« Les fantômes de Rome » – Joseph O’Connor – éditions Rivages, traduit de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau.

« Février 1944. Les forces allemandes occupent Rome depuis six mois.

Les combattants alliés ont débarqué il y a cinq semaines à Anzio, à cinquante kilomètres plus au sud. Leur avancée rencontre une résistance féroce.

Dans la ville en guerre, la contessa Giovanna Landini fait partie d’un groupe de résistants connus sous le nom de « Choeur », qui ont mis au point une filière d’évasion. Leur mission consiste à cacher des réfugiés et à aider des prisonniers alliés à fuir Rome où, sous la férule du chef de la Gestapo, Paul Hauptmann, la situation devient plus difficile de jour en jour. »

Ce roman est une merveille. Je voue une grande admiration à Joseph O’Connor, depuis ma première lecture de cet écrivain irlandais.

Voici la suite de « Dans la maison de mon père », et j’ai retrouvé avec bonheur et même jubilation, la Contessa Giovanna Landini, ainsi que ses « troupes » de résistants. Rome, 1944. C’est l’hiver et la Contessa et ses ami-e-s vivent dans un palazzo glacé et humide. Ce groupe nommé « le Choeur », en référence au livre précédent dans lequel les résistants chantaient en chorale – pour d’autres raisons que l’amour de l’art – ce groupe donc est formé de femmes et d’hommes qui ont mis au point une filière d’évasion. La mission: cacher des réfugiés et des gens recherchés par les nazis, les aider à fuir Rome. C’est  bien sûr un objectif compliqué, périlleux, mais entre les mains d’un groupe soudé, avec de nombreux soutiens, y compris au Vatican.
Rome est occupée par les nazis, les troupes alliées peinent à avancer. La misère a gagné la ville, la faim et la peur règnent. Mais pas pour tout le monde. Les occupants, eux, ne manquent de rien.
Dans ce palazzo en pleine décrépitude – un triste symbole – , cette chère Contessa et ses amis résistent donc et mettent en place un réseau pour permettre des évasions, ce, en plein cœur du Vatican.
Quel bonheur de retrouver cette femme qui a, à mon avis, toutes les qualités pour cette résistance en temps de guerre. Intelligente, diplomate, intrépide, courageuse, c’est elle qui mène le bal, épaulée par ses amis et avec le soutien de l’ Eglise.
Cette lecture a été terriblement captivante ! Quelle merveilleuse écriture, tout est tonique, nerveux, avec les personnages de ce réseau, auxquels on se lie en solidarité.

On retient son souffle et puis l’humour reste présent souvent avec une grande finesse et un sens de l’à propos incroyable. Joseph O’Connor est un extraordinaire écrivain!  – La traduction de Carine Chichereau est brillante, on sent comme elle s’est emparée de cette écriture et de ce sujet, je suis très admirative. –
Mais revenons à Rome, ravagée par les bombes, barrée par les chevaux de frise qui empêchent de vivre et circuler, Rome respire la peur, la contrainte, la misère. Mais la survie s’organise malgré tout.

Un homme va arriver mal en point, dont la Contessa ne sait pas qui il est ni d’où il vient et donc s’il est « fiable »; grièvement blessé, elle ne peut avoir d’informations. Et puis Hauptmann s’installe au palazzo (qui est immense ) et la contessa est sur ses gardes tout le temps. Bon, clairement, ce livre, comme le précédent n’est guère facile à condenser.  Émaillé de personnages fascinants – comme la jeune Manon, chirurgienne – offrant une peinture de cette ville mythique en temps de guerre.  Rome garde tant bien que mal la tête haute dans l’emprise allemande, et puis la Contessa, digne, vaillante, courageuse et tellement intelligente n’a de cesse de lutter.

Manon, l’amitié, la tendresse. » Manon recelait des trésors de bonté. Elle était bien d’autres choses mais, chez elle, la bonté était primus inter pares.
C’était le genre de personne qui, si vous lui demandiez le nom d’un fleuve, s’arrangeait pour ajouter ceux de ses affluents sans que vous vous en rendiez compte. J’avais remarqué qu’elle sautait des repas. Ne fumait pas ses cigarettes pour les laisser à d’autres. Cette abnégation était presque irritante. Elle et Blon semblaient souvent se quereller, comme des sœurs ou des amies intimes. À d’autres moments, toujours comme des soeurs, elles se  complétaient; Manon finissait la phrase de Blon; celle-ci lui tenait les cheveux pendant qu’elle mettait une boucle d’oreille. »

Tout dans ce livre est aventure, tant humaine que guerrière, faite de personnages fascinants – même les « mauvais – qui donnent tout pour la survie, la volonté de défendre la liberté de cette ville et de ses habitants en souffrance.

Un personnage ici règne comme une ombre maléfique, mais hélas bien concret c’est le chef de la Gestapo Paul Hauptmann, dont le caractère est creusé par l’auteur, sa vie privée, sa femme, ses exigences. Hauptmann est un personnage majeur.

Impossible de résumer ce récit complexe, comme l’est la mission du Choeur mené par la Contessa. Tous les jours le réseau doit réévaluer ce qu’il faut faire, ce qu’il faut éviter, et parfois des décisions sont difficiles à prendre, comme l’opération qui après moult discussions qui sera réalisée par Manon, chirurgienne, mais novice, au son de l’oratorio de Haendel, « Jephtha ». Un passage absolument fascinant.

Que dire, sinon que ce roman est brillant comme peu le sont sur ce sujet, mêlant vie et mort, drame et légèreté – car la vie continue, malgré tout…-, amour, humour, haine, peur, trahison – peut-être – et amitiés indéfectibles, les relations humaines en temps de guerre, à la façon unique de Joseph O’Connor, magistrale.
Je sais bien que je ne creuse pas pour vous l’intrigue en profondeur, volontairement.

Voici un très grand roman d’aventure, d’histoire , d’amitié, d’amour, voici le très grand Joseph O’Connor.

Les mots de la fin, sur une sépulture:

« Un avion traverse le ciel en directionde Shannon, sa longue traînée grise telle une bannière.

Une main sur la sépulture, il regarde vers la montagne.
Un nuage dérive.

Les mouettes s’enfuient.
il prend une balle de golf dans sa poche, la dépose sur la tombe, puis il retourne en hâte à la voiture, car dans l’air, il sent l’odeur de la pluie et le vent qui fraîchit. Il ne faut pas tarder.

Dans la rue, il remarque au loin un homme plus âgé qui discute avec Mr Clifford. Costume sombre, feutre, il se penche à la fenêtre côté passager. Ce n’est pas possible, pense Bruno. Pas après tout ce temps.

Weldrick vient vers lui, les bras ouverts en une invitation silencieuse.

Pendant un long moment, ils ne disent rien. »

Et « Jephta » de Haendel, une interprétation sublime:

Une inoubliable lecture.

 

 

« Chroniques d’un dieu boiteux » – Joan – LLUÍS LLUÍS- éditions Les Argonautes, traduit du catalan par Juliette LEMERLE

« 1. LES DIEUX MORTS DE FAIM

XXIè siècle des chrétiens

Ce que nous sommes, nous commençons à le deviner quand la mort cesse d’être une destinée abstraite et qu’elle s’insinue par les premières lézardes de notre corps. Quand l’usure s’infiltre si profondément en nous qu’elle devient irréversible et nous fait comprendre que notre fin est proche. Il est alors possible de voir se profiler une certaine idée de notre être, quelques fragments de notre essence. Et peut-être ainsi, peu avant de disparaître, parvenons-nous à saisir une part de vérité de ce que nous avons été. »

J’ai été emballée par « Junil » du même auteur, et voici ce diable d’homme qui ramène sa plume pour nous envoyer dans les pas d’Héphaïstos, ce dieu boiteux, plutôt laid, mais que j’ai tellement aimé écouter, voir, suivre ! Quel diable de Dieu ! Il fallait le faire, monter cette histoire avec une divinité antique propulsée dans l’ère chrétienne, un monde qui n’a place que pour un dieu unique – alors c’est Dieu avec majuscule – et les servitudes qui vont avec cette foi chrétienne. Être propulsé, c’est une constante pour lui:  propulsé du haut de l’Olympe à peine né, propulsé dans notre monde comme dernier représentant des dieux de l’Olympe. Le voici donc confronté au monde chrétien, sans fantaisie, sans sortilèges, fade pour ce dieu plein d’imagination, plein d’envie de vivre même s’il n’est jamais mort (c’est un fait ! ) .

« Un être divin avait survécu à l’anéantissement de son monde. Il y était parvenu en se nourrissant du fumet presque imperceptible d’un sacrifice pratiqué en son nom. C’était un dieu décrépit, réduit à se vêtir de loques et à coucher sur une paillasse infestée de vermine, qui, épuisé d’avoir à endurer un tel opprobre, était tenté de rejeter cette maigre marque de vénération. Il rêvait souvent de se fondre dans l’oubli avec les autres dieux, déesses, héros ,Titans, centaures, et toute la foule de créatures majestueuses qui avaient peuplé son univers avant qu’un dieu nouveau ne le pulvérisât.Un dieu ancien a survécu. Et après avoir si longtemps méprisé les affaires humaines, j’ai fini par apprendre l’art de lire et d’écrire, pour raconter comment je ne suis pas mort avec tous les autres. »

Je ne vous cache pas que je ne sais pas par quel bout vous parler de ce roman foisonnant, parfois vraiment très très drôle – notre boiteux est assez farceur – et parfois infiniment triste. Héphaïstos, errant chez les mortels, parmi lesquels il va de surprise en surprise, recevant cette religion chrétienne comme une aberration souvent, Héphaïstos donc est marqué par de multiples souffrances, comme sa violente éjection de l’Olympe dès sa naissance.

« Héphaïstos, dit aussi Vulcain, dieu du feu et du métal, ouvrier sans pareil, fils de l’épouse de Zeus et mari légitime de la plus belle des déesses; Héphaïstos, maître des Cyclopes et des meilleurs forgerons, avance, le corps tremblant, la barbe sale et les mains écorchées par les branchages épineux. À demi nu, titubant sur sa jambe tordue, la peau brûlée par un soleil qu’il n’a jamais autant détesté; on le prendrait pour un mendiant, un naufragé, un esclave en fuite. »

Il est dieu du feu et des forges, et s’il est laid et estropié à la suite de sa chute depuis le mont sacré, il est fin observateur, il a un humour qui déchire, un sens de l’ironie qui rend le livre souvent très drôle, et puis au fond de lui, malgré tout, git un énorme fond de colère, et une évidente mélancolie, un chagrin incoercible. Le voici propulsé dans un monde auquel il ne comprend que peu de choses, et qui ignore tout de lui, ne voyant qu’un pauvre hère en piteux état.

« C’était de belles histoires, sanglantes et réelles. Car depuis notre Création, tout le règne des dieux a été fait de violence, de désordre, de soif de pouvoir, d’esprit de vengeance et d’humiliations. C’est pourquoi j’ai eu tant de mal à comprendre le monde des chrétiens, si différent du nôtre.

La notion de dieu éternel, unique et omnipotent n’avait pas de sens pour moi. Ce programme de sept jours, ces dix commandements…Comme si tout était prévu depuis toujours, sans que soit laissé de place au hasard, au besoin, ou aux désirs charnels. Le monde dont s’est emparé le dieu des chrétiens, des  juifs et des musulmans est devenu plat et monotone. « 

Je ne vous décris pas par le menu son séjour chez nous, humains chrétiens, je ne vous parle pas de son retour dans l’Etna, son foyer, je ne vous parle pas de ses retrouvailles avec Aphrodite; rien de ses chagrins, rien de ses facéties, rien de sa solitude, mais je vous invite à lire ce roman si étonnant, un texte et un sujet si originaux par une plume vive et insolente comme il y en a bien peu. Suivre ce dieu  boiteux et laid mais si sympathique, dans notre univers, un monde si inadapté à tout ce qu’il est, ce fut un merveilleux voyage, émouvant, d’abord, puis drôle, et puis à la fin n’est venue aucune envie de sortir de cet univers que l’auteur dessine si bien, difficile de dire adieu à Héphaïstos, que je finis par trouver beau, tout boiteux qu’il soit , qui, même quand il commet des « horreurs », m’a été si sympathique.

Je trouve qu’il faut un immense talent pour écrire un tel livre, au sujet si rare et si pertinent dans les temps que nous vivons. La notion de Dieu ou dieu, les notions de bien et de mal, Héphaïstos qui clairement n’a pas les mêmes références que nous sur ce point, et qui s’en joue; mais quand il pleure, quand il souffre, quand il se sent seul, il est si proche de nous, je me suis souvent sentie à ses côtés dans son inadaptation au monde dans lequel il s’est retrouvé propulsé. Mais ceci lui fait développer néanmoins une résistance certaine. La chrétienté est ici passée aux dents d’un peigne fin et impitoyable par ce personnage marginal dans le temps et les lieux qu’il explore. Entre les mains de l’Inquisition:

« Mais si je confesse tout, pourquoi me torturer?

-Tous les accusés y passent, même ceux qu’on soupçonne de péché véniel. Pourquoi ferait-on une exception pour toi? C’est une question de cohérence, tu comprends?

-Oui, oui, je comprends…Mais je te préviens, tu n’obtiendras rien de moi sous la torture.

En revanche, nous pouvons négocier, s’il veut. Cela, je ne lui dit pas tout de suite. Avant de lui proposer un accord, je laisse s’écouler un long moment pendant lequel je parle et déraisonne. Je ne lui dévoile rien de ma nature véritable, pour qu’il ne fasse pas le lien entre ce blasphémateur boiteux et le seigneur boiteux de l’Etna. Je lui explique seulement que je suis insensible à la douleur, au repentir et aux flatteries. »

Je vous propose ici quelques extraits. Mon post sera peut-être jugé « léger » par celles et ceux qui connaissent bien l’Antiquité et sa mythologie. Qui il me semble ne sont pas les propos majeurs du roman. Je sais avec certitude que l’auteur n’a pas voulu cela, n’a pas voulu forcément écrire pour des érudits. Je n’ai ni les savoirs assurés d’autres personnes sur les Dieux de l’Olympe, ni envie de faire comme si c’était le cas, surtout parce que je pense que ce n’est pas forcément nécessaire; j’ai bien appris en écoutant Héphaïstos me parler, si attachant quoi qu’il fasse, même le pire. Pour moi, ce roman est une réflexion sur « la foi » et sur ce qui fait de nous des humains. Ajoutons un peu d’histoire chrétienne, qui je ne vous le cache pas m’a semblée pas mal triste et fade au regard des voltiges divines d’Héphaïstos, digne dieu olympien.

Malgré sa chute précoce de l’Olympe et grâce à ce fantastique roman, il a repris du service, semé la zizanie un bon nombre de fois, mais il a aussi souffert, été furieux, malheureux comme un homme peut l’être, mais il a aussi été amoureux, à sa façon. Il est très facile de trouver, avec une petite recherche, tout ce que vous voudriez savoir sur ce dieu boiteux et seul, c’est ce pour quoi je ne le fais pas. Je veux me laisser porter par la fiction. C’est aussi finalement un regard porté sur nous autres, vivant notre siècle. Une philosophie irrévérencieuse et sans tabous.

« Je monte, seul, dans la nuit glacée de Sicile, et c’est la dernière fois que je respire ce vent qui vient de la mer. Je m’enfonce sous ’a muntagna, et je m’installe dans une petite grotte, presque un trou. Je m’allonge sur la roche, je n’ai plus besoin de lit, de paillasse, de couchette. Je respire et salue tous les dieux, je les retrouverai bientôt s’ils sont quelque part, ou alors je fondrai comme eux si, après le silence, il n’y a que le silence. Je salue les humains qui m’ont fait rire, ceux qui m’ont terrorisé et ceux que j’ai respectés, je salue Bernardina et, un peu moins, certaines autres mortelles. Je sais que je ne dois pas me poser de questions ou chercher à savoir combien de temps, finalement, résiste un dieu, quand il ne reste plus aucun sacrifice.
Le temps est long, mais cela m’est totalement égal à présent. j’ai trouvé assez de paix en moi pour être sûr que, cette fois-ci, aucune éruption ne pourra me réveiller. Je me sens faiblir, très lentement, sans que la faim me fasse souffrir; je lui ai demandé d’œuvrer sans faire de mal et elle a accepté. Nous nous comprenons ,elle et moi, et je me meurs. »

Je salue ici l’écriture absolument remarquable de l’auteur, sa justesse et son humour, mais aussi sa sensibilité, son sens de l’action et du rebondissement, et sa douceur. parfois. Alors bien sûr, bravo et merci à la traductrice aussi !
Je suis enthousiasmée par les éditions Les Argonautes, pour leur choix éditorial absolument original et magnifique, merci mille fois pour ce fantastique voyage dans le temps, avec ce dieu brutal et tendre, triste et colérique, farceur à ses heures, et émouvant, toujours ! Un véritable enchantement, ce sera difficile de passer à autre chose après cette lecture sublime.

« Caledonian Road » – Andrew O’Hagan – traduit par Céline Schweller ( anglais- Ecosse ), éditions Métailié

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« Picadilly

Grand et vif, Campbell Flynn était à cinquante-deux ans une poudrière dans un costume taillé sur mesure dans Savile Row, un homme qui croyait à son enfance si loin derrière lui que toutes ses menaces s’étaient évanouies. Il avait des secrets et des problèmes, pourtant par la fenêtre du taxi la cathédrale St Paul brillait dans Ludgate Hill et les anges de Londres étaient de son côté. En arrivant dans Shaftesbury Avenue, il huma son propre parfum, les discrètes fragrances de pêche de Mitsouko, et leva les yeux vers les immeubles. »

C’est ainsi que commence ce roman fleuve, que j’ai refermé ce matin dans une angoisse difficile à maîtriser. 647 pages brillantes et tellement en phase avec l’ambiance des jours que nous vivons, que de nombreuses personnes à travers le monde vivent en ce moment…En silence parfois ou avec fracas, à grands coups de discours angoissants pour qui les écoute, à grands coups de mensonges aussi de temps en temps. 

Bref, ce roman est magistral du début à la fin, par les sujets traités, par leur actualité, par le talent d’écrivain ici déployé. Pour moi, c’est un terrible réquisitoire sur une société hypocrite, lâche souvent, aveugle et sourde. Des snobs qui se la jouent bienveillance et empathie, dans la meilleure foi qui soit, je parle ici des érudits, des gens aisés, des gens connus dans leur société, des gens pleins de belles idées…alors que bienveillance et empathie chez eux restent souvent des abstractions et ne leur vont pas si bien. Tout ici frise la comédie, la supercherie, on regarde ailleurs et tout va bien. 

Mais j’ai fini ce matin ma lecture dans un état désastreux : désarroi, incompréhension, peur, chagrin aussi, et en me disant que je ne saurai pas mettre en mot, clairement, tout ça, ou plutôt que psychologiquement je n’y arriverai pas. Parfois, dans nos vies, on a des temps morts, des temps fragiles; cette lecture m’a envahi le cerveau de façon immodérée. 

Bon. Mais ce livre est sans doute un des plus grands de 2025. Il faut en parler.

En étant incapable, j’ai demandé à ma camarade blogueuse Flore Delain qu’elle m’autorise à partager ce qu’elle en a dit et bien dit, de façon développée, comme elle sait le faire. Vous verrez en lisant Flore ce que je dis en résumé. 

Vous trouverez de nombreux articles sur ce livre époustouflant, avec des points de vue différents. Moi, j’y ai vu un reflet sidérant du monde actuel, et ça m’a terrifiée. Eh bien oui, c’est un fait.

Parce qu’il faut parler de ce livre magistral, il le faut par les temps qui courent. Je vous remercie de votre compréhension, et ce sera l’occasion de faire connaissance avec Flore, si ce n’est déjà fait. Pour la lire, suivez ce lien:

Caledonian Road de Andrew O’Hagan

A bientôt et merci Flore.

« Stella et l’Amérique » – Joseph INCARDONA – Finitude -Pocket

 » ANNNONCIATION

Il faut savoir que Stella n’était pas exactement belle, ni très futée non plus. Mais elle était sincère. Et loyale. Et dans une vie, quand on y pense, ça peut suffire pour devenir une sainte.

Pas très futée ni exactement belle, mais désirable, ça oui. C’était dans son attitude, sa posture, sa façon de bouger les hanches et de vous regarder. Quand Stella vous regardait, vous étiez le seul homme sur terre, vous comptiez pour quelque chose. Peu importe qui vous étiez et de quelle façon: Stella jetait sur vous ses yeux d’ambre, ses yeux candides, et vous étiez vivant.

Elle vous regardait.

-Vous.

-Votre cœur, votre sang.

Vivant.

Alors, bien sûr, Stella ne pouvait que devenir ce qu’elle portait en elle: la quantification du désir.

Et dans une vie, quand on y pense, ça peut suffire pour devenir une putain. »

Voici pour vous mettre dans le ton de ce petit roman absolument régénérant, savoureux, d’une drôlerie qui ne laisse pas de côté une grande humanité, un regard sur les êtres humains extrêmement pointu, affuté comme un scalpel, mais aussi une douceur infinie et un humour qui m’a bien réjouie. Sachez donc que Stella fait des miracles avec son corps. Constat est dressé que les estropiés de toutes sortes qui sortent de son van en ressortent guéris de leurs maux, qu’ils soient atteints de maladies de peau, aveugles, paralytiques,…ils ressortent guéris. Et finissent par faire le lien entre Stella et leur guérison, et c’est là que commencent les déboires de cette adorable jeune femme. Vont s’en mêler évidemment les membres de l’Eglise en premier lieu, un duo de truands tueurs à gage pas piqués des hannetons, et les « autorités » officielles du pays, les plus dépravées, les plus malhonnêtes.

Une seule ici est pure – mais oui ! – , blanche comme neige, sans méchanceté, c’est Stella, cette jeune femme simple et naturelle qui a pour amie la vieille gitane Santa, et le père Brown, le pauvre, confronté à quelque chose qui le dépasse totalement. Ce sont les trois plus beaux personnages de ce livre court, mais dense, intense, drôle et tragique à la fois. Comment ne pas s’attacher à Stella, cette jeune femme qui dans son van au bord d’une route américaine, fait des passes avec une bonté de cœur et une douceur désarmantes. Comme j’aime Stella !…et je ne suis pas la seule. Les hommes qui la fréquentent , dans le van, l’aiment beaucoup aussi, à leur façon. Et donc, il est question de miracles, et forcément l’Eglise, perplexe, s’empare du sujet:

« Effectivement, nous avons un sérieux problème, déclare Simon ΙΙ en écartant les miettes de son giron d’une main nerveuse et boudinée.

-Quel est le profil de cette catin? » demande Carter.

Le secrétaire ose à peine lever les yeux de sa feuille:

« Née sous X, dix-neuf ans, blonde. A fréquenté uniquement l’école primaire, donc sans instruction. Vit et travaille dans un camping-car, une vraie « marcheuse », dans le sens où elle est itinérante.

-Ce qui signifie pas de famille, et sans doute peu d’amis. Un ancrage fluide, c’est bon, ça.

-C’est-à-dire? demande Gordini.

-Une sainte devenue martyre, voilà ce qu’il nous faut, insiste Carter. Le martyre permettrait d’effacer et de transcender le passé de cette jeune fille, quels que soient son métier et sa condition. […] 

Je n’ai rien entendu, cardinal Carter. Néanmoins, vous avez carte blanche. Une sainte devenue martyre, en voilà une excellente idée. Nous façonnerons un passé à cette fille. Carter, veillez à ce que ce soit spectaculaire, atroce et viral. Je veux voir la moitié de la planète suivre la fin de Stella Thibodeaux sur son smartphone. »

Comme j’ai aimé ce roman plein d’humour – et quel humour ! – mais pas seulement. On ne peut laisser de côté l’observation d’une population américaine déclassée, ou stupide, ou violente, un mélange parfois explosif. On ne peut laisser de côté non plus la grinçante vision de l’Eglise, même si un des plus sympathiques personnages est le père Brown, qui sera soutien et ami de Stella jusqu’au bout. Il me semblerait crétin de trop vous raconter ce que dit ce roman de 211 pages. C’est à la fois triste, tendre, brutal, c’est toujours un regard acéré sur les différents personnages que ce soient des ratés gangsters ( ou vice versa ), de pauvres types pleins de bière et de chagrin  – et d’ennui aussi -. On pourrait penser qu’on est chez Tarantino, mais personnellement je ne trouve pas. Il se passe beaucoup de choses dans cette histoire, je n’en dévoile rien, mais c’est réellement prenant, attachant, tragi-comique. Selon moi, tragique surtout pour Stella. Il n’y a pas tout à fait la brutalité parfois gratuite du réalisateur, mais il y a la brutalité « de base » de la société, de l’Église et de l’État , des nantis contre les plus faibles, des hommes contre les femmes:

« Le type continuait de hurler. Il essaya à son tour de sortir de l’habitacle, se cogna le front contre l’encadrement de la portière. Il manqua le marchepied, s’étala sur le goudron fissuré par la chaleur.

« Sale pute! Où t’es?! Je vais te tuer! »

Mais il n’avait plus son couteau dans les mains, il ne possédait plus rien que sa terreur et les abysses peuplant sa nuit noire. Il tomba à genoux, se mit à pleurer et l’implora de faire quelque chose.

Stella s’avança vers lui, hésitante, puis n’hésita plus. Elle s’approcha à le toucher, passa une main douce sur ses paupières, une caresse. Le jeune Christ releva son visage et redevint lui-même, voyant à nouveau Stella qui se tenait debout sous l’éclairage blafard d’un réverbère: ses longues jambes dépassant d’un short en jean, ses pieds nus dans les tongs, ses seins libres sous le débardeur.

Il se leva, titubant, terrorisé. Marcha à reculons: « Vous… Tu es une sorcière, une sorcière… »

Le type se mit à courir et disparut à l’angle du bâtiment Walmart. »

Joseph Incardona glisse entre les lignes ses propres réflexions sur ce qu’il est en train d’écrire, il regarde ses personnages, qui sont creusés et qui prennent chair sous cette plume, et il commente; c’est tellement bien fait qu’on le voit, à sa table de travail, songeur, observateur. J’ai adoré ce point de vue de l’auteur écrivant. Et puis les passages où Stella écrit, un carnet dans lequel elle parle de chacun des hommes qui ont fréquenté son van et sa physionomie guérisseuse. Et c’est terriblement beau, triste et touchant:

« Elle ignorait la motivation profonde de cet exercice, mais c’était venu assez vite, dès ses débuts en fait. Une sorte de témoignage pour elle-même et pour ces corps qui se superposaient les uns aux autres, destinés à l’oubli. Amas de chairs s’en retournant dans l’anonymat de la multitude. Parfois , il restait le souvenir d’une violence ou d’une abjection ou d’un geste de tendresse. D’amour aussi. Mais chaque fois, ce qui restait vraiment, ce qui restait toujours, c’était la tristesse, l’échec et la solitude. Car deux corps qui se rencontrent, ce n’était jamais rien, jamais anodin. Quoi qu’on en pense et qu’on en dise. »

Rien de mieux que quelques extraits pas trop longs, mais vraiment, VRAIMENT, si vous voulez passer un formidable moment de lecture, lisez Joseph Incardona, entrez dans son univers, dans son écriture formidable, au style épatant. Moi, franchement j’ai adoré. J’ai acheté ce livre à l’auteur, souriant et vraiment sympathique, à la Foire du Livre de Brive la Gaillarde. Un excellent moment de lecture, je n’en ai pas fini avec Joseph Incardona, je lirai tout. Le prochain qui m’attend sur ma liseuse: « Derrière les panneaux il y a des hommes ». La fin est belle, comme tout ce livre.

« Le garçon, un rouquin avec des taches de rousseur sur le nez, portait une salopette usée. Il dit qu’il s’appelait Larry, venait d’avoir 16 ans  et son permis. Lorsqu’il redémarra, il lâcha le volant et dut s’aider de la main gauche pour passer la vitesse.

« Ma main est paralysée, dit-il, gêné. Je suis né comme ça. »

Stella le regarda. Dans ses poches, à part quelques dollars, elle n’avait même plus son calepin.

« On va arranger ça, Larry. Il n’y  a rien qu’on ne puisse arranger. »

Magnifique, tendre, drôle, juste, profondément humain.

« La falaise » – Marie Delabos, éditions Perle rares, collection Perle Blanche

« Dix, en ligne droite jusqu’à la mer, pas d’obstacles, seulement la falaise et le ciel, l’herbe humide sous mes pieds nus; un picotement léger sur les écorchures d’une écharde oubliée, d’une griffe du chat, d’un caillou dans la chaussure que j’ai laissée derrière moi, à côté de l’autre sur la marche de granit du seuil. »

Comment parler sans le trahir de ce court premier roman, bouleversant à plusieurs titres. Découvrir avec émotion une nouvelle autrice qui dès sa première fois écrit un texte aussi beau, aussi déchirant sans tomber dans une dramaturgie lourde ou excessive. Bien au contraire, ce texte est comme une caresse qui vise à apaiser un chagrin immense, qui veut réparer une blessure impossible à fermer. Plus que de discourir, je vais ici mettre quelques phrases choisies, pour donner à ressentir cette écriture si délicate et si percutante à la fois. Mais quand même dire ce qui a fait mon admiration pour ce si beau petit livre.

« Je vois Simon qui joue avec son cerf-volant, toujours trop près du bord; parce que c’est plus drôle, parce que ça fait un peu peur et que lorsque le vent est fort, on a l’impression que l’on pourrait s’envoler d’un coup, rompre l’équilibre, effacer la gravité, devenir léger, se laisser porter par les courants, comme les goélands lorsqu’ils planent au dessus du champ infini couvert de pâquerettes et de pissenlits, petits flocons fragiles dissipés par la brise. »

Ecrire la perte. Ecrire la perte d’un enfant. Il faut toute la délicatesse de Marie Delabos pour le faire aussi bien, sans céder au « pathos » abusif. Tout est ici juste, dans les jeux de l’enfant, dans la douleur de la mère, dans son état de sidération et dans ses souvenirs de moments doux, tendres et joyeux avec Simon. Ces évocations sont parmi les plus belles pages.

« Quand il sera grand, Simon sera gardien de phare, pour écouter le chant des sirènes. Il allumera la lumière pour guider les bateaux, pour qu’il ne fasse jamais noir.

Je n’ai jamais entendu les sirènes, je n’ai pas vu le gyrophare. »

Il y a la beauté du décor, la maison sur la falaise au dessus de l’océan et un cerf volant rouge, celui de Simon, ce petit garçon qui illumine la vie de sa mère. Le récit est en lien tout au long des pages avec le jeu de tarot, en un décompte avec le jeu divinatoire, ses illustrations colorées et leur interprétation, des instants forts entre mère et fils. Et toute une symbolique.

« Neuf, l’ermite, pour Simon c’est un chevalier qui fait semblant d’être vieux et faible pour tromper l’ennemi. Le vieillard avance à reculons, une main appuyée sur sa canne, en s’éclairant d’une lanterne. Ce n’est pas lui qu’il éclaire mais le chemin parcouru. »

La mère avance pas à pas, fumant beaucoup, même dans son bain, pour nous conter une page de sa vie, celle avec Simon, puis une autre, celle sans Simon. Et c’est déchirant.

Je ne veux et ne peux en dire plus, parce que j’en suis encore très émue et ce sont 107 pages d’une grande intensité poétique et émotionnelle. Je vous invite à découvrir cette plume si belle, si personnelle; ce n’est pas facile de se démarquer dans les vagues incessantes de livres et d’auteurs, autrices nouvellement arrivé-e-s dans le monde de l’édition. Marie Delabos y parvient haut la main, j’en suis encore très bouleversée.

 » Dis maman, tu restes là? Je peux m’endormir, tu ne vas pas t’en aller? »

Non mon amour, ne t’inquiète pas, quand tu te réveilleras demain matin, je serai là. Je serai toujours là. »

Ce livre  est dans la sélection été 2025 de l’Académie Goncourt, et découvrir une si belle plume est un beau moment pour la lectrice que je suis.

À découvrir absolument.