« D’ombres et de crocs » – François PACAUD – Rouergue noir

« Pour planter un piquet de clôture, pour peu que vous ayez le choix, il vous faut d’abord trouver le bon emplacement. Si la terre est trop meuble, ou à l’inverse trop friable, c’est peine perdue. Enfoncez-le aussi consciencieusement que vous le souhaitiez, et vous pouvez être certain que quelques jours plus tard, à la faveur d’un orage, d’un coup de vent un peu trop violent ou d’un animal qui sera venu s’y frotter l’échine, vous le retrouverez affaissé lamentablement. »

Ce livre est le premier roman de l’auteur, oscillant entre roman familial, roman fantastique, thriller… Je peux dire que j’ai été bien accrochée, mais pas tout de suite. Les premiers chapitres mettent en place le personnage principal, Etienne, dont la mère est en établissement pour personnes âgées, atteinte de troubles psychiques. Bien que mutique depuis longtemps elle va prononcer quelques mots qui vont éveiller chez son fils le besoin de retourner vers la maison natale, dans la Creuse, pour ce que j’appellerais une mise à plat de l’histoire familiale, un éclaircissement pour Etienne, qui n’a plus que sa mère, et c’est elle, qui bien que devenue mutique, lui a dit quelque chose qui le pousse à retourner dans la maison vide.

« Le jour se levait à peine. Étienne en contemplait les pâles lueurs à travers la vitre sale de la petite fenêtre de la cuisine. S’il avait dormi d’une traite, il n’avait pas pour autant le sentiment de s’être réellement reposé, et le café brûlant qu’il ingurgitait à petites gorgées dans l’espoir d’obtenir une dose d’énergie supplémentaire ne produisait pour l’instant aucun effet. Il repensait à son cauchemar. Ce n’était pas le premier, et ce ne serait sans doute pas le dernier, mais celui-ci se plaçait indubitablement dans le haut du panier. De l’angoisse haut de gamme. »

Etienne y entreprend un rangement, du déblai, et au final un grand dérangement dans la tête du jeune homme – la mise au jour de choses ignorées d’Etienne, ou enfouies, ou cachées, ou tues tout simplement. Dont un cahier, mais aussi des objets qui parfois lui évoquent ses jeux avec son petit frère Alexis; il ne comprend pas tout et nourrit un sentiment qui oscille entre une sorte de rancune –  » Je ne savais pas…Pourquoi?  « – et une peur larvée.
Le roman passe de quelque chose de classique à une histoire sans arrêt « parasitée » de souvenirs, peu à peu emplie d’inquiétude, avant une réelle angoisse . Etienne arrive à Arranches, passe devant la boucherie Venelles: « Au roi du boudin »,  et retrouve Fernand, le vieux voisin, qui en sait beaucoup sur l’histoire de cette maison, sur celle de la famille d’Etienne, qui lui n’a que peu de souvenirs, quelque chose d’occulté en lui. Chez Etienne, qui ne cesse de tenter de creuser dans sa mémoire, après une conversation entre Fernand et le vieux Dalton:

« Contre toute attente et malgré les talents de conteur discutables du chasseur rondouillard, Etienne s’était laissé prendre par le récit, si bien que le vieux Dalton avait temporairement chassé le reste de ses préoccupations. Mieux, il fournissait à Etienne une explication qui, à défaut d’être totalement rassurante, était beaucoup plus satisfaisante que tout ce que ses méninges angoissées étaient à même d’inventer.
 » Tu as simplement dû entendre parler de ce fait divers à la radio, et il se sera transformé en mauvais rêve. Il faut juste que tu foutes le camp d’ici fissa! Quant à cette pauvre malheureuse, elle est sans doute tombée dans les griffes du vieux Dalton ou d’un autre détraqué comme il y en a partout. Pas de raison que la campagne creusoise fasse exception! Tu n’as rien à voir là-dedans! Rien!

C’est donc de ça que tu as peur? »

Je sais, vous ne comprenez pas de quoi il s’agit, qui est la pauvre malheureuse, et le vieux Dalton? C’est là une histoire qui touche en quelque sorte au secret de famille, le genre de chose qui met au minimum mal à l’aise, des années après les faits, et puis quelque chose de plus collectif, lié à la population locale, au lieu, aux croyances…Je sais que je ne vous dis que bien peu à propos de ces fichues traditions par lesquelles peuvent passer des messages, parfois menaçants sans en avoir l’air. L’angoisse d’Etienne ne cesse de grandir, alimentée par le fait de ne pas trouver de réponse à ses interrogations et le mystère, en un silence pesant, dans les non-dits, le ronge peu à peu, mettant son cerveau et son mental à très rude épreuve. Moi je sais que je ne délivre rien, mais ce que j’affirme, c’est que l’angoisse se transmet fort bien à la lectrice que je suis. Si les romans avec un penchant vers le fantastique ne sont pas ce que je préfère, ici c’est un voyage dans le cerveau d’un homme inquiet, qui cherche des réponses à un pan de son histoire familiale, et qui ne trouve que des poussières, des traces à demi effacées, les souvenirs de rares témoins restant de cette époque. 

« -Je ne peux pas passer une nuit de plus ici. Je n’y arriverai pas, asséna-t-il au vide, qui lui répondit d’un épais silence.

Et de ces quelques mots sa décision fut scellée. Cet argument à lui seul venait de balayer tous les autres. Cela n’enlevait rien à son besoin d’aller jusqu’au bout, de ne pas réserver à l’histoire démentielle qui s’étalait par bribes devant lui le même sort qu’aux trouvailles poussiéreuses de la grange, agonisant désormais sur le carrelage glacé du salon et le tapis boueux de la cour. Mais si l’argument de la nuit à venir surpassait les autres, c’était parce que celui-ci s’accompagnait d’une préoccupation vitale. Si, dans un souffle, Etienne avait formulé ces mots, c’est parce qu’il ressentait au plus profond de ses tripes que cette dernière nuit hypothétique en Creuse pourrait bien être la dernière de toutes ses nuits. »

On a ici un roman très riche, dense, plein de détails qui mis tous ensemble permettent à Etienne de retisser un peu de la vérité, celle qu’il cherche, après la visite à sa mère.

C’est ce que j’ai trouvé le plus réussi dans ce livre, le talent à faire monter en puissance les peurs du personnage, peurs qui virent en terrible angoisse, attaquant la pensée rationnelle, le sommeil, la raison. Quand surgit le Morpal creusois:

« Au hasard d’une racine sur laquelle elle vint prendre appui, son faisceau révéla un long cou semblable au corps d’un serpent monstrueux avec, au bout, la tête du Morpal. Outre les deux yeux qu’il ne connaissait que trop bien, Etienne y distingua deux longues oreilles qui se mouvaient sans cesse, telles des antennes essayant de capter l’intégralité des détails du monde autour d’elle. Sa contemplation s’arrêta là car, agissant comme un lasso, le long cou serpentiforme envoya cette tête terrifiante en direction de celle du gendarme. Une gigantesque gueule garnie de crocs trop nombreux pour être comptés s’ouvrit en un éclair. De longues gerbes de sang s’élevèrent alors, retombant sur le cadavre mutilé et la terre alentour. »

Voici donc ce qui peut surgir, dans la Creuse, et ce n’est que le début de ces pages sur la rencontre d’Etienne avec le monstre. J’ai de la difficulté à parler de ce roman. Il ne faut pas trop en dire, évidemment, le scénario est complexe – il se déroule doublement dans le cerveau du personnage et dans la réalité.
La fin est encore elle aussi très angoissante, avec des visions fantastiques, métaphoriques je crois, je ressens là une grande compassion pour Etienne, qui au bout du compte repartira dans un état proche, tout proche de la sidération. Et puis la fin, assez folle, le retour d’Etienne auprès de sa mère.

Cette histoire oscille entre le monde bien réel et concret de cette Creuse qu’on perçoit ici comme un univers à part, fait de légendes, de mythes, et de quelque chose de menaçant à quoi il ne faut pas toucher. Comme les histoires de famille, entre autres sujets. On ressent beaucoup de sympathie pour ce pauvre Etienne, mis à très rude épreuve.

Je qualifierai plutôt ce roman de « fantastique » bien que ne tombant pas dans l’excès, sauf, sauf quand Etienne commence à perdre les pédales, mais c’est évidemment cohérent. Et je dois dire que j’ai ressenti une grande compassion pour Etienne, confronté ainsi à l’histoire de famille. On est soulagé – un peu – que le voisin Fernand soit présent. Lui qui connait tout de l’histoire d’Etienne et de sa famille.

Quant à la fin du roman, je ne sais trop quoi en penser, je veux dire les derniers jours que passe Etienne dans son hameau natal, après avoir « déterré » des souvenirs, des non-dits et vu, entendu des choses que moi, personnellement, je ne peux qualifier que de délire ( je suis extrêmement rétive face au « fantastique », et sur la fin, ça va assez loin dans ce sens…seraient-ce juste des métaphores? Je sais qu’en partie, oui, mais finalement, c’est bien fichu puisqu’on y croit, à ces « apparitions » plus qu’étranges, effrayantes. Moi qui ai envie depuis longtemps d’aller voir la Creuse, eh bien ça m’inciterait plutôt à y aller plus que le contraire, juste histoire d’être certaine que ce que décrit cet auteur est faux. Enfin j’espère…
Je ne vais pas vous raconter bien plus mais ce que je peux dire, c’est que j’ai été très accrochée sur la grande première partie, puis déstabilisée plus tard, – ce qui n’est pas du tout un défaut, bien au contraire – avec l’arrivée du « fantastique » dans le récit. On peut sans doute parler d’une écriture métaphorique – enfin, j’espère… -, en tous cas, j’ai été Etienne parfois, dans sa quête sur l’histoire de sa famille. Le personnage d’Etienne est très attachant, démuni parfois avec l’histoire qu’il cherche à démêler, à mettre au jour. Quant à moi, la seule chose que je n’ai pas beaucoup aimé, c’est le côté « fantastique », surtout vers la fin, même si je comprends bien l’usage qu’en fait l’auteur, mettant ainsi en « images » l’angoisse, la peur, les souvenirs malaisants et le chagrin. 
C’est en fait habile, dans cette Creuse rurale guère peuplée et qu’on sent encore sous l’influence de vieilles croyances, d’anciennes mythologies. Peut-être que mon « interprétation » – plus un ressenti – n’est pas celle voulue par l’auteur, mais sur toute la fin, j’ai été saisie par quelque chose proche de l’effroi. Sans pourtant y croire une seconde ! Un exemple de la violence qui a régné et règne encore dans ce coin perdu, Fernand raconte:

« -Ça remonte à quelques années maintenant. Ça s’est passé pas bien loin d’ici, à Lougnat. Le vieux Dalton tapait sur sa femme à longueur de temps.Ça se savait, mais personne n’osait trop rien dire vu le loustic que c’était. Il était pas fin l’animal, attention! Bref, toujours est-il qu’un soir, il a cogné plus fort que d’habitude. Si bien qu’elle a pris la fuite et est allée prévenir les bleus. les autres se sont pointés, mais le vieux Dalton les attendait.
– C’est peut-être bien une femme qu’il attendait! coupa Fernand

-Peut-être bien, oui. Peut-être bien…En tous cas le vingt-deux était chargé et quand les autres se sont approchés de la maison, PAN! Il en a refroidi un aussi sec. L’autre n’a pas demandé son reste, mais il a pas tardé à revenir avec du renfort. »

En conclusion, c’est un premier roman assez riche, je ne vous en livre pas totalement le coeur, bien sûr, mais la promenade – pas de tout repos- dans cette Creuse rurale et dépeuplée, pleine de légendes et de mystères, m’a tenue, puisque j’ai fini le livre, en compagnie d’Etienne auprès de sa mère pour une fin…fantastique et terrible. Étienne, perturbé…

« -Monsieur? Monsieur!

Cette voix , il le savait, était celle de l’infirmière sympathique dont il ne connaissait pas le nom, et dont il avait oublié le visage.

-Monsieur, est-ce que tout va bien?

La voix sa faisait plus pressante, mais Etienne se contenta de s’engager dans le jardin, en direction du banc sur lequel l’attendait sa mère. Il l’atteignit bientôt. La porte derrière lui était restée ouverte, si bien qu’il percevait vaguement des pas pressés qui allaient en s’éloignant sur le sol carrelé de l’hôpital. »

Et les mots de la fin, qui font froid dans le dos, beaucoup de compassion pour Étienne:

« -Il est ici.

De nouveaux pas résonnèrent alors sur le carrelage. Lourds. Rapides.

Cela n’avait plus aucune importance. Le regard d’Étienne s’éleva, parcourant les troncs des peupliers jusqu’à leurs cimes, animées d’un léger mouvement de balancier. Il contempla le spectacle quelques instants, puis il s’adressa à sa mère, une dernière fois.

-Un jour tu le reverras. Alors tu pourras lui donner à manger.
Sur quoi son regard s’éleva encore, quittant les peupliers majestueux pour aller se perdre dans l’immensité froide et impassible de l’azur. »

Avec cette fin mystérieuse, j’espère vous donner envie d’aller voir de plus près la Creuse d’Étienne, un beau livre, tordu, perturbant, j’ai bien aimé ça!

Et voilà…un article long, comme rarement…Tant de mystère…Une petite légende?

« La Vraie Vie » -Adeline Dieudonné – éditions L’Iconoclaste -Livre de Poche

« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres;

Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus…Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle;

Et dans un coin, il y avait la hyène.

Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. »

Sur le conseil avisé d’une amie, j’ai acheté et lu d’une traite ce court roman sidérant, effrayant, qui dit tant de choses sur plusieurs sujets. Grandir, veiller, survivre, et j’ajouterais apprendre. Il est difficile de résumer ce court roman d’une rare intensité, une lecture qui met les nerfs et le cœur à rude épreuve, enfin ça a été le cas pour moi. L’enfance, les violences, tout ces sujets souvent évoqués sont ici tellement bien décrits que ça coupe parfois le souffle.

Au fil de la narration, l’angoisse monte, le sang se glace, j’ai eu des moments de recul tant l’écriture met dans un état d’angoisse, chaque ligne lue amène à l’anxiété. En adulte courageux, on oublie la peur de poursuivre cette histoire et on prend en affection les deux enfants, frère et sœur, on se dit, on espère, qu’ils vont savoir affronter l’horreur qui les poursuit, eux, la jeune fille qui raconte, et le petit frère, pris au piège du sordide sortilège créé par l’univers guerrier et meurtrier du père.

« J’aimais m’endormir avec sa petite tête juste sous mon nez pour sentir l’odeur de ses cheveux. Gilles avait six ans, j’en avais dix. D’habitude, les frères et soœurs, ça se dispute, ça se jalouse, ça crie, ça chouine, ça s’étripe. Nous pas. Gilles, je l’aimais d’une tendresse de mère. Je le guidais, je lui expliquais tout ce que je savais, c’était ma mission de grande sœur. La forme d’amour la plus pure qui puisse exister. Un amour qui n’attend rien en retour. Un amour indestructible. »

Et donc, on continue à lire et à entrer dans l’esprit perturbé du petit frère Gilles, qui ne rit plus, soudain devenu dangereux et effrayant, comme son père. D’autres personnages sont dessinés avec subtilité, comme le marchand de glaces, ou Monica.

L’autrice sait créer une atmosphère pesante, puis carrément anxiogène. Les personnages, pour la plupart, sont pleins d’ambiguïtés, même ceux en lesquels la jeune fille a confiance. C’est elle qui va avancer, pour elle-même et pour sauver Gilles, prenant des risques dans l’univers violent qui l’entoure. Mais elle veut combattre, le père d’abord, pour Gilles habité par la Hyène, dans une emprise sidérante, on peut même dire surnaturelle .
Reste à parler de la passion de la jeune fille pour la physique, son admiration pour Marie Curie, soutenue par le professeur Pavlovic. Il y aurait beaucoup à dire de cet homme, aussi, et sur chacun des personnages, car tous sont creusés, complexes et pour certains vraiment repoussants . 

Je m’arrête ici, c’est un choc de lecture, avec un large spectre de sujets encore très actuels – qui le seront je pense toujours, hélas -. C’est un livre violent mais beau, cruel, triste mais tendre et souvent lumineux par la grâce de cette jeune fille brillante, née dans une famille un rien tordue.. Un bel exemple de ce qu’est la vie, parfois, complexe et violente, une vie que l’on sauve par l’amour. Il y est question de survie, de la volonté de sauver, et de se sauver. La mort est omniprésente, mais aussi la jeunesse et la difficulté, parfois, à grandir. Pour moi, l’autrice dresse ici un tableau noir et cru du monde, celui de la famille en particulier, mais aussi celui qui nous entoure au quotidien, empli de violence et de perversité, un monde où sans combattre on ne survit pas.

« Une deuxième silhouette est apparue à côté de celle de ma mère. Mon père a tourné la tête, Gilles le tenait en joue avec une arme de poing. Je n’y connaissait rien en armes, mais j’ai vu à la tête de mon père que ça n’était pas un jouet. Elle avait l’air immense dans la petite main de mon frère.

Il n’avait que onze ans, c’était un enfant. Il m’a semblé si petit tout à coup. Un petit garçon. J’ai regardé l’arme dans sa main et j’ai repensé à la glace vanille-fraise. C’était il y a cinq ans. Et je revoyais Gilles pour la première fois après l’accident du glacier. Il était là, mon tout petit frère. »

Il reste l’amour, celui de cette jeune fille pour son petit frère et pour Marie Curie. J’ai été très émue plus d’une fois, et je suis bien loin de tout vous dire, ou de vous parler de tous les personnages, jamais simples, toujours finement travaillés.

Un très très beau roman !

Ce petit post écrit et ce livre fermé, il me reste un nœud au ventre bien difficile à défaire. Un grand livre. Mon court article n’en dit pas tout, plusieurs personnages sont essentiels dans ce roman que je vous invite à découvrir, vraiment. Merci à Nadine et Régis de m’en avoir parlé.

Une musique s’entend en fond sonore: La valse des fleurs, de Tchaïkovski :

« Les mandragores » – Marius Degardin, éditions Le Panseur

« Partie I – Saint Ambroise

Ça a débuté comme ça, sous la pluie. les vieilles cloches de Saint -Ambroise sonnaient 6 heures du soir quand la bouche de métro a recraché Chiara, déjà toute trempée.

Des trombes d’eau s’abattaient sur la capitale. Gouttières, trottoirs et caniveaux, tout pissait dans un torrent parisien que rejoignaient à pieds joints des gosses souriants, sous les jurons des parents. Elle les aimait, les gosses, Chiara, si bien qu’elle en avait fait son métier. »

Voici un premier roman assez impressionnant, tant par sa maturité que par son écriture. C’est qu’il est tout jeune cet écrivain- là, 22 ans ! Je n’entends pas ici vous faire un long développé de cette histoire folle ni rentrer dans le détail. C’est une sorte de flot, de vague tempêtueuse qui brasse cette fratrie et ce quartier, qui ballotte ces enfants – car ils sont encore des enfants – et les habitants – dont beaucoup de « marginaux » ( je mets entre guillemets car les marginaux ne sont pas les mêmes pour chacun de nous ). Ceux-ci parfois aident ces gosses, parfois bien et d’autres mal. L’écriture est si vive et si nerveuse, qu’on ressent ce mouvement totalement voué à la survie, vaille que vaille et coûte que coûte. L’auteur nous lance dès la première page dans Paris sous la pluie, avec son personnage narrateur, Benito, le petit dernier d’une famille de 4 enfants, l’aîné, Primo, puis Piero, puis Chiara et, enfin notre ami Benito  (qui maudit son père de lui avoir donné ce prénom ) .

C’est la famille Cipriani, des enfants vivant seuls dans une ancienne pizzeria. Laissés là livrés à eux -mêmes.

« Remontez le pavé de la Folie-Méricourt et au fond de la rue, vous pourrez pas rater Le Jardin d’Eden. On le reconnaît de loin grâce à ses néons roses qui brillent dans la nuit et à ses non-dits. Naturellement, j’avais jamais pu y entrer parce qu’on me l’avait toujours interdit. Quelquefois seulement, quand Piero découchait pendant plusieurs nuits, je devais m’y rendre pour demander au vieux proxénète africain des nouvelles de mon frère. Moïse était gêné parce qu’il savait très bien pourquoi Piero ne rentrait plus. Il m’expliquait alors, très gentiment, que mon frère avait trop bu et qu’il était pas en mesure d’aligner deux pas. Mais moi j’insistais pour qu’on me rende mon grand frère, j’avais besoin de lui et de ses histoires pour dormir! Alors le mac me le rapportait sur son dos comme un déménageur. Il était fort, Moïse, un vrai truc à effrayer les mauvais clients. »

Le plus jeune Benito, donc, a 18 ans, et c’est lui qui avec une verve et une rage incroyables nous conte l’histoire. Ces jeunes gens survivent, et Benito, lui, entend bien s’en sortir, entend bien mener cette famille ailleurs qu’à la misère définitive. Benito jamais ne se laisse abattre. Le quartier compte un milieu interlope mais compatissant, quoi que, pas toujours. Quand la mère annonce son retour après avoir disparu de leurs vies 10 ans durant, les enfants et l’équilibre de leur vie commune qui tenait du miracle, va devenir fragile, et je n’en dis pas plus, c’est tout bêtement magnifique et bouleversant. J’ai un faible tout particulier pour Chiara la combattante, si attachante, la fille du lot. De la pizzeria vide à l’hôpital psychiatrique en passant par les bars, la rue, les bordels, voici le chemin d’un garçon.

« A l’aube

Voilà des semaines que j’écris sur cette table bancale de l’hôpital. Piero pionce devant moi, avec une machine qui bat la mesure de ses rêves. La santé revient, c’est certain. Tu voulais que je te raconte la mer, je t’ai livré mes mandragores, encore toutes terreuses et baveuses. Elles étaient profondément enracinées dans un endroit où le langage n’arrivait pas à pénétrer, là où les mots étaient encore trop faibles, le vocabulaire trop mou pour qualifier le vécu. C’est l’herbier de mon existence que tu as entre les mains. Une forme de Saint-Jacques de papier. […]

« Tutto passa » a marmonné Piero dans son coma. »

Je ne vous propose ici que quelques extraits caractéristiques de l’écriture, du ton et du style. Je trouve toujours un peu vain – et très difficile – d’écrire sur un livre ( même si le goût du partage me pousse à continuer à le faire ) et très difficile aussi de donner à entendre la corde centrale, la note majeure, celle qui vibre et qui va résonner en nous – tout ça ne dit jamais vraiment ce que j’ai ressenti, compris, perçu – . La corde de ce roman vibre fort, croyez moi. Alors lisez « Les Mandragores » ( tiens, au fait, pourquoi les mandragores? ). Cette maison d’édition, Le Panseur, nous livre là un magnifique roman. Et ce jeune auteur m’a bluffée du début à la fin. BRAVO !

J’ajoute ici une chanson que j’adore,un extrait de mon film préféré de François Truffeau, qui semble n’avoir aucun rapport avec le livre, mais moi je trouve que si, il est en phase avec l’enfance délaissée – quelque soit la manière, avec ou sans parents – en phase avec l’enfance qui se débrouille, enfance de gosses qui grandissent seuls.  ( sinon, que des chansons niaises…).

Et voilà, bravo Marius, votre roman est bouleversant !

« Les petites musiques » – Roland Buti, éditions Zoe

 « Rocca a jeté un œil sur les deux modestes fenêtres illuminées de son foyer et il a soupiré de devoir abandonner derrière lui la tiédeur du réveil  pour patauger dans la neige. Il la détestait. Il y en avait une telle couche qu’il ne pouvait pas la piétiner. Des flocons lourdauds tombaient encore mais avec réticence et sans logique, comme si l’air trop froid ne les laissait pas libres de leurs élans. Le ciel prenait la forme d’une immense goutte glacée. Rocca a remonté le col de sa veste, expiré avec force sur le côté pour désencombrer ses narines. »

Une lecture très émouvante, à la fois tendre et violente. Rocca, Dino Roccasecca, immigré italien, vient d’obtenir un permis de séjour de longue durée, et travaille, avec sérieux et passion aussi, dans une entreprise où il assemble des caméras. Il aime son travail, ce qui l’aide aussi à supporter le fait que la mère de son fils Ivo est morte à la suite de son accouchement. 

Un jour survient une femme blonde, qui descend  – ou plutôt qui en est éjectée brutalement – d’une auto . Voici Màša:

« Rocca ne devait jamais oublier, même si par la suite sa vie avec Màša avait servi de correctif à sa première impression, le sentiment qu’il avait assisté à la chute d’un ange dans cette longue avenue, avec de la poudre neigeuse voletant autour d’eux et au loin le fracas des bourrasques s’entrechoquant aux croisements.

-On m’a jetée. »

La vie de Dino avec Màša va ainsi commencer, et de cette union naîtra Jana, une enfant pas comme les autres, très proche de son frère mais bien moins « sage » que lui. Intrépide, elle l’entraînera dans les montagnes, dans les forêts, elle n’aime que ça et rêve de vivre en pleine nature. Jana, de deux ans plus jeune que son frère va être à l’origine de toute une suite d’événements perturbateurs. Et par ce biais, l’auteur, avec une grande délicatesse et beaucoup de pudeur aussi, parle d’un temps peu glorieux pour la Suisse sur le traitement des enfants « hors des clous » (pour parler avec délicatesse car Jana le mérite ).

C’est donc aussi l’histoire de Jana, fille libre et turbulente, fille indocile et intelligente. Cette histoire sera dramatique dans ce pays rigoureux, voire violent , sévère, sans indulgence pour les jeunes filles libres. Je pourrais vous raconter les escapades de Jana et Ivo, au lien si fort, vous parler d’Ivo, et de Rocca, ce père démuni, qui verra son emploi vaciller à cause des évolutions techniques et technologiques. Ses enfants jouent avec des rebuts de mouvements Colibri défectueux: 

« Ivo et Jana, douze et dix ans, avaient reçu de leur mère un sac de jute rempli de mouvements Colibri jetés au rebut à cause de légers défauts de fabrication. Ils mesuraient deux centimètres sur deux et pesaient dix grammes. Un cylindre hérissé de goupilles tournait sur un axe parallèlement à un peigne, soulevait de lamelles de métal qui vibraient. Ces mécaniques lilliputiennes parfaitement audibles à plusieurs mètres de distance étaient insérées dans de petites boîtes en bois peintes et illustrées, avec une clé de remontage pour tendre le ressort. »

Mais ce livre, au caractère très unique, vaut par sa narration, douce pour ses personnages, et très concrète pour une réalité si dure. Rocca, emploi perdu est plus qu’émouvant. C’est une des qualités de ce court roman: ne laisser personne dans l’ombre, chaque personnage a une place essentielle, les caractère sont pleins de finesse, c’est vraiment très très fort. On sent l’amour émerger de cette famille, monter en surface, avec des émotions très vives, quelles qu’elles soient, une vie de famille agitée de vaguelettes puis d’une lame de fond. Le lien entre Ivo et sa sœur est magnifique, si fort, si tendre, et par moments totalement désespéré face au monde réel. Ivo prend toute sa place vers la fin du roman, il est un très beau personnage, vraiment. Et si cette fin est triste, elle échappe au désespoir grâce à lui.

« Ivo a vu son père pour la dernière fois un dimanche matin dans la cuisine, le visage couperosé, les joues colorées et un regard plein d’incompréhension. Le vent mauvais de la crise avait aussi soufflé dans les montagnes du Jura. Les ingénieurs avaient pourtant longtemps affiché leur optimisme: la qualité supérieure de modèles uniques, le soin maniaque apporté au façonnage de la plus modeste pièce de leurs caméras, devaient s’imposer face aux appareils japonais ou américains moins chers et moins fiables. Mais il avait fallu se rendre à l’évidence: la perfection n’était qu’un détail accessoire dans la vie économique. »

J’ai été littéralement envahie émotionnellement par cette histoire, dans laquelle on comprend comment un système peut détruire, et comment l’amour peut sauver. Je l’ai lu d’une traite, sous le charme triste et pourtant beau, puissant de cette histoire.

Volontairement, je ne propose aucun extrait parlant de Jana, elle est le cœur de cette histoire tendre et brutale et puis triste et lumineuse. Forte émotionnellement, un livre intelligent et sensible. Coup de cœur.

« Sauvage est celui qui se sauve » – Veronika Mabardi, Esperluette éditions, images de Shin Do Mabardi

Sauvage est celui qui se sauve par Mabardi« C’est loin, vu d’ici, la Corée.

Il ne portait sur lui qu’un petit pantalon de toile

Des chaussons en caoutchouc vert et blanc

Un bracelet de plastique scellé où quelqu’un avait écrit son nom et l’adresse d’une famille dont il ne savait rien. 

Il n’avait dans ses poches ni miettes ni cailloux.

Rien qui lui permette de retrouver son chemin.

Il a pris son visage entre ses mains,

Il l’a déposé sur une toile,

Et il est reparti. »

À supposer que je m’asseye à la table de fer posée entre les arbres, face au jardin.

Une table verte piquée de rouille,

Que je m’asseye et laisse faire les mots. »

Ce n’est pas là un livre facile. Très émouvant à lire mais difficile à « commenter ». Il s’agit là d’une histoire familiale et intime, celle du frère adoptif de l’autrice, il deviendra un artiste qui sera sans cesse sur un fil fragile, qui souvent se sauvera. Je ne suis même pas certaine d’avoir tout saisi, tout compris, sans doute du fait que ce soit une histoire si personnelle et intime, mais ce sont de fortes émotions qui envahissent parfois.

« L’important, c’est les souvenirs, les histoires qu’on se raconte. Une histoire, personne ne peut te la voler. Et si on doit quitter la maison à toute allure, à cause d’une catastrophe ou d’une révolution, on n’aura pas de regrets. L’important, c’est les gens. Il faut faire sa maison comme on veut vivre: en accumulant le passé, ou en faisant de l’espace pour les amis qu’on va rencontrer. »

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Récit de l’arrivée de ce petit garçon coréen, dans les années 70, dans un début de livre plutôt joyeux, même si la grande sœur est souvent désemparée et la mère appliquée à peu à peu insérer cet enfant dans la cellule familiale, même si cet enfant est déstabilisant. Pour toute la famille qui l’accueille. Il va se créer un lien plus fort entre les membres de cette famille aux parents militants, par cet enfant. La grande sœur:

« Le film s’appelle « Hair ». C’est un film contre la guerre. On voit des gens qui brûlent leur carte d’identité.

C’est interdit. Mais c’est un film qui parle de la liberté. De faire ce qui est juste, même si c’est interdit. Parce qu’on veut un monde sans guerre, et il y a un rapport entre la guerre et les papiers d’identité.

Les gens du film sont citoyens du monde.

Et on a de la chance, parce que le monde change.

Les gens se rendent compte que les histoires de race et de pedigree sont une vaste connerie, dit ma mère.

Et le soir, parfois, ça discute ferme au salon.

Du Tiers-Monde, de Nasser en Égypte, des généraux et des colonels.

Ça discute ferme et ça rit.

Ça lève son verre à l’avenir.

Le monde change et on est dedans. »

Le petit garçon est insondable, inédit, c’est l’inconnu à découvrir et à faire (re)naître aussi. Il est Shin Do Mabardi, celui qui se sauve, c’est cet artiste céramiste, dessinateur qui va se tuer en voiture en 1997, et dont la sœur nous retrace le chemin avec tant d’amour que ça donne la chair de poule. Oui.

20220915_162154« À supposer que les mots deviennent une matière minérale. Que, dans leur lenteur de roche, ils bâtissent un chemin, pierre à pierre, partant de toi,
De ta présence fugace autour de mon corps,
Une présence aujourd’hui invisible, mais pendant tant d’années bien réelle dans toutes les maisons où j’ai vécu… »

Au fil du récit, des années qui passent, cette histoire nous fait entrer presque par effraction dans l’intimité de la relation de cet homme et de sa sœur, et il se tue au moment d’un projet commun de conte. Mais au début du livre, au moment de l’adoption, ces années 70 en ébullition, le livre est souvent drôle car la narratrice est alors encore une enfant, drôle et touchant ( les pages 50 à 53 ), extrait:

« Je fais parfaitement la différence entre la photo de la petite fille au napalm et mon chagrin à moi, mais pas la différence entre la guerre du Vietnam et celle de Corée.

Le point commun entre la petite fille au napalm et mon frère, ça a un rapport avec les Américains, Angela Davis et peut-être Joan Baez mais d’elle je ne suis pas sûre, elle a l’air moins fâché.

En tous cas, c’est une histoire d’oppression et d’impérialisme, une histoire de blocs qui construisent des murs.

Il y a un rapport entre nous et le Coca, nous et le bloc de l’Est, nous et John Wayne, les films de guerre, les hippies, la conquête de l’ouest et les Apaches qu’on fait passer pour des méchants alors qu’en réalité ils étaient là avant nous, avec l’aigle et le bison.

Rien n’est très clair, mais il est question d’être du bon côté de la catastrophe, même si tout le monde est dedans. »

Pour moi, cette histoire est bouleversante. La perte, mais avant cela, un déracinement, un vide originel, puis un monde, celui d’une famille européenne qui accueille, qui aime, et tente de comprendre ce petit garçon qui va adorer se sauver. Dans tous sens de la fuite. Je crois qu’il est impossible de recenser la palette de l’autrice qui livre quelque chose de si intime, de si profond. À propos de la mère:

20220915_162328« Peut-être qu’elle parle de ne plus s’appartenir, de ne plus arriver à faire face.

Et de cet enfant-là, le petit dernier, cet enfant curieux, tellement intelligent, on sent bien qu’il va devenir quelqu’un, mais il prend toute la place, il la veut pour lui seul.

Elle voudrait qu’on parle de lui, de ses cris de joie, de la manière dont il serre les gens dans ses bras, de son rire irrésistible, de ses chagrins inconsolables, de ses cauchemars pour lesquels il doit bien y avoir un moyen de faire quelque chose, de l’assurance qu’il a que vous ferez tout ce qui est possible pour lui, de la manière dont il a fait de vous sa mère. Et de cette femme, là-bas, qui l’a mis au monde et ne sait rien de lui. »

J’ai mis des mois avant de me plonger dans cette lecture. Je ne sais pas par quoi mais j’étais retenue. Et puis ce fut le moment. Et me voici toute bête et bien incapable de vous rendre l’intensité de ce texte très particulier. Sans doute si intime, si sensible qu’on n’ose pas y toucher en en faisant des commentaires à mon sens assez vains. Peur de lui faire mal. Parce qu’il est beau, et si délicat que ce serait pour moi en tous cas, indécent d’en dire plus. J’ai toujours supposé que le moment de l’écriture est une chose, mais le moment de livrer ce qu’on écrit en est une autre, surtout quand le texte est une vie, la vôtre et celle de vos proches. Comment rester « pudique »? Ces quelques mots m’émeuvent profondément. 

« Il y a dans mon corps une enfant de sept ans, qui regarde une photo noir et blanc. Sur la photo, un frère. Il se tient debout sur une terrasse, avec une pancarte autour du cou. Sur la pancarte, son nom Park Shin Do#9523. Quelque chose ne va pas, c’est grave, ça se voit. Il faut y aller, tout de suite »

C’est donc pourquoi je vous livre simplement quelques extraits qui sont caractéristiques de l’écriture délicate de l’autrice. Si fine et profonde. De la beauté de ce balayage aussi d’une époque, comme un film en accéléré tendu par l’amour et le chagrin. De l’intelligence pour parler de la place qu’on occupe dans une société, de l’identité, de l’autre, du lien, de la solitude intérieure et de la fratrie, de la famille et enfin de la créativité.

« Parfois on me demande quelles sont mes origines.

Alors je décline, la Flandre, l’Égypte, le Brabant Wallon. 

Si on insiste, je dis: je viens d’une famille métisse, une famille de déracinés, spécialisée en greffes de tout genre.

Mais puisqu’il est question d’identité, et que l’identité, c’est d’abord avec soi, je suis la sœur d’un enfant de Corée. »

Les dessins de ce livre sont les œuvres de Shin Do Mabardi. 

Un coup de cœur. Un coup de cœur évident. La fin m’a bouleversée.