« Archives de la joie – Petit traité de métaphysique animale » – Jean-François Beauchemin, éditions Québec Amérique

 NOTE DE L’AUTEUR

Archives de la joie par BeaucheminUn vieux chevreuil au museau grisonnant vient tous les deux jours, depuis le début de l’été, perdre rêveusement dans mon jardin un peu du temps qu’il lui reste. La lumière autour de lui pivote de quelques degrés, aménage ses photons comme pour le préparer au passage prochain vers l’au-delà. Je pense que, son corps lui échappant un peu plus chaque jour, il se tourne petit à petit vers une explication du monde plus abstraite, et comme épurée. On dirait que son subconscient désormais n’est plus d’accord avec lui, avec sa vie forestière si complexe et si passionnée de réel. De son regard, et de l’espèce de bilan qu’il semble établir, émerge néanmoins une chose demeurée extraordinairement concrète: la joie. Je connais cette joie. C’est celle que j’éprouve chaque fois que, comme mon chevreuil, je me retourne et que j’aperçois les quelques grandes constructions inébranlables de mon passé. C’est en songeant à ces choses-là, et à cette joie, que j’ai écrit ce livre, qui n’est ni roman ni poésie, ni essai, ni journal ou récit autobiographique, mais, puisque les animaux y sont si présents, une sorte de bestiaire de la mémoire. »

Article court pour ce recueil impossible à résumer, et dont ce préambule définit très bien à lui seul ce qu’il en est. Donc, la relation de cet auteur hors du commun avec la nature, avec le monde animal. Son chien s’appelle Camus, ça me plait beaucoup, ça ! Plus qu’une relation, c’est une appartenance entière au monde qui l’entoure, une connivence profonde, une compréhension implicite, une amitié. À propos des chiens et de la mort:

« Je ne crois pas une seconde que ces bêtes soient des êtres inférieurs, indignes de notre altruisme. Ce que j’observe chaque jour, c’est qu’ils vivent comme nous une vie jamais complètement déchiffrable, moins mystique que la nôtre, mais pas moins mystérieuse. Et cependant je résistais à la tentation de m’arrêter pour leur caresser la tête et échanger avec eux, comme je l’ai tant fait plus tard. Je courais, je courais. On m’affublait de surnoms comme Le Sprinteur, ou l’Autruche. On admirait par ailleurs la fermeté de mes mollets, l’aérodynamisme outrancier de mes muscles ischio-jambiers. Mais on ne remarquait pas que, presque à chacune de mes foulées, je jetais un œil par-dessus mon épaule pour voir si la mort était ou non en train de me rattraper. »

Le chapitre « L’indifférence », où l’auteur se met sous l’œil de son chat est des plus réjouissants, extrait  (je m’empêche de mettre le chapitre entier (…) :

« Le dimanche, après avoir bien mangé et bien bu, mon chat Scooter passe l’essentiel de la journée à m’observer. Ce regard sévère posé sur moi est celui d’un juge impitoyable. Si je l’ai bien compris, il souhaiterait que je ressemble davantage à Humphrey Bogart, et que je réfléchisse aussi lucidement que Jean-Paul Sartre fréquentant dans les années quarante les cafés enfumés de Saint-Germain- des -Prés. Mon penchant de toujours pour l’abstraction et les concepts difficiles ne lui plaît guère. Il préférerait me voir défendre plus concrètement les causes qui me tiennent à cœur, et ne me pardonne pas d’avoir plutôt choisi comme instrument de combat l’écriture de livres poétiques, c’es-à-dire ambigus. Mon intérêt pour les chiens le laisse perplexe. Il n’aime pas leur soumission à un maître, équivalente pour lui à une espèce d’obéissance au destin. »

J’ai déjà parlé d’autres livres de Jean-François Beauchemin, et ma découverte au fil du temps de ses écrits me ravit à chaque fois, j’aimerais vraiment qu’il en soit de même pour d’autres, tant le lire est apaisant et enrichissant. Je termine avec cette conversation avec un lièvre (qu’auparavant l’auteur a sauvé d’un collet ) en fin du recueil:

« Un soir, tandis que j’arrosais le jardin, je sentis derrière moi une présence. Mon lièvre était là, son cou portant encore les marques des blessures, ses longues oreilles aérodynamiques pointant le ciel. « On m’a beaucoup demandé, me dit-il, de quoi était faite cette mort où je me suis attardé un moment, le temps en somme de faire plus ample connaissance avec elle. J’ai trouvé compliqué d’expliquer qu’il n’y avait rien, ni objets ni images, ni souvenirs ni pensées, ni sentiments ni conscience, ni Dieu, ni bêtes, ni personne. Mais le plus difficile reste encore de dire sans passer pour fou que j’ai néanmoins rapporté de ce séjour l’impérissable conviction que ma vie n’est pas inutile, et qu’il me faut pour la mener à bon port écouter, bien regarder, tisser des liens avec des inconnus, réfléchir et m’étonner, ne pas me décourager et persister quand tout semble me résister. Ce n’est pas que quelque chose m’attende tout au bout, puisqu’il n’y a rien. Mais je pense que d’ici là ma petite contribution est requise. »

J’ai trouvé que ces extraits, plus que ce que je pourrais rajouter disent qui est Jean-François Beauchemin, poète, vivant, drôle, et tellement fin et intelligent…L’amour de la vie et des êtres vivants, l’amour de la nature, conçue comme notre lieu évident et naturel pour exister. Un regard sur lui-même plein d’humour. Je n’ai pas plus de mots pour dire comme j’aime ce qu’il écrit, ce qu’il nous dit. Beaucoup beaucoup d’émotions.

« Le jour des corneilles » – Jean-François Beauchemin – éditions Libretto

Amazon.fr - Le jour des corneilles - Beauchemin, Jean-François - Livres« Nous logions, père et moi, au plus épais de la forêt, dans une cabane de billes érigée ci-devant le grand hêtre. Père avait formé de ses mains cette résidence rustique et tous ses accompagnements. Rien n’y manquait: depuis l’eau de pluie amassée dans la barrique pour nos bouillades et mes plongements, jusqu’à l’âtre pour la rissole du cuissot et l’échauffage de nos membres aux rudes temps des frimasseries. Il y avait encore nos paillasses, la table, une paire de taboureaux, et puis l’alambic de l’officine, où père s’affairait à extraire, des branchottes et fruits du genièvre avoisinant, une eau-de-vie costaude et grandement combustible. »

Voici un des premiers romans de cet auteur, dont j’ai chroniqué « le roitelet », court roman bouleversant sur les troubles psychiatriques, particulièrement la schizophrénie, et l’amour entre deux frères, histoire tendre et tragique.

Donc, on m’a offert il y a déjà quelques années celui-ci, écrit en 2004, qui reçut le prix France-Québec et a été adapté au cinéma en 2012 par Jean-Christophe Dessaint, un film que j’ai raté à sa sortie au cinéma. Et je pense qu’il attendait son heure, un creux dans mes lectures, envie de quelque chose de différent.

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Je pense que Jean -François Beauchemin porte un intérêt tout particulier aux troubles mentaux, il en parle avec compassion, intelligence, finesse, mais sans filtre. Ainsi du manque d’amour:

 » Mais père m’aime-t-il, m’aime-t-il seulement ?  » Ainsi parlais-je. Dès lors, je décidai de ceci : il me faudrait savoir, savoir absolument, désormais, si père me chérissait. Plus encore : il me faudrait voir son sentiment, le toiser comme on toise toutes choses en domaine de la Terre. […] De toute manière, pouvait-on concevoir de vivre, de circuler d’un bout à l’autre de l’existence sans que le regard encontre le sentiment ? Peste soit de cette introuvableté ! On voit bien l’arbre, la pluie, le poisson-chat, et ce n’est que juste phénomène : ces choses-là nous sont indispensables au vivre. Ainsi de l’amour. »

Il faut s’accrocher pour avancer ici avec ce père et ce garçon qui vivent en forêt, retirés du monde extérieur. On a d’ailleurs du mal à situer l’époque. On se pense en un obscur Moyen-Âge en la présence de ces deux êtres. mais sans doute pas comme on le perçoit en avançant dans le récit. Le fils, en besoin de vocabulaire :

« C’est à ce moment-là qu’amour établit sa paillasse en ma personne. C’est là aussi que je pressentis que parole donne vie à toutes choses en les baptisant d’un nom. J’appris le nom de père, puis celui de Manon, et ce fut pour moi comme si ces personnes commençaient à vivre véritablement : je les vis pour la première fois. Je toisai en ces noms-là comme je toisai en miroir ma face délivrée de ses crasses : ce fut révélation, et saisissement. »

20220904_175240Car c’est le fils qui raconte son existence, devant un tribunal qui le juge pour meurtre. Son récit, son plaidoyer pour qu’on le comprenne est donc ce roman, tout aussi bouleversant que « Le roitelet ». Car il est une fois encore question de troubles mentaux qui ont isolé le père. Le fils commence en racontant sa venue au monde, la mère morte, et lui…

« Car s’il me faut aujourd’hui tourner pour vous les pages de mon existence, il me faudra aussi, par même occasion et pour mieux traduire mon récit, ouvrir le livre de la vie de père, si étroitement emmaillotée à la mienne. Cela afin de vous instruire meilleurement des circonstances où je fus conduit à achever mon prochain, puis enseigné de vocabulaire et, enfin, mené ci-devant vous et les membres de ce tribuneau pour trancher mon cas. »

Une des difficultés du roman est la langue qu’utilise le narrateur, le fils. Il répète sans cesse qu’il n’a pas le langage. C’est donc une langue faite de mots improbables, bricolés, mais qu’on arrive finalement très bien à comprendre. C’est insoutenable la vie que va mener cet enfant, puis ce jeune homme au côté d’un père dément. Il n’y a pas d’autre mot. C’est la mort de son épouse bien-aimée qui a causé cette folie, mais on comprend à la fin qu’il n’y a pas que ça.

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Je ne vais rien raconter, mais les quelques extraits vous permettront de vous faire une idée ce qu’est ce livre, pas aisé, pas confortable, parfois à donner la nausée. Ce qui dit à quel point l’écriture est puissante, elle va creuser loin et en fait accroche. J’ai voulu très vite lire jusqu’à la fin, pour comprendre l’indicible de cette histoire.

Si vous aimez sortir des clous et des sentiers battus, ce texte forcément va vous égarer loin sur les chemins de traverse. Il m’a fallu du temps pour sortir de cet univers. L’adaptation cinématographique est un film d’animation, pour les enfants, et ça me laisse perplexe, car il a dû falloir retirer ce qui fait la force et le côté insoutenable de cette histoire. Bref. Ce livre est un coup de cœur, pour le sujet difficile, pour l’écriture incroyable, pour l’inventivité qu’il a fallu à l’auteur pour cette histoire; et je finis par cette phrase:

« Beauté est seule grammaire qui vaille. »

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« L’orangeraie » – Larry Tremblay, éditions ALTO/Coda

« AMED

L'orangeraie - Éditions Alto - Éditeur d'étonnant« Si Amed pleurait, Aziz pleurait aussi. Si Aziz riait, Amed riait aussi. Les gens disaient pour se moquer d’eux: « Plus tard ils vont se marier. »

Leur grand-mère s’appelait Shahina. Avec ses mauvais yeux, elle les confondait tout le temps. Elle les appelait ses deux gouttes d’eau dans le désert. Elle disait: » Cessez de vous tenir par la main, j’ai l’impression de voir double. » Elle disait aussi: » Un jour, il n’y aura plus de gouttes, il y aura de l’eau, c’est tout. » Elle aurait pu dire: « Un jour, il y aura du sang, c’est tout. »

Amed et Aziz ont trouvé leurs grands-parents dans les décombres de leur maison. Leur grand-mère avait le crâne défoncé par une poutre. Leur grand-père gisait dans son lit, déchiqueté par la bombe venue du versant de la montagne, où le soleil, chaque soir, disparaissait. »

Ce bouleversant petit roman m’a été offert, au Canada. Il se lit d’une seule traite, court, fluide, terrible. En 145 pages vibrantes, fluides et lumineuses, l’auteur nous livre pourtant une histoire affreuse, de ces histoires de guerre, de sacrifice incompréhensible à tout esprit rationnel, l’histoire d’une famille, père, mère et Amed et Aziz, jumeaux. De leur vie dans une orangeraie, leur ressource, leur lieu de vie. On entre dans le livre avec cette bombe qui détruit un pan de l’histoire familiale, les grands-parents, la merveilleuse Shahina dont la vie paisible s’achève dans la violence. 

640px-Orange_1271Des personnages de cette famille, unie, la mère Tamara est admirable, dénuée au fond d’elle de toute violence, avec pour seul objectif de vivre dans cette orangeraie, au jardin, avec ses fils qu’elle aime plus que tout. La voir souffrir a été un des moments sensibles de ma lecture, je l’ai aimée. Tamara, la clairvoyante, emmène Amed au jardin, pour lui parler:

« -Écoute-moi, Amed. Bientôt ton père entrera dans ta chambre sans faire de bruit pour ne pas réveiller ton frère, s’approchera de toi et posera sa main sur ta tête comme je l’ai fait moi-même tout à l’heure. Et toi, tu sortiras lentement du sommeil et tu comprendras, en voyant son visage penché sur le tien, qu’il t’a choisi. Ou il te prendra par la main, t’emmènera dans l’orangeraie et te fera asseoir au pied d’un arbre pour te parler. Je ne sais pas en fait comment ton père va te l’annoncer, mais tu le sauras avant même qu’il n’ait ouvert la bouche. Tu sais ce que ça signifie? Tu ne reviendras pas de la montagne. je ne suis pas au courant de tout ce que Soulayed vous a raconté, à ton frère et à toi, mais je le devine. Ton père dit que c’est un homme important qui nous protège de nos ennemis. Tous le respectent, personne n’oserait lui désobéir. Ton père le craint. Moi, dès que je l’ai vu, je l’ai trouvé arrogant. Ton père n’aurait pas dû accepter qu’il passe le seuil de notre maison. Qui lui a donné le droit d’entrer chez les gens et de leur enlever leurs enfants? »

L’histoire repose sur le sacrifice, l’idée de vengeance; on ne sait pas bien où se situe cette histoire, on le suppose, mais ça n’a aucune véritable importance, c’est le propos qui est universel. Et puis, au cœur de cette épouvantable action, voici Soulayed, la main vengeresse qui armera le corps d’un des jumeaux qui doit s’offrir en sacrifice pour venger la bombe sur la maison des grands-parents. Voilà, le nœud de l’histoire, c’est ça. Fanatisme guerrier et vengeur, déni d’humanité, il faut mourir en martyr. Et pire que tout il faut choisir qui le sera.

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Ce pourrait n’être qu’un livre sur la guerre, etc etc…Non. L’auteur, au-delà de ça, parle d’identité, d’amour, de lien, de famille. Et de chagrin. La fin est absolument bouleversante, magnifique. Qui dit que cette résilience qu’on met un peu partout n’est pas une évidence, ni toujours la clé du mieux être, et que parfois, garder un peu de cette colère nichée en soi, ça peut servir. Qui dit qu’aimer, perdre ceux qu’on aime, continuer à vivre sans, nous affaiblit mais nous consolide aussi, ainsi Amed/Aziz, devenu comédien, en conflit avec son metteur en scène. Aziz entre en scène:

« Aziz s’est avancé au centre de la scène. La lumière venant du plancher allongeait sa silhouette. Il ressemblait à une flamme très droite aspirée par le ciel. Il s’est adressé au public.

« Quel âge as-tu? Comment t’appelles-tu? Tu as le nom d’un père et l’âge d’un père. Mais tu possèdes bien d’autres noms et bien d’autres âges. Je pourrais te parler comme si tu étais mon frère. À la place de ta mitraillette que tes mains tiennent avec tant d’acharnement, tu pourrais porter autour de tes reins une lourde ceinture d’explosifs. Ta main serait sur le détonateur et ton cœur serait sur le mien. Et tu me demanderais de te raconter une histoire pour ne pas t’endormir afin que ta main, par inadvertance, n’appuie pas sur le détonateur. Et je te parlerais jusqu’à la fin des temps, cette fin qui est parfois si proche. »

Tragique, lyrique sans excès, mais surtout extrêmement touchant, voici un petit roman à découvrir absolument. Sur un sujet sensible, voici un texte qui frappe fort, à mon sens un réquisitoire contre la guerre d’une grande puissance de conviction. « L’orangeraie » a été couvert de prix à sa sortie en 2016, au Québec, en Grand Bretagne, en Allemagne, Belgique et Pays-Bas, en France avec le prix Folio des Lycéens et le prix Culture et bibliothèques pour tous.

Bref, un méchant coup de cœur.

Adaptation théâtrale, Théâtre du Trident ( ville de Québec )

« Proies » – Andrée A. Michaud, Rivages/Noir

Proies par Michaud« La Brûlée »

Mardi 18 août

Le mardi 18 août d’une année dont on se souviendrait plus tard comme d’une année de deuil et de stupéfaction, trois adolescents de Rivière -Brûlée, un village perdu parmi les collines, avaient quitté la maison familiale sitôt après le déjeuner, aussi excités que s’ils partaient escalader l’Everest, pour aller camper près de la rivière qui avait donné son nom à leur localité, un cours d’eau ayant depuis longtemps oublié les feux qui avaient ravagé ses rives à l’époque où la région ne comptait que quelques âmes. »

Revoici Andrée A. Michaud au mieux de sa forme. Je n’ai pas lâché ce roman et me le suis engrangé en peu de temps. Comment dire à quel point j’aime cette plume? 

D’abord pour les raisons suivantes. Cette femme a un sacré tempérament, ça se sent vraiment dans sa façon d’écrire et ça ne se perçoit pas trop quand on la voit. Pour l’avoir « rencontrée » pour la seconde fois aux Quais du Polar, c’est une femme plutôt taiseuse, discrète, peut-être plus à l’aise dans l’écriture que dans la parole. Si c’est pour écrire comme elle le fait, aucun problème. Ce livre est pour moi une grande réussite, tant pour la qualité de l’écriture que pour celle du « scénario »  et du fond de cette histoire. Comme dans ces autres livres, elle situe ses personnages dans une zone de campagne, forêts, rivières, une communauté villageoise qui vit au rythme des saisons, ici enfin l’été, court, donc qui donne lieu à des fêtes où tout le monde se rassemble. Une vie de village, quoi. Tout le monde se connaît, et en apparence sous le soleil règne la paix. 

Ainsi, trois jeunes gens, Abigail- Aby Baby- Alex et Judith, Jude, ont décidé de camper trois jours au bord de la rivière, celle qui donne le nom du village, Rivière Brûlée. Dans une ambiance joyeuse, ces trois jeunes amis s’en vont, et doivent rentrer pour la fête annuelle du village. 

20180927_230126« Lorsque Jude, Abe et Alex avaient pris la route avec sur leur visage ce sourire espérant l’infini, rien ne laissait présager que la folie dont ils s’apprêtaient à croiser le chemin ferait entrer les loups des contes, avec leurs dents acérées et leurs gueules baveuses, dans une région n’ayant entendu leurs hurlements qu’aux premiers jours de la colonisation, quand des hommes aux mains noueuses abattaient des arbres qui, dans leur multitude, semblaient repousser au fur et à mesure, les empêchant de voir les ombres qui rôdaient. »

Non, en ce jour d’insouciance, seuls quelques nuages s’élevaient à l’horizon, qui amèneraient peut-être un peu de pluie aux campeurs le lendemain. »

Dans cet extrait, l’autrice nous avertit, on sait que ces jeunes gens vont au devant de moments pénibles, on ne sait pas encore à quel degré et comment. Mais ce procédé au lieu de tuer le suspense, nous met en tension, nous qui lisons et nous enfonçons dans la forêt avec ces trois adorables jeunes gens. Qui d’ailleurs aiment jouer à se faire peur. En quelques pages, le décor est campé, ainsi qu’une galerie de personnages, parmi lesquels quelques uns, on le comprend, sont un peu marginaux pour diverses raisons. Et puis il y a les amis, des villages voisins, la communauté est accueillante et tant que le calme règne, tout va bien.

Bref, la plume d’Andrée A. Michaud s’en donne à cœur joie avec ces portraits, ces scènes de vie aussi, dans lesquelles elle nous présente les familles, parents et enfants, les personnes qui comptent et celles qui se contentent d’être là à certains moments. Nos trois jeunes gens, avant de partir, ont décidé de se donner des frissons et ont regardé « Déliverance »:

popcorn-gb7663a3a6_640« Ils avaient  glissé le DVD dans le lecteur et, tout en plongeant les mains dans un énorme bol de pop-corn, ils avaient regardé les gars entrer dans le bois. Au bout de quelques minutes, le pop-corn passait de travers et ils s’étaient calés dans les coussins du sofa, faut que j’aille pisser, tu iras tantôt, devinant, bien avant la fin du film, que cette histoire se terminerait mal. »

Puis. Comme ce tableau idyllique n’est pas tenable, nous entrons dans la forêt derrière les trois jeunes gens, ils posent leurs tentes, rient, profitent de cette escapade. Ce ne serait pas de Mme Michaud si n’arrivait une menace presque silencieuse. Des yeux les regardent qu’eux ne voient pas mais sentent peser sur eux et soudain la forêt où on se sent libre se referme comme un étau, sous une menace invisible. Quelqu’un est là, c’est sûr, quelqu’un les regarde et la peur arrive. Je brûle de vous raconter, mais évidemment que je ne le ferai pas ! L’écriture est LE grand plus de cette histoire, comme des précédentes. C’est juste, toujours. On est immergé par cette plume précise, poétique et surtout qui sait manipuler et ses personnages, et les lecteurs pour les faire frémir et plus encore. Alors qu’une présence invisible mais palpable, flotte sur le campement:

« Mais on était pas dans « Deliverance ». On était au foutu royaume du bois de chauffage, où ce qui pouvait vous arriver de pire consistait à vous vomir les tripes au cours d’une partie de chasse bien arrosée ou à tomber nez à nez avec une moufette qui s’est levée du mauvais pied. Fini le niaisage, avait décrété Jude, elle était venue ici pour s’amuser et elle n’allait pas laisser un imbécile déguisé en courant d’air lui gâcher son plaisir. »

20180928_163122Il y a dans ce roman tout ce que j’aime et admire chez cette autrice. Un regard distancié, un œil d’entomologiste presque, un entomologiste qui donne un petit coup dans une fourmilière et regarde ce qui s’y passe. Ensuite, il y a l’intérêt qu’elle porte aux adolescents, avec toujours une grande tendresse, une grande justesse, beaucoup de respect et jamais cette forme de mépris qu’on leur voue parfois. Et envers et contre tout, un humour qui permet une pause respiratoire! Les trois jeunes, deux filles et un garçon, pris dans un traquenard, vont fuir, et je m’arrête là. Au village, la fête bat son plein et on découvre les parents, les gens qui comptent et ceux venus de l’extérieur. Gilbert Lavoie se remémore cette foire avec sa fille Jude alors âgée de onze ans:

« Jusqu’à ses onze ou douze ans, Jude devenait d’ailleurs intenable dès que la foire approchait. Eh, papa, tu vas m’amener voir les cochons, hein? Eh, papa, tu vas m’acheter un suçon cinq couleurs pis tu vas me gagner un ourson, hein, promis, ou une girafe, ça fait pareil. Du haut de sa petite taille, elle le suivait en tirant  les pans de sa chemise pour être bien certaine qu’elle prendrait un poussin dans  ses mains, un lapin dans ses bras, et qu’elle se gaverait de cochonneries. Avec l’âge, elle avait quelque peu déserté la foire. »

Tout cela dans une langue qui bien que québécoise n’en fait pas du « folklore » – l’autrice s’en est expliquée en conférence face à un modérateur qui n’était pas à la hauteur, vraiment pas. Et on comprend peu à peu, nous, extérieurs à l’histoire, ce qui remet en question l’apparente quiétude du village. Tout ce qui va se passer dans cette forêt si belle qui devient tout à coup si dangereuse et menaçante, je vous laisse le découvrir. Chez Shooter, avec Gerry, au village 

 » Empêtré dans son dernier rêve, Gerry avait râlé que le divan de Shooter était une ruine et qu’il avait une soif du diable. Shooter lui avait indiqué la cuisine, va te servir toi-même. Les yeux chassieux de Gerry et sa barbe d’une semaine, à laquelle adhérait un filet de salive, lui avaient donné envie de vomir. Comment avait-il pu devenir copain avec cette loque? Il voyait désormais Gerry tel qu’il était, un raté, un taré, et regrettait le jour où il était allé s’asseoir avec lui au bar du village, une dizaine d’années plus tôt, un peu fêlé mais drôle, et ç’avait été le début d’une virile camaraderie à laquelle l’alcool avait servi de liant. »

Je n’ai pas lâché ce roman, qui même s’il fait frémir, est aussi plein d’une grande et juste sensibilité. Juste, parce qu’Andrée Michaud ne force jamais le trait. Des vies ordinaires qui tout à coup se trouvent bouleversées. Très beaux personnages féminins aussi, et on s’attache fort aux trois jeunes gens. Bien sûr la police locale, aidée par des collègues américains ( le village, situé en Estrie, côtoie la frontière du Maine ) va se mettre au travail devant l’absence des jeunes gens au point de retour, quand les recherches des villageois échouent et que l’angoisse monte. Chouinard:

IMG_2769« Il aurait tout de même voulu ramener un cadavre avec un peu de chair dessus, pour les parents, pour qu’ils touchent cette chair de leur chair avec des gestes attendris, Alexandre, mon bébé. Un peu de peau sur les os, s’était-il répété, un peu de matière qui rendrait le gamin reconnaissable par-dessus la forme du visage ou des épaules, un peu de sang figé, des cheveux sur le crâne. » 

Croyez moi, si on commence, on ne s’arrête pas. En tous cas, moi j’ai adoré ce livre, avec parmi les personnages, autres que les jeunes gens, Laurette et Marie, et puis le chef Chouinard et Bennett et ces mères et pères effondrés et désespérés.  Depuis Bondrée, je lis cette plume originale, étonnante, qui dans un décor de ceux qu’on fantasme quand on pense au Canada installe des crimes affreux, des flics provinciaux et des gens « ben ordinaires ». Formidablement construit, écrit, j’en dit peu pour que vous puissiez vous délecter de cette lecture . J’aime et admire Andrée A. Michaud et ce livre entre parmi ceux que j’ai préférés. Tout au long du livre, cette chanson:

« Bain de sang » – Jean-Jacques Pelletier, éditions Le Mot et Le Reste

« Un bain, du sang…

Ça n’existe pas, un bel enterrement. Sauf dans le besoin de consolation de ceux qui restent.

Je le sais.

Mais parfois, la chaleur des vivants qui assistent à la cérémonie suffit presque à faire illusion.

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de la mort de Louis. Il me suffit de fermer les yeux pour me retrouver dans la maison où il habitait. Elle lui appartient encore. Enfin, pas exactement à lui. À sa succession.

C’est là qu’on s’est retrouvés après la cérémonie. Toute l’équipe. pour se souvenir. Et pour essayer d’apprendre à vivre avec sa mort. »

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Un gros pavé qui aurait peut-être gagné à être un peu resserré, mais qui cependant apporte une part très intéressante à la littérature policière québécoise du moment. Un beau nombre de personnages, un beau préambule sur « une journée ordinaire », j’ai beaucoup aimé ce texte qui pointe avec humour et dérision nos sociétés.  Extrait:

« Des pauvres ont faim et dénoncent les riches qui les exploitent.

Des riches essaient de se mettre au régime et dénoncent les pauvres qui vivent aux crochets de la société…La classe moyenne applaudit.

Un ixième ministre annonce des énièmes coupures.

Des chercheurs colloquent.

Des postdocs soliloquent.

Des indignés s’indignent qu’on ne s’indigne pas davantage.

Loin, très loin, des migrants se noient, imperméables aux discussions qui parlent de les sauver…un jour…peut-être…si ça adonne…ça dépend lesquels…

Le tirage d’un journal explose grâce à un scandale.

Des politiciens déclarent qu’ils n’ont pas déclaré ce qu’ils ont pourtant déclaré.

D’autres expliquent, longuement, qu’ils n’ont rien à dire.

Des manifestants manifestent pour le droit de manifester.

D’autres, pour l’arrêt des manifestations.

En conférence de presse, le gouvernement annonce qu’il va gouverner… »

file631343064736Puis on démarre avec un bain et du sang, au sens le plus strict du terme, puisqu’une baignoire pleine de sang se retrouve exposée en vitrine, en plein Montréal. L’inspecteur Dufaux, en fin de carrière, va nous emmener dans les bas-fonds montréalais, accompagné par son équipe de choc – qui est à mon avis le plus bel argument de cette lecture – son équipe 2.0 – pour une de ses dernières enquêtes, qui ne sera pas la moindre. Impossible à résumer, mais ce sera une immersion dans les bas-fonds mafieux de cette ville, en bonne compagnie. Dufaux est en effet un chouette personnage. Veuf, il dialogue avec sa femme disparue, il l’écoute, persuadé qu’elle est toujours à ses côtés. Il louvoie avec ses supérieurs dont certains ne lui sont guère favorables, et puis surtout, il a son équipe de jeunes geeks, des surdoués qui utilisent à merveille les nouvelles technologies et leur propre intelligence, parfois à la toute limite des lignes légales. Il y a donc là tous les ingrédients d’un bon polar, ce qu’il faut d’action, d’humour cynique, d’émotion – très bien dosée – et de noir. L’équipe de choc, Paddle, Kodack, Parano et les Sarah ( trois Sarah, oui…), va se retrouver prise dans une enquête interne, mais ça ne l’empêchera pas de continuer le boulot jusqu’à la résolution. Petite présentation de l’équipe de choc de Dufaux:

« Il y a cinq femmes à la criminelle. Trois d’entre elles s’appellent Sarah. Les trois sont dans mon unité. Elles sont du même âge, à trois ou quatre ans près. Quand on les  regarde, on pourrait croire qu’elles sortent de la même fabrique d’athlètes professionnelles: grandes, minces, raisonnablement musclées.

Sarah la blonde, Sarah la rousse et Sarah la noire…Ce sont les kids qui ont commencé à les appeler comme ça pour les distinguer.

Les kids, ce sont les quatre hommes qui constituent le reste de l’unité. Les Sarah leur ont attribué ce surnom collectif. Une manière de riposte. Et quand l’un d’eux a objecté qu’ils n’étaient pas des kids, qu’ils avaient le même âge qu’elles, une des Sarah a répliqué qu’avec les hommes, il fallait toujours soustraire cinq à dix ans pour avoir leur âge psychologique.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, tout ce beau monde s’entend à merveille. Le seul problème, c’est Sarah la noire. Sa couleur de cheveux varie au gré des semaines. On passe de Sarah la verte à Sarah la blanche, Sarah la rose, Sarah la bleue…

Mais bon, tout ne peut pas être parfait. »

20180922_213012J’ai aimé ce roman, parce qu’il offre un autre regard sur Montréal, je l’ai aimé parce qu’il y a  de l’humour et des personnages bien ficelés, mais j’avoue m’être parfois égarée dans l’enquête et son réseau conséquent qui part dans tous les sens. Ce qui en soi n’a pas été bien grave. L’écriture est bonne, il y a aussi de la poésie dans le caractère de Dufaux, cet homme las qui ne se remet pas vraiment de la disparition de son épouse, qui n’entend plus se faire ennuyer par des supérieurs peu sympathiques pour beaucoup. 

J’ai aimé le côté cynique, l’humour de ce genre:

« Le sang lui arrive au nombril. Les jambes, allongées au fond de la baignoire, sont complètement recouvertes par le liquide. Le dos bien appuyé, les yeux clos, un coussin derrière le cou, il semble confortable. On pourrait croire qu’il s’est endormi. Son bras gauche, qui pend sur le côté de la baignoire, confirme cette apparente sensation de bien-être chaud et humide qui pousse à la somnolence…Personnellement, j’ai toujours préféré la baignoire à la douche. »

20180922_163416Les mafias montréalaises sont au cœur du sujet, ce qui n’est évidemment pas anodin non plus, dans cette ville aux multiples facettes. Mais ce sont les geeks de Dufaux que j’ai préférés, toujours un peu limite, ils seront pourtant, avec leur boss, les clés de la réussite de cette enquête très tortueuse. Ce n’est d’ailleurs pas ce qui fait le charme de ce roman, ce sont les personnages qui apportent tout le sel de cette histoire. En tous cas pour moi.

J’ai bien aimé, même si ce n’est pas un coup de cœur, et donc je l’ai lu jusqu’au bout avec des moments où je revenais un peu en arrière. En y réfléchissant, finalement ce n’est pas vain de paumer un peu le lecteur, comme Dufaux est parfois paumé et patauge lui aussi…Il y a finalement de l’exigence dans ce livre, ce qui n’est pas pour me déplaire. Il faut être immergé, sinon comme le corps dans la baignoire de sang, au moins comme Dufaux, ses kids et ses Sarah, dans les crimes et recoins sombres de Montréal avec ses bandits et ses fonctionnaires corrompus. Immergé aussi dans le mode de pensée de Dufaux, un homme las:

« Je pense à mes années universitaires. À ces penseurs que l’on étudiait, ceux de l’époque des Lumières. Ils disaient vouloir affranchir l’humanité de l’esclavage de la religion…Ce qu’ils n’ont pas vu, c’est que la plupart des êtres humains n’ont pas, semble-t-il, la maturité suffisante pour vivre sans l’encadrement d’une religion bien organisée. Au mieux, ils deviennent des prédateurs consuméristes soft, doucement immoraux, le genre hashtag – I- me- mine – fuck – le – reste, comme dirait Paddle; au pire ils s’inventent un substitut de Dieu qui leur permet de justifier leurs pires pulsions. »

Un petit effort à fournir pour finalement un roman qui retient, qui va plus loin que ce qu’il semble de prime abord, sur les portraits des gens et de la ville. Dufaux est fort attachant, comme son équipe.

montreal-324578_640J’ai corné plein de pages, mais je m’en tiens juste à ces quelques extraits. Le livre se termine en un dialogue qui parle du travail de la police, des crimes  auxquels elle est confrontée, et de la déstabilisation même des plus durs. Un regard pessimiste sur la société dans son ensemble, en laissant, et c’est bien, une place à une jeunesse pas si abêtie qu’on veut parfois nous le faire croire.

« Le vrai danger, beaucoup plus grave, c’est que les gens perdent foi en la justice. Comme ils achèvent déjà de perdre la foi en la politique. À ce moment-là, tout le monde va vouloir prendre la justice dans ses mains, mais sans avoir les moyens de s’assurer que les victimes sont vraiment coupables.[…]

-Notre travail va devenir un enfer. »

Assez envie d’en lire d’autres.