« L’Homme de pluie »- Jonas Karlsson, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, éditions Actes Sud

« Si seulement il pouvait pleuvoir, pensa Ingmar, penché sur la splendide Madame Hardy, en promenant ses doigts sur le feuillage. Les anciennes tiges étaient taillées depuis longtemps, partout pointaient de nouvelles pousses. A la fin du mois devaient éclore ses fleurs blanches, parfois rose pâle, entourant en leur centre un minuscule oeil vert: de tendres feuilles protégeant un petit bourgeon. »

C’est là un savoureux roman suédois, assez court, et j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire.  Voici Ingmar qui fut un fameux metteur en scène de théâtre. Il a vécu de nombreuses années auprès de son épouse tant aimée, Inger, décédée il y a peu. Elle avait une passion pour les roses et le jardin qui reste à Ingmar tout à la fois le réconforte, c’est le doux et tendre souvenir de son épouse, et le rend triste. Il doit absolument en prendre soin. Or, voici que l’été semble décider d’être particulièrement beau, chaud, mais surtout très sec. Voici donc comment débute cette histoire, dont à mon sens il ne faut pas dévoiler trop, en tous cas concernant cette sécheresse. Les règles sont strictes. Mais pour Ingmar, laisser mourir les roses de son épouse, non, pas possible.

« Il se souvint que l’ancien propriétaire avait mentionné un robinet alimenté par une pompe commune qui, en été, puisait l’eau d’un petit lac.

N’étaient-ils pas allés y jeter un coup d’œil, Inger et lui, quand ils venaient d’acheter la maison? Au fond du jardin, près de l’ancienne remise à bois, en contrebas. Mais ça faisait longtemps. Le paysage était complètement différent, alors. C’était bien avant les rosiers d’Inger. »

Notre homme, parcourant le jardin, alors que la commune a demandé de ne pas arroser par économie d’une eau raréfiée, Ingmar donc, sait bien sûr qu’il y a un robinet, et se dit qu’il peut bien, discrètement, prendre un peu d’eau pour les roses. C’est sans compter avec le voisin curieux – et indiscret -, Burman.

Alors que la ville connait donc une sécheresse sans précédent, ce robinet, lui, si Ingmar l’ouvre, fournit de l’eau en abondance. J’ai adoré ce côté magique de l’histoire, et tout ce qui va découler de cette trouvaille, bienvenue pour les roses. Mais la magie tient dans le fait que, quand Ingmar ouvre le robinet…il pleut ! Le fils, Erik, personnage que j’ai trouvé sympathique, qui eut peu d’attention du père, vient quand même le voir, il y a une sorte de réconciliation, après le décès d’Inger.

Au fil des chapitres, on apprend l’homme de théâtre qu’il fût, un rien vaniteux, mais pour moi, les dominantes sont un grand amour et un grand chagrin. Bref. Ce n’est pas la partie que j’ai préférée, la carrière d’Ingmar, mais l’autre, le veuf, les roses, et le robinet, oui ! Il s’interroge avec une vanité si comique !

« D’un autre côté, c’était un fait, il commandait la pluie. Même s’il y avait eu quelques ratés ces derniers temps, il pouvait déclencher et arrêter la pluie à l’aide de ce vieux robinet. La pluie! Y avait-il quelque chose de plus fondamental que les précipitations? Il régnait sur la principale source de vie: l’eau. Bien sûr qu’il fallait commencer à penser à plus grande échelle. Voir au-delà des se propres doutes futiles. Il devait se préparer. Toute autre option aurait été irresponsable. À quoi bon se complaire dans une humilité feinte? Non, il serait un bâtisseur d’unité. Par-delà les langues, les cultures, les sexes, les races. Oui, il deviendrait le nouvel espoir! Un leader d’un genre nouveau. »

Les « aventures » avec les élus du coin, quand ils apprennent que cet homme fait pleuvoir…Quand la politique s’en mêle, quand tout à coup, il ne pleut plus quand Ingmar ouvre le robinet…le chagrin, au fond, la perte de son épouse tant aimée, la consolation dans cette eau qui tombe du ciel, si brève.

La vanité d’Ingmar ne lui sera pas favorable, il remettra les pieds sur terre. 

Un très joli livre, drôle, tendre, et un peu triste. J’ai aimé ce mélange délicat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Ma propriété privée » – Mary Ruefle, Le Castor Astral, récit- traduit par Céline Leray (anglais )

« CRAYON DE PARCOURS DE GOLF »

Au commissariat, ils m’ont demandé quelque chose de discret et court. Mary, ont-ils dit, ça s’appelle un discours. Ils m’ont conduite dans un patio à l’arrière où ils allaient toujours déjeuner et m’ont montré un petit arbre malheureusement mourant. Une créature dotée de quatre pattes l’avait en partie rongé. Rien de trop exagéré, ont-ils dit. J’ai promis que non mais en mon for intérieur, j’ai songé que la « créature dotée de quatre pattes », elle, avait vraiment exagéré, mais que l’arbre lui n’exagérait pas en pensant que l’agonie était une position étrange et misérable dans laquelle se retrouver. »

Me voici fort mal à l’aise avec ce savoureux petit recueil. Il s’agit de poésie. Prose. De cette poésie des petites choses, de morceaux de vie, de pensées. Un petit recueil où l’improbable est la vie, où la vie est faite de petits bouts, d’instants et de petites choses (comme des clés). Un recueil aussi – la partie que j’ai adorée -où cette femme donne des couleurs à la tristesse, aux tristesses de toutes sortes.

« La tristesse blanche est la tristesse des dents, des os, des ongles et des étoiles, oui, mais c’est aussi la tristesse des céréales, des bonnets de douche, de la mousse littéraire, c’est la tristesse des cheveux blancs de tante Jenny qui font comme un drap sur son corps, qui lui arrivent aux orteils alors qu’elle est malade et alitée, terrifiant les enfants qui défilent devant elle un par un pour un adieu. C’est la tristesse des ondes qui parcourent sans fin l’espace, c’est la voix de John Lennon interviewé, sa voix de plus en plus faible tandis que les ondes traversent une éternelle succession de galaxies, pas tout à fait ici, mais quand même…

 

Ainsi ce recueil égrène les couleurs de la vie et des sentiments, c’est loufoque, tendre, triste, beau. La poésie ne se commente pas, elle se lit, elle se respire et se ressent, elle s’insinue en douceur en nous et à la fin de cette lecture, j’ai eu la sensation d’avoir fait un joli voyage à travers couleurs, objets, sentiments et sensations. Loufoque parfois, tellement doux et parfois si drôle. alors article court, je finis avec ce texte:

« Autocritique

Typiquement, dans mes poèmes, une femme est assise seule et ne fait strictement rien. Quand elle regarde une mouche qui se déplace sur la table, elle entame une conversation avec elle. Il se passe quelque chose d’extrêmement spectaculaire et c’est la fin du poème. Cela se répète tous les jours durant autant de jours qu’il y a de poèmes dans un recueil, laissant la femme éreintée. »

Cette lecture m’a fait beaucoup de bien, une sortie de route dans un univers autre que celui dans lequel nous vivons, essayons de penser, de rêver. Elle parle d’Henry Miller, de Giacommetti, de Brahms.

« Vous pouvez écouter Brahms, vous pouvez regarder du Giacometti, vous pouvez lire Henry Miller, mais chacun vous dira à sa manière qu’il n’y a rien d’autre, absolument rien d’autre que les étoiles qui vous observent de haut, y compris quand vous pensez lever les yeux pour les admirer. »

Un petit bijou délicieux fait de sentiments, sensations, des textes sensuels.

J’ai toujours pensé que la poésie ne se commente pas, ne se décortique pas, la poésie se savoure, se respire, mais ne « s’analyse » pas. Sinon elle perd tout son charme surprenant. Surtout ce recueil et cette voix souvent très drôle et très belle toujours. 

« Le dernier jour du Tourbillon » -Rodolphe Casso, éditions Aux Forges de Vulcain

« 

« Le Tourbillon » est un bar « dans son jus ».

Ici, pas de déco imaginée par des architectes d’intérieur obsédés par les codes esthétiques de Brooklyn, pas de briques apparentes, pas de panneaux de lambris, pas de béton brut.

Oh que non.

Ici, le comptoir de bois laqué est parcouru de veines imitant grossièrement du marbre brun, le tout coiffé d’un zinc plus constellé d’impacts que la surface lunaire.

Au sol, un carrelage de casson se répand en mosaïque cyan délavé, de gris pigmenté et de pourpre agonisant, support des va-et-vient de milliers de traîne-savates qui ont usé cette salle des pas perdus où le corps stationne tandis que l’esprit voyage. »

Voici le décor campé, ce décor délavé, fatigué par un usage intensif. Un lieu qui continue à porter avec application son nom, « Le Tourbillon », le bien nommé. Derrière le zinc, Hocine, le patron. Dans la salle, des habitués et puis le décor, affiches d’acteurs, de musiciens. En fait après coup – après lecture – je me dis que ce bistrot-là serait maintenant qualifié de « vintage », quand moi je dirais – pour en avoir connu quelques uns de ce genre – qu’il est authentiquement un bistrot. Un extrait, un peu long, mais qui met tout de suite dans l’ambiance ( associations de tempérance s’abstenir ) :

« Le côtes-du-rhône sort du frigo – une maltraitance faite au vin rouge – mais, au prix du ballon, imbattable, cela vaut le coup de le laisser s’épanouir un petit quart d’heure à température ambiante pour lui laisser une chance de révéler toute sa verdeur et son acidité. Les plus pressés le réchaufferont au creux de leurs mains quand les moins bégueules l’attaqueront sans délai, pas plus défrisés par ses 7 degrés Celsius que ses 14,5% d’alcool.

Les mauvaises langues diront que la carte du Tourbillon est si bon marché, si tentatrice, que c’en est dangereux pour qui prend le volant. Mais comme dans le quartier plus personne n’a de voiture depuis l’éradication des places de stationnement, l’aménagement d’une zone 30 et l’obligation de rouler propre les jours impairs et de pleine lune, le risque est désormais proche du zéro. Les habitués sont de toute façon des riverains circulant à pied – ou à quatre pattes après une certaine heure. »

Le propriétaire et tenancier se nomme Hocine. Un homme et une femme entrent, regardent autour d’eux et font des plans comme si le lieu allait leur être cédé. Mais c’est mal connaître Hocine, que la femme va essayer de dévoyer en lui parlant de son confrère Mr Selmoune . Hocine voit rouge:

« […]-En attendant, monsieur Selmoune a fait une plus-value de 300 000 euros et passe une paisible retraite chez lui, en Algérie. Vous pourriez en faire autant…

-Quoi? Retourne en Algérie? C’est ça que t’es en train de me dire?

La business woman perd de sa contenance.

-Mais enfin, monsieur, pas du tout…

Son compère prend aussitôt le relais:

« Ce que mon associée voulait dire, c’est qu’avec sa plus-value, monsieur Selmoune s’est fait construire un vrai palais au bled!

-Au bled? répète Hocine en arquant les sourcils.

-Ça ne vous dirait pas une belle résidence secondaire pour accueillir là-bas toute votre grande famille chaque été?

-Mais qu’est-ce que t’en sais si j’ai une grande famille là-bas, toi? s’emporte le barman. Et tu crois qu’on a tous envie de se taper deux jours de voyage pour aller cramer à 50 degrés à l’ombre dans un village sans eau courante? Moi, l’été, je fais comme tout le monde mon pote: j’emmène mes gosses à La Baule. »

Je vous mettrais bien la suite, mais je vous laisse le plaisir de la découvrir quand vous lirez ce texte vraiment réjouissant. Bref !

La musique est là aussi, avec de vrais musiciens. Mais dans notre histoire, ils ne jouent qu’à la presque fin. Mais y-a-t-il une « histoire »? Pas vraiment; c’est une atmosphère, des voix, des gestes, des discussions, sur les petites heures du jour arrivent la musique, les chansons, avec l’ivresse méticuleusement amenée à son apogée au bout de la nuit. Je vais vous le dire clairement, ce livre est une ambiance d’abord, qui se nourrit des vies et des humeurs de la faune du lieu. Hocine et le voisin du dessus – oui, il a un voisin au-dessus – qui se livrent une sorte de guerre d’usure. Get (sic) le pilier du lieu entouré de sa cohorte de « bras cassés » se réjouit de l’arrivée du jeune Gus, et le prend sous son aile ce qui laisse présager quelque chose d’inédit. Le jeune Gus, qui va vivre là une sorte de rite initiatique, repartira transformé après une nuit alcoolisée et musicale, sa désinhibition sera éclatante. C’est ainsi que je le comprends en tous cas. Et ça me plaît beaucoup. L’humour génial de l’auteur:

Cette fois-ci, Gus est fait. Venu en fin d’après-midi au Tourbillon prendre en théorie un café, mais en pratique un savon, le voici en début de soirée sur le point de prendre une caisse. Il déballe maintenant à Get les détails de sa rupture avec Nathalie alors que, deux heures plus tôt, il s’offusquait de l’ingérence du pochetron dans ses affaires privées. 

Tel est l’art du pilier: choisir patiemment une proie, identifier ses failles, puis,  au moment opportun, sortir de l’ombre, l’attirer avec un charme. Une fois que le poisson a mordu, il faut garder la ligne tendue, divertir, compatir, voire, pour les plus talentueux, enchanter. Alors, peu à peu, la prise cesse de se débattre et finit par se livrer d’elle même. »

Ainsi l’auteur nous convie là pour une soirée incroyable, une nuit assez hors du temps en compagnie bruyante et musicale. Les dialogues sont vraiment épatants, j’ai beaucoup ri, et suis sortie du « Tourbillon » avec l’envie de m’y rendre, l’envie qu’un tel endroit existe vraiment quelque part. Encore. Le fond musical, on l’entend, on voit les musiciens, et l’ivresse générale, et pas juste celle due à l’alcool. Un autre monde, un autre temps conservé en un lieu, mais un état d’esprit aussi. Une forme de liberté en tous cas. 

Hors du temps et de pas mal de conventions, le Tourbillon, ce roman, est un lieu dans lequel il faut entrer avec curiosité et on en sort certes un peu alcoolisé et sonné mais aussi avec de la musique plein les oreilles et une dose de vitalité aventureuse en plus. Nostalgie? Oui.  Mais l’envie de chercher un Tourbillon quelque part, aussi.

Belle découverte Aux Forges de Vulcain.

« Tant de neige et si peu de pain » – Béatrice Wilmos, éditions du Rouergue/ la brune

« Samedi saint, 28 mars 1920. Veille de Pâques. Marina note la date sur son carnet. La fenêtre dans le toit est ouverte. Déjà le soleil réchauffe le bois de la table sur laquelle elle écrit. Alia dort encore. Irina aurait eu trois ans le 13 avril prochain.

Elle a très peu pensé à elle ces derniers jours. Vivante, elle était si souvent absente que cette absence-là, celle de la mort, inéluctable, définitive, ne lui semble pas si différente. Qu’Irina fût là, dans le palais-grenier, ou à Bykovo, dans la maison de campagne de Lilia, ne changeait rien. Elle ne fut jamais une réalité. En fait, elle n’a même jamais cru qu’elle grandirait. Elle ne pensait pas à sa mort. Elle n’imaginait pas qu’elle mourrait dans l’enfance. Ce n’était pas cela, non. Simplement, c’était une créature sans avenir. Elle l’avait toujours su. Elle ne l’avait jamais aimée au présent, toujours en rêve. Elle ne la connaissait pas ni ne la comprenait. »

Ce livre et cette histoire débutent sur le regard de Marina Tsvetaeva sur sa  fille Irina, pauvre petite née handicapée, et ce début dit très long sur ce que sera ce roman. C’est un bon roman, au cours duquel, sans arrêt, j’ai pensé à Irina, la malheureuse petite et je me dis que l’autrice, comme moi a été bouleversée par le sort d’Irina. Et un peu perplexe – me concernant c’est plus que ça – devant Marina, la grande poète et sa fille adorée , Alia, brillante comme sa mère.

Sur fond de révolution bolchévique, dans Moscou glacial et misérable, Marina Tsvetaeva vit donc dans ce qu’elle nomme son palais-grenier, un petit logement sous les toits, palais par le goût de cette femme qui a su l’arranger autant que possible. Elle vit là, toute vouée à la poésie et à sa fille Alia, sa semblable en talent et en intelligence, tandis que la petite Irina pleure ou chantonne « Pipeau zoue, Pipeau zoue, Pipeau fus’lé Pipeau doré… ». 

« La naissance d’Irina fut une mise au monde dans le chaos, un jour de neige fondue, sans soleil. La guerre, les premiers soubresauts de la Révolution, les rumeurs de massacres et de pillage, l’armée en déroute, l’abdication du tsar. Mais le pire: Serioja au loin, parti combattre, et dont Marina ne sait rien. Les hôpitaux sont pleins de blessés, la maternité est installée dans un orphelinat. Par la fenêtre, elle aperçoit une cour noire, un préau couvert de tôle, des bassins de pierre emplis de détritus et des dizaines de petits aux cheveux rasés, engoncés dans des vestes toutes identiques, taillées dans des manteaux de l’armée. « 

C’est un beau livre, dur par le temps du pays, temps politique et temps climatique. Temps de la misère, du rationnement, temps de guerre. Et au milieu de ça, une femme poète, sa fille lumineuse et parfaite, écrivent de la poésie tandis que la petite et chétive Irina geint, pleure et chantonne. Je ne cache pas que j’ai ressenti une grande peine pour cette enfant, dont la mère, cette immense poète dit qu’elle ne l’aime pas, ne parvient pas à l’aimer, toute tournée vers Alia. En quatrième de couverture, on lit « Marina Tsvetaeva nous bouleverse ». Elle n’est pas parvenue à me bouleverser, parce que j’ai été bouleversée plutôt par le sort d’Irina, sa fille qu’elle va abandonner dans un orphelinat. Bon. Orphelinat en Russie bolchevique et en guerre, imaginez ce sort bien peu enviable. Car Irina mourra de faim. L’autrice est honnête qui fait souvent dire à la mère:  » Je n’arrive pas à l’aimer ». Pourtant, elle a de beaux grands yeux gris Irina. Mais pour l’aimer ça ne suffit pas. 

« Oh! Mais pourquoi poser encore et encore la courte vie de ses filles dans la balance puisque le plateau penche toujours du côté d’Alia ! À deux ans et demi, elle dictait des lettres pour Serojia. À trois ans, elle récitait par cœur des vers de Lermontov – « Je languis, je suis triste…À qui tendre la main/ Quand l’âme est en proie à l’orage? « . Elle chantait sans se tromper les paroles de Maroussia s’est empoisonnée, accompagnée par l’orgue de barbarie. »

Il y a de l’orgueil chez cette femme, et c’est ce qui va assurer sa survie, sa capacité à trouver ce qu’il lui faut pour écrire, ce qu’il lui faut pour se nourrir; écrire c’est vivre. Alia comme elle sera bercée de poésie, un réconfort, celui de pouvoir exprimer des émotions et des sentiments, encore et malgré tout. Tandis qu’Irina végète sous l’œil de sa mère et de sa sœur. 

Alors pour moi le livre est réussi non pas pour l’admiration qu’on pourrait éprouver pour cette grande poétesse, non pas pour la force qu’on perçoit chez cette femme dans son objectif  créatif, et dans sa capacité à trouver de quoi survivre. Pour moi, le livre est réussi parce qu’il a suscité en moi envers cette femme une grande colère. On a beau aimer la littérature et la poésie, on est un piètre être humain quand on cache ce qui n’est pas réussi, parfait, acceptable, adapté, bref, c’est Irina qui a accroché ma lecture. Et sa souffrance, sa pauvre petite vie de rien du tout. Il n’y a que Lilia, sa tante ( du côté du père, soldat des armées du tsar ) qui prendra soin d’elle, qui s’en occupera quand la mère en aura besoin. 

Mais l’hiver et cette gosse chétive, mentalement atteinte, sont l’ombre au tableau poétique, quelles que soient les poussées de remords, Irina mourra de faim dans un sinistre orphelinat. Et ça, ça m’a bouleversée. D’autant plus que la relation de cette mère avec sa fille Alia est tellement différente, illuminée par le talent et l’amour, cette admiration réciproque…Irina est la mouche du coche qui gêne par sa présence malvenue. 

Bref. Si le tableau d’une ville, à une époque donnée est formidablement peint, dans toute sa misère et sa dureté, si la créativité de Marina Tsvetaeva et son lien intense avec Alia sont magnifiquement décrits, il reste Irina, et l’abandon. 

« Ne pleurez pas Irina, vous ne la connaissiez pas du tout, pensez que vous avez rêvé.

Ne l’avait-elle pas rêvée elle-même? Quelle réalité peut avoir une petite fille si tôt disparue, qui ne parlait pas, ne manifestait rien, ne faisait que crier, vous arrachait presque la nourriture des mains quand on s’approchait d’elle? Donn’pomm’de terre, donn’pomm’ de terre… »

Beau livre, qui saisira chacun selon sa sensibilité propre. 

Et néanmoins, oui, Marina Tsvetaeva est une grande poète. 

« Éloge des oiseaux » suivi de « Chant du coq sauvage » – Giacomo Leopardi, éditions Marguerite Waknine, collection Livrets d’art, traduit de l’italien par Pierre-Alphonse Aulard

Eloge des oiseaux suivi de chant du coq sauvage« Amelio, philosophe solitaire, était, un matin de printemps, assis, avec ses livres, à l’ombre d’une de ses villas, et lisait. Ému du chant des oiseaux dans la campagne, peu à peu il se prit à écouter et à penser, et laissa là sa lecture. Enfin il mit la main à la plume et, dans ce même lieu, il écrivit les choses qui suivent. »

C’est là un petit livret très beau, fin, aux textes brefs d’une infinie poésie. L’auteur ( 1798-1837) en 24 pages et deux textes m’a enchantée avec son regard sur les oiseaux, et le parallèle qu’il fait avec nous, avec les autres espèces animales. Son éloge des oiseaux est si beau, que j’y ai trouvé tout ce que je pense sans hélas savoir en parler aussi bien. Dans la langue subtile et raffinée du 18ème siècle, il nous fait entendre la joie, la finesse qui selon lui fait des oiseaux les animaux les plus expressifs, modulant leurs chants selon le temps qu’il fait, l’heure du jour, ou tout élément extérieur.

Comparant les oiseaux aux êtres humains, y trouvant des similitudes, il donne largement préférence aux oiseaux, source de joie, les oiseaux qui chantent et qui rient.

« Les oiseaux, la plupart du temps, font paraître une grande joie dans leurs mouvements et dans leur extérieur: et cette vertu qu’ils ont de nous égayer par leur vue ne procède pas d’autre chose que de ce que leurs formes et leurs manières, en général, sont telles qu’elle dénotent une aptitude naturelle, une disposition spéciale à éprouver du plaisir et de la joie: et il ne faut pas tenir cette apparence pour vaine et trompeuse. À chaque satisfaction, à chaque contentement qu’ils ont, ils chantent; et plus grandit leur satisfaction ou leur contentement, plus ils mettent de force et de zèle dans leur chant. Et comme ils chantent une bonne partie du temps, il suit de là qu’ordinairement ils sont de belle humeur et en jouissance. »

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit pas ici d’un naturalisme béat, mais d’un prétexte à une réflexion philosophique sombre, qui ramène l’homme à sa réalité la plus brute: la finitude.

Servi par une écriture lumineuse, c’est un texte pessimiste pourtant rempli de beauté et de joie par la grâce des oiseaux et par leur capacité à profiter de la vie, de la chanter, de la conter à nos oreilles dans toutes les nuances de leurs voix. Le second texte, lui, est résolument sombre. 

24 pages, il serait idiot d’en dire plus. C’est beau, de l’objet à ce qu’il contient. Lu deux fois et la troisième ne saurait attendre, pour m’en remplir et en prendre le meilleur.

Il ne faut pas s’attendre à une petite histoire bucolique, ce n’est pas du tout le propos.

Le livret est augmenté d’un fascicule d’œuvres d’art représentant des oiseaux.

Je remercie Mathieu pour ce beau cadeau.

J’ai adoré, et mon neveu me connaissant quand même pas mal, la noirceur du propos appuie sur mon penchant de nature pessimiste, mais si bellement que c’en est agréable. 

Fin du second texte:

« Un temps viendra où s’éteindront et l’univers et la nature même. Comme ces grands et merveilleux empires, si fameux et d’autres âges, dont les traces et le renom ont péri aujourd’hui, le monde entier, avec les vicissitudes et les malheurs des choses créées, disparaîtra sans laisser de vestiges: un silence nu et un repos profond empliront l’espace immense. Ainsi ce mystère étonnant et effrayant de l’existence universelle, avant d’être éclairci ou entendu, se dissipera et se perdra. »

« Droite et gauche »  – Winslow Homer,  National Gallery of Art –  Washington

BONNE ANNÉE À TOUT LE MONDE !