« Taqawan » -Éric Plamondon – Quidam éditeur

« Elle monte dans le bus et s’assoit, colle son front chaud contre la vitre fraîche. Dans son silence, elle ignore les cris, les rires et la bousculade de ceux qui s’engouffrent dans l’allée pour se caler sur les bancs deux par deux jusqu’au fond. Le moteur tourne, c’est un autobus jaune Blue Bird. Il roule vers le pont. C’est jeudi. C’est bientôt la fin de l’année scolaire. On est le 11 juin. C’est son anniversaire. Elle a quinze ans aujourd’hui. Elle n’en a parlé à personne. Sa mère s’en souviendra peut-être ce soir à table si elle n’a pas trop bu. »

Ce livre n’est pas nouveau, il m’a été offert depuis un moment et j’attendais une pause dans les nouveautés pour le lire, chose faite en deux heures, avec plaisir et grand intérêt. Alors bien sûr, beaucoup a déjà été dit, mais il n’empêche qu’il est bon de reparler d’un livre comme celui-ci. Qui prend une valeur différente pour moi depuis que ma fille vit au Québec, car forcément je m’intéresse à l’histoire de cette province, plus globalement à celle du Canada. Je ne suis pas tout à fait ignorante de ce pays, c’est là aussi l’Amérique, continent dont j’explore la littérature depuis longtemps et le thème récurrent des peuples autochtones m’intéresse beaucoup. 

« Gespeg

Ils ont marché, cheminé pendant des mois, des années, des siècles et, quand l’avancée est devenue impossible, il se sont arrêtés, ils ont posé leur histoire ici et ils ont dit: nous voilà arrivés à Gespeg, ce qui dans leur langue veut dire la fin des terres. Plusieurs siècles plus tard, des hommes venus d’ailleurs allaient s’emparer de ce territoire et de ce nom pour en faire la Gaspésie. »

De nombreux auteurs m’ont déjà apporté plus de savoirs sur l’histoire de ces peuples; en vrac je citerai Jack London, Nancy Huston avec son superbe « Cantique des plaines », Joseph Boyden, magnifique et incontournable, et récemment Gilles Stassart dans le cri d’alerte et le grand hommage aux Inuits qu’est « Grise Fiord », je ne cite qu’eux mais il y en a plein.

« Les forces de l’ordre sont en train de sauver le Québec des terribles agissements de ces sauvages qui ne veulent jamais rien entendre. Il faut les discipliner, leur apprendre. On est dans la province de Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s’y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Elle répand la parole de l’ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison. »

Ici nous sommes précisément au Québec, le livre commence le 11 juin 1981. Ce jour se déroulèrent de grosses émeutes et de violentes répressions suivies d’une crise importante opposant le gouvernement du Québec aux indiens mig’maq de la réserve de Restigouche. Le gouvernement du Québec veut alors interdire la pêche du saumon aux indiens en leur volant leurs filets. Or cette pêche est question de survie, et infime à côté de ce qui s’attrape ailleurs. Il s’agit là en réalité de marginaliser encore plus les gens de la réserve.

« Il y a le Québec et le reste du Canada, la réserve et le reste du monde. Dix générations plus tôt, ils étaient partout sur la péninsule gaspésienne. Dix mille ans plus tôt, ils s’étaient installés ici, à la fin des terres, Gespeg. Ce sont les Mi’gmaq. »

Le film de Alanis Obomsawin sur les évènements de Restigouche

 

La jeune fille dans le bus, c’est Océane, qui rentre à la réserve après l’école. On va la retrouver plus tard, elle est un axe autour duquel quelques personnages vont se rencontrer, québecois, français, indiens…Et l’histoire d’Océane est emblématique des humiliations que subissent les autochtones, une fois encore, surtout les femmes, victimes sur tous les fronts.

Ce livre est court et non linéaire, oscillant entre roman – on a bien des personnages suivis au fil d’une trame narrative – récit historico-politique et conte. Livre protéiforme donc, riche d’informations sur la culture mig’maq, sur l’origine des indiens d’Amérique du Nord, sur les saumons. Riche en légendes et surtout, à mon avis en réflexion sur ce qu’on appelle « identité ». Ce que j’ai trouvé passionnant, c’est précisément ce sujet .

Les peuples autochtones sont issus d’une migration très ancienne depuis l’Asie, puis arrivent en conquérants les Anglais et les Français, et tous affirment être les plus légitimes. Il fut facile pour les Européens tout « civilisés » comme ils l’affirmaient de s’imposer face aux « sauvages ». J’ai trouvé particulièrement pertinent ce qui est dit sur le développement de l’agriculture qui a servi en fait à réduire les territoires de chasse des Indiens (chasseurs-cueilleurs et pêcheurs ), les zones de forêts, et comme on le voit ici les droits de pêche, facile alors de les soumettre à un mode de vie qui n’était pas le leur, et où ils finiraient par se dissoudre dans le monde « civilisé ».

Personnellement, je trouve ça épouvantable, nous sommes nombreux comme ça je pense. Il ne s’agit pas de dire que ces peuples autochtones étaient bons et les autres mauvais, non et d’ailleurs Éric Plamondon parle aussi des guerres, très violentes entre les tribus sauf qu’elles étaient à armes égales. Ici, non seulement les armes ne sont pas égales, mais les Européens sont absolument certains de leur supériorité à tous points de vue. Les religieux chargés d’évangéliser les « sauvages » sont un thème récurrent dans les romans qui parlent de cette conquête des Amériques ( Joseph Boyden a écrit cela de façon impressionnante dans « Dans le grand cercle du monde  » ).

« C’est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. Comment ça fonctionne, dans la tête des humains ? Ils sont les enfants de leurs parents. Ils naissent au sein d’une communauté à un moment précis quelque part. Mais d’où vient cette incroyable force collective qui mène le monde depuis toujours: défendre don territoire, son identité, sa langue ? D’où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l’espèce humaine se batte et s’entretue au nom d’un lieu, d’une famille, d’une différence irréductible ?Pourquoi mourir pour tout ça ? »

Ensuite, on voit la politique contemporaine et ses contradictions, d’une part parce que le Canada est un état fédéral et que certaines choses en relèvent, mais d’autres non et sont du ressort du gouvernement provincial. Il y a une sorte de dichotomie difficile à gérer. Mais je ne vais pas vous parler de ça. On apprend aussi de belles choses sur le vocabulaire, sur les saumons, les ours, les castors, les légendes, l’installation des colons…Mais vous inviter à lire ce petit livre touchant, assez révoltant aussi. Et vous, curieux, y trouverez des sources d’informations si vous avez envie d’en savoir plus sur l’histoire de « la belle province », à regarder un peu sous le fard.

Je vous propose « Blackbird » des Beatles et langue Mig’maq

« Au nom du bien » – Jake Hinkson – Gallmeister/AMERICANA, traduit par Sophie Aslanides

1

Richard Weatherford

Le portable posé sur ma table de nuit se met à vibrer juste avant le lever du jour. Je crains d’abord que quelque chose soit arrivé à un membre de ma paroisse. Plus d’une fois, j’ai été réveillé par l’annonce d’un accident de voiture, ou d’un incendie qui a ravagé la maison d’une famille, ou par l’appel d’un paroissien bouleversé par le pronostic pessimiste d’un cancérologue. Ne prenant qu’un instant pour me frotter les yeux et sortir du sommeil, je me prépare à entendre une affreuse nouvelle de ce genre, mais lorsque j’approche l’écran bleu de mon visage et que je vois le numéro de Gary s’afficher, j’étouffe un juron. Je sors du lit le plus doucement possible et, le téléphone tressautant dans ma main, je réussis à traverser la chambre sans réveiller ma femme. »

C’est le troisième roman que je lis de Jake Hinkson et une fois encore me voici enthousiaste. Le genre de livre qu’on lit d’une seule traite, parce que cet écrivain a quelque chose qui fait jubiler dans son écriture, dans son esprit et son humour un rien tordus, bref, j’adore son acidité, son air de ne pas y toucher et qui pourtant frappe fort .

Le livre est construit en courts chapitres qui donnent la parole à quelques uns des personnages principaux de cette histoire. Jake Hinkson, comme il sait si bien le faire, mord les mollets des religieux de tout poil, il dessine un portrait des tartuffes modernes et on sent le plaisir infini qu’il y prend, et la rage contenue qu’il y met.Tout ça avec un calme olympien dans le ton et la construction du livre, classique dans sa forme polyphonique, mais bien moins dans la manière d’aborder le sujet, cet éternel sujet du Bien et du Mal  – avec des majuscules – de l’hypocrisie et du flou dans lequel se trouvent les hommes face à ce concept. Et ici, précisément un homme qui théorise à souhait sur ces deux notions.

Quand Richard, seul en son église, adresse une prière à Dieu…

« Devrais-je confesser mes secrets les plus intimes, Seigneur? […]

Non, mon secret le plus intime, celui que j’ai caché à tous, y compris à moi-même, c’est que je ne sais pas si tu es vraiment là.

Ai-je jamais ressenti ta présence? Je commence à en douter. »

Je n’y vais pas par quatre chemins, j’aime Jake Hinkson, j’ai aimé les 3 romans, celui-ci inclus, que j’ai eu le plaisir de lire. Je partage volontiers son esprit vache, pince-sans-rire. Je sais son goût pour le cinéma et ce livre m’a paru être un chouette scénario, avec ce pasteur, prédicateur si honorable et son effroyable double-jeu qui commence dès la première page. Oui, ce serait un bon film… ( j’ai envie de dire : comme tout ce que j’ai lu de Jake Hinkson ) .

Richard Weatherford, prédicateur de sa paroisse, est un notable, marié et père de 4 enfants; son épouse Penny l’assiste dans ses tâches avec bienveillance et un esprit très fin, qui s’avérera aussi très lucide et clairvoyant. Ce coup de fil de bon matin est le déclencheur d’une dégringolade pour  Weatherford – croit-on –  et le récit se déroule en trois parties, Samedi matin – Samedi soir – Dimanche matin, un an plus tard. Un temps court donc pour l’action principale, sans temps mort et qu’on lit sans lâcher.

Richard puis Penny Weatherford, Brian Harten, Gary Doane et Sarabeth Simmons vont raconter les faits. La clé de l’intrigue, c’est Gary qui va faire chanter Richard pour une raison que vous découvrirez vous-même. Brian va entrer dans le jeu pour des raisons tout à fait différentes. Mais Gary et Sarabeth, les deux figures auxquelles on s’attache le plus, seront les éléments majeurs de la tragédie générée par le bon pasteur; et forcément tous ces personnages seront perdants. Sauf Richard, que Dieu protège, sans doute …!

Petit tour des personnages, Brian Harten, en slip. Les sbires d’un créancier ( le petit vegan qui se chicane avec son collègue – le gros mangeur de hamburger bien gras ) viennent confisquer sa voiture:

« -Posez ma putain de voiture, je hurle.

J’avance vers le petit bonhomme.

-OK, le gars en culotte, il dit, vous reculez. Si vous voulez gueuler après quelqu’un, prenez le téléphone, et gueulez contre vos créanciers. Nous, on peut pas vous aider.[…]

Je recule d’un pas et lui mets une droite. Je sais pas pourquoi. C’est franchement con. Je suis là, dehors, avec seulement un caleçon entre ma bite et le monde entier et je lui mets un pain.

Je le chope en pleine figure, mais ça me fait plus mal à la main qu’à lui, et tout à coup, il se transforme en Jason Bourne. Il me cogne trois fois avant que je puisse parer, puis il me cisaille les jambes et je me retrouve par terre. Un dernier coup de poing en pleine face pour être sûr que j’aie bien compris.

Je me recroqueville. Il recule et me traite de connard.

Le gros se marre comme une baleine. »

 

Gary Doane, brillant élève puis décrocheur dépressif sévère:

« J’ai travaillé avec une thérapeute pendant un moment. Je lui ai raconté que c’était juste devenu trop pour moi. La vie. Vivre. Me promener en étant une personne avec un nom et une identité. À un certain moment, c’était juste devenu absurde pour moi. Pourquoi ai-je un nom ? Une série de petites lettres qui vont sur les papiers, les formulaires ? Pourquoi ça me définit ? Derrière toutes ces conneries, on n’est qu’un animal qui respire, qui mange, qui chie, qui baise, et qui crève. »

Sarabeth Simmons, caissière, vie commune avec sa mère et un beau-père qu’elle exècre, Tommy qui détient pas mal de choses dans la ville.

« Mon cerveau. Il est tout le temps en train de mouliner. Je dois être une vraie débile, pour me retrouver là où je suis maintenant, vu tout ce que je réfléchis. 

Putain d’idiote.

Honnêtement, il y a pas un mec qui m’a traitée mieux que Gary. Il est vraiment super gentil avec moi. C’est un gars gentil.[…]

Je passe de l’autre côté d’une colline et j’arrive près d’une petite Church of Christ avec une pancarte faite de lettres en plastique qu’on peut déplacer. Le message de cette semaine, c’est : DIRE NON À JÉSUS C’EST DIRE OUI À L’ENFER.

OK. On n’est pas à New York ici, ni à L.A., ni à Little Rock. On est même pas à Eureka Springs. On est dans l’autre moitié du monde. Gary et moi, on a grandi à Stock, et à Stock, être gay c’est encore un péché. Et pas un petit péché comme jurer, par exemple. En dehors de maltraiter un enfant ou tuer quelqu’un, c’est à peu près ce qu’on peut faire de pire. Toute ma vie j’ai entendu ça, et mon cul de païenne a même pas fréquenté les bancs de l’église. »

Et puis Penny, qui fait de la peine…

« Mais je n’aime plus Richard depuis des années. Je peux faire beaucoup de choses pour ce mariage. Je peux montrer un visage avenant au monde, et je peux porter des enfants et les élever. Je peux ravaler ma fierté et me rabaisser si c’est le prix à payer pour garder le visage de Sœur Penny Weatherford. Comme ma mère me l’a appris, tout l’intérêt de présenter un visage au monde est de convaincre ce même monde qu’il est vrai, parce qu’en faisant cela, il devient votre vrai visage. Mais la seule chose que je ne peux pas faire – la seule chose que je refuse de faire –  c’est l’aimer. Je resterai avec lui, mais ma fierté ne me fera pas aimer un homme qui ne m’aime pas en retour. »

Mais Penny se vengera des humiliations subies:

« Il fronce les sourcils et attrape la poignée de la porte, qu’il tourne. Il ouvre de quelques centimètres avant que je referme d’un coup de pied.

-Qu’est-ce que tu fais?

-Mets-toi à genoux, Richard.

-Je…

-Tu n’as pas besoin de dire quoi que ce soit. Mets-toi à genoux, Richard. Maintenant. Ne m’oblige pas à répéter.

Il me regarde, la bouche ouverte, cherchant ses mots. Il essaye de m’adresser son sourire incrédule, cette grimace fausse qu’il utilise comme un gourdin, mais il n’arrive pas bien à le faire. Il ne peut plus recourir à aucun de ses anciens trucs, il ne peut plus être le Richard qu’il a été jusque-là. I ne peut plus se débarrasser de moi comme avant.

Le fait de le voir enfin se mettre à genoux me fait mouiller.[…].

Je me penche et l’attrape par le cou.[…] J’écarte les jambes et j’attrape la tête de Richard en saisissant une poignée de cheveux dans mon poing. Je pousse son visage entre mes cuisses. L’eau coule de mes cheveux, se mêle à ma sueur, et tombe sur son front, dans ses yeux.

-Lèche. »

Jake Hinkson à Lyon

Quant à Richard le cher pilier de la communauté, toujours droit, aimable et pondéré, il va mener un bal sordide de bout en bout, et vous verrez que la morale, religieuse ou non, est ici très aléatoire. En virtuose, Jake Hinkson décrit avec une virulence froide cette petite ville de l’Arkansas prête à élire Trump; on écoute, sidéré, les discussions à table de la famille Weatherford, si apte à entraîner les ouailles dans ses choix et ses opinions.

« -Papa, comment c’est possible qu’il y ait des gens qui pensent qu’on descend du singe?

-Je ne sais pas, mon fils. Hitler a dit que si on veut que les gens croient un mensonge, il suffit de le répéter sans cesse. Les anticléricaux ne cessent de répéter leur discours sur l’évolution et les gens l’acceptent sans le remettre en question. Ils entendent des hommes instruits avec des diplômes impressionnants qui pérorent sur les singes, les fossiles, que sais-je d’autre, et ils se disent: « Bon, je n’y comprends rien, mais je suppose que ça doit être vrai si ces types intelligents le croient. »

Et surtout on voit cet homme si sûr de lui, de son influence, de son image tellement respectable qu’elle en devient incontestable et qui après un petit malaise va orchestrer un drame épouvantable.

Richard est pour moi un monstre de froideur, d’égoïsme, d’hypocrisie. Il se regarde dans la glace sans broncher, il s’auto-congratule, s’auto-apitoie, et même s’auto- satisfait au lieu de combler les manques sexuels de Penny. Richard Weatherford, quand vous le découvrirez, risque de vous faire bondir tant il est répugnant sous ses airs doucereux. J’ai aimé par contre beaucoup Gary et Sarabeth, ces deux jeunes amoureux si touchants, ancrés dans leur temps alors que ce temps dans cette petite ville recule et recule encore sous l’influence sordide des puritains en reprise d’influence. Gary et Sarabeth, de ces jeunes tués d’ennui dans les villes de l’Arkansas. J’ai aimé ces deux jeunes gens.

Roman excellemment noir, encore une fois Jake Hinkson descend en flèche ces églises qui défendent ce qu’il y a de pire, et dans cette ambiance de crimes, de péchés, de mensonges et de chantage, il signe encore un formidable roman, jubilatoire et qui met en pétard jusqu’à la fin. Bref, j’ai adoré !

« La pyramide de boue » – Andrea Camilleri – Fleuve noir, traduit par Serge Quadruppani

« Le coup de tonnerre fut si fort que Montalbano, non content de subir un réveil passablement effrayant; effectua un grand bond et manqua de peu tomber du lit.

Ça faisait plus d’une semaine qu’il pleuvait des cordes sans une minute d’interruption. Les cataractes s’étaient rouvertes et semblaient décidées à ne plus s’arrêter.

Il ne pleuvait pas seulement à Vigàta, mais sur toute l’Italie. Au nord, il y avait eu des débordements et des inondations qui avaient provoqué des dégâts incalculables et dans quelques localités, les habitants avaient été évacués. Mais au sud non plus, ça rigolait pas, des rivières qui paraissaient mortes depuis des siècles avaient ressuscité armées d’une espèce de désir de revanche et s’étaient déchaînées, détruisant habitations et terrains cultivés. »

Andrea Camilleri est maintenant un vieux monsieur, son commissaire Montalbano a lui aussi vieilli. Mais le plaisir est toujours aussi entier à retrouver l’esprit de l’un dans l’autre. Car si Andrea Camilleri est vieux, il est toujours bien vivant, toujours plein d’humour mais aussi de colère, d’ironie grinçante, mais encore de goût pour l’amour et la bonne table. Tout ça se reflète dans Montalbano, et est encore très puissant dans ce livre, coup de cœur pour moi tant tout est si bien dit de ce qui pourrit la Sicile et le monde. La pyramide de boue, métaphore parfaite pour l’intrigue de ce roman qui dénonce la corruption à tous les étages – de la pyramide –  la « fangu », la fange qui finit par s’effondrer, couler, ruisseler et mettre à nu ce qui réside au cœur de cette colline en pleine déliquescence.

« Montalbano regarda les alentours. Ce paysage le désolait, lui serrait le cœur, le mettait mal à l’aise. L’énorme grue ressemblait au squelette d’un mammouth, les gros tuyaux ressemblaient aux os de quelque animal gigantesque et c’étaient aussi à des bêtes inconnues et mortes que faisaient penser les camions déformés par la boue dont ils étaient encroûtés. On ne voyait pas un brin d’herbe, le vert était recouvert d’une couche semi-liquide gris sombre, comme si un cloaque à ciel ouvert avait étouffé tout être vivant, des fourmis aux lézards. Dans l’esprit de Montalbano monta un vers d’une poésie d’Elliot qui s’intitulait justement La terre désolée et qui disait « là où les morts perdent leurs os ».

Ainsi Montalbano, célibataire car Livia est partie quelques temps pour se reposer des coups durs de la vie, Montalbano et toute son équipe va devoir résoudre le pourquoi du comment du meurtre du comptable Giugiu Nicotra. Et ce sera un mille-feuille à démonter. Tenace, curieux, en colère, épaulé par Fazio, Mimì Augello et dans une moindre  et comique mesure de l’inénarrable Catarella, il résoudra bien l’affaire après avoir tâtonné dans les méandres des montages douteux d’une bande d’entrepreneurs véreux. Un petit faible de ma part pour la scène où Montalbano met à jour le coupable et pour ce pauvre Pitrineddru à l’acariâtre mère.

 » Sans savoir comment ni d’où il venait, Pitrineddru se matérialisa.

C’était un colosse quadragénaire de deux mètres de haut, avec des cheveux qui démarraient pratiquement aux sourcils, des biceps de quatre-vingts centimètres de circonférence, des mains grosses comme des pelles.

-Qu’est-ce qu’il y a, maman?

-Pitrineddru, cori di lu mè cori, cœur de mon cœur, c’tes deux flics y disent comme ça qu’on est non déclarés et peut-être qu’ils vont nous faire fermer ‘u magasin.

Pitrineddru leur jeta le regard torve des taureaux qui vont charger. »

J’ai beaucoup aimé cette histoire, parce que c’est une jubilation de retrouver cette équipe de police si pittoresque, ces caractères si bien dépeints, cette colère sourde de l’auteur, marquée d’une ironie fatiguée, la lassitude naissante chez Montalbano de ce monde corrompu, de lui-même et de son corps vieillissant, la vue, l’oreille qui baissent inexorablement, les douleurs diffuses…Autre chose qui s’écroule, qui se délite, le corps… Reste l’appétit, persistant:

« En premier lieu, à peine rentré à la maison, il alla mater ce qu’Adelina lui avait priparé.

Ouvrir le four ou le réfrigérateur lui donnait exactement la même émotion que quand il était minot et qu’il brisait l’œuf de Pâques pour voir ce qu’il y avait dedans.

Peut-être pour se faire pardonner ses manières bourrues de la matinée, Adelina lui avait préparé un merveilleux plat de pâtes ‘ncasciata* et deux saucisses à la sauce tomate. »

Parfaite, vraiment parfaite métaphore que cette pyramide de boue sur un chantier abandonné, où sans cesse ruisselle la boue sous les trombes d’eau tombant des cieux, toute l’ambiance du roman est noyé sous les pluies incessantes, sous la boue où les pieds s’enfoncent et glissent, et une conduite énorme à demi enterrée où gît un corps.

« Le commissaire et Fazio rentrèrent dans le tunnel. Les types de la morgue avaient retourné le cadavre et lui avaient aussi nettoyé le visage.

Le corps était celui d’un beau gars trentenaire, cheveux noirs, dont la bouche entrouverte laissait apercevoir des dents saines et blanches. Sous l’œil gauche, il avait une cicatrice en forme de demie-lune. Le tricot, sur le devant, n’avait aucun pertuis de sortie, signe que le projectile était resté dans le corps. »

Bref, j’ai vraiment adoré ce livre, parce qu’il m’a fait rire – Camilleri n’omet jamais de nous faire sourire par le langage, le caractère, la singularité de ses personnages – parce que je ressens tout le temps le même dégoût face à certaines pratiques, face à la facilité qu’il y a à corrompre avec bien peu de choses, parce qu’Andrea Camilleri n’en fait pas toute une théorie, mais un juste constat facilement compréhensible par tous et sans se prendre pour le grand esprit du siècle.

« Les couleurs n’existaient plus, on ne voyait plus que la couleur grisâtre de la fange. Le « fang », comme disait Catarella et peut-être n’avait-il pas tort, parce que la fange avait pénétré dans notre sang, elle en était devenue partie intégrante. La fange de la corruption, des dessous-de-table, des fausses factures, de l’évasion fiscale, des arnaques, des bilans truqués, des caisses noires, des paradis fiscaux, du bunga bunga…

Peut-être, songea Montalbano, cet endroit était-il le symbole de la situation dans laquelle s’atrouvait le pays entier.

Il accéléra, pris soudain par la peur irrationnelle que sa voiture, contaminée, s’arrête en ce lieu damné pour se changer brusquement en débris fangeux. »

Avec une simplicité pas donnée à tout le monde, il nous en parle, du monde, avec sa dent dure pour les uns et son cœur tendre pour les autres.

Montalbano est en manque de sa Livia qui va retrouver le sourire grâce à Sélène, oui, Sélène et c’est pas beau, ça? Montalbano, ayant bouclé l’affaire :

« Le lendemain, il se leva à six heures, prépara sa valise, tiléphona au commissariat de Punta Raisi, se fit réserver une place sur le vol de onze heures, monta en voiture, alla au bureau, écrivit la demande de congé à envoyer au directeur du personnel, la donna à Catarella.

Puis il alla au supermarché où il y avait un rayon pour animaux domestiques. Il acheta un faux os et un castor en peluche qui couinait quand on le pressait. « 

Belle lecture, qui m’a fait beaucoup de bien. Merci Mr Camilleri.

Après la pluie le beau temps et Montalbano se met à chanter:

« Le lendemain apporta l’offrande d’un soleil triomphant et d’un ciel sans nuages.

Montalbano en fut si surpris et content qu’il entonna, lui qui chantait si faux, « e lucevan le stelle…« .

Et sous la douche aussi, il poursuivit son numéro musical… »

« La vague » – Ingrid Astier – éditions Les Arènes/ Equinox

« PENSÉE SUR LE MAL N°1

Reva dut s’y prendre à deux fois. Le premier stylo n’écrivait pas. Le carnet qu’elle avait acheté à Papeete gardait en creux son écriture invisible. Il aurait fallu un crayon de couleur pour la révéler en frottant à larges traits. Comme du codage d’espionnage.

Elle se retourna pour regarder si personne n’arrivait vers le tronc d’arbre d’où elle aimait contempler la vague, seule, aux premières heures.

Mais dans son dos, il n’y avait que le pont.

Le pont de la rivière Fauoro.

Dans son sac, elle chercha un deuxième stylo noir. Un feutre, celui-ci.

Il glissa sur le papier blanc et suivit le fil de ses pensées.

Elle vit enfin apparaître l’écriture, nette comme une blessure.

Du sang noir qui coule sur le papier. »

Dernier roman d’Ingrid Astier avec un voyage en Polynésie et principalement à Tahiti.

J’ai écouté l’auteure en conférence ( « Paysages grandioses et roman noir ») et en lisant ce livre j’ai repensé à ce qu’elle a dit alors. Bien évidemment Tahiti est un écueil pour qui veut éviter les lieux communs. Cependant il serait idiot de nier la beauté du décor, de la nature, de ces îles paradisiaques avec fleurs et fruits à profusion. Mais il serait tout aussi idiot de nier le fait que ce qui gangrène le reste du monde existe là-bas.

C’est donc une sorte de défi d’écrire un roman noir sous le soleil, dans les bruissements des cocotiers et de l’océan, avec tous les parfums, les plantes éblouissantes et la douceur de vivre…Douceur de vivre…parlons-en.

Le livre commence avec les carnets de Reva qui y rédige ses pensées sur le Mal. Reva est une jeune femme solitaire, qui vit plutôt cachée; on ignore tout d’abord pourquoi et on ne le comprend que tard. Vous n’apprendrez rien d’autre de ma part sur Reva, si ce n’est qu’elle est une des clés de l’histoire. 

Puis il y a ces jeunes gens, Hiro, Lascar, Birdy, et puis Moea, la sœur de Hiro qui vient rejoindre son frère après une longue absence et retrouver aussi son fils l’adolescent Tuhiti. Hiro est surfeur, un des meilleurs puisqu’il affronte la terrible vague Teahupo’o, » la plus belle vague du monde, le diable en robe d’écume ».

Jusqu’au jour où débarque Taj, alias Kay Stevenson, surfeur hawaïen plein de superbe. Lascar l’emmène sur les lieux en bateau:

« À l’avant du bateau, l’homme finissait de fumer. Ses épis décolorés surplombaient sa planche qu’il waxait. La vague approchait et il jeta son mégot dans l’eau. Au-dessus des montagnes, les nuages restaient accrochés, indifférents au sort qui se jouait. Le vent était offshore. En plus d’être imbuvable, ce salopard avait de la chance. Comment s’appelait-il déjà ? Lascar secoua sa mémoire tandis que l’écume battait les flancs du bateau. Taj ! Oui, ce devait être Taj.

Eh bien, welcome, Taj ! Bienvenue en enfer. Ici, c’est Teahupo’o, le mur de crânes. »

C’est l’occasion pour Ingrid Astier d’écrire les plus belles pages de ce livre : la rencontre de Hiro et Taj, leur affrontement muet sur la vague, la description de cette vague qui peut être mortelle. La présentation in situ des personnages majeurs du roman et puis la vague. Lascar, depuis son bateau, observe Taj le frimeur et Hiro cet ami qu’il admire tant quand il surfe:

« À côté, Hiro était un Prince. Capable de passer des heures à attendre la Vague. Celle qui, en quelques secondes, lui procurerait l’éternité. Une vague qui savait être aussi grande qu’un hall d’aéroport. Une vague qui, déjà cent fois, aurait pu le tuer. Le moment venu, il se glissait en elle et elle l’enrubannait d’un tube parfait. Alors, Hiro entendait le souffle du géant, puis il rentrait.

Oui, Hiro était un Prince, que tout le monde respectait. Et jamais il ne se serait collé la Voie lactée sur le torse pour affronter la vague mangeuse d’hommes.

Sur son corps, Lascar se souvenait d’avoir vu la vague tatouée, stylisée par Terupe. Au plus près de son cœur, là où d’autres portent le prénom de leur premier amour ou de leur mère. »

Le livre compte deux parties, la première est nommée « Aurore » et la seconde « Crépuscule ». J’ai préféré cette Aurore, parce que je l’ai trouvée plus tonique dans le rythme et l’écriture, plus juste dans le ton, plus spontanée. Le défaut que j’ai trouvé à ce livre est le côté explicatif de certains termes de surf ou du vocabulaire maori. Parfois ça passe, d’autres moins. Je crois que ça part d’une volonté de bien faire en évitant les notes de bas de pages. Mais je pense que j’aurais préféré des notes qu’on lit si on veut, quand on veut. Le procédé qui consiste à faire expliquer quelque chose au personnage, comme glissé dans la conversation, ou à faire une rallonge dans la phrase pour permettre au lecteur de comprendre freine, appesantit l’élan du texte et c’est dommage.

Ceci dit, c’est une bonne histoire, très romanesque comme sait le faire Ingrid Astier  (son « Haute Voltige » a été pour moi jubilatoire, un roman romanesque à souhait, un sans faute à mon avis ), mais sans doute avec la soif d’apprendre sur ce dont elle allait parler s’est elle fait ici un peu déborder. Le seul cas où ça ne m’a pas gênée, c’est quand ça m’a permis de noter une recette, même si je cuisine très rarement la murène…! 

Ce bémol signalé, j’ai quand même pris plaisir à cette lecture car il y a des questions qui se posent, des éléments distillés au fil des pages qui tiennent jusqu’au bout du roman et des constats parfaitement exposés, ainsi cette réflexion du sage Lascar:

« Lascar avait sauté dans sa caisse à savon. Elle était tellement petite qu’elle ressemblait à un jouet.[…] Le contraste était saisissant entre ce baroudeur de la mer qui avait du Viking dans le sang et sa voiture de gosse. Elle faisait de lui un personnage de BD.

Pour tout avouer, Lascar s’en foutait complètement. Et puis, il avait la chance de vivre au-delà du jugement. Son seul luxe était d’avoir une pléiade de lunettes de soleil, parce qu’il les perdait. Clairement, il n’avait pas tout quitté pour aller crâner au bout du monde avec un 4×4 Porsche Cayenne. Ce qu’il demandait à une voiture était de rouler. Point barre. Tous ces mecs qui s’indignaient que des Polynésiens perdus sur un îlot de corail, un motu, puissent toucher un jour une tortue alors qu’eux-mêmes prenaient des avions, faisaient des pyramides avec les déchets et paradaient avec de grosses cylindrées, ça le débectait. Leur conscience, ils la gagnaient en balançant des stylos aux enfants pauvres quand ils voyageaient. Ou des paquets de chips. Et après, ils moralisaient? »

 

 

 

Les procédés et les acteurs du trafic de l’ice sont très bien amenés et montrés, cet ice outil de dépendance et de mort qui va détrôner le paka, provoquant les ravages qu’on connait. Cet ice qui va faire gagner beaucoup beaucoup d’argent à Fauvero, trafiquant flanqué de Ue, Timeo et Tini ses hommes de main.

Ce qui est intéressant, c’est la vie de cette face cachée aux touristes de Tahiti, cette côte sauvage, ces gens comme Lascar qui ont un mode de vie tel qu’ils l’ont choisi. Lascar est mon personnage préféré parce qu’il est limpide et franc.

Son œil est exercé à voir le futile, le toc, le moche. Il est formidablement vivant. J’ai aimé aussi l’amitié présente dans cette histoire, les belles pages sur ces amis qui emmènent Birdy, en fauteuil roulant, pour un pique- nique dans la montagne.

Un mot à propos de Terupe le tatoueur, très beau personnage, discret, mais en peu de mots on en sent la profondeur:

« Terupe, le tatoueur de Teahupo’o, avait donné rendez-vous à Taj à 10 heures.

Son chalet était en marge du village, côté montagne, et il fallait être habitué pour ne pas rater le discret panneau, dévoré par la verdure, où était peint TATOO. Cette discrétion ne gênait pas Terupe. Il appréciait qu’on l’ait repéré ou qu’on le cherche comme le graal de la journée.

Et puis le style, ici, ce n’était pas les luminaires fluo accros à l’électricité. On était loin de Las Vegas. par chance, McDonald’s n’avait pas encore débarqué. »

et aussi, en présence de Taj:

« Taj revissa sa casquette sur sa tête. Elle n’avait pas eu le temps de sécher.

Il fit quelques pas vers la sortie et dit sans se retourner:

-Vous autres,Tahitiens, vous resterez toujours sous un bananier. Votre putain de fierté vous empêche d’évoluer.

Terupe fut au bord de le perforer à coups d’aiguilles bien plantées.

Puis il réfléchit et se dit que les esprits s’occuperaient de ce chien galeux aux poches pleines de billets.

Sur une île déserte, on se nourrirait plus de bananes que de billets, connard. »

Le temps dans ce livre est très bien travaillé, on a une sorte de continuité élastique que j’aime bien – je veux dire par là que ce temps n’est pas rythmé par une horloge ou un calendrier, mais par peut-être le flux de l’océan, par la nature elle-même – et sans aucun doute, Ingrid Astier a elle aussi une plume souple qui s’adapte sans problème aux langages, aux caractères et aux paysages, ce qui rend l’ensemble crédible, sans omettre son sens de l’humour qui ne gâche rien.

Pour finir, je ne peux pas passer sur le côté sentimental de ce roman, au bon sens du terme. Car côté sentiments ici rien n’est simple, en particulier pour Reva, mais aussi pour Moea et Birdy. Pauvre, pauvre Reva, vouée à souffrir; dans la deuxième partie elle prend une importance plus grande, plus visible et ce qui se déroule est atroce; alors que Moea et Birdy s’accommoderont plutôt bien de ce qu’ils ont vécu pour construire autre chose. Quant à Taj, c’est un personnage très sombre , dont on découvre l’histoire au cours du récit, non sans surprise et il peut justifier à lui seul la face noire de ce roman.

Les sentiments ne sont pas qu’amoureux. J’ai parlé plus haut de l’amitié, puissant moteur ici pour lutter contre les dangers, ceux de la vague, ceux de la drogue, ceux du chagrin et de la solitude. Et puis il y a l’amour de l’île, l’amour de Tahiti, l’enchantement que ressentent Hiro, Lascar et leurs proches en parcourant les montagnes, les vagues, les plages. 

« -Bienvenue au Palace Tupe, Birdy ! lança Lascar.

-Sacré cinq étoiles, murmura Birdy.

-Tu sais, à ce stade, les étoiles on ne les compte pas.

Birdy ne savait plus où donner de la tête pour regarder. Le cadre était féerique. La cascade dévalait la pente à pic en deux temps, comme si la roche grise avait formé un trône royal à l’assise majestueuse. Un océan de fougères l’encadrait. Des buveuses d’eau aux corolles roses couraient dans la verdure. »

Le profond respect qu’ils vouent à leur environnement et le malaise généré chez eux par l’oubli progressif de leur histoire, de leur culture, de leur mode de vie. C’est ça que j’ai le plus aimé dans ce livre même si l’auteure, qui sans aucun doute a su percevoir la beauté et la richesse des lieux et ses malaises aussi, n’a pas toujours su en parler sobrement, – et ceci n’engage que moi –  malgré ça, c’est un bon livre. L‘amour ou l’enthousiasme rend maladroit parfois, non ?

Reva est le personnage qui incarne le malheur, un personnage touchant et désespéré, et Lascar incarne lui l’espoir, avec son caractère lumineux,drôle, tendre, et lucide. Il illumine tout le livre, je trouve. 

Bien sûr, ce petit article ne fait qu’effleurer le contenu de ce roman, qui a un fond assez juste je suppose sur la Polynésie d’aujourd’hui, sur sa jeunesse, la gestion du tourisme, de la nature, de la cohabitation, etc…Bien qu’ayant de la famille  là-bas, je n’y suis jamais allée et ne me risquerai pas à émettre un point de vue sur ces sujets. Un peu de géographie, avec cette carte dans le livre:

 

Pour le reste la fin est ciselée, elle ferme la boucle de la rencontre initiale entre Hiro et Taj sur Teahupo’o, magnifique, à vous de la découvrir.

Des défauts mais pardonnables – j’aime bien Ingrid Astier – joli récit, avec du fond et de beaux personnages.

 Lascar aime  The Prodigy :« Out of space » 

 

« La voisine » – Yewande Omotoso – ZOE/Écrits d’ailleurs, traduit par Christine Rague

« Hortensia prit l’habitude de marcher quand Peter tomba malade. Non pas au début, mais plus tard, quand son état s’aggrava, qu’il fut cloué au lit. C’était un mercredi. Elle s’en souvenait, parce que Bassey, le cuisinier, ne venait pas le mercredi, et qu’il y avait des médaillons d’agneau dans un tupperware au frigo, à faire réchauffer au four à convection et à manger avec des légumes- racines rôtis, arrosés d’huile d’olive. Mais elle n’avait pas faim. La maison lui paraissait petite, ce qui semblait impossible pour un logement de six chambres. pourtant c’était le cas.

« Je sors », avait hurlé Hortensia depuis l’escalier. »

Voici un roman qui m’a beaucoup plu, une lecture qui a été très différente des romans noirs précédents. Souvent drôle, c’est l’histoire de deux vieilles dames au caractère bien trempé.

Mais ce serait un peu léger si cette histoire ne se déroulait pas au Cap en Afrique du Sud, dans un quartier très chic, dans Katterijn Avenue.

Je vous présente Marion, blanche et architecte brillante. Elle habite au n°12 de l’avenue et a conçu la maison voisine de la sienne, au n° 10. C’est là que ça se gâte, car au 10 vit Hortensia, noire et connue jusqu’au Danemark pour ses talents dans le design en particulier de tissus.

Et donc, bien que noire elle vit dans cette maison luxueuse, immense. Elle est la seule femme noire résidente du quartier. Toutes les autres y font office de domestiques et en sortent leurs tâches accomplies. Hortensia vit ici car elle a épousé un blanc, Peter, rencontré alors qu’elle faisait ses études à Londres. Voici en résumé le départ de ce roman qui sous des airs légers dit bien des choses ; d’une part sur les femmes en général, sur les différences selon que l’on soit blanche ou noire, riche ou pauvre,…et en Afrique du Sud, ou l’histoire rôde partout, vieilles rancœurs mal éteintes, vieux litiges perdurant, et mentalités encore sclérosées.

« Après leur arrivée en Afrique du Sud, Hortensia s’était tournée vers Peter pour lui dire: cet endroit ne va pas bien. Le pays? avait-il demandé et elle avait confirmé de la tête. Et les gens. Les meilleurs savent qu’ils sont malades et ils essaient divers remèdes. Certains savent, mais n’agissent pas. Et le spires pensent qu’ils vont bien, qu’ils n’ont besoin de rien.

Bien entendu, elle-même n’était pas bien depuis des années. Et elle n’avait eu ni la force, ni le désir, ni le moindre sens des responsabilités pour engager un processus de guérison en elle-même ou chez les autres. Pas à l’époque et pas maintenant. »

Ici pas de discours, mais un affrontement entre deux fortes têtes. Quoi que…Il s’avère que Marion a beaucoup de « principes » et de choses qui la choquent, mais pas si mauvais caractère que ça. Par contre Hortensia est réellement une femme avec un caractère coriace -ce qu’on peut tout à fait bien comprendre, en découvrant la vie de sa famille évidemment. En tous cas, c’est bien vu de ne pas faire de la blanche la plus détestable. L’écriture fait en sorte qu’on reste en retrait côté sentiments, on lit avec amusement plutôt, on ne prend pas parti ( sauf en ce qui me concerne avec Agnes ) et se déroulent les vies, les voyages, les exils, les pertes, les chagrins, finalement pas tant de joies ou de grand bonheurs que ça. L’histoire de l’Afrique du Sud défile elle aussi à travers ces deux maisons et ces deux femmes.

Au fil des pages, après que Max, l’époux de Marion, décède en lui laissant des dettes phénoménales, on va donc découvrir les vies respectives de ces vieilles héroïnes. C’est intéressant parce qu’on peine à croire qu’elles aient passé les 80 ans, l’auteure nous fait entrer plutôt dans leur cerveau et leurs idées que dans leur corps. Ceci avec vraiment beaucoup de finesse arrivera au fur et à mesure que les relations entre Marion et Hortensia vont évoluer. Car d’une haine cordiale, elles vont passer à une sorte de tolérance rouspéteuse, en particulier pour Hortensia qui des deux est la plus « mal léchée », puis à une cohabitation par la force des choses et un événement dont Hortensia se sent responsable. Elle fera donc preuve de mansuétude en proposant à Marion une chambre chez elle. On pourrait réduire Marion à une bourgeoise coincée, rigide et stupide en lisant ça :

« Marion se réveilla un matin face à une Noire, aux cheveux courts grisonnants, pratiquement sans poitrine et maigrichonne, en train de diriger un orchestre de déménageurs avec des mouvements de mains complexes. Un commando, voilà le mot qui lui vint à l’esprit par cette matinée fraîche tandis qu’elle observait cette femme derrière ses portes-fenêtres qui donnaient sur sa véranda exposée au nord. C’était une insulte, une Noire faisant subitement son apparition dans une maison que Marion rêvait de posséder depuis des dizaines d’années; non, une maison qui était de droit la sienne, que d’autres personnes ne cessaient de s’approprier. »

Mais encore une fois, ce roman n’est pas simpliste et Marion n’est pas si lisse.

Deux autres personnages sont à mon sens très importants pour le côté le plus profond de cette histoire, ce sont Agnes, domestique chez Marion et Bassey, homme à tout faire chez Hortensia, tous deux sont noirs. Tous deux sont intelligents, efficaces. La différence est qu’Agnes travaille pour une blanche, elle. Et Marion la traite comme une domestique noire, c’est à dire que je vous donne pour seul exemple celui-ci:

« Pourquoi mets-tu tes rouleaux de papier toilette dans mon office, Agnes? Quand les courses arrivent, quand tu vides les sacs, prends ce qui te revient et mets-le dans le studio.

-Non, Patronne.

-Quoi?

Agnes avait rarement l’occasion d’utiliser le mot « non » quand elle parlait avec Marion. En fait, Marion ne pouvait se rappeler une seule fois où elle l’avait entendue l’employer.

« Celui-ci ,’est pas mon papier toilette, Patronne. Le mien, je l’achète moi-même.

-Pourquoi achètes-tu ton propre papier ? avait demandé Marion. Quel changement avait bien pu se produire? Elle travaillait ici depuis des dizaines d’années et connaissait les règles.

Agnes, qui était en train d’essuyer les petites taches sur le marbre du plan de travail de la cuisine, haussa les épaules.

« J’avais besoin du quelque chose de meilleure qualité, Patronne. »

Un jour, peu après cette conversation, alors qu’ Agnes était occupée avec le linge sale, Marion se glissa dans le studio pour en inspecter la salle de bains. Là se trouvait le papier toilette en cause. Triple épaisseur. »

Car Marion prenait du simple épaisseur pour Agnes, du double pour elle…

Bassey, lui, a été engagé par Hortensia qui a été séduite par son côté hautain et distant:

« Il y avait quelque chose d’éternellement ordonné chez Bassey, de contenu. Cela se manifestait sous la forme d’un léger dédain envers Peter et elle-même, elle l’avait toujours senti. Pas de l’antipathie pourtant, quelque chose d’autre – pas de la pitié non plus. Elle l’avait remarqué ce tout premier jour, quand il était assis en face d’elle. Une lassitude discrète dans les yeux, comme un roi fatigué. Et même si Hortensia avait été déconcertée par la majesté de Bassey, sa superbe, elle l’aimait aussi pour cela. Il s’exprimait comme si ses mots étaient précieux et qu’il savait que la personne à qui ils s’adressaient n’était pas vraiment digne de les recevoir. Son visage laissait apparaître des signes d’indulgence- la longue et silencieuse souffrance de ceux qui sont au service des autres. »

Et si Hortensia garde la distance de l’employeuse envers l’employé, il y a entre eux deux une forme de complicité et de compréhension tacite.

Ce passage est aussi un exemple de la très belle écriture de ce roman ( et sans aucun doute un excellent travail de traduction aussi ).

Je pourrais vous résumer le parcours de chacune de ces deux femmes, mais il est plus intéressant que vous découvriez ces deux vies par vous-mêmes, deux vies que personnellement je ne trouve pas très heureuses. Marion va renoncer à sa profession pour élever ses enfants, avec à la fin de sa vie une seule fille qui lui parle encore, quant à Hortensia, elle ne sera jamais mère à son grand chagrin, et surtout elle sera une femme trompée durant de très nombreuses années. Pourtant elle doit à celui qui fut son mari  – blanc –  de vivre dans cette maison au n° 10 de ce quartier chic.

« En arrivant dans leur nouvelle maison, Hortensia s’était rendu compte qu’elle serait la seule propriétaire noire de Katterijn. Elle avait éprouvé du dégoût envers son environnement, envers la haute bourgeoisie blanche bien protégée du voisinage et, pendant ses mélancoliques moments d’intimité, elle éprouvait aussi du dégoût envers elle-même. »

La maison du n° 10 a elle aussi un grand rôle dans ce qui va se dérouler au cours de ce roman plein de finesse, drôle et grave pourtant, elle est le point de crispation entre Marion et Hortensia. Il se passe beaucoup de choses, il y a des enfants, des petits-enfants, un testament embarrassant, un mari, une amante, un comité de « bonnes » dames blanches qui règlent des histoires de droit sur les terrains du quartier à leur façon, Hortensia qui va semer le désordre dans cette organisation convenue. C’est ici évoquée l’histoire sordide du sort des Noirs dans leur propre pays à travers la vie de Annamarie, et puis une jeune femme aveugle qui apparaît à la fin du livre, beau symbole pour l’aveuglement quand on a des yeux pour voir.

« Que vouliez-vous demander?

-Est-ce que vous êtes née comme ça?

-Vous voulez dire aveugle?

-Désolée. Oui , je voulais dire aveugle.

-Oui. Je crois que ça rend les choses plus faciles. Je n’ai jamais rien connu d’autre. »

Le récit des existences de ces deux femmes est foisonnant car ce ne sont pas des vies tranquilles quoi qu’il paraisse en regardant le confort des vieilles dames; ce ne sont pas les émotions qui submergent ici, mais le sourire souvent arrive, et la sensation d’être réellement en observation devant ces deux maisons voisines et ces femmes claudicantes et fatiguées. Je suis allée de la Barbade au Cap en passant par Londres et le Nigeria . On fait la connaissance des parents d’Hortensia et de leur périple, parents qui furent des gens aimants. La vie de Marion enfant, puis jeune femme fut plus triste, vraiment, et encore une fois le parti pris de ne pas faire de la femme noire une victime totale rend le livre bien plus intelligent et surtout moins manichéen, ce qu’on peut souvent craindre dans ce genre d’histoire aux nuances sensibles. J’ai aimé les descriptions de la colline Kopje où Hortensia va marcher

« Le sommet du Kopje était couvert de plantes grimpantes et de pins clairsemés. Un chemin traversait les hautes herbes et bien qu’il eût l’air entretenu, Hortensia ne pouvait s’empêcher de penser que le Kopje était un endroit tombé dans l’oubli. »

J’ai aimé les fleurs, les arbres, les parfums du Cap, j’ai aimé l’ambiance et la rivalité rageuse de l’architecte et de la designeuse qui se termine sur un match nul, j’ai aimé le message envoyé discrètement sur ce qui peut amener à réviser nos jugements, et j’ai aimé Esme, la jeune aveugle:

« -Oh non, Esme n’a absolument pas besoin de moi. C’est peut-être même l’inverse. Hortensia rit. Et quand elle est partie, je me suis demandé si je la reverrais un jour. Avec inquiétude. Elle m’a téléphoné quand elle est arrivée chez elle, vous vous rendez compte?

-Formidable.

-Être proche de quelqu’un comme elle. Je ne peux m’empêcher de penser: je suis une mauvaise personne, Marion. Je vais bientôt mourir et j’irai en enfer.

-Pour quelle raison?

-Parce que j’ai été méchante. Je sais que c’est simpliste, mais regardez-la, une personne qui a toutes les raisons de ne pas l’être et qui pourtant est si…gentille. »

 

Pour finir, j’ai beaucoup aimé ce livre pour ce qu’il dit, pour la qualité de l’écriture, le ton sans pesanteur, pour Hortensia, Marion, Agnes et Bassey…plus quelques autres tous intéressants ( sans doute Max et Peter ne sont pas les plus attachants du lot ! ) 

Il y a un peu de musique ici aussi, quand les deux vieilles dames à la fin, envisagent leurs funérailles, pour Hortensia:

« Brûlez-moi en secret, jetez mes cendres dans le caniveau. Pas une seule âme ne doit prononcer une parole devant ma dépouille…Pas. Une. Seule. Âme. Pas de rassemblements. Pas de chants. »

Quant à Marion:

« Seigneur ! Que d’austérité ! Quand je mourrai, je veux que mes enfants soient obligés de dire des choses gentilles.Je veux que Stefano transpire en racontant ne serait-ce qu’un mauvais souvenir, rien qu’une pensée aimable envers sa pauvre mère. »

Hortensia émit un pff de mépris..

-Je veux du Verdi, Nabucco.

-Mon Dieu ! »

J’ai choisi entre tous ce chœur multicolore

Bonne lecture !