« Lumière d’été, puis vient la nuit » – Jón Kalman Stefansson – Grasset / En lettres d’ancre, traduit par Éric Boury

« Nous nous apprêtions à écrire que la particularité du village consistait précisément à n’en avoir aucune, or cette affirmation n’est pas tout à fait juste. Certes, il existe d’autres lieux où la plupart des bâtiments ont moins de quatre-vingt-dix ans, des ports de pêche qui ne peuvent s’enorgueillir d’être le berceau de quelque célébrité, d’aucun individu qui se serait illustré en sport, en politique, en littérature ou dans le domaine du crime. Il semble cependant qu’il y ait un point par lequel notre village se distingue des autres – nous n’avons pas d’église. Non plus que de cimetière. « 

Je n’avais rien lu de Jon Kalman Stefansson depuis sa trilogie qui m’avait enchantée, et le voici de retour sur ma bibliothèque avec ce roman, une chronique villageoise très réjouissante, désordonnée, ébouriffée et ébouriffante par le vent et la poésie, la fantaisie, l’intensité charnelle et même la portée philosophique. J’en ai dit ça à une amie en privé:

« Ce roman de Stefansson est très drôle, beaucoup de sensualité /sexualité à l’islandaise, des grands hommes, de grandes femmes, pas forcément belles, mais sensuelles, du vent, des fantômes et de la philosophie »…mais je ne vais pas faire si court tout de même !!! »

C’est une lecture réjouissante pour le cœur et pour l’esprit, pleine d’humour et de beauté, comme on en a tant besoin en ce moment. Ce livre nous fait respirer la vie à grandes goulées fraîches et vivifiantes. Les descriptions sont extraordinaires, on y est, on y marche, on y observe la nature et les habitants, et on entre dans leurs vies, dans leur décor dessiné avec un bel humour indulgent. Cet extrait donne bien le ton de l’écrivain, entre une ironie tendre et mine de rien un regard critique sur les sociétés modernes.

« On trouve ici quelques dizaines de pavillons, pour la plupart de taille moyenne et dessinés par des architectes sans âme ou des technocrates, on ne peut que s’étonner du peu d’exigences que formulent les gens auprès de ceux qui déterminent à ce point l’apparence de leur environnement. Il y a  également trois petits immeubles de six appartements et quelques jolies maisons en bois datant de la première partie du vingtième siècle.  La plus ancienne, âgée de quatre-vingt-dix-huit ans et construite en 1903, est tellement vermoulue que les grosses voitures freinent à fond quand elles passent devant. Les bâtiments les plus importants sont les Abattoirs, la Laiterie et l’Atelier de tricot, tous parfaitement dénués d’élégance. En revanche, on a construit il y a cinquante ans une jetée en ciment qui avance dans la mer, un ponton au bout duquel on s’amuse à uriner, le bruit du jet qui tombe dans l’eau est très distrayant. »

Suit un panorama sur la géographie des lieux, le fjord, les oiseaux dans les tourbières, le soleil couchant, et

« Avez-vous jamais réfléchi au nombre de choses qui tiennent au hasard, toute la vie peut-être? C’est une pensée rudement déplaisante, le hasard est souvent aveugle, ce qui réduit notre existence à un ensemble de tâtonnements, cette vie qui semble aller dans toutes les directions et s’achève le plus souvent au beau milieu d’une phrase – peut-être est-ce justement pour cette raison que nous allons vous raconter les histoires de notre village et des campagnes environnantes. »

Ce texte, dont le narrateur est « nous », est tellement brillant qu’il est bien terne d’écrire à son propos. Reprenant le livre – sur la liseuse – je serais prête à m’y plonger une fois encore. Respirer l’air frais de ce petit coin d’Islande, où on croise des personnages formidables ainsi le premier, l’Astronome, directeur jeune et élégant de l’Atelier de tricot qui va se métamorphoser en collectionneur de livres d’astronomie anciens et en latin, qui vont arriver chez lui par caisses entières, Galilée, Copernic, Kepler,…métamorphose après un voyage à la capitale. On va écouter ce qu’il advient de cet homme, de son fils et de l’Atelier. Ce chapitre présente ainsi les femmes qui travaillent dans cet atelier du tricot, et tout un essaim de personnages. On va les retrouver au fil des pages, sous un focus ou pas, mais vont s’égrener des vies à l’apparence banale et pourtant non, mais non, vraiment pas ! Cet auteur a le don de faire de chacun une figure importante, imposante aussi, et ces êtres tissent le réseau de cette communauté villageoise. On va de ferme en ferme, au café, à l’Atelier et à la Poste

« Il arrive toutefois que nous, qui vivons à l’écart, loin de la route nationale numéro 1, nous assoyons pour rédiger une missive que nous portons ensuite à la poste. Cela fait plaisir à Ágústa qui a l’impression d’être utile, en outre, une sensation délicieuse nous envahit, un peu comme lorsque nous nous souvenons du temps où on buvait un Coca avec une paille en réglisse, comme quand nous allons au Musée National ou que nous rendons visite à une vieille tante; parce que, alors, nous faisons œuvre de loyauté envers le passé. »

Il y a beaucoup d’agriculteurs, des géants maladroits, des femmes hautes et larges, sensuelles et gourmandes, mais seules et frustrées, ainsi Þuríður :

« Elle a trente- cinq ans, elle mesure un peu plus d’un mètre quatre-vingts, elle est forte sans toutefois être grasse, à cause de sa taille, certains hommes se sentent gênés à l’idée de danser avec elle, depuis plusieurs années, elle réfléchit à quitter le village, à s’en aller pour assouvir ce désir brûlant et irrépressible qui la prive désormais de sommeil et commence à saper sa joie de vivre. »

Il y a des amours interdites qui bravent et le temps météorologique et le temps du calendrier. Des amours tenaces qui jamais ne se résignent à mourir. Des fantômes, des rêves, et l’amour toujours, souvent inopiné, parfois sur des braises promptes à mettre le feu.

Beaucoup de sensualité, Elisabet et sa robe de velours noir, qui attise la jalousie des commères  » sa voix était aussi soyeuse et sombre qu’une robe de velours noir »…

Cette sensualité est exacerbée par le climat rude et par l’isolement, par le peu d’événements qui surviennent, et tout est conté avec finesse, intelligence mais également avec une trivialité joyeuse et même effrénée. Parfois, tout est calme

« La mer est profonde, elle change de couleur, on dirait qu’elle respire. Heureusement qu’elle est là, parfois, les journées s’écoulent sans que rien ne se passe, alors, nous observons le fjord qui bleuit, qui verdit puis s’assombrit comme une apocalypse. Mais s’il est vrai que l’immobilité est le rêve secret de la vitesse, nous devrions peut-être créer ici une maison de repos qui accueillerait les citadins souffrant de stress, non seulement ceux de Reykjavik, mais aussi de Londres, de Copenhague, de New York ou de Berlin. Venez donc vous ressourcer dans un lieu où il n’arrive jamais rien, où rien ne bouge en dehors de la mer, des nuages et de quelques chats domestiques.« 

Ce village est humain, il y a donc de la colère, de la jalousie, comme dans mon passage préféré, le chapitre « Un synonyme d’apocalypse » où l’épouse de Kajman se venge de son infidélité. Ici, le début de la rage qui va animer Ásdís, avant un chapitre de furie vengeresse, formidable et impitoyable

« Tout allait dans le même sens.

Son degré de certitude est passé de quatre-vingt-seize à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, le un pour cent manquant voletait comme un brin de paille en surplomb du précipice. Cela dit, un brin de paille n’a jamais retenu quiconque bien longtemps, la chute est imminente, le vide vous happe. Non, ce n’était pas une maladie mortelle, mais un simple adultère, banal et répugnant.

     Adultère, le fait de violer son serment de fidélité, et  d’avoir des relations sexuelles avec une personne autre que son conjoint, infidélité – synonyme d’apocalypse. »

La vengeance s’accomplit au son poussé à fond de l’autoradio de la Dodge, Elvis Presley , « One thing I know, I loved you like a baby »

Et puis pour ce qui est de la sexualité « à l’islandaise », c’est juste façon de parler, cette chose là est assez semblable aux 4 coins du monde, non ? Non. Ici, c’est bien « à l’islandaise » et vous savez ce qu’il vous reste à faire si vous voulez vous initier. J’ai lu bien peu de scènes d’ébats sexuels aussi réjouissants ! Tout ça est beau et sauvage, et tant pis pour l’adultère, mais bon, ce ne sera pas sans conséquences pour Kjartan

« Il vendit sa terre, il vendit chaque brin de paille, il vendit chaque touffe d’herbe, il vendit la colline derrière la maison, il vendit toutes ses cachettes, tous les lieux secrets de son enfance et la vue sur le fjord immense parsemé d’îles et d’écueils, il vendit ses bêtes, ses machines et ses bâtiments, puis la famille s’en alla. Comment s’y prend-on pour faire ses adieux à une montagne, comment se défaire des touffes d’herbe, des brins de paille et de petits cailloux devant la maison? »

Très très beau livre, réjouissant, drôle, tendre, intelligent et que les accidents n’épargne pas non plus, dans lequel on sent une grande tendresse de l’auteur pour ses personnages. Un magnifique séjour dans ce village islandais, avec des femmes et des hommes qu’au final on aime tous. J’ai eu la sensation à cette lecture – et en revenant dessus pour écrire – que mon cœur battait plus vite, plus fort…Vraiment un livre qui fait du bien, un hymne à l’amour joyeux, une ode à l’amitié et à la vie, une invitation, une incitation à vivre de toute urgence et une foule de questionnements 

« Le temps passe, nous vivons, puis nous mourons. Mais qu’est-ce que la vie? La vie, c’est quand Jónas pense à la courbe de l’aile d’un oiseau, c’est quand il s’endort, bercé par la respiration profonde de Þorgrímur, oui, c’est tout à fait ça, mais pas uniquement. Et quelle est la largeur de l’espace qui sépare la vie de la mort, d’ailleurs, cet espace existe-t-il, et si oui, quel nom lui donner? Doit-on le mesurer en kilomètres ou en pensées, certains peuvent-ils se glisser dans cet interstice – où ils avanceraient et reculeraient à leur guise?

Un matin de janvier en fin d’années 90 dans l’Entrepôt, on écoute Massive Attack en compagnie de Davið

« Patagonie route 203 » – Eduardo Fernando Varela – Métailié, bibliothèque hispano-américaine, traduit par François Gaudry

« La route traversait la steppe et s’étendait comme un trait sinueux entre collines et vallées, puis montait et descendait par les flancs, si bien que la ligne de l’horizon s’inclinait, restant dans cette position pendant des kilomètres comme si elle flottait dans l’air. vers la cordillère, le continent courbait l’échine comme un félin prêt à bondir; vers l’océan, le ciel et l’horizon se disputaient une immense plaine. le vent qui descendait des glaces éternelles agitait les herbages d’une caresse nerveuse comme s’il dépeignait la terre. Quand les rafales se mêlaient à la brise de mer, d’énormes tourbillons de poussière grimpaient au ciel en lentes spirales. Au loin, confondu avec le paysage, le camion roulait en oscillant à un rythme qui semblait sourdre des profondeurs de la planète. Les courbes molles du terrain lui donnaient des allures de serpent paresseux et, plus qu’un déplacement, c’était un glissement, une reptation liquide sur la surface inclinée. »

Voici un livre étrange et original…Un roman dans lequel il faut entrer et rester jusqu’au bout. Cette lecture a quelque chose d’hypnotique, d’envoûtant et de perturbant. Un road-trip plein de lenteur, de détours, de véhicules improbables, d’apparitions et de disparitions. Un voyage onirique en camion avec Parker. Campement:

« De loin, le campement de Parker évoquait les contours d’un village miniature découpé sur le rouge furieux des nuages, dont les lueurs semblaient défier la Voie lactée. La steppe désolée était son habitat préféré, la dernière partie qui lui restait des nombreuses qu’il avait perdues au long de sa vie, seul et unique au monde où il se sentait bien et en sécurité. Il éprouvait dans ces paysages une félicité profonde, comme s’il vivait un exil intérieur qui le préservait de tous les maux de la terre, et il passait des journées entières installé dans ces vastes étendues anonymes. Parfois il allongeait ses trajets sciemment des routes secondaires qui distendaient au maximum cet espace de temps magique, comme un état de grâce, entre le départ et l’arrivée. »

Parker fuit, se cache un peu, mais pas tant que ça, Parker transporte des choses diverses sans déclarations. Parker est un solitaire après des mésaventures collectives. Il parle seul. Quand il parle avec un autre humain, ça peut donner ça:

« -Quel drôle de type vous faites, vous n’êtes pas d’ici, hein? demanda le journaliste.

Le regard de Parker, hautain, se perdit au loin, tandis que l’autre montrait du doigt l’étui de saxophone et attendait une réponse.

-Ici personne n’est d’ici, ils viennent tous d’ailleurs. Ceux qui étaient d’ici n’existent plus.

-Et vous êtes camionneur comme ma grand-mère, els vrais camionneurs ne jouent pas de la trompette.

-C’est un saxo, pas une trompette.

-C’est pire.

Le journaliste réfléchit quelques secondes.

-On vous appelle Parker parce que vous jouez du saxo?

-Non, à cause du stylo que j’avais gagné à une tombola de l’école, j’ai eu mon quart d’heure de célébrité.

-Et vous allez où comme ça?

-Je transporte des fruits depuis les vallées jusqu’au port, en évitant l’espèce humaine, je vous l’ai déjà dit mille fois.

-Alors je ne dois pas faire partie de l’espèce humaine. Je suis flatté. »

Parker ferait un exceptionnel personnage de bande – dessinée, tout le roman d’ailleurs. Parker en camion, sauf quand il fait du vélo à voile…Passionnant personnage, Parker. Très intelligent, très « philosophe », et profondément soumis à ses émotions, bien qu’il paraisse que ce soit le contraire – juste parce qu’il ne parle que peu 

« Il s’assit sur le cadavre d’un moteur, alluma une cigarette et commença à chercher désespérément un souvenir agréable pour lui tenir compagnie. Les bons augures s’évanouissaient à mesure que la journée s’écoulait et que l’envahissait un malaise connu, qui virait à l’angoisse. Quand à la solitude absolue s’ajoutait l’absence d’un abri confortable, Parker devenait un être désemparé, un paria sans feu ni lieu qui errait à la surface de la terre comme une âme en peine. Cela lui arrivait sans prévenir, en traître, lorsque le climat, les pensées et certains paysages se mêlaient à son état d’esprit. »

Patagonie. Décors, paysages fluctuants, comme le dit l’auteur dans les premières phrases, tout ici est mouvant, fait de courants d’air, d’eau, de lumière, tout semble vrai mais tout est trompeur. Ce livre dans ses descriptions, tant des paysages que des gens rencontrés, a un côté magique; pas au sens qu’on donne à ce mot de « merveilleux », mais au sens d’une chose incompréhensible par la raison. Et à peine par les sens.

Parker ainsi navigue dans son camion, louvoyant par crainte de poursuiveurs, mais pas tant que ça, car il a de la ressource. Parfois, au hasard d’un carrefour ou d’un grand coup de vent, il revoit un ami, le journaliste qui enquête sur des épaves d’hélicoptères, son vieux patron Constanzo est planqué à Buenos Aires et d’une faible utilité. Non, Parker vit sa vie d’errance avec contentement, si on peut aller jusque là dans ses émotions.

Jusqu’au jour où il va rencontrer Maytén, ravissante jeune femme, qui tient la billetterie d’une fête foraine, épouse de Bruno, un teigneux. Notre routier tombe éperdument amoureux. Il s’en suivra un bout de vie illuminé tout à coup. Et la suite vous la lirez, bien sûr.

Ce roman est donc remarquable par son atmosphère, celle qui se dégage de ces immensités patagonnes hantées de légendes – auxquelles bien sûr Parker ne croit pas – où les lieux ont des noms évocateurs et pas très rassurants, où les villages épars n’offrent pas grand chose…sinon cette fête foraine et la belle Maytén. Qu’il va enlever à son mari, et ça ne va pas aller tout seul.

« Elle ne voulait pas ressembler à ces bonnes femmes qui passaient leur temps à soupirer et à pleurnicher. Elle s’était endurcie dans la steppe, en affrontant la solitude, la neige et le vent, mais elle éprouvait maintenant quelque chose d’étrange. Elle avait rarement pu dans sa vie confier ses sentiments à quelqu’un, ni à son père, le peu de temps qu’elle avait passé avec lui, ni à sa mère, une femme dure qui se consacrait entièrement à la survie des siens. Avec ses sœurs seulement elle avait pu nouer des liens que le temps, l’éloignement avaient effacés. Elle détestait les soirées depuis toujours, quand la nuit tombait quelque chose mourait en elle, une blessure dans la poitrine s’ouvrait à mesure que le monde disparaissait et que l’obscurité avalait les choses autour d’elle. Dès que le vent soufflait du soir, qui pouvait durer des semaines, le désarroi lui serrait le cœur. »

L’auteur a su créer un étirement du temps, un silence traversé de courants d’air, du bruit du moteur du camion, et d’une radio qui hoquette, sautant d’une fréquence à une autre et contribuant à l’impression qu’ici, rien n’a de suite, rien n’est tracé ni compté, le temps et les distances comme le reste. Ce pays n’a pas de cartes, les noms vont et viennent, les gens sont rares. Les éléments règnent en maîtres, l’homme n’étant ici pas bien plus qu’une bestiole qui survit en tentant de donner le change.

« Le camion de Parker fendait l’air de sa proue, secoué par le vent, et les bâches qui couvraient la remorque se gonflaient, fouettées par une main invisible. Après une demie-journée de route, la plaine céda la place à de hautes falaises d’où l’on apercevait l’immense tapis bleu de l’océan, décoré de lignes d’écume blanche. D’un côté, c’étaient des ravins caillouteux et des plages brumeuses à l’infini, de l’autre une succession de dunes qui ondulaient comme des vagues et se déplaçaient imperceptiblement. »

Donc il y a Parker et son saxophone désespérant, Parker qui va être mis face à des choix auxquels il ne s’attendait pas, remettant sa vie en question, mais pas tant que ça, comme vous le verrez.

Cette lecture demande vraiment un état d’esprit particulier, je trouve. Il faut le prendre au bon moment pour être en phase avec cette écriture poétique, dans ce pays où les choses souvent ne sont pas ce qu’elles semblent être et se laisser balader à travers ces déserts de steppe, cet océan refoulé par les vents, si loin qu’on ne voit qu’ une frange d’écume, et ces bleds paumés où comme un miracle, au guichet du train fantôme brille Maytén. Laissez-vous égarer dans ce formidable roman, dans les lieux aux noms impossibles et inquiétants, accompagnez Parker, ça en vaut la peine. La rencontre:

« Soudain, alors que la roue passait au-dessus du stand de Jeu de massacre, où les clients visaient des ours en peluche avec des balles de chiffon, Parker découvrit quelque chose qui retint toute son attention: sur le côté, mêlée aux lots à gagner suspendus au plafond, vêtue d’un chemisier moulant qui épousait ses formes, la jeune femme qui s’occupait du stand eut à ses yeux la force implacable d’un apparition, qui s’évanouit dès que la roue emporta de nouveau Parker dans la solitude des hauteurs. »

Car enfin c’est, je ne vais pas oublier de le dire, un très très beau roman d’amour.

Coup de cœur.

« L’enfant du fleuve » – Luis Do Santos – éditions Yovana/ Romans situés – traduit par Antoine Barral

« La dernière frontière

C’est une petite région oubliée où deux fleuves séparent ( et unissent ) trois pays, où l’on parle souvent un patois chantant qui mélange l’espagnol et le portugais, où des contrebandiers traversent un fleuve immense sur leurs barques chargées de rhum frelaté, où des enfants rêvent d’aventures, de trésors cachés et de pêches miraculeuses dans leur petit village entre l’eau et les champs de canne à sucre? C’est la frontera.

Loin au nord-ouest, à cinq cents kilomètres de Montevideo la coquette, le territoire de la république d’Uruguay s’enfonce comme un coin entre ses deux énormes voisins, l’Argentine et le Brésil. « 

(Extrait de l’introduction écrite par le traducteur, Antoine Barral )

Les éditions Yovana ont vu le jour en 2015, c’est donc une toute jeune maison dont la vocation est le livre d’ailleurs, fiction ( collection Romans situés ) ou non-fiction ( collection Voyages ). C’est avec plaisir que je la découvre à travers ce court roman uruguayen, qui mêle à la fiction une part autobiographique. Le titre en français n’est pas celui d’origine, « El zambullidor », qui signifie le plongeur. L’édition française a choisi de mettre en avant le narrateur, un garçonnet qui rêve d’aventure, fils de ce plongeur, un père dur, et même violent mais admiré, à cause de son travail; plongeur, il va installer et réparer en apnée les tuyaux des pompes qui alimentent l’irrigation des plantations de canne à sucre ( c’était le métier du père de l’auteur aussi )

« Mon père travaillait pour l’entreprise d’irrigation, comme presque tout le monde au village. De tout temps, il fut rugueux et bourru, cultivant de rares amitiés, semblable à la terre. […]Son étrange métier consistait à installer ces puissantes bouches d’aspiration à l’endroit le plus profond du fleuve pour améliorer le rendement des pompes. »

Un jour, le père remontera un noyé, et cette vision traumatisera fort l’enfant.

« Du haut de ma tour de feuillages, je n’échappais pas à la stupeur. Deux dames tombèrent à genoux dans la boue. Les hommes trempés observaient, ébahis. Je ne me souviens plus combien de temps passa, mais je ressens encore dans ma peau l’horrible sensation de voir mon père émerger de l’eau avec le corps mou du noyé. Celui-ci avait les lèvres violettes, la peau livide perlée par le soleil, les yeux ouverts fixant le néant. »

Le livre met en avant le lieu, cet endroit reculé où le fleuve est le maître puissant. Le petit garçon vit dans cette ambiance faite de nature sauvage et de dureté, avec un père dont il admire le travail, mais dont il redoute la violence, qui l’amènera à quitter souvent la maison pour se réfugier dans la nature. La vie du garçon oscille sans cesse entre la violence, celle du fleuve, celle du père, et le rêve qui permet d’y échapper.

La mère est plus douce mais à peu de temps à consacrer aux gestes tendres. Après une bagarre de sortie de classe, et une blessure sanglante mais non fatale, infligée à son adversaire, le père sort le rebenque* à deux pointes et après la punition, comme si les coups ne suffisaient pas, il est envoyé chez la grand-mère Giralda, châtiment ultime. Elle ne lui offrira pas plus d’amour que le reste de la famille mais le fera travailler comme une bête de somme. Seul Escalada, petit garçon noir, le tiendra de son amitié. L’auteur en fait un portrait très sensible, d’une grande douceur, on sent une forte affection. Et

« Ainsi naquit mon amitié avec Escalada, que j’appris à aimer bien au-delà des mots. […]

Je ne sus jamais grand-chose d’Escalada, si ce n’est qu’il faisait partie d’une fratrie de douze, que son père travaillait comme taipero dans les rizières de la région, et qu’il n’avait pas connu sa mère, morte du tétanos quand il avait deux ans. Il était élevé sous l’aile d’une belle-mère qu’il aimait beaucoup mais n’écoutait jamais. La rue était son royaume. »

Le roman est campé sur les lieux de l’enfance de l’auteur, et probablement s’est -il incarné dans le petit gamin intrépide, toujours perché dans son paraíso* d’où il domine son monde. Cet arbre, son ange gardien.

 » Le soleil traverse les branches du paraíso et s’infiltre par la fenêtre jusque sur la commode. Je ne veux pas rompre la magie de cet instant. Il est rare que le bonheur s’empare de mon corps à ce point-là, jusqu’à l’emplir tout entier. Je sens la paix véritable, semblable à la pluie qui caresse le fleuve, un murmure d’averse sur le toit de zinc, ce léger chuchotement de robinet ouvert. Je me laisse aller, comme un prisonnier qui oublie ses chaînes, cheval sans rênes ni éperons, m’abandonnant à cette illusion sans pareille de laisser mon âme s’envoler entre mes jambes. »

Et ce qui sera son secours dans cette vie si âpre, sans preuves d’affection ni douceur, ce seront les amitiés. La nature et les amis, de ces amitiés d’enfance fortes et joyeuses, en tous cas réconfortantes. L’enfant fera des « bêtises », se rebiffera un peu, mais il est et reste un enfant sans amour qui cherche du réconfort à travers jeux et rêves, pour oublier punitions et vexations.

Le premier, Emilio le blondinet

« Quand tu ne te sens relié à personne, la tristesse te rentre dans les os jusqu’à te briser l’âme. La forêt, avec son ciel par-dessus les arbres, intensément bleu et qui pourtant n’ouvrait sur aucun espoir, devint alors le nouveau monde, le foyer sans règles, le bonheur désert. Je m’enfuyais à la moindre occasion, parfois seul, parfois avec Emilio, mon grand compagnon de voyage, un petit blondinet tout maigre, audacieux et extraverti, les yeux vifs comme un angelot de jardin à la peau tatouée d’espièglerie et pleine de taches de rousseur qui changeaient de couleur au gré du soleil. »

Ainsi dans cet univers où la violence du père est à peine compensée par le calme de la mère, dans une nature où la menace fascinante du fleuve est adoucie par l’arbre protecteur, Luis Do Santo, conte une enfance difficile, mais une enfance tout de même, faite de fantaisie et de jeux périlleux, faite de fugues éperdues et de rencontres réconfortantes. On voit naître un adulte lucide et déterminé à vivre autrement que sa famille, autrement que les siens. 

Un livre que je trouverais intéressant de proposer à des adolescents, un livre en équilibre entre un regard sur un autre pays, une autre culture, de l’aventure, de la réflexion sur la vie, la famille, la nature et l’amitié. Très intéressant et de très belles pages sur l’enfance, le rêve et l’amitié. 

La mort du père, la fin du livre:

 » J’aurais voulu lui demander pourquoi il me recherchait après si longtemps, peut-être aussi lui jeter au visage que l’indifférence est la mort véritable, mais les dés étaient jetés et au fond de moi j’étais toujours terrorisé. […] Je sais que j’ai perdu mes larmes il y a longtemps à cause de ton bannissement, mais bien que les docteurs aient déclaré que seul un miracle pourrait te sauver, je reste là, éveillé dans cette prière désespérée, veillant pour te demander pardon et te pardonner, et pour te dire que depuis des années les gens me connaissent comme l’homme sans peur, celui qui porte le don incroyable de retrouver les noyés. »

paraisó : arbre asiatique,  de 8 à 15 mètres de haut, de planté pour son ombre et ses fleurs parfumées, signifie « paradis »

rebenque : cravache avec un manche et une sangle de cuir, additionnées de crochets, ici 2 , utilisée pour le bétail

 

En mode flemme, mais pourtant…Henry Miller et Valentine Imhof

Ben oui, quoi, partout on entend « LISEZ !!! » mais « LISEZ DONC !!! »

L’injonction est d’actualité. C’est le moment parfait pour lire ( pour autant qu’être confiné chez soi soit quelque chose de parfait ) parait-il.

C’est TOUJOURS le bon moment pour lire si on n’a pas d’autre urgence. Ici et pour moi, lire c’est juste du plaisir, écrire c’est autre chose, c’est une discipline et en ces temps contraints, la discipline, je m’en déleste un peu.

Vous savez bien que lire est mon activité quotidienne, et je lis. Mais paresseusement. Et je lis des livres prêtés, offerts, achetés et mis de côté. Bientôt, Silvia Avallone et la jeune Adele dans  « La vie parfaite » puis j’espère pouvoir vous proposer une lecture québecoise, une trilogie dingue. Alors le premier opus peut-être.

Mais dans l’immédiat, je vous livre en quelques mots ce livre qui n’est pas un roman, mais une biographie que j’ai dégustée au soleil;  ça se lit comme un roman, et c’est écrit par Valentine Imhof , Henry Miller fut son sujet de mémoire en littérature américaine:

Henry Miller, la rage d’écrire – éditions Transboréal – collection Compagnons de route ( 2017 )

Je n’ai lu de Miller que « Le colosse de Maroussi », après un voyage en Grèce, et je n’avais que peu d’idée de la vie de cet auteur qui fit scandale chez tous les biens-pensants du XXème siècle. J’ai rencontré un homme qui sans cesse écrivait, même si ce fut longtemps « dans sa tête », qui se maria un nombre de fois considérable, une sorte de grand enfant curieux, capricieux, épris de liberté. Je conseille à tout le monde cette lecture qui m’a donné envie de lire Henry Miller, d’autant que sous la plume de Valentine ce personnage prend une amplitude et un sens puissants. En accord avec elle, qui m’adressa ce livre pour mon anniversaire en 2018 à la suite de notre entretien pour  » Par les rafales », je vous propose ici la conclusion de 4 pages. Parce qu’elle m’a émue, parce que j’ai compris pourquoi Valentine avait choisi cet écrivain comme sujet, parce que je l’ai retrouvée en filigrane, elle, entre les lignes.

« Conclusion

Un élan vital et libérateur

Henry aurait plus de 125 ans et serait peut-être un peu surpris – probablement agacé -par cette énième biographie, comme il l’était quand, de son vivant, certains de ses amis évoquaient le projet de lui consacrer un livre. Il se sentirait engoncé, coincé aux entournures, et ne se reconnaîtrait sans doute pas dans cette trajectoire linéaire, lui qui écrivait dans « Le Monde du sexe »: « On n’avance pas dans la vie en terrain plat ou en ligne droite; souvent on brûle les haltes indiquées sur l’horaire; parfois on quitte complètement le sentier battu.[…] Ce qui se passe à tout moment de notre vie à tout jamais reste insondable, inépuisable et ineffable. » Et parce que Miller est hors-norme, inclassable et irréductible, tout ce que l’on pourra écrire sur sa vie et son œuvre ne peut être que soluble, provisoire et caduc, et ne le contient pas, car toute nouvelle lecture de ses livres nous le révèle autre, insaisissable, et pourtant si présent et si proche. C’est certainement parce qu’il réussit à entretenir avec son lecteur une intimité rare, lui insuffle une part de cet élan vital qui l’anime et nous invite à porter sur le monde un regard tout neuf, celui du candide ou du fou, qui conserve intacte et perpétuelle sa capacité à s’émerveiller.

Il refuse toute vérité révélée, ne prête allégeance à aucun système, rejette en bloc les -ismes quels qu’ils soient, est constamment rétif à tout ce qui est péremptoire, fige, enferme, sclérose, et rend la vie morte. Sa prose éruptive traduit le le mouvement, essentiel, de toute chose, et ses paradoxes, ses incohérences et ses contradictions, en sont les illustrations permanentes. « L’univers [que l’homme] doit créer de par son destin même est en lui; et lorsqu’il le découvre, il est roi. Mais cet univers, comme n’importe quel autre, est un flux perpétuel, en constant changement. Il peut s’enfler comme l’Amazone ou s’effiler comme un couteau et devenir Colorado.[…] Mais il lui faut couler, garder sa fluidité mouvante, sous peine de mort. » ( Le Monde du sexe )

La force de Miller a été de montrer qu’un roman peut être ce que l’on veut qu’il soit, à l’écart des canons de l’orthodoxie littéraire et des genres traditionnels. On peut admirer son obstination à faire entendre sa voix discordante et nouvelle, à imposer sa liberté de créateur iconoclaste, à transfigurer le monde par l’écriture pour en donner une vision originale, fluctuante, kaléidoscopique, explosive, et en permanente expansion, toujours portée par un humour et une autodérision salutaires. Il nous invite constamment à ne pas le prendre trop au sérieux,car il n’a vraiment rien d’un gourou, ne cherche pas à convaincre de quoi que ce soit ni à s’attacher des adeptes. Il revendique, au contraire, le droit au détachement, et exprime une forme d’individualisme forcené et positif, qui n’est pas de l’indifférence ni de l’égoïsme, mais qui le garde d’avoir un jugement sur tout, et de prendre une part active aux événements qui secouent le monde. Il préfère pouvoir se tenir au-dessus de la mêlée, et conserver ainsi une hauteur de vue qui n’entrave pas, ne ferme aucune perspective. Et tant pis si, de ce fait, il n’est l’homme d’aucune grande cause – et refuse tout autant d’assumer la double paternité de la contre-culture et de la libération sexuelle qu’on a voulu lui attribuer – , car c’est certainement ce non-engagement dans des luttes circonstancielles et datées qui conserve à ses textes toute leur actualité et leur pertinence. Il s’est contenté de tracer son chemin, de chanter à tue-tête sa passion pour la vie, et il nous invite à en faire autant, persuadé que « chacun a en lui un livre – chacun est un livre, le livre qu’il écrit lui-même » ( Flash-Back – Entretiens de Pacific Palisades).

Certains de mes voyages m’ont permis de le rejoindre du côté de Monterey sur les côtes rocheuses du nord de la Californie, à Albuquerque, La Nouvelle-Orléans, Detroit, au Grand Canyon et dans les rues de Brooklyn, Manhattan, Montparnasse et Clichy avec, pour guides, les pages de ses livres. C’est aussi grâce à lui que j’ai pu parcourir la Grèce sans y être encore allée, tant les descriptions du Colosse de Maroussi la restituent, vibrante de couleurs, de chaleur et d’humanité. Puis je me suis installée à St-Pierre-et-Miquelon, et j’y ai trouvé une cabane à flanc de rochers, mon Big Sur miniature, tout à l’ouest de l’île. Comme Henry, ce n’est pas une maison ni un terrain que j’ai achetés, ce sont les éléments et la vue, la mer, ses bleus changeants et ses tempêtes, le ciel et ses aurores boréales, l’air chargé de salin et du parfum chaud des spruces, les paquets de brume laiteuse, le soleil qui plonge dans l’Atlantique Nord avec des incandescences électriques. Et je suis persuadée que, comme moi, il adorerait cette enclave à l’écart des fracas du monde, pour y écrire en regardant passer les baleines, y lire allongé dans la camarine face aux falaises de Langlade, y respirer les embruns, se livrer à la force et à la beauté des choses et simplement pouvoir jouir du bel aujourd’hui chanté par Cendrars.

Et quand je m’abandonne au simple plaisir d’être là, gagnée par une douce indolence, les sens en éveil et la tête au repos, j’ai envie de dire:« Je me sens chez moi dans l’univers. Je suis un habitant de la Terre et non d’une de ses parcelles, que celle-ci soit étiquetée Amérique, France, Allemagne ou Russie. Je ne dois allégeance qu’à l’humanité, et non à un pays, une race, un peuple.[…] Je n’ai d’autre fin ici-bas que de travailler à l’accomplissement de ma destinée, qui est mon affaire à moi. Ma destinée est liée à celle de n’importe quelle créature qui habite cette planète […] Je refuse de gâcher ma destinée en me bornant à considérer la vie selon l’étroitesse des règles qui la cernent aujourd’hui comme autant de pièges. […] Je dis: « La Paix soit avec vous tous ! » et si vous ne la trouvez pas, c’est que vous ne l’avez pas cherchée » ( Max et les Phagocytes )

Merci Valentine.

En attendant la suite, eh bien patience, courage, faites gaffe au chocolat, aux apéros et aux cacahuètes, et puis si vous ne savez pas quoi faire…lisez !  Par exemple…« Le droit à la paresse » de Paul Lafargue ( éditions Allia )

J’allais oublier:  profitez bien de la vie de famille ! 

 

« Les toits du paradis » – Mathangi Subramanian – éditions de l’Aube / Regards croisés, traduit par Benoîte Dauvergne

« Bris de ciel

Les bulldozers arrivent un vendredi, un ordre de destruction dans leur boîte à gants, le logo d’une entreprise de construction sur leurs portières. Sous leurs énormes roues, les toits de tôle se fracassent et les parpaings se désagrègent, les portes en bois se fendent en éclats et les charpentes en bambou se brisent net. Foyers et passés se désintègrent, réduits en poussière.

Nos maisons s’effondrent peut-être, mais pas nos mères. Elles forment une chaîne humaine, hijabs et dupatta claquant dans le vent sonore, saris scintillants sous le soleil de l’après-midi. Au milieu des machines et des pierres brisées, nos mères resplendissent comme des œillets dispersés au pied de déesses pulvérisées. Des déesses furieuses, impitoyables, de celles qui portent des crânes autour du cou et piétinent les cadavres.

De celles qui protègent les enfants.

Qui protègent les filles. »

Merveilleux roman, tour à tour émouvant, enrageant, drôle, un grand souffle de vie. C’est une plongée dans un autre monde, l’exploration d’un paradis. Paradis, nom ironique et poétique d’un bidonville de Bangalore, un nom en pied de nez pour ce quartier où les femmes de tous âges se démènent  pour vivre, faire vivre, survivre, où ces femmes de tous âges vont contre toutes les oppressions, chacune à sa mesure, mais nom d’un chien, quelle superbe communauté !

« À Bangalore, il y a toujours plus à plaindre que soi. Même quand on vit dans un endroit comme le Paradis. Nous ne possédons peut-être pas grand-chose, mais nous avons chacune un toit, un sol et des murs. Ainsi qu’une enfance. »

Ce livre est un hommage brillant et vibrant rendu à ces femmes et filles qui jamais ne renoncent, qui toujours se battent et avancent, dans une solidarité fort enviable, avec des larmes mais aussi des rires et une énergie exceptionnelle. Des conditions de vie plutôt sommaires, mais le Paradis a vu grandir trois générations qui  ont travaillé à améliorer l’habitat, mais, comme la maison de Banu :

« Murs de parpaings peints en bleu, toit de bardeaux rouges. Étagères en bois sur lesquelles s’alignaient de spots en acier qui contenaient du riz, de l’huile, du sucre de palme jusqu’au départ de sa mère, jusqu’à la mort de son père. Une fenêtre avec de vraies vitres qui s’ouvrait, se fermait et ne fuyait même pas quand il pleuvait. Des matériaux et des améliorations laborieusement acquis au fil de trois décennies, trois générations, assemblés au cours d’innombrables heures de prière, de labeur, d’élaboration de stratégies et de jours de chance.

Tout cela a été détruit en l’espace de quelques secondes, écrasé sous les roues d’un bulldozer. »

Car ils reviennent à la charge, et reculent sous les vagues de femmes qui se dressent devant les monstres destructeurs. Il y a la jolie maison de Banu,mais aussi la hutte de Padma,

« […]un assemblage précaire de plaques d’amiante, dont l’entrée est un trou béant, nu. »

Est ainsi fait le Paradis, de bricolages improbables mais qui abritent ses habitants qui le défendront becs et ongles. Car c’est chez eux, chez elles.

Une grande famille dans laquelle toutes les adultes sont appelées tante, tatie par les plus jeunes. Elles sont toutes de cette même famille de femmes. Et même si parfois les relations sont compliquées comme c’est inévitable dans toute collectivité, devant l’adversité toutes se dressent et se serrent les coudes. Au-delà de la communauté, l’auteure s’insinue avec délicatesse et humanité dans les caractères et les esprits de ces personnages. Qu’elles soient des enfants, des adolescentes, jeunes ou vieilles femmes, toutes ont leur histoire, toutes ont aussi un caractère, des aspirations, des forces et des faiblesses.

On a ainsi une galerie de portraits enthousiasmants et attachants, pleins de fantaisie et très très loin des clichés parfois misérabilistes appliqués à ce genre d’endroit. Banu, Deepa, Padma, Joy- Anand à sa naissance -, Rukshana, toutes nées la même année, toutes ont des tempéraments peu enclins à plier sous quoi que ce soit, elles ont des rêves, des objectifs et sont comme sur un sentier de la guerre: combattant les tabous et tout ce qui pourrait s’apparenter à un handicap comme être aveugle, transgenre ou très prosaïquement être pauvre et être une fille.

Joy/Anand :

« Si Anand est un tant soit peu téméraire – et nous ne disons pas que c’est le cas – , sa témérité est semblable à celle de ces oiseaux que les personnes riches gardent en cage. Ceux qui se jettent contre les barreaux jusqu’à ce que la porte s’ouvre. ou jusqu’à ce qu’ils se brisent le cou.

Elle est semblable à quelque chose de rare et de magnifique, de courageux et de désespéré. Quelque chose de piégé. »

Rukshana :

« […]écoutait le chagrin de sa mère. […] Ces sons, Rukshana se jurait à elle-même de ne jamais les imiter. »

Bien sûr, les mères ont déjà vécu la tyrannie des hommes et des mariages arrangés. Néanmoins, au Paradis, les mères ne se soumettent plus, elles travaillent et décident, elles parlent et s’opposent y compris à leur mari. Et elles veillent sur leurs filles:

« Les mères du Paradis travaillent toutes. Elles gagnent leur pain en balayant le sol chez les autres, en cuisinant pour les autres, en repassant les vêtements de confection lavés à la machine des autres. En remplissant les formulaires administratifs des autres pour qu’ils obtiennent leurs rations, en vaccinant les enfants des autres. Le soir, elles rentrent la bouche pleine de questions, les yeux pleins de soupçons. Elles débarquent aux moments où elles pensent que nous nous y attendons le moins, même si c’est juste pour une heure. Comment savoir autrement si nous n’avons pas pénétré en douce dans le cinéma pour voir un film cochon ou si nous ne faisons pas des choses inavouables avec des garçons? Si nous apprenons des gros mots au lieu de vers en kannada, si nous nous soûlons au whisky bon marché au lieu de résoudre nos problèmes de maths? »

Elles entendent délivrer leurs filles de ce joug qu’est d’être une femme et d’en faire un outil de liberté et d’autonomie. Surtout pour leurs filles, la nouvelle génération. Un des points prégnants ici, c’est la volonté inflexible d’aller à l’école, d’étudier, la volonté des mères pour leurs filles – parfois d’un père mais on verra que… – et le désir des filles. Car même s’il y a des barrières, elles sont économiques et  affectives, comme ici, pour la mère de Deepa, aveugle et encore petite, que Madame Janaki veut envoyer dans une école adaptée éloignée du Paradis, avec cette fois un père conciliant:

« Je n’enverrai pas ma fille dans une école loin d’ici. Point final.

-Écoutez-moi encore un instant, je vous en prie. Votre fille a un tel potentiel…

-C’est exact. Ma fille.

Tante Neelamma serra Deepa si fort que celle-ci en eut le souffle coupé.

« Je suis sa mère.Et je sais exactement de quoi elle a besoin pour être heureuse.

-Elle a besoin d’aller à l’école.

-Elle a besoin de sa mère », répliqua tante Neelamma.

Tante Neelamma, titulaire d’un diplôme de fin de quatrième, de quelques certificats professionnels. Tante Neelamma, qui prétendait avoir un compte en banque alors qu’elle ne possédait qu’une liasse de billets enfermée sous clé dans l’almirah.

« Elle a besoin de moi.

-Mais elle t’aura toujours, protesta gentiment le père de Deepa.

-Tu n’es pas une femme, rétorqua tante Neelamma en se tournant vers lui. Tu n’y connais rien. »

Après le départ de madame Janaki, Deepa se laissa glisser des genoux de sa mère. Assise sur le sol, elle tira le tissu de sa robe sur son nez et inspira profondément. Il sentait l’amidon et les économies, la transpiration et la prudence. Et, autour de l’encolure, un tout petit peu la peur. »

Un des plus beaux personnages est sans aucun doute Madame Janaki.

« Après l’arrivée des ingénieurs, Bangalore a vu pousser des choses différentes. Des bâtiments, des ponts routiers, des routes à péage.

Et des murs. Des tas et des tas de murs.

[…]Au début, nous n’avons pas vraiment prêté attention aux murs. Nous avons oublié qu’ils étaient là.

Jusqu’à ce que madame Janaki nous conseille de les escalader. »

Professeure de toutes ces adolescentes, elle les pousse, les aide, sait voir en chacune des qualités, des centres d’intérêts, des potentiels,  toujours présente pour que ses élèves puissent avoir un autre horizon que celui de leurs mères, dans et hors de ce Paradis tout le temps à la merci des bulldozers. Madame Janaki parlemente, argumente auprès des réticences. Car le Paradis rasé, cela signifie la mise au loin de ses habitants, et l’éloignement des activités qui les font vivre, et des écoles.

Très très beau roman qui entend bien démontrer qu’il faut faire confiance à la jeunesse et aux filles, qu’il faut regarder cet endroit autrement qu’un mouchoir à la main.

« Nous la regardons cadrer nos vies – ou du moins ce qu’il en reste.[…]

Nous regardons ce qu’elle ne cadre pas aussi. Tante Fatima, le portable collé à l’oreille, qui agite le doigt en l’air et aboie ses revendications. Tante Neelamma qui raconte une blague obscène puis renverse la tête en riant tandis que tante Selvi glousse derrière sa main.[…]

-Cette dame se trompe totalement, dit Joy.

-Elle se trompe totalement sur nous » ajoute Rukshana.

Au Paradis, nous les filles, nous avons l’habitude de considérer notre enfance comme un territoire à défendre, de repousser les intrus et d’éviter les désastres grâce à des actes stratégiquement planifiés.

Aux yeux de nos mères, à nos yeux, c’est une guerre que nous avons une chance de remporter. Mais sur les photos de la dame étrangère, cette guerre, nous l’avons déjà perdue. »

La journaliste qui va venir « photographier la misère » est une très très bonne idée dans l’histoire, un personnage dont l’auteure se moque, qui cristallise tout ce que ces filles rejettent, combattent et contestent, à savoir une certaine condescendance, de la pitié, un certain regard sur leur milieu de vie, sur elles, sur les leurs, un certain regard qui ne change rien.

Je précise ici que Bangalore est la « Silicon valley » indienne, un « pôle d’excellence » et que c’est pour bâtir les immeubles de verre des multinationales que le paradis doit être rasé.

« À Bangalore, les gosses de riches vont à l’école privée. Ce qui signifie qu’ils ont beaucoup de choses que nous n’avons pas: des manuels scolaires. De l’électricité. Des toilettes. De l’eau pour les toilettes. De l’eau potable. Mais il y a une chose que nous, gamins de l’école publique, avons et qu’eux n’ont pas.

Des rats. Des tas et des tas de rats gras, juteux, qui détalent et qui creusent. »

*En aparté, Bangalore est face à une pénurie d’eau et à un péril écologique majeur, qui n’en doutons pas, atteindra en premier, les bidonvilles comme le Paradis. Lire cet article de 2018  ICI.

Je conseille vivement cette lecture, un livre qui se dévore parce qu’on s’attache tellement à ces filles drôles, gaies, décidées, intelligentes …On les aime et l’écriture renvoie si bien les visages, les senteurs et les couleurs de ce quartier plein de vitalité. On souhaite tellement que toutes s’en sortent – j’entends par là que toutes parviennent à réaliser leur rêve, à atteindre leurs objectifs…Il y a  beaucoup de choses dont je ne vous ai pas parlé dans ce livre plein de couleurs, de voix, ce livre éclatant de lumière et d’intelligence.

J’ai eu du mal à choisir des extraits, j’ai marqué des tas de pages, et c’est à regret que j’ai laissé les filles du Paradis, à cette dernière page:

« Le Paradis, notre Paradis, s’étire en contrebas, sillonné de chemins qui fourmillent d’histoires. Il y a l’arbre dans lequel Rukshana est tombée amoureuse. L’église où Joy est devenue elle-même. Le sous-bois où l’ajji de Banu a découvert la vérité sur son mari. Une vérité qui nous a sauvées la première fois, mais non la dernière, lorsque la municipalité s’en est prise à nous.

La procession funéraire serpente vers nous. Nous apercevons le corps à présent, couvert d’un drap blanc et d’œillets de al couleur du feu. L’air résonne de battements de tambours, de bêlements de cuivres. Ce tintamarre est censé informer l’âme qu’elle se trouve encore chez elle. Que, où qu’elle aille, le chaos régnera toujours ici. Sur terre.

« Et toi, qu’en penses-tu, Banu? demande Padma. À quoi ressemble le paradis? 

-À ça. »

J’ai adoré ce bouquin d’un bout à l’autre, sans mièvrerie, insolent, fougueux, qui m’a appris beaucoup de choses et que j’ai très très envie de partager. Le voici, et allez visiter ce Paradis.