« Et coule le sang du désert » – Nathalie Gauthereau – Rouergue Noir

« Lentement, il fit tourner le volant de l’Audi sur l’avenue d’Annecy et prit le temps d’inspecter les lieux. Sur sa gauche, devant la galerie commerciale située au rez-de-chaussée d’une barre d’immeubles, il en dénombra six. Trois appuyés contre les gros piliers en  béton. Un sur sa trottinette électrique. Un autre assis sur un scooter. Et un dernier affalé dans un fauteuil de bureau. Cheveux longs sous la casquette. Barbes et moustaches clairsemées. Tous habillés en noir. Des merdeux, tout juste sortis de l’adolescence. Inconscients de la fragilité de l’existence. Et c’était bien ce qui faisait leur différence. Lui était à peine plus âgé qu’eux, mais il connaissait le prix de la vie. »

Voici le second roman de Nathalie Gauthereau, une suite du précédent : « Dans l’oeil de la vengeance »; ce sera peut-être une série, je ne sais pas. Nous y retrouvons l’avocate Louise Pariset et son collègue Jordan, et puis surtout Kofi Diallo qui est devenu l’assistant du cabinet. Le livreur de repas à vélo a trouvé un lieu de vie et un emploi. Hébergé chez Christelle, une autre bienfaitrice, il est heureux et fier de travailler dans ce cabinet. Une nouvelle affaire met en scène ces personnages, auxquels vient s’ajouter Fanny Costa, flic qui a été touchée par la jeune Léa. Christel travaille dans une librairie, son logement est  plein de livres et elle fait l’éducation de Kofi sur le mode de vie ici, en France:

« En France, les choses étaient vraiment différentes. Certains hommes faisaient la cuisine, la lessive et le ménage, des tâches dévolues aux femmes dans son pays. Kofi avait dû tout apprendre aux côtés de Christel. Laver son linge, passer l’aspirateur et repasser. Pour les repas, il n’y avait pas de règle. Si Kofi voulait manger à sa faim, il devait cuisiner. Quand il avait raconté ça à Fatou, elle s’était gentiment moqué de lui, mais en vérité, sa soeur enviait l’équité défendue par Christelle. Parce que chez elle, son mari ne faisait rien. »

Léa fréquente une bande de dealers et va se retrouver en danger. La capitaine Costa, touchée par la jeune fille, va faire appel à Louise pour tirer d’affaire la gamine. 
Le roman va donc raconter le chemin de Léa, mais surtout celui de Kofi.
Le jeune homme cherche son petit frère, dont il sait qu’il a quitté le Sénégal. Les parents à qui Kofi passe de nombreux appels, le mettent sous pression d’une part pour qu’il leur envoie de l’argent, et d’autre part pour qu’il retrouve son jeune frère Demba.
Kofi est pour moi le plus beau personnage du roman. Ce jeune homme qu’on a connu dans le premier volume trempé et stressé sur son vélo, pensait ici avoir trouvé la paix, mais de paix il n’y aura pas, tant que Demba ne sera pas retrouvé.
C’est donc cette recherche dans laquelle le garçon est aidé par ses employeurs, autant qu’ils le peuvent, qui est ici racontée.
Et bien sûr ce ne sera pas de tout repos (euphémisme ). Kofi va se trouver embarqué dans une voie qui lui coutera beaucoup.
Ce roman met en avant des femmes, Léa, Christelle, Louise, et puis Fanny, la flic.
Dans le premier livre, on a compris que Louise est homosexuelle, et dans celui-ci, elle tombe amoureuse de Fanny, ce qui est un peu problématique. 
J’ai aimé beaucoup Kofi, Christelle, et Léa. Kofi pour son courage, malgré la peur qui l’habite, vous verrez qu’il va traverser de terribles épreuves, tant physiques que psychologiques. Alors que le ciel de sa vie s’éclaircissait, tout devient sombre, terrible, triste et malgré ça, il va résister. C’est le plus beau personnage du roman; il est honnête, il est courageux et il est si heureux d’avoir trouvé une vraie place dans ce cabinet d’avocats.

Échange avec un livreur qui a traversé la Lybie pour venir en France, Kofi utilise toutes les pistes pour retrouver Demba:

 » C’était un pays dangereux où la vie d’un Noir ne valait rien. Là-bas , on l’avait traité comme un animal. Il se souvenait qu’une fois des gamins lui avaient jeté des pierres et leurs parents avaient rigolé en le traitant de singe. Pour les Lybiens, il n’était pas un homme, sa couleur de peau et ses traits épais en témoignaient.

-Moi je suis allé là-bas parce qu’on m’avait dit qu’il y avait du travail et de la nourriture gratuite. Mais pour nous, il n’y a rien. »

La chose que je n’ai pas trouvé vraiment indispensable, c’est l’attirance de Louise pour Fanny, on comprenait dans le premier livre que Louise est homosexuelle et ça n’apporte pas grand chose si ce n’est quelques « perturbations » émotionnelles, des tiraillements durant l’enquête entre les deux femmes. Ces deux femmes, quand elles se rencontrent, sont comme des aimants qui s’attirent et se repoussent. Bref. Elles devront travailler ensemble et ça se passera finalement bien, police et justice seront efficaces. Cette histoire m’a surtout touchée pour Kofi, pour le destin de Léa, pour Christelle aussi. Et puis pour Demba et pour tous ces êtres humains qui traversent des déserts, sont exploités, utilisés; dans le cas de Kofi en premier lieu par ses parents qui le harcèlent pour l’argent, par les entremetteurs qui font payer pour on ne sait vraiment quoi, pour ces jeunes gens qui croient à un eldorado et se retrouvent à dealer dans les quartiers périphériques des grandes villes en espérant devenir riches. La seconde moitié du roman, quand Kofi part à la recherche de son frère à Grenoble est éprouvante, émouvante et surtout surgit une grosse colère en lisant où en sont rendues les choses quant aux trafics de drogue. 

Certains passages, certains récits m’ont révoltée, mettant en lumière un pan de notre société défaillant, à n’en pas douter, sur l’éducation, la prise en charge des plus fragiles, la protection, car est plutôt préférée la répression. C’est-à-dire quand il est trop tard, même si on espère qu’on peut encore sauver quelques uns de ces gosses, parfois tout juste ados. Le passeport de Demba resté planté dans le sable du désert rencontrera le destin de Mbengue. L’histoire se poursuivra-t-elle dans un troisième volume ?
Histoire à suivre je pense. Des destins de jeunes gens d’ici et d’ailleurs mis au défi de vivre et survivre, traînant une histoire lourde, un parcours difficile. Il y a quand même des Christel, des Louise, des Jordan et des Fanny. Et le monde autour, toujours dur pour les plus faibles.
Des vies brisées, salies, meurtries, quand on ne rencontre pas une Christelle ou une Louise.
Une lecture intéressante, qui m’a souvent touchée, ou interrogée quand il s’agit des rouages judiciaires, policiers. Une lecture édifiante quant aux arcanes des réseaux de deal et des trafics en tous genres, humains y compris.Une lecture émouvante quand il s’agit de Kofi, de sa famille, et surtout, en ce qui me concerne, de la vie de Léa.

« Antoine et Isabelle » de Vincent Borel – éditions Sabine Wespieser

 

Je viens de terminer ce livre, que je n’arrive pas à qualifier, roman ou documentaire. Récit peut-être… Mais est-il besoin de lui donner un qualificatif .Il m’a fait renouer avec une lecture avide d’aller à la page suivante.

Le quai de Serin et les usines Gillet

Le choix des libraires : Choix de Christine Galaverna de la librairie LE MARQUE PAGE à SAINT- MARCELLIN, France (visiter son site) – 21/09/2010

« Il n’y a jamais eu de chambre à gaz à Mauthausen, affirme posément Florian ». Première phrase du roman et sa motivation première : le grand-père de l’auteur a été déporté à Mauthausen, il a vu les chambres à gaz, comme des milliers d’autres, et pourtant son témoignage est mis en question des années plus tard. Répondre à l’ignoble par un roman.
Un roman qui n’est cependant pas seulement un roman sur la guerre. Il va également au-delà de la chronique familiale, même si le point de départ est de rendre hommage à ses grands-parents. Il prend plutôt la forme d’une épopée : celle des hommes qui ont fui la misère de l’Andalousie, qui ont cru en la République espagnole, qui ont participé à la guerre d’Espagne pour sauver cette liberté dont ils avaient tant envie et besoin, qui ont connu une autre guerre, une autre barbarie, sont morts ou ont survécu, comme Antonio. Au destin d’Antonio et Isabel répond celui des Gillet, riche famille d’industriels lyonnais qui traversent les crises à leur manière, pas toujours très propre.
Antoine et Isabelle est un roman choral où se mêlent destins individuels et familiaux, où l’histoire de chacun donne son relief à l’Histoire avec un grand H et inversement.
Un formidable roman à la construction complexe, à l’écriture incisive qui retrace avec virtuosité l’histoire du premier quart du XXe siècle.

Et c’est ainsi que Vincent Borel narre le parcours de ses grands-parents espagnols, un couple engagé qui ne renoncera jamais à ses convictions . Parallèlement à ces destins de misère et de combat, Lyon, Villa Gillet, et la bourgeoisie industrielle de ce début de XXème siècle. Issue d’un soyeux ingénieux qui, grâce à la mise au point de teintures, va développer l’industrie chimique lyonnaise, la famille Gillet ( bien réelle ) sera une des plus riches familles de France, à l’origine de sociétés telles que Rhône-Poulenc ou encore Rhodia.

Les temps de guerre vont diversifier les productions. Quel lien entre Antonio et Isabel et la famille Gillet, me direz-vous ? Un lien qui peut sembler ténu, mais…Les quelques compromis et petits arrangements avec le climat plus que trouble  de l’époque verront les usines Gillet exporter en quantités conséquentes le tristement célèbre Zyklon B ( utilisé au départ comme antiparasite et insecticide ) celui dont Antonio verra un tout autre usage au camp de Mauthausen.

J’ai trouvé ce livre passionnant et cette période y est dépeinte très clairement. On a beaucoup reproché à Vincent Borel ne n’avoir pas provoqué d’empathie pour ses personnages. Je ne trouve pas ça juste en ce qui me concerne; mais il est vrai que l’écriture hésite entre récit documentaire et roman. Je me dis que peut-être c’est cette proximité familiale , forcément sensible, qui le freine, pour ne pas  tomber dans le « pathos », ce qui serait aisé compte tenu du tragique de ces destins. Peut-être est-ce aussi une façon argumentaire de défendre la vérité face aux négationnistes. Il intègre à son livre quelques textes que son grand-père a écrit à sa libération de Mauthausen. Antonio et Isabel seront naturalisés français à la Libération. Et Vincent Borel a, lui, demandé et obtenu la nationalité espagnole.

J’ai beaucoup appris, surtout sur ces années de guerre à Lyon. Le bureau du 8 Place des Terreaux fait frémir quand on y pense…De quoi je parle ? Lisez ce livre et vous l’apprendrez. Pour moi, un livre passionnant, émouvant, révoltant aussi parfois. 

« Sirène rhapsodie » – Sylvain Pattieu, éditions Cambourakis – Récits d’objets- Musée des Confluences

« Les sirènes

De base

C’est comme les dinosaures

Soi-disant elles ont des écailles

En vrai elles ont des plumes.

Les dinosaures

Ils ont mal fini

Météorite

Volcans

Ils se croyaient géants

Ils ont fini poulets. »

Ce livre est beau, drôle, émouvant, humain, intelligent, acéré…Bref, c’est beau comme tout. Je les ai lus, les petits livres de cette collection, j’en ai lu beaucoup, et celui-ci entrera au top ten de la Livrophage pour son écriture, son ton, mais aussi ses savoirs, ses regards sur l’objet, ses regards au-delà de l’objet. Ici il s’agit d’une sculpture de « Sedna » de George Arluk en stéatite, en provenance du Nunavut, au Canada et que l’artiste a terminée à Lyon en 2007.Cette œuvre est présentée au musée des Confluences pour l’exposition « Origines, les récits du monde ».

 » Il y a au Musée des Confluences, à Lyon, une statue verte de Sedna, sculptée par George Arluk. Au départ, ce musée, ce sont des notables, des négociants, des botanistes, des explorateurs, ils se font leurs collections. Des explorateurs du même genre que ceux allés chez les Inuits, sûrs de leur suprématie, sûrs de l’Europe, de la civilisation. Un peu partout ils prennent des objets. Pas seulement, mais aussi des objets. Ils les ramènent, ils remplissent leurs cabinets de curiosités. Plus tard, ils en font des musées, ou ils meurent et on en fait des musées, ou ce sont leurs héritiers, les autorités, les scientifiques: le musée Guimet, le Musée colonial, le Museum d’histoire naturelle de Lyon. »

C’est peu dire que Sylvain Pattieu ici casse les codes du récit d’objet. Il explore dans tous les sens, dans toutes les formes d’écriture, sous tous les angles, ce qu’évoque Sedna représentée par cette œuvre si belle, douce et arrondie, et tout ce qu’elle représente. Pour le peuple du Nunavut d’abord et avant tout. Car l’hommage rendu à ce peuple par cette œuvre, ce qu’elle évoque, son univers nous sont offerts, mais à nous d’en trouver le cœur et le sens.

« Elisapie parle de son cousin. Il s’appelait Tayara. Il était doux et gracieux. Il aimait danser. Ils écoutaient « I want to be free » de Queen, et ils dansaient. Il était tendre et il était triste. Il pensait ne pas avoir sa place dans le monde. Il s’est pendu.

Les Inuits ont un taux de suicide six à sept fois plus important que la population canadienne. Ce sont surtout les jeunes hommes qui passent à l’acte. »

 Avec délicatesse mais un parler franc, l’auteur évoque les spoliations, les abus de toutes sortes, infligés aux peuples premiers. Et le drame que vivent ces régions du monde et leurs habitants, ceux qui restent. Sommes-nous capables, nous, occidentaux, de comprendre ce lien fort entre un peuple et son territoire, et sommes-nous capables de saisir qui est Sedna? On saisit la beauté de ses formes rondes mais en captons – nous l’idée, le symbole et le sens? Sylvain Pattieu , lui, l’explore avec ce qu’il est et ce qu’il sait. Ce qui nous offre un moment de lecture à la fois très drôle, mais surtout poétique, tendre, auquel il se mêle, lui, son histoire, sa vie, il s’approprie l’objet, qui est bien plus qu’un objet. Bref, je n’en dis pas plus, cet opus de Récits d’objets entre définitivement dans mes favoris, voire Le Favori. Mais au fait, qui est Elisapie? 

« Dans l’œil de la vengeance » – Nathalie Gauthereau, Rouergue Noir

« Prologue

« Prologue

18 septembre 2020

La peur lui ordonnait de courir sans s’arrêter, mais sa respiration heurtée l’en empêchait.  Il stoppa sa course après avoir jeté un regard en arrière. Il n’avait besoin que d’une minute, pas davantage. Ensuite, il repartirait. Plus vite, cette fois. Beaucoup plus vite. Sa vie en dépendait. »

Ce prologue entame l’histoire d’une vengeance, mûrie de longue date, mûrie jusqu’à la pourriture. Je ne sais pas trop comment parler de ce roman qui selon moi tient par deux personnages, l’homme qui veut assouvir sa vengeance, surnommé le Borgne, et Kofi. Qui est Kofi? Kofi est un jeune homme venu du Sénégal et qui passe ses journée à vélo dans les rues de Lyon, les yeux rivés sur son téléphone en attente de livraisons à faire. Kofi est de loin mon personnage préféré parce qu’il va se trouver pris dans cette sordide histoire. Et finalement c’est ça qui va le tirer, de manière indirecte, de sa pauvre existence. Mais Kofi est de ces « esclaves modernes », il a souvent faim, lui qui amène aux gens de la nourriture à leur porte contre quatre sous.

Les personnages principaux, eux, sont 4 hommes et des avocates et avocats. Louise en particulier, jeune femme malheureuse après que sa compagne l’ait abandonnée. Pour dire franchement, ce volet ne m’a pas passionnée. On assiste à des scènes de chagrin, de jalousie, de soif de « vengeance », bref, ce volet du roman ne m’a pas captivée et n’est pas d’un intérêt majeur pour le cœur de l’histoire. Heureusement il y a l’homme à la paupière tombée, et il y a Kofi. 

Le petit monde des cabinets d’avocats lyonnais, de jeunes avocats qui fument des pétards entre deux clients, est plutôt bien dépeint, avec de la sympathie. Ici ils sont jeunes, vivants, à la cool, quoi. 

Bien plus intéressante cette histoire de vengeance, la vengeance d’un homme humilié et qui a juré de faire payer à ses soi-disant amis de jeunesse leur réussite et son échec. Aux funérailles de Gasparo, il observe:

« La gamine se cala derrière le pupitre et fit glisser son masque sous son menton. Elle portait des rails de chemin de fer sur les dents, c’était vraiment moche. Son frère, lui, restait en retrait, dans les jupes de son aînée. Une vraie mauviette. La merdeuse racontait que son père lu avait transmis de vraies valeurs, comme le respect et l’amour des autres. Putain, c’était des conneries tout ça! Alain Gasparo était une ordure, il lui avait gâché la vie et méritait de mourir. Peut-être qu’il en toucherait deux mots à la gamine si l’occasion se présentait. Il détestait les mensonges. »

Et puis je reviens à Kofi qui attire ici toute la sympathie. Cet exploité qui reste honnête, qui peine pour envoyer quatre sous à sa famille, se privant de tout, Kofi et son intégrité qui parviendra à s’en sortir en aidant les avocats chargés de retrouver le Borgne. Kofi qui a vu mourir sur le bateau qui l’amena en France tant de ses compagnons de misère, Kofi est tout de suite celui qu’on aime.

« Aux heures des repas, les livreurs formaient de petits groupes devant le tacos, le kebab, la nouvelle saladerie ou le vendeur de sushis. Dès que leurs commandes s’affichaient sur leur boîtier, ils se dispersaient dans les rues comme une nuée d’étourneaux dans le ciel. La police ne pouvait pas tous les contrôler. Depuis la crise du Covid, le recours aux livraisons à domicile avait explosé et les livreurs étaient de plus en plus nombreux. mais si un sans -papiers comme Kofi se faisait attraper en train de griller un feu, un stop, ou de rouler sur un trottoir, c’était pour lui la garantie de retour au pays. C’est ce qui était arrivé à l’ancien colocataire de son ami Cheikhou. […]

Kofi ne pouvait pas rentrer au Sénégal. Même si Dakar lui manquait et qu’il voulait revoir sa mère, sa fiancée et ses amis, il ne pouvait pas retourner là-bas. Pas avant d’avoir réussi sa vie en France. Son père s’était endetté pour son voyage, ce n’était pas un don mais un prêt. Il le lui rappelait en toutes occasions, réclamant son dû avec intérêts. Kofi n’avait donc pas d’autre choix que de rester en France te de travailler pour aider sa famille au pays. »

J’ai bavardé aux QDP avec Nathalie Gauthereau, charmante personne. Je ne peux pas dire que j’ai adoré ce roman, mais c’est facile et agréable à lire, les personnages sont bien dessinés et en particulier Kofi dont on perçoit qu’il est peut-être bien le personnage préféré de l’autrice elle-même. Traités avec finesse la notion de vengeance et l’exploitation de pauvres gens. De bonne facture.

« A la pointe » – Pierric Bailly- collection « Récits d’objets » – Musée des Confluences/ éditions Cambourakis

41Cv9Dtr10L._SX195_ » Avant de commencer ma petite enquête, je l’acceptais comme une forme abstraite sur laquelle chacun projette ce qui lui chante, et dans l’idée de ce texte à écrire, je m’imaginais collecter les différentes interprétations en même temps que les différentes appréciations que ce drôle de bâtiment inspire au visiteur comme au simple promeneur. Dès la première prise de contact avec l’équipe du musée, je me lance: » Qu’est-ce qu’il vous évoque, à vous? » Et voilà qu’on me donne la bonne réponse, celle qui a été avancée par les architectes comme étalon, comme idée directive. J’apprends qu’il représente quelque chose de précis, qu’il a un modèle, un modèle concret. Qu’il s’agit d’une forme figurative, même si très libre dans sa traduction, mais qu’elle possède un référent dans le réel. »

Le seul début de ce charmant petit livre m’a ravie! Comme moi, y sentez-vous un petit rien de moquerie indulgente?

Musculation et pilates:

« Ça s’appelle comment ce que vous faites?

-Calisthenics

-Et ça consiste en quoi, du coup?

-En ça. »

Je prends quelques secondes pour observer un peu plus attentivement.

-C’est un peu comme de la muscu, quoi.

-Ouais.

-De la muscu dans la rue, c’est ça?

-…

-Bon, OK, merci. »

Je ne voudrais pourtant pas alimenter le cliché du malabar écervelé, je tombe sûrement au mauvais moment – si ça se trouve, il vient d’apprendre la mort de son grand-père, le pauvre.

Une chose dont je me rends compte, c’est que j’ai plus de facilités à aborder un groupe de mecs qu’un groupe de filles. Auprès des filles, je redoute toujours de ne pas être pris au sérieux et de provoquer des réactions du style: Non mais le type, il s’incruste en plein cours de Pilates, il te baratine qu’il écrit un livre, genre c’est un romantique, vas-y. Mais sois sincère, invite-moi direct à prendre un verre, pas la peine de te faire passer pour Marc Levy. »

Enchantée une fois de plus par cette petite collection, un auteur, un objet du musée des Confluences. Gros plaisir avec cet opus, pour lequel Pierric Bailly a choisi le contenant plutôt qu’un contenu comme objet, et j’ai trouvé ça passionnant. Je ne suis pas lyonnaise, mais ce bâtiment ne m’inspire pas grand chose, si ce n’est un vieux vaisseau spatial échoué là. En parlant avec une amie lyonnaise il y a peu, elle m’a dit la même chose. « Je n’aime pas ce bâtiment, je le trouve laid, il me fait penser à l’épave d’un vieux vaisseau spatial. « . Je crois que ce côté « raté » que j’y vois est dû en grande partie à l’autoroute qui rase l’ensemble, au béton très présent autour, par le fait que personnellement je n’y vois pas grand chose en fait…Mais faut -il interpréter ce bâtiment? J’y suis allée visiter les collections et des expos temporaires et je m’y suis sentie plutôt bien.

 

IMG_0467Mais dehors, ma foi, je suis peut-être un peu bornée, pas dans le coup ou je ne sais quoi, mais je ne lui trouve aucun attrait. Je ne serai pas péremptoire, d’autant que ce petit livre peut avantageusement faire percevoir les choses autrement. Pierric Bailly, lui, me semble bien perplexe tout de même et il va passer un temps d’exploration autour de ce le lieu, en recueillant les avis de toutes les personnes qui le « pratiquent » quotidiennement. En tous cas  ceux qui en ont fait un lieu de vie, que ce soit pour du sport, pour l’aide caritative aux gens échoués sous ce vaisseau qui les abrite, ou les promeneurs, les amoureux…Ce que Pierric Bailly va constater, c’est que ce quartier qui était un pôle industriel à l’abandon a retrouvé vie. Certains personnages comme Alessandro, en particulier, sont très émouvants (mais je vous laisse lire son histoire ).

On sait certes que cette construction a donné lieu à de nombreuses polémiques, en particulier sur le coût, quand on s’est aperçu qu’il reposait sur un fond limoneux absolument inapte à supporter cette structure, etc etc… Là n’est pas ou n’est plus vraiment le propos. Le lieu, cette confluence du Rhône et de la Saône était trop beau pour y renoncer.

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Une architecte suisse, dans une association d’aide aux sans-abri:

« J’aime pas du tout. J’ai des valeurs très communistes en architecture. Je suis pour l’architecture soviétique: simple, rationnelle, efficace, fonctionnelle, pas de fioriture, ultra-sociale. Ce bâtiment, c’est tout le contraire: racoleur, tape-à-l’œil. Ça en met plein la vue mais ça s’arrête là. C’est bien construit, je dis pas, et puis c’est beaucoup de métal, toujours mieux que le béton, au moins ça se recycle…Mais pour moi, un musée, ça doit être une boîte rectangulaire. Là, c’est clairement un caprice. Après, on a besoin de ce genre d’architecture pour faire parler, pour attirer les touristes… »

Donc, notre auteur curieux va s’installer quelques temps aux abords proches du musée et aller à la rencontre des passants, mais aussi des hommes qui nettoient l’extérieur du musée, verre, acier, béton, encordés à l’assaut des parois, mais aussi d’autres qui travaillent dedans. Et puis et puis, on se rend compte que cet endroit vit, pas pour le musée en lui-même, mais pour l’espace externe qu’il offre pour toutes sortes d’activités. L’espace seul et nu, sans la construction qui propose des coins, recoins, cachettes ou espaces ouverts,  aurait-il pu susciter les mêmes usages ? 

Les amoureux ou le baiser:

« En pivotant sur mon banc pour les suivre, je découvre, juste en face de moi, assis sur les dernières marches du socle, une femme et un homme qui s’embrassent. Et alors, qu’est-ce que ça peut te foutre? me direz-vous. Mais rien du tout. Ils font bien ce qu’ils veulent, évidemment. Je remarque seulement que ça fait un moment que ça dure. Je n’ai pas regardé l’heure en arrivant, mais ils doivent s’embrasser depuis au moins cinq minutes. Et encore, je n’étais pas là quand ils ont commencé. Ils s ’embrassaient déjà quand je suis arrivé. Si bien que, oui, je me pose des questions, forcément. Je me demande ce qui peut motiver un si long baiser. Il faut admettre que ce n’est pas courant. »

Et ainsi notre auteur, qui décidément m’amuse beaucoup, s’interroge sur ce qu’il voit. C’est léger, drôle, spirituel, et ça ne donne aucune réponse toute faite. La fin, et la promenade sur le quai Perrache, les annonces racoleuses pour un « workside »:

« Un système rusé de palissades pédagogiques nous apprend que sur le site se tiendront bientôt un espace destiné à révéler notre workside No coworking, no flex office, no open space: Juste reveal your workside ( Nous voilà prévenus) – , un immeuble de bureaux incroyablement novateur: Lumen et son ouftop, conçu pour une à mille personnalités ou une à mille personnalisations ( comme on dit chez moi: oui, il y a des gens qui sont payés pour écrire ce genre de conneries) […]. »

Mieux que de lire mon bavardage, vous pouvez lire ce petit livre plein de vie et d’humour. C’est une lecture d’une petite heure, récréative et intelligente, pleine d’humanité.

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