« L’affaire Magritte » – Toni Coppers – Editions Diagonale, traduit par Charles de Trazegnies

« PROLOGUE

Paris, 10e arrondissement

Et pourtant, il était bien là, se dit Claire Collinet, lorsqu’en ce début de soirée de novembre, elle ferma sa petite galerie de la rue La Fayette et jeta un regard craintif autour d’elle.

Quelques passants. Une petite vieille qui patientait pour pouvoir traverser sans danger. Un couple qui sortait de la pharmacie.

Mais aucun homme seul.

Ce n’est pas parce qu’il n’est pas là que j’ai tout imaginé.

C’est comme l’autre, celui du mois passé.

Elle baissa le rideau de fer, retira ses clés et se résolut à traverser la rue. »

Claire Collinet est galeriste à Paris, 66 ans et bien dans sa peau, elle vit près du canal Saint-Martin et aime flâner dans la ville; mais elle a été observée par deux hommes différents, sans approche vraiment, mais depuis elle ressent un profond malaise. Jusqu’au jour où une large main va la saisir et on la retrouvera noyée. Comme Cécile Meurisse, une veuve à Jette en Belgique, noyée dans son bain. Un point commun : une lettre à côté des corps de ces femmes : une reproduction du tableau « La trahison des images » de Magritte et le texte devenu « Ceci n’est pas un suicide » avec les mêmes caractères d’écriture. Voici pour le déclenchement d’une enquête policière entre Paris et Bruxelles.

Mais si cette enquête s’avère très intéressante, il y a en toile de fond, très prégnants, les attentats de Paris avec le personnage d’Alex Berger.

Alex a démissionné de la police après avoir perdu sa femme, l’amour de sa vie, Camille, lors des attentats de Paris, au Carillon.

Depuis, le fantôme de sa femme vient le retrouver la nuit, obsédant. il l’entend arriver dans un doux bruissement, elle vient s’asseoir sur son torse, lui parle, « Regarde-moi » et Alex a le cœur qui accélère et il se réveille en état de détresse absolue. Bref, il ne peut plus travailler et finit par aller voir un psychiatre. De nombreux paragraphes relatent ce qui s’est passé ce jour-là, Alex est véritablement hanté. 

« Les entretiens avec Smits apprirent à Alex que ce phénomène avait existé de tous temps et dans toutes les cultures. Chez certains, un chat noir était assis sur eux, chez d’autres un démon, une grande silhouette noire qui les regardait avec des yeux d’un rouge ardent et, dans de nombreux cas, leur annonçait leur mort prochaine. Edgar Allan Poe en avait fait des récits d’horreur, le metteur en scène Wes Craven s’en était inspiré pour sa création, le croque-mitaine Freddy Krueger, mais un élément revenait sans cesse: la victime était incapable de bouger et devait subir, paralysée par la peur, ce qui se passait à ses côtés ou au-dessus d’elle.

Il en avait été de même pour Berger. »

Jusqu’au jour où un ancien collègue, Lucas Leroux, va l’appeler au secours pour l’enquête sur ces deux femmes retrouvées noyées car il soupçonne un certain John Novak tout juste sorti de prison. Alex l’avait interrogé plusieurs fois à la suite de son arrestation, chauffeur dans un gang de cambrioleur, il était le seul à ne pas avoir tué. 

Alex finit par accepter et va retrouver une sorte de vie, bien que buvant beaucoup et toujours hanté par Camille.

Ainsi on arrive à cette enquête étrange sous la houlette de Magritte, sa phrase ainsi modifiée, une énigme… « Ceci n’est pas un suicide ». Je reconnais qu’au début, j’ai eu du mal à entrer dans les angoisses d’Alex, mais dès qu’il a franchi le pas, réintégré son travail, repris pied dans le monde, cette enquête a été vraiment prenante. Alex, entre deux souvenirs, sera finalement happé par ces deux meurtres éloignés l’un de l’autre géographiquement, mais similaires par le message laissé. 

« Il réalisa subitement combien il avait changé ces deux dernières années: l’ami et collègue équilibré et assez sociable s’était glissé dans la peau de l’homme qui se trouvait devant l’inspectrice, un mec grossier, contrarié, ne supportant plus la moindre compagnie et visiblement irrité par cette visite impromptue. Était-ce donc cela la conséquence d’une grande perte? Tous ceux qui perdaient leur amour devenaient-ils des asociaux, des solitaires? »

Le personnage de Novak amène les premiers pas, et puis l’équipe de Lucas Leroux est très sympathique, avec deux femmes fines et perspicaces, Sara Cavani aux Tshirts expressifs – « Don’t grow up, it’s a trap  » –  et Emma Kepler. Finalement, le suspense est bien au rendez-vous, avec des incursions sur les pas de Magritte, mais aussi sur les réseaux de trafiquants de drogue. Petit tour à Fleury-Mérogis:

« Tandis que Prieux fumait, Berger observa le bâtiment. Il était énorme. Il savait depuis longtemps que Fleury-Mérogis était la plus grande prison d’Europe, mais maintenant qu’il se trouvait devant pour la première fois, il était impressionné. On aurait dit une ville, une ville assez sale avec peu de fenêtres et de grands blocs gris, en béton armé. Le bâtiment datait des années soixante et cela se voyait. »

Et on attend la fin pour savoir qui a tué ces femmes, pourquoi et bien sûr d’où vient cette référence à Magritte. Comment en dire plus… Personnages attachants, en particulier Alex et Novak.

« Il se mit alors à pleurer comme il n’avait jamais pleuré de sa vie. Son nez coulait et ses yeux crachaient des larmes et tout son corps était secoué, secoué tellement fort que son diaphragme était traversé d’élancements douloureux. Il avait l’impression de se vider, comme si une digue s’était rompue et que le chagrin se déversait en une vague interminable. »

Donc ? C’est tout, bien sûr ! Mais pour conclure, je dirais qu’on est mené jusqu’au bout pas à pas, sans hâte mais sans traîner non plus à un final qui rend ce livre très touchant, émouvant grâce aux protagonistes, autant pour l’amour fou d’Alex que pour la résolution de cette affaire qui éclaire le tout sous un angle inattendu. Sans parler du si bel hommage à Magritte car ce n’est pas simplement parce qu’une partie de l’enquête se déroule en Belgique, non, c’est bien aussi à cause de l’œuvre même de cet artiste qu’il est une sorte de guide. Vous verrez, lisez ! Belle lecture !

 

« Memory » – Arnaud Delalande- Le Cherche midi

« Prologue

Aux délices du souvenir

« La mémoire est la sentinelle de l’esprit »

Shakespeare, Macbeth,

entre 1599 et 1606

Plus vite. Plus vite, nom de Dieu.

Il glissa la lourde enveloppe de papier kraft dans la consigne automatique de la gare, referma la porte et pianota le code. Le boîtier électronique émit un bip. regardant vivement autour de lui, Marcus enfila son casque de moto et se dirigea vers la sortie. Il n’était pas tranquille; la pression n’avait pas cessé de monter depuis des semaines. Il enchaînait les insomnies. Cela ne faisait aucun doute: sa vie était menacée. Mais bientôt la vérité éclaterait au grand jour! « 

Excellente idée que cette enquête dans un établissement très spécialisé. La forme et l’écriture sont classiques et efficaces. Et une fliquette vraiment sympathique, j’ai beaucoup aimé ce personnage; Jeanne Ricœur encore en plein chagrin, elle vient de perdre son père adoptif. Le roman s’ouvre sur ses souvenirs, ceux de la toute petite fille d’un couple mal assemblé d’un père junkie et d’une mère indifférente et dure. Puis l’enterrement de son père adoptif, son papa Guy, officier de police  qui rejoint son épouse Alice, morte d’un cancer. C’est donc une orpheline au passé obsédant qui va entrer ce jour dans une clinique où un homme est retrouvé pendu. Suicide? Meurtre? C’est à cette question qu’elle sera confrontée. Alors qu’elle tente de sortir du deuil de son père adoptif.

« Tu sais…On le connaissait tous. Il va nous manquer. Mais faut que tu te changes les idées. Y a une fête au Ouis’ samedi. Tu viendras? »

Jeanne fit la moue, gênée.

« Écoute, j’en sais rien. Faudrait déjà que je récupère. Je suis pas tellement d’humeur à batifoler, là. »

Il fit une grimace à son tour.

« T’as raison, les fiches de police, ça détend! Comme tu veux. Enfin, penses-y. »

Il tourna les talons, puis lui décocha un clin d’œil.

« Tu sais quoi? J’ai hâte de retourner au front avec toi. En attendant, reprends ton souffle. »

Jeanne ne répondit pas, et replongea le nez dans ses fiches. L’image d’un poisson hors de l’eau, les ouïes palpitantes, la bouche ouverte cherchant désespérément de l’air, traversa son  esprit. »

Ce qui fait tout l’intérêt du roman, c’est d’une part cette jeune Jeanne, l’implication de Jeanne en tourment avec sa propre histoire et ses propres souvenirs, sa mémoire,  Jeanne vraiment émouvante, et d’autre part les huit pensionnaires du lieu, tous atteints du même mal, la perte de la mémoire immédiate à la suite d’un choc, accident, traumatisme. Leur mémoire à partir de ce choc s’est arrêtée aux faits antérieurs, et leur nouvelle vie quotidienne est constituée de moments, de gestes, d’actes, de paroles qui à peine vécus ou dits sont oubliés.

« Mais dites-moi, vos patients… ils, euh, ils sont en séjour ici combien de temps? Quand même pas toute leur vie? »

Nathalie demeura impassible.

« Malheureusement, plus ou moins, mais cela dépend surtout de la capacité financière de leur famille, quand ils en ont, et de la reconduction des subventions. Après la rupture, je veux dire leur accident; ils se souviennent de rituels, de règles…Ils jouent au Solitaire, au Scrabble, au Memory, des jeux dont ils connaissent les lois…Idem pour les règles sportives.[…]

« Les souvenirs de long terme sont conservés, comme je vous l’ai dit, mais ils ne peuvent en acquérir de nouveaux. L’essence de leur personnalité est conservée, mais leurs émotions sont en partie modifiées. »

Je ne vous cache pas que ça m’a perturbée, me ramenant à ma mère âgée qui est dans cet état, mais à cause de son âge. Je me suis sentie très touchée par tout ce qui est dit ici de ces troubles. Les huit personnages vivent cernés partout de notes, post-it, sur les murs, dans leur téléphone, partout, pour tout leur rappeler de leur vie constituée de pointillés, seconde après seconde…Comme je le fais pour ma mère, accrocher partout des consignes qui aussitôt lues sont oubliées. Et c’est si triste…

Donc c’est une des raisons qui m’ont fait lire avec beaucoup d’empathie la vie de ces pensionnaires, hommes et femmes qui vont tous être de potentiels suspects. Suspects car il est avéré que le pendu ne s’est pas pendu tout seul… et que donc, il y a probablement dans le groupe quelqu’un qui n’est pas atteint de ces troubles, un ou une  qui joue – bien – et qui a tué. Reste à trouver qui et pourquoi dans un huis clos assez spécial. On pense ici inévitablement à Agatha Christie. Jeanne sera menacée, car si proche du but…

« L’enveloppe lui échappa des mains et tomba dans la neige.

Jeanne se baissa pour la ramasser, lorsqu’elle entendit un pfuiit siffler à ses oreilles.

Non loin, sur la mare, une petite gerbe de glace se souleva.

Il lui fallut un quart de seconde pour comprendre.

Oh putain mais…

Dans l’instant suivant, elle se jeta au sol

On me tire dessus!

Deux autres gerbes de neige jaillirent tout près d’elle.

Pffuiiit! Pffuiiit!

Elle roula sur elle-même dans la poudreuse.

Des tirs. Des tirs au silencieux!

Panique. »

Tout l’aspect psychologique très intéressant est développé ici sans lourdeur, sur ce sujet qu’est la mémoire…ce qu’on en fait, comment elle vit, comment elle peut aussi empêcher de vivre serein, bref… une exploration assez poussée du sujet qui m’a vraiment captivée. Car Jeanne aussi, est en butte avec ses souvenirs, ceux de l’enfance.

« Elle fut bientôt de retour dans sa chambrette. Elle se glissa à l’intérieur de la salle de bains et se passa de l’eau sur le visage en soupirant. Sa main chercha deux cachets, et elle se regarda dans la glace. Était-ce le reflet qui se brouillait, comme la surface d’un lac sous les orbes réguliers d’un caillou jeté au hasard?

« Car parmi tous les souvenirs

Ceux de l’enfance sont les pires

Ceux de l’enfance nous déchirent… »

Elle s’y trouvait de nouveau, dans ce salon toujours semé d’immondices, bercé pourtant par la lumière étrange d’un coucher de soleil. Le salon de Jeanne fillette, le salon de ses trois ans. Et voici qu’une main féminine au poignet constellé de traces de piqûres lui tendait un petit cadeau, noué d’un ruban.

« Joyeux anniversaire, bébé », disait sa mère. »

Ces quelques vers de la chanson de Barbara, bouleversante, comme Jeanne est bouleversée au souvenir de cette mère.

Il y a dans ce lieu clos une drôle d’ambiance, entre ceux qui jouent au Scrabble, Myriam la jolie violoniste, toutes ces personnes qui lorgnent leurs notes sur les murs ou sur leur téléphone, dans une sorte de déambulation un rien hallucinée… et le tueur qui rôde. Je ne dis rien de plus, ce livre est en fait constitué de plusieurs enquêtes dans l’enquête policière très réussie et si la lecture est agréable et intéressante, et elle sait aussi toucher au cœur. En tous cas, il y a là une vraie réflexion sur la mémoire et les souvenirs, ceux qu’on garde et ceux dont on voudrait se débarrasser à tout jamais. J’ai été très touchée par cet aspect du roman.

Alice, mère adoptive, écoutait souvent ce morceau qui s’est gravé à jamais dans le cœur de Jeanne;

« Traverser la nuit » – Hervé Le Corre – Rivages / Noirs

« Immobiles et sombres sous l’éclairage bleuté que la pluie pulvérise sur eux, soufflant de petits nuages de condensation vite dispersés par le vent traînard qui rôde le long des voies du tramway, ils attendent là, une dizaine, transis, emmitouflés, et se tiennent à l’écart de l’homme inanimé gisant sous un banc. Ils affectent de regarder ailleurs, loin, pour apercevoir l’approche d’une rame, ou bien scrutant l’écran de leur téléphone qui leur fait un visage blafard et creux. On est au mois de mars et depuis des jours le crachin fait tout reluire d’éclats malsains, de lueurs embourbées. »

Le genre de livre qui me laisse pantoise tant c’est brillant, tant c’est puissant. L’année, côté lecture j’entends, commence bien, très bien.

Hervé Le Corre est impitoyable avec un livre d’une noirceur sans défaut, un noir plus noir que noir et néanmoins d’une profonde humanité, au sens complexe, creusé, ce qui compte en nous de douleurs, de rancunes, de chagrins, de joies et d’amours aussi, de failles où se glissent des tendresses inattendues. C’est magnifique.

Trois personnages principaux, Jourdan le flic, Louise la jeune mère et un tueur fou et obsessionnel. Il ne faut pas omettre tous les autres, ciselés, jamais lancés dans l’histoire comme ça, pour rien. Non, on a là un travail d’orfèvre absolument bouleversant. J’ai fini cette lecture il y a deux semaines sans parvenir à en parler, trop touchée, émue, attachée à Jourdan et puis à Louise, cette jeune mère d’un petit Sam, ces deux êtres qui en ont bavé à cause d’un compagnon et père violent et menaçant. Louise qui par la grâce de la naissance de Sam est sortie de son existence à la dérive vit dans un état d’anxiété permanente. Et Jourdan en est  profondément secoué, entre colère et compassion, mais veut venger et sauver Louise et Sam, c’est un but qui le tient debout.

 » Jourdan ne sait pas ce qui mène les hommes vers leur chute. Il ne veut plus savoir. Alors la colère comme seule réponse aux questions impossibles. Comme ultime recours au fond de l’impasse.

La colère parce qu’au moins on se sent vivre, parce que ça fait moins mal que la tristesse.

Il sort de l’immeuble sous la pluie, dans le vent, et il offre son visage au mauvais temps et il regarde le plafond gris qui lui crache à la gueule. »

 

Je ne sais pas s’il est légitime de ma part de commenter un tel ouvrage, même en écrivant ça me noue la gorge. Autant de talent, autant de justesse et de lucidité sont admirables. Comment rendre vraiment grâce à un tel livre. C’est donc pourquoi je vais exprimer ici ce que j’ai ressenti, avec quelques extraits.

L’ambiance, c’est beaucoup de pluie, de nuit, de trottoirs, la police qui ramasse un clochard alcoolisé sous un banc devant des gens qui font mine de ne pas voir, attendant leur bus, la police qui découvre des cadavres de jeunes femmes, d’enfants –  une famille décimée – 

« Alors, il entre en enfilant ses gants. Reste avec elle, entend-il dire Elissalde à Corine. J’y vais. Il repousse la porte derrière lui.

Les corps des enfants étendus contre le mur mènent à la salle de bains, où la mère a été abattue sortant de la douche, sans doute parce qu’elle  a entendu les détonations malgré le petit poste de radio posé sur un placard qui débite encore ses bavardages. Jourdan éteint la radio. »

d’autres jeunes femmes encore dépouillées de leurs bijoux, montre, sacs, assassinées; l’ambiance ici c’est ce qu’il y a de pire dans nos sociétés, des addictions, de la haine, de l’abandon, du mépris et de la violence et de l’indifférence, mais aussi la tentation du bien avec Jourdan et plusieurs autres, avec cette Louise si attachante, et son petit Sam qui se dresse pour protéger sa mère. L’ambiance, c’est aussi les êtres qui vont chercher au fond d’eux le courage de continuer à rendre justice. Malgré tout.

Jourdan et tous ceux qui l’entourent sont à la peine. Parce qu’à évoluer dans un tel monde, combien de temps peut-on tenir si près du pire des hommes, si près de la mort, de sa puanteur, de son injustice et de sa violence? C’est Louise surtout dont la vie va mettre Jourdan en colère, Louise, cette jeune femme qui vit en faisant des ménages chez des vieux – oh pardon des personnes âgées, des…seniors ? – , certains gentils d’autres méchants et vétilleux, ni plus ni moins que les autres. Car on le sait, l’âge ne change rien à l’affaire. Louise est harcelée par son ex qui l’a cognée et qu’elle a fichu dehors sans parvenir à s’en défaire; il est là avec ses messages, ses coups de poing contre la porte, son omniprésence menaçante. Pauvre Louise avec son petit Sam, son « petit magicien », qui du haut de ses quelques années se veut le héros de sa maman, et il l’est véritablement.

« Louise l’invite à s’asseoir, lui offre quelque chose à boire. Jourdan refuse, elle n’insiste pas. Il lui demande ce qu’elle a à lui dire.

-Je veux que ça s’arrête. Je veux sortir Sam de tout ce bordel. Il avait pris ce couteau parce qu’il voulait tuer Lucas si jamais il revenait. Un gamin de huit ans ne doit pas avoir ce genre d’idées en tête. Et puis je ne vous ai pas tout dit. Je sais où trouver Lucas. Enfin…Je sais où on peut le trouver. »

Elle masse son épaule. Elle dit qu’elle a travaillé toute la journée et qu’elle a mal partout. Elle dit que sa vie n’est qu’une suite de jours semblables éclairés seulement par la présence de Sam, colorés par les dessins qu’il rapporte de l’école. Seuls les moments qu’elle peut voler avec Sam comptent vraiment. »

Et puis il y a un tueur fou, celui des jeunes femmes dépouillées de petites choses, un type ordinaire en apparence dont on va apprendre peu à peu qui il est. Et puis il y a le mari fou qui tue toute sa famille. Notre monde, qu’on le veuille ou non. Mais l’auteur offre des moments d’une infinie douceur pour Louise et Sam avec l’amitié bienveillante, aimante de Naïma. Et un Jourdan superbe et digne dans sa grande colère. Je vous laisse rencontrer tout ce monde, toute cette équipe policière, et aussi Marlène,

« Elle ne le quitte pas des yeux. Il aimait tant qu’elle le regarde. Il se sentait alors comme sous un soleil de printemps, cette douceur saupoudrée d’or. Il s’étonnait qu’une telle femme ait un jour posé les yeux sur lui et continue de le faire. Il aimait tant la regarder lui aussi. »

Iliana et Barbara, mais en tous cas, chaque personnage est peint avec une grande finesse.

Cette histoire se déroule à Bordeaux, comme quoi tout peut arriver à peu près partout, sous des dessus proprets, des dessous crasseux. Hervé Le Corre ne fait aucune surenchère, les violences familiales et conjugales

« Parfois , maman vient se coucher contre lui, le caressant dans son sommeil, mais aujourd’hui elle le laisse tranquille.

Au soir bâché d’anthracite, en partant, il pose sur le buffet, sous une lampe verte à l’abat-jour fatigué, le paquet de cigarettes qu’il a trouvé dans le sac de la fille. Il sait que ça lui plaira. »

 Et leurs dommages collatéraux qui occupent une grande partie de l’histoire sont, on le sait, chose commune. Et les SDF, les paumés, les défoncés avec leur cortège de drames. Face à ce monde, Jourdan, toujours fatigué mais toujours en colère et toujours sensible à l’injustice brandit son humanité un peu désespérée. La vie de cette brigade de police est édifiante, avec des portraits de femmes et d’hommes tous au bord de quelque chose, que ce soit l’indifférence ou la nausée, la fatigue mortifère ou l’excès de nervosité, le dégoût et la colère.

« Dans le couloir, des cris, des bousculades. L’un des types résiste, se débat. Ils sont deux flics qui luttent avec lui. Sa tête heurte le chambranle d’une porte et il se calme, groggy, le visage en sang.

Jourdan se lève en s’efforçant de ne pas voir la pièce tourner autour de lui. Il s’appuie à la table pendant que Bernie range les documents d’identité. En rejoignant la sortie, il aperçoit dans deux pièces le chaos provoqué par la perquisition. Mise à sac. Scène de guerre. Il y foutrait bien le feu. »

Que dire sinon que ce roman qui jusqu’à la toute fin se lit en immersion totale, avidement, ce livre parfait en tous points à la toute fin nous plonge dans le noir le plus absolu. Une écriture sobre qui touche au cœur, un immense talent.

Arrivant très en retard sur les articles de presse et ceux des autres blogs, je tiens surtout à exprimer mon admiration et même ma reconnaissance à Hervé Le Corre et à son éditeur de m’avoir offert une lecture si puissante et marquante. Autant d’émotions. Autant de beauté –  mais oui, aussi –  merci !

Gros coup de foudre, le second de cette année débutante. La photo de couverture est formidablement bien choisie. Visage noyé de pluie et rimmel qui pleure.

Coco évoque « Reservoir dogs » et Elissalde fredonne « Stuck in the Middle with You

« Marta et Arthur » – Katja Schönherr – ZOE éditions, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine

 » Elle avance à peine dans ce vent, sur le sable mou, et le cuir de ses bottes est mouillé depuis longtemps. Il n’y a personne sur la plage en dehors de Marta. Des centaines de carapaces abandonnées, de fines pattes cassées et de pinces rejetées par les flots sont éparpillées sur le sol; un champ de bataille de crabes morts. Le vent frappe Marta au visage, le froid est mordant. Les vagues heurtent violemment les brise-lames en pierre et s’écrasent. Le lourd ciel anthracite enfonce l’horizon dans l’eau. Prélude à une tempête enragée.

Environ à mi-hauteur entre la digue et la mer, quelqu’un a disposé un cercle de pierres dans le sable. Il est presque entièrement recouvert. Ça devait être là, à cet endroit, se dit Marta en s’arrêtant. Elle sort un sac en plastique plié de la poche de son manteau. Puis elle s’accroupit et commence à le remplir de sable. »

Le roman débute avec la mort d’Arthur. Intéressant choix de narration que ce va-et-vient entre la fin et l’histoire de ce couple. Lecture faite avec un recul viscéral que j’ai ressenti face à ces personnages, Marta et Arthur. Cela donne une lecture à distance face à ce couple franchement pas sympathique. Mais je m’attache pourtant à la lecture et très vite m’obsède une question: Mais pourquoi ?

L’auteure je crois s’applique particulièrement à décrire froidement tout le parcours de ces deux personnes. Marta est lycéenne quand elle rencontre Arthur, un professeur – et un grand écart d’âge. Dès le début, je me suis dit oh mais noooon ce n’est pas possible, elle ne va pas avoir une histoire avec ce type, extrêmement antipathique !  ( et moche comme je me l’imagine ) Et si, elle l’a.

« L’encre se brouilla. Il laissa ainsi son empreinte digitale sur le cahier de Marta. À la maison, Marta recopia son empreinte au format A3. Elle passa des heures penchée sur ce labyrinthe, avec le sentiment de s’approcher de cet homme à chaque ligne.

Mais en fait. En fait, Mr Baldauf ne lui plaisait pas du tout. Quand elle le regardait en cachette, elle trouvait toujours quelque chose de nouveau qui la dérangeait. Ses dents, jaunies par le tabac. Son col, beaucoup trop strict. Son nez, déformé. Sa moustache, vieillotte. Et pourtant, Marta ne pouvait pas s’empêcher de penser continuellement à  cet homme. Elle savourait le sentiment de lui plaire et était toujours fébrile à l’idée de le revoir. »

Mais est-ce une histoire d’amour? Qu’est-ce qui fait que Marta va poursuivre cette relation, si jeune ? Son histoire familiale? Une recherche insoupçonnée d’affection, d’amour, de stabilité? Oui, mais pourquoi avec ce type? Voilà, ça commence comme ça, l’auteure m’a hameçonnée et c’est parti pour tout lire, en état parfois de sidération, tenue à distance par autant de stupidité – en apparence car il y a sûrement un traumatisme chez Marta pour s’enferrer là dedans, non ?

C’est bien là une relation sado-masochiste, avec Baldauf odieux, dur, railleur, méprisant ( je le hais !!! ) et une Marta qui endure au début avec un sentiment d’être aimée, elle est jeune. Et bête je trouve. Quand Arthur va récupérer les affaires de Marta chez sa mère.

« Arthur rentra à la maison et parut très content. Dorénavant – et bien qu’elle doive ménager son pied – , elle s’occupa du ménage d’Arthur avec beaucoup de zèle; heureusement, sa grand-mère lui avait appris tout ce qui était important. »

et peu regardante sur le respect

« Une fois, Marta le chatouilla sous son aisselle béante en disant: « Guili-guili. »

Arthur sursauta. Puis il lui cracha au visage. Marta fit mine de rire tandis que la salive au dentifrice d’Arthur lui coulait sur le nez, mousseuse. »

J’ai aussi bien du mal à aimer Marta, sans en penser grand chose, mais elle génère en moi une totale incompréhension. C’est ça qui fait tout l’intérêt de ce roman, c’est que ces deux ne sont en aucun cas attachants. Car Marta a un travail, de quoi se débrouiller seule…Ce qui la taraude, c’est sans doute l’idée d’être aimée…Mais alors, pourquoi ne choisit-elle pas le gentil et charmant Georg, son collègue de travail? Mais pourquoi ??? Je saisis le côté pervers, malsain d’Arthur, un vrai de vrai sale type…Oui, mais…En fait il faut aller jusqu’au bout pour saisir le choix de Marta et qui est Marta. Entre l’histoire du couple, les funérailles d’Arthur ponctuent le récit. Bien étranges funérailles, l’application de Marta à ce sinistre spectacle, rituel, adieu ? Où l’on comprend que tout n’est pas si simple, ou si tranché.

« En entrant dans la chambre, elle est accueillie par un mur d’air vicié. La pièce est surchauffée. Comme jamais. « Bonjour », murmure Marta en tenant le sac en hauteur, comme si Arthur pouvait mieux le voir ainsi, malgré le torchon qui couvre son visage. Elle ouvre le rideau et s’approche d’Arthur. Elle commence à lui retirer ses chaussettes. Puis elle se baisse pour dénouer le sac poubelle. Les poissons frétillent et bruissent toujours. Marta retire la mousse des marais du sac et la met sur la tête d’Arthur, l’arrange pour en faire une coiffure d’algues. Puis elle rabat précautionneusement le torchon vers le bas de façon à dégager son front ridé; les yeux restent couverts. Elle laisse une tige de mousse des marais dépasser sur son front comme un fougueux accroche- cœur. »

Et puis il y aura Michael, le fils, qui bébé pleure beaucoup, qui dort bien peu et Marta en mère; là, on commence à s’interroger. On a pitié de Marta, et elle fait un peu peur et elle devient inquiète, quand Michaël grandit.

« Michaël leva la tête. Un regard que Marta n’avait jamais vu entre eux glissa  d’Arthur à Michaël, du père au fils, et il y avait dans ce regard quelque chose de tellement intime, une si profonde compréhension mutuelle que Marta prit aussitôt peur. L’adolescent pouffa de rire, Arthur l’accompagna de son rire sonore, et Michaël se tenait déjà les côtes avant que ça puisse lui faire mal. Ils riaient de Marta.

Dans le miroir: son visage à elle, ses taches de rousseur. En arrière-plan: la moquerie. »

Le seul que j’aie aimé franchement est Georg – Michael est peu présent dans l’histoire sauf tout petit et ado mais éclaire la fin -. Le seul être normal est Georg. Georg aime Marta, lui; Georg sourit, est respectueux, gentil et intelligent…Mais Marta a choisi Arthur…et je vous le dis: c’est incompréhensible !

« Georg rit et prit congé en faisant son fameux salut temporal.

Marta sentit son cœur battre la chamade. Elle lâcha Neptune et suivit Georg.

-Georg!

-Oui, dit-il en se retournant.

-Est-ce que tu as tenu ta résolution?

-Ma résolution de toujours dire ce que je pense?

-Oui.

-Non, répondit-il. Mais tu fais bien de me le rappeler: je reprendrai la même l’an prochain.

-Tu veux que je te dise ce que je pense maintenant?

Georg réfléchit avant de répondre, en regardant le ventre de Marta:

-Il ne vaut mieux pas. C’est trop tard? Ça ne me sert plus à rien si tu commences à être franche maintenant. »

Ce livre parle donc des actes manqués, des décisions fatales, des choix dont on ne sait d’où ils viennent, c’est un roman noir, oui, je ne pouvais pas le lâcher, tenue par une colère sourde. Comment un choix va diriger une vie, comment deux personnalités si peu faites pour s’assortir vont entrer en guerre avec effets collatéraux. Beaucoup de choses s’éclairent dans la seconde moitié de ce roman si bien construit. 

Moi je dis: « Chapeau !  » à Katja Schönherr d’arriver à ce résultat, à savoir un coup de cœur pour l’histoire de ces deux personnages repoussants, chacun à sa manière, et pour une écriture glacée, glaçante et parfaite.

Cette citation de dernière page, attribuée à l’ancien directeur de l’Office fédéral de police criminelle allemande, Horst Herold.

« Si on allumait des bougies, la nuit, sur les tombes de tous ceux qui en réalité ont été assassinés, nos cimetières seraient bien éclairés. »

« L’enfant de la prochaine aurore » – Louise Erdrich – Albin Michel/ Terres d’Amérique, traduit par Isabelle Reinharez

« Quand je te dirai que mon nom blanc est Cedar Hawk Songmaker, que je suis la fille adoptive d’un couple progressiste de Minneapolis, qu’après être partie à la recherche de mes parents indiens et avoir appris que je suis née Mary Potts j’ai caché à tous ma découverte, tu comprendras peut-être. Ou pas. Cette histoire, je vais tout de même l’écrire parce que depuis la semaine dernière les choses ont changé. Selon toute apparence – sauf que personne ne le sait -, notre monde régresse. Ou progresse. Ou peut-être marche en crabe, d’une façon qui nous échappe encore. Je suis sûre qu’un jour ou l’autre quelqu’un finira par mettre un nom sur ce que nous vivons, mais je n’arrive pas à imaginer comment tout ce qui nous entoure et tout ce qui est en nous pourrait être réparé. L’invisible, les quanta à l’origine de notre création sont mêlés aux événements en cours. Quoi qu’il soit en train de se passer, nous sommes abreuvés de flashs infos sur la manière dont la situation sera gérée – de simples conjectures, en réalité, sur ce qui nous attend- et c’est pourquoi j’écris ce récit. »

Je ne pouvais pas couper cette introduction qui se doit intégrale pour comprendre ce qu’est ce roman. J’aime énormément Louise Erdrich, certains romans plus que d’autres et celui-ci n’est pas dans mes préférés, mais sincèrement, on ne peut confondre la voix, la plume de cette auteure avec aucune autre. Mêlant poésie et langage familier avec un talent fou, ici c’est la voix de Cedar, jeune femme ojibwe adoptée par un couple blanc qui raconte. Elle parle à son enfant à naître comme on écrit un journal. Elle lui parle pour le rassurer, le préparer, lui dire comme elle l’attend avec impatience, lui dire comme déjà elle l’aime infiniment. Très jolie forme donc pour ce roman assez effrayant, présentant un monde dans lequel la religion et le totalitarisme sont en train de prendre les rênes, en particulier sur les femmes enceintes et les enfants à naître.

C’est quand Cedar décide d’aller rencontrer sa mère biologique que tout commence. La famille Potts est décrite avec humour, car jamais d’angélisme chez Louise Erdrich. La mère biologique:

« Elle tend les bras et s’avance vers la voiture. Elle transpire un peu dans son débardeur noir moulant, qui laisse apparaître des bretelles de soutien-gorge roses, et son pantacourt noir et évasé. Son corps bien proportionné, aux allures d’ours, est tout en graisse musclée, et elle a un joli visage aux traits réguliers. Elle est jeune. Elle a d’étincelantes dents blanches et de petits yeux noirs rieurs et fuyants. Sa chevelure châtain, balayée de mèches rousses, est retenue au sommet de sa tête par une de ces pinces crabes en plastique, de couleur bleue, et elle porte des perles aux oreilles. de vraies perles, on dirait. Je descends de la voiture dans l’air chaud et suffocant. »

Elle a à maintes reprises décrit la vie dans les réserves et la tristesse de ces endroits (« Love medicine », par exemple, terrible ). Sur la route, premiers signes:

« 9 août

Le lendemain matin, je prends la route qui va vers le nord pour me rendre chez les Potts. J’ai de fulgurantes bouffées d’émotion. Tout ce que je vois en chemin – sapins, érables, centres commerciaux, compagnies d’assurance et boutiques de tatoueurs, herbes folles des fossés et gens dans les maisons – , tout est physiquement en équilibre sur ce point de transition entre le présent des choses et le grand, l’incompréhensible changement à venir. Et pourtant rien ne me semble franchement insolite. Un peu calme peut-être, et certains sermons annoncés sur les panneaux d’affichage des églises sont plus alarmants que d’habitude. La Fin des Temps est arrivée ! Êtes -vous prêts pour l’Enlèvement? Dans un champ immense et vide se dresse un panneau sur lequel on lit: La Future Maison du Dieu Vivant. »

La mise à l’abri de Cedar va prendre alors l’allure d’une course poursuite sans savoir vraiment qui la poursuit, avec une méfiance envers chaque personne rencontrée, y compris ses plus proches, comme Phil, le papa de l’enfant à naître. Ainsi elle va se retrouver à l’hôpital de Fairview Riverside, chambre 624, après un appel mystérieux de Mère. Ce sont clairement ces chapitres que j’ai préférés, la seconde partie du roman jusqu’à la fin et le dénouement dont je ne vous dirai rien si ce n’est que c’est à pleurer…Belle et froide et blanche de neige.

Remarquable écriture et ici un ton piquant, la voix de Cedar est acérée, teintée d’humour noir, désabusé, colérique et assez désespéré, et puis sans pleurnicherie. Les personnages sont très intéressants, on ne sait jamais qui est de quel côté, la suspicion est constante, la défiance même envers les plus proches, cet « état autoritaire » sème le trouble. C’est curieux, cet état de fait me semble familier. Quand la supercherie idéologique mène le monde à la baguette par des procédés douteux et à des fins douteuses. Jusqu’où ? Cedar et Phil s’aiment et se marient,

« Pendant la journée, le regard perdu dans la végétation touffue et bruyante qui s’étend derrière la maison, je pense au bonheur physique que nous partageons, Phil et moi. Je ferme ensuite les yeux et j’écoute le grondement et le fracas du monde qui passe en trombe. Nous aussi, nous passons en trombe. le vent cinglant nous double. Nous sommes si brefs. Un pissenlit d’un jour. L’enveloppe d’une graine ricochant sur la glace. Nous sommes une plume tombant de l’aile d’un oiseau. Je ne sais pas pourquoi il nous est donné d’être tellement mortels et d’éprouver tant de sentiments. C’est une blague cruelle, et magnifique. »

C’est beau, n’est-ce pas? On sent ici chez Louise Erdrich de la colère et du chagrin, un livre que je suppose écrit à l’ère trumpiste. Parfois un peu dur à suivre pour moi, j’ai tout de même éprouvé un grand plaisir grâce à l’écriture et dans le ton, dans la douceur, l’intelligence et l’humour de cette jeune mère qui écrit à son enfant à venir sans niaiserie, jamais, au contraire avec lucidité, humour, et tendresse…La filiation, l’identité et l’autochtonie sont présentes tout au long de l’histoire en un questionnement profond et assez désespéré. Le seul espoir, cet enfant que porte Cedar en une constante intimité. Naissance.

 » Tu étais bleu, très légèrement. Au fur et à mesure que tu respirais, tu as rosi, puis rougi, et le duvet soyeux qui couvrait ta peau s’est mis à miroiter comme du cuivre. Tes membres veloutés se sont dépliés, souples et forts. Tu as renversé la tête en arrière. Tes yeux étaient du bleu ardoise des yeux de nouveau-né, mais en plus foncé, brûlant déjà de vivre. Tu as soutenu mon regard et j’ai glissé mon doigt dans ta main. Tu m’as dévisagée en t’agrippant avec une force implacable, et j’ai scruté l’âme du monde.

C’est toi, ai-je dit. Cela a toujours été toi. »

Et puis des références à Hildegarde de Bingen, cette femme incroyablement poétique, romanesque, courageuse, tout comme Sainte Kateri.

« Hildegarde de Bingen passa sa jeunesse enfermée dans un abri de pierre. Ses parents décrétèrent qu’elle devrait vivre en recluse et, lors d’une cérémonie funéraire, elle fut claustrée, probablement à l’âge de sept ans. Au moins, elle avait Jutta, son guide spirituel. Il y avait une fenêtre par laquelle on lui donnait à manger. Et une ouverture par laquelle on lui glissait une poubelle. Pas surprenant qu’Hildegarde ait eu des visions bouleversantes.

Tout est pénétré de connexions, pénétré de relations. »

Louise Erdrich est sans aucun doute une des plus grandes plumes venues d’Amérique c’est pour moi incontestable.

Je sors finalement de cette lecture assez sidérée, parce que ce livre est terrifiant et beau. 

« Je reste tranquille, seule.

Et je me rappelle maintenant que j’y étais, la dernière fois qu’il a neigé au paradis. J’avais huit ans. Je le sens, là. Le froid qui envahit mon corps, sa clarté. Le ciel déversait de la neige en abondance. […]Et moi je suis dedans, je tombe avec elle, je l’enfourne dans ma bouche, la lance dans les airs, en bombarde mon père et ma mère. La blancheur emplit l’air et il n’y a rien d’autre que de la blancheur. Je suis ici, et j’étais là-bas. Et je me suis posé la question, depuis ta naissance. Où seras-tu, mon chéri, la dernière fois où il neigera sur terre? »