« Surtensions  » – Olivier Norek – Pocket

« PROLOGUE

La psy poussa le cendrier en verre devant elle. Malgré les stores aux trois quarts baissés, un rayon de soleil traversa la pièce et révéla les arabesques de fumée en suspens.

-Vous voulez bien me raconter comment tout à commencé?

L’homme écrasa sa cigarette d’un tour de poignet.

-C’est une histoire à plusieurs commencements, dit-il.

La psy faisait nerveusement tournoyer son stylo entre ses doigts. il était évident que l’homme en face d’elle l’intimidait.

-Vous savez au moins pourquoi vous êtes là?

-Parce que j’ai tué deux personnes. Vous craignez que ça devienne une habitude?

-Vous n’en avez tué qu’une. En légitime défense qui plus est. Pour le second cas…

Sec et impatient, l’homme ne la laissa pas terminer.

-Un membre de mon équipe est mort. C’est ma responsabilité. Ça revient au même. »

Adieux à Victor Coste avec ce troisième volet de cette formidable trilogie. J’ai tardé un peu, mais je dois dire que voici un personnage que je vais regretter. Et il faut dire encore qu’Olivier Norek a vraiment beaucoup de talent. Aucun des trois livres ne m’a déçue et j’ai aimé la manière qu’il a de refermer la porte derrière cette brigade soudée autour du Capitaine Coste. Ronan, Johanna, Sam, tous ont été de chouettes compagnons sur ces lectures. 

Ici la construction impeccable présente comme dans chaque volume le pan je dirai presque documentaire, avec la première partie, « Entre quatre murs » et les cellules d’isolement de cinq criminels dans la prison de Marveil ( imaginaire, mais bien réelle dans son fonctionnement et sa vie interne ). Il y a là Scalpel ( assassinat ), Cuistot ( empoisonnement ), Machine (meurtre), la Biche et Futé (braquage ), dont on apprendra le vrai nom au fil des courtes parties de ce chapitre. On va  aller ainsi de cellule en cellule, de la cour de promenade ( « Surnom: la Jungle. Durée : 1 heure – 300 détenus – 1 surveillant au mirador ) au bureau du psychiatre, à l’infirmerie, au quartier des surveillants ( la Rotonde ). Et Olivier Norek nous propose une petite visite assez sidérante de la prison. Il ne commente pas, il montre, et on en tire nos propres conclusions…Mais en tous cas, écriture remarquable et cet aspect fait d’Olivier Norek un auteur qui sort du lot.

Puis on va faire connaissance avec une famille corse et son avocat, et ainsi va commencer l’intrigue, l’enquête avec nos policiers qu’on a commencé à bien connaître, à bien aimer, et puis Victor Coste avec ses amours impossibles – ou bien si – sa fatigue, sa droiture et son indécrottable humanité, qui ne font pas toujours bon ménage avec son métier, son milieu, son entourage professionnel. Je ne vais pas raconter comment Victor Coste va nous quitter, nous qui en avions fait un copain, mais vraiment, tout ça est mené de main de maître avec une langue juste, ce qu’il faut d’humour, de sensibilité, et la pointe de colère qui jamais ne déborde trop, car à nous de nous débrouiller avec tout ça. Et c’est très bien ainsi. Alors, pour le grand plaisir que ça procure, je me contenterai de vous mettre ici quelques passages que j’ai particulièrement aimés pour le ton, l’ironie ou la tristesse, ou encore la colère sourde. Et je crois vraiment que cette trilogie est à ne pas manquer.

Alors pour celles et ceux qui ne sont pas encore entrés dans ce Service Départemental de police judiciaire de Seine -Saint- Denis – SDPJ 93…nous y entrons à 5 h 45 du matin:

« Coste traversa les couloirs du service, passa devant le bureau du Groupe crime 1 sans même s’y arrêter, prit la passerelle vitrée qui séparait les deux ailes de la PJ pour se rendre là où il était certain de trouver son équipe : salle café. À cette heure bien trop matinale, personne n’aurait eu le courage de mettre de l’eau dans la cafetière du bureau et d’appuyer sur le bouton « on », ni surtout d’attendre les quelques minutes de goutte à goutte nécessaires sans s’endormir devant et debout. Puisque la veille, tout le monde s’était quasiment mis sur le toit avec cette petite eau-de-vie traître comme un virage serré, il fallait de la caféine, vite, beaucoup. Coste ouvrit la porte de la salle de repos, doucement.

-Alors, mes biquets? Vous avez des têtes de papier mâché. »

Portraits:

« -Capitaine Coste?

Il se retourna. Deux hommes, visiblement parachutés des années 1980, lui faisaient face. La premier, Perfecto de cuir et bandana rouge, encore blond malgré sa cinquantaine prononcée, et le second, un grassouillet d’une quarantaine d’années à qui il fallait reconnaître le courage de porter encore des santiags au XXIème siècle. Malgré un accoutrement à la limite de la légalité, Coste sut immédiatement qu’il faisait face à deux flics. »

 

Du mordant, de l’acide:

« Ronan, au volant de la 306 du service, grilla quelques feux rouges et se fit klaxonner deux fois sur le trajet, malgré la sirène et le bleu du gyrophare qui n’impressionnaient plus grand monde dans le département. Coste, côté passager, était en ligne avec la magistrate Fleur Saint-Croix et lui expliquait comment il pensait pouvoir devancer les ravisseurs grâce à leurs portables de guerre, autrement appelés des Paul Bismuth? Des téléphones de président déchu, appellation donnée non par les flics, mais bien par les criminels qui ont vu chez cet illustre politique dans la tourmente un frère d’armes. »

Arrestation:

« Quand Franck ouvrit les yeux, allongé sur le sol, les premières images captées furent floues. Deux ombres se penchaient au-dessus de lui. Il fit le point et reconnut plus nettement le couple de flics. La question de savoir s’il était au paradis ne se posa donc pas.

-Tu m’as fait peur, connard, railla Coste en lui passant les mains dans le dos. J’ai cru que t’étais mort. »

Un pédophile, un jeune homme de bonne famille retrouvé mort de façon douteuse, un père et sa famille pris en otages, des trahisons, de l’amour, de la mort, de l’argent…mais aussi beaucoup d’amitié, celle qui a fait tenir Coste mais la goutte d’eau de trop tombe ici au terme de cette enquête haletante, tout à fait en surtension, celle – là même qui fera lâcher prise à notre Capitaine, une perte terrible, un poids terrible et une fin douce-amère qui laisse néanmoins un petit peu le doute sur un départ définitif. 

Du coup, j’ai du mal à boucler cette brève chronique sur un adieu, alors au revoir Coste !

« -Je connais Coste mieux qu’il ne se connaît. C’est un flic. Pire que ça, c’est un chien policier. Un chasseur. Il ne sait faire que ça. Il a été dressé pour ça. On ne peut pas se séparer d’un flic comme lui. Quinze années que je l’envoie sur les enquêtes les plus merdiques du département. Des affaires qui auraient flingué n’importe quel cerveau.

– C’est bien ce qui lui est arrivé, non?

-Ce ne serait pas lui rendre service que de transmettre ce rapport. Il a simplement besoin de temps. Où qu’il soit et quoi qu’il espère trouver, il reviendra au chenil. Je laisse juste la porte entrouverte. »

(dixit le Commissaire divisionnaire Stévenin)

 

Entretien avec Valentine Imhof à propos de son premier roman: « Par les rafales »( Rouergue Noir ) mars 2018

Lire « Par les rafales » a été une superbe expérience de lecture. Échanger avec Valentine Imhof en est une humaine de très haute qualité. Je ressens une grande émotion à vous livrer ce petit entretien sans prétention, si ce n’est celle de vous dire encore à quel point ce livre mérite d’être lu, et à quel point celle qui l’a écrit mérite qu’on l’écoute. Je la remercie pour tout le temps qu’elle m’a consacré, je remercie aussi ses amis photographes qui m’ont autorisée à vous présenter ici quelques photographies qui pour certaines  ( en noir et blanc ) sont celles de John Olivier Azeau  – https://www.facebook.com/john.olivier.azeau  –  pour l’ambiance de Metz et Nancy  du roman et d’autres qu’elle a bien voulu me livrer réalisées par son ami Guillaume le Bourdon, pour Terre-Neuve et ces endroits extrêmes. Plus une toile qu’elle possède qui représente Salvage, ville située à Terre-Neuve et Labrador au Canada. Certaines des illustrations ici vous paraîtront étranges ou incongrues ( comme les deux portraits flamands…)…ça, c’est si vous n’avez pas lu le livre – lu en profondeur –  et j’espère que vous en aurez envie après cet entretien avec Valentine.

Chère Valentine

J’ai lu votre roman en Mars 2018, il venait tout juste de sortir en librairie. Je ne sais pas ce qui m’a tenté…Une histoire de femme pas ordinaire, écrite par une femme pas ordinaire non plus .

Votre roman ne s’oublie pas : pour son écriture brillante, pour son rythme soutenu par la merveilleuse playlist musicale livrée en détail à la fin, pour sa mise en page énigmatique et belle, et bien sûr pour Alex qui reste dans mon cœur de lectrice en une place privilégiée avec quelques autres personnages de quelques autres livres. Alex m’a bouleversée, son histoire est si terrible qu’on ne peut ressentir que de l’empathie pour cet être qui n’est que rage et douleur. Aussi violente puisse-t-elle être, je l’aime et la comprends.

Alors voici les questions que je me pose à propos de votre livre.

Comment naît un tel personnage, comment avez-vous élaboré son histoire qui ne se révèle que peu à peu quand on la lit ?

-Avant d’être un personnage, Alex a été une image, ou du moins un élément de cette image, dans ma tête, un matin. Je me suis réveillée avec la vision quasi-photographique d’une chambre d’hôtel/motel, aseptisée, et, sur le lit défait, deux corps nus, un couple, l’homme reposant sur la femme. Je savais qu’il ne dormait pas, qu’il était mort, et que c’était elle qui l’avait tué… Comment  ? Pourquoi  ? Aucune idée. Mais il n’y avait pas de sang, et elle ne l’avait pas fait par plaisir, ça j’en étais sûre. Elle n’était pas une meurtrière genre tueuse en série qui supprime ses amants. Les circonstances l’avaient probablement poussée à se débarrasser de ce type, peut-être par légitime défense… En plus de cette “nature morte”, une phrase, en boucle, “Un goût écœurant de vase dans la bouche” qui longtemps a été la première de l’histoire et à la suite de laquelle j’ai écrit une dizaine de pages, la sortie de la chambre et de l’hôtel (il était logique, évident, que la fille ne pouvait faire que ça, se barrer), puis la descente en bus jusqu’à la gare (qui à ce moment-là n’était pas précisément la gare de Nancy). Ce qui depuis est plus ou moins devenu le chapitre 3 de Par les Rafales. J’étais pas mal étonnée de ce qui m’arrivait, ce surgissement, soudain, de l’écriture, parce que l’idée d’écrire ne m’a jamais chatouillée. Pas l’impression d’avoir quoi que ce soit à raconter. Pas envie. J’ai donc laissé en plan ce bout de texte, sorti de moi pour ainsi dire malgré moi…

Mais en souterrain, ma curiosité pour cette fille a commencé à me travailler, à me titiller, et quelques jours après, je l’ai reprise où je l’avais laissée et j’ai commencé à la suivre, à l’accompagner, à la regarder faire, sans comprendre ce qui la poussait à agir ou parler comme elle le faisait (je me rends compte que dit comme ça, ça peut paraître étrange, voire un peu dingue, mais c’est vraiment de cette manière que l’histoire s’est écrite). Après quelques chapitres cependant (Alex n’avait toujours ni identité, ni prénom, ni passé, elle était uniquement colère, fuite, et dégoût d’elle-même), je ne pouvais plus continuer à la suivre, tête baissée, droit dans le mur, sans savoir un peu mieux qui elle était, ce à quoi ou ceux à qui elle tentait d’échapper et aussi ce qui l’avait rendue aussi enragée et désespérée. C’était après avoir écrit la scène du pogo dans la boîte indus de Gand. De la voir aussi mal en point, avec ce désir de mort et de disparition, m’a fait réaliser que quelque chose de vraiment grave avait dû se produire dans son parcours… Par ailleurs, un personnage masculin avait fait son apparition, Anton, que je devais situer lui aussi, car je ne le cernais pas du tout : était-il un vrai gentil ou l’un des poursuivants ?

À ce moment-là, je suis sortie vite fait, de l’égrènement chronologique de l’errance d’Alex, et j’ai écrit, afin de le poser pour moi, l’événement déclencheur, le bouleversement, c’est-à-dire les chapitres de sa rencontre avec les Fergus père et fils… Puis j’ai pu reprendre ma course à ses côtés… Et chaque jour, à chaque nouveau chapitre, je découvrais, en les écrivant, des éléments de l’histoire qui semblaient se mettre en place d’eux-mêmes… Une sorte de logique interne à chaque personnage, et à l’intrigue elle-même… Le tatouage m’est apparu, un matin, comme une évidence (j’en ai écrit la description au saut du lit), et le personnage de Bernd a suivi, indispensable pour l’accomplissement d’une telle œuvre, et puis Kelly McLeisch, qui elle aussi est apparue, en maugréant et qui ensuite n’a plus arrêté (c’est la plus bavarde et forte en gueule).

Donc pour répondre plus rapidement, cette histoire s’est élaborée au fil de l’écriture, sans que je sache où j’allais, elle s’est écrite vite, en deux mois, au rythme de cette fuite en avant, et un certain nombres d’éléments s’y sont intégrés, y ont trouvé naturellement leur place, au moment de l’écriture, sans que je l’aie planifié, ni prévu, seulement parce qu’ils me semblaient justes, conformes à ce que pouvaient faire, dire, être, les différents personnages… Cette histoire, j’en ai été la première lectrice, et à moi aussi elle s’est révélée peu à peu.

Alex commet des actes « répréhensibles » que personnellement je n’ai pas pu m’abstenir d’approuver par la force de la compassion qu’Alex éveille en moi et je trouve que c’est un beau tour de force quand une lecture rend la lectrice aussi transgressive dans ses sentiments. En gros, l’absence de jugement moral. Alex notre sœur. Que pensez-vous de ma perception de cette ténébreuse Alex ?

Je comprends votre perception et la partage car, à aucun moment, je ne me figure Alex comme une meurtrière ou une criminelle, des qualificatifs qui ne lui correspondent absolument pas, à mon sens. Ce qui au fil de l’écriture m’a intéressée, c’était d’essayer de comprendre comment on peut basculer, comment une vie, plusieurs, peuvent, du jour au lendemain se trouver bouleversées, et l’aspect moral n’entrait pas en ligne de compte.

En fait, je n’avais même pas envisagé, initialement, que la police se mêle de tout ça, a fortiori plusieurs polices, et cela s’est imposé pour des questions de réalisme, mais les enquêtes ne prennent jamais le pas sur le reste, et de toute façon ne peuvent aboutir, la trajectoire d’Alex et Bernd demeurant une énigme insoluble pour Kelly McLeisch, Dirk Herrewhegue et Jean-Louis Jodel (alors que le lecteur, lui, sait tout). J’ai donc essayé d’observer comment la violence du monde, qui peut s’exercer de manière variable sur chacun d’entre nous, infuse, pénètre, transforme, et je suis persuadée qu’on peut, tous, un jour où l’autre, sous l’effet de la colère, de la frustration, ou d’une trop grande souffrance, avoir des paroles ou des gestes qui nous font nous découvrir autre de ce que l’on pensait être… et les considérations morales ne sont qu’extérieures et rétrospectives…

Si je reprends le cas d’Alex, elle est un amalgame de colère et de peur, sa mobilité forcenée est la condition de sa survie, elle est mouvement, geste et action (tout le contraire de la sujétion brutale qu’on lui a imposée et qui l’a réduite à n’être plus rien) et ce qu’elle commet est, pour ainsi dire, de l’ordre de l’instinctif  : la perception d’une menace qui pousse à réagir, ce qu’il faut faire pour survivre, sans considération de «  c’est bien  » ou «  c’est pas bien  »… parce que ce n’est ni bien ni pas bien, c’est uniquement ce qu’elle doit faire, à ce moment-là, ce qui s’impose pour s’en sortir… Ce qu’elle a vécu a fait surgir cette animalité qui est en chacun de nous, Alex agit en réponse à des stimuli et il n’est, pour moi, absolument pas question de vengeance, à part, peut-être, avec Fergus senior  ; pour les deux autres types ce n’est pas le cas… Elle n’est pas une femme qui se venge des hommes parce que deux salopards lui ont fait du mal (ce que peut montrer éventuellement sa relation à Anton et Bernd)  ; elle est comme vous le dites un être blessé, traqué.

Comment avez-vous choisi ces lieux et ces décors, sombres, nocturnes, urbains et périphériques, pour finir aux confins glacés ?

Dans certains cas, il s’agit de lieux qui existent, que je connais bien, parce que je les ai fréquentés, j’y ai vécu, j’y ai voyagé… Je les ai donc retrouvés en convoquant souvenirs et imagination. Il y a aussi les endroits où je ne suis encore jamais allée (mais où j’irai, c’est sûr !) et que j’ai reconstitués essentiellement grâce à l’image que je m’en fais, et aussi par rapprochement avec d’autres, qui m’étaient plus familiers. Et il y a enfin les lieux entièrement inventés… Puisque les personnages évoluent en effet beaucoup le soir et la nuit, l’action se déroule, pour l’essentiel, sur quatre semaines de novembre-décembre, et si j’ai choisi les îles Shetland et Terre-Neuve en hiver, par exemple, c’est parce que les journées sont très courtes dans les premières, et que la seconde se caractérise par la beauté et l’intensité de ses événements climatiques (et aussi parce que leur âpreté minérale plaît à Alex autant qu’elle me plaît, et parce que ce sont des lointains, des bouts du monde, qui me semblaient offrir les qualités requises pour être des refuges temporaires quand on se sent traquée…). Les bars sont d’autres havres, nettement plus intéressants et animés le soir qu’en journée…

Donc, ces lieux ont été choisis à la fois parce qu’ils me parlaient et parce qu’ils collaient avec l’atmosphère dans laquelle évoluent les personnages et la tonalité d’ensemble.

Comment avez-vous pensé ce « timing » ? Ou bien est-il venu tout seul ?

-À nouveau, je ne peux pas prétendre avoir réellement «  pensé  » le timing en amont et avoir «  préparé  »  ce découpage du roman. Certains choix, cependant, ont été conscients, et ont eu une incidence réelle sur le rythme  : j’ai très vite opté pour le présent d’actualité (afin de coller aux personnages, d’être au plus près de leurs actions et émotions) et j’ai choisi la succession de points de vue internes, plutôt qu’un narrateur omniscient (je ne voulais pas de cette vision globale, d’une intelligence de la mécanique du tout, je préférais une vision kaléidoscopique, morcelée avec ses angles morts – les possibles erreurs d’interprétation qu’elle permet –, que le lecteur est à même d’assembler, et qui lui donne cette perception d’un tout). C’est ce changement constant de points de vue qui génère la succession des chapitres, souvent courts, voire très courts  et instaure une vitesse, une urgence synchrones avec celles de la fuite qui à ce rythme-là ne pouvait pas durer très longtemps (d’où une intrigue ramassée sur quelques semaines à peine, qui font se succéder et s’enchaîner, dans une chronologie linéaire, les parties 1 et 3… Alex est déjà en fin de course, épuisée, quand on la découvre dans le 1er chapitre, et cette cavale ne pouvait pas s’éterniser trop longtemps…)

En revanche, la parenthèse qu’offre la 2e partie, est plus étalée dans le temps, car il me fallait quelques chapitres pour installer, même rapidement, le personnage d’Alex «  avant  » (et ça fait un peu l’effet d’une pause aussi, un relâchement de la tension), quelques autres pour dévoiler ce qui l’avait fracassée, d’autres qui précisent ses rencontres avec Bernd et Anton, d’autres, enfin, qui permettent d’envisager la traque/la fuite dans sa totalité, depuis  le début…). Et c’est finalement grâce à cette partie centrale (dans tous les sens du terme), qu’est rendue perceptible la profonde absurdité de l’ensemble.

 

Bernd comme la plupart des personnages n’est pas bavard, et le langage, l’oralité ne sont présents pratiquement qu’aux Îles Shetland, avec l’épatante Kelly. Ce choix est intéressant, peu de dialogues. Y a-t-il une raison particulière ? C’est peut-être juste pour une certaine cohérence avec les personnages ?

J’aime beaucoup cette question parce qu’initialement, faire parler les personnages n’a pas été le plus évident… Je trouvais que ce que je leur faisais dire sonnait mal, sonnait faux… alors ils étaient le plus souvent “dans leur tête”, ce qui, somme toute, est cohérent avec la plupart d’entre eux qui, chacun dans des genres différents, sont des solitaires  : Anton, avec ses airs d’ours gentil, sa timidité, et dont le mode d’expression est la photographie, le côté artiste de Bernd, sa capacité à s’enfermer dans un dessin en écoutant de la musique et à se concentrer sur un tatouage pendant des heures, et surtout le silence obstiné d’Alex, son incapacité à partager sa douleur, sa méfiance tous azimuts. Donc oui, des personnages peu bavards, qui se retrouvent souvent à dialoguer avec eux-même ou se remémorent des conversations.Et l’importance de ces silences, puisque c’est ce qu’ils ne disent pas, ne se disent pas, qui produit les malentendus et les quiproquo fatals… Et puis, il y a quelques contrepoints, des bavards, comme Fred le cafetier (ce qui va sans doute avec la profession, et la générosité du personnage, qui est tout gentillesse et bon sens commun) et aussi Kelly, bien sûr, qui, elle, a été immédiatement sonore, tonitruante, une voix avant tout… Je l’ai entendue parler avant même de lui donner un nom et de savoir qui elle était… Un peu grande gueule, un peu gouailleuse, mais là encore, outre la nature du personnage (sûre d’elle, fonceuse, qui doit se faire respecter de ses collègues masculins), c’est sa solitude, ou du moins son isolement aux Shetland, qui la rend si verbale, si orale, et elle se déchaîne littéralement au téléphone, s’anime, s’évade dans ses conversations professionnelles (mais pas que…) avec Seumas. Chez elle, ce sont presque les nerfs qui parlent, la claustration et le temps la rendent dingue, et il faut que ça sorte… Par ailleurs, ces deux derniers personnages permettent d’introduire très ponctuellement une rupture de la tonalité, un peu de légèreté, en faisant sourire, ce qu’on a peu l’occasion de faire dans ce roman… Mais à nouveau, pas vraiment de calcul dans tout cela, une simple question de cohérence qui s’est réglée de cette manière-là, sans que je me la pose…

Enfin, dites-moi : avez-vous un autre roman en tête, en préparation, en germe quelque part au fond de votre cerveau ?

– Le deuxième roman est déjà écrit, je l’ai commencé quinze jours après avoir bouclé Par les Rafales, parce que je m’ennuyais d’Alex, Bernd, Anton et les autres. Ils me manquaient après l’intimité que nous avions partagée. Je me sentais toute vide et toute triste. Et j’avais aussi besoin de retrouver l’énergie de l’écriture car j’avais découvert que c’est une activité à accoutumance. Cette deuxième histoire a également été écrite en deux mois, à raison d’un chapitre par jour. Un peu comme quand on est accro à une série, j’avais un plaisir immense à retrouver mes personnages, le matin tôt avant d’aller travailler, pour découvrir ce qui allait bien pouvoir leur arriver…Très différent, mais tout aussi noir, voire plus, que le premier… Une histoire d’amour (j’en ai attaqué l’écriture un 14 février…), pas mal déglingue et vrillée, sur fond de pratiques BDSM, à Milwaukee… Et puis ce deuxième texte a rejoint le premier, dans un fichier (je les avais écrits pour moi, je n’y ai jamais pensé comme à des romans, ni des manuscrits/tapuscrits, seulement une forme de distraction…). Et ils sont restés pendant plus d’un an dans mon ordinateur avant que je n’envisage de les proposer à un éditeur (sur la pression de copains à qui je les avais fait lire finalement…). Ce deuxième roman paraîtra au Rouergue noir à l’automne 2019. Et j’en ai quelques-uns en route, commencés et laissés en plan, dont un auquel je compte m’atteler dans les prochaines semaines… et pour lequel j’ai décidé de me décaler dans le temps  : une histoire qui pourrait se dérouler, en gros, entre 1900 et 1940, et sur trois continents… tout un programme  ! Je ne sais absolument pas où je vais et c’est ce qui me plaît, cette possibilité d’être moi-même surprise, et cette liberté qu’offre l’écriture d’aller où on veut, quand on veut, sans aucune contrainte, aucune limite…

Pour le moment, trois personnages qui ne se connaissent pas – et ne se rencontreront peut-être jamais – mais qui sont présents dans la même ville, Halifax en Nouvelle-Écosse, et y vivent un événement qui va les marquer diversement… Ce choix d’une intrigue située dans le passé me permet de me débarrasser de tous les gadgets de la technologie contemporaine, et m’impose aussi une écriture différente afin d’éviter les anachronismes langagiers…Par ailleurs, j’avais envie de voyages en trains et en bateaux, de correspondance par lettres, de blues et de jazz, et de toute l’effervescence culturelle de cette période… Mais j’en sais trop peu pour en dire plus, j’ai à peine 50 pages… On verra si tout cela cristallise et prend forme… Sinon il suffira d’une phrase, une première phrase, et aussi d’une image ou d’un son, pour que démarre une autre histoire. On verra bien…

Valentine, je vous remercie d’abord du bonheur de lecture que ce roman m’a apporté, et ensuite de votre disponibilité, de votre gentillesse et du temps pris pour me répondre. Heureuse de savoir qu’un second roman est prévu fin 2019 et que d’autres mûrissent, je suis très impatiente de vous lire encore.

Valentine Imhof sera de passage en France  bientôt:

SALON  – Le Livre sur la place du 7 au 9 septembre à NANCY

RENCONTRE avec Valentine Imhof le 15 septembre à METZ

RENCONTRE – Rouergue Noir à l’honneur le 29 septembre à POISSY

FESTIVAL International de Géographie de SAINT-DIÉ – DES – VOSGES DU 5 AU 7 OCTOBRE 

SALON – Les mots en scène du 12 au 14 octobre à ST ETIENNE

Par elle-même, de sa belle voix grave

« Comment j’ai rencontré les poissons » – Ota Pavel – éditions DO, traduit par Barbora Faure

« Avant la guerre, maman avait une envie folle de se rendre en Italie. Ce n’était pas tellement pour voir les statues de Michel-Ange ou les tableaux de Léonard de Vinci, mais plutôt pour se baigner au moins une fois dans une mer tiède. Originaire de Drin près de Kladno, où il n’y avait qu’une pauvre petite mare aux canards sur laquelle flottait une couche épaisse et verte de lentilles d’eau, elle n’avait jamais pu, dans sa jeunesse, profiter d’une bonne baignade. Alors, à chaque printemps, elle posait à papa la même question:

-Mon petit Leo, est-ce qu’on y va cette année? »

Deux découvertes : cette maison d’éditions toute neuve ( éditions DO fondées en  2015) et ce petit livre délicieux d’un auteur tchèque; ce livre est un classique en son pays, et il faut remercier cet éditeur pour son partage en français pour la première fois. Et puis je vais dire merci encore à ma grande sœur qui me l’a offert. Joli cadeau, de ceux qui vous font oublier un moment le quotidien, de ceux qui réconfortent.

« À maman, qui avait mon papa pour mari »

C’est la dédicace du recueil pleine de tendresse, plusieurs des textes parlent de « mon papa, mon papa Leo »…Recueil de courts récits autobiographiques qui outre la rencontre de l’auteur avec les poissons – et la pêche –  disent une foule d’autres choses douces, drôles, jolies mais aussi tristes, mélancoliques, graves, terribles. Des histoires qui l’air de rien au début touchent au cœur. Et plus on avance plus la gravité est là avec la guerre qui approche, qui frappe, et puis après c’est l’âge adulte, des êtres chers qui s’en vont et déjà la nostalgie…Ce passage me fait monter des larmes

« L’oncle est mort après la guerre, peu de temps après Holan*, et il n’a plus eu le temps de rien faire. Quand je suis allé à son enterrement, l’orphéon jouait sur la berge une chanson parlant d’un passeur fidèle, et on l’a mis dans un grand cercueil noir sur la plus ancienne de ses barques, celle sur laquelle il avait emmené des dizaines de ses compagnons morts vers la rive de Nezabudice. J’avais déjà l’âge de raison et je me suis mis à pleurer comme jamais auparavant. Il était là, étendu dans son cercueil, avec sa moustache, blanc comme la camarde en personne. On l’emmena de l’autre côté de la rivière qui coulait sous la barque comme elle coule depuis des millions d’années et j’étais inconsolable. J’avais atteint un âge où je comprenais que je n’enterrais pas seulement l’oncle Prosek, mais toute mon enfance et ce qui allait avec. »

*Holan c’est le chien.

Ota Pavel est le cadet des trois fils de Leo et Hermina Popper. C’est donc sa voix d’enfant, puis d’adolescent et enfin d’homme que nous écoutons raconter. Si on a grandi comme c’est mon cas à la campagne et connu des pêcheurs – pas de ceux qu’on voit bardés de tout un matériel censé prendre le poisson tout seul, avec alarme sur le smartphone qui les réveille de leur sieste bercée de bière s’il y a une touche…non, de vrais pêcheurs – si on a ressenti ces sensations qu’offrent les rivières et les ruisseaux dont l’eau fraîche coule entre les doigts de pieds nus, si on a connu les aubes brumeuses et les nuits où la lune éclaire les prés, on se retrouve plongé en enfance que l’on soit tchèque ou pas.

« Près de la rivière, j’ôte mes habits et je nage pour me purifier, comme les pécheurs dans ce fleuve indien, le Gange. Je ne pense plus à rien. Parce que la rivière, ce n’est pas un ruisseau. La rivière, c’est le puits profond de l’oubli. »

Je me faisais la réflexion à propos de la pêche, de ce qu’est la pêche, après de nombreuses lectures américaines où cet art est au cœur des livres ou évoqué de façon importante ( par exemple John Gierach « Là-bas les truites »et bien d’autres titres et auteurs aux éditions Gallmeister en particulier ), que finalement ce plaisir est le même ici ou là, dans les rivières des USA ou dans celles de ce qui fut la Tchécoslovaquie, dans la Berounka. Elle est évoquée avec la même ferveur, les mêmes émotions, qu’elle soit fructueuse ou déplorable, reste le plaisir d’être là dans son élément. La fin du livre est bouleversante. L’auteur fut interné si j’ai bien compris pour troubles psychiatriques et dit ceci:

« Parfois, assis près de la fenêtre à  barreaux, je pêchais ainsi en souvenir et c’en était presque douloureux. Pour cesser d’aspirer à la liberté, il me fallait renoncer à la beauté et me dire que le monde était aussi plein de saleté, de dégoût et d’eau trouble.

J’arrive enfin au mot juste: liberté. La pêche, c’est surtout la liberté.[…]

Cent fois j’ai voulu me tuer quand je n’en pouvais plus, mais je ne l’ai jamais fait. Dans mon subconscient, je voulais peut-être embrasser une fois encore la rivière sur la bouche et pêcher des poissons d’argent. La pêche m’avait appris la patience et les souvenirs m’aidaient à survivre. »

Voici une famille pleine de fantaisie, surtout le père, représentant chez Electrolux où il remporte un succès si grand qu’il devient le lauréat de la République pour la firme. Il séduit les clients, vendant aspirateurs et réfrigérateurs y compris dans des lieux où il n’y a pas l’électricité. Leo le champion est un rien volage, coureur de jupons, il fait les yeux doux à Mme Irma l’épouse du patron, ce qui lui vaudra une de ses mésaventures.

« Mais papa avait décidé qu’il réussirait en tout, qu’il allait monter plus haut, aller plus loin, devenir peut-être le champion imbattable du monde entier.

Et il y parvint.

Ses records de vente d’aspirateurs et de réfrigérateurs lui permirent de damer le pion aux commis voyageurs de cinquante-cinq pays du monde. »

Ota Pavel égrène pour nous ses souvenirs d’enfance, sa rencontre avec les poissons et la pêche. J’ai souvent souri, la langue est belle, vive et crue parfois. On a l’impression de lire des contes ou des fables plaisantes et fines, pittoresques à souhait, mais il y a bien autre chose à travers l’histoire de cette enfance dans cette famille-ci. Il y a ce qui fait grandir, ce qui fait rêver, ce qui fait penser et évidemment ce qui fait écrire, comme écrit là Ota Pavel . La famille Popper est tchèque, jusqu’au moment où la seconde guerre mondiale éclate et que la famille Popper apparaît juive ( elle prendra le nom de Pavel pour être /rester tchèque et seulement tchèque ) .

Ce n’était qu’une anecdote, un détail insignifiant dont on ne parlait pas, ni en famille ni ailleurs et jusque là la lectrice que je suis n’en soupçonnait rien, et s’en fichait. Car : quelle importance dans ces belles heures au bord de l’eau, à pêcher la perche, l’anguille, la carpe ou la truite, hein, que l’on soit juif ou autre ? Mais comme de nombreuses autres, la famille Popper sera marquée et  douloureusement touchée avec les grands frères déportés, la fin des heures douces et insouciantes où Leo gagne bien sa vie, roule dans une belle auto et chante tout le temps.

C’est fini…Mais il n’empêche que le conflit terminé, la nature optimiste et joyeuse de Leo reviendra, avec des projets – comme l’élevage de lapins – et une activité vigoureuse au sein du parti communiste. Qui sera une autre affreuse déception pour Leo l’entousiaste:

« Puis il se leva, il donna un coup dans ce Rodé Pravo communiste et il se mit à crier:

-Je pardonne les meurtres. Même judiciaires. Même politiques. Mais dans ce Rudé Pravo communiste, on ne devrait jamais voir – d’origine juive! Des communistes, et ils classent les gens en Juifs et non-Juifs !

[…] Près de ce portail, il avait cessé d’être un communiste pour redevenir un Juif. Nous nous regardions. Il avait dans les yeux quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant. Ses yeux reflétaient une terrible déception, le découragement et le désespoir d’un homme qui avait voulu traverser la rivière sur un pont solide alors qu’en fait ce pont n’existait pas. »

Ici se lit toute la finesse de l’auteur qui toujours fait de la rivière, de l’eau, du pont et de la pêche une allégorie.

Alors je vous ai dit que ce livre est drôle, et il l’est vraiment souvent. N’eut-il été que drôle il aurait déjà été fort et plaisant, mais toute la tendresse, la nostalgie, la vraie réflexion sur la vie qui est là si bien exprimée, sont des atouts majeurs pour cette très belle écriture. C’est toujours en situation de « précarité »  – au sens large du terme – que l’être humain se met à gamberger sur ce qui vaut d’être vécu, connu, ressenti, goûté. Ce qu’il faut garder et ce qu’il faut jeter. 

Une très belle lecture, qui s’approche pour moi de la très forte émotion ressentie avec « La ballade du peuplier carolin » de Haroldo Conti ( La dernière goutte  ).

Livre de mémoire et d’amour.

« Les regards du chien et de l’homme se croisèrent. Ils se regardèrent longuement, une éternité peut-être, il s’y éteignait et se rallumait des lumières, et personne ne saura jamais ce qu’ils se sont dit là parce qu’ils sont morts tous les deux, mais même s’ils étaient encore en vie, personne ne le saurait, parce que de toute manière eux non plus ne le savaient pas. Ils maudissaient peut-être cette vie de chien ou cette vie de Juif, mais ce sont là des peut-être. Holan se redressa, il s’étira et il suivit papa à pas lents comme un chien de passeur ordinaire, comme s’il avait été à lui depuis toujours. Dans le sentier, il se transforma en loup. »

« Dieu ne tue personne en Haïti » – Mischa Berlinski – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Renaud Morin

« La ville se résumait à bien peu de choses en réalité: c’était une petite langue de terre triangulaire, coincée entre fleuve et océan, qui formait comme un amphithéâtre naturel. Toutes ses rues plus ou moins escarpées rejoignaient tôt ou tard la scène bleu azur de la mer des Caraïbes ou bien se perdaient dans d’inextricables dédales de chemins de terre, les maisons dégénérant en cahutes,puis en taudis misérables. Dans le centre,de vieilles bâtisses en bois penchaient selon un angle improbable. »

Grand plaisir de lecture avec ce roman inspiré de l’expérience de l’auteur. De 2007 à 2011, il vécut en Haïti avec son épouse, alors membre civil de la Mission des Nations Unies en Haïti.

L’histoire se déroule à Jérémie, la « Cité des poètes », petite ville isolée parce qu’elle n’a pas de route digne de ce nom. Et c’est cet argument, la construction d’une vraie route, qui sera au cœur de la campagne électorale que l’on va suivre au cours du récit. Tout autour, en magistral conteur d’histoires, l’auteur nous offre de savoureux portraits, une merveilleuse histoire d’amour, des histoires d’amitié et de trahison, une peinture de la vie haïtienne avec ses misères, ses rires, ses catastrophes naturelles ou pas, sa magie vaudou, ses croyances, ses contes et un fatalisme à toute épreuve.

C’est là un roman brillamment politique. En cette île accablée de soleil et de vers dans ses beaux fruits, se présente à nous tout ce qu’on peut rêver d’opportunistes de tout crin, tout ce qu’on peut imaginer d’intentions louables et tout ce qui finalement vient inexorablement gripper la belle machine des utopies humanitaires. Les missions des Nations Unies omniprésentes et internationales à elles seules en font une brillante démonstration : on est toujours le pauvre de quelqu’un.

Trois personnages principaux: l’Américain Terry White – notez bien sûr le nom de cet homme…-, ancien shérif en Floride qui a accepté un poste aux Nations Unies.

« Terry White! Qui pourrait croire qu’un nom pareil existe si ce n’était pas le sien? Aucun romancier n’oserait choisir un tel patronyme dans le contexte d’Haïti. Si vous êtes blanc et que vous marchez là-bas dans la rue, quelqu’un vous lancera « Blan! », ou « Sale Blanc! », ou encore « Étranger! ». Ça veut dire « Eh toi, là-bas! » et parfois « Donne-moi de l’argent ». Parfois, ça signifie « Rentre chez toi » et parfois simplement « Bienvenue dans mon beau pays! ».

Il devient très vite ami avec le jeune juge Johel Célestin, respecté et brillant qui va s’opposer pour les élections au coriace sénateur Maxime Bayard, corrompu jusqu’au trognon, mais très charismatique et imposant.

Auxquels s’ajoutent l’épouse de Terry, Kay, et celle du juge, la fascinante et mystérieuse Nadia, convoitée par tous.

Pour mettre au paroxysme la tension, outre cette campagne électorale, l’action se déroule juste avant le séisme de 2010. Ajoutez à ça la parade d’amour constante autour de Nadia, ce qu’on apprendra sur cette femme qui contient de multiples destins, ajoutez aussi les amitiés difficiles, et vous avez là une œuvre extrêmement riche, brassée de couleurs, d’histoires et d’idées.

Avec la route comme axe et enjeu visible – bien d’autres sont souterrains – , la lutte va se livrer sous nos yeux souvent distraits par une scène de rue, par l’insertion d’un pan du passé de l’un ou de l’autre des personnages; faisant diversion pendant que se joue le combat des chefs, l’auteur se révèle éblouissant d’intelligence moqueuse et quelque peu désabusée.Tantôt dramatique, tantôt d’un humour féroce sans concessions, voici une fresque pleine de couleurs, pleine de voix qui crient, invectivent ou éclatent de rire, on sent le rhum et les fruits trop mûrs, on brûle sous le soleil et on regarde sans savoir que faire des enfants faméliques poursuivre Terry :« Blan! Blan! Blan !  » et on maudit les assoiffés de pouvoir.

Loin de tout compromis manichéen, loin des clichés faciles et des avis formatés, Mischa Berlinski, en connaissance de cause nous propose un roman très fort, en équilibre et en justesse. Pas une nanoseconde d’ennui.

Brillantissime.

« Battues » – Antonin Varenne – éditions Écorce / collection Territori

 »    Vingt ans après l’accident,

neuf jours après la découverte du premier cadavre,

douze heures après la fusillade.

 

-Quand j’y suis née, R. était encore une ville. Quatre cents personnes travaillaient à l’usine Phillips. Vivre ici avait autant de sens qu’ailleurs. Il y avait une vingtaine de bistrots, des boutiques de vêtements. Les restaurants avaient des clients, il y avait la queue au cinéma le samedi soir, on construisait des lotissements autour de la ville. Les banques prêtaient à des ouvriers qui comptaient sur leur boulot pour les amener jusqu’à la retraite. Les jeunes faisaient leurs études dans le département et revenaient travailler ici. Ceux qui allaient plus loin, à l’université, revenaient aussi parfois. Il y avait des architectes, des maçons, des charpentiers et des couvreurs. Les petits immeubles étaient habités, entretenus, ils valaient un peu d’argent. On se rencontrait au collège, au lycée, parfois même à l’école primaire. On se mariait à l’église et à la mairie. Les parents se connaissaient tous, et ça ressemblait à des mariages arrangés, sauf que tout allait bien, alors on avait l’impression de faire ce qu’on voulait. »

Des mois que m’attendait ce livre sur la bibliothèque. Ma pause estivale – qui n’en est pas une – me permet de temps à autre de revenir à ces livres mis en attente.

J’ai rencontré Antonin Varenne à Lyon, à Brive et à St Malo, brièvement à chaque fois, mais toujours j’ai vu un homme souriant, courtois et intéressant, échangeant volontiers. C’est donc le premier livre de lui que je viens de terminer ( deux autres sur les étagères ). La région où se situe l’histoire peut être la Creuse où vit l’auteur – il est question de St Vaury, qui se trouve dans la Creuse – , la ville R. pourrait être Aubusson, mais est-ce bien important ?

Ce qui compte c’est ce que raconte au début du roman Michèle Messenet, ce qui compte, c’est l’archétype dépeint ici de ces villes de province qui furent prospères et qui, abandonnées par les usines parties voir ailleurs si le salarié est plus ceci – productif, docile –  ou moins cela – coûteux, revendicatif – se retrouvent vidées, avec les rues aux portes closes, des jeunes gens désœuvrés, des femmes qui partent en ville – une autre ville plus grande, plus vivante. 

« -Vous trouvez que le sort des femmes dans ce bled est un sujet amusant? Quand on est mariée avec un type qu’on connait depuis la maternelle, que c’est le seul exemplaire d’homme qu’on a jamais connu, aussi tendre et communicatif qu’un tracteur, ce n’est pas vraiment la panacée. Comment pensez-vous qu’un mari qui tape sa femme, comme Marsault, lui fait l’amour? »

 Il est un peu complexe de présenter la trame, et le roman commence à rebours dans le temps, mais à chaque chapitre, ce temps va aller et venir, d’un événement à un autre. Les chapitres alternent les dépositions et la narration. Le chef de brigade de gendarmerie Vanberten interroge. Ce personnage m’a beaucoup plu. C’est un homme plein de tact, de politesse et d’intelligence. Il a été pour moi un des personnages les plus captivants, échappant à la caricature du flic de province. Et d’ailleurs point de caricatures ici, la finesse de l’auteur a un exceptionnel talent pour rendre chacun complexe.

Michèle Messenet est de retour. Elle va retrouver l’homme qu’elle a aimé avant qu’une sombre affaire ne les sépare. Sa famille et celle des Courbier, les deux plus riches des lieux, les uns éleveurs, les autres exploitants forestiers se sont affrontées pour la Terre Noire, parcelle enclavée entre leurs territoires et sur laquelle vit Rémi Parrot. Lui c’est le garde-chasse qui fut victime d’un accident qui le défigura, cousu, recousu, reconstruit, c’est un homme sombre.

« Dans les poupées russes, avant l’adolescent et avant l’enfant, il devait y avoir un grand-père en train de brailler, de picoler et de taper sur sa femme, pour l’enrober; un père à la gentillesse rougie par le vin, avec sur les épaules une ferme en piteux état. Rémi trimbalait en lui cette lignée d’hommes jamais assimilés. Sa vie de reclus et son travail solitaire semblaient à tous une fin logique pour cette dynastie déracinée et sans succès. »

En tous cas, Michèle et Rémi ont été victimes d’une tentative de meurtre, et c’est quelqu’un d’autre qui fut tué. Le livre va de façon très habile tourner autour des questions sur d’une part l’assassin et d’autre part ses motivations, mais aussi autour  des haines, des jalousies, des mensonges et des compromissions. Sans compter un aspect écologique non négligeable. Dans une nature âpre, l’image de la battue prend un aspect métaphorique puissant. Et il faut alors lire entre les signes, soulever les mots pour y trouver les scories des vies des gens d’ici, partagées entre une ville morte, un environnement sauvage, des rancunes tenaces, des colères profondes, mais aussi un amour indéfectible et de l’amitié.

Vanberten patiemment va défaire les nœuds.

« Je n’ai jamais vu autant de mensonges et d’ennemis se serrer les coudes. À tel point qu’il devient absurde et impossible de faire la différence entre les bonnes et les mauvaises intentions. […]Dans ce pays, sous la coupe de deux familles corrompues, plutôt que de refuser leur jeu, la population s’en est fait un modèle. Je suis écœuré. »

Un roman très fort avec une tension constante, en lisant on rôde comme Vanberten autour de la vérité, des vérités, jusqu’au dénouement. L’écriture est assez impressionnante de maîtrise, de force, de justesse. On peut aussi saluer la qualité d’édition de cette collection dirigée par Cyril Herry.

Un très bon livre à tous points de vue, sous tension comme je les aime, je conseille !