« La famille Ruck » – Katja Schönherr, éditions ZOE, traduit par Barbara Fontaine ( allemand )

La famille Ruck par Schönherr« Bien qu’elle monte et descende l’escalier de sa maison plusieurs fois par jour depuis plus de quatre-vingts ans, bien qu’elle connaisse cet escalier par cœur, cette fois-ci, en descendant, Inge Ruck a commencé à réfléchir au nombre de marches restantes. Encore cinq ou six? s’est-elle demandé.

Et c’est à ce moment-là qu’elle est tombée. »

Je retrouve avec plaisir la plume affûtée de Katja Schönherr, acide et si proche de l’humanité dont elle parle. Vous souvenez-vous  de « Marta et Arthur »?  Eh bien, cette autrice sévit à nouveau, élargissant le couple à une famille, enfin ce qu’il en reste, ce qui en subsiste, ce qui persévère. Une vieille dame, Inge, veuve de Richard, ses deux fils dont un absent – Jens -, sa petite fille Lissa. La voisine Ulrike, une femme sympathique, serviable, intelligente, et puis il y aura plus tard Lilo l’infirmière.

« Chaque famille a son odeur propre. Même si cela fait des années que sa mère habite la maison toute seule, l’odeur que Carsten a perçue en ouvrant la porte hier, en fin d’après-midi, était encore la même. Celle de toujours. Ce mélange d’Inge, Richard, Jens et Carsten. Âcre, lourd, un peu renfermé et épaissi par la laque d’Inge. L’odeur colle aux tapis et aux murs, elle suinte des plinthes et des joints, de toutes les couvertures, serviettes et vêtements. Et des oreillers, surtout des oreillers. Carsten n’aurait pas été surpris de voir son père descendre soudain l’escalier. »

Avec le même humour assez noir que celui du précédent livre, l’autrice dépeint avec vivacité et ironie les tiraillements intergénérationnels de cette famille Ruck. La vieille mère chute dans les escaliers et c’est une sorte de réaction en chaîne qui se déclenche. Le fils a le devoir d’arriver au plus vite pour aider sa mère et ensuite de trouver des solutions pour qu’il puisse repartir, éventuellement. Il arrive donc avec son ado de fille, Lissa – pour moi, elle est l’œil qui observe, celle qui réfléchit, celle qui sans aucun doute apporte le plus d’affection à la grand-mère, celle qui a le plus de finesse dans l’analyse de sa famille. Elle repeint le banc de sa grand-mère et rêve d’une formation artisanale:

« Lissa est en train de songer à une formation artisanale. D’ébéniste ou de peintre. Ou encore plus fou: de plombière. L’inconvénient, c’est que Sabine serait tout le temps tentée de l’embrigader dans son stupide projet de maison. Mais l’avantage, c’est que ses parents seraient choqués. Certes, autrefois ils regardaient avec elle des albums sur les conducteurs de pelleteuses, les ouvriers du bâtiment, les éboueurs et les maçons – rien que des hommes; les seules femmes présentes dans ces albums étaient des mères et des infirmières. Mais, comme pour tous les parents qui se respectent, ce n’était bien sûr que du folklore enfantin. La dernière chose qu’ils espèrent pour leur fille, c’est qu’elle doive se salir les mains pour gagner sa vie. Pour Sabine et pour son père, c’est pratiquement une évidence que Lissa va faire des études. « 

Quant au second fils, c’est l’homme invisible, sans doute en rupture avec ceux qui furent « les siens ». D’ailleurs la relation d’enfance des frères est égrenée ici et là au fil des pages et on comprend bien que ça a toujours été conflictuel. Sans qu’on sache vraiment pourquoi d’ailleurs. Quelque chose de l’ordre du dominant et du dominé, du fils préféré aussi…

L’histoire est ainsi emplie de ruptures qui redistribuent les cartes de la vie quotidienne d’Inge, de Lissa, de Carsten. L’écriture, assez factuelle prend pourtant un ton un peu acide, un poil moqueur, un rien « méchant ». On n’atteint pas les sommets cruels de « Marta et Arthur », mais on les frise. Et c’est ce que j’aime, à nouveau, chez cette autrice. Cette distance avec ses personnages, et son rapprochement de ceux qui pourraient être ses amis, comme Lissa et Ulrike. 

C’est un peu une tragi-comédie, et comme dans le premier roman de Katja Schönherr, comme une marque de fabrique renouvelée, une capacité à parler des petits dessous pas nets des personnages, de leurs défauts et de leurs faiblesses. Lissa s’en tire haut la main à mon avis, avec son acuité affectueuse mais lucide envers sa famille. Ah! J’oubliais: le chat s’appelle Zorro, et il a le mot de la fin.

La porte d’entrée est à peine entrouverte. Inge prend sa canne et l’ouvre grand. À ce moment-là, Zorro se faufile entre ses jambes pour entrer dans la maison; sa douce fourrure contre son collant. Il n’a jamais fait ça. Zorro est un chat d’extérieur, il n’est encore jamais entré. Sans hésiter un instant, comme s’il s’y connaissait, il monte l’escalier à toute vitesse. Avec le bruit d’une petite balle en caoutchouc qui tombe vers le haut, comme si c’était possible. Marche après marche, douze marches étroites, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap.

Le chat s’arrête en haut de l’escalier. Il se retourne, regarde Inge et miaule. Il l’invite à le suivre. »

Bref, j’ai beaucoup aimé ! Je n’y connais absolument rien en musique allemande, mais j’aime bien cette chanson, et comme j’aime bien finir en musique…voilà ! 

« Prendre son souffle » – Geneviève Jannelle, éditions Québec Amérique

Prendre son souffle par Jannelle« Il eut mieux valu que je ne te rencontre jamais, amour de ma vie. Mais voilà, c’est arrivé. Je me dis parfois que je suis injuste, qu’un tour de montagnes russes avec toi vaudra toujours mieux qu’une vie entière dans la grande roue avec qui que ce soit d’autre. Reste qu’il y a  de ces jours où, au plus profond de mon ventre, je souhaiterais ne pas avoir traîné au lit, ce matin-là. J’aurais eu le temps de prendre un café à la maison et ne me serais pas trouvée sur ton chemin de cycliste pressé, mon latté à la main. Tu ne m’as pas renversée mais c’est tout comme. »

Un roman d’amour insensé, magnifique, bouleversant. Cru et cruel. Ces deux adjectifs vont très bien à cette histoire. Loin de ce qui peut exister de pire dans les romans d’amour, voici un livre qui nous atteint en plein cœur avec ce que la vie parfois peut nous réserver d’amour, de passion folle mais aussi de violence et de cruauté. Nous donner un immense bonheur pour nous l’arracher dans d’odieuses souffrances. C’est de ça dont il est question ici. D’amour fou et de douleur inextinguible.

Un jour ordinaire, « accident » de vélo, une rencontre fortuite et l’éblouissement, la folie des corps qui se met en marche, l’emballement des cœurs, le souffle coupé à la première rencontre. L’amour fou, quoi…

Les corps. Parlons-en… Le corps d’Eden, – car ce beau jeune homme sportif se prénomme ainsi -,  son corps donc, comme le furent ceux de sa sœur et de son frère –  est atteint de « l’ataxie de Friedrich », maladie neuro – dégénérative invalidante puis fatale.

« Tu as mis un certain temps à me parler de ta famille, et quand tu l’as fait, c’était de façon évasive, en la qualifiant de défectueuse. Tu n’as pas voulu t’expliquer. J’ai imaginé bien des scénarios qui pourraient coller à ce mot. Que veux- tu, c’est tout moi, ça: curieuse avec beaucoup d’imagination. Ton secret m’obsédait. Un père alcoolique? Des parents séparés à couteaux tirés depuis toujours? Une famille rongée par de vieilles chicanes intestines? Un frère en prison? Ou encore une famille née de l’inceste, où ton père et ta mère étaient en fait frère et sœur? J’étais loin du compte. »

On l’apprend assez vite parce qu’Eden se doit de le dire à cette femme dont il est éperdument amoureux. Il va lui expliquer ce mal qui lui a enlevé deux êtres chers. Alors ils vont vivre intensément, voyager partout dans le monde, dévorer la vie autant que possible.

« Tu voulais voir le monde et je voulais te voir voir le monde. Alors nous avons vidé nos banques de vacances compulsivement et pris des semaines à nos frais quand ça ne suffisait pas. Ça ne faisait pas l’affaire de tous les patrons, alors nous bougions. Ciao bye! »

C’est cet amour fulgurant que nous raconte l’autrice avec un incroyable talent qui essaye d’éviter les larmes – ou presque -. Elle raconte la soif et l’urgence pour ce couple à vivre intensément chaque moment.

« Nous vivions totalement dans le moment présent. 

Que faire d’autre quand on n’a pas d’avenir? »

Quand la maladie va faire véritablement son entrée dans leur vie de couple, ils vont tout tenter. Eden a dit à Anaïs qu’elle devra le quitter quand il ne pourra plus lui faire l’amour. Et quand ce moment arrive, après avoir usé de quelques stratégies pour quand même s’aimer encore, quand la tragédie va exploser dans leurs cœurs et leurs corps, ils feront appel à un homme, un troisième, pour les ébats sexuels. Il s’avérera que ça ne pourra pas fonctionner longtemps. Vous lirez pourquoi, et comment Anaïs, finalement, accompagnera Eden jusqu’au bout, après des détours infructueux. Rien que d’écrire ceci, j’ai des frissons dans le dos. 

« Me prendre dans tes bras semblait difficile. Tes mains répondaient mal. Ta tête reposait dans un drôle d’angle. Toi autrefois si beau, si fort, si viril, tu ne t’allais plus à la cheville. Tu étais…si diminué. Ça me faisait mal. Chaque jour, ça me serrait le cœur à m’en donner des douleurs à la poitrine. Te voir trébucher sur mon nom. Te voir laisser tomber un objet. Un autre. Un de plus. Te voir te lever péniblement de ton fauteuil pour aller cueillir un livre trop haut et y retomber comme si tu venais de gravir le Kilimandjaro. Mal, mal, mal, j’avais mal. Tout le temps, chaque fois que je te regardais.

Ce soir-là, me recroqueviller sur tes genoux a été ma façon de ne pas te regarder. Enfouir ma tête contre ton torse et fermer les yeux.

-Va-t’en ‘naïs. Lé pas to tard. »

Quoi qu’il en soit, je ne raconte rien de plus, ce roman est d’une grande force, d’une infinie tristesse, mais aussi très très beau dans une écriture qui nomme les choses sans détours; mais il dit aussi que la vie, même comblée d’amour, parfois ne peut pas être sauvée, que la mort avance comme une ombre jusqu’à ce qu’elle envahisse tout et que c’est inexorable et fatal. Le cœur d’Anaïs ne cessera de battre pour son homme, Eden, le seul, son unique amour.

« Un deuxième amour ne ferait que porter ombrage à la grandeur de ce que nous avions eu, toi et moi. Comme si c’était imitable. Remplaçable. Et ça ne l’était pas. »

Alors vous savez, je ne suis pas une grande adepte des histoires d’amour comme seul sujet d’un livre. Mais là, réellement, c’est bien plus qu’une histoire, c’est une sorte de leçon qui n’en a pas l’air. Une leçon de vie, à garder pour quand ça va mal, pour les jours qui parfois deviennent ténébreux, pour les découragements. Une leçon magnifique, jusqu’au bout. 

Contrairement à ce qui est dit en 4ème de couverture, je ne crois pas qu’Anaïs fasse « les pires choix ». Pour moi, non, tout au contraire, avec un énorme courage elle choisit de vivre son amour, quelles que soient les souffrances qu’elle endurera.

Un très beau livre, fort, difficile parfois, très troublant aussi. J’ai vraiment adoré cette histoire qui, je pense, peut donner également à réfléchir sur ce qu’on attend de la vie. Bravo. C’est un gros coup de cœur.

Anaïs écrit à Eden, le temps des adieux, quatre dernières pages bouleversantes, juste un extrait:

« J’ai écrit ces deux dernières phrases lentement, alignant les mots un à un, chacun portant tout le poids de mon amour pour toi: « Je ne sais pas si j’ai su t’aimer correctement. De la bonne façon. Mais je t’aime. » et pouf.

Après le point final, de battre, mon cœur s’est arrêté.

De battre, ou de se battre. C’est selon.

Mais il s’est littéralement arrêté. »

Gros coup de cœur et j’ai choisi ce morceau pour dire adieu à Eden:

« Le vent léger » – Jean-François Beauchemin, éditions Québec Amérique

Le vent léger par Beauchemin« La famille Cresson en mille-neuf-cent-soixante-et-onze:

La mère, quarante ans

Le père, quarante-et-un ans

Enzo, dix-sept ans

Léonard, quinze ans

Zelda, treize ans

Elliot, onze ans

Arthur, neuf ans

Zénon, six ans

Un matin de l’été mille-neuf-cent-soixante-cinq, peu après le passage de la benne à ordures, la verroterie des dernières étoiles a cessé de scintiller, et la nuit noire du monde a majestueusement cédé la place aux rayons poétiques et très anciens du soleil. À peine plus tard, le jardin jouxtant la remise, avec ses zinnias aussi colorés que des oiseaux, s’est avancé de quelques pieds, le ciel a pivoté sur lui-même dans un petit bruit d’essieu, puis j’ai installé en plein milieu de l’allée la vieille caisse à oranges descendue du grenier. Alors, Enzo, le plus vieux de la famille (onze ans ) est monté dessus et a lu pour nous un discours très émouvant, écrit très phonétiquement, sur la beauté des êtres et des choses. […] Finalement le téléphone a sonné et, quand Enzo a décroché, nous nous sommes agglutinés tous les cinq autour du combiné, c’était papa qui de l’hôpital nous annonçait que notre petit frère Zénon, le dernier d’entre nous, venait de naître. À présent que nous étions enfin tous réunis, notre histoire pouvait commencer. »

Comment dire la beauté de cette histoire? Comment trouver les mots pour en parler? Le faut-il d’ailleurs? Jean-François Beauchemin ne cesse de m’enchanter, de m’émouvoir, de me bouleverser une fois encore avec ce roman.

Portrait plein de belles nuances d’une famille pas ordinaire, dessin d’une vie où la nature n’est pas qu’un cadre, mais un élément qui enveloppe, entoure les êtres comme une couverture légère, douce, réconfortante. Cette belle et nombreuse famille va en avoir besoin, le jour où la mère va apprendre qu’elle a un cancer. On aurait pu donc lire un texte sombre, plombant, plein de larmes et de chagrin. Mais, c’est Jean-François Beauchemin qui écrit, et cette écriture n’est jamais ordinaire.

« Pourquoi raconter cette histoire, somme toute pas moins banale que les autres? Peut-être afin de laisser une trace de cette famille encore intacte qui, entremêlée à son époque, marchait en dépit de tout à la rencontre de la beauté. Et puis pour me souvenir que nos esprits et nos cœurs quand ils s’unissaient négociaient mieux les courbes dans le tournant abrupt des choses, que ce qui nous importait était non seulement notre propre situation, mais l’état de santé du vaste monde, la guêpe venue reposer sur ses épaules ses ailes inquiètes. »

Non. Je ne veux pas dire que ce n’est pas triste. Mais l’auteur, avec son sens poétique inouï et sa plume lumineuse va transformer cette funeste nouvelle en un protocole de soins fait d’amour, de beauté, de générosité et oui, de joie aussi. Bien sûr, il y a de la tristesse à voir cette mère et épouse s’affaiblir au fil des pages. Mais elle a autour d’elle une volée de moineaux qui lui apportent tout ce dont elle a besoin, et au fil des mois, elle, s’amenuisant, elle, ne quittant à la fin que rarement le lit, elle saura avec certitude que ses enfants sont des êtres merveilleux, intelligents, chacun à sa manière, mais surtout aptes à surmonter des épreuves comme son départ définitif. Ce qui leur donne cette force, c’est leur aptitude à voir la beauté. Le père, à ses enfants:

« J’ai fini par me convaincre, poursuivait-il, que la réflexion n’est jamais une affaire de modes, mais bien plutôt son exact contraire, et doit être assez semblable justement à un herbier, dont les éléments s’opposent au temps non pas en s’asséchant, mais par l’effet d’une espèce de silence de leur matière vitale. Il est possible que vous découvriez tout cela en temps et lieu, mais en attendant, voici ce que je vous suggère: ne succombez pas aux engouements et aux goûts du jour. Soyez austères mais prenez votre joie au sérieux. Faites en sorte que votre existence soit cosmique et régionale, ombreuse et solaire, superstitieuse et pragmatique, irradiante et recueillie. Songez que la poésie, qui est le vrai nom de la vie, est toujours en rapport avec la mort, à laquelle vous devez penser avec affabilité, pour ainsi dire, malgré une certaine aversion naturelle. »

Le livre finit avec un épilogue qui, si je le comprends bien, affirme que cette histoire est celle de la famille Beauchemin:

« ÉPILOGUE

Automne 2021

C’est mon frère Enzo, venu l’autre jour vider en ma compagnie la dernière bouteille du cellier, qui a résumé le mieux la situation: « Je crois que tu as écrit notre histoire avec ton regard de poète, qui était aussi celui de papa, c’est- à- dire un regard qui perçoit surtout ce que la vie a de métaphorique. » C’est sans doute vrai. Vous ne vous défaites pas aussi aisément de votre imaginaire et de votre conscience si pleines de représentations non figuratives. Ce que je veux dire, c’est qu’à force de vivre dans cette famille, je n’ai pas appris à concevoir l’existence en termes normaux. Comme aux temps d’autrefois, il faut toujours que le ciel de mes phrases se déplace à l’aide d’engrenages et de poulies, que la forêt soit habillée de son trois-pièces vert, que du cœur humain monte un léger bruit de moteur à balais, que la faucille de la lune découpe la nuit en tranches fines. On peut le dire: ce n’est pas avec une sensibilité et un esprit pareils que je remporterais le concours annuel de réalisme. Mais c’est tout ce dont je suis capable. »

Je sais d’ores et déjà que je vais partager ce livre-ci avec de nombreuses personnes, celles que je sais aptes à se laisser emmener dans cette poésie merveilleuse, chez cette famille faite de fantaisie, d’intelligence et d’amour. Je vais poursuivre quant à moi ma lecture des ouvrages de Jean-François Beauchemin, parce que si on cherche de la tendresse, de la finesse, de la beauté et de la philosophie, il est là.

Clairement, dans mon panthéon.

« Le Roitelet » – Jean -François Beauchemin, éditions Québec Amérique

Jean-François Beauchemin - Le roitelet.« Il avait à peine treize ans (et moi quinze) lorsqu’il a sans le savoir planté les premières bornes de son terrible destin. Sur la ferme où on nous avait confié la tâche de ramasser les œufs et de distribuer le foin, une vache que nous connaissions bien s’est écroulée un matin sous nos yeux, prête à accoucher. Restés seuls sur les lieux en l’absence du fermier, mon frère et moi avons dû préparer nous-mêmes, dans une totale improvisation, la mise au monde du veau. »

Voici le récit tragique de l’amour fort entre deux frères, l’aîné nous racontant cette histoire d’amour contrariée par la maladie. Le petit frère est atteint de schizophrénie. Des parents aimants, une vie à la campagne dans un lieu où la nature règne sur la vie. Et la maladie.

Le narrateur, écrivain, marié à Livia, vit avec le chien Pablo et le chat Lennon. Arrivé à la vieillesse, il nous livre l’histoire de ce frère pas comme les autres, dans un texte baigné de douceur, d’amour, et de chagrin. Chagrin qui émane d’une forme d’impuissance face à ce frère pas comme les autres. C’est une histoire tragique, qui m’a saisie au ventre. Et pour cela, cet article sera court. Parlons de l’écriture absolument merveilleuse pour dire les événements les plus tristes.

Dans une prose lumineuse, le narrateur conte sa vie liée à celle de ce frère pas ordinaire. Pour connaître le sujet, je sais et comprends bien de quoi il retourne: ce garçon est schizophrène et bien qu’ayant grandi entouré de l’amour de sa famille, ses démons, ses angoisses, ses terreurs sont là à chaque coin de ses jours, survenant sans prévenir. Cette histoire est bouleversante. J’ai du mal à en parler. 

Si ce n’est vous dire l’amour infini qui lie cette famille, les conversations saisissantes qu’entretiennent les deux frères et l’omniprésence de la nature, qui apaise et émerveille les deux hommes lors de leurs promenades et puis les scènes durant lesquelles le frère, en crise, se mure chez lui en état de panique et qu’on a du mal à comprendre parfois, vu de l’extérieur. 

Je tiens à dire quand même que c’est une lecture d’une grande beauté, la plume de Jean-François Beauchemin est absolument sublime, et toute cette poésie adoucit les pires moments. Car le livre est aussi plein de vie, des bruissements de la nature, et de la présence étrange de ce roitelet. Ce livre déborde d’un amour parfois triste mais souvent lumineux et inconditionnel surtout. 

Voilà. Il ne faut pas craindre les émotions fortes ( pour moi, elles sont le cœur palpitant d’une lecture ), il faut s’ouvrir et se laisser prendre. Les derniers mots sont ceux de ce frère, auquel l’écrivain a confié une des premières lectures de ce livre. Je vous livre en guise d’extrait la presque totalité du court chapitre final, qui, je trouve, donne le ton et l’âme de ce livre pas comme les autres, pour un personnage pas comme les autres. Et je n’en doute pas, un auteur pas comme les autres. 

« C’est ce qui explique il me semble qu’il n’y a presque rien dans ce livre que j’ai terminé d’écrire il y a trois jours, juste une histoire au fond très simple de jardins qu’on soigne et qu’on arrose, de saisons qui passent et de gens quelquefois malheureux, c’est vrai, mais en paix relative avec leurs regrets, sans peur exagérée de l’avenir, et qui s’étonnent ensemble de la brièveté de leur existence. Et puis, entremêlée à celle de ces gens ordinaires, l’histoire aussi d’un homme à la tête pleine d’ombres et de secrets, mais au sommet de laquelle filtre un mince rai de lumière, un roitelet, qui plus douloureusement que les autres se trouble  des transformations qui s’opèrent en lui.

« La vie passe, m’a dit ce matin mon frère une fois achevée la lecture de mon manuscrit. La vie passe, banale, insignifiante, et pèse pourtant à ce point sur la pensée, le caractère et l’âme qu’elle finit par leur donner une raison d’être. Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens.

Sainte Adèle, Québec, automne 2020″

Magnifique vous dis-je.