« Au nom du père » – Roman policier mais pas que… – Jean -baptiste FERRERO, éditions Lajouanie POCHE.

« Le majordome me guida jusqu’au bureau de son boss. Peut-être craignait-il que je fauche l’argenterie ou que je pisse dans les plantes vertes, mais en fait cela m’arrangeait car la baraque était si grande que j’aurais pu m’y perdre et mourir de soif pendant la traversée du salon.

La déco luxueuse et ostentatoire proclamait à la fois la fortune et l’absence de sens esthétique du propriétaire des lieux, dont les choix décoratifs correspondaient à la version friquée du coucher de soleil en canevas. Le moindre bouton de porte, le plus infime bibelot vous agressait l’oeil et beuglait: »J’ai du pognon, un gout de chiotte, et je vous emmerde. »

J’ai rencontré Thomas Fiera il y a déjà une grosse poignée d’années. Sur son blog. Que je lisais avec délectation, et relisais encore si j’avais le plomb. 
J’ai beaucoup ri avec cet énergumène de grande classe, et il m’a manqué. Mais oui ! Le revoici avec un roman dans lequel Pierre Hidalgo confie son père, même vieille carne colérique et capricieuse que Fiera père, pour le ramener à Nice. Jean – Baptiste Ferrero  va alors s’en donner à cœur joie sur ce trajet, avec ce vieil homme qui passe d’un état lucide au pédalage à vide en quelques minutes. Voici la voiture lancée sur la route vers la France, et comme on peut s’en douter, ce retour ne se fera pas sans encombres. Thomas est un détective privé qui ne fait pas dans la dentelle, il déteste les méchants (donc, les fachos, les traîtres, les menteurs, et tout à l’avenant, toute engeance nuisible à la paix du monde. ).
Se rendant dans la demeure du sieur Hidalgo ,duquel il va emmener le père, la plume au vitriol est à son apogée, dans la description de la gouvernante ( pauvre femme…! ):

« Pour une raison que je ne connaîtrais jamais, elle me lança un regard plein de haine et serra si fort les mâchoires que je pus entendre grincer ses molaires. Je renonçais à gaspiller un sourire pour cette gorgone et lui demandai à voir la señora Aguileira. Elle grinça de plus belle et pivotant sur ses talons plats, s’engouffra dans la bienfaisante fraîcheur du palais.

Quoiqu’à peine plus haute qu’une valise à roulettes et guère plus glamour, elle tricotait fort de ses petites jambes torses qu’il me fallut étendre le pas pour ne pas me laisser semer. »

Et encore, je ne vous donne pas tout, mais vraiment j’ai ri fort et beaucoup.

C’est aussi volontairement que je parlerai peu de la trame et du cœur de l’intrigue, pour que vous ayez le bonheur de vous marrer comme je l’ai fait. Je préfère vous montrer Thomas avec sa sensibilité, sa délicatesse.

C’est bien pour ça que je l’aime. Il peut bien faire ce qu’il veut, je valide. Je n’oublie pas qu’il s’agit de littérature, et que ce diable d’auteur sait écrire, et très bien. Ce n’est pas parce qu’il met dans la bouche de ses personnages, parfois, des phrases qui en font bondir certains et qui, moi, me font crouler de rire, ce n’est pas parce qu’il parle une langue verte et imagée qu’il n’instille pas de la réflexion, de l’intelligence, avec dans ce roman précisément beaucoup d’émotions diverses et une histoire, celle de l’Algérie des années 60. Thomas fait un bond dans le temps, ça l’atteint, ça le touche et puis bien sûr, ça le fout en rogne…Mais voici comment lui-même se décrit:

« Je suis comme ça: les enfants, les vieillards et les bébés animaux m’attendrissent au-delà du raisonnable. Un attendrissement toujours teinté de déprime car il y a dans la fragilité des uns et des autres comme une métaphore de notre universelle mortalité. À peine nés et déjà mourants, grignotés jour après jour, diminués sans pitié comme le sable du sablier.
Pour ceux auxquels ça aurait échappé, je ne suis pas le prototype du mec joyeux et légèrement insouciant. Même pas un brouillon raté. Plutôt son antithèse, en fait.
Bref. »

C’est ça que j’ai aimé, cette façon de balancer comme ça, à l’improviste quelques phrases comme celles-ci qui ramènent une profondeur humaine, et un vrai sens de l’écriture, parce que cette façon d’écrire en « montagnes russes », est saisissante. Aussi, parce que c’est fait tout en finesse, on ne s’y attend pas et soudain, vlan, grosse émotion.
Fans de Thomas Fiera, vous savez de quoi je parle. 

L’écriture se développe donc en mille nuances de ton, les passages un peu mélancoliques sont illico désamorcés par une bonne grosse volée d’humour, et j’aime tellement ça ! Mais on sent bien que Thomas a un chagrin coincé quelque part au fond de la gorge ou de son ventre.

Chargé de ramener en France, à Nice, un vieux bonhomme installé dans une maison de retraite en Espagne. Autant vous dire que ça ne sera pas de tout repos, le vieux étant recherché par une bande de truands. Le bonhomme a l’âge du père de Thomas, la même vie en Algérie dans les années 60.
Et voilà  donc Thomas embarqué dans sa Mercédès avec ce bonhomme sénile quand ça l’arrange, muet quand il veut, et vraiment emmerdant très très souvent…Le trajet sera semé d’aventures plus croquignoles les unes que les autres, avec des rencontres; comme cette jeune Adélaïde, à qui il ne faut pas en conter, et puis d’autres, plus ou moins dangereux, plus ou moins sympathiques, et puis toujours le vieux chameau qui fait des siennes. Mais qui parfois redevient un vieil homme au cerveau affaibli:

– »  Tout va bien, Joseph. Vous avez un peu dormi. C’était nécessaire. On a encore de la route à faire. Un peu beaucoup en fait.

-La…La route?

-Nous allons à Nice. Vous vous souvenez?

Il eut un sourire vague et un peu faux, un sourire de sale gosse en train de mentir.

-Bien sûr que je m’en souviens! Vous me prenez pour qui? Pour un gâteux? Allez! On y va!

Je payai la note, ridiculement peu élevée, comme souvent dans les restaurants espagnols, et nous sortîmes pour regagner la voiture. Joseph, vacillant dangereusement sur les graviers, s’était accroché à mon bras et, adaptant mon pas au sien, nous traversâmes le parking à la vitesse d’un escargot hébéphrénique. »

Comme souvent, c’est vrai, il est impossible de résumer l’histoire, mais je veux plutôt regarder de près cet auteur.
Car il ne faut pas s’y tromper, cet homme sait écrire, il sait surprendre. Oui, on rit, oui on éclate même de rire souvent, et puis tout à coup il vous saisit à la gorge avec un souvenir, de son père entre autres, il entre un instant en état de mélancolie, de chagrin aussi. Parler de l’histoire familiale, de l’Algérie des années 60, de l’exil, parler d’Adélaïde. Qu’il appelle sur la route:

« Salut, Adélaïde ! C’est Thomas.

-Salut.

Adélaïde a le verbe rare et l’enthousiasme très intériorisé. On s’y fait.

Guère le choix, à vrai dire.

« -Tu es au courant pour le Vésuve?

-Oui, je suppose qu’il n’y a plus d’avion, que tu es bloqué avec ton petit vieux à transbahuter et que tu as décidé de le conduire à Nice en voiture. »

Ce qui est bien avec les gens supérieurement intelligents, c’est qu’ils vous comprennent sans qu’il soit besoin de longues phrases. C’est également ce qui les rend parfois très pénibles. Ça dépend des jours.

« -C’est bien ça.

-Donc tu annules notre rendez-vous de ce soir?

-Euh…oui.

-Non…Je…

-Oui?

– Je t’embrasse.

-Prends soin de toi. »

Et elle raccroche. 
C’est Adélaïde.

Elle est plus dingue qu’un lièvre de mars, plus glaciale qu’une banquise, plus bouillante que la lave, aussi tranchante qu’un rasoir et plus dangereuse qu’une grenade dont on a égaré la goupille. C’est ma nana et je l’adore. »

C’est pas beau, magnifique, même, cette description d’Adélaïde, non ?

Non, je n’en dis pas plus, ce serait gâcher le plaisir de lecture. Et puis résumer l’immense chaos de ce trajet en voiture est clairement impossible. Il ya plein de méchants, plein d’imbéciles ( parfois en un seul bonhomme ) et j’ai beaucoup beaucoup ri. C’est un livre « d’action », mais aussi de réflexion; sur l’âge, sur l’humanité, sur les hommes et les femmes qui, confrontés à la vie se font « stratèges « . J’adore ce personnage, ciselé, drôle et touchant.
J’ai retrouvé avec un grand plaisir la plume de J.B. Ferrero, brut, railleur, et puis tendre et mélancolique. Belle et régénérante lecture

Mais cette lecture drôle et irrévérencieuse est pourtant touchante. C’est le genre de livre qui fait du bien. Vous y croiserez de sacrés personnages – de beaux rôles aux femmes, merci -, et un pan d’histoire derrière le rideau tiré.

Je remercie infiniment Jean-Baptiste Ferrero de m’avoir permis cette lecture qui en ces temps verts de gris soulève l’envie d’aller en dégommer quelques uns.
Merci !

« La mort du torero » -Ed Lacy – éditions du Canoë, traduit et préfacé par Roger Martin ( USA)

La mort du torero par Lacy« Frances m’éveilla par un baiser dans le noir. Nous dormions nus et, comme je faisais glisser paresseusement ma main le long de son dos satiné avant de m’attarder sur ses hanches pleines, elle se retourna brusquement et murmura: « Touie, pose ta main ici. »

Touie, c’est le petit nom que donne Fran à Toussaint Marcus Moore, son mari et amour. Tous deux ont la peau noire – et je le précise parce que l’aventure que va vivre Touie  dans ce roman le ramènera parfois à sa couleur de peau et à ce qu’elle évoque à certains –  Touie, lui, travaille pour la Poste. Il fut détective et cette histoire va le remettre dans ce costume qu’il n’aime pas, ou plus. Fran lui annonce qu’elle attend un enfant. Il va donc falloir plus d’argent, et c’est ainsi qu’il acceptera une mission au Mexique, bien à reculons, mais il ira.

« À la seule pensée de reprendre une activité de détective, de fouiller dans les poubelles d’autres êtres humains, je me sentais minable. J’appelai la poste, dis au répartiteur que je ne me sentais pas bien et lui demandais si je pouvais prendre mon après-midi à partir de treize heures.

« Pas de problème, Touie. J’ai compris que t’étais à côté de tes pompes ce matin. Une soirée trop arrosée? »

Je n’étais jamais venu aux nouveaux bureaux de Ted et je me sentais déplacé avec mon pantalon et mon coupe-vent usés, plus sales que jamais après les livraisons de paquets. Sur sa porte, on lisait simplement Agence Ted Bailey, en lettres de taille modeste, sans indication qu’il s’agissait d’une boîte de privé. la réceptionniste rousse coquette était aussi voyante que le mobilier moderne et les quelques tableaux contemporains sur les murs. »

La  femme d’un journaliste pense que son époux a été assassiné par le célèbre torero El Indio, à cause de ses articles critiques sur cette star locale de la tauromachie. Celui-ci est en effet soupçonné de tricher et notre détective doit faire tomber le masque. La cliente, Grace, est herpétologue et notre détective, ça lui fait froid dans le dos. Mais c’est un homme calme, réfléchi, très fin aussi dans l’approche psychologique de ses rencontres.

Je découvre là un auteur dont j’ai tout aimé. Son histoire, ses engagements, son écriture, sa bienveillance avec les personnages féminins. Autant vous dire que ce roman est un coup de cœur, parce que cet écrivain ( je vous mets plus bas la présentation de l’éditeur ) est assez différent des auteurs de roman noir de cette époque. Il met en scène un personnage doux, calme, qui préfère éviter la violence. Qui est fin observateur. Et qui décrypte son environnement avec beaucoup d’intelligence. En mission au Mexique, il y rencontrera les mêmes préjugés envers sa peau noire qu’à New York, on lui donnera les mêmes noms insultants, qu’il traite sans un froncement de sourcil…ou presque.

J’ai trouvé l’enquête presque secondaire dans ses détails, tant j’ai aimé observer cet homme. Sa relation aux femmes – je n’hésite pas une seconde à dire que le détective est féministe ( je sais que ça en énerve pas mal, je m’en fiche ), mais oui, féministe car respectueux, compréhensif, tolérant, patient et gentil – j’aime ce mot – en toutes circonstances avec les femmes. Même avec la terrible Janis, qui n’est pas de tout repos, mais quel beau personnage, elle aussi ! Grace, regard sceptique sur Janis et l’affection que lui porte Touie:

« Elle me fixa longuement, alluma une nouvelle cigarette, ses mains tremblaient.

-Toussaint, vous m’intriguez. Comment Janis peut-elle compter autant à vos yeux? Qu’était-elle sinon une petite cul-terreuse stupide et alcoolique?

-Écoutez bien, Grace, j’ai réfléchi à cette question plus longtemps que vous ne pouvez l’imaginer. C’est vrai, Janis était tout ce que vous venez de dire, mais elle était aussi un être humain, honnête à sa façon. Et Franck Bane était un arnaqueur brasseur de vent, mais je ne sais pas trop ce qui l’avait poussé dans cette voie, et, quoi qu’il ait fait, il n’a jamais lésé quiconque. Et puis, je vais avoir un gosse, je ne suis pas certain de le désirer, mais ça ne change rien au fait que je vais l’avoir. Pour le bien de mon gosse, je veux débarrasser la terre de gens comme Cuzo, qui, pour de l’argent vite gagné, tuent sans pitié ceux qui se trouvent sur leur chemin. »

De Mexico à Acapulco, on suit cet homme pacifique (autant que faire se peut ) qui réglera l’affaire aussi vite que possible, parce qu’il a hâte de rentrer chez lui, près de son épouse adorée, à laquelle il pense tout le temps. Car quant à se faire traiter de « négro », autant que ce soit chez lui. Cet aspect du livre est important, qui dénote un engagement militant, contre le racisme et contre le sexisme.

Fin du torero, selon Toussaint:

« Je me disais que Cuzo lui aussi avait dû être heureux, sinon il aurait fui l’arène ou essayé de toréer sans prendre de risques. Mais il avait revêtu l’habit d’un surhomme et désormais les gens ne connaîtraient jamais la vérité. El Indio, l’ancien esclave, avait trouvé la mort en héros populaire au lieu de finir comme un imposteur, une sorte de pantin national.

Moi-même je préférais ce sale type dans l’habit d’un héros. »

Un énorme coup de cœur pour cette enthousiasmante découverte. Tout y est remarquable, l’histoire, le ton, l’écriture et évidemment la traduction qui rend si bien le caractère des personnages. Chapeau !!!  Et MERCI Aurélie !