« À la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres;
Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d’antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus…Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d’une petite gazelle;
Et dans un coin, il y avait la hyène.
Tout empaillée qu’elle était, elle vivait, j’en étais certaine, et elle se délectait de l’effroi qu’elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. »
Sur le conseil avisé d’une amie, j’ai acheté et lu d’une traite ce court roman sidérant, effrayant, qui dit tant de choses sur plusieurs sujets. Grandir, veiller, survivre, et j’ajouterais apprendre. Il est difficile de résumer ce court roman d’une rare intensité, une lecture qui met les nerfs et le cœur à rude épreuve, enfin ça a été le cas pour moi. L’enfance, les violences, tout ces sujets souvent évoqués sont ici tellement bien décrits que ça coupe parfois le souffle.
Au fil de la narration, l’angoisse monte, le sang se glace, j’ai eu des moments de recul tant l’écriture met dans un état d’angoisse, chaque ligne lue amène à l’anxiété. En adulte courageux, on oublie la peur de poursuivre cette histoire et on prend en affection les deux enfants, frère et sœur, on se dit, on espère, qu’ils vont savoir affronter l’horreur qui les poursuit, eux, la jeune fille qui raconte, et le petit frère, pris au piège du sordide sortilège créé par l’univers guerrier et meurtrier du père.
« J’aimais m’endormir avec sa petite tête juste sous mon nez pour sentir l’odeur de ses cheveux. Gilles avait six ans, j’en avais dix. D’habitude, les frères et soœurs, ça se dispute, ça se jalouse, ça crie, ça chouine, ça s’étripe. Nous pas. Gilles, je l’aimais d’une tendresse de mère. Je le guidais, je lui expliquais tout ce que je savais, c’était ma mission de grande sœur. La forme d’amour la plus pure qui puisse exister. Un amour qui n’attend rien en retour. Un amour indestructible. »
Et donc, on continue à lire et à entrer dans l’esprit perturbé du petit frère Gilles, qui ne rit plus, soudain devenu dangereux et effrayant, comme son père. D’autres personnages sont dessinés avec subtilité, comme le marchand de glaces, ou Monica.
L’autrice sait créer une atmosphère pesante, puis carrément anxiogène. Les personnages, pour la plupart, sont pleins d’ambiguïtés, même ceux en lesquels la jeune fille a confiance. C’est elle qui va avancer, pour elle-même et pour sauver Gilles, prenant des risques dans l’univers violent qui l’entoure. Mais elle veut combattre, le père d’abord, pour Gilles habité par la Hyène, dans une emprise sidérante, on peut même dire surnaturelle .
Reste à parler de la passion de la jeune fille pour la physique, son admiration pour Marie Curie, soutenue par le professeur Pavlovic. Il y aurait beaucoup à dire de cet homme, aussi, et sur chacun des personnages, car tous sont creusés, complexes et pour certains vraiment repoussants .
Je m’arrête ici, c’est un choc de lecture, avec un large spectre de sujets encore très actuels – qui le seront je pense toujours, hélas -. C’est un livre violent mais beau, cruel, triste mais tendre et souvent lumineux par la grâce de cette jeune fille brillante, née dans une famille un rien tordue.. Un bel exemple de ce qu’est la vie, parfois, complexe et violente, une vie que l’on sauve par l’amour. Il y est question de survie, de la volonté de sauver, et de se sauver. La mort est omniprésente, mais aussi la jeunesse et la difficulté, parfois, à grandir. Pour moi, l’autrice dresse ici un tableau noir et cru du monde, celui de la famille en particulier, mais aussi celui qui nous entoure au quotidien, empli de violence et de perversité, un monde où sans combattre on ne survit pas.
« Une deuxième silhouette est apparue à côté de celle de ma mère. Mon père a tourné la tête, Gilles le tenait en joue avec une arme de poing. Je n’y connaissait rien en armes, mais j’ai vu à la tête de mon père que ça n’était pas un jouet. Elle avait l’air immense dans la petite main de mon frère.
Il n’avait que onze ans, c’était un enfant. Il m’a semblé si petit tout à coup. Un petit garçon. J’ai regardé l’arme dans sa main et j’ai repensé à la glace vanille-fraise. C’était il y a cinq ans. Et je revoyais Gilles pour la première fois après l’accident du glacier. Il était là, mon tout petit frère. »
Il reste l’amour, celui de cette jeune fille pour son petit frère et pour Marie Curie. J’ai été très émue plus d’une fois, et je suis bien loin de tout vous dire, ou de vous parler de tous les personnages, jamais simples, toujours finement travaillés.
Un très très beau roman !
Ce petit post écrit et ce livre fermé, il me reste un nœud au ventre bien difficile à défaire. Un grand livre. Mon court article n’en dit pas tout, plusieurs personnages sont essentiels dans ce roman que je vous invite à découvrir, vraiment. Merci à Nadine et Régis de m’en avoir parlé.
Une musique s’entend en fond sonore: La valse des fleurs, de Tchaïkovski :
