Jean-Claude IZZO à l’honneur

Une fois n’est pas coutume, je partage avec vous ces événements autour du si regretté Jean-Claude IZZO. Ce seront des lectures, de la musique, des photos un peu partout à Marseille et aux environs qui rendront un bel hommage à cet auteur irremplaçable.

Je vous joins donc le programme complet et en particulier la prestation de Jacques Ibanès, qui m’a contactée à ce sujet, à la médiathèque Marcel Pagnol à Aubagne.

Programme_IzzoItinéraireS_28pages 16 septembre v2

dépliant Izzo

« Les ardents » – Nadine Ribault – Le Mot et le Reste

« L’hiver avait détérioré le château de Gisphild. Les hommes du hameau avaient donc été appelés, ainsi que ceux des villages environnants, pour en consolider les palissades. Soumis aux vents marins, à l’humidité des longs automnes, aux gels d’hiver sans fin, à la moisissure qui en suçait les parois de bois, les pieux et les pentes, à l’enfer redoutable d’attaques régulières, le château menaçait de crouler, réduit à rien de plus, sur sa motte, qu’à la chair et aux os d’une femme solitaire qui, dans son donjon, retranchée, faisait régner à ce point sa loi qu’elle décidait de la vie de chacun et menait au-delà de l’épouvante ce qu’il est d’usage d’appeler le pouvoir. »

Magnifique, parfaite amorce pour ce roman qui m’a vraiment fait voyager dans le temps et dans ces Flandres maritimes que je ne connais pas. Plein d’une poésie tout à la fois délicate et cruelle, voici l’histoire d’Isentraud en son château de Gisphild à la fin du XIème siècle, dans les Flandres maritimes. Elle mène d’une poigne de fer sans pitié son domaine, ses sujets et la vie de son fils Arbogast.

Ce livre se démarque beaucoup de ce que je lis depuis un bon moment. Et ça a été un incroyable plaisir que cette écriture comme de la dentelle, riche et fluide en même temps et si fine dans son propos. Sous forme de conte ou de fable, Nadine Ribault, nous dépeignant à sa manière que je trouve unique le monde d’hier, démontre avec force que rien ne change réellement. Que les relations humaines sont immuables, que le genre humain est ainsi fait, plein de forces contraires.

Il n’est pas facile de parler de cette histoire toute brodée d’une poésie délicate, parfois drôle ( avec le personnage d’Inis qui a un côté « venu de l’antique » ) et parle pourtant d’un monde dur, agonisant sous la violence d’Isentraud et sous le mal des ardents. La moisissure, le froid, l’humidité rongent les palissades, mais le feu de la maladie ronge, lui, les esprits et les corps.

« Quand, surgissant de l’inconnu et du mystère, l’étrangère était apparue au château, qu’elle était descendue du chariot qui l’amenait, pour se retrouver face à Isentraud, ses sourcils, ses longs cheveux noirs  et sa peau pâle dénonçant ses origines romaines, le sang d’Isentraud n’avait fait qu’un tour. Les yeux plissés, le visage implacable, elle avait décoché les flèches du refus le plus viscéralement haineux qui se pût concevoir d’une telle union. « 

Je n’entrerai pas dans le détail, c’est une histoire à lire, chapitre après chapitre au long des trois parties. Il y a un décor, somptueusement peint, décrit avec des couleurs, des odeurs, des sensations au bruit de la mer et du vent. Les lieux, les paysages ont une extrême importance pour l’atmosphère, en particulier pour cet hiver assassin de la seconde partie, cet hiver qui va faire trembler sur ses bases la rude Isentraud et son fief. L’auteure maîtrise à la perfection l’art de placer le lecteur, la lectrice, dans ce décor, on le voit, on sent le froid ou la brise, on perçoit les lumières, et on perçoit aussi le danger, la menace; c’est de la magie pure !

« D’un pas incertain, percevant de plus en plus le froid appuyé contre sa poitrine essoufflée, il marchait et son corps semblait s’allonger, se déformer, puis se rétrécir, rapetisser et se tasser. La lumière qui régnait là s’ébattait de toutes parts et le garçon était convaincu d’avancer vers l’extrémité de ce royaume de blancheur glaciale aux allures de banquise.

-Ah ! murmura-t-il. Comme voici remuées mes entrailles et les cheveux me dressent sur la tête, pire qu’à avoir vu des fantômes. Et plus de voix pour crier cette fois. Voici les portes de l’au-delà.

De temps à autre, une trouée se faisait et, brusquement, une colline céleste apparut au-dessus de laquelle étaient suspendus deux oiseaux tels deux sourcils noirs dans un visage qu’emmuraient les arêtes des arbres. Inis tressaillit et s’arrêta net, tremblant des pieds à la tête. C’était l’île aux ajoncs, méconnaissable. Et là, devant l’île qui ne ressemblait plus à une île, un corps était couché. »

Il y a un mariage, celui d’Arbogast avec la belle Goda ramenée d’une autre contrée. Sous l’influence de sa mère, qui déteste cette brune étrangère, Arbogast, soumis, se mettra à détester sa femme et la condamnera à un isolement qu’elle va transformer pour survivre en une sorte d’ascèse au service des plus pauvres. Superbe femme que Goda, qui incarne si bien l’exclusion et la résistance.

« Quand il visitait son épouse, Arbogast, auquel sa mère avait donné des ordres indiscutables, voyait sa résistance et que le pain et l’eau qu’on lui donnait la nourrissait presque aussi bien qu’un festin. Le silence régnait. Arbogast s’asseyait. Goda se rasseyait à son tour derrière sa broderie et reprenait le fil de laine qu’elle tirait précédemment. Son visage était blême. elle baissait ses paupières violettes.

-Tu nourris les gueux, reprochait le seigneur de Gisphild. Nous les détestons. si tu les nourris en dehors des jours d’aumône, ils viendront chaque fois plus nombreux. Je te défends de le faire. À Gisphild, on apporte le fruit de son labeur. Personne ne vient la main tendue. »

Parmi les autres personnages, outre l’ami d’Arbogast, Bruny, comme tous au service d’Isentraud

« -Ah ! Bruny ! s’exclamait Arbogast avant d’aller prendre du repos pour mieux combattre le lendemain. Si tu savais les sempiternels cauchemars que je fais où les fauves ont tôt-fait de déglutir ma chair ! Ton amitié seule, au réveil, me rassure. »

il y a Inis le chevrier, une sorte de faune, léger, railleur, coquin et malin.

« Inis le chevrier était là, à l’exacte démarcation des deux espaces, rigide, telle une statue d’albâtre au sommet d’un escalier, assis sur une grosse pierre, sur la peau de chèvre qui ne quittait que rarement ses épaules et dont les petits sabots durs roulaient à intervalles réguliers sous l’effet de la brise printanière. […] Le garçon avait une étrange allure, ainsi perché, ses jambes ne touchant plus terre, à croire que, gardien du globe graniteux qui venait de tomber de la nuit, le faune s’interrogeait pour trouver le moyen, par quelque mélodie subtile, de rendre à ce dernier un mouvement singulier. Assurément l’arrivée du chevalier avait figé le garçon qui s’apprêtait à jouer du pipeau. »

Le jeune chevrier un peu plus loin s’en donne à cœur joie avec les chambrières

« Hou !  Le beau petit lapin qu’on a levé là ! « 

Et il y a la belle Abrielle qui attrapera de son regard sombre le cœur de Bruny, sans renoncer à sa tâche.

« De sire Bruny, on avait toujours dit qu’il était un superbe aventurier, bien entraîné, beau comme le soleil, vaillant, valeureux, rapide, redouté et fervent, ayant un courage de fer; et d’Abrielle, que l’on couvrait de fleurs les traces de ses pas, lui dédiant des vers, l’invitant à danser pour les fêtes de mai, que jamais, d’œil mortel, on n’avait contemplé une si belle créature, son corps ayant tout du feu qui, de loin, vous transportait d’ébahissement, vous attirait et de près, vous brûlait la cervelle, qu’une fois entre les mains d’un homme, il enflammait les entrailles de ce dernier. Abrielle, disait-on, était une enchanteresse aussi bien qu’une fieffée sorcière. »

Sa tâche est de soigner Baudime d’abord, puis tous les malades. Baudime est un des premiers ardents, Baudime l’ermite, le sage qui peignait des enluminures dans un grand scriptorium

« […] Je savais faire des pourpres extraits des plus beaux murex qui fussent, des filigranes de vermillon, des initiales magnifiques, mais je m’ennuyais des petites gens qui, mourant sous les pieds des grands, éclaboussaient la terre d’un plus sombre abécédaire. « Ah ! leur ai-je dit à tous, je ne toucherai plus un livre et n’y peindrai plus une lettrine, entendez-vous, car au fond de ces écoles, voyez-vous, on nous fait ignorants ». »

Baudime le révolté qui en de très belles pages raconte l’histoire d’Abrielle et la sienne à Bruny, énonçant avec une force rare des vérités qui dix siècles plus tard sont toujours vraies.

« Enfin, de retour à Gisphild, j’ai contracté le mal des Ardents. J’ai vu la première tache du Diable sur mes doigts et elle s’est étendue, noire, brûlante et puante. Je ne sentais plus le bout de mes membres et j’entendais des voix. La chaleur me cuisait la chair. ma peau a commencé à partir en lambeaux. Enfin j’ai perdu ces doigts- là.

-Où veux-tu en venir? interrompit Bruny.

-À ceci : ce ne sont pas nos idéaux qui doivent voler en éclats, ce sont les têtes des bourreaux.

Bruny se leva pour partir

-En ce domaine, poursuivit le vieil homme, on n’a que mépris pour autrui, on ne se soucie de rien d’autre que de pouvoir, de guerre et de refuser l’asile à l’étrangère. On laisse mourir à petit feu. On fait mine de rien. On bafoue la justice. On parle avec deux bouches. On enferme. On torture. Et tout ne se passe pas comme il faudrait. Dévisager Isentraud, c’est en crever. »

Ce mal, c’est l’ergotisme qui provoque des douleurs brûlantes comme le feu et une gangrène des membres. Par la voix de cet homme, l’auteure expose avec beaucoup d’intelligence son propos tellement contemporain. 

La seconde partie du roman est un hiver ainsi dépeint:

« Un vent lugubre hurlait et de longues cordelles de brouillard couchaient, nuit et jour, dans les fossés, au pied du château. Cet hiver prenait l’allure d’une fin et transperçait les êtres de sa violence tandis que la mer, à ce point grondante, luttant du pied de ses vagues contre le gel qui la voulait prendre, donnait l’impression que, sous peu, elle bondirait par-dessus les dunes et viendrait se blottir dans la lande, croyant ainsi échapper au froid. »

Mais le grand froid était partout, visiteur de mauvais aloi. »

Le mal des ardents, insidieusement, silencieusement, gagne le domaine d’Isentraud. Il commence en sourdine d’abord, puis de façon plus apparente, et le combat contre ce fléau est une extraordinaire allégorie. 

Grande histoire dans laquelle l’amour, l’amitié sont mis à l’épreuve, mais parviennent à résister sur la base chancelante de temps sombres et violents. Grands portraits de femmes puissantes, l’une en cruauté et goût de la toute puissance et du pouvoir, les deux autres en persévérance, patience, obstination, pleines de compassion et de tendresse…Goda et Abrielle, la brune et la blonde, amies envers et contre tout, ces deux femmes arrivent à mener un combat qu’on sait, hélas, en partie perdu d’avance, mais apportent  aux ardents qu’elles soignent un réconfort bienveillant et obstiné. Elles sont les figures qui illuminent cette histoire, comme Inis, mais lui est plutôt commentateur qu’acteur, il apparaît par moments, comme une ponctuation.

Dans une ambiance décrivant en même temps la décadence, la pourriture et la profonde humanité de Goda et Abrielle, porteuses d’amour, et de générosité, résistantes, ce roman est construit parfaitement en une boucle qui se referme en beauté, sur des pages sublimes.

« -Inis, dit Abrielle, c’en est fait. Bientôt, à Gisphild, resteront la terre, la mer, les arbres, les oiseaux et le faucon songeur planant au-dessus des ruines. Amour est un tyran cruel, dit-on ! Et j’ai connu l’homme le plus parfait du monde. Il est entré à l’intérieur de mon cœur. Mort ou vif, il y occupe toute la place, il n’en sortira jamais et nul autre n’y entrera. »

Mon article est je le sais incomplet, imparfait pour ce roman si beau. Je n’ai certes pas le talent de Nadine Ribault, mais en tous cas, j’espère vous amener à lire ce livre. Quoi qu’il en soit, c’est un gros coup de cœur pour cette rentrée. L’écriture est d’une beauté et d’une précision qui font de ce livre une lecture envoûtante, pleine de personnalité et extrêmement riche en sujets de réflexions sur notre monde. J’espère que les quelques extraits que je partage vous porteront vers ce roman si fort, si beau et pertinent.

Demain, je vous propose un entretien que Nadine Ribault a eu la gentillesse de m’accorder, qui a donné lieu à des échanges vraiment passionnants. Une magnifique découverte littéraire et humaine.

« By the rivers of Babylon » – Kei Miller- Zulma de Poche, traduit par Nathalie Carré

« Il est possible qu’August Town, sur les collines de St Andrew, en Jamaïque, tire son nom du « Matin d’août »  ( Augus Mawnin), le 1er août 1838, date à laquelle les esclaves du pays furent libérés. La notoriété de l’endroit se développa ensuite car il abrita les débuts du prophète Bedward. La célébrité de Bedward, suivi par des centaines de fidèles, atteignit son paroxysme lorsqu’il annonça qu’il était Dieu et pouvait voler. »

Dictionnaire des toponymes de Jamaïque

Le prêcheur volant

D’abord, vous devez imaginer le ciel (bleu et sans nuage, si cela peut aider), ou bien le noir irradiant de la nuit. Puis – et c’est important – vous imaginer, vous, au milieu de ce ciel, flottant à mes côtés. En dessous de nous, le disque vert et bleu de la Terre. »

Parfois, je me demande si je dois ou peux écrire sur certains livres. Parce que j’ai des lacunes historiques, géographiques, philosophiques sur le sujet, et puis aussi de temps en temps je reste un peu comme dans une bulle après une lecture, avec des odeurs, des musiques, des voix. Et alors j’ai peur de dire des sottises, peur de ne pas rendre justice au travail de l’auteur et à son esprit.

« -Écoutez-moi, mes enfants ! Les ti-moun qui sont nés de la bonne couleur dans ce pays, ou les ti-moun qu’ont reçu tite-cuiller en argent, qui sont nés dans la bonne société…Cette marmaye-là meurt pas de dysenterie…

-Nan, c’est vrai.

-Cette marmaye meurt pas des piqûres-moustiques…

-Nan, nan !

-Ou de morsure de rat ou de l’eau sale qu’on boit ou de c’est-quoi-qu’est-ce qu’ils vous disent qu’est la cause de la mort de vos ti-moun. Pasque nos ti-moun meurent d’être nés tout en bas, tellement bas qu’on creuse ti-peu la terre et qu’on trouve la tombe ! »

Bedward mit la main devant sa bouche et secoua la tête, comme si son discours l’avait lui-même surpris. »

Voilà, ce livre est de ceux-là…Je ne connais grosso modo du mouvement rastafari et de la Jamaïque que quelques noms fondateurs comme Haïlé Sélassié Ier, la musique reggae de notre ami Bob avec l’odeur de la ganja et les dreadlocks qui l’accompagnent, et bien sûr l’esclavage qui succéda à une colonisation espagnole imposée sur cette île dès l’arrivée de Christophe Colomb puis britannique au XVIIème siècle ; vous voyez à quel point c’est sommaire. Mais je veux tout de même en dire quelques mots, parce que c’est en tous cas un livre plein de poésie, avec ce parler particulier; il y fait chaud, on y vit avec intensité, tout y est assez extrême, la beauté, la pauvreté, la chaleur… 

La construction tient en 3 parties qui permettent de ne pas perdre le fil en chemin: 

Le prêcheur volant,

« Car voici la vérité: chaque jour contient bien plus que la somme de ses heures, de ses minutes, de ses secondes. De fait, il ne serait pas exagéré de dire que chaque jour contient en son sein toute l’histoire. »

C’est ainsi que tout commence

« Pour véritablement connaître un homme, il faut connaître la forme de sa douleur – la blessure spécifique autour de laquelle s’est forgée l’écorce de sa personnalité. »

et enfin L’autoclapse :

« En bas, c’est Augustown. Un endroit dont on peut dire qu’il a été brinquebalé d’un autoclapse à l’autre comme si ceux-ci déferlaient, ouragans sur la vallée. Un mot étrange, autoclapse. Que je ne vous ai pas encore expliqué. Ce n’est pas le genre de mots répertoriés dans l’Oxford Dictionary, mais si vous avez sous la main un dictionnaire qui fait une place aux parlers populaires des Caraïbes et de la disapora, alors vous trouverez peut-être une entrée qui ressemble à cela:

AUTOCLAPSE, n. ( dialecte jamaïcain) : Désastre imminent; calamité; le plus grand trouble qui soit. Prononcé [otɔklaps] ou [hotɔklaps] en raison de la tendance des Jamaïcains à ajouter un h aspiré devant les voyelles. »

Voici donc un livre dans lequel j’ai appris beaucoup; l’histoire du mouvement rastafari y est contée en particulier avec Alexander Bedward, le prêcheur volant; ceci constitue la toile de fond de l’histoire principale, de ces « petites » histoires humaines qui peuvent donner de grandes leçons – pas de morale, non, mais de vie – l’histoire de Ma Taffy, de Claudia, de Gina et de Kaia, petit garçon dont l’humiliation subie à l’école va déclencher un autoclapse et un mouvement de révolte dans la petite ville d’Augustown.

« Vous pourriez vous arrêter sur ce fait: lorsque les rastafari, hommes et femmes, ces enfants de Sion, ces fumeurs de chanvre, ces chanteurs de reggae, quand ils entonnent des chansons comme If I had the wings of a dove ou I will fly away to Zion, ces chansons font référence à Bedward. De telles chansons, entonnées au bon moment, peuvent élever un homme ou une femme jusqu’aux cieux. »

 C’est la culture rasta qui va être blessée et vous lirez ce qu’il adviendra. Cette famille est celle de Ma Taffy qui éleva ses nièces comme ses filles; elle est maintenant aveugle mais a une autre acuité qui lui permet de sentir ce qui l’entoure; c’est une femme remplie d’amour pour le petit Kaia. Je regrette que la 4ème de couverture dise directement ce qui va déclencher le séisme, je ne le fais pas.

« Augustown a ses rythmes et ses habitudes qui définissent le quotidien, le banal-ordinaire, le pas-la-peine-d’en-parler. Ce pour quoi même Cocoa ne dresse pas une oreille. Oui, même Cocoa, le chien à trois pattes qui a l’habitude de retourner chaque poubelle pour s’offrir à dîner et qui, chaque soir, s’endort si profondément dans son nid-de-poule que les voitures doivent klaxonner ou passer en pleins phares pour qu’il se réveille et s’extirpe de son trou. Même lui ne dresse pas une oreille. »

On a le droit d’être attrapé dès les premières pages, je pense, et avec force. Gros coup de cœur pour Ma Taffy et sa famille et pour Madame G. L’auteur fait des femmes de superbes personnages et rend un bel hommage à leur force et à leur combativité. Pourtant évitons l’angélisme, jusqu’aux années 80 le mouvement rastafari comme beaucoup d’autres diabolise la femme qui représente la tentation et la luxure, etc etc, je ne vous fais pas un dessin. En tous cas il semblerait que les choses aient changé.

« Souvent les souvenirs lointains nous happent de manière violente- comme un écho qui échappe à sa propre fugacité et prend une ampleur telle si rapidement que nous glissons dedans sans y être préparés. Il s’accompagne alors d’un cœur qui s’emballe, d’yeux écarquillés, d’une bouche figée dans un Oh de surprise. »

En tous cas, ce petit livre parle de colère, de révolte, de résistance, d’amour évidemment, avec une grande poésie. Une écriture très originale.

Je me contente donc de vous donner quelques extraits choisis et ne vais pas plus discourir. J’ai beaucoup beaucoup aimé ce petit livre par lequel j’ai rencontré une île, un  peuple, une culture. Il m’en reste quelque chose de fort et d’entêtant . Il y a bien sûr Peter Tosh et Bob Marley, mais aussi Jimmy Cliff, qui ici nous donne une belle version de « By the rivers of Babylon », une transe bouillante:

Bonne lecture en musique !

« Sous la neige, nos pas » – Laurence Biberfeld – La manufacture de livres/ coll. Territori

« Août 1983

En rentrant, la Princesse s’était couchée en travers, les yeux exorbités, le souffle court. Des spasmes profonds, lourds, lui soulevaient le ventre. Elle avait l’air d’une outre écartelée. Lucien se dit qu’il vieillissait. Il se le disait chaque jour, et depuis si longtemps que la vieille était morte, il n’avait plus l’impression d’avoir été jeune un jour. Il remonta à la cuisine pour téléphoner à Pascal.

-J’aime autant que tu viennes maintenant. C’est son premier, elle est jeune.

-On a le temps, répondit Pascal. Je serai là dans une heure.

La Chiffe l’avait suivi. Pas un jour de sa vie sans que la jambe de sa culotte croûteuse de terre et de bouse tire dans son sillage ce vieux rideau à franges plein d’affection.-On va prendre la soupe,d’ici qu’il arrive. »

Que dire si ce n’est que ce livre est un coup de foudre ? Ce que j’écris ne saura dire tout le bien que je pense de ce petit livre, le bonheur qu’il m’a procuré, l’intelligence qui s’en dégage, ni tout ce que j’aurais à dire des lieux et des personnages, des idées qu’ils véhiculent.

Il m’attendait depuis un bon moment, patient comme le sont les livres. Et une envie m’a prise de me trouver dans cette Margeride annoncée en 4ème de couverture. La Lozère que j’aime tant. Bien m’en a pris, alors que fermé ce livre est là, encore là et pour longtemps…J’aurais voulu plus, qu’il dure plus et qu’encore je reste avec le merveilleux personnage qu’est Lucien, sa Chiffe, ses vaches, sous des pieds de neige ou dans l’exubérance du printemps. Avec la flamboyante Alice et l’intenable Juliette, enfin avec les âmes rudes et soudées de ce village du côté de St Chély d’Apcher.

« Un dimanche matin, le gel éblouissant déblaya la montagne jusqu’aux combles d’un ciel de faïence. Esther, exultant du paysage soudain libre dont on détaillait les lignes limpides d’un bout à l’autre de l’horizon, emmitoufla Juliette pour l’emmener en promenade. La petite, que sa longue claustration avait rendue à moitié folle, fusa comme un criquet multicolore sur la rampe cristalline de l’école. Elle glissa et fit un roulé-boulé qui lui écorcha le menton et lui fendit la lèvre sur la glace.

-Ça fait rien ! glapit-elle, essuyant sa barbiche de vermillon et s’en maculant jusqu’au coude.

Lucien, surplombant la scène, en put s’empêcher de rire. Esther pestait tout ce qu’elle savait. Elle ramena la petite à l’intérieur en la portant sans ménagement sous son bras comme un tonnelet hurlant et gesticulant.

-Non ! Ça fait rien ! Maman !

Il s’assit sur le bord du muret, écoutant les cris de la fillette brisés en mille morceaux par les éclaboussures du robinet de la cour. Toute la campagne était en habit de noce, blanche et parée de strass, hérissée de diamants. Le bleu coupant du ciel lui faisait mal aux yeux, il rabattit la visière de sa casquette jusque sur son nez. »

Difficile quand on a été si impressionné par une écriture d’écrire à son propos.

Je me suis rendue sur le site de Laurence Biberfeld et ça a confirmé la part autobiographique du roman à travers le destin du personnage d’Esther, jeune institutrice au parcours difficile qui arrive dans ces lieux isolés en compagnie de sa petite Juliette, enfant remuante du genre qui ne rentre pas dans les cases, un peu comme sa maman, dont on découvre au fil du récit le parcours chaotique mais qu’elle a su maîtriser et muer en façon de vivre simplement autrement. Cependant, elle traîne à ses basques quelques scories de sa vie passée qui vont perturber passablement la vie du hameau. Avec Esther, c’est la ville et ses faunes louches qui s’infiltrent dans les replis du plateau de la Margeride.

C’est là que la plume époustouflante de Laurence Biberfeld m’a subjuguée – je pèse mes mots – c’est là dans la peinture des lieux, de cette nature qui règne en puissance, c’est là que j’ai découvert cette écriture si précise, si sensuelle aussi, âpre ou d’une infinie douceur. Une totale découverte pour moi qui me laisse éblouie.

L’hiver, la Bise, la neige

« -Ça, c’était de la neige.

Elle tombait en un déversement oblique d’énormes flocons qui avalaient les bruits et ensevelissaient en un instant toutes les couleurs. Elle explosait en poussière piquante et vous criblait le visage, soulevée par la Bise. Elle se déplaçait follement, comme les dunes, formant des vagues et comblant les reliefs. Elle s’accumulait de plusieurs mètres, mollement, en certains endroits où elle cédait comme de la vase. Elle se fronçait en croûte écailleuse de quelques millimètres sur le sol gelé qu’elle faisait briller comme une pièce d’argent. »

« Le printemps dardait, avec une cruauté enfantine, ses fringales carnivores sur l’étendue du plateau. Le grand manège des amours débusquait les renards, d’ordinaire si discrets, les martres, les hermines encore en fourreau de neige avec leur courte queue trempée dans l’encre »

Je veux parler de Lucien, merveilleux Lucien décrit avec tant d’affection, il est âgé et il est beau Lucien, même s’il n’a pas son dentier; il a des yeux purs comme le ciel au-dessus de sa tête, avec les mêmes nuages qui les traversent quand ça se gâte; il a le cœur tendre même s’il essaye de faire le dur, il sait pleurer Lucien sans se cacher. Il est l’homme de la vie d’Alice, petite fille feu follet à la crinière rouge qui se jette sur lui et l’enlace de bras et jambes, il est son confident, celui qui console, celui qui bavarde, celui qui l’accompagne. Ils vont vivre elle et lui un moment effroyable relaté dans des pages absolument exceptionnelles, avec la vieille Finette qui étrille la fille debout dans une bassine au milieu de la cuisine où le poêle ronfle; en chantonnant, Finette…Lucien est vraiment mon coup de cœur du livre, il en est à mon sens le pilier, en duo avec la nature, éclatante de vie et d’énergie que ce soit sous la neige, le vent, le soleil, dans les congères ou au milieu des prés saturés de narcisses. Ce sont des forces.

Que ce que j’écris là ne vous trompe pas, il ne s’agit pas juste de jolies scènes champêtres, on en est même très loin souvent. C’est un monde bien réel dont nous parle l’auteure, il se passe plein de choses dans ce roman où les apports citadins produisent de moches effets, mais de bons aussi – Esther enseigne et bien peu acceptent de vivre dans un tel isolement, mais elle sait pourquoi elle est là. On verra passer Vanessa et des gars douteux, au Café de l’Univers de Langogne:

« Il n’eut pas de mal à la rencontrer le lendemain. Il lui suffit de se tanquer au café de l’Univers. Elle devait y aller le matin depuis quelques temps, avec son camarade, car elle se comportait en habituée. Les deux autres s’étaient fait tirer comme des lapins. Et celui-là, d’où sortait-il ? On pouvait être sûr qu’il ne valait pas mieux. Une petite gueule hâve, rétractée, une bouche mince et le regard méchant d’un chien peureux qui mord. Elle, elle lui fit  de la peine tant elle semblait malade et traquée. Ça ne lui allait pas mal, les cheveux courts. On aurait dit un petit garçon. Il attendit de les voir bien installés et se leva soudain en arborant son plus beau sourire. Cette fois, il avait mis son dentier. »

Pour ce qui me concerne ce qui est le plus saisissant dans ce magnifique texte, c’est la parole donnée aux gens d’en-haut comme moi je veux les nommer. Je connais ces endroits, je les aime et j’aurais bien voulu savoir en parler de cette façon. Des femmes se confient

« Moi, à douze ans, je me suis retrouvée seule avec mon vieux. Ma mère est morte en couche avec mon petit frère. Je l’ai remplacée. Je faisais tout à la ferme, du matin au soir, les bêtes, le lavoir, la cuisine, le jardin, puisqu’il faut servir les hommes après les bêtes. On se fait à tout comme ça. Mon vieux était une brute, il ne me parlait que pour me donner des ordres. Il me prenait sans me regarder, il avait besoin de se défouler pour dormir. J’ai remplacé ma mère, la pauvre vieille. Nous, les femmes, de ce temps-là, il fallait acheter à crédit tous les jours qu’on mangeait à la table des hommes. On leur devait tout ce qu’on avait. Pralong la Teigne, il était valet chez nous. Je le servais comme les autres. J’étais la seule femme sur le mas, un temps. Je m’en foutais. J’ai eu un petit à quatorze ans, ils l’ont donné aux cochons. Après, j’ai plus pris, jamais. Mon Dieu, toutes ces années où je rêvais d’un jour ou d’une nuit de repos.

Mais voyez, j’ai jamais essayé de partir. J’aimais la montagne, une goulée d’air, l’épais de la neige, la vacherie du froid, les narcisses, la rivière. En ville, je serais morte. Entre quatre murs à me cogner partout. Ici on respire, même écrasé on respire, le regard s’arrête pas et l’esprit non plus, on vole, on plane. Je regrette rien. A la mort de mon vieux, Pralong la Teigne a pris le mas. Son frère est venu s’y installer aussi avec sa femme. C’était une crème la Blandine, mais pas solide. Elle est morte d’épuisement, et pourtant, tout ce qu’on faisait, on le faisait à deux. Alors c’est reparti comme en quarante, moi toute seule à faire tout le boulot et à servir deux hommes, de nuit comme de jour.

Je m’en suis vu. Ça fait pas longtemps qu’ils me foutent un peu la paix, les deux frères, vous savez.La Teigne et la Gale, quand ils s’y mettaient à deux…Enfin ça a passé. Je meurs pas d’épuisement, moi. Quand on a la viande dure…[…]
-Ils étaient méchants? demandai-je dans un souffle.
-Oh? dit-elle, évasive. Oui. Des brutes, comme mon vieux. Vous êtes leur torchon. Ni cœur ni tête, les Pralong. »

et on voit bien que nous ne sommes pas là dans un monde enchanté, celui des hommes ne l’est pas très souvent; non nous sommes dans la rudesse, la brutalité, la cruauté, mais aussi et c’est très bien dit dans la solidarité, obligatoire si on veut survivre aux coups de colère du pays, à ses excès et à son isolement.

« Au fil des jours, je découvris que le village fonctionnait comme une entité primordiale. Que les gens s’aiment ou pas, qu’ils aient de l’estime les uns pour les autres ou non n’entrait pas en ligne de compte. J’étais exclue de ce mystérieux métabolisme social.J’étais en revanche – nous étions Juliette et moi – des éléments qui concernaient l’entité, dont il fallait s’occuper, qu’il fallait intégrer dans les préoccupations quotidiennes.

Au début, j’eus du mal à obtenir les papiers de la voiture que j’avais achetée. Le certificat de non-gage posait problème, je ne pouvais pas l’assurer. Lionnel, dès qu’il le sut, alla incontinent négocier avec le Capitaine de gendarmerie du coin. J’étais l’institutrice des Galinières, inutile de me demander mes papiers, le problème serait résolu, ou pas, un jour ou l’autre. Le Capitaine repéra ma 4L, mémorisa ma bouille et l’affaire fut réglée. »

Et aussi

« En touillant mes souvenirs, je me rends compte que jamais auparavant et plus jamais depuis, de toute ma vie, je n’ai été couvée, surveillée, protégée, entourée à ce point par une communauté humaine avec laquelle, par ailleurs, je n’avais rien de commun. »

Les hommes comme partout s’affrontent et les femmes subissent comme souvent. Mais les temps changent et le passage d’Esther, la jeunesse débordante d’Alice, la petite bombe Juliette au destin formidable marquent le pas d’un changement.

Je vais cesser là parce que ce petit livre, que j’aimerais bien vous lire à voix basse,  il faut l’ouvrir et se laisser aller au bout – moi je n’ai pas pu faire autrement -. L’écriture de Laurence Biberfeld m’a apporté un plaisir intense dans les peintures des paysages comme dans celles des personnages; ce Lucien merveilleux, Alice comme une flamme et Juliette la tornade, une plume impressionnante et riche sans afféteries pour un propos inépuisable sur le meilleur et le pire chez l’être humain, sur la générosité de la nature qui aussi rude soit-elle peut offrir le réconfort, un refuge pour réfléchir et où retrouver les choses essentielles à la vie. Une fin en demie-teinte, mi-triste mi-lumineuse. 

Je termine avec la scène du petit cimetière de Galinières où repose Lucien:

« Bientôt, dans quelques semaines, la neige recouvrirait les tombes. Elle tendrait sa toile épaisse et douce sur les murets, les rochers, les arbres, les toits. Elle emmitouflerait dans son silence feutré le chagrin, les rires, les rêves, le labeur, le souvenir.

« Mais il est où, Lucien ? demanda Juliette, le cherchant des yeux.

-Il est là-dessous, dit Lionnel.

-Sous les fleurs ?

-Oui, sous les fleurs.

Elle n’arrivait pas à se le figurer. Elle s’agenouilla brusquement entre des capitules rouges et entreprit de gratter la terre avec ses ongles. Lionnel l’attrapa par le milieu du corps et la souleva dans les airs comme s’il voulait la lancer au loin.

-Arrête ! vociféra-t-il à voix basse, tu vas le réveiller. Faut le laisser se reposer, maintenant.

-Alors je reviendrai plus tard, chuchota Juliette.

-Oui, enchaîna Lionnel sur le même ton. Pour le Jugement.

-Tu me diras quand c’est ?

-Je te le dirai.

Nous nous éloignions déjà. Un rossignol de muraille vit se percher sur le mur et s’envola aussitôt, dessinant un arc lâche en travers du cimetière. Au milieu des tombes, celle de Lucien paraissait neuve et pimpante. Il était né en 1920, le jour des Morts. Je ne savais rien de lui. Juliette, dans les bras de Lionnel, pleurait silencieusement. »

Vraiment lisez ce texte magnifique, d’une poésie pleine de vitalité, dans cette collection Territori, dirigée par Cyril Herry et où on trouve entre autres Antonin Varenne et Franck Bouysse.

Une de mes plus belles lectures de l’année.

Je remercie Langogne Tourisme ainsi que le café de l’Univers à Langogne pour leur contribution photo et sympathie ! 

« Ör » – Audur Ava Ólafsdóttir – éditions Zulma, traduit par Catherine Eyjólfsson

« 31 mai

Je sais bien que j’ai l’air ridicule, tout nu, mais je me déshabille quand même. J’enlève d’abord mon pantalon et mes chaussettes, puis je déboutonne ma chemise, laissant apparaître un nymphéa d’un blanc éclatant sur ma chair rose, sur le côté gauche de la cage thoracique, à une demie-lame de couteau du muscle qui pompe huit mille litres de sang par jour, je termine par mon caleçon. Dans cet ordre. Ça ne prend pas longtemps. »

Et me voici enchantée, toujours, encore, par la voix unique de Audur Ava Olafsdottir.

Je remercie ma si chère amie pour ce cadeau réconfortant et fort à propos. « Ör » signifie « cicatrice ».

« Les plaies se referment plus ou moins vite et les cicatrices se forment par couches, certaines plus profondes que d’autres. »

J’ai ainsi lu tous les livres de cette jeune femme douée et si originale dans sa manière d’interpréter les grands thèmes de la vie, vie donc, mort, maladie, amour, famille, couple…Autant de choses tant de fois écrites et avec elle toujours si fraîches.

Pour la seconde fois, un homme est le personnage principal, ici âgé de la cinquantaine (« quarante neuf ans et six jours » pour être précise ), c’était un tout jeune homme dans « Rosa Candida ».

Mais c’est avec la même délicatesse, la même pointe d’humour tendre et ironique, un ton que je définirais comme un optimisme réaliste – c’est à dire raisonnable, lucide, juste et sans leçon de morale – que notre auteure raconte le départ de cet homme qui a décidé de mourir après s’être fait tatouer un nymphéa blanc sur la poitrine .

Il laisse sa fille, son ami et voisin, une lettre et emmène juste sa caisse à outils, sa perceuse et une chemise – rouge -. Il part loin, dans un pays ravagé par la guerre où il prétend mettre fin à ses jours tranquillement. Il va rencontrer alors un autre monde, d’autres préoccupations qui vont l’amener à revoir ses plans.

« Ce sera un aller simple. Les hôtels sont des endroits appréciés pour mettre un terme au voyage. J’en trouve un sur Internet dans une bourgade dévastée dont j’avais entendu parler aux informations. Les photos datent manifestement d’avant la guerre, l’établissement sur situait sur une petite place fleurie et la production de miel était florissante dans la campagne environnante. »

On verra comment se déroulera la suite, mais je dois dire que je suis à chaque fois émerveillée par l’intelligence du propos, par sa poésie et sa drôlerie. Les pages 80 et 81 sont superbes où Jonas – c’est son prénom – énumère ce qu’il sait, terminant par :

« |…] je me suis colleté plusieurs fois avec la vérité là où les ombres sont tantôt longues tantôt courtes, et je sais que l’homme peut rire et pleurer, qu’il souffre et qu’il aime, qu’il est doté d’un pouce et qu’il écrit des poèmes et je sais que l’homme sait qu’il est mortel.

Qu’est-ce qu’il me reste à faire? Écouter le gazouillis du rossignol?Manger du pigeon blanc? »

Et la page 133, bouleversante, où Jonas se regarde dans un miroir en pied

« D’un côté il y a moi, et de l’autre, mon corps. Deux inconnus. »

Alors ce petit voyage vers l’hôtel Silence, pour rencontrer Fifi, May et Adam, ce petit voyage est un vrai bonheur. À propos de May:

« Si l’idée venait de nous asseoir, cette jeune femme en baskets roses et moi, pour comparer nos cicatrices, nos corps mutilés et faire le compte de nos points de suture de la tête aux pieds, c’est assurément elle qui l’emporterait. Mes cicatrices à moi sont bénignes, ridicules. Même si j’avais une plaie ouverte au côté, c’est elle qui l’emporterait. »

On le fait ce petit voyage en quelques heures d’un après-midi tranquille, on savoure chaque page, ça fait beaucoup de bien tant d’intelligence sans étalage tant d’humanité authentique.

Rien de manichéen, rien de mièvre ni de superficiel. Légèreté ne signifie pas idiotie, et puis en fait on se rend vite compte que ce dont parle notre islandaise n’est absolument pas léger, ce qui se passe à l’hôtel est une cicatrisation.

« La seule façon de continuer, c’est de faire comme si on menait une vie normale. Comme si tout allait bien. De fermer les yeux sur le désastre. »

Dire avec profondeur et sans lourdeur est un art délicat et Olafsdottir y excelle.

J’ai adoré ce petit livre-là.

Jonas Ebeneser écrit sa lettre d’adieux en écoutant « One way ticket to the moon »