En vacances : Montréal, ma fille et un mariage

Je suis partie il y a une semaine et pour deux autres à venir, pour des vacances – bien méritées je trouve –  au Canada, à Montréal pour enfin retrouver ma fille partie depuis le printemps 2017, et la marier avec son amoureux canadien. Je ne sais pas si j’aurais le temps de lire et surtout d’écrire.

 

Je crois que je vais profiter de ces retrouvailles, de ce pays inconnu qui m’a souvent fait rêver en lisant. Pourtant, je ne veux pas laisser le blog en sommeil, aussi je repartagerai un ou deux livres chroniqués ici et qui en valent la peine. Ceci dit, peut-être trouverai-je le temps de proposer une nouveauté, possible, on verra bien.

Après un printemps et un été assez moches occupés à chasser le crabe et à tenter de garder le sourire, ce voyage ( le premier aussi long et lointain de ma vie ) est surtout important pour les retrouvailles avec ma fille.

J’emmène avec moi « Taqawan » qu’on m’a offert, et un gros polar, et des nouvelles, et puis David Joy et puis l’essai sur Miller de ma copine Valentine…si j’ai le temps entre la contemplation des forêts pourpres et or et des lacs silencieux quand nous visiterons le Québec. Et le bonheur de retrouver ma fille qui va occuper un maximum de temps.

 

« Terres promises »- Milena Agus – Liana Lévi, traduit par Marianne Faurobert

« Ester arriva hors d’haleine et en ,même temps que le train. Mais elle ne s’approcha pas du groupe car au lieu de Raffaele, son fiancé, ce fut un homme bouffi, presque chauve et vêtu d’une grotesque salopette verte qui descendit du wagon. Raffaele était pauvre. Son père avait été ouvrier agricole et, enfant, il travaillait à ses côtés, avec un petit bonnet de laine sur la tête l’hiver, et l’été, un mouchoir mouillé, noué aux quatre coins. »

Je n’ai jamais été déçue par Milena Agus, qu’elle soit d’une fantaisie drôlatique mais au fond triste comme dans « La comtesse de Ricotta », sombre comme dans « Mal de pierre », ou comme dans ce récit je crois assez autobiographique, plus sage mais où très vite éclot la fantaisie à travers le personnage principal, Felicita. En tous cas à tous les coups, j’ai envie de voir sa Sardaigne échevelée par le vent, et la plage du Poetto à Cagliari. J’ai reconnu dans ce livre  – chapitre 11 – une scène de son enfance que Milena Agus avait racontée sous forme d’un texte court, « Le non – anniversaire », dans un article paru dans le Magazine Littéraire il y a un bon moment déjà – « 10 grandes voix de la littérature étrangère » – n°522 – aout 2012 – . 

Ici, la jeune femme créative et pacifique se nomme donc Felicita, fille d’Ester et de Raffaele, mère de Gregorio, amie de Marianne, amante de Sisternes, jeune femme rondelette et intelligente, rêveuse et en même temps très ancrée à la réalité, un drôle de personnage, attachante par sa capacité à résister à l’adversité grâce à une philosophie inspirée de Gandhi, de St François et du communisme ( sacré cocktail, non ?)

Depuis l’île aride et ventée, depuis Ester et Raffaele, nous allons accompagner cette famille, et surtout Felicita. De l’île à Gênes, de Milan à Cagliari à nouveau, de Cagliari à New York, pour revenir à la plage du Poetto, en douceur, avec poésie et finesse de réflexion, Milena Agus peint les destins de plusieurs personnages, représentatifs à leur façon d’une époque, d’un lieu, d’un milieu et d’un tempérament.

Marianna, anorexique et asociale:

« Marianna avait le cœur dur. Personne ne l’appréciait et elle n’appréciait personne. Elle en recevait jamais quiconque chez elle.[…] Quand on lui demandait un service, ce n’était jamais le bon moment et sitôt que l’importun avait tourné les talons, elle lâchait :    « Il n’a qu’à se débrouiller. »

Cette dureté-là était un crédit contracté avec sa mère qui l’avait vendue et sa tante qui l’avait achetée. Tout de même, se disait Felicita, il doit bien y avoir des personnes maltraitées par la vie dont le cœur reste tendre. Ou cela n’arrive qu’aux saints ? »

Gabriele, solitaire, triste et doux

« La plage n’était pas tout à fait déserte: un homme était là, qui ne semblait pas s’être aperçu de sa présence. Accroupi, penché sur quelque chose qui n’était rien d’autre que du sable. Son crâne rasé, parfaitement rond, son cou, ses épaules et ses bras massifs le faisaient paraître grand alors qu’il ne l’était pas. Il entrait dans l’eau même quand les drapeaux rouges signalant le danger étaient levés. C’est pourquoi Felicita le surveillait du coin de l’œil, prête à alerter les garde-côtes.[…]

Sans savoir pourquoi, elle avait tout de suite bien aimé cet homme. »

 

 

 

 

Judith:

« Judith vivait avec son grand-père. Ses arrière-grands-parents, de riches Juifs Allemands, avaient tout perdu à cause d’Hitler et avaient émigré aux États-Unis. Ses parents, ses frères et ses oncles, tous nés à New-York, avaient entendu l’appel de la terre promise et s’étaient installés en Israël.

Elle avait préféré rester. Sa terre promise n’était pas Israël, mais une volonté opiniâtre de revanche contre la vie qui s’était montrée si injuste avec elle. »

Mais bien sûr c’est Felicita l’héroïne, cette femme qui affronte tout avec ce qu’on peut croire être de la naïveté, de la candeur, mais qui est en fait une philosophie, un sens de la vie, une vision des choses qu’on aimerait posséder, qu’on peut lui envier.

« Elles affirmaient que les gens trop bons sont des ratés qui ne réussissent jamais rien dans la vie. Mais ce fut justement l’exemple de sa grand-mère qui persuada Felicita qu’être méchant ne servait à rien, et que tout ce qu’on racontait sur les personnes trop bonnes était d’une infinie sottise. Sa grand-mère savait très bien blesser les autres, parfois mortellement, et qu’y avait-elle gagné? Rien du tout. »

Felicita est une femme libre, qui pense comme elle l’entend, qui agit de même, et qui est toute pétrie de bon sens et de finesse.On ne peut qu’aimer Felicita, même si l’homme qui lui fait l’amour avec passion, celui qui lui fait un enfant, celui qui l’aidera toujours, cet homme ne parviendra pas à l’aimer…Et c’est quand même un chagrin dans sa vie.

Dans Felicita on retrouve un peu chacune des héroïnes précédentes de Milena Agus, jeunes ou pas, belles conventionnellement ou pas, rondes ou fluettes et un peu dingues, amoureuses de l’amour et du sexe… absolument vivantes.Très belle relation entre Felicita et son père, autant amis que père et fille.

Enfin, passage très émouvant, quand Felicita se rend à Ellis Island avec son fils devenu pianiste de jazz (on a très envie de s’y rendre, grâce à quelques simples phrases ). Je ne vous mets ici qu’un court passage de ce très beau chapitre 44:

« […]Environné de nuées d’oiseaux, le ferry s’approcha d ela statue de la Liberté et accosta à Ellis Island. Dans le musée, ils se reconnurent. C’était ça, l’Amérique, et Felicita se mit à pleurer. « Toi qui ne pleures jamais, l’interrogea Gregorio, pourquoi maintenant? »

-Je ne sais pas.

En réalité, elle le savait. Elle avait fondu en larmes parce qu’une foule d’images lui était revenue d’un seul coup. Il y avait là, pêle-mêle, la machine à coudre d’Ester et son inutile robe de mariée, les faire-parts jaunis annonçant son mariage avec Sisternes, les papiers salvateurs des arrière-grands-parents de Judith fuyant Hitler et le visa sur le passeport de Gregorio, La Grande encyclopédie du jazz de son père, le piano du quartier de la Marina à Cagliari. »

La terre promise, la quête inlassable de ceux qui fuient leur pays pour échapper à la mort, à la guerre, à la misère; c’est avec une grande poésie de cela dont parle la belle voix de Milena Agus, sans donner de leçons à deux balles, avec simplicité et une grande force pourtant. Je me sens très proche comme personne, comme femme, comme mère, de cette Felicita.

Chacune ici et chacun cherche sa terre promise, qui n’est pas forcément celle imaginée mais la sauvage Sardaigne en beauté, étant finalement presque inévitablement celle de Felicita. C’est un livre court et fort, doux et tendre, intelligent. J’aime Milena Agus, elle me réconforte à chaque livre et c’est tellement agréable !

Felicita et Marianna, presque fin du livre:

« Elles se mirent à la fenêtre de la petite tour, côté jardin, et Felicita chantonna: »You better find somebody to looove ! You better find somebody to looove !

-Qu’est-ce que tu chantes ?

Quelqu’un à aimer des Jefferson Airplane. »

 

« Manuel de survie à l’usage des jeunes filles » – Mick Kitson – Métailié/Bibliothèque écossaise, traduit par Céline Schwaller

« 1

Pièges

Peppa a dit « Froid » et puis plus rien pendant un moment. Et après elle a dit « Froid Sal. J’ai froid ». Sa voix était basse et sourde et feutrée. Pas comme d’habitude. J’ai commencé à avoir peur qu’elle soit en hypothermie. J’ai vu quelque part que ça vous rend tout mou et tout endormi. Alors je l’ai touchée mais son dos était chaud et son ventre était chaud. Après elle a dit « Arrête de m’peloter – ‘spèce de pédo ». Et là j’ai su qu’elle n’était pas en hypothermie. »

Ainsi commence le récit de Sal, 13 ans, en fuite à travers les Highlands avec sa petite sœur Peppa, 10 ans, et qui n’a pas sa langue dans sa poche, comme on le constate dès ces premières lignes. Peppa sera dans cette histoire la petite flamme rousse pétillante de vie, farceuse, moqueuse, volontiers très grossière bien que si jeune; Peppa court comme une gazelle, lit autant qu’elle peut, raffole des histoires et des gros mots.

« Peppa court plus vite que n’importe qui au monde je pense. Elle a des jambes très longues et quand elle court on dirait le vent. […] En fait elle fait tout très vite. Soit elle reste immobile comme une pierre soit elle va vraiment vite. Elle mange vite et elle parle vite. »

Et c’est Peppa qui apporte dans cette histoire de survie la note gaie, drôle…

Elle a bien du mérite, car si  Sal et elle sont en fuite c’est pour échapper à un destin dont elles ne veulent plus, fait de violences multiples. Sal a décidé de sauver sa petite sœur qu’elle adore pour la préserver tant qu’il est encore temps.

Après de multiples apprentissages sur des sites de survie sur Internet qu’elle fréquente assidûment, Sal va organiser leur fuite patiemment. Le roman débute ainsi, deux fillettes au milieu de la forêt des Highlands au début de l’hiver et c’est donc Sal qui raconte tout au long du livre comment leur existence aventureuse s’organise, ce qui les a fait fuir. S’ajoute à ça la force de la nature très sauvage, mais protectrice quand on sait s’y installer. Et à cela Sal, la petite Sal s’est préparée intensivement. Elle sait faire des pièges, tirer à la carabine, pêcher, reconnaître des traces, construire une hutte – et avec quoi il faut le faire – faire un feu, chauffer des pierres pour avoir chaud dans son lit,  faire un bol d’une écorce de bouleau et plein d’autres choses qu’elle améliore en les pratiquant. Elle a regardé Ray Mears et Ed Stafford ou encore Bear Grylls sur Youtube, et sa lecture intensive c’est : « Guide de survie des forces Spéciales »…

« -On peut pas installer des pièges à côté du terrier, ils vont faire le tour. Bear Grylls dit qu’il faut s’éloigner du terrier en suivant une piste et poser les pièges à cet endroit.-Je l’ai vue celle-ci Sal et il en a même pas attrapé un ! Il a été obligé d’acheter un lapin pour le faire cuire. Branleur, elle a dit.Elle avait raison mais il sait quand même de quoi il parle vu qu’il était dans les Forces Spéciales et qu’il a fait de la survie partout […]. Ça reste un branleur mais c’est sans doute parce que c’est un gros bourge anglais. La plupart des gens qui font des émissions de survie à la télé sont des gros bourges anglais comme Ray Mears et Ed Stafford, et la plupart des gros bourges anglais sont des branleurs. »

Nos deux fillettes sont en fait tellement endurcies par leur vie précédente que ce retour au monde sauvage leur semble plaisant, plus doux, toutes deux s’aimant et se protégeant et c’est bien entendu ce lien si fort entre les gamines qui m’a vraiment émue. Sal porte un poids trop lourd pour une fille de son âge et elle sourit peu. 

Une rencontre insolite va venir à leur secours alors que Peppa a été mordue par un énorme brochet au sortir de l’eau, alors qu’elle est brûlante de fièvre, le bras enflé et Sal en plein désarroi devant sa petite sœur. Ingrid, une vieille femme à l’aspect de sorcière mais qui va s’avérer être une véritable bonne fée pour les deux fillettes va venir à leur secours. Ingrid vit depuis longtemps dans la forêt et elle raconte sa vie le soir au coin du feu , l’histoire de la RDA, des mouvements hippies et beaucoup d’autres choses, celles qui ont amené cette femme à s’isoler du reste du monde.

J’ai été très sensible à ces deux gosses, à Sal, 13 ans seulement et tant de violences subies. Sal déjà chargée d’une lourde responsabilité et qui sera soulagée et réchauffée par la tendresse d’Ingrid.

Et puis bien sûr il y a dans ce roman la nature, les Highlands aux premières neiges, aux premières gelées, les ruisseaux clairs et glacés, les animaux observés et chassés pour se nourrir, parfois à regrets.

« La grouse était douce et chaude et elle m’a parue petite et légère quand je l’ai ramassée avec sa tête qui pendait. Peppa l’a caressée et a dit « Elle est belle, hein?  » et j’ai dit « Ouais ». Elle avait des grosses pattes avec des petites griffes au bout et il y avait des écailles dessus comme les reptiles parce que les oiseaux descendent des reptiles.

Peppa a demandé « Tu t’en veux d’avoir fait ça? « 

Et j’ai dit « Ouais », et c’était vrai, même si on allait la manger. Elle était petite et douce dans ma main, son bec était petit et elle avait de l’orange au-dessus des yeux qui ressemblait à du fard à paupières et c’était joli. On a mis la grouse dans le sac de randonnée et on a continué à gravir la lande. »

Triste destin que celui de Sal, voici une petite qu’on a tout au long de l’histoire envie de serrer sur son cœur pour la consoler. Sal qui aime tant sa sœur – « Elle sautait dans tous les sens avec les yeux tout brillants et ses jolies dents blanches »

Un très beau premier roman très touchant pour deux fillettes très attachantes.

« De toute façon je ne savais pas ce que je ressentais et je ne sais toujours pas ce que je ressens jusqu’à ce que je sente des coups et une douleur dans ma poitrine ou dans ma tête ou que je disparaisse et que je regarde tout depuis un espace noir. Je ne lui ai rien dit de tout ça. je ne sait pas pourquoi tout le monde s’inquiète autant de ce qu’il ressent. Ce qu’on ressent n’est pas vraiment important. Ce qui compte c’est de savoir des trucs et de faire des choses. »

Pour survivre.

 

« Dieu ne tue personne en Haïti » – Mischa Berlinski – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Renaud Morin

« La ville se résumait à bien peu de choses en réalité: c’était une petite langue de terre triangulaire, coincée entre fleuve et océan, qui formait comme un amphithéâtre naturel. Toutes ses rues plus ou moins escarpées rejoignaient tôt ou tard la scène bleu azur de la mer des Caraïbes ou bien se perdaient dans d’inextricables dédales de chemins de terre, les maisons dégénérant en cahutes,puis en taudis misérables. Dans le centre,de vieilles bâtisses en bois penchaient selon un angle improbable. »

Grand plaisir de lecture avec ce roman inspiré de l’expérience de l’auteur. De 2007 à 2011, il vécut en Haïti avec son épouse, alors membre civil de la Mission des Nations Unies en Haïti.

L’histoire se déroule à Jérémie, la « Cité des poètes », petite ville isolée parce qu’elle n’a pas de route digne de ce nom. Et c’est cet argument, la construction d’une vraie route, qui sera au cœur de la campagne électorale que l’on va suivre au cours du récit. Tout autour, en magistral conteur d’histoires, l’auteur nous offre de savoureux portraits, une merveilleuse histoire d’amour, des histoires d’amitié et de trahison, une peinture de la vie haïtienne avec ses misères, ses rires, ses catastrophes naturelles ou pas, sa magie vaudou, ses croyances, ses contes et un fatalisme à toute épreuve.

C’est là un roman brillamment politique. En cette île accablée de soleil et de vers dans ses beaux fruits, se présente à nous tout ce qu’on peut rêver d’opportunistes de tout crin, tout ce qu’on peut imaginer d’intentions louables et tout ce qui finalement vient inexorablement gripper la belle machine des utopies humanitaires. Les missions des Nations Unies omniprésentes et internationales à elles seules en font une brillante démonstration : on est toujours le pauvre de quelqu’un.

Trois personnages principaux: l’Américain Terry White – notez bien sûr le nom de cet homme…-, ancien shérif en Floride qui a accepté un poste aux Nations Unies.

« Terry White! Qui pourrait croire qu’un nom pareil existe si ce n’était pas le sien? Aucun romancier n’oserait choisir un tel patronyme dans le contexte d’Haïti. Si vous êtes blanc et que vous marchez là-bas dans la rue, quelqu’un vous lancera « Blan! », ou « Sale Blanc! », ou encore « Étranger! ». Ça veut dire « Eh toi, là-bas! » et parfois « Donne-moi de l’argent ». Parfois, ça signifie « Rentre chez toi » et parfois simplement « Bienvenue dans mon beau pays! ».

Il devient très vite ami avec le jeune juge Johel Célestin, respecté et brillant qui va s’opposer pour les élections au coriace sénateur Maxime Bayard, corrompu jusqu’au trognon, mais très charismatique et imposant.

Auxquels s’ajoutent l’épouse de Terry, Kay, et celle du juge, la fascinante et mystérieuse Nadia, convoitée par tous.

Pour mettre au paroxysme la tension, outre cette campagne électorale, l’action se déroule juste avant le séisme de 2010. Ajoutez à ça la parade d’amour constante autour de Nadia, ce qu’on apprendra sur cette femme qui contient de multiples destins, ajoutez aussi les amitiés difficiles, et vous avez là une œuvre extrêmement riche, brassée de couleurs, d’histoires et d’idées.

Avec la route comme axe et enjeu visible – bien d’autres sont souterrains – , la lutte va se livrer sous nos yeux souvent distraits par une scène de rue, par l’insertion d’un pan du passé de l’un ou de l’autre des personnages; faisant diversion pendant que se joue le combat des chefs, l’auteur se révèle éblouissant d’intelligence moqueuse et quelque peu désabusée.Tantôt dramatique, tantôt d’un humour féroce sans concessions, voici une fresque pleine de couleurs, pleine de voix qui crient, invectivent ou éclatent de rire, on sent le rhum et les fruits trop mûrs, on brûle sous le soleil et on regarde sans savoir que faire des enfants faméliques poursuivre Terry :« Blan! Blan! Blan !  » et on maudit les assoiffés de pouvoir.

Loin de tout compromis manichéen, loin des clichés faciles et des avis formatés, Mischa Berlinski, en connaissance de cause nous propose un roman très fort, en équilibre et en justesse. Pas une nanoseconde d’ennui.

Brillantissime.

« LaRose » – Louise Erdrich – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Isabelle Reinharez

« C’est là où la limite de la réserve coupait en deux, de manière invisible, un épais bosquet – merisiers, peupliers, chênes rabougris – que Landreaux attendait. Il affirma qu’il n’avait pas bu ce jour-là, et par la suite on ne trouva aucune preuve du contraire. C’était un catholique pieux et respectueux des coutumes indiennes, un homme qui, quand il abattait un cerf, remerciait un dieu en anglais et faisait une offrande de tabac à un autre en ojibwé. Il était marié à une femme encore plus pieuse que lui et avait cinq enfants qu’il tâchait de nourrir et d’élever de son mieux. »

Je n’avais rien lu de Louise Erdrich depuis un bon moment, et c’est un grand bonheur de la retrouver avec ce roman, d’entendre sa voix si belle, si originale et personnelle.

Le genre de bouquin qu’on regrette de délaisser pour dormir un peu. Cette grande dame de la littérature américaine fait ici encore œuvre de grande intelligence et de grande finesse avec LaRose, multiple personnage puisque ce nom se transmet depuis plusieurs générations. On va remonter jusqu’en 1839 pour découvrir l’histoire de celles et ceux qui l’ont porté dans des chapitres insérés à la narration présente, créant ainsi un lien puissant avec leurs origines pour la famille d’Emmaline et de Landreaux. Nous sommes dans une réserve ojibwé, où si on vit bien dans son siècle, on pratique encore des rites anciens ( comme les  loges de sudation ), on brode encore des perles sur des peaux, on vit encore certains moments de la vie selon la tradition et on transmet les contes tout en étant chrétien.

Landreaux va chasser le cerf, précisément un ancien rituel qui marque la venue de l’automne. Mais l’animal s’enfuit et un enfant s’effondre. Landreaux ne l’a pas vu, caché dans les bois et c’est le fils de son ami Peter Ravich, le petit Dusty, âgé de 5 ans.

C’est là que débute l’histoire à la fois bouleversante, tragique mais aussi pleine de sagesse de deux familles prises dans la forte poigne de la tradition. Car cette tradition veut qu’on donne un enfant pour un ôté : LaRose sera donné à Nola et Peter pour remplacer Dusty …Pouvez-vous vous imaginer dans une telle posture ? D’un côté ou de l’autre ? Louise Erdrich explore donc ici ce qui va se déclencher dans les cœurs et les esprits , sachant qu’Emmaline est la demie-sœur de Nola, et qu’elles ne s’aiment pas.

Ce roman pourrait être pathétique, mais ce serait sans compter sur le talent merveilleux de Louise Erdrich qui ne manque pas d’humour et de dérision parfois aussi et qui tisse son roman en tissant les fils ténus et fragiles qui relient ses personnages.

Elle déploie alors un talent de portraitiste exceptionnel avec des personnages délicatement dessinés, tous très vivants et profonds. Ils sont nombreux mais on a une structure si bien bâtie qu’on ne s’y perd jamais; très vite ces deux familles et leurs satellites nous deviennent familiers, ils nous touchent, nous amusent ou nous consternent mais aucun ne laisse indifférent. C’est l’histoire donc d’une famille et du poids de la tradition, une histoire d’amour et d’hérédité, une histoire de don et de deuil dont Louise Erdrich fait une histoire lumineuse au bout du chemin – très belle fin -.

Voici un chapitre vers la fin du roman qui trace la généalogie LaRose (qui est un prénom et pas un nom de famille )

« Il y a cinq LaRose. La première, celle qui a empoisonné Mackinnon, a fréquenté l’école de la mission, épousé Wolfred, appris à ses enfants la configuration du monde, puis parcouru ce même monde sous la forme d’un assortiment d’os volés. La deuxième LaRose, sa fille, a fréquenté le pensionnat de Carslisle. Elle a attrapé la tuberculose comme sa propre mère et, comme la première LaRose, l’a vaincue maintes et maintes fois. A vécu assez longtemps pour devenir la mère de la troisième LaRose qui, elle, a fréquenté le pensionnat de Fort Totten et donné naissance à la quatrième LaRose, devenue un jour la mère d’Emmaline, l’institutrice de Roméo et de Landreaux. La quatrième LaRose est également devenue la grand-mère du dernier Larose, donné par ses parents à la famille Ravich en échange d’un fils tué par accident. »

Et ce dernier LaRose – le premier garçon à porter ce prénom – cinq ans comme le petit Dusty, sera comme une clé qui ouvrira – forcera – des portes et des cœurs. Un enfant contre un autre, comme le veut la tradition, mais un enfant d’une grande intelligence, un enfant qui sera le lien et la réparation de ces familles. Il sera accompagné par tous ses frères et sœurs des deux familles, qui s’apprivoiseront et s’aimeront sans à priori, sans tabou. Et vraiment toutes les pages qui mettent en scène cette grande fratrie sont absolument splendides, touchantes, drôles, d’une justesse épatante. Josette et Neige, les deux filles adolescentes d’Emmaline et Landreaux sont  vraies, drôles et si pertinentes, ce sont elles qui souvent ramènent leurs parents à la réalité. Compliqué de présenter tous les personnages, compliqué de « raconter » ce livre dans lequel j’ai tout aimé; les personnages les plus sombres sont le plus souvent des êtres bafoués, blessés un jour par un chagrin d’amour, par la guerre, par une humiliation, devenus rageurs par une vengeance inassouvie, une rancune tenace, une trahison ( excepté Mackinnon, le seul vraiment détestable ), d’autres sont lumineux, comme LaRose, Mrs Peace, certains autres cocasses comme les vieilles dames du groupe de couture traditionnelle, qui tout en brodant se chicanent et racontent des légendes aux plus jeunes, et puis il y a les parents, Emmaline et Landreaux , Nola et Peter, noyés sous le chagrin et qui en seront réellement tirés, sauvés par les enfants. Mention spéciale au père Travis, très beau personnage, complexe et émouvant, si amoureux d’Emmaline,

« LaRose est jeune, dit-elle, ses yeux anxieux voilés de larmes. Les enfants oublient vite si l’on est pas avec eux tous les jours.

Qui pourrait vous oublier? songea le père Travis. Cette brusque pensée le perturba; il se força à parler avec sagesse.[…] »

 

et au malheureux Roméo qui cherche la rédemption tout autant que la vengeance, un être qui erre sans trouver d’issue.

Impossible pour moi de vous en dire plus, sinon que des romans comme celui-ci j’en redemande; véritablement romanesque, fin, intelligent, juste, avec de multiples ouvertures et sujets abordés. La beauté de l’écriture de Louise Erdrich m’est apparue à nouveau telle que je l’avais découverte avec son roman – pour moi un chef d’œuvre – « Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse ». Certains passages sont d’une grande douceur comme le sauvetage de la première LaRose par Wolfred

« Wolfred rangea la cabane. Puis il fit chauffer un seau d’eau et s’accroupit à côté de la petite. Il mouilla un chiffon et lui tamponna le visage. Au fur et à mesure que la terre séchée s’en allait, il découvrit ses traits, un à un, et se rendit compte qu’ils étaient fort jolis. Ses yeux d’une douceur envoûtante. Ses sourcils s’évasaient en courbes parfaites. Quand son visage fut mis à nu, il la regarda, consterné. Elle était de toute beauté. Mackinnon le savait-il ? Et savait-il que son coup de pied avait ébréché une des dents pointues de la fillette, et laissé une meurtrissure qui virait au noir sur sa joue pareille à un  pétale de fleur? […] Avec précaution, il tendit la main pour attraper ce dont il avait besoin, malaxa de la boue. Il tint le menton de la fillette d’une main douce et prévenante, lui recouvrit le visage de terre détrempée, effaça l’extraordinaire ligne de ses sourcils, la symétrie parfaite de ses yeux et de son nez, la courbe irrésistible de ses lèvres. C’était une ravissante enfant de onze ans. »

On découvrira avec l’histoire des LaRose successives tout un pan de l’histoire des femmes indiennes, le sort qui leur fut fait et leur force vitale qu’on retrouve chez Emmaline.

Belle réflexion sur le pardon, superbe roman d’amour et magnifique moment de lecture. Je voudrais savoir mieux rendre grâce à un tel livre, je ne crois pas y être vraiment parvenue et je le regrette, ça ferait un article très long et ne dirait jamais parfaitement ce que je pense, c’est très difficile d’écrire sur quelque chose d’aussi vivant et dense que ce livre.Alors pour que vous me compreniez, lisez-le! 

Coup de foudre !