« Les cent puits de Salaga » – Ayesha Harruna Attah – Gaïa éditions, traduit par Carine Chichereau

« Les caravanes. Elles arrivaient à l’aube. Elles arrivaient quand le soleil atteignait le zénith dans le ciel. Elles arrivaient quand minuit enveloppait le monde de son velours bleu. La seule certitude, c’était que la caravane de Sokoto viendrait avant la fin de la saison sèche. Pourtant aujourd’hui, les choses avaient changé. Pendant des semaines, Aminah et le reste des habitants de Botu avaient même douté que la caravane vienne. Les nuages qui apportaient la pluie n’avaient pas encore crevé, mais déjà les éclairs illuminaient le ciel au loin et le tonnerre résonnait. L’herbe était haute. Et on parlait de cavaliers qui se rapprochaient. Des cavaliers qui rasaient tout sur leur passage. Des cavaliers qui effrayaient les caravanes. Des cavaliers qui enlevaient les gens. Ce n’était pas bon signe. Le père d’Aminah devait aller à Jenne vendre ses chaussures. La famille d’Aminah devait vendre sa nourriture. »

Séduite par ce livre pour la nouveauté qu’il apporte dans ma bibliothèque, pour le voyage dans ce Ghana du 18ème siècle en prise à la colonisation débutante et avant l’abolition de l’esclavage, largement pratiqué par les « autochtones ». Séduite par les deux femmes héroïnes de ce roman, une princesse au caractère bien trempé et une jeune fille qui sera faite captive et séparée de sa famille. Séduite par la beauté de l’écriture, par la capacité de l’auteure à m’immerger dans ces tribus, dans ces villages comme je ne m’en faisais aucune idée claire, une véritable découverte et de nouvelles connaissances sur ce pays et son histoire, je sors donc de cette lecture moins inculte.

Le Ghana d’alors pratique le commerce d’esclaves. Des conflits existent et des ententes se font et se défont en particulier avec les Ashantis, peuple de la forêt, alors que la tribu de la princesse Wurche vit dans la savane, et avec des Français, Allemands et Anglais. Les décors vont ainsi varier au fil des déplacements des personnages, montrant la diversité des modes de vie imposés par le relief, la végétation, etc…sans oublier l’eau, Salaga disposant de la grande richesse de 100 puits et d’un marché aux esclaves florissant.  Il faut aussi prendre conscience, nous qui avons aboli les distances ces deux derniers siècles, qu’alors on se déplace à pieds, à dos de chameau ou à cheval, le cheval étant destiné aux plus nobles personnages comme la princesse Wurche. Et bien évidemment ça change beaucoup de choses comme la notion du temps par exemple.Et comme il est écrit:

« On ne l’avait pas baptisée Wurche pour rien. Reine. La Wurche des origines avait mené un bataillon de trois cents hommes en toute sécurité. Qu’une telle femme ait existé trois siècles plus tôt aurait dû lui donner de l’espoir. »

Belle et intrépide jeune femme, plus douée que son frère au tir à l’arc et autres disciplines de guerre, elle est belle, habile, intelligente et amoureuse du beau Moro. La vie de cette famille, de ce village est racontée en temps de paix, mais ça ne dure pas très longtemps. Le monde bouge, change. Seule la condition des femmes reste la même, même pour les princesses de caractère car Wurche sera mariée à un homme qu’elle n’aime pas et devra quitter à regret, mais momentanément Salaga pour des raisons politiques, stratégiques.

« Quinze minutes plus tard, elles arrivèrent à une autre ville, plus petite et plus solennelle que Salaga. Il y manquait les bruits qui donnaient à Salaga son caractère particulier et qui faisait battre son cœur: l’appel du muezzin, les chiens qui aboyaient, l’ivrogne – il y avait toujours un ivrogne quelque part – qui chantait en rentrant chez lui, les cloches, les tambours, les coqs paresseux qui poussaient leurs cocoricos alors que la matinée était déjà bien entamée, d’autres muezzins, les éclats de rire, les voix des gens qui achetaient et vendaient, tout cela, sans arrêt, jusqu’au soir. »

Néanmoins ce n’est pas vraiment, totalement lui qui sera le plus fort. Wurche entend bien remplacer son père à la tête du royaume.

Quant à Aminah, adolescente d’une grande beauté, son village est attaqué et elle est faite prisonnière. On la retrouvera sur le marché aux esclaves, puis achetée pour être au service de Wurche et de sa famille. Après moultes aventures mais surtout mésaventures.

« Aminah regarda sa robe chiffonnée, en tas sur l’herbe, voulant plus que tout la rattraper. Mais la poigne de Maigida était de fer. Au lieu de la ramener chez lui, ils s’arrêtèrent au marché. Il conduisit Aminah jusqu’à un arbre, l’attacha par la cheville, et lui désigna une large pierre. Elle essaya de croiser son regard, mais il refusait de la regarder.

« Je vous en prie », le supplia-t-elle. Je vous en prie, rhabillez-moi. Pas ça, je vous en supplie. Il ne dit rien d eplus. D’autres chasseurs amenèrent leurs captifs, qui s’assirent auprès d’elle. Elle baissa la tête et vit ses seins, son triangle noir. Jamais elle ne s’était sentie aussi exposée depuis qu’on l’avait arrachée à Botu. Même avec une robe, elle attirait des gens comme Wofa-Sarpong et l’homme au turban de la caravane. Qu’en serait-il, nue? Qu’était devenu cet homme qui voulait l’acheter? Pourquoi ne lui arrivait-il rien de bon ?

Elle se recroquevilla par terre, enroula les bras autour de ses jambes, et enfouit sa tête entre ses genoux. Quand cela va-t-il finir ? aurait-elle voulu crier. Mais elle se contenta de se bercer d’avant en arrière, essayant d’ignorer les rayons du soleil qui s’abattaient sur son dos. »

Ce qui m’a beaucoup plu dans cette histoire, hormis le fait que j’en sorte moins ignorante sur cette période en cet endroit, ce sont toutes les femmes qu’on croise et le sentiment que finalement, ce pays d’Afrique à l’aube du XIXème siècle, n’était pas si en retard sur l’Occident quant à leur statut. Les femmes de ce livre revendiquent beaucoup, qu’elles soient princesses ou pas, elles séduisent, sont amoureuses, mais prennent aussi des décisions importantes et puis il y a Jaji, préceptrice de Wurche, qui lui enseigne l’islam. C’est une femme érudite, mais surtout généreuse et sage. Ainsi dit-elle à Aminah:

« -Très bien. il dit que les chrétiens ont certaines idées qui sont bonnes. Ils nous apportent toutes sortes d’améliorations, par exemple avoir plus d’écoles, plus de sécurité, des routes plus larges. Et ils veulent mettre fin à l’esclavage. Alhaji Umar dit que les chrétiens, mais aussi les musulmans, ont pris part à la traite pendant des siècles, ils ont encouragé les raids de gens tels que Babatu et notre ami Moro, mais soudain ils ont décidé qu’il fallait y mettre fin. Sur la Côte-de-l’Or, d’où vient ce journal – j’apprends la langue anglaise, tu vois – l’esclavage a été interdit. Imagine, juste de l’autre côté de ce fleuve. Ça s’appelle l’émancipation. »

Enfin, l’auteure met en lumière l’esclavage d’un peuple par ses propres membres, l’arrivée des Européens, et une sorte de moment charnière dans l’histoire du Ghana.

Je n’en écrirai pas plus parce que l’entretien avec Ayesha Harruna Attah à la fin du livre est bien plus intéressant que tout ce que je pourrais dire ici. Par contre, je conseille vraiment cette lecture aux gens curieux, car à travers la vie de ces femmes ( j’aurais pu aussi vous parler des sœurs d’Aminah, Husseina et Hassana ) et de cette période où les lignes semblent bouger ( semblent, dis-je ) ce sont aussi des coutumes familiales et villageoises qui sont dépeintes parfois avec humour, souvent avec beaucoup de nuances et de délicatesse, ce sont des actes laids et vils qui sont dénoncés. Vie et mort, naissance, mariage…on vit au cœur des villages, on entre dans les cases, dans l’intimité et la vie quotidienne de tous ces gens avec curiosité et fascination aussi en ce qui me concerne. J’ai adoré la page 99 avec sa liste des choses bruyantes et celle des choses silencieuses…Très belle fin, émouvante. Aminah est libre et va rentrer chez elle.

« Les Allemands avaient tué la ville. Même au cours de son bref séjour à Salaga, elle avait été intriguée par les quantités de choses qui s’y échangeaient ici. Elle avait le cœur lourd, et pourtant, l’instant d’après, il devint léger. C’était un nouveau départ. Elle se prit à rêver d’un atelier de cordonnerie, qu’elle bâtirait avec Moro et qu’elle décorerait en souvenir de Botu. Elle fabriquerait des souliers qu’elle vendrait, tandis que Moro travaillerait la terre, et leurs enfants grandiraient en apprenant à créer des objets et à cultiver le sol. Enfin, un jour, son père arriverait juché sur son âne albinos en disant qu’il avait perdu son chemin. »

Surtout, lisez ce qu’en dit l’auteure, c’est clair, précis et documenté.

Un très bon roman dans lequel je ne me suis jamais ennuyée, didactique et poétique à la fois, plein d’humanité et de vie. 

« By the rivers of Babylon » – Kei Miller- Zulma de Poche, traduit par Nathalie Carré

« Il est possible qu’August Town, sur les collines de St Andrew, en Jamaïque, tire son nom du « Matin d’août »  ( Augus Mawnin), le 1er août 1838, date à laquelle les esclaves du pays furent libérés. La notoriété de l’endroit se développa ensuite car il abrita les débuts du prophète Bedward. La célébrité de Bedward, suivi par des centaines de fidèles, atteignit son paroxysme lorsqu’il annonça qu’il était Dieu et pouvait voler. »

Dictionnaire des toponymes de Jamaïque

Le prêcheur volant

D’abord, vous devez imaginer le ciel (bleu et sans nuage, si cela peut aider), ou bien le noir irradiant de la nuit. Puis – et c’est important – vous imaginer, vous, au milieu de ce ciel, flottant à mes côtés. En dessous de nous, le disque vert et bleu de la Terre. »

Parfois, je me demande si je dois ou peux écrire sur certains livres. Parce que j’ai des lacunes historiques, géographiques, philosophiques sur le sujet, et puis aussi de temps en temps je reste un peu comme dans une bulle après une lecture, avec des odeurs, des musiques, des voix. Et alors j’ai peur de dire des sottises, peur de ne pas rendre justice au travail de l’auteur et à son esprit.

« -Écoutez-moi, mes enfants ! Les ti-moun qui sont nés de la bonne couleur dans ce pays, ou les ti-moun qu’ont reçu tite-cuiller en argent, qui sont nés dans la bonne société…Cette marmaye-là meurt pas de dysenterie…

-Nan, c’est vrai.

-Cette marmaye meurt pas des piqûres-moustiques…

-Nan, nan !

-Ou de morsure de rat ou de l’eau sale qu’on boit ou de c’est-quoi-qu’est-ce qu’ils vous disent qu’est la cause de la mort de vos ti-moun. Pasque nos ti-moun meurent d’être nés tout en bas, tellement bas qu’on creuse ti-peu la terre et qu’on trouve la tombe ! »

Bedward mit la main devant sa bouche et secoua la tête, comme si son discours l’avait lui-même surpris. »

Voilà, ce livre est de ceux-là…Je ne connais grosso modo du mouvement rastafari et de la Jamaïque que quelques noms fondateurs comme Haïlé Sélassié Ier, la musique reggae de notre ami Bob avec l’odeur de la ganja et les dreadlocks qui l’accompagnent, et bien sûr l’esclavage qui succéda à une colonisation espagnole imposée sur cette île dès l’arrivée de Christophe Colomb puis britannique au XVIIème siècle ; vous voyez à quel point c’est sommaire. Mais je veux tout de même en dire quelques mots, parce que c’est en tous cas un livre plein de poésie, avec ce parler particulier; il y fait chaud, on y vit avec intensité, tout y est assez extrême, la beauté, la pauvreté, la chaleur… 

La construction tient en 3 parties qui permettent de ne pas perdre le fil en chemin: 

Le prêcheur volant,

« Car voici la vérité: chaque jour contient bien plus que la somme de ses heures, de ses minutes, de ses secondes. De fait, il ne serait pas exagéré de dire que chaque jour contient en son sein toute l’histoire. »

C’est ainsi que tout commence

« Pour véritablement connaître un homme, il faut connaître la forme de sa douleur – la blessure spécifique autour de laquelle s’est forgée l’écorce de sa personnalité. »

et enfin L’autoclapse :

« En bas, c’est Augustown. Un endroit dont on peut dire qu’il a été brinquebalé d’un autoclapse à l’autre comme si ceux-ci déferlaient, ouragans sur la vallée. Un mot étrange, autoclapse. Que je ne vous ai pas encore expliqué. Ce n’est pas le genre de mots répertoriés dans l’Oxford Dictionary, mais si vous avez sous la main un dictionnaire qui fait une place aux parlers populaires des Caraïbes et de la disapora, alors vous trouverez peut-être une entrée qui ressemble à cela:

AUTOCLAPSE, n. ( dialecte jamaïcain) : Désastre imminent; calamité; le plus grand trouble qui soit. Prononcé [otɔklaps] ou [hotɔklaps] en raison de la tendance des Jamaïcains à ajouter un h aspiré devant les voyelles. »

Voici donc un livre dans lequel j’ai appris beaucoup; l’histoire du mouvement rastafari y est contée en particulier avec Alexander Bedward, le prêcheur volant; ceci constitue la toile de fond de l’histoire principale, de ces « petites » histoires humaines qui peuvent donner de grandes leçons – pas de morale, non, mais de vie – l’histoire de Ma Taffy, de Claudia, de Gina et de Kaia, petit garçon dont l’humiliation subie à l’école va déclencher un autoclapse et un mouvement de révolte dans la petite ville d’Augustown.

« Vous pourriez vous arrêter sur ce fait: lorsque les rastafari, hommes et femmes, ces enfants de Sion, ces fumeurs de chanvre, ces chanteurs de reggae, quand ils entonnent des chansons comme If I had the wings of a dove ou I will fly away to Zion, ces chansons font référence à Bedward. De telles chansons, entonnées au bon moment, peuvent élever un homme ou une femme jusqu’aux cieux. »

 C’est la culture rasta qui va être blessée et vous lirez ce qu’il adviendra. Cette famille est celle de Ma Taffy qui éleva ses nièces comme ses filles; elle est maintenant aveugle mais a une autre acuité qui lui permet de sentir ce qui l’entoure; c’est une femme remplie d’amour pour le petit Kaia. Je regrette que la 4ème de couverture dise directement ce qui va déclencher le séisme, je ne le fais pas.

« Augustown a ses rythmes et ses habitudes qui définissent le quotidien, le banal-ordinaire, le pas-la-peine-d’en-parler. Ce pour quoi même Cocoa ne dresse pas une oreille. Oui, même Cocoa, le chien à trois pattes qui a l’habitude de retourner chaque poubelle pour s’offrir à dîner et qui, chaque soir, s’endort si profondément dans son nid-de-poule que les voitures doivent klaxonner ou passer en pleins phares pour qu’il se réveille et s’extirpe de son trou. Même lui ne dresse pas une oreille. »

On a le droit d’être attrapé dès les premières pages, je pense, et avec force. Gros coup de cœur pour Ma Taffy et sa famille et pour Madame G. L’auteur fait des femmes de superbes personnages et rend un bel hommage à leur force et à leur combativité. Pourtant évitons l’angélisme, jusqu’aux années 80 le mouvement rastafari comme beaucoup d’autres diabolise la femme qui représente la tentation et la luxure, etc etc, je ne vous fais pas un dessin. En tous cas il semblerait que les choses aient changé.

« Souvent les souvenirs lointains nous happent de manière violente- comme un écho qui échappe à sa propre fugacité et prend une ampleur telle si rapidement que nous glissons dedans sans y être préparés. Il s’accompagne alors d’un cœur qui s’emballe, d’yeux écarquillés, d’une bouche figée dans un Oh de surprise. »

En tous cas, ce petit livre parle de colère, de révolte, de résistance, d’amour évidemment, avec une grande poésie. Une écriture très originale.

Je me contente donc de vous donner quelques extraits choisis et ne vais pas plus discourir. J’ai beaucoup beaucoup aimé ce petit livre par lequel j’ai rencontré une île, un  peuple, une culture. Il m’en reste quelque chose de fort et d’entêtant . Il y a bien sûr Peter Tosh et Bob Marley, mais aussi Jimmy Cliff, qui ici nous donne une belle version de « By the rivers of Babylon », une transe bouillante:

Bonne lecture en musique !

« Taqawan » -Éric Plamondon – Quidam éditeur

« Elle monte dans le bus et s’assoit, colle son front chaud contre la vitre fraîche. Dans son silence, elle ignore les cris, les rires et la bousculade de ceux qui s’engouffrent dans l’allée pour se caler sur les bancs deux par deux jusqu’au fond. Le moteur tourne, c’est un autobus jaune Blue Bird. Il roule vers le pont. C’est jeudi. C’est bientôt la fin de l’année scolaire. On est le 11 juin. C’est son anniversaire. Elle a quinze ans aujourd’hui. Elle n’en a parlé à personne. Sa mère s’en souviendra peut-être ce soir à table si elle n’a pas trop bu. »

Ce livre n’est pas nouveau, il m’a été offert depuis un moment et j’attendais une pause dans les nouveautés pour le lire, chose faite en deux heures, avec plaisir et grand intérêt. Alors bien sûr, beaucoup a déjà été dit, mais il n’empêche qu’il est bon de reparler d’un livre comme celui-ci. Qui prend une valeur différente pour moi depuis que ma fille vit au Québec, car forcément je m’intéresse à l’histoire de cette province, plus globalement à celle du Canada. Je ne suis pas tout à fait ignorante de ce pays, c’est là aussi l’Amérique, continent dont j’explore la littérature depuis longtemps et le thème récurrent des peuples autochtones m’intéresse beaucoup. 

« Gespeg

Ils ont marché, cheminé pendant des mois, des années, des siècles et, quand l’avancée est devenue impossible, il se sont arrêtés, ils ont posé leur histoire ici et ils ont dit: nous voilà arrivés à Gespeg, ce qui dans leur langue veut dire la fin des terres. Plusieurs siècles plus tard, des hommes venus d’ailleurs allaient s’emparer de ce territoire et de ce nom pour en faire la Gaspésie. »

De nombreux auteurs m’ont déjà apporté plus de savoirs sur l’histoire de ces peuples; en vrac je citerai Jack London, Nancy Huston avec son superbe « Cantique des plaines », Joseph Boyden, magnifique et incontournable, et récemment Gilles Stassart dans le cri d’alerte et le grand hommage aux Inuits qu’est « Grise Fiord », je ne cite qu’eux mais il y en a plein.

« Les forces de l’ordre sont en train de sauver le Québec des terribles agissements de ces sauvages qui ne veulent jamais rien entendre. Il faut les discipliner, leur apprendre. On est dans la province de Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s’y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Elle répand la parole de l’ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison. »

Ici nous sommes précisément au Québec, le livre commence le 11 juin 1981. Ce jour se déroulèrent de grosses émeutes et de violentes répressions suivies d’une crise importante opposant le gouvernement du Québec aux indiens mig’maq de la réserve de Restigouche. Le gouvernement du Québec veut alors interdire la pêche du saumon aux indiens en leur volant leurs filets. Or cette pêche est question de survie, et infime à côté de ce qui s’attrape ailleurs. Il s’agit là en réalité de marginaliser encore plus les gens de la réserve.

« Il y a le Québec et le reste du Canada, la réserve et le reste du monde. Dix générations plus tôt, ils étaient partout sur la péninsule gaspésienne. Dix mille ans plus tôt, ils s’étaient installés ici, à la fin des terres, Gespeg. Ce sont les Mi’gmaq. »

Le film de Alanis Obomsawin sur les évènements de Restigouche

 

La jeune fille dans le bus, c’est Océane, qui rentre à la réserve après l’école. On va la retrouver plus tard, elle est un axe autour duquel quelques personnages vont se rencontrer, québecois, français, indiens…Et l’histoire d’Océane est emblématique des humiliations que subissent les autochtones, une fois encore, surtout les femmes, victimes sur tous les fronts.

Ce livre est court et non linéaire, oscillant entre roman – on a bien des personnages suivis au fil d’une trame narrative – récit historico-politique et conte. Livre protéiforme donc, riche d’informations sur la culture mig’maq, sur l’origine des indiens d’Amérique du Nord, sur les saumons. Riche en légendes et surtout, à mon avis en réflexion sur ce qu’on appelle « identité ». Ce que j’ai trouvé passionnant, c’est précisément ce sujet .

Les peuples autochtones sont issus d’une migration très ancienne depuis l’Asie, puis arrivent en conquérants les Anglais et les Français, et tous affirment être les plus légitimes. Il fut facile pour les Européens tout « civilisés » comme ils l’affirmaient de s’imposer face aux « sauvages ». J’ai trouvé particulièrement pertinent ce qui est dit sur le développement de l’agriculture qui a servi en fait à réduire les territoires de chasse des Indiens (chasseurs-cueilleurs et pêcheurs ), les zones de forêts, et comme on le voit ici les droits de pêche, facile alors de les soumettre à un mode de vie qui n’était pas le leur, et où ils finiraient par se dissoudre dans le monde « civilisé ».

Personnellement, je trouve ça épouvantable, nous sommes nombreux comme ça je pense. Il ne s’agit pas de dire que ces peuples autochtones étaient bons et les autres mauvais, non et d’ailleurs Éric Plamondon parle aussi des guerres, très violentes entre les tribus sauf qu’elles étaient à armes égales. Ici, non seulement les armes ne sont pas égales, mais les Européens sont absolument certains de leur supériorité à tous points de vue. Les religieux chargés d’évangéliser les « sauvages » sont un thème récurrent dans les romans qui parlent de cette conquête des Amériques ( Joseph Boyden a écrit cela de façon impressionnante dans « Dans le grand cercle du monde  » ).

« C’est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. Comment ça fonctionne, dans la tête des humains ? Ils sont les enfants de leurs parents. Ils naissent au sein d’une communauté à un moment précis quelque part. Mais d’où vient cette incroyable force collective qui mène le monde depuis toujours: défendre don territoire, son identité, sa langue ? D’où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l’espèce humaine se batte et s’entretue au nom d’un lieu, d’une famille, d’une différence irréductible ?Pourquoi mourir pour tout ça ? »

Ensuite, on voit la politique contemporaine et ses contradictions, parce que le Canada est un état fédéral et que certaines choses en relèvent, mais d’autres non et sont du ressort du gouvernement provincial. Il y a une sorte de dichotomie difficile à gérer. Mais je ne vais pas vous parler de ça. On apprend aussi de belles choses sur le vocabulaire, sur les saumons, les ours, les castors, les légendes, l’installation des colons…Mais vous inviter à lire ce petit livre touchant, assez révoltant aussi. Et vous, curieux, y trouverez des sources d’informations si vous avez envie d’en savoir plus sur l’histoire de « la belle province », à regarder un peu sous le fard.

Je vous propose « Blackbird » des Beatles et langue Mig’maq

« Au nom du bien » – Jake Hinkson – Gallmeister/AMERICANA, traduit par Sophie Aslanides

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Richard Weatherford

Le portable posé sur ma table de nuit se met à vibrer juste avant le lever du jour. Je crains d’abord que quelque chose soit arrivé à un membre de ma paroisse. Plus d’une fois, j’ai été réveillé par l’annonce d’un accident de voiture, ou d’un incendie qui a ravagé la maison d’une famille, ou par l’appel d’un paroissien bouleversé par le pronostic pessimiste d’un cancérologue. Ne prenant qu’un instant pour me frotter les yeux et sortir du sommeil, je me prépare à entendre une affreuse nouvelle de ce genre, mais lorsque j’approche l’écran bleu de mon visage et que je vois le numéro de Gary s’afficher, j’étouffe un juron. Je sors du lit le plus doucement possible et, le téléphone tressautant dans ma main, je réussis à traverser la chambre sans réveiller ma femme. »

C’est le troisième roman que je lis de Jake Hinkson et une fois encore me voici enthousiaste. Le genre de livre qu’on lit d’une seule traite, parce que cet écrivain a quelque chose qui fait jubiler dans son écriture, dans son esprit et son humour un rien tordus, bref, j’adore son acidité, son air de ne pas y toucher et qui pourtant frappe fort .

Le livre est construit en courts chapitres qui donnent la parole à quelques uns des personnages principaux de cette histoire. Jake Hinkson, comme il sait si bien le faire, mord les mollets des religieux de tout poil, il dessine un portrait des tartuffes modernes et on sent le plaisir infini qu’il y prend, et la rage contenue qu’il y met.Tout ça avec un calme olympien dans le ton et la construction du livre, classique dans sa forme polyphonique, mais bien moins dans la manière d’aborder le sujet, cet éternel sujet du Bien et du Mal  – avec des majuscules – de l’hypocrisie et du flou dans lequel se trouvent les hommes face à ce concept. Et ici, précisément un homme qui théorise à souhait sur ces deux notions.

Quand Richard, seul en son église, adresse une prière à Dieu…

« Devrais-je confesser mes secrets les plus intimes, Seigneur? […]

Non, mon secret le plus intime, celui que j’ai caché à tous, y compris à moi-même, c’est que je ne sais pas si tu es vraiment là.

Ai-je jamais ressenti ta présence? Je commence à en douter. »

Je n’y vais pas par quatre chemins, j’aime Jake Hinkson, j’ai aimé les 3 romans, celui-ci inclus, que j’ai eu le plaisir de lire. Je partage volontiers son esprit vache, pince-sans-rire. Je sais son goût pour le cinéma et ce livre m’a paru être un chouette scénario, avec ce pasteur, prédicateur si honorable et son effroyable double-jeu qui commence dès la première page. Oui, ce serait un bon film… ( j’ai envie de dire : comme tout ce que j’ai lu de Jake Hinkson ) .

Richard Weatherford, prédicateur de sa paroisse, est un notable, marié et père de 4 enfants; son épouse Penny l’assiste dans ses tâches avec bienveillance et un esprit très fin, qui s’avérera aussi très lucide et clairvoyant. Ce coup de fil de bon matin est le déclencheur d’une dégringolade pour  Weatherford – croit-on –  et le récit se déroule en trois parties, Samedi matin – Samedi soir – Dimanche matin, un an plus tard. Un temps court donc pour l’action principale, sans temps mort et qu’on lit sans lâcher.

Richard puis Penny Weatherford, Brian Harten, Gary Doane et Sarabeth Simmons vont raconter les faits. La clé de l’intrigue, c’est Gary qui va faire chanter Richard pour une raison que vous découvrirez vous-même. Brian va entrer dans le jeu pour des raisons tout à fait différentes. Mais Gary et Sarabeth, les deux figures auxquelles on s’attache le plus, seront les éléments majeurs de la tragédie générée par le bon pasteur; et forcément tous ces personnages seront perdants. Sauf Richard, que Dieu protège, sans doute …!

Petit tour des personnages, Brian Harten, en slip. Les sbires d’un créancier ( le petit vegan qui se chicane avec son collègue – le gros mangeur de hamburger bien gras ) viennent confisquer sa voiture:

« -Posez ma putain de voiture, je hurle.

J’avance vers le petit bonhomme.

-OK, le gars en culotte, il dit, vous reculez. Si vous voulez gueuler après quelqu’un, prenez le téléphone, et gueulez contre vos créanciers. Nous, on peut pas vous aider.[…]

Je recule d’un pas et lui mets une droite. Je sais pas pourquoi. C’est franchement con. Je suis là, dehors, avec seulement un caleçon entre ma bite et le monde entier et je lui mets un pain.

Je le chope en pleine figure, mais ça me fait plus mal à la main qu’à lui, et tout à coup, il se transforme en Jason Bourne. Il me cogne trois fois avant que je puisse parer, puis il me cisaille les jambes et je me retrouve par terre. Un dernier coup de poing en pleine face pour être sûr que j’aie bien compris.

Je me recroqueville. Il recule et me traite de connard.

Le gros se marre comme une baleine. »

 

Gary Doane, brillant élève puis décrocheur dépressif sévère:

« J’ai travaillé avec une thérapeute pendant un moment. Je lui ai raconté que c’était juste devenu trop pour moi. La vie. Vivre. Me promener en étant une personne avec un nom et une identité. À un certain moment, c’était juste devenu absurde pour moi. Pourquoi ai-je un nom ? Une série de petites lettres qui vont sur les papiers, les formulaires ? Pourquoi ça me définit ? Derrière toutes ces conneries, on n’est qu’un animal qui respire, qui mange, qui chie, qui baise, et qui crève. »

Sarabeth Simmons, caissière, vie commune avec sa mère et un beau-père qu’elle exècre, Tommy qui détient pas mal de choses dans la ville.

« Mon cerveau. Il est tout le temps en train de mouliner. Je dois être une vraie débile, pour me retrouver là où je suis maintenant, vu tout ce que je réfléchis. 

Putain d’idiote.

Honnêtement, il y a pas un mec qui m’a traitée mieux que Gary. Il est vraiment super gentil avec moi. C’est un gars gentil.[…]

Je passe de l’autre côté d’une colline et j’arrive près d’une petite Church of Christ avec une pancarte faite de lettres en plastique qu’on peut déplacer. Le message de cette semaine, c’est : DIRE NON À JÉSUS C’EST DIRE OUI À L’ENFER.

OK. On n’est pas à New York ici, ni à L.A., ni à Little Rock. On est même pas à Eureka Springs. On est dans l’autre moitié du monde. Gary et moi, on a grandi à Stock, et à Stock, être gay c’est encore un péché. Et pas un petit péché comme jurer, par exemple. En dehors de maltraiter un enfant ou tuer quelqu’un, c’est à peu près ce qu’on peut faire de pire. Toute ma vie j’ai entendu ça, et mon cul de païenne a même pas fréquenté les bancs de l’église. »

Et puis Penny, qui fait de la peine…

« Mais je n’aime plus Richard depuis des années. Je peux faire beaucoup de choses pour ce mariage. Je peux montrer un visage avenant au monde, et je peux porter des enfants et les élever. Je peux ravaler ma fierté et me rabaisser si c’est le prix à payer pour garder le visage de Sœur Penny Weatherford. Comme ma mère me l’a appris, tout l’intérêt de présenter un visage au monde est de convaincre ce même monde qu’il est vrai, parce qu’en faisant cela, il devient votre vrai visage. Mais la seule chose que je ne peux pas faire – la seule chose que je refuse de faire –  c’est l’aimer. Je resterai avec lui, mais ma fierté ne me fera pas aimer un homme qui ne m’aime pas en retour. »

Mais Penny se vengera des humiliations subies:

« Il fronce les sourcils et attrape la poignée de la porte, qu’il tourne. Il ouvre de quelques centimètres avant que je referme d’un coup de pied.

-Qu’est-ce que tu fais?

-Mets-toi à genoux, Richard.

-Je…

-Tu n’as pas besoin de dire quoi que ce soit. Mets-toi à genoux, Richard. Maintenant. Ne m’oblige pas à répéter.

Il me regarde, la bouche ouverte, cherchant ses mots. Il essaye de m’adresser son sourire incrédule, cette grimace fausse qu’il utilise comme un gourdin, mais il n’arrive pas bien à le faire. Il ne peut plus recourir à aucun de ses anciens trucs, il ne peut plus être le Richard qu’il a été jusque-là. I ne peut plus se débarrasser de moi comme avant.

Le fait de le voir enfin se mettre à genoux me fait mouiller.[…].

Je me penche et l’attrape par le cou.[…] J’écarte les jambes et j’attrape la tête de Richard en saisissant une poignée de cheveux dans mon poing. Je pousse son visage entre mes cuisses. L’eau coule de mes cheveux, se mêle à ma sueur, et tombe sur son front, dans ses yeux.

-Lèche. »

Jake Hinkson à Lyon

Quant à Richard le cher pilier de la communauté, toujours droit, aimable et pondéré, il va mener un bal sordide de bout en bout, et vous verrez que la morale, religieuse ou non, est ici très aléatoire. En virtuose, Jake Hinkson décrit avec une virulence froide cette petite ville de l’Arkansas prête à élire Trump; on écoute, sidéré, les discussions à table de la famille Weatherford, si apte à entraîner les ouailles dans ses choix et ses opinions.

« -Papa, comment c’est possible qu’il y ait des gens qui pensent qu’on descend du singe?

-Je ne sais pas, mon fils. Hitler a dit que si on veut que les gens croient un mensonge, il suffit de le répéter sans cesse. Les anticléricaux ne cessent de répéter leur discours sur l’évolution et les gens l’acceptent sans le remettre en question. Ils entendent des hommes instruits avec des diplômes impressionnants qui pérorent sur les singes, les fossiles, que sais-je d’autre, et ils se disent: « Bon, je n’y comprends rien, mais je suppose que ça doit être vrai si ces types intelligents le croient. »

Et surtout on voit cet homme si sûr de lui, de son influence, de son image tellement respectable qu’elle en devient incontestable et qui après un petit malaise va orchestrer un drame épouvantable.

Richard est pour moi un monstre de froideur, d’égoïsme, d’hypocrisie. Il se regarde dans la glace sans broncher, il s’auto-congratule, s’auto-apitoie, et même s’auto- satisfait au lieu de combler les manques sexuels de Penny. Richard Weatherford, quand vous le découvrirez, risque de vous faire bondir tant il est répugnant sous ses airs doucereux. J’ai aimé par contre beaucoup Gary et Sarabeth, ces deux jeunes amoureux si touchants, ancrés dans leur temps alors que ce temps dans cette petite ville recule et recule encore sous l’influence sordide des puritains en reprise d’influence. Gary et Sarabeth, de ces jeunes tués d’ennui dans les villes de l’Arkansas. J’ai aimé ces deux jeunes gens.

Roman excellemment noir, encore une fois Jake Hinkson descend en flèche ces églises qui défendent ce qu’il y a de pire, et dans cette ambiance de crimes, de péchés, de mensonges et de chantage, il signe encore un formidable roman, jubilatoire et qui met en pétard jusqu’à la fin. Bref, j’ai adoré !

« La pyramide de boue » – Andrea Camilleri – Fleuve noir, traduit par Serge Quadruppani

« Le coup de tonnerre fut si fort que Montalbano, non content de subir un réveil passablement effrayant; effectua un grand bond et manqua de peu tomber du lit.

Ça faisait plus d’une semaine qu’il pleuvait des cordes sans une minute d’interruption. Les cataractes s’étaient rouvertes et semblaient décidées à ne plus s’arrêter.

Il ne pleuvait pas seulement à Vigàta, mais sur toute l’Italie. Au nord, il y avait eu des débordements et des inondations qui avaient provoqué des dégâts incalculables et dans quelques localités, les habitants avaient été évacués. Mais au sud non plus, ça rigolait pas, des rivières qui paraissaient mortes depuis des siècles avaient ressuscité armées d’une espèce de désir de revanche et s’étaient déchaînées, détruisant habitations et terrains cultivés. »

Andrea Camilleri est maintenant un vieux monsieur, son commissaire Montalbano a lui aussi vieilli. Mais le plaisir est toujours aussi entier à retrouver l’esprit de l’un dans l’autre. Car si Andrea Camilleri est vieux, il est toujours bien vivant, toujours plein d’humour mais aussi de colère, d’ironie grinçante, mais encore de goût pour l’amour et la bonne table. Tout ça se reflète dans Montalbano, et est encore très puissant dans ce livre, coup de cœur pour moi tant tout est si bien dit de ce qui pourrit la Sicile et le monde. La pyramide de boue, métaphore parfaite pour l’intrigue de ce roman qui dénonce la corruption à tous les étages – de la pyramide –  la « fangu », la fange qui finit par s’effondrer, couler, ruisseler et mettre à nu ce qui réside au cœur de cette colline en pleine déliquescence.

« Montalbano regarda les alentours. Ce paysage le désolait, lui serrait le cœur, le mettait mal à l’aise. L’énorme grue ressemblait au squelette d’un mammouth, les gros tuyaux ressemblaient aux os de quelque animal gigantesque et c’étaient aussi à des bêtes inconnues et mortes que faisaient penser les camions déformés par la boue dont ils étaient encroûtés. On ne voyait pas un brin d’herbe, le vert était recouvert d’une couche semi-liquide gris sombre, comme si un cloaque à ciel ouvert avait étouffé tout être vivant, des fourmis aux lézards. Dans l’esprit de Montalbano monta un vers d’une poésie d’Elliot qui s’intitulait justement La terre désolée et qui disait « là où les morts perdent leurs os ».

Ainsi Montalbano, célibataire car Livia est partie quelques temps pour se reposer des coups durs de la vie, Montalbano et toute son équipe va devoir résoudre le pourquoi du comment du meurtre du comptable Giugiu Nicotra. Et ce sera un mille-feuille à démonter. Tenace, curieux, en colère, épaulé par Fazio, Mimì Augello et dans une moindre  et comique mesure de l’inénarrable Catarella, il résoudra bien l’affaire après avoir tâtonné dans les méandres des montages douteux d’une bande d’entrepreneurs véreux. Un petit faible de ma part pour la scène où Montalbano met à jour le coupable et pour ce pauvre Pitrineddru à l’acariâtre mère.

 » Sans savoir comment ni d’où il venait, Pitrineddru se matérialisa.

C’était un colosse quadragénaire de deux mètres de haut, avec des cheveux qui démarraient pratiquement aux sourcils, des biceps de quatre-vingts centimètres de circonférence, des mains grosses comme des pelles.

-Qu’est-ce qu’il y a, maman?

-Pitrineddru, cori di lu mè cori, cœur de mon cœur, c’tes deux flics y disent comme ça qu’on est non déclarés et peut-être qu’ils vont nous faire fermer ‘u magasin.

Pitrineddru leur jeta le regard torve des taureaux qui vont charger. »

J’ai beaucoup aimé cette histoire, parce que c’est une jubilation de retrouver cette équipe de police si pittoresque, ces caractères si bien dépeints, cette colère sourde de l’auteur, marquée d’une ironie fatiguée, la lassitude naissante chez Montalbano de ce monde corrompu, de lui-même et de son corps vieillissant, la vue, l’oreille qui baissent inexorablement, les douleurs diffuses…Autre chose qui s’écroule, qui se délite, le corps… Reste l’appétit, persistant:

« En premier lieu, à peine rentré à la maison, il alla mater ce qu’Adelina lui avait priparé.

Ouvrir le four ou le réfrigérateur lui donnait exactement la même émotion que quand il était minot et qu’il brisait l’œuf de Pâques pour voir ce qu’il y avait dedans.

Peut-être pour se faire pardonner ses manières bourrues de la matinée, Adelina lui avait préparé un merveilleux plat de pâtes ‘ncasciata* et deux saucisses à la sauce tomate. »

Parfaite, vraiment parfaite métaphore que cette pyramide de boue sur un chantier abandonné, où sans cesse ruisselle la boue sous les trombes d’eau tombant des cieux, toute l’ambiance du roman est noyé sous les pluies incessantes, sous la boue où les pieds s’enfoncent et glissent, et une conduite énorme à demi enterrée où gît un corps.

« Le commissaire et Fazio rentrèrent dans le tunnel. Les types de la morgue avaient retourné le cadavre et lui avaient aussi nettoyé le visage.

Le corps était celui d’un beau gars trentenaire, cheveux noirs, dont la bouche entrouverte laissait apercevoir des dents saines et blanches. Sous l’œil gauche, il avait une cicatrice en forme de demie-lune. Le tricot, sur le devant, n’avait aucun pertuis de sortie, signe que le projectile était resté dans le corps. »

Bref, j’ai vraiment adoré ce livre, parce qu’il m’a fait rire – Camilleri n’omet jamais de nous faire sourire par le langage, le caractère, la singularité de ses personnages – parce que je ressens tout le temps le même dégoût face à certaines pratiques, face à la facilité qu’il y a à corrompre avec bien peu de choses, parce qu’Andrea Camilleri n’en fait pas toute une théorie, mais un juste constat facilement compréhensible par tous et sans se prendre pour le grand esprit du siècle.

« Les couleurs n’existaient plus, on ne voyait plus que la couleur grisâtre de la fange. Le « fang », comme disait Catarella et peut-être n’avait-il pas tort, parce que la fange avait pénétré dans notre sang, elle en était devenue partie intégrante. La fange de la corruption, des dessous-de-table, des fausses factures, de l’évasion fiscale, des arnaques, des bilans truqués, des caisses noires, des paradis fiscaux, du bunga bunga…

Peut-être, songea Montalbano, cet endroit était-il le symbole de la situation dans laquelle s’atrouvait le pays entier.

Il accéléra, pris soudain par la peur irrationnelle que sa voiture, contaminée, s’arrête en ce lieu damné pour se changer brusquement en débris fangeux. »

Avec une simplicité pas donnée à tout le monde, il nous en parle, du monde, avec sa dent dure pour les uns et son cœur tendre pour les autres.

Montalbano est en manque de sa Livia qui va retrouver le sourire grâce à Sélène, oui, Sélène et c’est pas beau, ça? Montalbano, ayant bouclé l’affaire :

« Le lendemain, il se leva à six heures, prépara sa valise, tiléphona au commissariat de Punta Raisi, se fit réserver une place sur le vol de onze heures, monta en voiture, alla au bureau, écrivit la demande de congé à envoyer au directeur du personnel, la donna à Catarella.

Puis il alla au supermarché où il y avait un rayon pour animaux domestiques. Il acheta un faux os et un castor en peluche qui couinait quand on le pressait. « 

Belle lecture, qui m’a fait beaucoup de bien. Merci Mr Camilleri.

Après la pluie le beau temps et Montalbano se met à chanter:

« Le lendemain apporta l’offrande d’un soleil triomphant et d’un ciel sans nuages.

Montalbano en fut si surpris et content qu’il entonna, lui qui chantait si faux, « e lucevan le stelle…« .

Et sous la douche aussi, il poursuivit son numéro musical… »