d’elle une volée de moineaux qui lui apportent tout ce dont elle a besoin, et au fil des mois, elle, s’amenuisant, elle, ne quittant à la fin que rarement le lit, elle saura avec certitude que ses enfants sont des êtres merveilleux, intelligents, chacun à sa manière, mais surtout aptes à surmonter des épreuves comme son départ définitif. Ce qui leur donne cette force, c’est leur aptitude à voir la beauté. Le père, à ses enfants:

« J’ai fini par me convaincre, poursuivait-il, que la réflexion n’est jamais une affaire de modes, mais bien plutôt son exact contraire, et doit être assez semblable justement à un herbier, dont les éléments s’opposent au temps non pas en s’asséchant, mais par l’effet d’une espèce de silence de leur matière vitale. Il est possible que vous découvriez tout cela en temps et lieu, mais en attendant, voici ce que je vous suggère: ne succombez pas aux engouements et aux goûts du jour. Soyez austères mais prenez votre joie au sérieux. Faites en sorte que votre existence soit cosmique et régionale, ombreuse et solaire, superstitieuse et pragmatique, irradiante et recueillie. Songez que la poésie, qui est le vrai nom de la vie, est toujours en rapport avec la mort, à laquelle vous devez penser avec affabilité, pour ainsi dire, malgré une certaine aversion naturelle. »

Le livre finit avec un épilogue qui, si je le comprends bien, affirme que cette histoire est celle de la famille Beauchemin:

« ÉPILOGUE

Automne 2021

C’est mon frère Enzo, venu l’autre jour vider en ma compagnie la dernière bouteille du cellier, qui a résumé le mieux la situation: « Je crois que tu as écrit notre histoire avec ton regard de poète, qui était aussi celui de papa, c’est- à- dire un regard qui perçoit surtout ce que la vie a de métaphorique. » C’est sans doute vrai. Vous ne vous défaites pas aussi aisément de votre imaginaire et de votre conscience si pleines de représentations non figuratives. Ce que je veux dire, c’est qu’à force de vivre dans cette famille, je n’ai pas appris à concevoir l’existence en termes normaux. Comme aux temps d’autrefois, il faut toujours que le ciel de mes phrases se déplace à l’aide d’engrenages et de poulies, que la forêt soit habillée de son trois-pièces vert, que du cœur humain monte un léger bruit de moteur à balais, que la faucille de la lune découpe la nuit en tranches fines. On peut le dire: ce n’est pas avec une sensibilité et un esprit pareils que je remporterais le concours annuel de réalisme. Mais c’est tout ce dont je suis capable. »

Je sais d’ores et déjà que je vais partager ce livre-ci avec de nombreuses personnes, celles que je sais aptes à se laisser emmener dans cette poésie merveilleuse, chez cette famille faite de fantaisie, d’intelligence et d’amour. Je vais poursuivre quant à moi ma lecture des ouvrages de Jean-François Beauchemin, parce que si on cherche de la tendresse, de la finesse, de la beauté et de la philosophie, il est là.

Clairement, dans mon panthéon.

« La géométrie des possibles » – Edouard Jousselin, Rivages

« Ça ne fait pas de bruit. Du moins ça n’en fait plus. Le fracas bref, puissant, s’est éteint aussitôt après le formidable craquement de tôle, éphémère comme un lacis de foudre. Sur la route, on ne perçoit pas la moindre trace de freinage. Rien. Pas de bandes de caoutchouc en lignes parallèles sur l’asphalte brûlant. Seulement le silence des débris.

La Mazeratti Quattroporte couleur Bronzo Montecarlo est pliée. »

Le retour d’Edouard Jousselin avec encore une fois un livre surprenant. Et complexe. Cette complexité est indiquée dans le titre, bien sûr. « La géométrie des possibles » laisse présager un réseau où la géométrie prend des libertés, et où les possibles semblent infinis.

Bref. L’écriture est vraiment remarquable. On sent le plaisir taquin qu’a dû prendre l’auteur à nous promener de Quarré-les-Tombes, village du Morvan connu pour ses sarcophages mérovingiens, nombreux, et son réseau de Résistance, jusqu’à Los Angeles, en passant par un vignoble bordelais et Paris.

« Le chemin du retour est long, une heure de route par les départementales. À partir de lundi, elle devra se l’enquiller deux fois par jour. C’est le prix de Quarré-les-Tombes. Le prix de cette décision étrange qu’elle n’est pas certaine d’avoir prise. Aller vivre à côté de chez son père, pour l’épauler, pour partager la perte de Marianne, sa mère. Pour réaliser aussi le fantasme de Dominique, habiter à la campagne, au milieu de ce grand machin froid et sombre qu’est le Morvan. « 

Il y a dans tout ça une idée maîtresse – celle qui évoque la géométrie et les possibles – des personnages, apparemment tellement différents les uns des autres, si éloignés socialement, intellectuellement, géographiquement et humainement, il y a les lieux, pas anodins du tout, et les allées et venues des protagonistes…j’avoue, je ne suis pas fortiche en géométrie, mais on se sent pris dans un réseau constitué de voyages et du ténébreux dark web. Des protagonistes si différents mais que toujours quelque chose relie. Par cette géométrie, une figure humaine complexe, faite de tous, se dessine; vies multiples, destins croisés, accidents…Isabelle:

« En quittant le Morvan, elle a voulu quitter une fin inexorable et écrite. Une vie comme on en fait à la chaîne. Une vie de rires et de larmes, une vie de repas et de sommeil, d’amours et de souffrances, de naissances et de maladies, une vie de voisins, d’emmerdeurs et de collègues. Une vie banale et petite. Enfin, elle a voulu quitter son destin provincial qui, pauvre d’elle, l’avait menée au village de la mort.

Mais la Camarde ne s’en est pas formalisée. C’est ici, en Californie, qu’elle lui avait donné rendez-vous. »

Isabelle écoute, pour se remonter le moral:

C’est brillant. Mes personnages favoris je crois que ce sont Cándido, Isabelle et Benjamin. Je ne vous dis pas pourquoi dans le détail, mais Isabelle est très touchante, Benjamin est brillant et Cándido est sans doute la victime des systèmes de notre société dite « moderne », victime, en filigrane, de tous les autres un peu.

« -Bonjour , monsieur. Je vous en prie.

Il ouvre la portière.

-Bonjour. Belle voiture, elle est toute neuve? J’aime beaucoup cette couleur.

-Eh oui, eh oui, répète Cándido. C’est exact. Vous avez de l’eau si vous voulez. Devant vous, dans la poche.

-Merci.

-Alors, direction UCLA, c’est ça? Vous êtes professeur?

-Si on veut. Je donne un cours de cyber-criminologie. Vous voyez, les crimes en ligne. Je travaille dans ce domaine, pour le compte du gouvernement.

-Je vois très bien. La cybercriminalité, je connais. Un ordinateur a volé mon précédent job. Il faudra songer à le coffrer à l’occasion, cette affaire m’a causé un sacré tort, plaisante Cándido.

-Ça nous arrivera à tous! Un code informatique nous bottera le cul en touche. En même temps, regardez, sans les prodiges du numérique nous ne partagerions pas ce trajet, répond Benjamin en pianotant sur sa tablette. »

Je l’avoue, j’ai été déstabilisée et il m’a fallu au moins les 200 premières pages pour saisir la structure du réseau diabolique décrit ici. Pourquoi diabolique? Parce qu’on va de supposition en suspicion, parce que tout ça est intriqué avec maestria et que même paumé on continue, pour savoir et comprendre.

Je dis bravo à l’auteur. C’est si fin et machiavélique en son genre que même si c’est difficile, on lit jusqu’au dernier mot !

Allez !  Lisez !