« Chasse gardée » – François PIERETTI – Viviane HAMY éditions

« On a retrouvé le corps de Flora dans les ronces, pas très loin de la casse. De la poussière plein ses jambes nues; autour, des traces de lutte. Je n’ai pas été étonné. Comment imaginer que la petite tornade que j’ai connue enfant ait laissé filer sa vie et ses affaires sans se battre avec la fureur d’une chienne qui défend sa portée ? Et puis ce genre de destin n’est pas inhabituel dans la corporation violente qu’elle avait, comme son père, fini par adopter. J’ai eu le cœur brisé en apprenant la nouvelle et j’ai replongé la tête la première dans le bouillon de ces quelques saisons lointaines, tapies au fond de ma mémoire, où j’ai connu Flora, Baleine, Sébastian et les autres. »

Ainsi commence le roman avec ce narrateur, fils d’une famille au sang bleu mais désargentée. L’histoire commence par la fin tragique de Flora. Et on lit pour savoir ce qui lui est arrivé. 
Ce jeune homme de bonne famille va plonger dans un monde à des années lumière du sien, par le biais de Stefan, gardien du domaine. Il recherche sa petite-fille Flora, et va charger le jeune homme de partir à sa recherche .

« Sur la façade d’un grand hangar de tôle, on avait peint à la va-vite l’inscription « Casse Auto Réparation » mais la peinture écaillée ne laissait désormais deviner que le contour des lettres évidées. Passé la grille ouverte, on empruntait un chemin de gravillons mêlés de bris de glace qui crissaient sous le pas. Où que se pose le regard, la vue était encombrée: de petits monticules d’enjoliveurs, des engins de chantier, d’impressionnantes carcasses de voitures posées les unes sur les autres en un équilibre hasardeux, certaines à moitié brûlées, sur les restes desquelles on avait inscrit ce qui ressemblait à une date d’arrivée suivie du numéro d’une plaque, d’un coup de bombe fluo. »

Et le voici donc, ce jeune homme aventureux, emporté dans un monde si loin du sien, dans des péniches mal en point, avec des gens marginaux, j’imagine du côté des canaux du sud. Là il rencontrera Sébastian, et Flora, sa fille, veillée à chaque instant par Moloch un grand et gros chien, fou d’amour pour la petite et qui est je pense l’être qui veille le plus sur elle. C’est une des plus belles choses du roman, ce duo fillette revêche et touchante et gros chien pattu.

« J’ai claqué la porte du coffre d’une main, la pile de livres dans l’autre.-« Je suis allé me promener, comme toi. Tu m’aides? Il faudrait rentrer ça dans le bureau.J’ai désigné la pile de livres à son intention. Flora a grimacé en jetant un rapide coup d’œil aux couvertures plastifiées vert pomme, rouge et bleue, promesse de longues heures d’ennui et d’une éducation dont elle semblait à des lieues de se soucier. Elle a sifflé Moloch et le gros chien a trotté jusqu’à elle. Une main sur le poitrail de l’animal, elle a murmuré: « -Quand j’étais petite, j’essayais de lui monter dessus comme un cheval, mais Moloch n’aimait pas ça. Vous n’êtes pas en colère pour tout à l’heure?

-Si. Il faut respecter les rendez-vous qu’on te donne. La grimace, de nouveau.

-Moi, je respecte les gens qui me disent des secrets. Vous voulez que je vous montre un secret? Vous pouvez porter les livres? Je suis vraiment très petite, même pour mon âge. Il faudra me suivre. »

Ce qui m’a plu, beaucoup, dans ce roman, c’est l’univers très spécial qui règne dans ces péniches déglinguées, avec leurs habitants marginaux, les trafics et bons coups, une espèce de vie vraiment dans les marges de notre société. Ce qui n’exclut pas une véritable organisation et un réseau solide.
Dans cette ambiance grandit vaille que vaille Flora flanquée du chien. En fait, c’est sans difficultés que le narrateur va trouver la fillette, c’est sans beaucoup de peine qu’il va intégrer ces marges. Et puis il doit éduquer Flora, qui ne fréquente pas l’école. Baleine, un des piliers de cette communauté, y tient quand même, et ainsi le jeune homme va rencontrer Valentine l’institutrice qui acceptera de donner des cours à Flora. Elle acceptera aussi les yeux doux du jeune homme.

Je n’ai pas trop l’intention d’en raconter plus, mais ce qui est beau dans cette histoire, au fond, c’est que Flora, à mon avis, s’éduquera seule au contact d’un monde plein de pièges, plein de dureté, mais aussi, pour elle, plein de joies comme celle d’être libre -très libre -, celle de baguenauder comme elle l’entend, flanquée de Moloch, son meilleur et plus fiable ami. Cependant, Valentine va faire la différence. Car une question alors se posera, y compris dans l’esprit de la fillette, sans que ce soit énoncé clairement: où est la mère de Flora et qui est-elle? Où est ma mère et pourquoi m’a-t-elle abandonnée?

Ce sera cette quête, enquête que mènera le narrateur, aidé de Valentine, emmêlés dans les dires et suppositions des uns et des autres. Ceux qui se taisent, et puis Baleine ( pour moi un des plus sympathiques du lot ), Sébastian, quelque peu inconséquent – nul en éducation « classique » en tous cas.

Je trouve que cette histoire, si on la regarde de près, est complexe parce qu’elle pose pas mal de questions perturbantes. En effet, qu’est-ce que l’éducation ? Quelle est la « bonne » ? Que nous apprend la vie quand on est livré à elle seule, sans véritable « phare » pour nous guider, lorsque nous sommes des enfants? Valentine est à mon sens le déclencheur de quelque chose de douloureux pour Flora, cette question de la mère…et de l’amour maternel.

L’auteur nous promène dans les pas – dans les roues – de ces trafics d’un peu tout, dans la bonne ambiance des fêtes et soirées collectives, sur les bateaux décatis sur le canal. Tout ça, pour moi, est une petite ballade en marge pour nous distraire du terrible destin de Flora, qui a retrouvé son père. Mais qui n’a pas de mère connue d’elle. Les questions que ça doit soulever dans son cœur d’enfant.

Je n’en dis pas plus, sinon que l’écriture est belle et porte la lecture; elle est belle et adaptée au sujet – à la première personne, c’est le jeune homme qui raconte – et la fin est magnifique, Flora m’a atteinte droit au cœur, quand personne ne voit vraiment qu’elle grandit, qu’elle s’interroge – sur sa mère en particulier -, Flora est en rage parce qu’elle est emplie de chagrin et qu’elle n’aime pas ça , c’est un signe de « faiblesse »- et Flora est un éclair, une flèche, une cocotte-minute, que personne ne voit grandir. Sauf Valentine.
Voici un beau livre, qui mêle le destin d’une enfant à demi-orpheline à celui d’une communauté marginale, qui mêle l’insouciance de l’enfance et la douleur de la quitter .
Quant au narrateur, il sort de cette histoire transformé de multiples façons.

Les mots de la fin, un extrait assez long:

« Voilà comment vivre heureux au pays du mensonge. Pour s’y épanouir, il faut se résoudre à aimer cette manie étrange qu’ont les vivants et les morts d’habiter ensemble, les villes où le neuf le dispute aux ruines, les panneaux des boutiques disparues qui rouillent et s’inquiètent de leurs propriétaires, la lueur entêtée du souvenir  dans le jour éternel. Tout se change en sable, désormais: le soleil tape là-dessus et s’en fout. À mon tour, je me sens envahi d’herbes folles. Il suffit de continuer, malgré la chaleur et le chagrin. »

Un beau livre, une lecture facile et très émouvante. Je n’oublierai pas Flora.

 

« La jeunesse est un cœur qui bat » – Dominique FABRE, éditions ARLEA, La rencontre

« Ce matin j’ai eu le bus pour aller au bahut. J’aime bien le prendre quand il est tôt. Souvent je me retrouve avec des Sikhs qui reviennent de l’aéroport de Roissy où ils ont travaillé de nuit. Il y a aussi des gens du bâtiment, des femmes de ménage, tout le monde dort plus ou moins la tête contre la vitre. « 

Dominique Fabre, professeur d’anglais dans un collège de banlieue, est donc un de ces travailleurs fatigués. Lui se rend au travail, elles et eux en reviennent aux heures matinales, les travailleurs de nuit, hommes et femmes au service des autres, dans les hôtels, les aéroports, sur les chantiers… Lui va éduquer leurs enfants. Il est au bout de sa carrière, c’est sa dernière rentrée, sa dernière année au collège, ses derniers élèves dont il nous parle dans ce livre doux amer, qui oscille entre l’amour du métier, malgré tout, avec, la fin venant, un regard qui déjà change sur les enfants. Ce regard qui va peu à peu s’éloigner d’eux avec il me semble un rien de nostalgie anticipée, peut-être, je n’en suis pas certaine. Mais toujours de l’attention, une observation fine même si elle est désabusée.

Pas certaine car ce métier n’est pas de tout repos, contrairement à ce que parfois on voudrait nous donner à croire et à penser. Et éduquer, enseigner, faire grandir et apprendre au minimum à réfléchir un peu, je ne crois pas que ce soit facile.  (Aparté : je suis fille d’un instituteur de campagne – je sais on dit professeur des écoles maintenant…pffff  -, ma sœur aînée a été prof de français et d’anglais en collège, j’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans des  » logements de fonction  » donc dans des écoles et bien sûr, comme vous j’ai été élève – de mon père, entre autres -)

Mais revenons à Dominique et à sa dernière année dans son métier d’enseignant. J’ai lu pas mal de livres de D. Fabre, j’ai toujours aimé sa douceur, son regard sur le monde qui l’entoure. J’ai retrouvé ici tout ce que j’aime dans son travail – d’écrivain – et sa façon de nous présenter ses élèves, ses collègues aussi, les rigueurs parfois un peu stupides de certaines règles, la difficulté parfois à créer une communication , ou une compréhension entre les différentes communautés scolaires, enfants, parents, profs, administration. La principale, à Mr Fabre:

« La principale était vraiment souriante, dans un milieu pas trop porté sur la douceur. Elle revenait de congé maladie, une grave dépression suite à son divorce. Elle m’avait reçu dans son grand bureau au rez-de-chaussée, sous le préau. Elle prenait son temps pour bavarder, s’intéressait aux élèves, à ses collègues. Je regardais ses yeux clairs, entre le bleu et le gris.

-Je crois, voyez-vous, qu’on ne peut pas faire ce métier à moitié. Nous sommes le seul rempart contre cette barbarie, monsieur Fabre. Il ne faut pas renoncer, en aucun cas nous ne pouvons abandonner notre mission…On y arrive, à force de persévérance, au milieu de l’hostilité…Nous devons ouvrir les portes…Former les femmes et les hommes de demain, les citoyens, monsieur Fabre! (…)

Oui elle était vraiment sympa. Elle devait prendre des cachets genre Xanax et Temesta. Ses yeux clairs, son regard un peu voilé, son sourire un peu absent. »

Mon post sera court, parce que je ferais de la paraphrase très vite et j’aurais une mauvaise note à cette copie ! – mais j’ai lu ce livre avec un sentiment parfois de nostalgie, avec le souvenir aussi de certains de mes professeurs – dont une prof de lettres en sixième, toute neuve, intimidée face à une classe avec quelques durs à cuire ( du genre à tourner leur bureau côté mur du fond, tournant le dos aux autres, et parlant à voix haute..).Cette jeune prof, pâle et frêle, je ne l’ai jamais oubliée, elle me faisait de la peine et je l’aimais beaucoup, j’aimais cette matière aussi. Et il faut bien dire que j’étais sans aucun doute aussi très timide, voire craintive, et mon regard sur elle me faisait penser que je n’étais pas seule. enseigner demande des capacités et qualités importantes et nombreuses, les savoirs certes, mais aussi de la stratégie face à certains enfants, de l’adaptation, de l’autorité, de la force et du courage. l’auteur ici, parlant de lui, de ses collègues, nous présente ce « petit monde » de l’école, plus grand qu’il n’y parait. L’idée du « sanctuaire », vous voyez ? Pas si simple. Il y a les mots, les consignes, les conseils, etc etc… et il y a la réalité, et il faut s’adapter. Tout ça je l’ai lu dans ce beau livre, jamais donneur de leçon, jamais simpliste,  où l’humour vient dénouer parfois l’angoisse qui monte, l’auteur dépeint à merveille les difficultés du métier, mais aussi ses joies et ses émotions, ses déceptions et le revers de la médaille, parfois.

« Bon. Je crois que c’est bientôt terminé, mine de rien. J’ai gardé pour moi des horreurs et des secrets, évidemment. Je me suis rappelé ce matin des merveilleuses premières semaines de cours en demi-groupe, pendant la Covid. Les gosses en demi-classe redécouvraient le plaisir d’être ensemble, de se parler autrement qu’au téléphone ou sur l’ordi, le plaisir aussi d’être prof, parmi les autres. Les jolis masques de toutes le couleurs que certains confectionnaient. IL y a tant d’autres choses ! mais bon. On ne peut pas tout raconter, ni ne pas raconter. Comme tous les profs, j’aurai passé des milliers d’heures en cours, corrigé des milliers de copies. Ça ne veut strictement rien dire, au bout du compte, et de ceci il ne restera bientôt à peu près rien, si ce n’est ces rencontres. Je suis devenu plus consciencieux avec le temps…Quelle différence pour eux? Je ne sais pas. N’empêche que ce doit être une chance de passer sa vie ainsi, entouré de centaines de jeunes gens. On finirait par  croire que le temps ne nous mangera pas de la même façon que les autres. il avance pourtant du même pas. »

Ce que je veux dire, enfin, c’est qu’en lisant Dominique Fabre, j’ai repensé à ma scolarité, à l’enfant que j’étais, à celles et ceux de ma classe, et je me suis dit qu’au fond, les enfants n’ont pas tant changé que ça. Ce sont leurs conditions de vie qui ont changé, le monde est devenu plus dur, pour les parents qu’on voit dans ce livre souvent démunis, travaillant dur pour peu, dans ce monde où grandir n’est pas chose facile, Mr Fabre, ce sont des gens comme vous qui les y aidez, un peu, beaucoup, la vie s’en mêle, ce n’est pas simple, c’est vrai, mais l’implication de professeurs attachés à leur métier, tentant de garder « la foi » vaille que vaille, ça, c’est important. Et puis, et puis, le nom de mon père était Fabre . 

Vous écrivez là un très beau livre, j’ai été très touchée et émue souvent, j’ai ri aussi quand même pas mal de fois, et pour cela, merci.

                          « Parfois

      je voudrais refaire tous mes pas

      jusqu’au dernier enfant qui sort

        de la dernière salle de classe

           et ferme bien la porte

          juste avant de descendre

                    dans la cour

                         désolée. »

« Luxée » – Laurence Provencher, éditions Québec Amérique

Luxée par Provencher« Dans un alignement impeccable, presque militaire, une vingtaine d’élèves suivent Mme Inna, elle-même guidée par le maître d’hôtel. Les petits tannants habituels ne dérogent pas au décorum qu’impose l’établissement. L’habit fait le moine, aussi: les écoliers, d’ordinaire homogènes dans leur uniforme, portent aujourd’hui robes chatoyantes, chemises colorées, pantalons propres et collants. Ils se tiennent les fesses serrées, les oreilles molles.

Cléopâtre s’est retrouvée, elle ne sait trop par quel hasard, tout juste derrière Mme Inna. »

Un roman distrayant à souhait, tant par l’histoire que par l’écriture et les expressions québécoises, qui sans lourdeur font de cette histoire un roman assez original.  Cependant le fond  de cette histoire est grave; Cléopâtre – qui se prénomme en fait Chantal – est une fillette surdouée. Enfin c’est ce qui entame le roman, dans cette école hautement sélective, où s’applique une pédagogie attentive et exigeante, mais néanmoins bienveillante. Cléopâtre, donc, est de cette élite, mais la petite pense qu’elle est double, que sa personnalité lui échappe, et que ce double est sa part savante quand en fait elle est ordinaire et pas plus capable que ça. Une psychologue la suit, mais l’efficacité n’est pas bien évidente. Bref. Chantal souffre quand Cléopâtre endure, elle, une application forcenée à être brillante avec un de mes passages préférés – un peu long – mais qui est caractéristique du ton et de l’écriture, et infiniment triste cette fois, par ce que vit la toute jeune fille dans cette boîte à « surdoués » :

« Voici comment Cléopâtre, son cœur lui tambourinant la cage thoracique, se retrouve maintenant à redouter le début d’Histoire de l’art et pratiques de représentation. Ce cours lui fait pas mal toujours l’effet d’un énergique coup de cuillère de bois en arrière de la tête, bien qu’on ne l’ait jamais frappée sur le crâne avec un tel ustensile. Histoire de l’art et pratiques de représentation donne l’impression à la jeune fille qu’il lui manque dix ans d’études. Tenant pour acquis que les Trente Glorieuses, le romantisme, Marcel Duchamp et son urinoir, la famille nucléaire et les croisades sont des événements ou notions maîtrisés par chaque élève, le professeur leur sert des dates, théories et analyses sans trop d’explications ou de références. Le problème, c’est que personne d’autre que Cléopâtre ne semble s’en formaliser. Les coups d’œil qu’elle dérobe autour d’elle ne lui renvoient que le reflet grinçant de ses propres angoisses. […]

Résultat: sa solitude l’étrangle. Elle ne parle à personne. Elle ne connaît personne. Cléopâtre n’est pas du coin; aucun élève ne l’est vraiment d’ailleurs. » 

Tout ça a ses limites et la suite va montrer comment une mère exigeante bien qu’aimante, affronte une situation qui peu à peu va lui échapper. Et comment une mère, même aimante, peut blesser son enfant.

La maîtresse du « jeu » est Marie, donc, une mère aimante certes, mais hyper protectrice, oh combien maladroite dans sa manière de vouloir protéger sa fille, son ambition de lui donner une image forte d’elle-même. On va assister ici à l’effondrement de ce « château » qu’elle a bâti autour de Cléopâtre, aux conséquences dont je ne dis rien. C’est un roman que personnellement j’ai trouvé plutôt distrayant – la  seconde partie qui voit resurgir la famille de Marie, source de sinon tous mais beaucoup de ses maux est assez amusante, en particulier quand apparait le grand-père de Marie, un sacré vieux, avec des scènes à l’hôpital très drôles. Mensonges, secrets, illusions, tout ceci donne un roman intéressant, décalé, facile à lire, même si on peut envisager cette histoire sous un angle plus psychologique et plus sombre, avec cette « luxation » mentale, sociale aussi, je trouve que c’est surtout une lecture plaisante, facile et pourtant intelligente, qui sans en avoir l’air dénonce les emprises diverses, les traumatismes familiaux, etc etc.

Je n’ai pas bien plus à dire, sinon que j’ai passé un moment intéressant et distrayant ( avec la scène chez le notaire, ou celles où le grand-père est à l’hôpital ). Il n’est pas interdit de rire sur un sujet sérieux, et c’est chose ici réussie ! Invite à réfléchir à l’éducation, à l’attente qu’on met dans nos enfants et au poids que ça peut être pour eux. Mais c’est aussi ici l’amour sincère et maladroit d’une mère pour sa fille. Pour finir ce passage qui dit ce que Marie a voulu pour Cléopâtre, fruit d’un amour vrai qui s’est délité et a fini plutôt mal. Une histoire de famille plutôt moche qu’elle a voulu améliorer. Maladroitement, Marie agit, mais une chose est certaine, elle aime sa fille.. Sur un sujet qui parfois vire au drame, l’autrice nous propose un livre à l’air léger et drôle, j’aime bien cette idée.

« Marie et sa fille avaient déménagé en ville. La jeune mère avait dégoté un emploi bien rémunéré dans l’événementiel. Elle avait inscrit sa fille dans une école primaire privée gérée par une directrice distinguée et « européenne ». Marie s’était promis que personne n’empêcherait sa petite d’atteindre les plus hauts sommets et chaque décision la concernant allait en ce sens. On pouvait lui donner les plus minables coups de pied dans les tibias, soit, mais sa fille, elle, connaîtrait un destin beaucoup plus reluisant que le sien. »

Et c’est ainsi qu’on arrive à cette phrase finale:

« Le serveur quitte la table. Marie sourit à sa fille. Cléopâtre lui renvoie la pareille. Et les deux s’enfoncent encore un peu plus dans leur monde de chimères. »

Ce morceau qui est comme un chemin, celui de la petite Chantal et de sa mère Marie

« Le train des enfants » – Viola Ardone, Le livre de Poche, traduit par Laura Brignon (Italien )

« 1946

Maman devant et moi juste derrière. Dans les ruelles des Quartiers espagnols, où tout le monde parle napolitain, maman marche vite: quand elle fait un pas, j’en fait deux. Je regarde les chaussures des gens. Si elles sont en bon état, je gagne un point; si elles sont trouées, je perds un point. Pas de chaussures: zéro point. Chaussures neuves: étoile bonus. Moi, des chaussures neuves je n’en ai jamais eu, je porte celles des autres et elles me font toujours mal. Maman dit que je marche de traviole. C’est pas ma faute. C’est à cause des chaussures des autres. Elles ont la forme des pieds qui les ont utilisées avant moi. » 

Ce très beau petit roman relate une histoire authentique. Entre 1946 et 1952, le Parti communiste italien et l’Union des femmes italiennes décident d’envoyer près de 70 000 enfants pauvres du sud de l’Italie vers le nord, dans des familles qui prendront soin de leur santé, de leur éducation, avec des conditions de logement et d’hygiène qu’ils n’ont jamais connues, tout comme des conditions affectives pour certains très nouvelles. L’amitié, les copains c’est ce qui garde un peu de joie au cœur des enfants.

Viola Ardone a donné voix ici à Amerigo, âgé de sept ans. Il vit seul avec sa mère Antonietta. Elle a perdu son premier fils,

« Luigi, c’était mon grand frère et sans la mauvaise idée qu’il a eue d’attraper l’asthme bronchique quand il était petit, maintenant il aurait trois ans de plus que moi. Ce qui fait qu’à ma naissance, j’étais fils unique. »

Le mari est supposé être parti en Amérique, et pour beaucoup de choses, la douceur, la tendresse, comme le dit Amerigo de sa mère, tout ça, « Ce n’est pas sa spécialité. »

La description de la vie de ce quartier misérable de Naples, où les enfants récupèrent quatre sous ici ou là, comme notre petit garçon qui ramasse des chiffons, la description des conditions de vie, le côté pittoresque et turbulent de cette ville sont bien vite mis à mal par tant de pauvreté et d’insalubrité. Mais ce peuple ne connait que ça.

buildings-3700062_640« Au départ, Tommasino n’était pas mon copain. Une fois, je l’avais vu faucher une pomme sur l’étal de Tête-Blanche, le primeur qui a sa carriole sur la piazza Mercato, et alors je m’étais dit qu’on ne pouvait pas être copains, parce que maman Antonietta m’a expliqué que d’accord on est pauvres, mais pas voleurs. Sinon après on devient des crève-la-faim. Tommasino m’a vu et il a volé une pomme pour moi aussi. Comme cette pomme je ne l’avais pas volée mais je l’avais eue en cadeau, je l’ai mangée, il faut dire que j’avais la faim au ventre. Et on est devenus copains. Copains de pommes. »

cobbler-3285152_640Quand le parti communiste va organiser ce train à destination de Modène, il sera expliqué aux parents pourquoi. Car bien évidemment, les enfants ne sont pas enlevés à leurs parents, mais ces derniers y voient une porte de secours pour leurs gosses, un espoir d’une vie meilleure. On va donner à chaque enfant des chaussures neuves, un manteau, des vêtements propres et pas rapiécés, et des garanties d’éducation, de nourriture quotidienne et de santé. Ainsi, pères et mères vont confier leur fils ou fille à ces femmes militantes, et le train partira. Ci-dessous, un documentaire assez court sur ces « trains du bonheur ».

https://www.arte.tv/fr/videos/111199-005-A/en-italie-les-trains-du-bonheur/

Par la voix d’Amerigo, tout nous est conté. Avec ses mots, ses moyens, mais aussi son imagination, sa grande sensibilité, lui qui n’a guère connu les caresses, la voix douce, les gestes tendres, lui qui sera le dernier, sur le quai de la gare de Modène, à voir arriver une famille pour lui, c’est par lui que cette histoire incroyable est arrivée jusqu’à moi, qui ne la connaissais pas.

C’est l’histoire de ce petit garçon intelligent, malaimé par une mère qui s’est blindée, le privant d’affection, c’est ce petit Amerigo qui raconte son histoire. Et si c’est souvent drôle, c’est aussi très émouvant. Il va briller à l’école et rattraper son retard.

« Moi dans la ruelle on m’appelle Nobel parce que je sais plein de trucs, même si j’ai arrêté l’école. J’apprends dans la rue, je me balade, j’écoute les histoires, je me mêle des affaires des autres. Personne ne naît avec la science en infusion. »

Il va rencontrer à Modène l’homme qui sera à l’origine de sa profession des années plus tard. Il sera aimé, choyé, encouragé par une famille cultivée, engagée et aimante. Dans cette histoire, l’univers enfantin est vraiment bien rendu par la parole d’Amerigo, car il est un gosse, avec des copains, des jeux, des rêves quand même, et il est très attachant, évidemment.

Le premier retour, chez sa mère, terrible.

« Maman ne m’aime plus, je finis par dire. D’abord elle m’envoie là-haut et maintenant elle m’en veut. Je veux repartir là où ils m’aiment et où ils me font des câlins. »

Puis à la fin, le retour adulte, sur le cercueil nu de sa mère est d’une grande tristesse. 

music-1283851_640« Je n’ai plus envie de rentrer à l’hôtel, je n’ai pas faim, je ne sais pas si tu me manques et je ne sais pas encore comment tu me manqueras. La distance est devenue une habitude entre nous. Nous avons raté bien des rendez-vous. Depuis le moment où tu m’as fait monter dans ce train, toi et moi avons emprunté des voies différentes, qui ne se sont plus jamais croisées. Maintenant que cette distance est infranchissable et que je sais que je ne te verrai plus jamais, je me demande si tout cela n’a pas été une méprise réciproque. Un amour fait de malentendus. »

Voici un roman très accessible, facile à lire tout en étant remarquablement bien écrit ( traduit aussi ). Un pan de l’histoire italienne contemporaine, ce pays riche au nord et pauvre au sud, déjà alors et encore aujourd’hui, à travers le destin d’un enfant exilé pour son plus grand bénéfice, finalement, et quelle que soit la dureté de sa relation avec sa mère.

J’ai beaucoup aimé. Et bien sûr, il y a une chanson: