« L’illusionniste » – Edouard Jousselin -Rivages

« Bonjour à tous, eh bien, d’abord, merci. Merci de votre présence, pour cette première de La Réceptionniste.
Ce théâtre n’est pas très grand, mais je suis heureux de le savoir comble pour cette soirée. Je crois reconnaître quelques visages familiers dans l’audience. Merci de votre confiance, j’espère qu’elle sera récompensée et que vous passerez un très bon moment.

Vous le savez peut-être, c’est ma première pièce; cependant je ne demande pas l’indulgence du débutant pour moi, faites-le, je vous prie, pour les acteurs qui ont dû intégrer mes dernières remarques ce week-end encore. Ils sont tous fantastiques, vous verrez. »

Et à mon très grand plaisir, revoici Edouard Jousselin, dont j’avais lu les deux précédents romans avec délectation, le revoici, l’illusionniste, et je suis impressionnée par la capacité de cet auteur encore jeune à renouveler sa façon d’écrire, ses sujets, la malice qu’il y met parfois, et surtout, une grande intelligence et un sens du récit assez incroyable. Il m’a menée par le bout du nez du début à la fin. Ce qui m’a plu, vraiment, c’est la construction complexe – pas autant que dans « La géométrie des possibles » tout de même – et le sentiment, en lisant, qu’il s’amuse. Il se joue de ses personnages, des lectrices et lecteurs, il s’insinue aussi dans l’histoire, et ma foi, une fois de plus je suis bluffée ! Tout ici est jeu de miroirs, jeu de dupes, jeu :

« Etienne approche du miroir de la salle de bains. S’y regarde intensément droit dans les yeux. Grimace, serre les dents. Lève le poing.

C’est à moi que tu parles? C’est à moi que tu parles? »

L’histoire débute donc dans un hôtel sur une plage, un soir de réveillon. On rencontre une réceptionniste charmante, qui fait très bien son travail, une jeune femme dont l’auteur ne fait pas une caricature, mais en fait un vrai personnage, avec de la réflexion, un joli sourire, bref, elle est adorable, Charlotte.  Un soir de cafard, Étienne Pois – c’est le nom de cet auteur cafardeux – se livre, elle lui parle, simplement, et ça lui fait du bien. Elle lui raconte une drague lourdingue et en lisant, on la voit, jeune femme rayonnante et souriante, qui parle d’un mec vraiment nase et Étienne en rit.  Puis il réfléchit sur son sort, sa vie et ce qu’on lui propose.

« Son agent est un con, il l’a deviné dès leur première entrevue. Mais quoi, il n’allait pas faire la fine bouche, aucun choix ne s’offrait à lui; un agent con spécialisé en comédiens ratés, comme les petits avocats des petits délinquants. » 

Et puis à partir de là, le livre va de glissement en glissement, c’est à dire que l’histoire se déplace doucement, avec la vie des personnages, avec eux, l’histoire mute. Je vous l’avais dit, cet écrivain n’est certainement pas « ordinaire », parce que cette construction déstabilise, on se concentre fort, et après un réveillon en bord de mer, un couple…puis des scènes de leur vie commune, on glisse encore, temps et espace, et on se retrouve à Paris, dans un théâtre, avec Edouard Jousselin qui bavarde avec le metteur en scène de sa pièce. Nous y voilà. Oui, parce qu’il l’a écrite, cette pièce.

Au fil des vies contées de ses personnages comme au fil de l’eau d’une rivière qui jamais n’est la même, finalement, comme dans le roman précédent, eh bien il nous balade, mais moins géographiquement qu’humainement. Il nous infiltre dans la vie de ses personnages, ceux de la vraie vie métissés avec ceux de la pièce… ceux de la pièce, et lui là-dedans. Vous suivez?
Vous savez, il m’a fait rire, il m’a bluffée, il m’a vraiment épatée par son incroyable talent d’auteur joueur, oui, parce qu’il joue, se joue du lecteur, de ses personnages . Vraiment pour moi ses livres ne ressemblent à aucun autre,  – et j’ai beaucoup beaucoup lu – ( car je ne suis pas jeune, ben non! ) . On croit toujours que le dernier livre lu a été le meilleur, et puis arrive Edouard Jousselin avec Charlotte, et voilà, l’aventure se poursuit. Je sais que des érudits diront mieux que moi et avec plus d’analyse « sérieuse », certes…mais mon objectif n’est pas de faire une explication de texte ( oooh non, misère ! ), mais juste vous dire que si vous ratez Edouard Jousselin et son écriture, vous aurez vraiment raté quelque chose. Ce roman, comme les précédents se lit comme un roman d’aventure, humaine. Je tiens à l’extrait suivant, Charlotte au théâtre:

« Le rideau s’ouvrit et elle fut saisie par le décor qui ne ressemblait pas exactement au hall de son hôtel. [•••]

La petite musique de fond aussi avait figuré dans une playlist de la fin d’été, la version instrumentale du titre Big Big World d’Emilia.

Mais ce qui la troubla plus encore, c’était la réceptionniste de la pièce, le personnage principal. La comédienne ne lui ressemblait pas, elle était plus vieille, déjà ridée, moins blonde aussi, mais enfin, tout avait été fait pour approcher ses traits, ses goûts, ses attitudes, le maquillage, la coiffure, la manière de se tenir, les musiques qu’elle aimait, sans évoquer, bientôt, son élocution, son vocabulaire, les petites  postures que Charlotte se savait prendre. »

Attention ! On est mené par le bout du nez jusqu’aux derniers mots, c’est simplement génial. Je vous ai proposé ici quelques extraits choisis, qui ne disent vraiment pas grand chose de la complexité du livre, du côté « tordu » d’Edouard Jousselin et je lui lance un grand merci et lui dis : Surtout, continuez !

« La vérité de cette histoire, mesdames et messieurs, et Edouard la connait très bien, c’est qu’il ne s’est rien passé dans cette pièce qui mérite d’être conté, ni ce soir-là ni jamais »

https://youtu.be/wpkS2DU_qMs?si=iwuikkT5xUKtHM8y

« La géométrie des possibles » – Edouard Jousselin, Rivages

« Ça ne fait pas de bruit. Du moins ça n’en fait plus. Le fracas bref, puissant, s’est éteint aussitôt après le formidable craquement de tôle, éphémère comme un lacis de foudre. Sur la route, on ne perçoit pas la moindre trace de freinage. Rien. Pas de bandes de caoutchouc en lignes parallèles sur l’asphalte brûlant. Seulement le silence des débris.

La Mazeratti Quattroporte couleur Bronzo Montecarlo est pliée. »

Le retour d’Edouard Jousselin avec encore une fois un livre surprenant. Et complexe. Cette complexité est indiquée dans le titre, bien sûr. « La géométrie des possibles » laisse présager un réseau où la géométrie prend des libertés, et où les possibles semblent infinis.

Bref. L’écriture est vraiment remarquable. On sent le plaisir taquin qu’a dû prendre l’auteur à nous promener de Quarré-les-Tombes, village du Morvan connu pour ses sarcophages mérovingiens, nombreux, et son réseau de Résistance, jusqu’à Los Angeles, en passant par un vignoble bordelais et Paris.

« Le chemin du retour est long, une heure de route par les départementales. À partir de lundi, elle devra se l’enquiller deux fois par jour. C’est le prix de Quarré-les-Tombes. Le prix de cette décision étrange qu’elle n’est pas certaine d’avoir prise. Aller vivre à côté de chez son père, pour l’épauler, pour partager la perte de Marianne, sa mère. Pour réaliser aussi le fantasme de Dominique, habiter à la campagne, au milieu de ce grand machin froid et sombre qu’est le Morvan. « 

Il y a dans tout ça une idée maîtresse – celle qui évoque la géométrie et les possibles – des personnages, apparemment tellement différents les uns des autres, si éloignés socialement, intellectuellement, géographiquement et humainement, il y a les lieux, pas anodins du tout, et les allées et venues des protagonistes…j’avoue, je ne suis pas fortiche en géométrie, mais on se sent pris dans un réseau constitué de voyages et du ténébreux dark web. Des protagonistes si différents mais que toujours quelque chose relie. Par cette géométrie, une figure humaine complexe, faite de tous, se dessine; vies multiples, destins croisés, accidents…Isabelle:

« En quittant le Morvan, elle a voulu quitter une fin inexorable et écrite. Une vie comme on en fait à la chaîne. Une vie de rires et de larmes, une vie de repas et de sommeil, d’amours et de souffrances, de naissances et de maladies, une vie de voisins, d’emmerdeurs et de collègues. Une vie banale et petite. Enfin, elle a voulu quitter son destin provincial qui, pauvre d’elle, l’avait menée au village de la mort.

Mais la Camarde ne s’en est pas formalisée. C’est ici, en Californie, qu’elle lui avait donné rendez-vous. »

Isabelle écoute, pour se remonter le moral:

C’est brillant. Mes personnages favoris je crois que ce sont Cándido, Isabelle et Benjamin. Je ne vous dis pas pourquoi dans le détail, mais Isabelle est très touchante, Benjamin est brillant et Cándido est sans doute la victime des systèmes de notre société dite « moderne », victime, en filigrane, de tous les autres un peu.

« -Bonjour , monsieur. Je vous en prie.

Il ouvre la portière.

-Bonjour. Belle voiture, elle est toute neuve? J’aime beaucoup cette couleur.

-Eh oui, eh oui, répète Cándido. C’est exact. Vous avez de l’eau si vous voulez. Devant vous, dans la poche.

-Merci.

-Alors, direction UCLA, c’est ça? Vous êtes professeur?

-Si on veut. Je donne un cours de cyber-criminologie. Vous voyez, les crimes en ligne. Je travaille dans ce domaine, pour le compte du gouvernement.

-Je vois très bien. La cybercriminalité, je connais. Un ordinateur a volé mon précédent job. Il faudra songer à le coffrer à l’occasion, cette affaire m’a causé un sacré tort, plaisante Cándido.

-Ça nous arrivera à tous! Un code informatique nous bottera le cul en touche. En même temps, regardez, sans les prodiges du numérique nous ne partagerions pas ce trajet, répond Benjamin en pianotant sur sa tablette. »

Je l’avoue, j’ai été déstabilisée et il m’a fallu au moins les 200 premières pages pour saisir la structure du réseau diabolique décrit ici. Pourquoi diabolique? Parce qu’on va de supposition en suspicion, parce que tout ça est intriqué avec maestria et que même paumé on continue, pour savoir et comprendre.

Je dis bravo à l’auteur. C’est si fin et machiavélique en son genre que même si c’est difficile, on lit jusqu’au dernier mot !

Allez !  Lisez !

« Les Cormorans » – Édouard Jousselin – Rivages

« On avait beau l’espérer plus encore que la miséricorde des dieux, l’attendre chaque semaine derrière le brouillard, guetter au loin les sons timides qu’il produisait en lézardant l’océan, ce bateau ne portait pas de nom. Cela était inutile. Il n’y avait plus que lui qui effectuait la traversée entre les îles et les deux villes du continent Libertad et Agousto. Un petit vraquier du XIXe siècle, un peu défraîchi, sommaire, de tôle et de bois, qui toute sa vie de bateau n’avait charrié que du guano, cette fiente fraîche, friable, boueuse maintenant que la brume était permanente et que son voile humide mouillait tout.

À l’échelle de la région le vraquier faisait office d’intestin. Lui donner un nom aurait été ironique. Et on ne se moque pas d’un bateau, encore moins quand de son cabotage dépend la survie d’une province. »

Un premier roman assez surprenant, qui m’a bien accrochée et séduite. Pour le lieu et le temps et pour une certaine malice à jouer avec. L’histoire se déroule entre la côte ouest du continent sud-américain et « Les îles à Guano ». Une authentique situation géographique, mais des noms de lieux fictifs.

Le livre commence sur le vraquier qui dérive avec à son bord Vald et Joseph. Partout, la brume, le brouillard, Joseph est malade et Vald espère voir pointer la terre.

« Les  soirs tombaient lentement. Le blanc virait au gris, de plus en plus sombre, jusqu’à la pleine obscurité. Le temps s’engluait dans les dégradés successifs et semblait toujours ralentir, se figer. 

Bientôt, tout serait paralysé. Immobile et moite.Alors leurs membres s’enliseraient, leur sang coulerait visqueux comme la lave sur les pentes moyennes, leurs articulations se calcifieraient, une enveloppe solide comme du guano séché progresserait autour de leur cœur jusqu’à ce qu’il cesse de battre. »

Ambiance humide, étouffée  et puis nauséabonde. Ce bateau est celui du capitaine Moustache – alias Ernesto Lobras – . Ainsi nommé pour le trait de suie qu’il se dessine sous le nez pour estomper la puanteur. Un très beau portrait, juste un extrait :

« Seul marin familier de ces archipels calcaires, unique capitaine à affronter le brouillard, la commercialisation du guano reposait sur son ample stature. Cela faisait de lui, en cette année 1897, un des êtres les plus importants de la région. Assis sur une rente pour l’éternité, il disposait d’une épouse qui ne l’attendait plus, d’enfants éloignés goûtant une jeunesse confortable, d’une maison en dur sur le littoral au sud d’Arequipa, ainsi que de très nombreuses maîtresses parsemées au gré de ses voyages. »

 

Mais pour comprendre, il faut poursuivre. Ce début est une fin, et Édouard Jousselin va remonter le temps pour nous raconter ce qui a abouti à l’errance de ce bateau avec ces deux hommes à bord.

S’inspirant de l’histoire du guano, cet or malodorant qui créa des fortunes au XIXème siècle au Pérou en particulier, et ici au Chili, ce jeune auteur talentueux invente pour nous une « guerre » entre trois familles anglaises qui exploitent et vendent ce fertilisant hors pair vers le continent et ailleurs. Ainsi ces îles battues par les vents voient vivre ces familles pseudo aristocratiques, des roitelets qui règnent chacun sur son domaine, en concurrence pour dominer le marché de ce qu’on doit bien appeler de la merde. Mais oui…Pour ramasser, traîner, charger, transporter tout ça, les habitants locaux ou déplacés du continent qui vivent à Libertad ou Agousto, villes concurrentes. Derrière ça, il y a une histoire, celle d’une révolte qui fut écrasée, mais jamais digérée par les protagonistes. Et le capitaine Moustache est de ceux-là. 

Bref, je ne vous raconte pas tout, mais ce livre est plein de panache, parvenant presque à trouver le ton de ces voix sud-américaines, l’aventure, l’humour, l’histoire et en arrière un discours social, politique, une très bonne métaphore du pouvoir, de ses luttes intestines, de ses basses glorioles …basées sur la fiente.

On a là de beaux personnages, j’ai aimé Joseph et Catalina, que leur appartenance à des lords différents empêche de vivre leur amour. Ou la plantureuse diva métisse Lady Sue.

 » Elle avait été la véritable reine du continent, avait brillé en se produisant pendant les Fêtes du guano sur les îles, lors des visites coloniales, autant que dans les festivals populaires pour pêcheurs avinés. Et maintenant que restait-il à part l’étroite scène de l’auberge et quelques cabarets déserts jouxtant la place du marché? »

Des lords assez répugnants et finalement plus vulgaires à leur manière que les gars qui ramassent le guano sur les îlots, ou ceux du port qui chargent et déchargent le vraquier, des petits lords qui se prénomment Ménélas ou Agamemnon, excusez du peu… Il y a des intrigues, des mensonges, des trahisons, une trame serrée qui se dénoue sans ennui jusqu’à la fin. La vie des gens soumis à ce travail puant et harassant, les rivalités des petits chefs, ceux qui veulent leur revanche pour les humiliations passées, les défaites mal digérées, tout ça se déroule dans la brume épaisse et qui détrempe tout, fichue brume…Et l’auteur égrène les destins tristes et misérables pour les uns, pleins de bonnes affaires et d’opportunisme pour les autres. Une chose est permanente, c’est la violence, celle des lieux et du climat, celle des hommes.

« Riffi était donc le cinquième fils de la fratrie Stuart, le dernier-né d’une bande de sales gosses qui devraient grandir sans mère et sous la férule d’un père violent. Dans ce genre de villages, les jeunes travaillent tôt, ils apprenaient à chasser les pépites et à se débrouiller dans ces mondes minéraux où on ne trouvait jamais grand- chose pour subsister. San Miguel était construit sur un tas de poussière, laquelle s’engouffrait partout, dessinant sur le visage des Blancs des peintures indigènes.[…] L’hiver, la plaine était terriblement froide et même les enfants se réchauffaient au tord-boyaux. La barbarie et la folie s’installaient dans ces provinces, et des villages entiers furent rayés de la carte, détruits par les armes et la pauvreté. « 

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C’est là ce qui rappelle le plus ce côté toujours un peu magique des littératures sud-américaines, ce brouillard mystérieux, dont chacun se demande à quoi, à qui il est dû…C’est une belle idée que ce brouillard qui s’est installé sur l’île, épais, trempant tout et tout le monde, en nappes, en nuées, laissant malencontreusement voir le soleil sur la place un bref instant…

« La brume provoquait une impression constante de menace : elle anéantissait la possibilité d’un espace public. C’était pour cette raison que la ville grouillait lors de l’éclaircie quotidienne. Elle était le seul instant où les individus pouvaient redevenir citoyens. Se reconnaître comme les membres d’une même communauté. Le reste du temps, le pire risquait brutalement de survenir et, comme ça, sans aucun signe avant-coureur, briser une vie. »

Je vous laisse lire et comprendre comme vous le voulez cette métaphore assez riche de l’histoire, avec diverses interprétations possibles, ou bien cette brume n’est-elle que de la brume…

En cette fin de siècle:

« Il y avait dans l’air un son de page qui se tourne. Dans moins d’un mois , la reine Victoria, impératrice des Indes, célébrerait son jubilé de diamant. Elle assisterait, ornée de ses kilogrammes de joyaux, à une action de grâce à la chapelle St Georges du château de Windsor. On y jouerait la Symphonie n° 2 en si bémol majeur de Félix Mendelssohn, le compositeur favori de la reine. La soprano canadienne Emma Albani, ses joues dodues, ses anglaises, son regard niais, chanterait pour elle. ce serait magnifique. »

 

En tous cas, un roman réjouissant, intéressant et très bien écrit, plein d’invention, une écriture vivante, malicieuse parfois, j’ai beaucoup aimé !

Un lien vers un article très intéressant sur le guano