« Ici n’est plus ici » – Tommy Orange – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Stéphane Roques

« Tête d’Indien.

Il y avait une tête d’Indien, le dessin de la tête d’un Indien aux longs cheveux parée d’une coiffe de plumes d’aigle, dessinée par un artiste anonyme en 1939 et diffusée jusqu’à la fin des années soixante-dix sur tous les écrans de télé américains une fois les programmes terminés. Cela s’appelait la Mire à tête d’Indien. Si on laissait la télé allumée, on entendait le son d’une fréquence de 440 hertz – celle servant à accorder les instruments – et on voyait cet Indien, entouré de cercles pareils à ceux de la lunette de visée d’un fusil. Il y avait ce qui ressemblait à une cible au centre de l’écran, et des chiffres comme autant de coordonnées. La tête de l’Indien était juste au-dessus de la cible, comme s’il suffisait de hocher le menton en signe d’approbation pour l’avoir dans sa ligne de visée. Ce n’était qu’une mire. »

Le prologue de ce premier roman est un véritable réquisitoire. Reprenant les étapes clés de la colonisation des terres de ses ancêtres – qu’on les nomme Indiens, Amérindiens, autochtones, peuple natif…le résultat est le même et comme les loups et les ours, ils sont espèce gênante – , Tommy Orange, en quelques paragraphes vigoureux assène les phases du processus qui visa à éliminer son peuple, et à faire rentrer dans le rang ceux qui survécurent, en passant par tous les clichés entrés dans notre vision de ces peuples par le biais du cinéma, de la télévision, etc…Politiquement correctement, on dira « intégrer » où l’auteur écrit:

« Nous amener en ville devait être la nécessaire étape finale de notre assimilation, l’absorption, l’effacement, l’achèvement de cinq cents ans de campagne génocidaire. »

J’aimerais vous lire ce prologue affûté comme une flèche, mais je ne vous en donne que les dernières phrases:

« Les Indiens urbains se sentent chez eux quand ils marchent à l’ombre d’un building. Nous sommes désormais plus habitués à la silhouette des gratte-ciel d’Oakland qu’à n’importe quelle chaîne de montagnes sacrées, aux séquoias des collines d’Oakland qu’à n’importe quelle forêt sauvage. Nous sommes plus habitués au bruit d’une voie express qu’à celui des rivières, au hurlement des trains dans le lointain qu’à celui des loups, nous sommes plus habitués à l’odeur d’essence, de béton coulé de frais et de caoutchouc brûlé qu’à celle du cèdre, de la sauge, voire du frybread – ce pain frit qui n’a rien de traditionnel, comme les réserves n’ont rien de traditionnel, mais rien n’est original, tout vient d’une chose préexistante, qui elle-même fut précédée par le néant. Tout est nouveau et maudit. Nous voyageons en bus, en train et en voiture à travers, sur et sous les plaines de béton. Etre Indien en Amérique n’a jamais consisté à retrouver notre terre. Notre terre est partout ou nulle part. »

Ce prologue est à mon avis la partie la plus puissante de ce livre, un morceau de bravoure qui se suffit à lui-même et peut déjà faire son chemin dans nos esprits de lecteurs; fait d’images précises et puissantes, dans un vocabulaire tout aussi précis et cru. La vision des choses de Tommy Orange va ensuite se développer à travers le portrait de 12 personnages, de ces Indiens « urbanisés » ; ici il n’y a pas de réserve, mais bien des femmes et des hommes qui se sont – au premier abord – fondus dans la masse humaine des villes.

Sincèrement, si j’ai trouvé des défauts à ce roman, j’ai quand même beaucoup aimé ce sujet, pas traité si souvent que ça ( en tous cas, personnellement je n’ai jamais lu quelque chose d’approchant sur ce thème ). Quatre grandes parties, trois étapes et un final impressionnant.

Alors c’est vrai qu’il faut  lire attentivement pour suivre ces 12 personnages et leurs satellites, hommes et femmes qui se côtoient ou pas, qui ont des liens ou pas, mais qui au dernier chapitre vont converger dans le même lieu pour un même événement : le grand pow wow d’Oakland. 

Le livre raconte douze vies, douze chemins cahoteux, pleins d’ornières et de boue le plus souvent. Ici règnent l’alcoolisme, la drogue, la violence, ici des histoires vont se raconter par le micro de Dene Oxendene, qui, poursuivant le travail entamé par son oncle Lucas, qui meurt de trop d’alcool, va enregistrer d’autres Indiens, femmes, hommes, jeunes et vieux, ainsi:

« Bonjour. Je m’appelle Dene Oxendene. Je suis membre des tribus cheyenne et arapaho de l’Oklahoma.[…]Tout à commencé pour moi quand j’avais treize ans. Mon oncle est mort et j’ai hérité, en quelque sorte, du travail qu’il avait commencé. Ce qu’il a fait, ce que je veux faire, c’est attester de l’histoire de certains Indiens d’Oakland. Je veux poser une caméra face à eux, vidéo, audio, transcrire ce qu’ils disent pendant qu’ils parlent, s’ils le veulent, les laisser écrire, tout récit que je pourrai recueillir, les laisser seuls pendant qu’ils racontent leur histoire, sans les mettre en scène, sans les manipuler ni leur imposer un sujet.[…]Nous n’avons jamais vu l’histoire urbaine des Indiens. Ce que nous avons vu regorge de toutes sortes de stéréotypes qui font que personne ne s’intéresse à l’histoire des Indiens d’Amérique en général, c’est trop triste, si triste que ça ne peut pas être divertissant, mais surtout, à cause de la façon dont elle est décrite, elle prend un tour pitoyable et nous perpétuons cela, sauf que non, tout ça c’est des conneries, passez-moi l’expression, […]. »

J’ai trouvé que parfois on s’y perdait un peu, mais il y a une qualité d’écriture assez impressionnante, il y a un regard très personnel et assez neuf sur les Indiens et leur culture, ce qu’ils en ont maintenu, vaille que vaille. La culture urbaine et cette culture des grands espaces se confrontent et se digèrent; reste la magie, les légendes ancrées si fort, même si elles se diluent au fil du temps et des générations. 

Je vous laisse rencontrer de chacun des personnages et de ce qui se tisse dans les pages jusqu’au final. J’ai envie de vous donner leurs noms pourtant:

Tony Loneman, Dene Oxedene,Opale Viola Victoria Bear Shield, Edwin Black, Bill Davis, Calvin Johnson, Jacquie Red Feather, Orvil Red Feather, Octavio Gomez, Daniel Gonzales,Blue, Thomas Franck.

Edwin écoute le groupe A Tribe Called Red

et réfléchit:

« Voilà pourquoi être proche de la tradition, tout en gardant ses distances, de façon à être identifiable comme Autochtone tout en ayant un son moderne, est un petit miracle que ces DJ des Premières Nations ont accompli dans un album éponyme particulièrement accessible qu’ils ont, dans l’esprit de l’ère des compils, mis gratuitement en ligne. »

Et j’ai été séduite au plus haut point par le chapitre consacré à Thomas Franck (le premier, il y en a deux ); je l’ai trouvé extrêmement  tellement beau, poétique et infiniment triste !

J’ai aimé cet homme, et j’ai vraiment trouvé ici l’apogée de l’écriture de Tommy Orange; ce n’est que ma perception, il y a là quelque chose de très personnel, mais c’est bien ici que ma lecture intime peut s’exprimer, n’est-ce pas ? Thomas Franck contient tout de l’histoire racontée ici, tout est là, dans sa vie noyée de chagrin et d’alcool, et la rédemption par la musique, ce tapotement constant des doigts sur les choses qui va l’amener aux tambours

« Après avoir fait ton apparition en ce monde, courant, sautant et grimpant, tu t’es mis à taper du pied et des doigts partout, tout le temps. Sur les tables, les bureaux. Tu tapais sur toutes les surfaces qui te tombaient sous la main, écoutais le son que tu faisais en tapant dessus. Le timbre des coups, le ding !, le bruit des casseroles à la cuisine, des mains qui frappent à la porte, le craquement des phalanges, les grattements de tête. Tu découvrais que tout produit un son. on peut jouer du tambour avec tous les bruits, qu’ils soient ou non en rythme.Même les coups de feu  et le bruit d’u moteur qui pétarade, le hurlement de trains de nuit, le vent contre ta vitre. Le monde est fait de sons. Mais en chaque son était tapie une tristesse. »

et à Bobby Big Medicine qui le fera chanter.

« Tu es entré dans la pièce et, juste à ce moment-là, ils se sont mis à chanter. Des lamentations aiguës et des harmonies sonores qui perçaient sous le battement du grand tambour. Des mélopées anciennes qui s’adressaient à la tristesse ancienne que tu gardais toujours à fleur de peau malgré toi. Le mot « triomphe » a bipé dans ta tête. Que faisait-il là? Tu n’utilisais jamais ce mot. Voilà ce que ça représentait, pour toi, d’avoir réussi à traverser ces centaines d’années américaines, d’avoir chanté tout du long. C’était le son de la douleur dans le chant. »

Magnifique chapitre d’une vingtaine de pages, qui avec le prologue montre bien le talent certain, évident de Tommy Orange.

La pulsation, cette pulsation du cœur arythmique de Thomas, celle de ses doigts et de ses pieds, comme celle des pas et sauts de Tony Loneman le danseur est caractéristique de cette écriture, elle est son leitmotiv.

« Tony se souvient d’une chose que lui disait sa grand-mère quand elle lui apprenait à danser. « Il faut que tu danses comme les oiseaux chantent le matin. », lui avait-elle dit, tout en lui montrant combien elle pouvait être légère sur ses pieds. Elle avait sautillé, les orteils serrés, pointés vers le sol. Des pieds de danseuse. Le sérieux d’une danseuse. Tony a besoin de légèreté maintenant. De laisser le vent chanter dans les perforations de son corps, d’écouter les oiseaux chanter. Tony ne va nulle part. Et quelque part au-dedans, en lui-même, où il est et sera toujours, c’est déjà le matin, et les oiseaux, les oiseaux chantent. »

J’ai pris un très grand plaisir à cette lecture, avec ces deux fulgurances et le final du pow wow, éblouissant et émouvant, violent aussi, qui pulsent le reste.

Pour moi, un auteur à suivre, sans l’ombre d’un doute. Je rajouterai juste que dans les remerciements de Tommy Orange, il y en a pour Claire Vaye Watkins qui l’a soutenu. Si vous n’avez pas lu « Les sables de l’Amargosa« , il n’est jamais trop tard. 

Ci-dessous, le lien vers un article « pointu » et très complet sur le pow wow, le tambour et le chant chez les Indiens.

https://journals.openedition.org/ethnomusicologie/901

 

« Et qu’importe la révolution? » – Catherine Gucher – éditions Le mot et le reste

« C’est le 26 novembre que le désir du voyage s’est imposé, sans laisser le moindre espace au doute, ce jour de fin d’automne, devant l’écran de télévision. Juste avant, par la fenêtre, elle regardait la nuit déverser son encre noire sur les collines environnantes. Une vague énorme déferla sur elle, en une minute à peine, au moment où retentit dans le poste « Hasta la victoria siempre », comme un nouvel appel à la révolution. Et le grand vent de l’histoire monta en elle, le même qu’autrefois, jusqu’alors enfermé dans un compartiment bien clos de sa tête, pour l’oublier sans doute, parce qu’il n’est plus temps, à soixante-huit ans. Du moins, c’est ce qu’elle imaginait jusqu’à ce jour. »

Première expérience pour moi avec cette maison d’édition marseillaise. Un joli roman, dont pourtant j’ai préféré la première moitié à la suite, plus centrée sur l’histoire d’amour entre Jeanne et Ruben. Mais ça se lit avec plaisir car l’écriture est de qualité, avec de très beaux passages poétiques liés à la nature. Et puis en fait j’ai bien aimé retrouver des endroits que je connais, le plateau ardéchois et Cassis. Les deux premières pages sont une très belle accroche  avec le portrait de Jeanne 

« Jeanne fait partie de ces femmes qui embellissent avec l’âge. Depuis qu’elle s’est installée sur les hauts plateaux d’Ardèche, de petites rides lui sont venues, soulignant le contour de ses yeux qui puisent leur vert dans la rivière échevelée. Elle a un peu épaissi mais ses rondeurs la rendent plus séduisante.Et lorsqu’elle marche, de son pas sûr, le long des drailles chaudes, à la recherche d’essaims perdus ou de l’or noir des chênes, elle donne immanquablement envie de la suivre tant son allure est promesse. »

puis un peu plus loin ces lignes que j’aime beaucoup sur la mort, comme elle est vécue dans ces lieux:

« Et parfois débarque un mort inattendu, jeune, beau, plein de vie et de promesses, qui prend toute la place: dans les salles à manger autour du gâteau de foie, à la messe, au bistrot rouge…On ne voit plus que lui, on n’entend plus que lui et rien ne sert de le concurrencer avec quelques adultères. L’amour ou le sexe ne font pas le poids face à la mort soudaine. Parce qu’elle porte en elle ses relents d’aventure qui aurait mal tourné; et l’aventure, quand vient l’hiver, c’est ce qui manque le plus ici. Mais les années précédentes, en l’absence de mort fulgurante, il a fallu se contenter de cas plus classiques. »

Voici donc Jeanne et ses amis, Jeanne fâchée avec son fils qui ne la comprend pas, à qui elle a manqué en fait. Voici Jeanne, produit pur jus des révolutions des années 70, des idéaux plein la tête, des rêves de monde meilleur plein les yeux, et un tenace refus de ne plus y croire. On pourrait voir ici un florilège de clichés liés à cette époque. Ruben est un réfugié espagnol qui a fui le franquisme et Jeanne une pasionaria éprise de Fidel Castro; elle partira à Cuba fêter la révolution mais Ruben ne la suivra pas. Et aussi cliché que cela puisse paraître c’est ce qui est pour moi le plus intéressant, les points de vue divergents de Jeanne et Ruben. Car Ruben qui a fui la guerre, passant d’Oran à Paris, Ruben ne veut plus voir de drapeaux sanglants, quelle que soit la cause du sang versé, pour lui, elle n’est jamais bonne.

Ruben est mon personnage préféré, sans aucune hésitation. Ruben est un personnage de tragédie, traumatisé et solitaire. Ruben ne supporte pas la violence, Ruben est un être doux et inconsolable. Il vit à Cassis,déambulant dans les ruelles, il se décide un jour à écrire à Jeanne, son amour jamais éteint.

« Le cri d’une mouette claque dans le ciel de Méditerranée. Ruben tourne son regard vers la barrière rocheuse dégoulinante de lumière, de l’autre côté de la baie. À Oran, il a appris à aimer la mer. À Paris, c’est cette lumière de l’eau mariée au ciel qui lui manquait le plus. Il se relève et s’engage dans la montée. Il marche maintenant d’un pas rapide. Son corps balance au bout de ses longues jambes noueuses. Son regard se perd au fond de la traverse du Soleil, au-delà de la villa maure qui en marque l’entrée. C’est là, derrière les murs lézardés, dans le jardin de broussailles baigné de la lumière que réverbère l’ocre des façades, que Ruben fait halte, chaque jour. « 

Ainsi Catherine Gucher nous raconte  un amour qui se réactive, alors que Jeanne entend Raul Castro, en novembre 2016, annoncer la mort de Fidel son héros et que juste après arrive la lettre de Ruben. Je n’en dirai pas plus. Simplement Jeanne et Ruben vont se retrouver et c’est – si j’ai bien compris – du point d’interrogation du titre dont il est question dans ce roman. Que mettent en balance nos choix d’un moment? Avons-nous des « secondes chances » ? Faut-il renoncer ou avancer ? On rencontre aussi  dans ce livre les Munoz, un très beau vieux couple, touchant, mais à vous de lire.

Il m’a semblé que Manuel, le fils en colère, est une charnière que Jeanne ne veut pas voir, une charnière avec le présent. On a de la peine pour lui, et on regarde Jeanne, femme libre (?), avec un regard interrogatif, sceptique quant à sa relation avec lui. En particulier lors de ce réquisitoire de Noël, quand Manuel voit sur les murs les photos révolutionnaires de sa jeune mère d’alors:

« Manuel se redresse, repousse violemment sa chaise, jette sa serviette au sol. Tous les regards sont tournés vers lui. Il est blême, la mâchoire contractée. Il se dirige vers Claude, arrache la photo du mur et la brandit au-dessus de sa tête en hurlant:

-Mais quand finirez-vous de vous raconter des histoires?J’ai l’impression d’avoir affaire à de vieux adolescents. De quoi parlez-vous? Vous ne savez rien de la liberté. Parfois je me demande même si vous avez vraiment cru à cette fable que vous vous racontiez, juste pour avoir l’impression d’être différents des autres, d’être moins soumis…Mais qu’avez-vous fait de vos talents? Qu’avez-vous fait pour les autres? Et cette liberté que vous prétendiez nous donner, il a fallu qu’on la trouve ailleurs…Vous vous êtes enfermés et vous nous avez enfermés dans vos dogmes. Vous ne vous demandez pas pourquoi nous sommes partis? »

Pour finir, Jeanne et Ruben feront renaître leur amour de ses braises ( pas de ses cendres ), avec un voyage à Madrid, et à Cuba. Là où Jeanne saisira ce qu’a voulu lui dire son fils, je crois. À son retour vers l’Ardèche, elle dit à son ami Paul qui l’attend à l’aéroport:

« -Tu nous raconteras Cuba?

-J’ai été heureuse de découvrir le musée de la révolution, de revoir la baie de La Havane et de flâner sur le Malecón…je n’ai retrouvé aucun de mes amis d’autrefois. Même le rhum n’avait pas le même parfum. tout était différent. J’ai vu ce que je n’avais pas voulu voir. Et j’ai compris pourquoi Ruben doutait de la révolution. À Santiago, j’ai dit adieu à Fidel. Une page s’est tournée…C’est peut-être le début de la vieillesse?

-Ou seulement la fin d’une illusion. »

C’est Ruben qui reste présent en moi à la fin de cette lecture. Je l’aime dans ses déambulations solitaires à Cassis, je l’aime dans ses crises d’angoisse dont il ne peut se défaire. Un très beau personnage qui ayant vécu la terreur eut le goût de la liberté . Deux termes dont on pourrait discuter, liberté et révolution. On en comprend bien dans ce livre la complexité et les interprétations qu’on peut en faire.

Aux illusions perdues, au renoncement, au bonheur trouvé dans les choses simples et dans l’amitié, à ce qui fait de nous des êtres humains dignes de ce nom…De multiples réflexions toujours d’actualité, même si comme Jeanne et ses amis, il est grand temps d’admettre que les temps et les gens et les sociétés ont changé. 

Je ne saurai trop conseiller la lecture de Leonardo Padura pour Cuba, un regard d’une vie à l’intérieur – car il vit depuis toujours à Cuba et n’a pas l’intention de s’en aller – pour l’avoir écouté avec délectation raconter ses années Fidel et la suite, lire Padura, pour ça et son immense talent.

Quant à ce livre, c’est – comme ça m’arrive souvent – en essayant de le partager avec vous que j’en saisis plus profondément la complexité. 

Bonne lecture ! 

« Quand sort la recluse » – Fred Vargas – Flammarion

« Adamsberg, assis sur un rocher de la jetée du port, regardait les marins de Grimsey rentrer de la pêche quotidienne, amarrer, soulever les filets. ici, sur cette petite île islandaise, on l’appelait « Berg ». Vent du large, onze degrés, soleil brouillé et puanteur des déchets de poisson. Il avait oublié qu’il y a un temps, il était commissaire, à la tête de vingt-sept agents de la Brigade criminelle de Paris, 13ème arrondissement. Son téléphone était tombé dans les excréments d’une brebis et la bête l’y avait enfoncé d’un coup de sabot précis, sans agressivité. Ce qui était une manière inédite de perdre son portable, et Adamsberg l’avait appréciée à sa juste valeur. »

Une amie m’a prêté depuis des mois ce roman, et quel bonheur de retrouver Adamsberg ! Une vraie pause plaisir pour l’été, un livre lu en quelques heures car quand Fred Vargas vous embarque, on ne la lâche pas. Je n’ai loupé que le livre précédent, mais sinon, j’ai tout lu y compris les nouvelles et les romans graphiques  (avec Edmond Baudoin) .

J’avais oublié à quel point j’aime cette écriture et cette atmosphère si agréables, ces dialogues si percutants, ces personnages vraiment pas ordinaires dans ce commissariat parisien, et puis l’humour. Bien sûr une fois encore l’histoire et l’intrigue vont être tortueuses à souhait. Adamsberg est rentré de vacances en Islande à la grande satisfaction de l’équipe, mais Danglard lui, est inquiet:

« Mais qu’un esprit brumeux s’en aille en un pays brumeux lui semblait en revanche périlleux et gros de conséquences. Danglard craignait des retombées difficiles, voire irréversibles. Il avait sérieusement envisagé que, par effet de fusion chimique entre les brumes d’un être et celles d’un pays, Adamsberg ne s’engloutisse en Islande et n’en revienne jamais. L’annonce du retour du commissaire  à Paris l’avait quelque peu apaisé. Mais quand Adamsberg entra dans la pièce, de son pas toujours un peu tanguant, souriant à chacun, serrant les mains, les inquiétudes de Danglard furent aussitôt ravivées. Plus venteux et ondoyant que jamais, le regard inconsistant et le sourire vague, le commissaire semblait avoir perdu les pans de précision qui charpentaient néanmoins ses démarches, comme autant de jalons espacés, mais rassurants. Désossé, dévertébré, jugea Danglard. Amusant, encore humide, pensa le lieutenant Veyrenc. »

On rencontre des araignées, loxosceles rufescens, les araignées recluses et inévitablement ça nous mènera à ces femmes recluses apparues au Moyen-Age selon Danglard. Le même Danglard m’apprend ici la racine du prénom Irène – celui de ma mère –  Les circonvolutions complexes du cerveau de notre commissaire Adamsberg vont générer des tas de « proto-pensées », de ces bulles obsédantes qui le laissent tout à coup tétanisé en plein déplacement, figé et hagard.

« Entre temps, Voisenet était revenu à son poste, réalisant en entrant que la pièce, en effet, sentait fortement le vieux port. Touts fenêtres ouvertes, un violent courant d’air passait sur les bureaux et chacun s’était débrouillé pour caler ses dossiers, qui avec des porte-crayons, qui avec ses chaussures, qui avec des boîtes de conserve dérobées dans l’armoire aux réserves du lieutenant Froissy, pâtés de sanglier, mousse de canard au poivre vert.Ce nouvel aménagement hétéroclite des tables donnait à l’ensemble une allure de vide-grenier ou de vente de charité, et Adamsberg espérait que le divisionnaire n’aurait pas l’idée subite de venir rechercher lui-même sa berline, et découvrir la moitié de la Brigade déchaussée dans une salle puante. »

L’enquête très improbable et très peu officielle au début va commencer dans l’odeur infernale de la murène en attente de cuisson par la maman de Voisenet, avec un fait divers et des morts par venin d’araignées dont on pense que les pesticides et le réchauffement climatique ont accru la toxicité. C’est juin, il fait chaud, le commissariat est dans les courants d’air qui semblent s’infiltrer partout, y compris dans les esprits que les piqûres de la recluse vont mettre aux aguets, en commençant évidemment par le lunaire Adamsberg. Qui avant toutes choses, et alerté par Retancourt va faire coffrer un sale type qui fait maigrir d’effroi la petite Froissy. Sur quoi, il va embrayer sur les recluses, celles qui tuent autour de Nîmes. Les araignées et les autres, les bourreaux et les victimes, et un sinistre orphelinat. Des viols, des violences et des vengeances

Le fils du médecin qui tenait l’établissement, lui-même Dr Cauvert médecin, auteur d’une somme sur les enfants qui passèrent dans les lieux: « 876 orphelins : 876 destins »

« -Mon père! dit le docteur en éclatant de rire. De l’eau fraîche, du jus de pomme? Je n’ai rien d’autre. Car vous vous en doutez, mon père, à tant s’occuper de ces gosses en détresse, ne m’a pas beaucoup vu. Moi, son seul enfant, je suis passé inaperçu. Invisible! Il ne s’est jamais rappelé un seul de mes anniversaires. Grâce soit rendue à la miséricorde – il rit de nouveau –  j’avais ma mère, ma sainte mère. Glaçons? Moi je n’ai pas voulu d’enfants. J’ai vu trop d’orphelins pour croire en la pérennité d’un père, vous pensez. »

Vous connaissez Adamsberg…Et vous connaîtrez mieux ici aussi son équipe qui a évolué depuis les origines. Le bleu Estalère qui idolâtre Adamsberg, Retancourt incroyable Violette qui n’a rien d’une fleurette, Froissy nourrisseuse de merles, qui ne décolle pas de son ordinateur, championne toutes catégories de recherches sur le net comme le dormeur compulsif Mercadet

« Comme Froissy, explorer les millions de chemins du net était une promenade qu’il effectuait à grande vitesse, employant tous les biais, chemins de traverse et raccourcis, tel un fugitif excellant à couper à travers champs sous les barbelés. Il aimait cela. Et plus la tâche était colossale, plus il l’aimait. »

 Voisenet passionné de zoologie,

« Il rejoignit le bureau de Voisenet.

-Lieutenant, peut-on confondre les effets d’une morsure de recluse et ceux d’une morsure de veuve noire?

-Jamais de la vie. La veuve noire décharge un venin neurotoxique, la recluse une venin nécrotique. pas le moindre point commun. »

Noël le tatoué qui casse volontiers les gueules des cons, le chat La Boule qui veille sur la photocopieuse, Lamarre et Kernorkian, Mordent et Justin…Et puis il y a Danglard, l’érudit, l’élégant, celui-là même qui écluse du vin blanc toute la journée, et qui ici sera le seul non seulement à ne pas suivre son vieil ami et collègue Adamsberg dans son périple à la Magellan sur les eaux troubles de cette enquête, mais qui de surcroît tentera de diviser l’équipe afin qu’il ne poursuive pas ses recherches. En gros, il deviendra « un vrai con « .

« Adamsberg monta prévenir Noël, qui s’envoyait une bière dans la salle du distributeur de boissons, aux côtés de Mercadet qui dormait.

-Vous le veillez, lieutenant?

-Les réunions me donnent soif. Pourquoi m’avez-vous empêché de lui casser la gueule ce matin? Il s’est conduit comme un porc. Lui, Danglard.

-Exact, Noël. Comme un porc, mais comme un porc au désespoir. On e frappe pas un porc au désespoir.

-Pas faux, reconnut Noël après un moment. Plus jeune, j’aurais dû y penser parfois. Et comment va-t-il revenir? Je veux dire: comment le vrai Danglard va-t-il revenir si un bon coup de poing ne le réveille pas?  J’ai vraiment pensé qu’un sérieux coup ferait sauter en éclats sa putain de face de con. Enfin, je l’ai pensé après. »

C’est Adamsberg lui-même qui se chargera du coup de poing:

« Le commissaire ferma la fenêtre et se retourna vers son adjoint.

-Revenu, Danglard?

-Revenu.

Adamsberg redressa la chaise et tendit un bras pour aider le commandant à se relever et s’asseoir. Il examina rapidement le bleu qui grandissait sur le maxillaire inférieur.

-Attendez-moi une seconde.

Il revint cinq minutes plus tard avec une poche de glace et un verre. 

-Appliquez ça et avalez ça, dit-il en lui tendant le comprimé. Attention c’est de l’eau.[…]  » 

Je n’oublie pas Veyrenc, l’ami du Béarn à la chevelure léopard, esprit fin qui connait si bien son ami Jean-Baptiste, Veyrenc, fin bec par philosophie:

« Sans être sourcilleux sur la nourriture, Veyrenc n’avalait pas n’importe quoi avec l’indifférence d’Adamsberg. Il estimait que l’ordinaire était déjà assez difficile à vivre et la vie assez âpre à fréquenter pour qu’on ne bousille pas l’éphémère bien-être des repas. »

La garbure arrosée de madiran sera souvent au menu des deux béarnais, Veyrenc n’étant pas insensible à la patronne Estelle qui le sert, sa main sur son épaule.

Enfin resurgit Mathias le préhistorien, chargé de fouiller le lieu où se tenait le pigeonnier dans lequel vécut cette recluse qui terrifia Adamsberg enfant. Et Mathias voit arriver Violette Retancourt, portrait, vision : 

« La vue de Retancourt suspendit Mathias au milieu d’un lancer de pioche, dont il laissa retomber le fer au sol. Le lieutenant, nota Mathias, l’arbre de la forêt d’Adamsberg, paraissait égaler sa taille. Et chez cette femme qui même nue aurait parue armée, un très intéressant visage dessiné au pinceau fin. Mais malgré des lèvres sans défaut, un nez étroit et droit, des yeux d’un bleu plutôt doux, il n’aurait pu dire si elle était jolie, ou attirante. Il hésitait, la suspectant de pouvoir modifier son apparence à son gré, entre les deux versants de l’harmonie ou de la disgrâce, à son choix. De même de sa puissance: purement physique ou psychique? Simplement musculaire ou nerveuse? Retancourt échappait à la description ou à l’analyse. »

Suivez cette équipe si attachante sur la piste de 9 salopards, sur celle d’un assassin ( ou de plusieurs ?), sur celle des araignées et des recluses. J’ai beaucoup aimé l’interprétation donnée à l’histoire de la chèvre de Mr Seguin. Et les boules à neige d’Irène.

Quel talent que celui de Fred Vargas, vraiment ! J’ai une fois encore appris deux ou trois choses ici, j’ai beaucoup ri, parce que c’est la championne du dialogue surréaliste et de la réplique qui fait mouche. Et tout ça avec poésie, finesse, intelligence, un livre parfait pour l’été, mais n’importe quand en fait. Alors donc, quelques morceaux choisis intégrés ici pour vous, et si ce n’est pas encore fait, foncez chez les recluses !

« Adamsberg remontait les rues vers chez lui, opérant des détours inutiles, les mains enfoncées dans ses poches, ses doigts enserrant la boule à neige. Le navire emportait son ancre, le navire emportait l’Yraigne. Demain, Lucio  rentrait d’Espagne. Il lui raconterait l’araignée, à la nuit, assis sur la caisse en bois. Et Lucio ne pourrait rien lui opposer: toutes les piqûres, morsures, blessures avainet été grattées, jusqu’au sang.

Il se rappelait la voix de Lucio, devant la maison de Vessac, à St Porchaire. Qui le poussait à creuser encore tandis que lui pensait à fuir. Et Lucio avait seulement dit:

-T’as pas le choix, mon gars. »

Gros gros plaisir de lecture!

« By the rivers of Babylon » – Kei Miller- Zulma de Poche, traduit par Nathalie Carré

« Il est possible qu’August Town, sur les collines de St Andrew, en Jamaïque, tire son nom du « Matin d’août »  ( Augus Mawnin), le 1er août 1838, date à laquelle les esclaves du pays furent libérés. La notoriété de l’endroit se développa ensuite car il abrita les débuts du prophète Bedward. La célébrité de Bedward, suivi par des centaines de fidèles, atteignit son paroxysme lorsqu’il annonça qu’il était Dieu et pouvait voler. »

Dictionnaire des toponymes de Jamaïque

Le prêcheur volant

D’abord, vous devez imaginer le ciel (bleu et sans nuage, si cela peut aider), ou bien le noir irradiant de la nuit. Puis – et c’est important – vous imaginer, vous, au milieu de ce ciel, flottant à mes côtés. En dessous de nous, le disque vert et bleu de la Terre. »

Parfois, je me demande si je dois ou peux écrire sur certains livres. Parce que j’ai des lacunes historiques, géographiques, philosophiques sur le sujet, et puis aussi de temps en temps je reste un peu comme dans une bulle après une lecture, avec des odeurs, des musiques, des voix. Et alors j’ai peur de dire des sottises, peur de ne pas rendre justice au travail de l’auteur et à son esprit.

« -Écoutez-moi, mes enfants ! Les ti-moun qui sont nés de la bonne couleur dans ce pays, ou les ti-moun qu’ont reçu tite-cuiller en argent, qui sont nés dans la bonne société…Cette marmaye-là meurt pas de dysenterie…

-Nan, c’est vrai.

-Cette marmaye meurt pas des piqûres-moustiques…

-Nan, nan !

-Ou de morsure de rat ou de l’eau sale qu’on boit ou de c’est-quoi-qu’est-ce qu’ils vous disent qu’est la cause de la mort de vos ti-moun. Pasque nos ti-moun meurent d’être nés tout en bas, tellement bas qu’on creuse ti-peu la terre et qu’on trouve la tombe ! »

Bedward mit la main devant sa bouche et secoua la tête, comme si son discours l’avait lui-même surpris. »

Voilà, ce livre est de ceux-là…Je ne connais grosso modo du mouvement rastafari et de la Jamaïque que quelques noms fondateurs comme Haïlé Sélassié Ier, la musique reggae de notre ami Bob avec l’odeur de la ganja et les dreadlocks qui l’accompagnent, et bien sûr l’esclavage qui succéda à une colonisation espagnole imposée sur cette île dès l’arrivée de Christophe Colomb puis britannique au XVIIème siècle ; vous voyez à quel point c’est sommaire. Mais je veux tout de même en dire quelques mots, parce que c’est en tous cas un livre plein de poésie, avec ce parler particulier; il y fait chaud, on y vit avec intensité, tout y est assez extrême, la beauté, la pauvreté, la chaleur… 

La construction tient en 3 parties qui permettent de ne pas perdre le fil en chemin: 

Le prêcheur volant,

« Car voici la vérité: chaque jour contient bien plus que la somme de ses heures, de ses minutes, de ses secondes. De fait, il ne serait pas exagéré de dire que chaque jour contient en son sein toute l’histoire. »

C’est ainsi que tout commence

« Pour véritablement connaître un homme, il faut connaître la forme de sa douleur – la blessure spécifique autour de laquelle s’est forgée l’écorce de sa personnalité. »

et enfin L’autoclapse :

« En bas, c’est Augustown. Un endroit dont on peut dire qu’il a été brinquebalé d’un autoclapse à l’autre comme si ceux-ci déferlaient, ouragans sur la vallée. Un mot étrange, autoclapse. Que je ne vous ai pas encore expliqué. Ce n’est pas le genre de mots répertoriés dans l’Oxford Dictionary, mais si vous avez sous la main un dictionnaire qui fait une place aux parlers populaires des Caraïbes et de la disapora, alors vous trouverez peut-être une entrée qui ressemble à cela:

AUTOCLAPSE, n. ( dialecte jamaïcain) : Désastre imminent; calamité; le plus grand trouble qui soit. Prononcé [otɔklaps] ou [hotɔklaps] en raison de la tendance des Jamaïcains à ajouter un h aspiré devant les voyelles. »

Voici donc un livre dans lequel j’ai appris beaucoup; l’histoire du mouvement rastafari y est contée en particulier avec Alexander Bedward, le prêcheur volant; ceci constitue la toile de fond de l’histoire principale, de ces « petites » histoires humaines qui peuvent donner de grandes leçons – pas de morale, non, mais de vie – l’histoire de Ma Taffy, de Claudia, de Gina et de Kaia, petit garçon dont l’humiliation subie à l’école va déclencher un autoclapse et un mouvement de révolte dans la petite ville d’Augustown.

« Vous pourriez vous arrêter sur ce fait: lorsque les rastafari, hommes et femmes, ces enfants de Sion, ces fumeurs de chanvre, ces chanteurs de reggae, quand ils entonnent des chansons comme If I had the wings of a dove ou I will fly away to Zion, ces chansons font référence à Bedward. De telles chansons, entonnées au bon moment, peuvent élever un homme ou une femme jusqu’aux cieux. »

 C’est la culture rasta qui va être blessée et vous lirez ce qu’il adviendra. Cette famille est celle de Ma Taffy qui éleva ses nièces comme ses filles; elle est maintenant aveugle mais a une autre acuité qui lui permet de sentir ce qui l’entoure; c’est une femme remplie d’amour pour le petit Kaia. Je regrette que la 4ème de couverture dise directement ce qui va déclencher le séisme, je ne le fais pas.

« Augustown a ses rythmes et ses habitudes qui définissent le quotidien, le banal-ordinaire, le pas-la-peine-d’en-parler. Ce pour quoi même Cocoa ne dresse pas une oreille. Oui, même Cocoa, le chien à trois pattes qui a l’habitude de retourner chaque poubelle pour s’offrir à dîner et qui, chaque soir, s’endort si profondément dans son nid-de-poule que les voitures doivent klaxonner ou passer en pleins phares pour qu’il se réveille et s’extirpe de son trou. Même lui ne dresse pas une oreille. »

On a le droit d’être attrapé dès les premières pages, je pense, et avec force. Gros coup de cœur pour Ma Taffy et sa famille et pour Madame G. L’auteur fait des femmes de superbes personnages et rend un bel hommage à leur force et à leur combativité. Pourtant évitons l’angélisme, jusqu’aux années 80 le mouvement rastafari comme beaucoup d’autres diabolise la femme qui représente la tentation et la luxure, etc etc, je ne vous fais pas un dessin. En tous cas il semblerait que les choses aient changé.

« Souvent les souvenirs lointains nous happent de manière violente- comme un écho qui échappe à sa propre fugacité et prend une ampleur telle si rapidement que nous glissons dedans sans y être préparés. Il s’accompagne alors d’un cœur qui s’emballe, d’yeux écarquillés, d’une bouche figée dans un Oh de surprise. »

En tous cas, ce petit livre parle de colère, de révolte, de résistance, d’amour évidemment, avec une grande poésie. Une écriture très originale.

Je me contente donc de vous donner quelques extraits choisis et ne vais pas plus discourir. J’ai beaucoup beaucoup aimé ce petit livre par lequel j’ai rencontré une île, un  peuple, une culture. Il m’en reste quelque chose de fort et d’entêtant . Il y a bien sûr Peter Tosh et Bob Marley, mais aussi Jimmy Cliff, qui ici nous donne une belle version de « By the rivers of Babylon », une transe bouillante:

Bonne lecture en musique !

« Les Mains vides » – Valerio Varesi – Agullo/Agullo noir, traduit par Florence Rigollet

« Ce jour-là, la ville attendit vainement la pluie. Quelques nuages prometteurs avaient pourtant fait leur entrée vers dix heures du matin en direction du duomo, mais bien vite ils s’étaient dissipés sous la chape de plomb. Le soleil avait recommencé à chauffer les immeubles comme un feu doux doux un bouilli, et Soneri s’était remis patiemment à transpirer dans sa chemise de lin. Juvara souffrait davantage et s’était fait toiser quand il avait tenté de rallumer le climatiseur en panne: après la pluie manquée, plus d’illusions possibles, la canicule tendrait son piège et la chaussée collerait sous les gaz d’échappement et les voitures brûlantes.Le commissaire ouvrit les fenêtres et reçut au visage un souffle de vache. »

C’est ma première rencontre avec le commissaire Soneri et c’est une belle rencontre. Un personnage comme je les aime, c’est à dire intelligent, fin, au caractère complexe et puis aussi un homme qui aime manger. Je sais, ça peut sembler curieux, mais je trouve que ce goût de la table est un vrai indice sur le caractère. Soneri aime manger de bonnes choses et aime fumer des cigares Toscano. Il mange comme on se soigne:

« Le commissaire passa à côté du Regio et vagua un moment avant de tomber sur le Milord. En poussant la porte, il  se demanda si c’était la faim ou le besoin d’apaiser ses amertumes matinales qui l’avaient guidé jusque là.Rien d’un hasard, en tout cas. Les tortelli d’Alceste étaient un traitement temporaire mais efficace. Il retrouva sa forme en retournant à la Questure, aidé par la promesse d’averse qu’on lisait dans le ciel. »

La pieuvre, celle qu’on voit sur la couverture et la petite, toujours là à la fin est celle qui étend ses bras puissants sur la ville de Parme. La ville fond sous une canicule aussi étouffante que les bras de cette pieuvre et tout le monde est un peu à cran. Un poids pèse sur la cité et Soneri va devoir trouver des ressources en lui et dans son équipe pour affronter le réseau inextricable qu’il va découvrir au fil de l’enquête.

Un commerçant du centre ville a été roué de coups à mort et puis on a volé au vieux Gondo son accordéon. Lui est une figure de la ville, un vrai musicien qui s’est mis au service de tous, un peu poussé par la misère….

« -Je veux mon accordéon, murmura-t-il de manière quasi imperceptible.

-Il faut nous aider, alors », insista Soneri, persuadé que le vieux avait vu ses agresseurs.

Mais pour toute réponse, Gondo se tourna de l’autre côté. D’un seul coup, le commissaire souffrit d’un trop-plein de chaleur et de sueur, une impuissance insupportable.[…]Il se rappela alors le motif purement personnel de sa venue. Sa colère contre la bêtise du monde et son inguérissable arrogance l’avaient conduit au musicien. Et puis il connaissait Gondo: l’hiver, sa musique envahissait la cité brouillardeuse, ultime soupir d’une ville romantique blafarde et finissante, noyée sous un anonymat luxueux et ordinaire. Pourtant, ce vol ne relevait pas de sa compétence et, si odieux fût-il, ce n’était qu’un petit larcin. »

C’est le point de départ d’une enquête qui va très vite devenir complexe et tentaculaire, s’étalant sur un réseau de sociétés derrière lesquelles se cachent « un nouveau type de criminels », et toutes les « petites mains » moldaves, calabraises, roumaines, placées au front. Rien n’est plus comme avant, y compris dans le grand banditisme.

Je ne peux bien sûr pas vous faire avec moi tirer le fil de ce chemin de piste que va suivre avec une rare ténacité le commissaire, mais je vais parler plutôt de la « veine » de ce roman de haute qualité. Une veine qu’on peut dire classique de roman policier, avec une écriture sobre et précise, une construction du récit qui sur une intrigue compliquée travaille sur la rigueur de la narration :  on ne se perd pas – et pourtant, il y a du monde ! – et on suit la pensée et la réflexion de Soneri sans perdre pied. C’est un livre clairement politique, on y sent une sorte de désespérance, une lassitude et une grande colère.

« -[…]Mais les troupeaux me font peur. Il faut toujours qu’ils aillent où on leur dit d’aller et qu’ils disent merci à ceux qui montrent les crocs et choisissent à leur place. Ils n’ont jamais d’idées, alors forcément, ils sont bien contents que les autres en aient. Tous à la queue leu leu derrière celui qui crie le plus fort. »

La cohue de tailleurs et complets- vestons à l’entrée semblait confirmer l’opinion de Soneri. »

La chose que je trouve la plus remarquable ici, c’est l’ambiance de cette ville – que je ne connais pas – qui sous la chaleur intense semble se liquéfier, devenir floue, laissant apparaître sa décadence en cours, cette décadence due à celle du monde, des sociétés du moment où les « affaires » et la corruption règnent.

« Il savait qu’il vivait les derniers moments d’une ville en voie d’extinction, où lui et tant d’autres avaient vécu pendant des années en s’appropriant les rues et les cafés. Aujourd’hui, le décor était le même, mais de nouveaux acteurs avaient pris la relève.

Il se laissa guider par ses rêvasseries qui l’emmenaient au hasard des trottoirs déserts, le long des murs qui empestaient parfois la pisse. Une fois chez lui, l’image de Gerlanda lui revint à l’esprit, son avidité vaine et son pouvoir hargneux qui cependant ne l’avaient pas préservé de la chute. Car tout passe, et pour Roger aussi, le moment était venu de quitter la scène. »

La délinquance a changé de genre, a changé de cibles et de procédés. Le truand d’aujourd’hui réside dans des sphères où on préférerait qu’il ne soit pas…Mais on le voit partout, régnant en maître dans le monde de l’argent, des affaires et de la politique. Si dans ce roman ceci est dit sans démesure, c’est néanmoins ce qui est dit et Valerio Varesi met en Soneri une grande colère qui va devenir une grande fatigue, lui qui dans les rues de Parme peine à reconnaître sa ville accablée de toutes parts, par la canicule et par les morts, les crimes, les trafics de cocaïne et l’usure qui partant de peu finit de façon pyramidale vers les hauteurs. Beau personnage que Gerlanda, qu’on finit presque par trouver sympathique, tant ceux qui vont lui succéder sont affreux, et ses conversations avec Soneri donnent lieu à des pages admirables ( chapitres 7 et 11 ) et un regard impitoyable sur une société dont Gerlanda le prêteur dit:

« -Ils sont responsables de leur situation, répondit l’autre. D’après vous, pourquoi sont-ils endettés? Certainement pas à cause de la conjoncture économique ou de véritables besoins, ni pour manger. Je vais vous les donner, moi, les raisons: avidité, présomption, désir de paraître. En un mot: futilité. Voilà l’origine de leurs dettes. Rien que des enfants gâtés élevés dans le confort et incapables de supporter la moindre gêne ni la moindre privation. Certains se sont ruinés pour s’acheter des voitures de luxe, d’autres ont tout dépensé pour des femmes ou pour suivre des projets trop ambitieux, d’autres encore se croyaient qualifiés, mais ne l’étaient pas. Aucun n’a de véritable projet de vie, tous derrière leurs fantasmes ou leur apparence, la chose la plus stupide et vaine qui soit.

-Maintenant, c’est vous qui parlez comme un curé, constata Soneri.

-Peut-être, mais moi, je ne donne jamais l’absolution. »


Je regrette de n’avoir pas lu les précédents livres de Valerio Varesi, pour voir l’évolution de Soneri, ici énervé, fatigué, déçu d’un peu tout, sauf d’Angela son amie-amour. Il m’a fait penser par certains côtés au Kurt Wallander du grand Henning Mankell, dans sa ténacité, son côté un peu obsessionnel de ses enquêtes et dans son caractère sombre. Soneri et Parme et le tonnerre qui roule, et la chaleur infernale… Il faut aussi dire que toutes les scènes dans la ville sont remarquables, l’écriture est vraiment belle et forte. Plus je feuillette les pages de ce livre pour en parler et plus j’en retrouve la beauté des descriptions, la force de mots choisis, et un fond tellement intelligent…bref, vraiment un livre marquant pour moi.

Excellent roman, j’ai eu beaucoup de plaisir à cette écriture impeccable, à accompagner ces policiers souvent retenus, empêchés par la hiérarchie, j’ai aimé quand Valerio Varesi décrit Parme dans sa torpeur torride. Très chouette lecture que je conseille vraiment à ceux qui aiment le roman policier qui n’est pas que ça.

La fin:

« Il était fatigué de tout. Il avait l’impression de ne servir à rien, il voulait tout laisser tomber. Il se sentait raillé, bafoué, et seul, avec ses idéaux abstraits. Il avait envie de blasphémer, de mettre des coups. Il était étonné par sa capacité d’indignation, à son âge. C’était sans doute un signe d’intégrité, il s’en serait volontiers passé. Des années qu’il enrageait, des années que rien ne changeait. Il arriva chez lui avant d’être surpris par la chaleur de la rue. Il passa devant le miroir et lut sur son visage tout l’abattement qu’il éprouvait. Jamais il ne s’était senti à ce point les mains vides. Il éteignit son téléphone portable, sachant que le sommeil serait le seul moyen de fuir l’insupportable. »

Lino Ventura est né à Parme :