« Ma propriété privée » – Mary Ruefle, Le Castor Astral, récit- traduit par Céline Leray (anglais )

« CRAYON DE PARCOURS DE GOLF »

Au commissariat, ils m’ont demandé quelque chose de discret et court. Mary, ont-ils dit, ça s’appelle un discours. Ils m’ont conduite dans un patio à l’arrière où ils allaient toujours déjeuner et m’ont montré un petit arbre malheureusement mourant. Une créature dotée de quatre pattes l’avait en partie rongé. Rien de trop exagéré, ont-ils dit. J’ai promis que non mais en mon for intérieur, j’ai songé que la « créature dotée de quatre pattes », elle, avait vraiment exagéré, mais que l’arbre lui n’exagérait pas en pensant que l’agonie était une position étrange et misérable dans laquelle se retrouver. »

Me voici fort mal à l’aise avec ce savoureux petit recueil. Il s’agit de poésie. Prose. De cette poésie des petites choses, de morceaux de vie, de pensées. Un petit recueil où l’improbable est la vie, où la vie est faite de petits bouts, d’instants et de petites choses (comme des clés). Un recueil aussi – la partie que j’ai adorée -où cette femme donne des couleurs à la tristesse, aux tristesses de toutes sortes.

« La tristesse blanche est la tristesse des dents, des os, des ongles et des étoiles, oui, mais c’est aussi la tristesse des céréales, des bonnets de douche, de la mousse littéraire, c’est la tristesse des cheveux blancs de tante Jenny qui font comme un drap sur son corps, qui lui arrivent aux orteils alors qu’elle est malade et alitée, terrifiant les enfants qui défilent devant elle un par un pour un adieu. C’est la tristesse des ondes qui parcourent sans fin l’espace, c’est la voix de John Lennon interviewé, sa voix de plus en plus faible tandis que les ondes traversent une éternelle succession de galaxies, pas tout à fait ici, mais quand même…

 

Ainsi ce recueil égrène les couleurs de la vie et des sentiments, c’est loufoque, tendre, triste, beau. La poésie ne se commente pas, elle se lit, elle se respire et se ressent, elle s’insinue en douceur en nous et à la fin de cette lecture, j’ai eu la sensation d’avoir fait un joli voyage à travers couleurs, objets, sentiments et sensations. Loufoque parfois, tellement doux et parfois si drôle. alors article court, je finis avec ce texte:

« Autocritique

Typiquement, dans mes poèmes, une femme est assise seule et ne fait strictement rien. Quand elle regarde une mouche qui se déplace sur la table, elle entame une conversation avec elle. Il se passe quelque chose d’extrêmement spectaculaire et c’est la fin du poème. Cela se répète tous les jours durant autant de jours qu’il y a de poèmes dans un recueil, laissant la femme éreintée. »

Cette lecture m’a fait beaucoup de bien, une sortie de route dans un univers autre que celui dans lequel nous vivons, essayons de penser, de rêver. Elle parle d’Henry Miller, de Giacommetti, de Brahms.

« Vous pouvez écouter Brahms, vous pouvez regarder du Giacometti, vous pouvez lire Henry Miller, mais chacun vous dira à sa manière qu’il n’y a rien d’autre, absolument rien d’autre que les étoiles qui vous observent de haut, y compris quand vous pensez lever les yeux pour les admirer. »

Un petit bijou délicieux fait de sentiments, sensations, des textes sensuels.

J’ai toujours pensé que la poésie ne se commente pas, ne se décortique pas, la poésie se savoure, se respire, mais ne « s’analyse » pas. Sinon elle perd tout son charme surprenant. Surtout ce recueil et cette voix souvent très drôle et très belle toujours. 

« Le dernier jour du Tourbillon » -Rodolphe Casso, éditions Aux Forges de Vulcain

« 

« Le Tourbillon » est un bar « dans son jus ».

Ici, pas de déco imaginée par des architectes d’intérieur obsédés par les codes esthétiques de Brooklyn, pas de briques apparentes, pas de panneaux de lambris, pas de béton brut.

Oh que non.

Ici, le comptoir de bois laqué est parcouru de veines imitant grossièrement du marbre brun, le tout coiffé d’un zinc plus constellé d’impacts que la surface lunaire.

Au sol, un carrelage de casson se répand en mosaïque cyan délavé, de gris pigmenté et de pourpre agonisant, support des va-et-vient de milliers de traîne-savates qui ont usé cette salle des pas perdus où le corps stationne tandis que l’esprit voyage. »

Voici le décor campé, ce décor délavé, fatigué par un usage intensif. Un lieu qui continue à porter avec application son nom, « Le Tourbillon », le bien nommé. Derrière le zinc, Hocine, le patron. Dans la salle, des habitués et puis le décor, affiches d’acteurs, de musiciens. En fait après coup – après lecture – je me dis que ce bistrot-là serait maintenant qualifié de « vintage », quand moi je dirais – pour en avoir connu quelques uns de ce genre – qu’il est authentiquement un bistrot. Un extrait, un peu long, mais qui met tout de suite dans l’ambiance ( associations de tempérance s’abstenir ) :

« Le côtes-du-rhône sort du frigo – une maltraitance faite au vin rouge – mais, au prix du ballon, imbattable, cela vaut le coup de le laisser s’épanouir un petit quart d’heure à température ambiante pour lui laisser une chance de révéler toute sa verdeur et son acidité. Les plus pressés le réchaufferont au creux de leurs mains quand les moins bégueules l’attaqueront sans délai, pas plus défrisés par ses 7 degrés Celsius que ses 14,5% d’alcool.

Les mauvaises langues diront que la carte du Tourbillon est si bon marché, si tentatrice, que c’en est dangereux pour qui prend le volant. Mais comme dans le quartier plus personne n’a de voiture depuis l’éradication des places de stationnement, l’aménagement d’une zone 30 et l’obligation de rouler propre les jours impairs et de pleine lune, le risque est désormais proche du zéro. Les habitués sont de toute façon des riverains circulant à pied – ou à quatre pattes après une certaine heure. »

Le propriétaire et tenancier se nomme Hocine. Un homme et une femme entrent, regardent autour d’eux et font des plans comme si le lieu allait leur être cédé. Mais c’est mal connaître Hocine, que la femme va essayer de dévoyer en lui parlant de son confrère Mr Selmoune . Hocine voit rouge:

« […]-En attendant, monsieur Selmoune a fait une plus-value de 300 000 euros et passe une paisible retraite chez lui, en Algérie. Vous pourriez en faire autant…

-Quoi? Retourne en Algérie? C’est ça que t’es en train de me dire?

La business woman perd de sa contenance.

-Mais enfin, monsieur, pas du tout…

Son compère prend aussitôt le relais:

« Ce que mon associée voulait dire, c’est qu’avec sa plus-value, monsieur Selmoune s’est fait construire un vrai palais au bled!

-Au bled? répète Hocine en arquant les sourcils.

-Ça ne vous dirait pas une belle résidence secondaire pour accueillir là-bas toute votre grande famille chaque été?

-Mais qu’est-ce que t’en sais si j’ai une grande famille là-bas, toi? s’emporte le barman. Et tu crois qu’on a tous envie de se taper deux jours de voyage pour aller cramer à 50 degrés à l’ombre dans un village sans eau courante? Moi, l’été, je fais comme tout le monde mon pote: j’emmène mes gosses à La Baule. »

Je vous mettrais bien la suite, mais je vous laisse le plaisir de la découvrir quand vous lirez ce texte vraiment réjouissant. Bref !

La musique est là aussi, avec de vrais musiciens. Mais dans notre histoire, ils ne jouent qu’à la presque fin. Mais y-a-t-il une « histoire »? Pas vraiment; c’est une atmosphère, des voix, des gestes, des discussions, sur les petites heures du jour arrivent la musique, les chansons, avec l’ivresse méticuleusement amenée à son apogée au bout de la nuit. Je vais vous le dire clairement, ce livre est une ambiance d’abord, qui se nourrit des vies et des humeurs de la faune du lieu. Hocine et le voisin du dessus – oui, il a un voisin au-dessus – qui se livrent une sorte de guerre d’usure. Get (sic) le pilier du lieu entouré de sa cohorte de « bras cassés » se réjouit de l’arrivée du jeune Gus, et le prend sous son aile ce qui laisse présager quelque chose d’inédit. Le jeune Gus, qui va vivre là une sorte de rite initiatique, repartira transformé après une nuit alcoolisée et musicale, sa désinhibition sera éclatante. C’est ainsi que je le comprends en tous cas. Et ça me plaît beaucoup. L’humour génial de l’auteur:

Cette fois-ci, Gus est fait. Venu en fin d’après-midi au Tourbillon prendre en théorie un café, mais en pratique un savon, le voici en début de soirée sur le point de prendre une caisse. Il déballe maintenant à Get les détails de sa rupture avec Nathalie alors que, deux heures plus tôt, il s’offusquait de l’ingérence du pochetron dans ses affaires privées. 

Tel est l’art du pilier: choisir patiemment une proie, identifier ses failles, puis,  au moment opportun, sortir de l’ombre, l’attirer avec un charme. Une fois que le poisson a mordu, il faut garder la ligne tendue, divertir, compatir, voire, pour les plus talentueux, enchanter. Alors, peu à peu, la prise cesse de se débattre et finit par se livrer d’elle même. »

Ainsi l’auteur nous convie là pour une soirée incroyable, une nuit assez hors du temps en compagnie bruyante et musicale. Les dialogues sont vraiment épatants, j’ai beaucoup ri, et suis sortie du « Tourbillon » avec l’envie de m’y rendre, l’envie qu’un tel endroit existe vraiment quelque part. Encore. Le fond musical, on l’entend, on voit les musiciens, et l’ivresse générale, et pas juste celle due à l’alcool. Un autre monde, un autre temps conservé en un lieu, mais un état d’esprit aussi. Une forme de liberté en tous cas. 

Hors du temps et de pas mal de conventions, le Tourbillon, ce roman, est un lieu dans lequel il faut entrer avec curiosité et on en sort certes un peu alcoolisé et sonné mais aussi avec de la musique plein les oreilles et une dose de vitalité aventureuse en plus. Nostalgie? Oui.  Mais l’envie de chercher un Tourbillon quelque part, aussi.

Belle découverte Aux Forges de Vulcain.

« Tant de neige et si peu de pain » – Béatrice Wilmos, éditions du Rouergue/ la brune

« Samedi saint, 28 mars 1920. Veille de Pâques. Marina note la date sur son carnet. La fenêtre dans le toit est ouverte. Déjà le soleil réchauffe le bois de la table sur laquelle elle écrit. Alia dort encore. Irina aurait eu trois ans le 13 avril prochain.

Elle a très peu pensé à elle ces derniers jours. Vivante, elle était si souvent absente que cette absence-là, celle de la mort, inéluctable, définitive, ne lui semble pas si différente. Qu’Irina fût là, dans le palais-grenier, ou à Bykovo, dans la maison de campagne de Lilia, ne changeait rien. Elle ne fut jamais une réalité. En fait, elle n’a même jamais cru qu’elle grandirait. Elle ne pensait pas à sa mort. Elle n’imaginait pas qu’elle mourrait dans l’enfance. Ce n’était pas cela, non. Simplement, c’était une créature sans avenir. Elle l’avait toujours su. Elle ne l’avait jamais aimée au présent, toujours en rêve. Elle ne la connaissait pas ni ne la comprenait. »

Ce livre et cette histoire débutent sur le regard de Marina Tsvetaeva sur sa  fille Irina, pauvre petite née handicapée, et ce début dit très long sur ce que sera ce roman. C’est un bon roman, au cours duquel, sans arrêt, j’ai pensé à Irina, la malheureuse petite et je me dis que l’autrice, comme moi a été bouleversée par le sort d’Irina. Et un peu perplexe – me concernant c’est plus que ça – devant Marina, la grande poète et sa fille adorée , Alia, brillante comme sa mère.

Sur fond de révolution bolchévique, dans Moscou glacial et misérable, Marina Tsvetaeva vit donc dans ce qu’elle nomme son palais-grenier, un petit logement sous les toits, palais par le goût de cette femme qui a su l’arranger autant que possible. Elle vit là, toute vouée à la poésie et à sa fille Alia, sa semblable en talent et en intelligence, tandis que la petite Irina pleure ou chantonne « Pipeau zoue, Pipeau zoue, Pipeau fus’lé Pipeau doré… ». 

« La naissance d’Irina fut une mise au monde dans le chaos, un jour de neige fondue, sans soleil. La guerre, les premiers soubresauts de la Révolution, les rumeurs de massacres et de pillage, l’armée en déroute, l’abdication du tsar. Mais le pire: Serioja au loin, parti combattre, et dont Marina ne sait rien. Les hôpitaux sont pleins de blessés, la maternité est installée dans un orphelinat. Par la fenêtre, elle aperçoit une cour noire, un préau couvert de tôle, des bassins de pierre emplis de détritus et des dizaines de petits aux cheveux rasés, engoncés dans des vestes toutes identiques, taillées dans des manteaux de l’armée. « 

C’est un beau livre, dur par le temps du pays, temps politique et temps climatique. Temps de la misère, du rationnement, temps de guerre. Et au milieu de ça, une femme poète, sa fille lumineuse et parfaite, écrivent de la poésie tandis que la petite et chétive Irina geint, pleure et chantonne. Je ne cache pas que j’ai ressenti une grande peine pour cette enfant, dont la mère, cette immense poète dit qu’elle ne l’aime pas, ne parvient pas à l’aimer, toute tournée vers Alia. En quatrième de couverture, on lit « Marina Tsvetaeva nous bouleverse ». Elle n’est pas parvenue à me bouleverser, parce que j’ai été bouleversée plutôt par le sort d’Irina, sa fille qu’elle va abandonner dans un orphelinat. Bon. Orphelinat en Russie bolchevique et en guerre, imaginez ce sort bien peu enviable. Car Irina mourra de faim. L’autrice est honnête qui fait souvent dire à la mère:  » Je n’arrive pas à l’aimer ». Pourtant, elle a de beaux grands yeux gris Irina. Mais pour l’aimer ça ne suffit pas. 

« Oh! Mais pourquoi poser encore et encore la courte vie de ses filles dans la balance puisque le plateau penche toujours du côté d’Alia ! À deux ans et demi, elle dictait des lettres pour Serojia. À trois ans, elle récitait par cœur des vers de Lermontov – « Je languis, je suis triste…À qui tendre la main/ Quand l’âme est en proie à l’orage? « . Elle chantait sans se tromper les paroles de Maroussia s’est empoisonnée, accompagnée par l’orgue de barbarie. »

Il y a de l’orgueil chez cette femme, et c’est ce qui va assurer sa survie, sa capacité à trouver ce qu’il lui faut pour écrire, ce qu’il lui faut pour se nourrir; écrire c’est vivre. Alia comme elle sera bercée de poésie, un réconfort, celui de pouvoir exprimer des émotions et des sentiments, encore et malgré tout. Tandis qu’Irina végète sous l’œil de sa mère et de sa sœur. 

Alors pour moi le livre est réussi non pas pour l’admiration qu’on pourrait éprouver pour cette grande poétesse, non pas pour la force qu’on perçoit chez cette femme dans son objectif  créatif, et dans sa capacité à trouver de quoi survivre. Pour moi, le livre est réussi parce qu’il a suscité en moi envers cette femme une grande colère. On a beau aimer la littérature et la poésie, on est un piètre être humain quand on cache ce qui n’est pas réussi, parfait, acceptable, adapté, bref, c’est Irina qui a accroché ma lecture. Et sa souffrance, sa pauvre petite vie de rien du tout. Il n’y a que Lilia, sa tante ( du côté du père, soldat des armées du tsar ) qui prendra soin d’elle, qui s’en occupera quand la mère en aura besoin. 

Mais l’hiver et cette gosse chétive, mentalement atteinte, sont l’ombre au tableau poétique, quelles que soient les poussées de remords, Irina mourra de faim dans un sinistre orphelinat. Et ça, ça m’a bouleversée. D’autant plus que la relation de cette mère avec sa fille Alia est tellement différente, illuminée par le talent et l’amour, cette admiration réciproque…Irina est la mouche du coche qui gêne par sa présence malvenue. 

Bref. Si le tableau d’une ville, à une époque donnée est formidablement peint, dans toute sa misère et sa dureté, si la créativité de Marina Tsvetaeva et son lien intense avec Alia sont magnifiquement décrits, il reste Irina, et l’abandon. 

« Ne pleurez pas Irina, vous ne la connaissiez pas du tout, pensez que vous avez rêvé.

Ne l’avait-elle pas rêvée elle-même? Quelle réalité peut avoir une petite fille si tôt disparue, qui ne parlait pas, ne manifestait rien, ne faisait que crier, vous arrachait presque la nourriture des mains quand on s’approchait d’elle? Donn’pomm’de terre, donn’pomm’ de terre… »

Beau livre, qui saisira chacun selon sa sensibilité propre. 

Et néanmoins, oui, Marina Tsvetaeva est une grande poète. 

« Éloge des oiseaux » suivi de « Chant du coq sauvage » – Giacomo Leopardi, éditions Marguerite Waknine, collection Livrets d’art, traduit de l’italien par Pierre-Alphonse Aulard

Eloge des oiseaux suivi de chant du coq sauvage« Amelio, philosophe solitaire, était, un matin de printemps, assis, avec ses livres, à l’ombre d’une de ses villas, et lisait. Ému du chant des oiseaux dans la campagne, peu à peu il se prit à écouter et à penser, et laissa là sa lecture. Enfin il mit la main à la plume et, dans ce même lieu, il écrivit les choses qui suivent. »

C’est là un petit livret très beau, fin, aux textes brefs d’une infinie poésie. L’auteur ( 1798-1837) en 24 pages et deux textes m’a enchantée avec son regard sur les oiseaux, et le parallèle qu’il fait avec nous, avec les autres espèces animales. Son éloge des oiseaux est si beau, que j’y ai trouvé tout ce que je pense sans hélas savoir en parler aussi bien. Dans la langue subtile et raffinée du 18ème siècle, il nous fait entendre la joie, la finesse qui selon lui fait des oiseaux les animaux les plus expressifs, modulant leurs chants selon le temps qu’il fait, l’heure du jour, ou tout élément extérieur.

Comparant les oiseaux aux êtres humains, y trouvant des similitudes, il donne largement préférence aux oiseaux, source de joie, les oiseaux qui chantent et qui rient.

« Les oiseaux, la plupart du temps, font paraître une grande joie dans leurs mouvements et dans leur extérieur: et cette vertu qu’ils ont de nous égayer par leur vue ne procède pas d’autre chose que de ce que leurs formes et leurs manières, en général, sont telles qu’elle dénotent une aptitude naturelle, une disposition spéciale à éprouver du plaisir et de la joie: et il ne faut pas tenir cette apparence pour vaine et trompeuse. À chaque satisfaction, à chaque contentement qu’ils ont, ils chantent; et plus grandit leur satisfaction ou leur contentement, plus ils mettent de force et de zèle dans leur chant. Et comme ils chantent une bonne partie du temps, il suit de là qu’ordinairement ils sont de belle humeur et en jouissance. »

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit pas ici d’un naturalisme béat, mais d’un prétexte à une réflexion philosophique sombre, qui ramène l’homme à sa réalité la plus brute: la finitude.

Servi par une écriture lumineuse, c’est un texte pessimiste pourtant rempli de beauté et de joie par la grâce des oiseaux et par leur capacité à profiter de la vie, de la chanter, de la conter à nos oreilles dans toutes les nuances de leurs voix. Le second texte, lui, est résolument sombre. 

24 pages, il serait idiot d’en dire plus. C’est beau, de l’objet à ce qu’il contient. Lu deux fois et la troisième ne saurait attendre, pour m’en remplir et en prendre le meilleur.

Il ne faut pas s’attendre à une petite histoire bucolique, ce n’est pas du tout le propos.

Le livret est augmenté d’un fascicule d’œuvres d’art représentant des oiseaux.

Je remercie Mathieu pour ce beau cadeau.

J’ai adoré, et mon neveu me connaissant quand même pas mal, la noirceur du propos appuie sur mon penchant de nature pessimiste, mais si bellement que c’en est agréable. 

Fin du second texte:

« Un temps viendra où s’éteindront et l’univers et la nature même. Comme ces grands et merveilleux empires, si fameux et d’autres âges, dont les traces et le renom ont péri aujourd’hui, le monde entier, avec les vicissitudes et les malheurs des choses créées, disparaîtra sans laisser de vestiges: un silence nu et un repos profond empliront l’espace immense. Ainsi ce mystère étonnant et effrayant de l’existence universelle, avant d’être éclairci ou entendu, se dissipera et se perdra. »

« Droite et gauche »  – Winslow Homer,  National Gallery of Art –  Washington

BONNE ANNÉE À TOUT LE MONDE !

« Mississippi – La geste des ordinaires » – Sophie G. Lucas, éditions La Contre-Allée

Mississippi: la Geste des ordinaires par Lucas« Nous désirons le monde

1839,

À quoi ça ressemble un homme du XIXe siècle? Comment il s’arrange, ce paysan, de ses sabots, de son chapeau large bord, de ses vêtements raidis par l’épaisseur des tissus et de la crasse?

Et celui-là, debout, chapeau à la main, colère rentrée?

Non, pas de colère, pas encore. D’abord de l’incompréhension. Du désarroi.

Impatient ( c’est son prénom ) est désarmé sur le moment. Impatient a le corps debout, mais immobile dans la moitié du paysage (Parce qu’à cet instant, une partie de son corps est dans la pièce et l’autre sur le pas de la porte, dehors. Quelque chose comme ça qui dessine dans le paysage, un homme à demi, où que l’on se place, dehors ou dedans, et comment s’étonner dès lors que la ville porte le nom d’Ormoy).

Impatient en a le souffle coupé. »

Ah. C’est étrange, non, ce début? C’est même assez incompréhensible. Et donc, ça pousse à aller plus loin, bien sûr, pour être éclairé sur l’histoire d’Impatient. Et ce sera une lecture qui si elle n’est pas facile facile – tant mieux –  emmène sur des chemins inattendus, nous fait faire des rencontres assez incroyables. Auxquelles en fait on ne s’attend pas. Une en particulier au milieu du livre. « Ah eh bien ça alors  ! » me suis-je intérieurement exclamée.

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Trêve de plaisanterie. Ce livre est écrit par une femme qui écrit de la poésie contemporaine, dans laquelle je mettrais aussi ce roman pas ordinaire et étrange. Cette étrangeté fait qu’on s’y installe, pas toujours confortablement, mais avec un intérêt grandissant. 

Tout débute au XIXe siècle, avec Impatient qui n’est pas inscrit au registre des naissances. Et qui, donc, n’existe pas. 

« Mais Julien Henriot a tourné les pages et n’a pas lu. N’a pas lu ce qu’Impatient attendait, Impatient Lansard, né le 19 septembre 1808 à Ormoy.

Bel et bien là pourtant.

Un paysan, un homme. Debout. Il est né dans ce pays, Impatient. Il le sait. Il l’a porté en lui-même, loin. Ces plaines par cœur. Ces forêts jusqu’à la gueule. Comment il tient, Impatient, dans ce paysage. Par la résistance. Il a résisté à ce pays. À sa famille. Il a résisté aux vignes, aux plaines, aux forêts, à la rivière, à la Grand’rue. Mais Impatient est revenu. Et à présent, c’est tout le pays qui lui résiste. Qui ne cède pas à sa demande d’homme. Exister. Ici. »

Cet extrait donne une bonne idée du style de l’autrice. Les titres de chapitres sont des dates, et on traverse ainsi diverses époques, donnant voix à un personnage différent. Alexis, par exemple qui fit un grand voyage duquel il ramène le Mississippi dans ses récits, mais en fait, Alexis…est un autre. Ah cette histoire est faite d’imbrications, il faut suivre, elle s’étire en méandres et en tourbillons, comme le Mississipi. 

L’écriture est vraiment remarquable par sa justesse, traduisant un parler de gens peu « instruits », qui néanmoins disent des choses essentielles, l’autrice mettant dans leur bouche des tournures d’une grande poésie, des images inattendues. Et cette lecture est une aventure assez étonnante. Qui montre l’intelligence là où on ne la verrait pas d’emblée. Manquer de mots pousse parfois à tourner ce qu’on possède de vocabulaire de manière très belle. Ou très puissante comme ce paragraphe, où l’épouse d’Alexis parle et je m’autorise le paragraphe complet, tant il est beau, fort et émouvant:

Fratelli_Lumiere« 1896

je saurais pas dire quand je suis morte, on me fait parler en 1896, mais qu’est-ce que j’en sais du jour de ma mort, moi qui n’ai jamais vraiment su écrire, on a guidé ma main quand j’ai signé à mon mariage, le premier, d’autres fois j’ai signé mal mon nom, j’écrivais Lumiaire, c’est du pareil au même, pour ce que ça a changé pour moi ce nom, un fardeau, qu’est-ce que j’ai pas entendu, qu’est-ce que j’ai pas vécu, je saurais pas dire où tout ça a commencé, la vie a continué à débouler comme un fleuve de quand je suis née à ma mort, des fois je me suis noyée là-dedans, dans cette foutue vie de pas grand-chose, à quoi bon, qu’est-ce qu’il y a eu, bien sûr, les enfants, et tout ce qui s’ensuit, je suppose, mais moi, mais nous, quelle misère, je saurais pas dire, je saurais pas mettre des mots comme il faut sur notre vie, nos vies, parce que, à force, j’ai bien cru vivre plusieurs vies en une, et qu’une c’était déjà beaucoup de misère, beaucoup de poids, toutes les fois qu’on devrait mourir, toute cette violence, tout le temps, je saurais pas par quoi commencer, comment que ça court une vie, comment que ça dégringole, on arrive pas à retenir, vous diriez quoi, vous,… »

Quand je dis entier, non, parce que cette femme, sur plus de 20 pages raconte sa triste et dure existence. Et c’est tellement beau, tellement puissant…Que peut-être si elle avait eu plus de vocabulaire et de grammaire, ç’eut été bien plus plat et banal.

En tous cas, ce roman est un Mississipi plein de remous. On finit à la Nouvelle Orléans après Katrina, et avec Odessa, jeune artiste qui vit dans les marais et écrit des carnets dans sa cabane.

« […] Odessa ( dans sa cabane ) (dans ses marais ) se récitait les noms et prénoms de ces hommes et de ces femmes disparus, mais il n’y avait personne à qui les transmettre, ils n’étaient plus que des noms appris par cœur, ils n’existaient plus consignés dans des registres ( engloutis eux aussi ) (elle-même, Odessa, oubliait peu à peu les noms de ceux et celles qui l’avaient précédée ) ( et il n’y avait personne après elle) (que des photos) (mais elle aimait à penser qu’elle était un point d’un de ces dessins que l’on relie par des traits entre les points, chaque point étant un homme, une femme de sa lignée, tous reliés et à la fin ) (à la fin on formerait quoi, un arbre pensait Odessa, nous serions un arbre, comme un de ces arbres du Mississippi), alors espérer que les fils et les filles de ces disparus aient pu survivre ailleurs, que leurs noms puissent être encore prononcés par eux, qu’il reste trace du Mississippi sur les langues, quelque part. À quoi ça ressemble un homme, une femme du XXIè siècle? Comment ça épouse les paysages dévastés? Comment ça tient une fois le Mississippi disparu? Comment ça tient debout proche de l’effondrement? »

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 Ce roman, histoire familiale, sociale, historique, devient un grand voyage au cœur d’une humanité ballottée au gré des temps, des guerres, des inventions, de la vie et de la mort. Le sort des femmes y est particulièrement intéressant, et donc, en le commençant, je ne savais pas à quoi m’attendre. Une lecture qui ne ressemble à rien que j’aurais déjà lu, ce qui garantit  une curiosité et une jubilation bienfaitrices. Jubilatoire, oui, va bien à cette lecture. 

Livre étrange, très original sur sa forme, son écriture. Un beau voyage dans les remous de l’histoire et du Mississippi. J’en suis encore toute étonnée et ravie jusqu’à Rebecca qui danse en 1979 sur Good Times. J’ai adoré ce roman si original.